dimanche 15 mai 2022

À l’amour que vous aurez les uns pour les autres…




Actes 14. 21-27 ; Psaume 145 ; Apocalypse 21. 1-5 ; Jean 13. 31-35

Jean 13, 31-35
31 Dès que Judas fut sorti, Jésus dit : « Maintenant, le Fils de l’homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié par lui ;
32 Dieu le glorifiera en lui-même, et c’est bientôt qu’il le glorifiera.
33 Mes petits enfants, je ne suis plus avec vous que pour peu de temps. Vous me chercherez et comme j’ai dit aux autorités judéennes : “Là où je vais, vous ne pouvez venir”, à vous aussi maintenant je le dis.
34 « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres.
35 À ceci, tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres. »

*

« Dès que Judas fut sorti, Jésus dit : “Maintenant, le Fils de l’homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié par lui” ». Glorifié ! C'est le mot employé pour parler de la croix ! On approche du moment de la gloire que Jésus reçoit du Père, qui n'est autre que son élévation à la croix, « là où […] vous ne pouvez venir ». Cette crucifixion qui semble n'être que le lieu de l'ignominie et qui est en fait le lieu de sa glorification — même racine en grec, sembler et être glorifié ! Pour les hommes, il semble vaincu — en fait Dieu glorifie celui qui nous a aimés jusqu’à la mort.

Et c’est alors que Jésus dit à ses disciples : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. » Il n'y a pas d'autre gloire que la sienne, élevé à la croix, et qui nous dit encore : « comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres ».

Voilà un commandement nouveau, et plus ancien que la création du monde — car le commandement nouveau est plus ancien que la fondation du monde.

Je lis, dans la seconde épître de Jean, parole donnée à l’Église : « ce que je te demande, (ma) Dame, — non comme te prescrivant un commandement nouveau, mais celui que nous avons eu dès le commencement, — c'est que nous nous aimions les uns les autres » (2 Jean 1, 5).

Et dans la première épître de Jean, celle qui nous apprend (1 Jn 4, 8 et 16) que Dieu, en soi, donc éternellement, est amour (1 Jean 2, 7-8) : « Bien-aimés, ce n'est pas un commandement nouveau que je vous écris, mais un commandement ancien que vous avez eu dès le commencement ; ce commandement ancien, c'est la parole que vous avez entendue. Toutefois, c'est un commandement nouveau que je vous écris […]. »

Et au premier verset de cette épître (1 Jean 1, 1-3) : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché, concernant la parole de vie, — car la vie a été manifestée, et nous l’avons vue et nous lui rendons témoignage, et nous vous annonçons la vie éternelle, qui était auprès du Père et qui nous a été manifestée, — ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, à vous aussi […]. »

Écho au Prologue de l’Évangile de Jean (1, 1-3) — le même mot pour « commencement », qui est celui qui traduit en grec le commencement de la Genèse : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. »

Un commencement qui renvoie donc à l'éternité et qui advient, toujours nouveau, dans le temps — en son cœur avec cet autre commencement qu'est l'Incarnation de la Parole devenue chair.

Si la parole : « ce que vous avez entendu dès le commencement » renvoie à la nouveauté éternelle de la rencontre du Christ, c'est bien d'éternité qu'il est question, c'est bien éternellement que le commencement est nouveau, comme le commandement du Lévitique auquel il est ici fait écho parle d'éternité — « tu aimeras ton prochain comme toi-même » étant l’expression dans le temps de celle du Deutéronome « tu aimeras le Seigneur ton Dieu », Dieu d'éternité.

*

Il en est comme de l'usage par l’Épître aux Hébreux de la notion de culte nouveau : le terme nouveau concernant alliance et culte renvoie à des textes comme ceux du prophète Jérémie (ch. 33 — cité par l’Épître aux Hébreux) parlant de renouvellement intérieur de la même et unique alliance — éternelle, fondée en éternité. Un renouvellement qui est toujours nouveauté éternelle. Il en est de même pour le commandement nouveau, aussi ancien que le vin nouveau, remontant à l’éternité, de l’Alliance éternellement nouvelle.

De même que le cantique nouveau de l'Apocalypse (14, 3) — qui est le plus ancien des cantiques, annoncé au livre des Psaumes, cantique éternel chanté dans la nouvelle Jérusalem qui descend du ciel, éternelle donc, par ceux qui portent un nom nouveau qui est leur nom éternel, etc.

