dimanche 26 avril 2015

Bon Berger




Actes 4, 8-12 ; Psaume 118, 24-29 ; 1 Jean 3, 1-2 ; Jean 10, 11-18

1 Jean 3, 1-2
1 Voyez, quel amour le Père nous a donné, puisque nous sommes appelés enfants de Dieu ! Et nous le sommes. Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas : c’est qu’il ne l’a pas connu.
2 Bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté; mais nous savons que lorsqu’il sera manifesté, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est.

Jean 10, 11-18
11 Je suis le bon berger. Le bon berger donne sa vie pour ses brebis.
12 Mais le mercenaire, qui n’est pas le berger, et à qui n’appartiennent pas les brebis, voit venir le loup, abandonne les brebis, et prend la fuite ; et le loup les ravit et les disperse.
13 Le mercenaire s’enfuit, parce qu’il est mercenaire, et qu’il ne se met point en peine des brebis.
14 (10-13) Je suis le bon berger. (10-14) Je connais mes brebis, et elles me connaissent,
15 comme le Père me connaît et comme je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis.
16 J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie ; celles-là, il faut que je les amène ; elles entendront ma voix, et il y aura un seul troupeau, un seul berger.
17 Le Père m’aime, parce que je donne ma vie, afin de la reprendre.
18 Personne ne me l’ôte, mais je la donne de moi-même ; j’ai le pouvoir de la donner, et j’ai le pouvoir de la reprendre : tel est l’ordre que j’ai reçu de mon Père.

*

« Voyez quel amour le Père nous a donné, puisque nous sommes appelés enfants de Dieu. » Comment l’Épître (1 Jean) en arrive-t-elle à une telle affirmation ? — : nous sommes appelés enfants de Dieu — du fait que Dieu nous a aimés, au point que l’Épître pourra dire finalement carrément : « Dieu est amour » (1 Jean 4,8 & 4, 16).

« Voyez quel amour le Père nous a donné, de quel amour il nous a chéris, puisque nous sommes appelés enfants de Dieu ! Et nous le sommes. Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas : c’est qu’il ne l’a pas connu. Bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté; mais nous savons que lorsqu’il sera manifesté, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est. » (1 Jn 3, 1-2)

Mais comment peut-on dire que Dieu nous aime, que Dieu est amour ?! Parole incroyable, ou, si on la prend au sérieux, une telle parole — le Père nous a aimés — pose ipso facto une mystérieuse souffrance en Dieu. Et effectivement ce qui fonde cette assertion, c’est qu’ « à ceci, nous avons connu l’amour : c’est qu’il a donné sa vie pour nous », selon ce qu’indique la même épître plus loin ; écho à l’Évangile de ce jour : « le bon berger donne sa vie pour ses brebis ». La croix ! Amour égale, d’une façon ou d’une autre, souffrance.

Et en parallèle, non moins mystérieux, cette souffrance — exprimée à la croix, signe du don de sa vie — cette souffrance dans cet amour, fonde un détachement à l’égard du monde ; le détachement par la croix — « je ne suis plus dans le monde » disait Jésus pour ses disciples à l’approche de sa mort. « Je donne ma vie, afin de la reprendre. Personne ne me l’ôte, mais je la donne de moi-même ; j’ai le pouvoir de la donner, et j’ai le pouvoir de la reprendre ».

C’est tout cela que pose notre confession que Jésus est le fils de Dieu, manifestant Dieu comme Dieu-amour, Dieu qui nous chérit — le bon berger donnant « sa vie pour nous » — ce qui atteste que Dieu nous reçoit comme ses enfants. Voilà qui demande éclaircissement.

*

Le bon berger donne « sa vie pour nous », s’en dépossède pour nous. Cela parle d’un autre temps, d’où vient le berger. Rappelons-nous qu’il est dès le départ de l’Évangile de Jean présenté comme venant d’auprès de Dieu pour entrer dans ce temps de mort, ce temps qui part de sa naissance et débouche comme débouche toute vie humaine, sur la mort.

Mais lui, dit-il, donne librement sa vie, entre dans ce temps qui découche sur la mort pour faire accéder ceux qui lui sont confiés, ses brebis, sur le temps éternel dont il a accepté de se déposséder pour un temps : « j’ai le pouvoir de donner ma vie, et j’ai le pouvoir de la reprendre : tel est l’ordre que j’ai reçu de mon Père. »

Les brebis, en effet, meurent en ce temps, même après que le berger les a sauvées du loup ou des brigands ou de la négligence des mercenaires (« mercenaire » désigne alors simplement les salariés, condition alors inférieure à celle de l’esclave, condition liée au désir d’obtenir un pécule provisoire, le temps d’un emploi temporaire). Temporaire comme la vie des brebis, notre vie…

C’est donc d’un autre temps qu’il s’agit. Un autre temps : celui d’où vient le berger : temps éternel dont il s’est dépossédé pour les brebis de ce temps — les brebis de cette bergerie, mais pas uniquement : il est question d’une autre bergerie. Le salut qu’apporte le bon berger s’étend au monde entier. Il est berger… universel. « Un seul troupeau, un seul berger. »

« Berger » : un titre royal, rappelons-le. David berger de brebis avant d’être berger du peuple, roi d’Israël. David qui perçoit sa tâche comme imitation de celle de Dieu, son berger (cf. Psaume 23). Le livre du prophète Ézéchiel, ch. 34, 10-16 (cf. v. 15) précise que Dieu lui-même est le berger d’Israël.

Quand Jésus se présente comme berger, il parle de sa relation avec Dieu, et cela en, rapport avec ce qu’il se détache de sa vie, par intérêt pour ses brebis — et qu’il se détache jusque de son identité temporelle propre, tandis qu’il se déclare aussi berger d’une autre bergerie, étendant sa mission jusqu'aux nations.

