dimanche 25 janvier 2026

"… lorsqu’on vous outrage"




Soph 2.3 & 3.12-13 ; Ps 146 ; 1 Co 1.26-31 : Matthieu 5.1-12a

1 Corinthiens 1.26-28
26 Considérez, frères & sœurs, que parmi vous qui avez été appelés il n’y a ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles.
27 Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ;
28 et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu’on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont […].

*

“Heureux serez-vous lorsqu’on vous outragera”, nous dit Jésus (Mt 5, 11). En écho, Paul écrit : “Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu’on méprise” (1 Co 1, 27-28). D’où tient-il cet enseignement qui a tout de l’imitation du Christ ? — sinon de la prophétie d’Ésaïe et de son fameux ch. 53 ? Je lis, És 53, 1‑5 :
1 Qui a cru à ce qui nous était annoncé ? Qui a reconnu le bras de l’Éternel ?
2 Il s’est élevé devant lui comme une faible plante, Comme un rejeton qui sort d’une terre desséchée ; Il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, Et son aspect n’avait rien pour nous plaire.
3 Méprisé et abandonné des hommes, Homme de douleur et habitué à la souffrance, Semblable à celui dont on détourne le visage, Nous l’avons dédaigné, nous n’avons fait de lui aucun cas.
4 Cependant, ce sont nos souffrances qu’il a portées, C’est de nos douleurs qu’il s’est chargé ; Et nous l’avons considéré comme puni, Frappé de Dieu, et humilié.
5 Mais il était blessé pour nos péchés, Brisé pour nos iniquités […].
Entendons-nous bien : le texte ne parle pas de Jésus (il n’était pas né !), mais Jésus l’a médité, et y a fondé son attitude… Ce texte est au cœur d’une section d’Ésaïe, ch. 40-55, ouvrant sur ce qu’on a appelé les chants du Serviteur, dont ce ch. 53.

Avant ce chant, Ésaïe proclame (44,28 - 45,1) :
Je dis de koresh : “C’est mon berger” ; tout ce qui me plaît, il le fera réussir, en disant pour Jérusalem : “Qu’elle soit bâtie”, et pour le temple : “Sois fondé !”
Ainsi parle le Seigneur à son messie : À koresh que je tiens par sa main droite, pour abaisser devant lui les nations, pour déboucler la ceinture des rois, pour déboucler devant lui les battants, pour que les portails ne restent pas fermés.
Qui est koresh ? On a pris l’habitude d’y voir l’empereur Cyrus et donc de traduire koresh par Cyrus (sauf Chouraqui dont j’ai repris le choix : laisser le mot koresh).

Le mot koresh, qui signifie quelque chose comme “semblable à un chef” (i.e. même s’il n’en a pas l’allure), mentionné en deux seuls versets (És 44, 28 et 45, 1 ; Segond et Colombe ajoutent une mention de “Cyrus”, absente de l’hébreu, en 45, 13 !), ce mot, koresh, se trouve dans une section (És 40-55) qui conduit à la présentation du Messie comme serviteur souffrant (au ch. 53) : il se dévoile dans le serviteur souffrant, Messie de Juda, de la lignée de David, dans lequel sont réconciliés Juda et Israël.

Que vient faire l’empereur de la Perse là-dedans ?, empereur nommé Kurash, nom qui en persan signifie “soleil”, le “roi soleil”… Il se trouve que ce roi-là a eu une politique religieuse très tolérante, rétablissant les lieux de culte des peuples défaits, comme en atteste aussi, via l’archéologie, un fameux “cylindre de Cyrus”, mentionnant sa réhabilitation du temple de la divinité babylonienne Marduk — témoignage d’une politique religieuse qui a aussi profité aux Judéens pour la reconstruction du Temple (cf. 2 Ch 36, 22-23). Mais aucune trace d’une élévation de ce roi, maître empereur d’un empire allant de l’Inde à l’Éthiopie, au statut de Messie d’Israël !

