dimanche 26 août 2012

Le temps de l'engagement




Josué 24, 1-18 ; Psaume 34, 16-23 ; Éphésiens 5, 21-32 ; Jean 6, 60-69

Josué 24, 15-18
15 […] Si vous ne trouvez pas bon de servir le Seigneur, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir, ou les dieux que servaient vos pères au-delà du fleuve, ou les dieux des Amoréens dans le pays desquels vous habitez. Moi et ma maison, nous servirons le Seigneur.
16 Le peuple répondit, et dit : Loin de nous la pensée d’abandonner le Seigneur, et de servir d’autres dieux !
17 Car le Seigneur est notre Dieu ; c’est lui qui nous a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude, nous et nos pères ; c’est lui qui a opéré sous nos yeux ces grands prodiges, et qui nous a gardés pendant toute la route que nous avons suivie et parmi tous les peuples au milieu desquels nous avons passé.
18 Il a chassé devant nous tous les peuples, et les Amoréens qui habitaient ce pays. Nous aussi, nous servirons le Seigneur, car il est notre Dieu.

Jean 6, 60-69
60 Après l'avoir entendu, beaucoup de ses disciples commencèrent à dire : « Cette parole est dure ! Qui peut l'écouter ? »
61 Mais, sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce sujet, Jésus leur dit : « C'est donc pour vous une cause de scandale ?
62 Et si vous voyiez le Fils de l'homme monter là où il était auparavant... ?
63 C'est l'Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie.
64 Mais il en est parmi vous qui ne croient pas. » En fait, Jésus savait dès le début quels étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui allait le livrer.
65 Il ajouta : « C'est bien pourquoi je vous ai dit : “Personne ne peut venir à moi si cela ne lui est donné par le Père.” »
66 Dès lors, beaucoup de ses disciples s'en retournèrent et cessèrent de faire route avec lui.
67 Alors Jésus dit aux Douze : « Et vous, ne voulez-vous pas partir ? »
68 Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle.
69 Et nous, nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu. »

*

Nous arrivons avec ce texte à la dernière partie de l'enseignement de Jésus qui suit la multiplication des pains dans l'Évangile de Jean ; nous arrivons au point de la décision à prendre ; comme à l'époque de Josué, où, dans le texte que nous avons lu, le peuple arrivait à un tournant similaire : l'alliance sera-t-elle scellée ou non ?


La question qui se pose aux disciples

L'enseignement de Jésus suite au miracle de la multiplication des pains a mené les disciples et les auditeurs, témoins du miracle, à ce point crucial, à une sorte de point de rupture, avec cette sorte de constat : (v.60) "cette parole est dure, qui peut l'écouter ?"... (et v.66) "Dès lors plusieurs de ses disciples se retirèrent en arrière et cessèrent d'aller avec lui".

On a vu Jésus partir d'une réalité que l'on peut dire sociale : des gens ont faim, Jésus provoque les disciples à leur donner à manger. Et on voyait la foule, qui s'arrêterait volontiers à ce stade du problème, proposant à Jésus de le faire roi — quel bon roi que celui qui multiplie les pains ! Et qu'importe si Jésus, se refusant à cette perspective, se retire, puis s'en va de l'autre côté du lac. Les foules qu'il a nourries ne lâcheront pas si facilement ; et le retrouvent le lendemain.

C'est alors que Jésus entamait un dialogue avec les témoins du miracle, avec ceux qui le cherchent, par lequel il en vient à dévoiler, derrière leur faim concrète — qu'il n'a pas niée, il les a nourris ! — une faim d'éternité, comme il y avait une véritable nostalgie d'éternité derrière la nostalgie d'Égypte du peuple de l’Exode au désert — que dans un défi, l'on vient d'évoquer devant Jésus pour le comparer à Moïse.

C'est ce passage à un autre niveau du miracle, selon le mot "signe" qu'emploie l'Évangile de Jean pour "miracle" ; c'est ce passage à cet autre niveau, à la dimension d'éternité sur lequel, par différents angles, butent les interlocuteurs de Jésus, depuis leur insistance pour le pain concret jusqu'à leur rouspétance dubitative contre l'idée qu'il puisse y avoir recoupement entre le fils concret de ses parents, de Nazareth, et celui qui dit "être descendu du ciel". Et s'il doit y avoir un rapport entre les deux, s'il doit y avoir manifestation de l'éternité dans la chair, comment la raison ne serait-elle pas scandalisée ? Est-ce bien raisonnable ?

Et Jésus de pousser le bouchon : oui, c'est bien dans la chair concrète de cet homme de Galilée, concret, palpable, que se donne à participer l'éternité qui fonde le monde et précède ses faims, que lui peut combler : "celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour" (v.54).


L'annonce d'une Pâque particulière

Là se pressent une autre perspective, en odeur de scandale. L'Évangile a précisé qu'au temps de cette multiplication des pains, la "Pâque... était proche" (v.4). Les auditeurs peuvent difficilement s'y tromper. Celui qui se présente devant eux, parlant de sa chair comme nourriture, ne se présente-t-il pas comme agneau pascal ? Porte — de sa mort — qui s'ouvre sur un autre temps, sur un au-delà d'une captivité bien plus lourde que celle de l'Égypte, captivité irrémédiable, récurrente : celle de ce temps qui débouche sur la mort.