Il se détache de son identité, de sa vie propre. Ce n’est donc pas d’une protection des brebis dans le temps qu’il s’agit, au sens où le renoncement du berger à sa vie d’éternité sauverait les brebis de la mort temporelle : les brebis vont finir par mourir, elles sont vouées à mourir — les brebis (l’image, à ce point, est troublante), les brebis ne sont-elles pas élevées pour leur laine, leur lait… mais aussi… leur viande ?!, vouées à mourir comme est mort l’agneau de Dieu, qui est aussi le bon berger.

*

C’est ainsi que Jésus dévoile, en son renoncement à sa vie, que Dieu qui l’envoie depuis l’éternité — « tel est l’ordre que j’ai reçu de mon Père » — nous a aimés de sorte que nous sommes faits enfants de Dieu à son image — réellement, précise l’Épître…, même si cela ne se voit pas, tout comme, au regard de ce que sont les choses, il ne se voit pas que Dieu est amour.

C’est de la même façon, donc, que nous sommes enfants de Dieu ; et que cela ne se voit pas, n’est pas encore clairement révélé — « nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté ». Chose difficile à exprimer, qui correspond aussi au « pouvoir de devenir enfants de Dieu » du Prologue de cet Évangile de Jean, « pouvoir », c’est-à-dire « pas encore », « pas tout à fait ». En d’autres termes c’est là une réalité déjà avérée — « nous le sommes » —, déjà donnée à la foi au Ressuscité ; mais qui n’extrait pas du monde pour autant — chose déjà vraie, mais pas encore pleinement réalisée, comme la chrysalide par rapport au papillon.

Ici, « enfants de Dieu » ne veut évidemment pas dire simplement créatures, mais parle de filiation intérieure, dans le don de la foi. Il s’agit de participation à la filiation du Ressuscité. En d’autres termes, nous sommes déjà ressuscités, mais tant que persiste ce monde — et tout ce qui fait son cortège de douleurs et de malheurs, qui prospèrent par le péché —, cela ne se voit pas encore, cela n’est pas encore manifesté.

… Jusqu’au jour où « nous deviendrons semblables à lui », où ce que nous sommes réellement sera « clairement révélé » : enfants de Dieu, aimés du Père avant tous les siècles…


RP, Châtellerault, 26/04/15


dimanche 19 avril 2015

Reconnaissance




Actes 3, 11-19 ; Psaume 4 ; 1 Jean 2, 1-5 ; Luc 24, 35-48

Luc 24, 35-48
35 Et ils racontèrent ce qui leur était arrivé en chemin, et comment ils l’avaient reconnu au moment où il rompit le pain.
36 Tandis qu’ils parlaient de la sorte, lui-même se présenta au milieu d’eux, et leur dit : La paix soit avec vous !
37 Saisis de frayeur et d’épouvante, ils croyaient voir un esprit.
38 Mais il leur dit : Pourquoi êtes-vous troublés, et pourquoi pareilles pensées s’élèvent-elles dans vos cœurs ?
39 Voyez mes mains et mes pieds, c’est bien moi ; touchez-moi et voyez : un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’ai.
40 Et en disant cela, il leur montra ses mains et ses pieds.
41 Comme, dans leur joie, ils ne croyaient point encore, et qu’ils étaient dans l’étonnement, il leur dit : Avez-vous ici quelque chose à manger ?
42 Ils lui présentèrent du poisson rôti et un rayon de miel.
43 Il en prit, et il mangea devant eux.
44 Puis il leur dit : C’est là ce que je vous disais lorsque j’étais encore avec vous, qu’il fallait que s’accomplît tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophètes, et dans les psaumes.
45 Alors il leur ouvrit l’esprit, afin qu’ils comprissent les Ecritures.
46 Et il leur dit : Ainsi il est écrit que le Christ souffrirait, et qu’il ressusciterait des morts le troisième jour,
47 et que la repentance et le pardon des péchés seraient prêchés en son nom à toutes les nations, à commencer par Jérusalem.
48 Vous êtes témoins de ces choses.

*

Par la brèche du tombeau vide, l'éternité a déferlé dans le temps. « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? Il n'est pas ici, mais il est ressuscité. » Alors les femmes venues embaumer le corps qui n’est pas là se souviennent qu'il disait : « Il faut que le Fils de l'homme soit livré aux pécheurs, qu'il soit crucifié et qu'il se relève le troisième jour ».

Qu’il est difficile de reconnaître le Ressuscité ! De le rencontrer en vérité, c’est-à-dire ne pas le confondre avec les images que nous nous en faisons, avec les a priori que nous avons sur lui.

Le Ressuscité apparaît ici aux onze tandis que, nous dit le texte, les disciples d’Emmaüs racontent « ce qui leur était arrivé en chemin, et comment ils avaient reconnu celui qui restait pour eux un inconnu au moment où il rompit le pain » (v. 35)... alors que jusque là « leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » (v. 16). Entre temps, une rencontre et une invitation :

Luc 24, 13-35
29  Ils le pressèrent en disant: "Reste avec nous car le soir vient et la journée déjà est avancée." Et il entra pour rester avec eux.
30  Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna.
31  Alors leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible.
32  Et ils se dirent l’un à l’autre: "Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures?"
33  A l’instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem; ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons,
34  qui leur dirent: "C’est bien vrai! Le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon."
35  Et eux racontèrent ce qui s'était passé et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain.

