dimanche 30 novembre 2014

L’idole dans le sanctuaire




Ésaïe 63, 16 à 64, 7 ; Psaume 80 ; 1 Corinthiens 1, 3-9 ; Marc 13, 33-37

Marc 13, 14 & 32-37
14  Lorsque vous verrez l’abomination de la désolation établie là où elle ne doit pas être — que le lecteur fasse attention —

32  Pour ce qui est du jour ou de l’heure, personne ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais le Père seul.
33  Prenez garde, veillez et priez, car vous ne savez quand ce sera le moment.
34  Il en sera comme d’un homme qui part en voyage, laisse sa maison, donne pouvoir à ses serviteurs, à chacun sa tâche, et commande au portier de veiller.
35  Veillez donc, car vous ne savez quand viendra le maître de la maison, le soir, ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou le matin;
36  craignez qu’il n’arrive à l’improviste et ne vous trouve endormis.
37  Ce que je vous dis, je le dis à tous: Veillez.

*

Nous voilà, comme avec une petite flamme, 1ère chandelle de l’Avent, en une nuit d’absence du maître, où, par trois fois, Jésus appelle directement à veiller, ou à rester éveillés, comme en l’attente d’un homme parti en voyage en nous ayant confié ses biens, nous ses serviteurs.

*

Voilà une parabole donnée au terme d’une prophétie évoquant, dans une allusion, la profanation du Temple dans le livre de Daniel. Une prophétie écrite — « que le lecteur comprenne ! » précise le texte — comme un avertissement pour des lecteurs.

« L’abomination de la désolation » renvoie au prophète Daniel, qui annonce ainsi comme signe de catastrophe, une idole, « l’abomination de la désolation », au cœur du Temple — cela concerne donc dans l’Évangile de Marc en premier lieu ce qui adviendra en 70 : moment de grande détresse, allant des idoles romaines dans le Temple, à sa destruction et à la dévastation de Jérusalem par les Romains.

Mais Marc l’a écrit sans le mot « Temple » : l’avertissement peut donc être élargi : « Lorsque vous verrez l’abomination de la désolation établie là où elle ne doit pas être » (v. 14). À la veille de chaque tournant pour le peuple de Dieu, on assiste à ce phénomène qui annonce la fin d’un temps : des idoles à la place du Dieu unique que l’on ne peut représenter. Ce que le livre de Daniel appelle « l’abomination de la désolation », au cœur du Temple. Le texte de Marc évoque cela. Sans dire exactement : « établie dans le Temple » — mais : « établie là où elle ne doit pas être ». Pour un monde dans la nuit.

La détresse incomparable que signifie « l’abomination de la désolation », vaut donc pour le temps du temple de Jérusalem, mais aussi dès lors pour tous les temps qui suivent. Tandis qu’au cœur de l’avertissement brille la promesse de la délivrance : l’avènement du Fils de l’Homme céleste. Une délivrance à toute autre mesure que les délivrances qui se voient…

Lorsque « l’abomination de la désolation » est avérée, le monde semble comme vidé de la présence de Dieu, les cieux-mêmes sont ébranlés. 70 s’annonce comme un de ces moments — un signe visant une autre dimension, où tout est remis en cause.

Ébranlement des puissances des cieux par la gravité de la violence subie — comme en 70, ou encore, comme l'histoire nous a réservé d’innombrables terribles moments, nous obligeant parfois à reconsidérer tout ce qu’on a dit avant du monde et de Dieu ; les cieux ébranlés comme d’une autre façon ils peuvent être bouleversés lors d’une nouvelle configuration des espaces célestes, ainsi sous le regard de la lunette de Galilée…

Ici, c’est la violence destructrice qui atteint jusqu’au signe de la présence de Dieu, le Temple, profané. Au cœur de cette détresse, annonce Jésus, apparaît, le signe du Fils de l’Homme qui est dans les cieux, signe contradictoire, scellant la détresse d’un côté : « toutes les familles de la terre se frapperont la poitrine » ; ouvrant d’un autre côté, et par là-même, sur une délivrance radicalement nouvelle : promesse d’un monde nouveau…

À présent, Jésus annonce plus que ce qui concerne le Temple en dur : l’idole « là où elle ne doit pas être ». C’est que « vous êtes le Temple de Dieu », soulignent les Écritures. C’est là le vrai sanctuaire : qu’est-ce donc qui est installé où cela ne doit pas être ? Qu’est-ce qui trône dans le « lieu très saint » du Temple de nos vies, c’est à dire au plus intime de nous même ; qu’est-ce qui y trône ? Si c’est ce qui ne doit pas y être, il y a menace !