« Ce commandement ancien, c'est la parole que vous avez entendue. Toutefois, c'est un commandement nouveau que je vous écris » (1 Jean 2, 7-8), « celui que nous avons eu dès le commencement, — c'est que nous nous aimions les uns les autres » (2 Jean 1, 5).

Un commandement éternellement nouveau, donné dès un commencement éternel qui vient dans le temps en Jésus, en ce nouveau commencement éternel qui est sa résurrection, annoncé dès Noël et qui advient sur la croix où Jésus est élevé à la gloire qui est la sienne avant que le monde soit : « Maintenant, le Fils de l’homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié par lui ; Dieu le glorifiera en lui-même, et c’est bientôt qu’il le glorifiera » (Jean 13, 31-32).

*

Ses ennemis, au moment où ils planteront les clous dans ses mains et ses pieds, croiront le ficher définitivement au bois. Ils croient ne commettre qu’une crucifixion de plus. Ils sont en fait devenus les instruments de Dieu qui élève son Fils à la gloire, qui glorifie celui qui porte son Nom : « mon Nom, je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »

Ses ennemis, eux, ne savent pas ce qu’ils font, comme ils ne savent pas qui il est — et Jésus leur pardonne. Et lorsqu'il est crucifié, lui qui est élevé de la terre sur la croix est ipso facto élevé de la terre dans un autre sens : il est glorifié — dans un vocabulaire qui évoque la transfiguration des autres évangiles, Matthieu, Marc, Luc.

Et bientôt tout le monde va le voir. Sur cette croix, lui, le Juste, le Juste par excellence, est élevé de la terre. Élevé au sens le plus fort du terme, élevé au point que tout homme, jusqu’aux extrémités du monde, va le voir. Élevé, en fait, dans la gloire qui est la sienne auprès de Dieu avant même que le monde soit. Dans la gloire qui est dès le commencement, où se fonde le commandement nouveau — « celui que nous avons eu dès le commencement », nouveau comme l'éternité, toujours nouvelle, bien que plus ancienne que le monde !

*

« Là où je vais, vous ne pouvez venir » — parole qui précède immédiatement le don renouvelé du commandement. Là où Jésus va c'est à la mort comme conséquence d'un amour dont il vient de donner le signe en lavant les pieds de ses disciples.

Et là, vous ne pouvez venir, précise-t-il alors. L'amour dont je vous ai donné le signe et l'exemple est hors de portée. On n'aime pas jusqu'à la mort. À preuve, ce qui est encore loin d'être la mort, on ne donne pas tous ses biens. On ne donne que de son superflu. Par exemple, on ne remédie pas aux écarts de revenus faramineux de notre société et de notre monde. Celui qui a infiniment plus estime l'avoir mérité face à celui qui n'a rien. Faut-il un autre signe de ce qu'on n'aime pas comme Jésus a aimé ? « Là où je vais, vous ne pouvez venir »

Alors Jésus a ouvert une voie pour que nous venions quand même — un peu, à notre mesure —, celle de l'empathie. Se mettre à la place d'autrui dans une humble mesure, ne pas en vouloir à celui, celle, que Jésus a aimé — « pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font » (Luc 23, 34).

Cette façon humble de suivre Jésus de loin, comme ceux des disciples présents à la croix, est la voie de ce qui a été appelé l'Imitatio Dei, l’imitation de Dieu, qui a compassion de toi, qui fait pleuvoir sur tous et briller son soleil sur tous, sans aucun mérite.

Sous ce soleil passager, dans la brièveté de la vie, faite de tant de misères, il n'y a pas de place ni de temps pour ne pas aimer, pour ne pas s'ouvrir à la bonté.


RP, Poitiers, 15/05/22
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dimanche 8 mai 2022

Personne ne pourra les arracher de ma main




Actes 13.14-52 ; Psaume 100 ; Apocalypse 7.9-17 ; Jean 10.27-30

Jean 10, 27-30
27 Mes brebis écoutent ma voix, et je les connais, et elles me suivent.
28 Et moi, je leur donne la vie éternelle ; elles ne périront pas pour l'éternité et personne ne pourra les arracher de ma main.
29 Mon Père qui me les a données est plus grand que tout, et nul n’a le pouvoir d’arracher quelque chose de la main du Père.
30 Moi et le Père nous sommes un.