Ni l’un, ni l’autre n'avait reconnu Jésus… Ni Cléopas, ni... Mais au fait, quel est le nom de l'autre disciple ? Qui est-il ? Mais ma question est-elle la bonne ? Peut-être, mais pas sûr… Et s’il fallait demander : qui est-elle ? Qui est la compagne de Cléopas ? Ainsi posée la question dévoile un a priori tel qu’il ne nous trouble même pas : nous sommes convaincus que le second disciple est un homme, ce que le texte ne dit pas ! Comme les disciples ne reçoivent pas ce que dit l’Écriture que l’inconnu leur explique. Quelque chose leur a échappé, et des Écritures, et de l’inconnu, le Ressuscité !

Comme il nous échappe que le texte de Luc ne dit pas que le second disciple n’est pas forcément un homme ! Mieux, à bien y regarder, il suggère, en ne nommant pas le second disciple, que ce n’est peut-être, vraisemblablement, pas le cas ! L’autre disciple, pas nommé, pourrait avoir tout lieu d’être tout simplement Mme Cléopas, qui invite Jésus à sa table… Un couple de disciples. Étrange ? On n’y avait pas pensé ? Et pourtant, M. et Mme invitant Jésus chez eux... Quoi de bizarre ? Mais on n’y a pas pensé… Voilà comment nous imposons au texte quelque chose qu’il ne dit pas, et qui nous empêche peut-être de voir de qui il s’agit !

*

Eh bien c’est un phénomène de ce genre, compréhension a priori, qui empêche les disciples de reconnaître Jésus !… Terrorisés. Un fantôme sans doute ! Les onze sont comme empêchés de réaliser… empêchés de croire ! Ils savent, on sait à quoi on doit s’attendre : à rien, concernant celui qui vient de mourir ! Il est mort ! Du coup, on ne le voit pas, on ne le reconnait pas… Et Jésus ressuscité de les inviter à le toucher ! et de leur demander à manger !

Et nous ? Que reconnaissons-nous ?

Le problème, qui vaut pour nous aussi bien que pour les disciples, est lié à l'abîme qui sépare le temps de l'éternité et qui rend le Ressuscité inaccessible à l'imagination des disciples comme à la nôtre.

C’est le contact de l'éternité qui est incompréhensible, le contact de ce qui nous échappe. Et c’est ce contact qui nous trouble dans tout ce qui rompt l'ordre habituel des choses, et cela au plus haut point dans la résurrection — mais aussi, et ce n’est pas sans rapport, dans l’intimité avec Dieu qui nous conduit à changer nos regards sur autrui, qui lui aussi nous échappe. Troublant contact avec la vérité de Dieu. Troublante résurrection. Trop troublante.

Le choc de l’éternité a des conséquences bouleversantes. Des conséquences jusque sur notre quotidien et nos relations avec autrui, à commencer par nos proches, nos tout proches… Et cela nous le pressentons. Et nous en avons peur !

Mais voilà que l'éternité nous envahit, déferle dans notre temps, depuis un dimanche de Pâques, dont on choisit aisément de ne pas en voir les conséquences. Le Ressuscité viendrait-il lui-même à nos côtés nous dévoiler son visage, notre certitude confortable que tout est bien à sa place — l'éternité d'un côté, notre quotidien de l'autre, du même côté que la mort où devrait rester le crucifié, en principe, — cette certitude normale hurlerait dans son pesant silence à nos cœurs se consumant, qu'il s'agit surtout de ne pas voir.

Or ce qui éclate dans tout son sens par la résurrection du Christ, c’est que tout est grâce, que la Création elle-même est une anomalie, un miracle de gratuité ; là, irrémédiablement, se bouleverse notre quotidien, nos normes, notre raisonnable protection de nous-mêmes, jusqu'à nos façons d'avoir toujours tout à acheter, à prouver, à mériter, à dissimuler. Jusqu'à, finalement, notre terreur de la grâce. La grâce qui est, dans sa gratuité, don d'intimité, d'intimité avec Dieu au fond, est nécessairement terrorisante, mais ce faisant, elle est par là même libération, libération de nos regards, de nous-même et d'autrui.

Lorsqu’on rencontre vraiment autrui, gratuitement, on est contraint de réviser ses propres jugements. Comme du Christ pour les disciples. On avait un point de vue sur lui. Limitatif. À la mesure de notre imagination, de ce que l’on considérait comme devant être un Messie. Lorsqu’il apparaît tel qu’il est, on ne le reconnaît donc pas.

*

Ce qui est vrai du Christ devient, en lui, vrai aussi de chacun de ceux qu’il nous donne de côtoyer et que l’on a pris l’habitude de regarder toujours comme d’habitude sans les reconnaître au fond, sans cette reconnaissance qui est de recevoir l'autre tel qu'il nous échappe, qu'il échappe à nos schémas. Ces frères et sœurs du Ressuscité que sont nos prochains, frères et sœurs dans l’espérance de leur résurrection, résurrection que nous affirmons, mais d’une façon qui risque toujours de ne rester qu’un simple mot.

Lorsque nous ne reconnaissons pas un prochain qui n’est encore que dans l’espérance de la résurrection que la parole de Dieu est en passe de faire germer en lui, nous le cantonnons dans ce chemin de dégradation et dans cette mort que Jésus a vaincus.

Mais la vérité d'un être est unique et n'est pas en notre possession, en ce que nous croyons en savoir. Et c'est ce que rappellent les tournants de nos vies, et des vies de nos proches, de l'enfance à l'adolescence, puis plus tard midi de la vie et à l'entrée dans la vieillesse…

Où il est bien question de reconnaissance : on est même au cœur de la reconnaissance. Reconnaître. Nous côtoyons jour après jours des frères et sœurs du ressuscité, au-delà de ce que nous avons pris l’habitude de filtrer, au-delà d’un quotidien forcément répétitif. Nous avons avec nous, à côté de nous, un frère, une sœur du Ressuscité, promis à la même gloire, déjà présente, de façon cachée, en lui, en elle. Reconnaître l’image de Dieu dans celui ou celle qui est à côté de nous.