*

À présent, par trois fois, Jésus appelle directement à veiller, ou à rester éveillés, comme en l’attente d’un homme parti en voyage en nous ayant confié ses biens.

1. La première fois il s’adresse à ses interlocuteurs et illustre ses paroles d’une petite parabole d’homme en voyage qui confie des tâches, et notamment au portier chargé, lui particulièrement, de veiller, ce qui fait d’ailleurs un quatrième appel à veiller, indirect celui-là, allusif, puisque adressé au portier.

2. La deuxième fois, Jésus reprend l’exhortation, mais il passe de l’histoire indirecte, à un « vous » introduit dans ce qui n’est donc plus simplement une parabole.

3. La troisième fois, il passe du “vous” au “tous”. Ce qui peut s’entendre dans premier temps comme les disciples auxquels il s’adresse et les disciples à venir qui entendront ou liront ces propos, c’est-à-dire, nous, ou bien ses contemporains d’un côté, et le reste du monde de l’autre, c’est-à-dire encore nous.

Une fois : “vous”, veillez, avec illustration dans laquelle apparaît un portier chargé, lui, de veiller. Une deuxième fois, la parabole se confond avec l’exhortation; “Vous” deviennent chacun “portiers”. Une troisième fois, on passe à “tous” — tous portiers en quelque sorte. La petite parabole de l’homme parti en voyage laisse à penser qu’il y a plusieurs tâches.

Mais la tâche du portier est la plus importante, voire la seule qui compte, celle en tout cas qu’il s’agit de rechercher : veiller. Pendant le départ du maître, ses serviteurs ont l’autorité, ce qui n’est pas rien, ce qui n’est pas rien quand on comprend qui représente l’homme : le maître absenté, à savoir Dieu !

Le départ du Maître, de Dieu, ou du Christ, n’est pas un départ pour rire. Dieu est réellement absent, nous sommes dans la nuit — ce qui est signifié ici dès le départ par le fait que le Père seul sait, pas même les anges, ni même le Fils !

Voilà qui est ambivalent : en premier lieu c’est tragique. Nous voilà seuls en un monde dont l’Histoire nous montre chaque jour combien il est épouvantable. Du coup l’autorité ayant été remise aux serviteurs, chose qui fait peur, Dieu n’est pas coupable des horreurs que commettent les hommes.

Mais quand même : pourquoi donc est-il parti ? Un voyage !? Si on était chez Luc (19, 12), on le saurait : il est parti pour être investi de la royauté. Ici c’est tout de même un peu pareil : dans le temps de son exil, de son absence, il ne règne pas. Absence réelle dont on sait les conséquences tragiques.

C’est que durant cette absence, autre chose, peut-être règne en nos vies — peut-être même que son absence est en rapport avec le fait qu’il a été détrôné du lieu très saint de nos vies. Et peut-être que l’on ne sait pas cela, peut-être qu’on l’ignore, jusqu’au jour, où… « lorsque vous verrez l’abomination de la désolation établie là où elle ne doit pas être » — « lorsque vous verrez » précise le texte. Un jour apparaît que quelque chose régnait au cœur de nos vies en l’absence maître sans que — jusque là — on s’en soit rendu compte.

Alors, lorsque vous « lorsque vous verrez l’abomination de la désolation établie là où elle ne doit pas être » c’est que le temps de la délivrance s’est approché…

*

Et c’est ici précisément que la bonne nouvelle intervient dans la prophétie donnée par Jésus. À ce moment précis, le jour de la délivrance est en vue. Un autre monde est possible parce qu’on a vu l’abomination de la désolation installée où elle ne doit pas être…

Du coup, en percevant bien cela, voilà qu’on comprend mieux l’importance de la tâche du portier, de la vigilance : la vraie vie, la joie, est dans la présence du Maître, pas dans son absence, alors qu’il semble absent du cœur du Temple, remplacé par une idole.

Voilà qui éclaire d’une lumière crue, et encore faible certes, comme celle d’une chandelle dans la nuit, un aspect du tragique de notre vie agitée. Voilà qui rend tellement souhaitable ce retour du maître, déjà au cœur de nos vies.