*

Les versets qui précèdent l’ont précisé : nous sommes en Judée, en hiver, pour la fête de la Dédicace, Hanoukka, lumières qui pointent depuis l’hiver. Jésus, Galiléen, est monté à Jérusalem pour Hanoukka avec ses disciples. Lisons :
22 On célébrait alors à Jérusalem la fête de la Dédicace. C’était l’hiver.
23 Au temple, Jésus allait et venait sous le portique de Salomon.
24 Les Judéens firent cercle autour de lui et lui dirent : « Jusqu’à quand vas-tu nous tenir en suspens ? Si tu es le Messie, dis-le-nous ouvertement ! »
25 Jésus leur répondit : « Je vous l’ai dit et vous ne croyez pas. Les œuvres que je fais au nom de mon Père me rendent témoignage,
26 mais vous ne me croyez pas, parce que vous n’êtes pas de mes brebis.
27 Mes brebis écoutent ma voix, et je les connais, et elles me suivent. »

Ceux de Jérusalem, Judéens, autorités en tête, savent la réputation de Jésus. Diverses controverses, souvent autour d’incidents, ont déjà eu lieu.

La question commence à s’imposer : « Jusqu’à quand vas-tu nous tenir en suspens ? Si tu es le Messie, dis-le-nous ouvertement ! » question concernant — et ceux qui veulent vraiment en savoir plus, et ceux qui trouvent cette réputation messianique inquiétante, sachant sa connotation politique qui pourrait déclencher la suspicion des autorités romaines.

Bref, on veut en avoir le cœur net concernant ces rumeurs, cette réputation qui perce. La question lui étant posée directement, Jésus ne nie pas, mais précise immédiatement, si l’on utilise ce mot, Messie, ce qu’il faut entendre par là le concernant. Il place d’emblée ses interlocuteurs devant Dieu, son Père dit-il, en regard de son observance de ses préceptes : les œuvres que je fais — parallèle avec ses propos dans Matthieu : je suis venu accomplir, observer pleinement, observance réelle qui fonde l’autorité qui émane de lui : « Les œuvres que je fais au nom de mon Père me rendent témoignage ». C’est son observance de l'enseignement biblique qui fonde, avec son autorité, son attestation de sa relation avec Dieu : « Moi et le Père nous sommes un ».

Voilà qui a de quoi fonder la foi en lui, en tout cas pour quiconque est attiré par le Père et les préceptes bibliques, celles et ceux qu’il appelle ses brebis que le Père lui a données… Mais, « vous ne me croyez pas » ! provoque-t-il les autres, renvoyant à ses œuvres, à son observance des préceptes divins.

Quiconque perçoit le témoignage du Père en sa faveur, qui est donné dans la vérité de ses propos, vérifiée par ses actes, en a suffisamment pour le suivre comme celui qui conduit au Père. Sachant que c’est le Père qui attire quiconque a soif d’une vie de vérité quant à la pratique de l’enseignement biblique, cette attraction même devient promesse et garantie.

*

« Mes brebis écoutent ma voix et je les connais, […]. Moi, je leur donne la vie éternelle […] et personne ne pourra les arracher de ma main […] et de la main de mon Père » (Jean 10, 27-29). Point, pour elles, de mort pour l'éternité (v. 28)…

Mais qu'est-ce donc, me direz-vous, que ne pas mourir pour l'éternité ? Et qu’est-ce donc à l'inverse que la vie d’éternité ?

Pour la Bible, il y a deux mondes :

— ce monde visible, passager, provisoire, où nos vies se terminent par la mort ; ce monde où l’herbe sèche et où la fleur se fane, comme le dit le prophète Ésaïe (ch. 40, v. 7) : c’est la mort pour ce temps, ce temps si bref de nos vies terrestres.

— Et puis il y a une autre réalité, un autre monde, celui du règne de Dieu, dont la Parole subsiste éternellement (Ésaïe 40, 8), monde que Jésus, qui observe pleinement cette parole, l'enseignement de son Père, l'enseignement biblique, annonce comme son royaume : mon royaume n’est pas de ce monde-ci (Jean 18, 36), ce monde passager, mais du monde éternel. Celui du règne de Dieu dans lequel Jésus est intronisé du fait de son observance de ses préceptes et dont son observance est le signe ; c’est le monde de la résurrection, dans lequel Jésus promet que Dieu fait entrer dès aujourd’hui quiconque croit en lui. Dès aujourd’hui, comme par une première résurrection.