C’est plus tard, dans la méditation de l’œuvre de Dieu envers Israël à travers ce roi tolérant, à la tête d’une dynastie monothéiste, que le peuple biblique va lire dans la Bible grecque des LXX Cyrus pour koresh (même mot en grec pour Kurash et koresh : Cyrus), tandis qu’au départ le mot koresh vise un messie humble, que Paul appelle les croyants de Corinthe à imiter. Cela n’enlève rien à la grandeur de Cyrus, non pas comme serviteur souffrant d’Ésaïe, mais comme un des signes de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations.

On retrouve ce signe de Cyrus et donc de la Perse dont il est le roi, et donc d’une proximité remarquable entre la Perse, l’Iran, à la fois avec le judaïsme et le christianisme. Cyrus, nom par lequel la Bible grecque a traduit koresh, le donne aussi comme figure finale de l’espérance universelle : la Bible des LXX se termine par la version grecque du livre de Daniel, laquelle donne Cyrus comme signe de cet élargissement universel de l’Alliance par la reconnaissance du Dieu unique, qui, on le sait, est le fait aussi de la religion zoroastrienne, celle de Cyrus et des Mages de Matthieu reconnaissant l’enfant de Bethléem. Matthieu citant cette même Bible des LXX. Mais la Bible hébraïque n’est pas en reste : elle se termine en son dernier livre, le livre des Chroniques, par la mention explicite de Cyrus comme celui qui met fin à l’exil d’Israël (2 Ch 36, 22-23).

Si la section d’Ésaïe ouvrant sur la présentation de celui qui est “comme un chef” (koresh), même s’il n’en a pas l'allure, le serviteur souffrant, si cette section ne parle pas du roi perse, celui-ci n’en est pas moins un personnage remarquable, témoin incontournable de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations — ce pourquoi il termine et la Bible hébraïque et la Bible grecque, et ce pourquoi aussi les Mages représentant son culte au Dieu unique commencent le Nouveau Testament.

“Toutes les familles de la terre seront bénies en toi” (Gn 12, 3), promettait à Abraham Dieu scellant l’Alliance, ce qui est repris par Ésaïe.

Lequel Ésaïe précise : “c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis, Chacun suivait sa propre voie ; Et l’Éternel a fait retomber sur lui l’iniquité de nous tous.” (És 53, 5-6). Alors, nous concernant, selon ce que Jésus a médité et vécu pour lui, “Heureux serez-vous lorsqu’on vous outragera”, nous dit-il (Mt 5, 11), pour nous aussi !

Avant cela, pour l’Évangile de Matthieu, l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations qui prend place désormais est préfiguré par la venue des Mages, préfigurant eux-mêmes les futurs rois des nations, devenues autant de disciples (Mt 28, 19).

De facto, jusqu’à la fin du temps, le cœur de l’Alliance reste juif, de facto son élargissement aux nations reste chrétien, cet élargissement reconnu et véhiculé en premier lieu par les monothéistes Mages d’Iran zoroastrien. Pas de christianisme sans judaïsme (Mt 2, 2 : “où est le roi des Judéens qui vient de naître ?” demandent les Mages), pas d’envoi aux nations des disciples par le Ressuscité et par suite pas non plus d’islam ! — cet islam au Messager mué par les anciens califes en figure de pouvoir, et aujourd’hui fourvoyé en islam politique, qui dans l’Iran des Mages, massacre ses propres enfants, nouveau massacre des Innocents, démultiplié par rapport à celui d’Hérode au temps de Mages de Matthieu.

*

“Heureux les persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux !” (Mt 5, 10) — “Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !” (Mt 5, 4).

Dans le massacre des Innocents de ces derniers jours en Iran, celui de ces enfants assassinés, torturés par les fanatiques qui dirigent leur pays, hypocrites se prétendant spirituels, mais pires qu’Hérode, que ces paroles de Jésus résonnent en nous en pensant à eux, ces enfants, filles et garçons persécutés par des bourreaux qui se font passer pour riches spirituels, au titre de leurs postures prétentieuses.

C’est à ces enfants abandonnés dans leur souffrance par un monde silencieux, notre monde, que Jésus s’adresse aujourd’hui :

“Heureux êtes-vous, pauvres spirituels, lorsqu’on vous outrage, qu’on vous persécute pour la justice et qu’on dit faussement de vous toute sorte de mal — quand de fait c’est à cause de moi, juste parmi les justes. Mais votre récompense est grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’on a persécuté pour la justice les prophètes qui ont été avant vous” (Mt 5, 3 & 11-12).