Jésus ressuscité est la résurrection : il a la puissance de bouleverser nos regards comme ceux des disciples. Il est précédence silencieuse qui brise les peurs, les craintes, et aussi les habitudes. L'établissement de cette intimité, intimidante pour qui l'anticipe avant de la connaître, époustouflante pour qui regarde après coup la rupture qu'elle a provoquée, contemplation inévitablement vertigineuse face à un tel abîme ; — l'établissement de l'intimité se fait, contre toute attente, en douceur, contre toute attente et à la surprise du regard rétrospectif.

C'est là l'étonnement de la grâce, qui brise, dans l'intimité qu’elle établit, toutes nos fausses certitudes. Pour les disciples, ils ont basculé, au cœur de leur temps envahi par le Ressuscité, dans l'éternité qui advient en lui. Pour nous aussi la présence du Ressuscité change tout, dès aujourd'hui !

R.P., Couhé, 19.04.15


dimanche 12 avril 2015

“Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie”




Actes 4, 32-35 ; Psaume 118, 17-23 ; 1 Jean 5, 1-6 ; Jean 20, 19-31

Jean 20, 19-31
19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Judéens, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d'eux et il leur dit: "La paix soit avec vous."
20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit: "La paix soit avec vous. Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie."
22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit: "Recevez l'Esprit Saint;
23 ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis."
24 Cependant Thomas, l'un des Douze, celui qu'on appelle Didyme, n'était pas avec eux lorsque Jésus vint.
25 Les autres disciples lui dirent donc: "Nous avons vu le Seigneur!" Mais il leur répondit : "Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n'enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n'enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas !"
26 Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d'eux et leur dit: "La paix soit avec vous."
27 Ensuite il dit à Thomas: "Avance ton doigt ici et regarde mes mains; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d'être incrédule et deviens un homme de foi."
28 Thomas lui répondit : "Mon Seigneur et mon Dieu."
29 Jésus lui dit: "Parce que tu m’as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru."
30 Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d’autres signes qui ne sont pas rapportés dans ce livre.
31 Ceux-ci l’ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom.

*

On est au jour de la résurrection du Christ, et les disciples restent dans la crainte… Ils maintiennent « verrouillées les portes de la maison où ils se trouvaient » — tentant de se fondre avec le décor, de se confondre avec les murs derrière lesquels ils se cachent.

Puis ils vont passer de la crainte à la libération ; c’est-à-dire : à la mission, à l’envoi. « La paix soit avec vous, leur a dit Jésus. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie. » — Et il souffle sur eux. Souffle de l’Esprit… « Recevez l’Esprit Saint » : et déliez ceux qui sont liés. Tel est l’envoi.

Ici s’ouvre la porte de la liberté à laquelle nous sommes invités à notre tour. Une liberté qui est une question de pardon — le pardon qui libère : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis » (comme le grec le permet — plutôt que « ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus », comme si les Apôtres avaient pour mission de retenir captifs de leurs péchés certains de ceux à qui ils sont envoyés !). La libération est — si l’on veut — en deux volets : pardon du péché, de tout ce qui rend captif, et soumission du péché qui rend captif, pour une libération totale, victoire sur tous les esclavages. Comme mort au péché à la croix et résurrection à la vie nouvelle.

Voilà les Apôtres envoyés pour communiquer pleinement la libération que par sa résurrection, Jésus vient de leur octroyer dans le don de l’Esprit saint. Ils sont envoyés pour la communiquer abondamment : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. » Et mieux : « Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis. »

Telle est la parole de liberté — parole de pardon qui met fin à la crainte et nous envoie avec la paix de Dieu — qui nous est donnée dans ce souffle de l’Esprit saint. « La paix soit avec vous. » Malgré la crainte et le refus qu’elle porte, crainte que Jésus doit encore et encore apaiser : « La paix soit avec vous. » — Trois fois…

C’est alors la parole de libération elle-même, donnée aux Apôtres pour être portée par eux, qui fonde la légitimité de leur ministère : car quel que soit le ministère, on ne s’auto-proclame pas envoyé… Ni au sens propre, apôtre, ni pour une autre tâche.

C’est au point que ce qui qualifie un ministre, semble être avant tout son refus ! c'est-à-dire sa peur reconnue… pour être guérie. En tout cas, pour Thomas, une semaine après, dans la suite du texte, Thomas qui refuse d'abord la parole dont il pressent qu’elle va le sortir des murs qui le protègent — comme les murs d'un tombeau.

*

« Avance ton doigt ici et regarde mes mains ; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d’être incrédule et deviens un homme de foi. » Et avant même de toucher, Thomas lui répond : « Mon Seigneur et mon Dieu. » (Jean 20, 27-28)

Étrange invite que cette invite de Jésus… Scandale pour la raison que cette résurrection de la chair que Jésus signe ici dans son corps ressuscité : « un esprit n’a ni chair ni os » (Luc 24, 39). Scandale pour la raison. D’où la tentation de « spiritualiser » tout cela… et de professer la résurrection, mais pas vraiment « de la chair » !

C’est contre cela que Jésus invite Thomas à toucher ses plaies. Et par son intermédiaire, nous tous : heureux ceux qui n’ont pas vu comme Thomas, et qui ont cru, pourtant. Car, quel est l’enjeu ? L’enjeu est rien moins que le sens — éternel ! — de notre vie.