Cette résurrection qui a lieu dès aujourd’hui dans nos vies, première résurrection, nous guérit de ce que l’Évangile appelle la première mort, mort spirituelle, agissant avant même la mort physique qui met terme à nos vies. Cette première mort est une mort spirituelle.

À cette première mort, mort spirituelle qui agit déjà dans les vies, Jésus donne pour remède, dès aujourd’hui, une résurrection spirituelle, la première résurrection — qui a lieu dans nos vies aujourd’hui.

Alors, à nouveau, qu'est-ce donc que cette première mort, la mort spirituelle ? — que Jésus a le pouvoir de vaincre, comme il va en donner le signe au chapitre suivant en ressuscitant Lazare (Jean 11) ?

Cette mort spirituelle, c'est le désespoir, le désespoir profond qui ronge les vies et que pourtant l’on ignore, une vraie mort qui ronge aujourd’hui nos sociétés réputées « apaisées » — « apaisées » jusqu’à hier en tout cas concernant notre pays et notre continent, puisqu’on a connu quelques 77 ans aujourd'hui sans guerres en Europe occidentale. Ce qui n’a pas empêché les ravages de la mort spirituelle, qui se traduit par des litanies de détresse, de remords pour ce qu'on a vécu ou pour ce qu'on n'a pas vécu, de culpabilité ; bref, on connaît les affres infernales.

Ce vide désespérant, source d’ennui (« ce monstre délicat qui dans un bâillement avalerait le monde », en dit Baudelaire), et source de fuite en avant, est aussi, peut-être, source de retour à la guerre, qui veut empêcher elle aussi de voir l’abîme du vide. Ce vide, comme un premier séjour des morts, un enfer que l'on tente de noyer dans d’autres enfers, aujourd'hui jusque dans la guerre et les bruits de guerre, où l’on voit surgir une abyssale méchanceté, violences, viols et tortures que l’on aurait crus inimaginables ; visage hideux du vide désespéré que l’on voudrait étouffer de tous temps dans la distraction — fût-ce déjà par le bruit permanent : par exemple, sous forme de musiques de fond, musiques joyeuses diffusées de nos jours dans les centres commerciaux et les lieux publics ; bruits de fond, et autres moyens d'étouffement provisoire d'un enfer qui revient quand on l'attend le moins, et qui n’est rien d’autre qu’une première mort, mort spirituelle, désespoir qui ronge.

C'est face à cette mort spirituelle, porte de désespoir, que Jésus nous donne la promesse d’être en sa main, par la seule confiance en lui, un avec le Père, qui nous connaît chacune et chacun. Il est venu faire connaître le Père, que personne n’a jamais vu (Jean 1, 18).

« Mes brebis écoutent ma voix et je les connais ».

C’est une autre voix que celle du bruit, une voix qui, depuis les paroles et les actes du bon berger, résonne silencieusement au cœur de nos êtres — « ce n'est pas un discours, il n'y a pas de paroles, aucun son ne se fait entendre », en dit le Psaume 19. Et pourtant, Psaume 19 encore : « le jour l'annonce au jour, la nuit l'explique à la nuit. » La voix de la paix la plus profonde contre toute détresse.

C'est la voix du bon berger qui promet à ses brebis la vie d'éternité, qui nous promet la vie d'éternité dans notre aujourd’hui. Je leur donne la vie éternelle, et elles ne mourront pas pour l'éternité. Cette mort, le désespoir qui ronge en tout temps, n'a pas le dernier mot : « personne ne pourra les arracher de ma main. Mon Père qui me les a données est plus grand que tout, et nul n’a le pouvoir d’arracher quelque chose de la main du Père. Moi et le Père nous sommes un. » Source silencieuse d'un immense bonheur, celui d'être connu et aimé comme on est, plus profondément que tout.