Voilà les outragés de nos jours. Au moins, dans ce monde qui les abandonne, élevons nos voix pour elles et pour eux, et celles et ceux qui partout dans le monde sont outragés, torturés, persécutés comme eux.


R.P., Châtellerault, 25.01.26
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dimanche 4 janvier 2026

Au-delà de l’astre




Ésaïe 60, 1-6 ; Psaume 72 ; Éphésiens 3, 2-6 ; Matthieu 2, 1-12

Matthieu 2, 1-12
1 Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des Mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem
2 et demandèrent : "Où est le roi des Judéens qui vient de naître ? Nous avons vu son astre à l’Orient et nous sommes venus lui rendre hommage."
3 À cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où le Messie devait naître.
5 "À Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c'est ce qui est écrit par le prophète :
6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda : car c'est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple."
7 Alors Hérode fit appeler secrètement les Mages, se fit préciser par eux l'époque à laquelle l'astre apparaissait,
8 et les envoya à Bethléem en disant : "Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant ; et, quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j'aille lui rendre hommage."
9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route ; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à l’Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.
10 À la vue de l'astre, ils éprouvèrent une très grande joie.
11 Entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage ; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

*

“Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des Mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem” (v. 1)…

“Au temps du roi Hérode”… Voilà, on va le voir, qui semble ne pas coller quand on considère, comme je le fais, que le moine Denys le Petit, au VIe s., ne s’est pas trompé en fixant la naissance de Jésus au tournant de l’an -1 et de l’an 1, posant donc le premier jour de l’an en 1 après J.-C. Mais comment Denys en est-il arrivé là ?

L'Évangile selon Luc mentionne que Jésus avait “environ trente ans” lorsqu'il a commencé son ministère (Luc 3, 23), cela au cours de la “quinzième année du règne de Tibère César” (Luc 3, 1). Or, on a la date du début, et donc de la 15e année, du règne de Tibère. Denys a donc fait une simple soustraction : considérant que Jésus était né “environ trente ans” avant (en Afrique, on dit “né vers”) — l’année de ces “trente ans avant” est devenue l'an 1 de l'ère chrétienne, devenue elle-même l’ “ère commune”, signe tout de même, pour la foi, de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations.

On marquait à l’époque symboliquement la naissance de Jésus au 25 décembre (jour conventionnel du solstice d’hiver à l’époque, correspondant à la date du solstice lors de la mise en place du calendrier julien, du nom de Jules César, en 45 av. J.-C.). (On voit par là l'importance des questions astrales, qui ont retenu aussi les Mages.)

Pour notre calendrier, le 25 décembre — de l’an 1 avant Jésus-Christ, selon la soustraction de Denys, annonce le tournant de l’an 1 correspondant à la date de sa circoncision. Voilà qui désormais marquera l’ère commune, selon le temps angélique rejoignant le temps historique de cet “environ 30 ans” ; le solstice d’hiver marquant de même dans le temps angélique la naissance, dans la nuit (Luc 2, 8), de “la lumière du monde”. Ce pourquoi cette date symbolique n’est pas du tout erronée, à condition de croire au temps angélique, ce temps réel qui rencontre le temps historique lors de la naissance de Jésus, dans l'Incarnation de la Parole éternelle annoncée par les anges (présents de façon onirique selon Matthieu, dans des chants célestes selon Luc).

Mais voilà tout de même qui semble jurer avec notre récit de Matthieu précisant que Jésus est né sous Hérode, lequel est mort en 4 avant Jésus-Christ selon l'historien Flavius Josèphe. Juste qu’il ne faudrait pas oublier que, comme en Afrique, après le “né vers”, on se souvient de repères : par ex. “l’année de la construction du château d’eau”, ou “l’année du jubilé du temple”…

Reprenons Matthieu, pour tenter de démêler cela — et de démêler le temps angélique d’avec le temps historique. “Voici que l'astre, que les Mages avaient vu à l'Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.” (Mt 2, 9)

… Un verset apparemment bien étrange — au plan astronomique : “l’astre s’arrêta”, dit le texte ! On va voir l’importance théologique, relativement au temps angélique, de cet arrêt, et, mieux encore, relativement au temps ultime (un jour comme mille ans aux yeux de Dieu — Ps 90).