Notre vie ne se réalise, ne se concrétise, que dans notre histoire, dans nos rencontres, dans la trivialité du quotidien, bref, dans la chair ! Et c’est cela qui est racheté, radicalement et éternellement racheté au dimanche de Pâques. Le rachat dont il est question n’est pas l’accès à un statut d’esprit évanescent. C’est bien tout ce qui constitue notre être, notre histoire, l’expérience de nos rencontres et donc de nos sens, de notre chair, qui est racheté.

Notre histoire qui a fait de nous, qui fait de nous, qui fera de nous, ce que nous sommes, cette réalité de nos vies uniques devant Dieu.

C’est l’extraordinaire nouvelle qui nous est donnée par le Ressuscité : lui aussi, Fils éternel de Dieu, advient à l’éternité qui est la sienne par le chemin de son histoire dans la chair : ses plaies elles-mêmes, qui ont marqué sa chair, sont constitutives de son être !

… Signe que tous nos instants, ceux de Thomas, des Apôtres, les nôtres, chacun de nos moments uniques dans l’éternité, est porteur de notre propre vocation à l’éternité !

*

Monde nouveau, inaccessible, inconnu, dont est porteur le Christ, venu à notre rencontre, et à même donc, de tout bouleverser. Et ça, comme pour le tombeau vide, c'est un peu… effrayant.

Car qui sait où cela va mener ? Car on sait où cela a mené les disciples qui au départ n'en demandaient pas tant — et qui refusent ce qu’ils pressentent, qui restent derrière leurs portes verrouillées.

Thomas sait bien cela : il y a quelque chose derrière ces plaies. Thomas n'a pas cru ce qu'il a vu, il a cru parce qu'il a vu, et désormais, quoique cela coûte. « Mon Seigneur et mon Dieu », a-t-il dit, dans l'adoration…

Que la foi de saint Thomas soit la nôtre ce matin, qui nous permette de voir la voix de Dieu lui-même qui parle à nos cœurs cette parole portée par son Esprit : Jésus-Christ.

Et forts de la liberté qui est dans le don de cette parole et de ce souffle, d’aller comme envoyés de Dieu porter au monde cette libération. « La paix soit avec vous. »


R.P., Poitiers, 12.04.15


dimanche 5 avril 2015

Pâques - "Ne vous effrayez pas"


 

Actes 10, 34-43 ; Paume 118, 1-18 ; 1 Corinthiens 5, 6-8 ; Marc 16, 1-8

Marc 16, 1-8
1 Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller l'embaumer.
2 Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil étant levé.
3 Elles se disaient entre elles : "Qui nous roulera la pierre de l'entrée du tombeau ?"
4 Et, levant les yeux, elles voient que la pierre est roulée ; or, elle était très grande.
5 Entrées dans le tombeau, elles virent, assis à droite, un jeune homme, vêtu d'une robe blanche, et elles furent saisies de frayeur.
6 Mais il leur dit : "Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié : il est ressuscité, il n'est pas ici ; voyez l'endroit où on l'avait déposé.
7 Mais allez dire à ses disciples et à Pierre: Il vous précède en Galilée ; c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit.
8 Elles sortirent et s'enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées ; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.
*

"Elles sortirent et s'enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées ; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur."

*

Qu'est-ce que cette frayeur des femmes alors qu'elles s'éveillent à la résurrection du Christ ? Est-ce que nous ne nous attendrions pas à une autre réaction ? Aller crier sur les toits ce qui les fait exploser de joie, d'enthousiasme, que sais-je !?

Mais les voilà dans la peur, et dans le silence, dans un bouleversement tel qu'il les mure dans le silence. Qu'est-ce à dire ? La réponse à cette question se situerait-elle quelque part en lien avec les idées reçues sur la féminité des trois embaumeuses ? On sait que certains ne se sont pas gênés de l'imaginer - du genre : sensiblerie et imagination fragile de femmes que tout cela... Il se trouve pourtant que cette vision des choses est absente du Nouveau Testament. Et ce n'est pas que les hommes de l'époque manquaient de machisme.

C'est qu'il faut chercher ailleurs...

D'abord un peu de bon sens. La supposée sensiblerie aurait dû les faire fondre en larmes, pleurer de joie, mais pas se taire, effrayées... Et au regard de cela, le fait que des femmes réputées irrationnelles aient bénéficié de la première connaissance du ressuscité n'est, du coup, pas indifférent. Parce que, soyons logiques, à y regarder de près, c'est une réaction plutôt rationaliste à laquelle on a affaire, on va le voir. Et si les femmes ont une réputation de sensiblerie, elle aurait ici pour fonction de nous faire penser que si des femmes émotives ont ici un comportement si typiquement rationaliste, c'est que la résurrection bouleverse vraiment tous les cadres rationnels.

Mais de toute façon, les femmes d'alors sont appelées - pour des raisons sociales évidentes à l'époque, liées au partage des tâches dans l'organisation ancienne de la société, quand les hommes sont en mer ou aux champs -, les femmes sont alors appelées aux charges concernant l’éducation des enfants, et à l'autre bout de la chaîne de la vie, à embaumer les morts, comme ici. Autant de tâches qui les contraignent à avoir les pieds sur terre.

Et c'est justement le fait d'avoir les pieds sur terre, en tout cas pour ces trois-là, qui explique leur réaction.