Qui ne le perçoit pas, qui s'en tient à l'aspect nourriture tout court du miracle, que ce soit la manne ou le pain multiplié, celui-là est alors sèchement, durement provoqué, bousculé : "vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts. Celui qui mange ce pain vivra éternellement" (v.58). "Ma chair pour la vie du monde".

C'est alors que plusieurs de ses disciples se disent : "cette parole est dure, qui peut l'écouter ?" (v.60). "Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui" (v.56). Ici s'interpose le scandale : celui de la Pâque qui s’annonce, où le Fils de l'Homme passe de ce temps-ci à l'éternité "où il était auparavant" : "cela vous scandalise ? Et si vous voyiez le Fils de l'Homme monter où il était auparavant ?" (v.61-62). Allusion à la crucifixion, puisque pour l'Évangile de Jean, la crucifixion est appelée "élévation" (cf. 12:33).


La chair et l'Esprit

Les foules ont été nourries, comme les pères au désert l'ont été par la manne — et les cailles. Dieu a manifesté sa richesse, a comblé ceux qui l'ont approché des biens les plus divers. Au peuple guidé par Josué, il a accordé une terre belle et féconde, dont il a dépouillé ses habitants antécédents, qui l'avaient irrité.

Et voici qu'à travers tous ces dons percent des souvenirs, redoutables. Depuis le plus simple comme l'indigestion de cailles, jusqu'au plus tragique, comme la déportation. Si les Amoréens se sont vus dépouillés de leur terre (Josué 24) désormais confiée aux Hébreux, c'est parce que leur injustice, ayant atteint son comble (cf. Genèse 15, 16), a fini par trop irriter Dieu. La terre les a vomis. Au temps de l'exil à Babylone et de la déportation, les prophètes rappelleront cet aspect de l'histoire : vous n'avez pas fait mieux que vos prédécesseurs, la terre va vous vomir comme elle les a vomis.

Josué prévenait : à présent qu'il s'agit de s'engager pensez-y : peut-être n'aurez-vous pas la force et la sagesse de ne pas passer à l'idolâtrie. Peut-être n'aurez-vous pas l'intelligence de voir le Donateur derrière les dons — puisque c'est là le premier temps du glissement à l'idolâtrie, qui ne consiste en rien d'autre qu'à préférer le don au Donateur. Dès lors, accrochés à une manne qui pourrit, dans un temps qui se corrompt, comment racheter ce temps, dont les jours sont mauvais — selon ce qui est la vocation du peuple de Dieu.

"La chair ne sert de rien. C'est l'Esprit qui vivifie" (v.63). Au temps du choix, du scellement du pacte, c'est là que se fait le départ, le choix : la chair qui se corrompt, ou l'Esprit éternel qui vivifie, qui régénère.


Entre une impasse et la porte d'éternité

Il ne faut pas penser que la chair, dès lors qu'elle est choisie, va s'éterniser, va devenir vivifiante : certes non, elle ne va pas pour autant cesser de pourrir.

Ne pensons pas que l'alternative que Josué proposait au peuple comporte deux termes égaux : le choix de l'idolâtrie n'aurait pas été celui du bonheur, ni même celui du moindre risque. Les douleurs de l'existence dont le peuple va être frappé s'il s'engage pour Dieu, ne seront pas épargnées non plus à ceux qui sont demeurés étrangers à l'Alliance.

Hors du cadre de l'Alliance, les douleurs perdront simplement la signification de blessure d'un combat pour le salut du monde — Paul évoque les stigmates du Christ en parlant des lacérations de sa chair que lui ont valu son combat pour le Christ.

Déchargées de sens, elles n'en disparaîtront certainement pas pour autant. Les maladies, les violences et le deuil frappent aussi les autres peuples. Dans le champ de Dieu elles sont éléments du combat sanglant dont le Christ ressuscité porte la consolation : "la gloire à venir face aux douleurs de l'enfantement du monde d'éternité" (Ro 8).


Le combat de l'éternité

Mais il s'agit de savoir, pour ceux qui vont sceller le pacte, servir le Seigneur et suivre le Christ, qu'ils s'engagent de toute façon sur un champ de bataille. "Et Jésus savait dès le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui le livrerait" (v.64), précise l'Évangile.

Ce sont de ses disciples qui montrent leur courte vue et se retirent en arrière, selon l'Évangile (v.66). Le pacte en question n'est pas dans le passage entre deux moments du temps, mais dans le passage entre le temps et l'éternité, la Pâque éternelle. C'est un passage mystérieux qu'il n'est pas en notre pouvoir de franchir : "nul ne peut venir à moi, si cela ne lui est donné par le Père" (v.65).

Et voici le signe de ce franchissement : il est dans la perception de la vraie nostalgie derrière nos nostalgies d'Égypte, et dans le vrai rassasiement derrière nos pains multipliés : "Seigneur à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle" (v.68). À ce point, avec cette question de Pierre, le choix est fait, les ponts sont coupés…


R.P.
Poitiers, 26.08.12


dimanche 19 août 2012

Pain partagé…




Psaume 34, 1-15 ; Proverbes 9, 1-6 ; Éphésiens 5, 15-20 ; Jean 6, 51-58

Jean 6, 51-58
51 "Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité. Et le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie."
52 Sur quoi, [ils] se mirent à discuter violemment entre eux : "Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ?"
53 Jésus leur dit alors : "En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas en vous la vie.
54 Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour.
55 Car ma chair est vraie nourriture, et mon sang vraie boisson.
56 Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui.
57 Et comme le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi.
58 Tel est le pain qui est descendu du ciel : il est bien différent de celui que vos pères ont mangé ; ils sont morts, eux, mais celui qui mangera du pain que voici vivra pour l’éternité."