Luc de son côté parle précisément concernant la naissance de Jésus d’un “premier recensement” de Quirinius (Lc 2, 2). Un grand recensement, marquant, avait eu lieu en l'an 6 après J.-C., déclenché par un événement précis : la destitution d'Archélaüs et l'annexion de la Judée par Rome. C'est à ce moment-là que la Judée est rattachée à la province de Syrie et que Quirinius est envoyé pour évaluer les biens en vue de l'impôt romain, daté, selon les archives romaines et l’historien Flavius Josèphe, de l'an 6 après Jésus-Christ. Ce recensement de 6 après J.-C. fait par Quirinius, a été un traumatisme national car il marquait la fin de l'indépendance de la Judée. Il est resté dans les mémoires comme “LE” recensement, d’où la précision de Luc parlant d’un “premier recensement”. Sans quoi, on aurait une fourchette d’au moins 10 ans : de la mort d’Hérode au recensement de Quirinius…

Mais l’historien Flavius Josèphe mentionne aussi qu'environ un an avant la mort d'Hérode (soit vers -6 ou -5), l'empereur Auguste a exigé que tout le peuple juif prête un serment d'allégeance à lui-même et à Hérode. Un tel serment nécessitait un enregistrement de la population, foyer par foyer. Pour un habitant de Judée, un enregistrement administratif ordonné par Rome ressemblait à s'y méprendre à un “recensement”, effectué par Quirinius, à la fin du mandat de son prédécesseur Sentius Saturninus.

Dans le texte grec de Luc (2, 2), le mot grec utilisé concernant Quirinius, traduit par “gouverneur”, signifie “celui qui commande” ou “celui qui exerce l'autorité”.

Or Quirinius étant en mission militaire dans la région à l'époque de Saturninus, avant d'effectuer un premier mandat de gouverneur ou de superviseur impérial entre -6 et -1 av. J.-C., juste après Saturninus, et d’abord en collaboration étroite avec lui. C’est ainsi qu’on trouve un Quirinius dirigeant les opérations de recensement, ou plutôt de serment d’allégeance en tant que représentant spécial de l'Empereur, alors que Saturninus était techniquement le gouverneur administratif. Pour un habitant de la Judée, peu importait le titre exact : Quirinius était “l'homme de Rome” qui gérait les registres, et c'est son nom qui est resté gravé dans la mémoire orale avant que Luc ne l'écrive.

Voilà qui, Mages d’un côté, Quirinius de l’autre, reste dans la fourchette imprécise d’ “environ trente ans”, pour le début du ministère de Jésus (un détail, le mot “environ”, qui n’a pas arrêté Denys, à côté d’un autre détail, aussi chez Luc : le “premier” recensement, en fait enregistrement, qui ressemble fort à un recensement).

*

Pour revenir à Matthieu, on peut percevoir qu'il nous parle en fait d’un au-delà de l’astronomie, d’une sortie des déterminismes astraux, et donc d’un au-delà de l’observation des astres. Les Mages viennent par le chemin d’un astre, ils repartent “par un autre chemin” (v. 12), où les astres et leur déterminisme ont pris fin… (Nous entrons dans un temps, au carrefour du temps angélique et de celui de l'Incarnation, après lequel se situe Denys le Petit.)

Selon notre texte, les Mages, pour leur part, cherchent un roi des Judéens — non pas un “roi des juifs” comme le laissent penser nos traductions, mais un roi des Judéens : on n’est pas roi d’une religion ! Hérode règne sur la Judée, pas sur la diaspora, à laquelle correspond alors largement ce que l'on entend par “juifs”, de même qu’il ne règne pas sur la Galilée et autres régions, juives mais pas judéennes !

Bref, on vient en Judée rencontrer un roi des Judéens ! Et on vient bien sûr au palais royal, celui d’Hérode, qui est loin de régner sur les “juifs” ! Il est reconnu, bien sûr, mais du bout des lèvres. Placé là par les Romains, fustigé par la plupart des mouvements, lui et toute sa dynastie, fustigée par Jean le Baptiste et les disciples de Jésus comme par les pharisiens, Hérode se sait impopulaire, et comme tel, est tyrannique.