RP, Poitiers, 8.05.22
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dimanche 1 mai 2022

Trois fois…




Actes 5, 27-41 ; Psaume 30 ; Apocalypse 5, 11-14 ; Jean 21, 1-19

Jean 21, 1-19
1 Après cela, Jésus se manifesta de nouveau aux disciples sur les bords de la mer de Tibériade. Voici comment il se manifesta.
2 Simon-Pierre, Thomas qu'on appelle Didyme, Nathanaël de Cana de Galilée, les fils de Zébédée et deux autres disciples se trouvaient ensemble.
3 Simon-Pierre leur dit : « Je vais pêcher. » Ils lui dirent : « Nous allons avec toi. » Ils sortirent et montèrent dans la barque, mais cette nuit-là, ils ne prirent rien.
4 C'était déjà le matin ; Jésus se tint là sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c'était lui.
5 Il leur dit : « Enfants, n'avez-vous pas un peu de poisson ? » — « Non », lui répondirent-ils.
6 Il leur dit : « Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez. » Ils le jetèrent et il y eut tant de poissons qu'ils ne pouvaient plus le ramener.
7 Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : « C'est le Seigneur ! » Dès qu'il eut entendu que c'était le Seigneur, Simon-Pierre ceignit un vêtement, car il était nu, et il se jeta à la mer.
8 Les autres disciples revinrent avec la barque, en tirant le filet plein de poissons : ils n'étaient pas bien loin de la rive, à deux cents coudées environ.
9 Une fois descendus à terre, ils virent un feu de braise sur lequel on avait disposé du poisson et du pain.
10 Jésus leur dit : « Apportez donc ces poissons que vous venez de prendre. »
11 Simon-Pierre remonta donc dans la barque et il tira à terre le filet que remplissaient cent cinquante-trois gros poissons, et quoiqu'il y en eût tant, le filet ne se déchira pas.
12 Jésus leur dit : « Venez déjeuner. » Aucun des disciples n'osait lui poser la question : « Qui es-tu ? » : ils savaient bien que c'était le Seigneur.
13 Alors Jésus vient ; il prend le pain et le leur donne ; il fit de même avec le poisson.
14 Ce fut la troisième fois que Jésus se manifesta à ses disciples depuis qu'il s'était relevé d'entre les morts.
15 Après le repas, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? » Il répondit : « Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime », et Jésus lui dit alors : « Pais mes agneaux. »
16 Une seconde fois, Jésus lui dit : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? » Il répondit : « Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime. » Jésus dit : « Sois le berger de mes brebis. »
17 Une troisième fois, il dit : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? » Pierre fut attristé de ce que Jésus lui avait dit une troisième fois : « M'aimes-tu ? », et il reprit : « Seigneur, toi qui connais toutes choses, tu sais bien que je t'aime. » Et Jésus lui dit : « Pais mes brebis.
18 En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais jeune, tu nouais ta ceinture et tu allais où tu voulais ; lorsque tu seras devenu vieux, tu étendras les mains et c'est un autre qui nouera ta ceinture et qui te conduira là où tu ne voudrais pas. »
19 Jésus parla ainsi pour indiquer de quelle mort Pierre devait glorifier Dieu ; et après cette parole, il lui dit : « Suis-moi. »

*

Face au Ressuscité, qui se présente en cette matinée aux disciples pêchant en vain dans le lac, rayonne cette vérité : notre vrai être n’est pas dans la dépouille de nos êtres temporels, et surtout pas dans la vanité de nos égos, mais notre vie est cachée avec le Christ, en Dieu.

Renoncer à nous-mêmes, telle est l'implication, renoncer à nos forces propres — « qui s’attache à sa vie dans ce monde la perdra, mais qui s’en détache la garde pour la vie éternelle » (Jean 12, 25).

Les forces de Pierre avaient défailli trois fois…

À présent, Pierre, face à Jésus ressuscité lui demandant pour la troisième fois s'il l'aime, est attristé. Quelle est cette tristesse ? Puisque la triple question de Jésus révèle en Pierre celle de la vérité de son amour, un amour fondé cette fois sur celui de Jésus… Trois fois.

« ‭Seigneur, lui [avait] dit Pierre [auparavant], pourquoi ne puis-je pas te suivre maintenant ? Je donnerai ma vie pour toi.‭ En vérité, en vérité, je te le dis, le ‭coq‭ ne chantera pas que tu ne m’aies renié trois fois », lui avait répondu Jésus (Jean 13, 37-38).