*

On a de tout temps buté sur ce texte aux allures... "cannibales". Provocation de Jésus ? Peut-être. Mais tout de même !

Au fond que veut-il dire ? Son propos s’inscrit bien sûr dans celui de tout le discours de ce chapitre ; c’en est le point culminant. Le propos de tout le discours est le suivant : nourrissons-nous notre vrai désir ? — le connaissons-nous, même : — le désir de Dieu ?

C’est la question que nous pose ce texte… En termes apparemment outranciers, certes. En fait en termes qui rendent la question incontournable.

Les gens avaient faim. De pain, apparemment. Jésus leur a donné du pain. Et ils ont à nouveau faim. Et lorsque Jésus veut les entraîner à la question de la vraie nourriture, ils ont bien compris, pensent-ils. Ils ont suivi leur catéchisme. Ah oui, le pain du ciel, quoi ! On connaît : c’est l’histoire de manne et de Moïse dans le désert. Car pour le judaïsme, il est traditionnel que la manne désigne la nourriture de la Parole de Dieu.

Accord apparent entre Jésus et eux, jusqu’à ce que les choses se gâtent. Provocation ? Jésus ne lésine pas : apparemment, il se donne même tort, mettant pour qui veut s’imaginer qu’il invite au cannibalisme, jusqu’au Lévitique contre lui (17, 10) : tu ne mangeras pas le sang. Tout pour être scandalisé ; à moins que l’on ne capitule, que l’on ne se rende à la foi.

*

Voilà donc les auditeurs de Jésus entre le pain abondant de la veille, dont ils veulent bien remplir à nouveau leur ventre et le pain spirituel qui les renvoie via leur enseignement catéchétique au passé religieux, au temps du désert, au temps glorieux de la religion des ancêtres.

Mais… si c’était aujourd’hui qu’ils avaient faim ? Une faim qu’ils ignorent, une faim qu’ils n’ont pas conçue. Et qui pourtant tenaille. Telle est la question de ce texte, la question qu’il nous pose aujourd’hui à nous aussi.

Et comme nous aussi, nous aimerions bien n’avoir plus le souci du pain du lendemain ; plus le souci financier du lendemain — de même, nous aussi nous savons qu’il y a une vraie nourriture spirituelle qui a fondé l’Église.

*

Oui, tout cela, on est au courant, ont-ils dit. "Au désert, nos pères ont mangé la manne, ainsi qu’il est écrit : Il leur a donné à manger un pain qui vient du ciel."

C’était antan… Un passé glorieux !… Mais qu’est ce que les yeux qui ne sont pas ceux de la foi ont vu d’autre que du passé ? Notre Dieu produit-il autre chose que du passé ? Hier, avec les concombres d’Égypte, hier encore, la veille, avec la multiplication des pains, nous ne sommes pas morts de faim. Hier aussi, nos pères ont été héroïques, ont eu une foi à renverser des montagnes.

Oui notre Dieu a produit un passé glorieux. Des Moïse, des Élie. Des prophètes, des Apôtres, des martyrs, des camisards, des résistants,… quand tout semblait perdu. Oui notre Dieu est un puissant producteur de passé. Un passé qui nous porte jusqu’à aujourd’hui.

Moïse a donné le pain du ciel. Et hier encore, avec cette multiplication des pains, on n’est pas morts de faim… Mais aujourd’hui ? Mais nous ?

*

Nous ? Notre foi n’a t-elle pas vu que notre vraie soif, Jésus peut l’assouvir ? "À qui irions-nous ?… tu as les paroles de la vie éternelle…" dira pour nous Pierre à la suite de ces paroles de Jésus (v. 68).

Hors cela, on reste dans sa faim : les pauvres, vous les aurez toujours avec vous, dira Jésus ; les pauvres vous les serez toujours, à moins que vous ne deveniez pauvres en esprit, connaissant votre vraie faim, votre vrai désir, et celui-là seul qui peut combler votre vraie faim, éternelle, au-delà de nos vies passagères.

Pour cela Jésus ira jusqu’à donner sa vie passagère… Donner sa chair à manger — en ses mots provocateurs. Il donne sa chair pour la vie du monde. C’est-à-dire il se dépouille de sa vie… Et il nous appelle à recevoir ce dépouillement — "manger sa chair".

Là, Jésus a tracé un parallèle entre le pain dont il nourrit la foule et sa propre mort. Manger le pain qu’il partage revient ainsi à confesser concrètement que l’on vit de sa mort, du don de sa vie. Le partage de la Cène est bien évidemment en perspective — ceci est mon corps donné pour vous — dira-t-il du pain partagé. Le discours de Jean 6 nous permet ainsi de comprendre en quoi ce pain, le pain de la Cène, est son corps, le corps du Christ : il ne s’agit évidement pas de l’élément chimique qu’est le pain. Il ne s’agit pas de la matière, mais de la parole qui y est signifiée, donnée à notre foi.

Les plus attentifs à la présence réelle du Christ lors du partage du pain et du vin n’ont jamais dit autre chose. Ainsi la tradition luthérienne parle du corps du Christ "dans, avec et sous les éléments", le pain et le vin, mais il ne se confond avec la matière, la pâte et le liquide du pain et du vin ! L’Église catholique romaine de même parle de la substance, à savoir, littéralement, "ce qui se tient en dessous" (qui ne se confond pas avec ce que l’on touche et goûte !) — comme les luthériens, donc : "dans, avec et sous".