Il a beau avoir embelli le Temple, joué les grands monarques, il n’en est pas aimé pour autant, et il le sait. On a beau aimer le magnifique palais de Versailles, cela n’a jamais fait de Louis XIV autre chose que ce qu’il a été, signataire coup sur coup du Code noir (de mars 1685, promulgué le 27 avril 1685) et de la révocation de l’Édit de Nantes (le 18 octobre 1685).

Hérode ressemble un peu à cela. C’est ainsi que le massacre des Innocents qui, comme on le sait, suit notre épisode des Mages, relève largement des possibilités historiques. Hérode a perpétré plusieurs massacres des Innocents.

Bref, Hérode, roi des Judéens, n’est pas aimé des juifs, et il le sait. Et sa mauvaise réputation vaut pour la plupart des juifs du monde entier. Car le judaïsme est déjà une réalité internationale, depuis l’exil à Babylone.

Le judaïsme connaît un rayonnement qui influence les autres religions du monde antique, dont celle des Mages perses, prêtres zoroastriens, équivalent des Lévites en Israël. Et lorsque selon leur croyance et observations des astres, ils ont pressenti la naissance d’un roi des Judéens, ils se sont mis en route, non pas comme rois, mais comme prêtres, premier moment de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations, symbolisé bientôt par le calendrier commun daté de sa naissance, annonçant l’hommage de rois futurs, selon le Ps 72 et És 60.

L’épisode a beau sembler étrange, il n’a rien d’invraisemblable : oui le rayonnement du judaïsme s’étend alors jusqu’en Perse. Oui l’espérance de délivrance que portent les prophètes d’Israël habite d’autres peuples.

*

Et Hérode sait bien que ce n’est pas lui qui est porteur de cette espérance. Il sait en tout cas qu’il n’en est pas porteur auprès de son peuple.

Alors la venue d’une délégation de prêtres étrangers cherchant un roi des Judéens est pour lui mauvais signe. Alors déjà le massacre des Innocents est en marche. Surtout quand les théologiens juifs de sa cour lui confirment la vocation de Bethléem, ville de David, comme ville messianique qui soulève l’espoir jusqu’en ce lointain Orient. Non, ce n’est pas chez lui qu’est né ce futur libérateur !

Ce que vont découvrir les Mages, c’est un enfant humble. Rien à voir avec le puissant Hérode au service de l’ordre international romain. Sauf qu’il y en a une, une petite nation, qui lui met des bâtons dans les roues. Oh, pas officiellement : le chef reconnu, Hérode, est à son service. Mais du vieux tronc d’Isaï a germé ce qu’a redouté Hérode… La faiblesse qui abat la puissance mondiale.

*

Les Mages sont ici comme une avant-garde de ce qui est avéré depuis : c’est dans l’humilité de l’enfant de Bethléem qu’est la promesse de la délivrance que les rois reconnaîtront bien un jour. Le texte de Matthieu est lourd d’une puissance prophétique… trop bouleversante sans doute pour qu’on sache en voir toute la portée ! Ce texte relatant la venue de Mages auprès de l’enfant est alors d’une portée prophétique inouïe pour quiconque a des yeux pour voir. Toutes les nations sont vouées au culte des astres selon la Torah.

Deutéronome 4, 19-20 :
19 Veille sur ton âme, de peur que, levant tes yeux vers le ciel, et voyant le soleil, la lune et les étoiles, toute l’armée des cieux, tu ne sois entraîné à te prosterner en leur présence et à leur rendre un culte : ce sont des choses que l’Éternel, ton Dieu, a données en partage à tous les peuples, sous le ciel tout entier.
20 Mais vous, l’Éternel vous a pris, et vous a fait sortir de la fournaise de fer de l’Égypte, afin que vous fussiez un peuple qui lui appartînt en propre, comme vous l’êtes aujourd’hui.