Voilà que la vraie vie est de veiller. Il y a quelque chose à ne pas rater. « Vous ne savez pas quand ce sera le moment » disait Jésus au début de son exhortation. Ne vous endormez donc pas de ce sommeil qui consiste à s’imaginer que le temps de ce monde est éternel, et qu’on peut se comporter — d’une part, autrement qu’en gérant provisoire ; et par ailleurs qu’on peut se permettre de croire que ce train qu’on rate aujourd’hui repassera demain.

À nouveau, c’est aujourd’hui le jour du salut. C’est aujourd’hui que le bonheur passe à portée de main. Ce soir ? Cette nuit ? Demain matin ? C’est de cette façon étrange que vient le Royaume, que du cœur de l’absence, le Maître se fait présent au milieu de nous.


RP, Poitiers, 1er dimanche de l'Avent, 30/11/04


dimanche 9 novembre 2014

Un cri dans la nuit




Proverbes 8, 12-20 & 32-36 ; Psaumes 46 & 63 ; 1 Thessaloniciens, 4, 13-18

Proverbes 8, 12-20 & 32-36
12 Moi, la sagesse, j’ai pour demeure la prudence, Et je sais trouver la connaissance de la réflexion.
13 La crainte de l’Éternel, c’est la haine du mal; L’arrogance et l’orgueil, la voie du mal, Et la bouche perverse, voilà ce que je hais.
14 Le conseil et la raison m’appartiennent; Je suis l’intelligence, la force est à moi.
15 Par moi les rois règnent, Et les princes ordonnent ce qui est juste;
16 Par moi gouvernent les chefs, Les notables, tous les juges de la terre.
17 Moi j’aime ceux qui m’aiment, Et ceux qui me recherchent me trouvent.
18 Avec moi sont la richesse et la gloire, Les biens durables et la justice.
19 Mon fruit est meilleur que l’or, que l’or pur, Et ce que je rapporte (est meilleur) que l’argent de choix.
20 Je marche dans le chemin de la justice, Au milieu des sentiers de la droiture,

32 Et maintenant, mes fils, écoutez-moi; Heureux ceux qui observent mes voies!
33 Écoutez l’instruction, et devenez sages, Ne la négligez pas.
34 Heureux l’homme qui m’écoute, Qui veille de jour en jour à mon seuil, Qui monte la garde près des montants de mes portes!
35 Car celui qui me trouve a trouvé la vie Et obtient la faveur de l’Éternel.
36 Mais celui qui pèche contre moi nuit à son âme; Tous ceux qui me haïssent aiment la mort.

Matthieu 25, 1-13
1 Alors il en sera du Royaume des cieux comme de dix jeunes filles qui prirent leurs lampes et sortirent à la rencontre de l’époux.
2 Cinq d’entre elles étaient insensées/folles et cinq étaient avisées/sages.
3 En prenant leurs lampes, les filles insensées n’avaient pas emporté d’huile ;
4 les filles avisées, elles, avaient pris, avec leurs lampes, de l’huile dans des fioles.
5 Comme l’époux tardait, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent.
6 Au milieu de la nuit, un cri retentit : Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre.
7 Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent et apprêtèrent leurs lampes.
8 Les insensées dirent aux avisées : Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent.
9 Les avisées répondirent : Certes pas, il n’y en aurait pas assez pour nous et pour vous ! Allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous.
10 Pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux arriva ; celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et l’on ferma la porte.
11 Finalement, arrivent à leur tour les autres jeunes filles, qui disent : Seigneur, seigneur, ouvre-nous !
12 Mais il répondit : En vérité, je vous le déclare, je ne vous connais pas.
13 Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.

*

Voici un texte disant que nous ne savons ni le jour ni l’heure, où Dieu est présenté en futur époux. Et voilà des jeunes filles séduites par cet époux divin, emportée par la séduction de son Esprit, signifié par l'huile des lampes. Séduites, les sages les comme folles.

Elles nous ressemblent toutes, cherchant à combler ce vide que nous connaissons tous et que « seul Dieu peut combler ». Car la sagesse de Dieu dévoile en nous tous ce vide, ce manque de Dieu : qui la sagesse appelle-t-elle d'autre en effet que ceux qui en manquent ?

Nous en manquons pour ne pas savoir que toutes les séductions passagères ne sont qu'autant de signes de ce manque. Au fond, que trouvons-nous d’autre que cet enseignement dans la Bible ?