Eh bien, au risque d’en être surpris, on doit remarquer que Calvin ne dit pas autre chose. Je le cite, dans le petit traité de la sainte Cène : "Nous avons à confesser que si la représentation que Dieu nous fait en la Cène est véritable, la substance intérieure du sacrement est conjointe avec les signes visibles ; [...] si avons-nous bien manière de nous contenter, quand nous entendons que Jésus-Christ nous donne en la Cène la propre substance de son corps et de son sang, afin que nous le possédions pleinement, et, le possédant, ayons compagnie à tous ses biens. [...] Or nous ne saurions avoir aiguillon pour nous poindre plus au vif, que quand il nous fait, par manière de dire, voir à l'œil, toucher à la main, et sentir évidemment un bien tant inestimable : c'est de nous repaître de sa propre substance."

"Nous repaître de sa propre substance" : avec les signes du pain et du vin, son corps donné et son sang répandu. Sa mort, donc. De quoi s’agit-il ? De recevoir de son dépouillement, jusqu’au dépouillement de sa vie, la parole, la promesse de notre propre dépouillement.

En d’autres termes : recevoir sa mort, et donc abandonner l’illusion que le provisoire de la vie-même pourrait durer, pour découvrir, dans l’abandon de cette illusion, dans l’abandon de sa propre vie passagère, la vie de résurrection.

*

Mourir à ses désirs transitoires, mourir au désir d’en faire du définitif, mourir déjà à ce qui mourra ; bref : perdre sa vie. D’où la présence du Christ à la Cène est aussi communion de l’Église, les uns avec les autres : le Christ est présent comme don partagé, au milieu de nous, et pas comme pâte ingérée ! Pain et vin signifient don de sa vie, communion les uns avec les autres dans sa mort et sa vie de résurrection. Car alors prend place la parole, la promesse de la Résurrection. "Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour."

"C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie", expliquera-t-il à ce sujet.

La résurrection prend alors place comme résolution de nos désirs de pains multipliés ; désir illusoire de vie comblée de façon indéfinie. Elle prend place comme récapitulation dans le Christ de ce que nous sommes vraiment, l’ignorerions-nous. Dans la résurrection du Christ, notre résurrection au dernier jour prend place dès aujourd’hui comme présentation de nos êtres vrais devant Dieu. Comme résolution et exaucement de nos désirs, et non pas de pains multipliés qui au fond ne rassasient pas. Elle est résolution et récapitulation de la vérité de nos vies.

C’est là la vérité profonde de la parole ou Jésus mène ses interlocuteurs, où Jésus nous mène : "comme le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi". "Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité".

C’est la parole par laquelle Jésus répond en vérité aujourd’hui à toutes nos demandes.


R.P.
Poitiers, 19.08.12


dimanche 12 août 2012

Descendu du ciel




1 Rois 19, 1-8 ; Psaume 34 ; Éphésiens 4, 30-5:2 ; Jean 6, 41-51

1 Rois 19, 4-8
4 Quant à Élie, il alla dans le désert, à une journée de marche ; il s’assit sous un genêt et demanda la mort en disant : Cela suffit ! Maintenant, SEIGNEUR, prends ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes pères.
5 Il se coucha et s’endormit sous un genêt. Soudain, un messager le toucha et lui dit : Lève-toi, mange !
6 Il regarda : il y avait à côté de lui une galette cuite sur des pierres chaudes et une cruche d’eau. Il mangea et but, puis se recoucha.
7 Le messager du SEIGNEUR vint une seconde fois, le toucha et dit : Lève-toi, mange, car le chemin serait trop long pour toi.
8 Il se leva, mangea et but ; avec la force que lui donna cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à la montagne de Dieu, l’Horeb.

Jean 6, 41-51
41 Dès lors, les Juifs se mirent à murmurer à son sujet parce qu’il avait dit : "Je suis le pain qui descend du ciel."
42 Et ils ajoutaient : "N’est-ce pas Jésus, le fils de Joseph ? Ne connaissons-nous pas son père et sa mère ? Comment peut-il déclarer maintenant : Je suis descendu du ciel ?"
43 Jésus reprit la parole et leur dit : "Cessez de murmurer entre vous !
44 Nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire, et moi je le ressusciterai au dernier jour.
45 Dans les Prophètes il est écrit : Tous seront instruits par Dieu. Quiconque a entendu ce qui vient du Père et reçoit son enseignement vient à moi.
46 C’est que nul n’a vu le Père, si ce n’est celui qui vient de Dieu. Lui, il a vu le Père.
47 En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle.
48 Je suis le pain de vie.
49 Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts.
50 Tel est le pain qui descend du ciel, que celui qui en mangera ne mourra pas.
51 "Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité. Et le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie."

*

On a vu la semaine dernière les foules qui recherchaient ce Jésus nous dévoilant la nostalgie d'éternité qui nous hante. Qui nous hante — à l'image du peuple de l'Exode regrettant les viandes grasses de son esclavage égyptien, — nous aussi trop humainement. Toujours en risque de nous faire manquer notre véritable faim et la réelle présence de Dieu.

Jésus, devant les motivations intéressées des assiduités des foules se voyant enfin nourries, indiquait la vraie faim qui se cache derrière ces regrets amers, la faim d'éternité, la faim de la vérité, du pain descendu du ciel qui nourrit pour la vie éternelle : "celui qui vient à moi n'aura jamais faim" (Jn 6:35).