Toutes les nations ? demande César dans Astérix… Toutes ? Toutes, sauf en principe, une — selon la Torah, Israël. Toutes sauf une, à moins qu’elle ne soit dirigée par un Hérode, qui ne manque pas de sacrifier à la tradition commune et mondiale… Et ça ne rate pas non plus, l’astre des Mages les conduit… à Hérode ! Le roi des Judéens.

*

Mais le voyage des Mages n’est pas encore à son terme. La prophétie biblique les conduira, on le sait, à Bethléem… Où leur astre va… s’arrêter ! Vérité prophétique. Basculement au-delà des astres auxquels rendent hommage les nations… Les Mages, eux, ont été conduits jusqu’où ils ne voulaient pas aller au départ, ils ont été conduits des ors du palais d’Hérode à l’humilité de l’enfant de Bethléem, et, chose inouïe, ce n’est pas à l’astre qui s’est arrêté qu’ils rendent hommage, mais à l’enfant.

La vraie lumière a lui ici. Les Mages l’ont reconnue. La vraie lumière devant laquelle s’arrêtent les astres. La lumière qui précède les astres, qui est à la source de leur création, comme de toute création, et dont la lumière des astres n’est que le reflet. C’est pourquoi dans la Bible les astres s’arrêtent devant la parole créatrice, venue à présent en l’enfant de Bethléem. Ce n’est pas un phénomène astronomique, c’est le signe de la place seconde de l’astronomie !

Souvenez-vous, au commencement, “Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut.” (Gn 1, 3). Ce fut le jour un. Puis plus loin, au 4e jour
(v. 14-18) : 14 Dieu dit : Qu’il y ait des luminaires dans l’étendue du ciel, pour séparer le jour d’avec la nuit ; que ce soient des signes pour marquer les époques, les jours et les années ;
15 et qu’ils servent de luminaires dans l’étendue du ciel, pour éclairer la terre. Et cela fut ainsi.
16 Dieu fit les deux grands luminaires, le plus grand luminaire pour présider au jour, et le plus petit luminaire pour présider à la nuit ; il fit aussi les étoiles.
17 Dieu les plaça dans l’étendue du ciel, pour éclairer la terre,
18 pour présider au jour et à la nuit, et pour séparer la lumière d’avec les ténèbres.


Les astres ne précèdent pas la lumière !

La lumière créatrice, qui précède les astres, dévoilée dans l’enfant de Bethléem est “la véritable lumière”, dit l’Évangile de Jean ( 9-12),
9 lumière véritable qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme.
10 Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a point connue.
12 Mais à tous ceux qui l’ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu.


C’est là que les astres, et l’astre des Mages, s’arrêtent… Reste, au-delà du signe (pouvant correspondre un phénomène visuel étrange observé par les Mages — cf. au lien, p. 3), que l’astre s’arrête selon un autre sens. C’est là — “l’astre s’arrêta” — ce qui est dévoilé dans cet enfant inconnu qu’ont, les premiers, reconnu ces prêtres zoroastriens, ou mazdéens, qui lui rendent hommage. Enfant dans l’humilité dont la lumière précède celle des astres, et des puissants et des nations qui les célèbrent.

Et pourtant aujourd’hui encore, on n’a pas compris ! Aujourd’hui ce n’est plus d’Hérode, Auguste ou même Quirinius, qu’il est question. Mais aujourd'hui encore, on adore les puissants et les symboles de la puissance, éblouis par les lumières artificielles — même pas des astres !

Les Mages, par leurs cadeaux d’hommage, ont reconnu la royauté de l’enfant : l’hommage de l’or. Ils lui ont fait aussi l’hommage de leur propre dignité sacerdotale : le symbole de l’encens. Et ils nous ont dit que la reconnaissance de sa dignité éternelle ne serait ni aisée, ni sans que l’histoire future, à commencer par la sienne, ne soit chargée de douleurs : la myrrhe, produit d’embaumement des princes royaux pour les sarcophages.

Et cette année encore, ils nous invitent à repartir avec eux par un autre chemin, celui de l’humilité du prince de la paix, cette paix qui naît d’une lumière imperceptible qui précède toute lumière, devant laquelle toute lumière s’arrête, et que nous sommes appelés tout à nouveau à recevoir.


RP, Châtellerault, 04.01.26
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