En une nuit de veille, les dix jeunes filles s'assoupissent. Un assoupissement qui atteint tous les vivants, désignant notre passage en ce monde. Le sommeil cessera d'un moment à l'autre.

*

Ce texte parle de l'exil et du Royaume — le Royaume, c'est-à-dire la fin annoncée de l'exil : « en ce jour-là, le Royaume des cieux sera semblable à... » Avec un côté tragique, on l'a perçu, ce texte parle de vigilance nécessaire, face à un jour espéré, jour espéré où pourtant l'espérance cesse ; elle prend fin, en parallèle avec la célébration annoncée des noces de l'époux céleste, le mariage spirituel qui marque la fin de l'exil.

Lecture spirituelle du thème de l'exil. De l'exil d'Israël depuis Jérusalem jusqu'à Babylone — où le sens littéral renvoie, au-delà de lui-même, aux réalités célestes. En raccourci, dans cette perspective, à travers le retour à Jérusalem depuis Babylone, nous sommes appelés à revenir à Dieu depuis l'exil dans la chair où nous sommes. De façon symbolique, la Bible parle de ce qui est donc exil spirituel, en termes de Jérusalem, pour la vie avec Dieu, et de Babylone pour l'exil dans le péché et la culpabilité, la douleur.

On l'a déjà perçu — avec cette huile des lampes qui dans la vigilance, représente l'Esprit, — lecture du Nouveau Testament et même, d'ailleurs, des rabbins et au-delà, des prophètes.

Le thème de l'exil en général est récurrent dans la Bible depuis l'exode d’Égypte jusqu'au retour de l'exil babylonien. Et il acquiert très tôt une portée symbolique. Cela dès les temps des Prophètes. C’est de l’exil babylonien qu’il est question, et de ce qu’il signifie, et de l’espérance de sa fin. L’exil a-t-il cessé au temps de Jésus — quand Jean le Baptiste annonce encore sa fin !?

Cette lecture de l’exil dévoile finalement dans toute son intensité le drame réel de l'exil dont la dimension géographique s'avère alors être une expression d'une réalité tout intérieure. La nuit.

La nuit s'est épaissie. L'espérance de la lumière a-t-elle alors disparu ? Et si le cri du milieu de la nuit de veille des dix vierges avait retenti comme cri du dernier martyr, dernière vierge sage, au temps des prophètes où l’esprit soufflait par exemple ? Ou de l’an 70 — autre exemple : où l’on attendait une délivrance et un Royaume, délivrance qui s’est résolue, à l’inverse, par la catastrophe de la destruction du Temple de Jérusalem. On pourrait penser aussi à d’autres dates, d’autres cas, des martyres, advenus plus tard au cœur de catastrophes, de destructions.

Parole terrible que ce : « Je ne vous connais » sur laquelle on s’arrêtera donc.

Si ce cri : « voici l'époux sortez à sa rencontre », n'avait retenti joyeusement, comme cri de délivrance des mains de ses bourreaux, qu'aux oreilles d’un dernier martyr, en 70, d’une dernière vierge sage, alors que sa vie s’échappait des flammes, ou des coups de l’épée, nous laissant à notre désespoir et à notre manque définitif de cette huile, avec nos volontés dérisoires d’en acheter, l’huile et sa flamme, l’Esprit, que venait d’exhaler vers la Jérusalem qui l’accueillait, cette dernière vierge sage et refermait définitivement ses portes sur notre enfer récurrent et infini ?

Si les signes de l’histoire ultérieure de nos malheurs, ne faisant qu’amplifier toujours plus la chaîne indéfinie des malheurs d’antan, n’étaient là que pour confirmer que ce dernier cri annonçant l’époux, annonçant les noces spirituelles réjouissant ce dernier témoin — avait bien retenti, avant nous, depuis 70, pour un silence sans écho jusqu’aux génocides du XXe siècle ?

Si ce dernier avait retenti pour la dernière fois aux oreilles d’un dernier martyr avec la lassitude définitive de Dieu ?

« Je ne vous connais pas », seule parole tragique qui lui succède alors. Seul écho infini dans un désespoir infini…

Il reste à espérer que ce cri définitif n’ait pas déjà retenti, et qu’alors l’autre parole : « veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour ni l’heure » nous concerne encore.