Une question se pose alors, qui perce à présent dans les murmures de ses auditeurs : en quoi cet homme-là, concret, que nous voyons, que nous côtoyons, présent dans le temps, peut-il être porteur d'une parole d'éternité, peut-il être même parole d'éternité ? "Celui-ci n'est-il pas le fils de Joseph, lui dont nous connaissons le père et la mère ? Comment donc dit-il : Je suis descendu du ciel ?" (v.41).


Le fils d'un villageois

On se trouve face à celui qui est connu comme le fils d'un homme et d'une femme du village.

La question des interlocuteurs de Jésus est une question toujours actuelle, aussi sérieuse et légitime, malgré la tentation qui peut nous venir de penser qu'elle n'est point nôtre, à l'occasion de ce que le texte dit : "les Juifs murmuraient à son sujet". L'histoire a produit l'habitude de lire juifs comme en opposition à chrétiens. Ce faisant, on passe totalement à côté de l'interpellation que l'Évangile porte ici.

L'Évangéliste lui-même est juif, comme Jésus est juif. La religion chrétienne, elle, n'est encore qu'en voie de constitution. Le terme juif désigne la religion du peuple de Dieu, et porte vraisemblablement pour l'Évangéliste à peu près le sens qu'aurait pour nous le terme chrétien.

La remarque de l'Évangéliste implique donc, non pas que les juifs ne comprennent pas ce qui est l'évidence des chrétiens — mais que la religion du Dieu de Jésus, le Dieu unique, qu'elle soit juive, ou aujourd'hui chrétienne — en général, ou protestante en particulier —, n'est pas la garantie d'une juste perception en un homme de chair, dont "on connaît les parents", humains comme nous, de "celui qui est descendu du ciel".

Là est la question légitime qu'il nous appartient de nous poser ; c'est une question classique de la théologie chrétienne : que veut dire Jésus ici parlant de sa relation avec Dieu, parlant la relation de l'humanité de la divinité en lui ? Sous ces termes, apparemment abstraits, se pose la question de notre rencontre concrète de Dieu — qui n'est autre que celle de notre salut, qui n'est autre que celle du rachat du monde. Dieu nous a-t-il atteints, nous atteint-il ?


L'enseignement mystérieux, l'attrait du Père

"Ce n'est pas que personne ait vu le Père" (v. 46), nous est-il dit, en écho au propos similaire du Prologue de l'Évangile, au chapitre 1 : "Personne n'a jamais vu Dieu" (Jn 1, 18). Et pourtant c'est le Père qui nous attire (v. 44). Au point que nul ne vient au Christ sans cet attrait.

Or la réception de cet enseignement, le fruit de cette attirance, est le signe et le temps de la venue du Royaume : "Tous seront instruits par Dieu" (v. 45) — Jésus cite ici Ésaïe (54, 9-13) :

"Il en sera comme aux jours de Noé : j'avais juré que les eaux ne se répandraient plus sur le terre ; je jure de même de ne plus m'indigner contre toi et de ne plus te menacer. Quand les montagnes s'ébranleraient, quand les collines chancelleraient, ma bienveillance pour toi ne sera pas ébranlée et mon alliance de paix ne chancellera pas, dit le Seigneur, qui a compassion de toi. Malheureuse, battue par la tempête, et que nul ne console ! Voici : je garnirai tes pierres de stuc, et je te donnerai des fondements de saphir ; je ferai tes créneaux de rubis, tes portes d'escarboucles et toute ton enceinte de pierres précieuses. Tous tes fils seront disciples du Seigneur"...

Tel est le texte, l'anneau de l'alliance, où est enchâssée cette citation de Jésus : "tous tes fils seront disciples du Seigneur"... "ils seront tous instruits par Dieu".

Il se présente donc comme le scellement de l'alliance promise par les prophètes. Il est celui en qui Dieu se dévoile, "celui qui vient de Dieu, qui a vu le Père" (v. 46), ou en d'autres termes "celui qui est dans le sein du Père, et seul le fait connaître" (Jn 1, 18). Ici, dans le fils de l’épouse d'un voisin, l'éternité se manifeste, Dieu rencontre l'humanité.


L'humanité renouvelée

"Ne murmurez pas entre vous", répond Jésus (v. 43) à l'interrogation de ses auditeurs faisant écho aux murmures des pères au désert. La difficulté est bien la même : l'aveuglement à la présence de Dieu. Qu'est ce qui nous manque dans nos déserts ? Qu'est ce qui nous rend amers dans nos déserts ? Saurons-nous y voir ce à quoi Dieu veut nous voir renoncer ?

Chacune de nos rouspétances est signe d'un arrêt sur image, d'un arrêt sur idole — arrêt au niveau de la chair. Une tentative de dénonciation de l'impuissance de Dieu correspondant en fait à un simple dévoilement de notre aveuglement à l'attirance du Père — et partant, un aveuglement à la présence de l'être céleste, du Fils de l'Homme qui vient dans la chair humiliée de l'homme de Nazareth.

Lui, passager sur terre et humilié, lui tel qu'il s'est manifesté dans sa transfiguration ou dans la gloire du dimanche de Pâques, puis sur la route d'Emmaüs, est la résurrection. Quiconque, par l'attrait caché du Père, par la soif du Père, vient à lui, il le ressuscitera au dernier jour (v. 44).