La résurrection ne bouleverse pas seulement leur esprit, mais tous les cadres de la rationalité. On veut des choses habituelles, compréhensibles, généralisables : un corps humain, ça croît, ça commence par remplir ses couches, et ça finit, plus tard, par mourir. C'est la loi simple de la nature, c'est toujours comme ça, ce sera toujours comme ça, et quand il semble que cela se passe autrement, il doit y avoir une explication quelque part qui fait rentrer les choses dans l'ordre. Dans l'ordre rationnel, dans l'ordre de ce qui peut se reproduire à volonté, éventuellement en laboratoire. On sait comment les choses se produisent avec régularité, se reproduisent dans des éprouvettes, et prennent un terme dans la décomposition.

Ça, c'est le « en général », c'est comme ça. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. Chose justement : dans le monde généralisable, il n'y a finalement que des choses, gérables, catégorisables, jusqu'au prochain lui-même qui devient catégorisable.

Catégorisable en prochain et en lointain, en chrétien et musulman, noir et blanc, hommes et femmes, de mon monde et pas de mon monde. On est dans les catégories simples, où un Marseillais a l'accent, fait rire et boit du pastis, un Alsacien est rigide et mange de la choucroute, où les femmes sont irrationnelles et tremblantes. Un monde bien carré, bien rangé, où celui qui dérange est insupportable, finit par effrayer... Et mieux vaut l'expulser. Et éliminer le problème.

On naît, on grandit, on vieillit, on meurt, et le corps se décompose, se disent les femmes. C'est ignoble, mais c'est comme ça. C'est ignoble, certes, et c'est pourquoi on va embaumer le mort. Empêcher cela autant que possible, par des moyens connus, explicables par la chimie, les effets les plus durs de la décomposition.

C'est dans cet état d'esprit, on ne peut plus tendre à l'égard du défunt d'ailleurs - l'embaumer, soigner son corps décédé -, on ne peut plus rationnel aussi, que les femmes sont parties ce dimanche matin. Tout est réglé, même l'observance religieuse : on a attendu, comme il se doit que la fête de la Pâque soit passée pour accomplir cette tâche, incompatible avec une telle célébration, qu'est la embaumement d'un mort.

Tout va bien, tout est dans l'ordre. Il n'est pas jusqu'à cet ignoble mal au ventre, cette douleur du deuil qui tenaille qui ne soit dans l'ordre des choses. On s'en débarrasserait bien de ce mal au ventre, de cette nausée qui tire les larmes et empêche de manger, de ce voile noir qui leur est tombé sur les yeux, et sous lequel on accomplit les devoirs dus au mort de façon machinale.

Tout ici est dans le rationnel, le généralisable. On sait.

*

Et voila que s'est produit le plus inattendu, l'indicible : le mort n'est plus là.

Oh ! on pourrait être tenté de se dire que tout va bien, qu'on a déplacé, volé le cadavre, mais là c'est décidément autre chose. On comprend bien que c'est plus compliqué, plus terrible. On pressent l'indicible. Et on a peur, on va se taire, tremblantes.

Voila qui fait de ce qu'ont vu les femmes autre chose qu'une histoire de sensiblerie, si on lit bien ce qui est écrit, l'inverse en fait qu'une histoire de sensiblerie, qu'un "conte de bonnes femmes". C'est bien la raison qui est ici bouleversée par la réalité non rationalisable, non généralisable. Une résurrection, effectivement ne se reproduit pas en laboratoire, ne se reproduit pas à volonté, et ça casse donc notre quotidien compréhensible, nos repères, notre catégorisation dans le général.

Alors ici naît un autre monde, le monde de la réalité inclassable, le monde de l'existence de chacune et chacun comme être irréductible. Irréductible aux classements et catégories. Aujourd'hui, il va falloir tout reconsidérer, de fond en comble. Et ça effraie, ça laisse silencieux.

Non classable, l'événement est unique, le Ressuscité est l'Unique, et ceux qui au prix de ce vertige qui effraie tant les premiers témoins, sont promis à la résurrection sont autant d'uniques.

Alors "Ne vous effrayez pas". N'ayez pas peur !

La résurrection du Christ marque la naissance de l'unique irréductible. Et par la promesse qui y est incluse, de chacune et chacun comme unique devant Dieu. La promesse est qu'ici cet aboutissement le plus irréfutable des choses généralisables, la mort, par quoi tout finit dans la poussière - cet aboutissement irréfutable est aujourd'hui brisé. Dès lors plus personne n'est classable en généralités puisque tous peuvent recevoir la promesse sortie du tombeau vide. Chacun devient dès à présent une exception, enfant de l'exception inouïe, celle du dimanche de Pâques.


RP, Poitiers, Pâques, 5.04.15


vendredi 3 avril 2015

"Elle est venue, l’heure où le Fils de l’homme doit être glorifié"




Esaïe 52, 13 - 53, 12 ; Psaume 31 ; Hébreux 4, 14 - 5, 10 ; Jean 18, 1 - 19, 42

Jean 12, 20-30
20 Il y avait quelques Grecs qui étaient montés pour adorer à l’occasion de la fête.
21 Ils s’adressèrent à Philippe qui était de Bethsaïda de Galilée et ils lui firent cette demande : "Seigneur, nous voudrions voir Jésus."
22 Philippe alla le dire à André, et ensemble ils le dirent à Jésus.
23 Jésus leur répondit en ces termes : "Elle est venue, l’heure où le Fils de l’homme doit être glorifié.
24 En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance.
25 Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui ne s’y attache pas en ce monde la gardera pour la vie éternelle.
26 Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera.
27 "Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c’est précisément pour cette heure que je suis venu.
28 Père, glorifie ton nom." Alors, une voix vint du ciel : "Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore."
29 La foule qui se trouvait là et qui avait entendu disait que c’était le tonnerre; d’autres disaient qu’un ange lui avait parlé.
30 Jésus reprit la parole : "Ce n’est pas pour moi que cette voix a retenti, mais bien pour vous.