Puis, plus tard (Jean 18, 15-27) : « ‭Simon Pierre, avec un autre disciple, suivait Jésus. […] L’autre disciple, qui était connu du Grand Desservant, sortit, parla à la femme qui gardait la porte et fit entrer Pierre. La servante qui gardait la porte lui dit : Toi aussi, n’es-tu pas des disciples de cet homme ? Il dit : Je n’en suis point.‭ ‭Les serviteurs et les huissiers, qui étaient là, avaient allumé un brasier, car il faisait froid, et ils se chauffaient. Pierre se tenait avec eux, et se chauffait.‭ […] ‭Simon Pierre était là, et se chauffait. On lui dit : Toi aussi, n’es-tu pas de ses disciples ? Il le nia, et dit : Je n’en suis point.‭ ‭Un des serviteurs du Grand Desservant, parent de celui à qui Pierre avait coupé l’oreille, dit : Ne t’ai-je pas vu avec lui dans le jardin ?‭ ‭Pierre le nia de nouveau. Et aussitôt le coq chanta.‭ »

Écho à cela, trois fois, le Ressuscité demande à Pierre s’il l’aime. On sait qu'en grec dans notre texte, il y a deux mots différents pour dire aimer. Deux fois Jésus emploie le mot agapè, qui signifie chérir. Et Pierre ne répond jamais avec ce mot-là. Il en emploie un autre, phileo qui n'est pas moins fort, mais qui est de l'ordre de la relation, très forte en l'occurrence. Oui, tu sais que l'amour nous lie — telle est la réponse de Pierre, la bonne réponse, qui marque le lien par lequel Pierre s’appuie sur Jésus, sur l'amour de Jésus. C’est ce que Jésus ressuscité veut lui faire dire pour le relever — trois fois : lui posant une troisième fois la question, Jésus emploie cette fois le mot de Pierre, phileo. Sommes-nous en relation d'amitié, d'amour réciproque ? Et Pierre acquiesce une troisième fois.

Et Pierre est triste : il n'avait pas eu la force de le suivre à la croix, il ne pourra plus compter sur lui-même, mais sur un autre, qui le mènera où il n’aurait pas voulu aller, qui le ceindra tandis qu’il étendra les bras…

Mais Jésus a rejoint Pierre en le rejoignant dans ses mots, il a rejoint la crainte et la tristesse de Pierre, en lui disant qu’en effet, il ne pourra que compter sur un autre, lui, Jésus, pour accomplir ce qu’il lui demande : suis-moi, et pais mes brebis. Alors Pierre est prêt.

*

La tristesse de Pierre porte une connotation très forte : il sait que c'est le don de la vie de son maître, offert à la mort pour l'entrée dans la vie de résurrection qui crée en lui ce que Jésus lui demande : pais mes brebis.

Pierre entrevoit alors sans doute tout le sens de cette tâche de berger en se souvenant de ce que Jésus disait de lui-même, bon berger qui donne sa vie pour se brebis, dont la tâche, qu'il confie à présent à ses disciples, est finalement de conduire les brebis dès à présent dans les pâturages auxquels on accède en passant de la mort à la vie.

Jésus y a accédé alors que Pierre ne pouvait pas le suivre — et il le disait par trois fois, par trois reniements, tel est l'écho qui est dans sa tristesse —, et où il le suivra bientôt, et dès à présent, alors qu' « un autre le ceindra », Jésus lui-même, qui l'appelle à nouveau par trois fois. « Prends soin de mes brebis » insistait le Seigneur.

*

Un autre te mènera désormais où tu n’aurais pas voulu aller. Pierre jeune fait ce qu'il veut, va où il veut. Ce matin-là encore il se ceint lui-même, pour aller à la rencontre de Jésus (v. 7). Pour Pierre d’abord c'est source de tristesse : renoncer. Mais le Père l'a accueilli, et lui apprendra, au prix de sa tristesse, la joie de la confiance, à être ceint par un autre.

Un jour, et c'est déjà ce jour, il ne fera plus ce qu'il voudra, il n'ira plus où il voudra. Un jour, et c'est dès à présent, il obéira au-delà de toute crainte.

Un autre le ceindra, et le conduira finalement à la suite de son maître, fût-ce à la croix où il n'avait pas pu suivre son maître. Bien plus douloureux que l'engagement et le service que Jésus lui demande aujourd'hui, et qui le conduira peut-être là. Mais ce jour-là, Pierre aura appris cette confiance / obéissance qui vaut mieux que le mot d'agapè qu'il n'a pas eu l’inconscience de prononcer.