Mais avons-nous connu ce qu'il en est de cet attrait caché ? Avons-nous — comme Élie — connu dans nos déserts, la main mystérieuse de l'Ange du Seigneur cachée sous la peau de la main donnant du pain, et tendant une cruche ?

Sinon, nous rappelle Jésus : "vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts" (v. 49). "Mais celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif" (v. 35).

Tel est "le pain vivant descendu du ciel" (v. 50). Que l'on ne s'y trompe pas : le Ressuscité précède de toute l'éternité l'histoire dans laquelle il vient à nous. Au dimanche de Pâques, comme à la montagne de la transfiguration, c'est l'éternité du Fils qui se manifeste dans sa chair dès lors révélée comme elle est depuis toujours : la nourriture du monde, la vie du monde, la substance dont dépend chaque parcelle de la création, — notre vraie nourriture : "si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement, et le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde" (v. 51). C'est ce qu'ont perçu déjà les anciens prophètes : c'est là celui dont le prophète Michée annonçait que son "origine remonte aux jours d'éternité" (Mi 5, 1), une éternité inaugurée dans l'histoire au jour de sa résurrection.

Le mystère est grand : dans sa résurrection, le Père fait accéder Jésus, dans sa chair crucifiée, à une éternité qui précède de toute son infinité le jour de Pâques de sa réalisation. Cette chair crucifiée se révèle alors chair céleste, pain éternel descendu du ciel, dont le monde reçoit la vie : c'est là ce qu'enseigne Jésus au lendemain de la multiplication des pains : "le pain que je donnerai c'est ma chair pour la vie du monde" (v. 51). On peut comprendre la perplexité des auditeurs !

Dieu Fils, la Parole éternelle, de la même nature que le Père, devient chair réduite au temps ; et la chair temporelle devient chair spirituelle, chair éternelle, précédant tous les temps, remplissant les siècles des siècles.

C'est là tout le mystère de notre salut : Dieu nous a atteints dans notre réalité la plus concrète, la plus quotidienne, s'est doté en Jésus d'une humanité, la nôtre, accédant à l'éternité. En Jésus cette humanité est celle de celui qui est réputé être le fils de Joseph. Ici Dieu nous enseigne le mystère de sa propre présence, toujours cachée.

Le judaïsme, pour lequel le Messie n'est pas encore venu, enseigne à cet effet que toute femme pourrait être sa mère, d'où le respect qui est dû à toute femme.

Jésus ne dit pas autre chose quand il enseigne comme aujourd'hui qu'il est la présence cachée de Dieu qui renouvelait Élie et les pères ; puisque comme ressuscité, il est partout, et en tous !

Il ne dit pas autre chose quand il enseigne dans l'Évangile de Matthieu qu'il est caché dans le plus petit de ses frères : celui qui a faim, celui qui est nu, celui qui est malade, ou prisonnier, celui qui est étranger… Saurons-nous le reconnaître ou l'incrédulité nous fera-t-elle juger impossible la présence de l’image de Dieu dans celui que nous avons l'habitude de moins estimer, isolé, prisonnier, étranger, etc. ?

Même aveuglement que celui des auditeurs de Jésus lors de la multiplication des pains. Comment Dieu peut-il se manifester comme le fils du Joseph de Nazareth ? Comment peut-il se manifester sa présence dans un voisin du village, dans celui qui a faim, dans le malade, dans le prisonnier, dans l'étranger ? Or, c'est justement là qu'il se manifeste, là où précisément nous ne l'attendons pas.

Rappelons-nous les pèlerins d'Emmaüs en présence d'un inconnu : c'était le Christ. Dieu a donné son Fils unique, dévoilé ainsi comme vraie nourriture, par laquelle son éternité, communiquée à notre seule foi, nous fait accéder à la vie réelle et éternelle : "le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde" (v. 51). ... "et je le ressusciterai au dernier jour" (v. 44).

Que Dieu nous donne de savoir le reconnaître là précisément où nous ne l'attendons pas.

RP
Poitiers, 12.08.12


dimanche 5 août 2012

La reconnaissance, source de bonheur




Exode 16, 2-15 ; Psaume 78 ; Éphésiens 4, 17-24 ; Jean 6, 24-35

Exode 16, 2-15
2 Dans le désert, toute la communauté d’Israël se mit à parler contre Moïse et Aaron.
3 Ils leur dirent : Ah ! si nous étions morts de la main du SEIGNEUR en Égypte, quand nous étions assis près des marmites de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! C’est pour faire mourir de faim toute cette assemblée que vous nous avez fait sortir dans ce désert !
4 Le SEIGNEUR dit à Moïse : Je vais faire pleuvoir pour vous du pain depuis le ciel. Le peuple sortira pour en recueillir chaque jour la quantité nécessaire ; ainsi je le mettrai à l’épreuve pour voir s’il suit ou non ma loi.
5 Le sixième jour, lorsqu’ils prépareront ce qu’ils auront apporté, il y en aura deux fois plus que ce qu’ils recueillent jour après jour.
6 Moïse et Aaron dirent à tous les Israélites : Ce soir, vous saurez que c’est le SEIGNEUR (YHWH) qui vous a fait sortir d’Égypte,
7 et au matin vous verrez la gloire du SEIGNEUR, parce qu’il vous a entendus parler contre le SEIGNEUR ; nous, en effet, que sommes-nous, pour que vous parliez contre nous ?
8 Moïse dit : Le SEIGNEUR vous donnera ce soir de la viande à manger, et au matin du pain à satiété ; le SEIGNEUR vous a entendus parler contre lui. Nous, en effet, que sommes-nous ? Ce n’est pas contre nous que vous maugréez, c’est contre le SEIGNEUR !
9 Moïse dit à Aaron : Dis à toute la communauté des Israélites : Présentez-vous devant le SEIGNEUR, car il vous a entendus parler contre lui.
10 Tandis qu’Aaron parlait à toute la communauté des Israélites, ils se tournèrent vers le désert, et la gloire du SEIGNEUR apparut dans la nuée.
11 Le SEIGNEUR dit à Moïse :
12 J’ai entendu les Israélites parler contre moi. Dis-leur : A la tombée du soir vous mangerez de la viande, et au matin vous vous rassasierez de pain ; ainsi vous saurez que je suis le SEIGNEUR (YHWH), votre Dieu.
13 Le soir, des cailles montèrent et couvrirent le camp ; et au matin il y eut autour du camp une couche de rosée.
14 Quand cette couche de rosée se leva, le désert était recouvert de quelque chose de menu, de granuleux – quelque chose de menu, comme le givre sur la terre.
15 Les Israélites regardèrent et se dirent l’un à l’autre : Qu’est-ce que c’est ? – Car ils ne savaient pas ce que c’était. Moïse leur dit : C’est le pain que le SEIGNEUR vous donne à manger.