*

L'heure est venue où, tel le grain de blé semé en terre - comme graine de lumière, la Parole devenue chair doit germer ; éclore pour illuminer le monde après avoir vaincu les ténèbres de la mort dans la lumière de son élévation par la mort de la croix à la gloire qui est la sienne.

*

Un signe, pour Jésus, que son jour approche : des Grecs veulent le voir. Ils vont le voir, élevé dans la gloire. Ces Grecs, qui sont en fait des juifs, ou des proches du judaïsme, de la diaspora, viennent de loin. Ils viennent au Temple, pour la Pâque. Et ils veulent voir Jésus, qui annonçait son corps ressuscité comme Temple du Royaume qui vient.

Ils veulent voir Jésus, ils vont bientôt le voir : dès lors, il le sait, son heure approche. Ils vont le voir, élevé à la croix, élevé à la gloire, d’où il va attirer tous les hommes à lui, depuis les extrémités de la Terre, d’où viennent ces Grecs.

Ses ennemis, eux, au moment où selon la pratique romaine, la crucifixion, ils planteront les clous dans ses mains et ses pieds, croiront le ficher définitivement au bois. Ils croient ne commettre qu’une crucifixion de plus. Ils sont en fait devenus les instruments de Dieu qui élève son Fils à la gloire, qui glorifie celui qui porte son Nom : « mon Nom, je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »

Du haut de la croix où Jésus est élevé dans la lumière dont il illumine quiconque vient dans le monde, le monde nouveau se met en place. Le crucifié est couronné de la sorte roi d’un Royaume qui n’est pas ce monde ; mais qui est le seul Royaume qui se passera pas.

*

La question est alors celle de notre entrée dans ce Royaume. Et Jésus en indique le chemin en réponse à ses disciples venus lui annoncer la demande des Grecs : « Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui ne s’y attache pas en ce monde la gardera pour la vie éternelle. Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera. »

Ici le grain de blé, c'est chacun de nous, quittant non pas la gloire céleste de Jésus venant parmi nous, mais quittant tout ce dont nous croyons être notre vie, celle en ce monde, pour être bousculés par la vie déployée dans la présence de la lumière.

Être sur la croix avec lui, dans sa gloire. Je suis le chemin, dira-t-il plus tard. Élevé par sa mort. Le suivre, pour être avec lui plutôt qu’avec le monde de ses ennemis, c’est faire fi des gloires de ce temps. C’est faire fi des vanités qui passent. C’est renoncer à donner sens à sa propre vie. Ma vie ne prend sens que du non-sens de sa crucifixion / élévation. Il n’y a de gloire qui tienne que celle-là. Servir, le servir, est le seul honneur qui vaille. Lui le sait : c’est pour vous qu’a retenti cette voix du ciel : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »

Cela semble coûter, comme cela a coûté à Jésus : « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c’est précisément pour cette heure que je suis venu. » En fait, cela coûte tout : « Celui qui aime sa vie la perd. » Mais la vie éternelle, dès aujourd’hui, est à ce prix : tout. Jusqu'au déplacement de nos prières comme celle d'un grain de blé qui ne voudrait pas tomber en terre, mais voir préserver son état de grain de blé. Et voilà que les choses se passent autrement : là n'est pas la vocation d'un grain de blé.

Voilà pour nous la réponse à la question des Grecs, à notre question. (Puisque, comme eux, nous sommes ici pour rencontrer Jésus...) Vous voulez me voir ? Mais on ne me voit que dans mon élévation, à la gloire, à la croix. On ne me voit que là, on ne me rejoint que là. Vous voulez me voir ? Soit, mais cela vous coûtera tout ! « Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui ne s’y attache pas en ce monde la gardera pour la vie éternelle. »


R.P., Poitiers, vendredi saint, 3.04.15


jeudi 2 avril 2015

La prière de Jésus au jeudi saint. Quel exaucement ?




Exode 12, 1-14 ; Psaume 116 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jean 13, 1-15 ; Marc 14, 1-72

Marc 14, 32-42
32 Ils allèrent ensuite dans un lieu appelé Gethsémané, et Jésus dit à ses disciples : Asseyez-vous ici, pendant que je prierai.
33 Il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il commença à éprouver de la frayeur et des angoisses.
34 Il leur dit : Mon âme est triste jusqu’à la mort ; restez ici, et veillez.
35 Puis, ayant fait quelques pas en avant, il se jeta contre terre, et pria que, s’il était possible, cette heure s’éloignât de lui.
36 Il disait : Abba, Père, toutes choses te sont possibles, éloigne de moi cette coupe ! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux.
37 Et il vint vers les disciples, qu’il trouva endormis, et il dit à Pierre : Simon, tu dors ! Tu n’as pu veiller une heure !
38 Veillez et priez, afin que vous ne tombiez pas en tentation ; l’esprit est bien disposé, mais la chair est faible.
39 Il s’éloigna de nouveau, et fit la même prière.
40 Il revint, et les trouva encore endormis ; car leurs yeux étaient appesantis. Ils ne surent que lui répondre.
41 Il revint pour la troisième fois, et leur dit : Dormez maintenant, et reposez-vous ! C’est assez ! L’heure est venue ; voici, le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs.
42 Levez-vous, allons ; voici, celui qui me livre s’approche.