*

L’huile des sages n’est rien d’autre que cette sagesse qui seule rend pleinement disponible à l’époux, qui peut venir d’un moment à l’autre. Les folles simplement, manquent d’huile ; elles ne savent pas être disponibles à l’époux. Et nous, savons-nous être disponibles ? Le temps est si bref.

Sommes-nous disponibles à quoi que nous demande l’époux en attendant, à son service, c’est-à-dire au service de notre prochain pour rendre ce monde plus beau ? Il nous faut alors recevoir l’huile de l’Esprit, ou toutes les joies de la vie comme dons de Dieu en un monde qu’il faudra quitter. Et nul ne sait ni le jour ni l’heure.

Mais dans cette certitude d’un manque que rien ne saurait combler, perce alors le regard de Dieu. Avec cette parole : « Voici l’époux, sortez à sa rencontre » (Mt 25 :6).


R.P., Poitiers, 09.11.14


dimanche 2 novembre 2014

"Faites ce qu'ils disent"




Malachie 2, 1-10 ; Psaume 27 ; 1 Thessaloniciens 2, 6-13 ; Matthieu 23, 1-12

Matthieu 23, 1-12
1 Alors Jésus s’adressa aux foules et à ses disciples:
2 "Les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse :
3 faites donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent et ne font pas.
4 Ils lient de pesants fardeaux et les mettent sur les épaules des hommes, alors qu’eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt.
5 Toutes leurs actions, ils les font pour se faire remarquer des hommes. Ils élargissent leurs phylactères et allongent leurs franges.
6 Ils aiment à occuper les premières places dans les dîners et les premiers sièges dans les lieux de culte,
7 à être salués sur les places publiques et à s’entendre appeler Maître par les hommes.
8 Pour vous, ne vous faites pas appeler Maître, car vous n’avez qu’un seul Maître et vous êtes tous frères.
9 N’appelez personne sur la terre votre Père, car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste.
10 Ne vous faites pas non plus appeler Docteurs, car vous n’avez qu’un seul Docteur, le Christ.
11 Le plus grand parmi vous sera votre serviteur.
12 Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé.

*

Il ressort de notre texte que ce qui importe pour Jésus c’est la vérité des paroles annoncées, qu'il reconnaît aux pharisiens : « faites et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire »… La vérité des paroles annoncées, et puis surtout la mise en pratique de ces paroles… Faites ce qu’ils disent, qui est très bon, faites ce qu’ils disent de toute façon, à défaut de faire ce qu’ils font, dit Jésus de ces bons prédicateurs. Quant aux actes — « … ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent et ne font pas ». Mais, de quoi s'agit-il, que ne font-ils pas ?

Pour percevoir ce dont il s’agit, il faut tout d’abord savoir qui sont et que font pharisiens et scribes : des gens remarquables que ces scribes à qui nous devons notre Bible, dont ils ont transmis les textes avec une fidélité minutieuse. Paul n'aurait pas été aussi grand s'il n'avait été pharisien. Des gens qui allaient jusqu'à donner la dîme de tous leurs biens ! Quel trésorier d’Église ou d'entraide n’aimerait pas avoir un peu plus de pharisiens parmi les cotisants et donateurs ?!

Oui, avant de commencer à dresser le début d'un réquisitoire, il est utile de penser à cette richesse spirituelle qui est la leur. Vraiment, pharisiens et scribes étaient parés de toutes les vertus. On va voir que n'est pas leur absence de vertus qui fait problème à Jésus, ça en est la surabondance ! De quoi s’agit-il donc ? Puisque loin de ne pas en faire, des œuvres, ils en font au contraire, au point que leurs actes sont remarquables ! Et que du coup tout le monde les remarque ! Cela leur vaut cette estime commune qu’ils semblent goûter tant.

*

Où l’on doit tenter d’en venir en deçà de la surface, à ce que pourrait être l’héritage commun à mettre en œuvre : « ne vous laissez pas imposer de fardeaux », ces fardeaux qu’ils ne touchent pas, dit Jésus de certains de ceux qui l’interpellent ! Qu’est-ce à dire ? De quoi est-il question, puisqu’il ne faut pas entendre par là des bonnes œuvres ? — dont ils ne manquent pas : ces fardeaux-là, les bonnes œuvres, ils les touchent, et plus que du doigt, ils en portent vraiment le poids. Il faut donc chercher ailleurs…

Par exemple, si on lit le texte, être salué sur les places publiques, admiré, etc., quel fardeau pour y parvenir — fardeau dont eux n’ont pas besoin de s’encombrer : ils sont déjà installés dans les meilleurs sièges des repas et des temples !