Jean 6, 24-35
24 Les gens de la foule, ayant vu que ni Jésus ni ses disciples n’étaient là, montèrent eux-mêmes dans ces barques et allèrent à Capernaüm à la recherche de Jésus.
25 Et l’ayant trouvé au delà de la mer, ils lui dirent : Rabbi, quand es-tu venu ici ?
26 Jésus leur répondit : En vérité, en vérité, je vous le dis, vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés.
27 Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui subsiste pour la vie éternelle, et que le Fils de l’homme vous donnera ; car c’est lui que le Père, que Dieu a marqué de son sceau.
28 Ils lui dirent : Que devons-nous faire, pour faire les œuvres de Dieu ?
29 Jésus leur répondit : L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé.
30 Quel signe fais-tu donc, lui dirent-ils, afin que nous le voyions, et que nous croyions en toi ? Que fais-tu ?
31 Nos pères ont mangé la manne dans le désert, selon ce qui est écrit : Il leur donna le pain du ciel à manger.
32 Jésus leur dit : En vérité, en vérité, je vous le dis, Moïse ne vous a pas donné le pain du ciel, mais mon Père vous donne le vrai pain du ciel ;
33 car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde.
34 Ils lui dirent : Seigneur, donne-nous toujours ce pain.
35 Jésus leur dit : Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif.

*

Une foule qui se donne de la peine. Ça a été un effort réel de rejoindre Jésus : depuis la traversée du lac jusqu’à sa recherche dans Capernaüm, où ils finissent par le trouver — dans la synagogue, puisque cette scène se passe dans la synagogue (cf. v. 69).

Un vrai effort qui vise, comme c’est souvent le cas de tout travail, à accéder à la possibilité de n’être plus contraint au travail. On peine, pour pouvoir enfin n’être plus obligé de peiner pour sa pitance. À quand la fin de l’antique malédiction "tu gagneras ton pain à la sueur de ton front" (Genèse 3) ? On travaille en visant à enfin pouvoir se reposer… Et avec Jésus, qui multiplie les pains, on accède peut-être enfin au temps où on sera libéré du travail quotidien harassant… D’où ce désir des foules, que connaît Jésus, de le faire roi (v. 15)…

*

C’est la reconnaissance de cette foule : ils ont reconnu en Jésus celui qui les a nourris. C’est d’ailleurs la base de la reconnaissance — source de bonheur —, qui s’adresse à un autre qu’à soi-même… Car si on y est attentif, la reconnaissance, qui conduit à reconnaître quelqu’un d’autre, nous fait sortir de nous-mêmes, et par là-même nous conduit à un vrai bonheur.

On a bien ici de la part de la foule qui cherche Jésus une attitude de reconnaissance — que Jésus met en lumière : "vous me cherchez parce que avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés" (v. 26) — reconnaissance… du ventre… Écho au bœuf et à l’âne de nos crèches de Noël, dont la présence a son origine au livre d’Ésaïe : "Le bœuf connaît son possesseur, Et l’âne la crèche de son maître : Mon peuple ne connaît rien, il n’a point d’intelligence." (És 1, 3) La reconnaissance du ventre : ce n’est déjà pas mal… Mais pas ce n’est pas assez : "vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés."

Jésus en appelle à une reconnaissance plus profonde — en signes —, vraie source de bonheur celle-là, par laquelle la faim de pain va apparaître comme signe désignant une faim plus fondamentale ; le désir du rassasiement comme signe d’un désir plus fondamental, ancré dans l'éternité. "Dieu a mis dans le cœur de l'homme la pensée de l'éternité" (Ecc 3, 11), écrivait l’Ecclésiaste, qui considère le repos comme le fruit heureux du travail, en méditation de la loi, dont l’observance, dit-il, est le tout de l’homme (Ecc 12, 13). Or que dit-il aujourd’hui, ce livre de la loi ?


D'une nostalgie à l'autre

Dans notre texte d’Exode 16, nous voyons le peuple quinze jours après sa sortie d'Égypte, commençant à regretter amèrement le temps qui lui apparaît à présent ironiquement comme le temps de son rassasiement ! — à savoir le temps de son esclavage. Et de rouspéter contre Moïse et Aaron qui leur ont fait quitter "les marmites de viandes" pour leur donner la sécheresse du désert !