*

Jésus, « ayant fait quelques pas en avant, se jeta contre terre, et pria que, s’il était possible, cette heure s’éloignât de lui. Il disait : Abba, Père, toutes choses te sont possibles, éloigne de moi cette coupe ! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » (v. 35 & 36)

La coupe sera amère. Jusqu’à la mort, avec le sentiment d’abandon le plus terrible, marqué déjà dans la trahison de Juda (« voici, celui qui me livre s’approche »), puis dans le reniement de Pierre… abandon criant dans la calomnie et les fausses accusations qui nous contraignent à ne jamais croire ce qu’on nous dit sur quiconque, surtout si cela est unanime. Cela est déjà une vérité du talmud, que le sanhédrin lui-même a ignoré au jour du procès de Jésus : « si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu, alors mieux vaut le libérer, car tout jugement unanime est suspect. »

C’est tout cela que Jésus va affronter jusqu’à la mort ! Alors il prie. Mais a-t-il été exaucé ?

« Prier », le mot français vient du latin « precarius », qui désigne non seulement la prière, mais aussi, et avant tout, ce qui est précaire, passager, étranger.

La situation de précarité est celle de la prière : c’est celle de Jésus au Gethsémani.

La précarité instaure dans notre quotidien cette réalité : nous sommes en ce monde en situation d'exilés, en situation d’emprunt, étrangers, « passagers et errants sur la Terre ».

Une réalité qui nous concerne tous, quelle que soit notre origine, notre religion, ou la nature de notre foi. C'est ainsi que « nous ne sommes pas de ce monde », qui que nous soyons : notre précarité, fût-on riche à foison, croirait-on — par peur peut-être de cette précarité, se mettre à l’abri par l’illusion de thésaurisation, quitte à priver autrui du minimum — ; notre précarité n’en est pas moins un fait, qui nous est rappelé à l’angle de chaque souffrance, autant de signaux clignotants qui nous alertent : nous allons tous mourir, peut-être dans la douleur. Jésus nous y a rejoints.

Ce qui peut se traduire par la précarité au sens propre, donc, voire par la douleur, voire encore par la persécution : le disciple n’est pas plus grand que son maître. Comme chrétiens, ayant entendu de Jésus cet enseignement, nous sommes censés le savoir, dit-il : « vous n'êtes pas de ce monde » ; et plus précisément concernant donc la persécution : « si le monde vous hait, c'est que vous n'êtes pas du monde »… comme je n’en suis pas et en serais donc expulsé ! avait-il précisé en substance.

Comme la souffrance subie est signe d’étrangeté au monde, ceux qui font souffrir, qui n'aiment pas, qui haïssent, qui relèguent autrui dans la précarité, le font parce qu'ils se croient du monde, qu’ils se croient non-précaires ! Quel est en effet le motif commun pour persécuter, ou mépriser quelqu'un ? Tout simplement penser qu'il n'est pas à sa place avec nous, pas à sa place chez nous — chez nous, c'est-à-dire, finalement, où, sinon en ce monde ? Expulsé jusqu’à la croix…

Là c'est Jésus qui console tout rejeté en lui rappelant : « tu n'es pas de ce monde, comme moi je ne suis pas du monde. Si tu étais du monde, le monde aimerait ce qui est à lui ». Mais voilà, en attendant l'entrée concrète, vécue, dans cette consolation que procure Jésus, subsiste la douleur. Car avant d'en arriver là, à cette consolation, il est tout un cheminement, — c'est le cheminement de la prière… Le chemin du précaire.

*

Face au silence céleste — celui que confrontera Jésus —, on sera alors peut-être tenté de dire : ces maux qui nous tombent dessus, incompréhensibles, l'auteur n'en est-il pas le diable ? Car derrière la trahison, les calomnies, le procès joué d’avance, il y a le diable, sous le pouvoir duquel gît le monde entier (1 Jean 5, 19).

L’auteur ultime du mal qui assaille Jésus serait donc le diable ? Croire cela serait aller un peu vite en besogne : Dieu serait-il impuissant face au diable ?

Déjà le livre de Job nous a interdit un tel raccourci : le diable, dès le départ de l'épreuve (Job 1), a obtenu l'autorisation, on pourrait dire l'investiture divine pour accomplir sa tâche de subalterne. Job ne s'y trompe d'ailleurs pas, qui affirme : « la main de Dieu m'a frappé » (Job 19, 21). C’est de la même façon que Jésus, au cœur la menace et de la pesanteur diaboliques, s’adresse à son Père seul… Déjà celui que le monde, dominé par le diable, croit expulser, a pris la voie de la victoire. Déjà c’est en fait le Prince de ce monde qui est en passe d’être expulsé là où il croyait expulser Jésus. Et nous y avons tous pris part. Il est seul.

À la suite de Jésus, il ne nous reste qu'à nous rendre au constat qui est déjà celui du livre de Job, constat douloureux, incompréhensible, révoltant, face auquel Job n’a perçu qu'un recours, apparemment aussi étrange : « C'est Dieu que j'implore avec larmes » (16, 20) ; recours scellé dans une certitude : « je sais que mon rédempteur est vivant, et qu'il se lèvera au dernier jour » (19, 25). C’est là l’exaucement de Job — face à ses amis qui l’accusent, qui se mettent en accusateurs, en satan, puisque c'est aussi le sens du mot !

Eh bien, c’est là de même, mais avec une portée insoupçonnée, l’exaucement de la prière de Jésus — qui ne lui épargne pas la coupe qu’il doit boire, pas plus qu’il n’avait épargné Job — : l’exaucement est celui du rédempteur que prophétise le Livre de Job, celui qui se lève au dernier jour, vivant et triomphant de la mort, laissant son tombeau vide.

Jésus apparemment non exaucé ? Mais il est en fait lui-même l’exaucement de toute prière, de sa propre prière : cet exaucement est la Croix, il est caché dans la Croix — avant d’être dévoilé dans sa résurrection.

RP, Poitiers, Jeudi saint, 2.04.15