Mais sont-ils à la mesure de la vérité qui leur vaut — qui nous vaut, éventuellement — tant d’éloges ?... Vérité que se gardent bien de pratiquer les flatteurs qui en disent tant de bien, cette vertu, être vrai, dont il vaut mieux, pour s’assurer la compagnie des flatteurs et des gens importants, ne toucher qu'avec modération… La vertu d'être vrai trouve ici ses limites : « Celui qui mange à la table du roi — ou du notable — ne peut pas dire la vérité au roi — au notable » (proverbe africain). Bref, ce genre de fardeaux-là, ils « se refusent à les remuer du doigt ». Où le goût de la popularité fait bien limite à la vertu.

Vous, dit Jésus à ses disciples, ne vous en laissez pas imposer. Faites simplement ce qu’ils disent. C’est aussi, pour qui sait entendre, une bonne nouvelle qui sort de leur bouche, à recevoir par la seule confiance, la foi seule. Entendez-y donc les promesses de la grâce — gratuite mais pas à bon marché — cela vous ôtera éventuellement quelques privilèges.

Ils élargissent les phylactères pour être mieux appréciés ? Pas pour vous… Du coup on est devenu plus subtil ! Pas de phylactères, pas de franges de prière, pas de tenue spéciale... On a retenu la leçon de Jésus — on croit l'avoir retenu —, et on laissé les phylactères visibles et autres tenues attitrées... pour d’autres certificats d’humilité, plus discrets ! Cela dit, on a gardé le goût des premières places chez les officiels et aux unes des magazines.

Pour ceux qui veulent être disciples de Jésus de la façon que prône Jésus, les choses sont appelées à se passer autrement…

Paul avait compris tout ça, qui — rappelons-nous — se félicitait d’être jugé mauvais prédicateur, ou mauvais rhéteur, si l’on préfère (1 Corinthiens 1-2). Malaisé à entendre par les chercheurs de prestige médiatique. À ceux qui veulent de belles paroles de sagesse, ou des paroles puissantes et renversantes, il oppose la faiblesse et l’insipide de la croix.

Jésus, avant lui, n’est dupe ni des critiques, ni des compliments, qui sont finalement la même chose, autant de pièges. De sa parole, il n’attend pas en écho des compliments et des échos dans les journaux. « Il a bien parlé », dira-t-on pour se croire dispensé de mettre en pratique sa parole ou de comprendre ce qu’il veut dire concrètement... Lui attend de la mise en pratique qui libère en vérité.

Et puisque, apparemment, il ne cherche pas les compliments, on essaie donc de le déstabiliser en ruinant son audimat par des pièges… ce qui revient au même.

Car s’il n’a peut-être pas les phylactères aussi larges, on lui donne volontiers les titres flatteurs, et il n’a même pas la fausse de humilité de les refuser, remarquez — « un seul est votre docteur, le Christ », souligne-t-il. Ses disciples sont mis en garde, on tentera la même chose pour eux, les flatter, et cela leur plaira, forcément, bien que pour eux ce ne soit peut-être pas aussi mérité, ni exempt de la tentation de s’y complaire. Et ça ne vaut pas que pour les prédicateurs et autres scribes, théologiens et savants.

La vraie valeur est autre. « Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé ». Celui qui à nos yeux ne compte pas, c’est lui que Dieu exalte ; et c’est bien lui que le Christ a rejoint (Philippiens 2).

Alors pourquoi pas les rites, par lesquels même la parole de Dieu se fait signe, pourquoi pas les phylactères (Jésus n’a rien dit contre), pourquoi pas les différentes façons de célébrer la sainte Cène ou autres actes pastoraux, à la luthérienne, à la réformée ou autre, pourquoi pas les différentes organisations de l’Église. À l’instar des phylactères, cela a son sens, mais comme tout signe, cela est second, n’a pas fonction d’exalter celui qui en bénéficie, mais de le renvoyer, de nous renvoyer à la vérité de parole de Dieu et à son fruit.

La gloire, ici, est cachée. De sorte que la liberté du salut nous place devant Dieu seul. Vivre devant Dieu par la foi seule, c’est cela mettre en pratique la parole de la vérité, la loi de la liberté annoncée depuis la chaire de Moïse.


RP, Poitiers, 02.11.14