Dès lors, nous sont données des scènes dignes de Job ou de Jérémie fatigués devant le poids de la vie : "que ne sommes nous morts [...] en Égypte" ! "Pourquoi ne suis-je pas mort dès les entrailles de ma mère" s'exclamait Job (3, 11) ; ou le prophète Jérémie : "malheur à moi, ma mère, car tu m'as fait naître" (Jér 15, 10). Et contre cette inévitable douleur, contre la douleur d'exister, au fond, le douleur de devenir selon le projet de Dieu, une nostalgie radicale perce dans la rouspétance, dans la protestation contre tout inconfort en fin de compte : celle de la bienheureuse éternité, inscrite de façon confuse et indélébile au cœur de nos mémoires.

*

De même dans notre texte du livre de l'Exode, lorsque le peuple prend à partie Moïse et Aaron, ceux-ci remarquent : "ce n'est pas contre nous que sont dirigés vos murmures, c'est contre le Seigneur" (Ex 16, 8). C'est là encore ce que, en écho inversé, enseignera Jésus : "ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel, mais mon Père qui vous donne le vrai pain venu du ciel" (Jean 6, 32).


La manne comme épreuve

Et en contrepartie, cette nourriture, la manne, devient épreuve pour qui ne reconnaît pas dans ses regrets égyptiens sa vraie nostalgie, sa faim d’éternité : "le peuple en recueillera, jour par jour, la quantité nécessaire ; ainsi je le mettrai à l'épreuve et je verrai s'il marche, ou non, selon ma loi." (Ex 16, 4).

Signe de ce que Dieu seul est celui qui nourrit son peuple : puisque, conformément à la loi, le peuple ne travaille pas le jour du shabbath, — eh bien ! la veille de ce jour de repos, la manne tombera double (v. 5).

"Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui subsiste pour la vie éternelle" (Jean 6, 27).

À nouveau la dimension de l'épreuve : allons-nous travailler pour la nourriture qui pourrit ? "Travaillez, non pour la nourriture qui périt". Car prenons-y garde. Au peuple aveugle à sa vrai faim, sourd à la vraie Parole, en redemandant, exigeant plus, Dieu a répondu finalement : de la viande en abondance, des cailles, en quantité, au point qu'on en vomissait... mais on avait pourtant toujours faim !

Mais, nous dit Jésus : "Moi je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif" (Jean 6, 35). Qu’est-ce dire ?


De la manne au Christ

Aux foules qui le poursuivent de leurs pieuses assiduités, Jésus a répondu : "vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés" (Jean 6, 26). Reconnaissance — du ventre, donc ! "Le bœuf connaît son possesseur, Et l’âne la crèche de son maître." (Ésaïe 1, 3) Ce n’est déjà pas mal… Mais pas assez… Reprenons :

Pour quelle raison les foules viennent-elles de se mettre en peine de traverser la mer de l'autre côté de laquelle Jésus les nourrissait la veille ?

On a vu Jésus — qui n'attend aucune gloire que pourraient lui apporter ses actions ! — se retirer du peuple, qui entendait le gratifier d'un titre royal ; s'en venant par la suite de ce côté du lac... à pied pour sa part, doublant la barque des disciples. Et Jésus d'inviter ses auditeurs à travailler pour une autre nourriture, celle qui subsiste pour la vie éternelle (v. 27). Un travail, une "œuvre de Dieu" qui consiste, un vrai repos... à "croire à celui qu'il a envoyé" (v. 29) — à savoir lui, Jésus.

Et là, on découvre cette réaction étrange à cet appel à la foi adressé à cette foule qui vient d'assister à la multiplication des pains : pour appuyer la foi qu'on lui demande, la foule requiert un signe afin de croire Jésus ! On est tenté de penser : mais enfin, ce signe elle vient de le voir, de le toucher, de le goûter ! Les pains multipliés la veille ! La suite du texte nous fait alors comprendre ce qu'on entend par ce signe : sa perpétuation, chaque matin, comme la manne : "nos pères ont mangé la manne dans le désert" (v. 31). Rien de nouveau sous le soleil : on persiste à regretter les marmites égyptiennes, se manifesteraient-elles sous l'espèce d'un miracle. On nourrit dans le signe l'espérance d'une sécurité matérielle définitive.

"Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui subsiste pour la vie éternelle, et que le Fils de l’homme vous donnera" (Jean 6, 27) — don du Ressuscité, le Fils de l’Homme, de la part du Père : "Mon Père vous donne le vrai pain venu du ciel" (Jean 6, 32). Et : "Moi, je suis le pain de vie" (v. 35) :

Au-delà de nos recherches légitimes, mais à vue limitée, de manne, de cailles, de marmites égyptiennes, ou de simple pain quotidien, le Christ, nous guidant à travers nos peines et nos périls, nous conduit à la reconnaissance de notre vraie faim et de celui-là seul qui la comble, concrètement, par une nourriture qui subsiste en éternité dans le signe du pain du ciel, présenté comme corps déchiré du Christ nous rejoignant jusqu’à la mort.

"Ils lui dirent : 'Seigneur donne nous toujours ce pain-là'" (v. 34). Que telle soit notre prière : "donne nous toujours ce pain-là". "Comme une biche soupire après des courants d'eau, ainsi mon âme soupire après toi, ô Dieu !" (Ps 42, 2.)

RP
Poitiers, 05.08.12