Alors, le sens de ce qui vient de se passer lors de la pêche miraculeuse se dévoile : celui que les disciples n'avaient pas encore reconnu comme le Seigneur, un inconnu pour eux, leur a demandé du poisson (v. 5).

Et ils n'ont alors rien, ils n'ont pris aucun poisson.

Mais lui leur a lui-même préparé à manger ! « Une fois descendus à terre, ils virent un feu de braise sur lequel on avait disposé du poisson et du pain. » Ils n’ont pas encore ramené leur pêche à terre lorsque « Jésus leur dit : “Apportez donc ces poissons que vous venez de prendre” » (v. 9-10).

Lorsque ce même inconnu pour eux (ils ne l’ont pas encore reconnu) leur a dit : « Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez » — du côté de la lumière, du soleil à son zénith quand au devant est l'Est de ce petit matin —, ils l’ont fait : « ils le jetèrent et il y eut tant de poissons qu'ils ne pouvaient plus le ramener », dit le texte, donnant ensuite un nombre de poissons, 153, où depuis les pères de l'Église, on voit un symbole de la plénitude des peuples.

C’est alors que leur filet s'est rempli à sa parole qu’ils le reconnaissent (v. 7) : le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : « C'est le Seigneur ! » Pierre est appelé à reconnaître le Seigneur ressuscité, et nous le sommes avec lui, le reconnaître en celles et ceux vers qui il est envoyé ; le Seigneur dont les apparitions cesseront : va, donc, et pais mes brebis. À nouveau les disciples sont prêts à sortir et à monter dans la barque de celui qui les mènera aux extrémités de la Terre.


R.P. Châtellerault, 1er mai 2022
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dimanche 24 avril 2022

Après la mission de Marie de Magdala…




Actes 4, 32-35 ; Psaume 118, 17-23 ; 1 Jean 5, 1-6 ; Jean 20, 19-31

Jean 20, 19-31
19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Judéens, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d'eux et il leur dit : "La paix soit avec vous."
20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit: "La paix soit avec vous. Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie."
22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : "Recevez l'Esprit Saint ;
23 ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis."
24 Cependant Thomas, l'un des Douze, celui qu'on appelle Didyme, n'était pas avec eux lorsque Jésus vint.
25 Les autres disciples lui dirent donc : "Nous avons vu le Seigneur !" Mais il leur répondit : "Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n'enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n'enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas !"
26 Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d'eux et leur dit: "La paix soit avec vous."
27 Ensuite il dit à Thomas : "Avance ton doigt ici et regarde mes mains; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d'être incrédule et deviens un homme de foi."
28 Thomas lui répondit : "Mon Seigneur et mon Dieu."
29 Jésus lui dit : "Parce que tu m’as vu, tu as cru ; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru."
30 Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d’autres signes qui ne sont pas rapportés dans ce livre.
31 Ceux-ci l’ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom.

*

Juste avant notre texte, nous lisons que ‭« Marie de Magdala alla annoncer aux disciples qu’elle avait vu le Seigneur, et qu’il lui avait dit ces choses : va trouver mes frères, et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu »‭ (Jean 20, 17-18). Après cela, on ne la verra plus, elle disparaît du texte.

*

Lorsque Jésus s’en va, il accomplit sa promesse (« il est préférable pour vous que je m’en aille, sinon l’Esprit saint ne viendra pas », Jean 16, 7). Marie la Magdaléenne, s'en allant de notre vue pour passer le relais aux Onze, est la seule disciple qui nous soit présentée comme ayant pleinement compris cette parole qu'avait dite Jésus. Elle est la seule à avoir repris cette action de Jésus, se retirer, comme, à la fin de tout, à imiter : « qui veut garder sa vie la perdra » avait-il dit (Jean 12, 25).

En contraste à Thomas, l’apôtre du désir de la vue, de la présence, elle est l’apôtre de l’absence, de l'invisibilité du Dieu de la Bible, de l’invisibilité de son souffle, son Esprit, qui souffle sans qu'on ne le voie : « le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va » (Jean 3, 8). De même, « il est préférable pour vous que je m’en aille, car alors vous recevrez l’Esprit saint qui m’anime ».

Cette promesse, Jésus l’accomplit à travers son geste, souffler sur ses disciples en signe de ce qu’il leur donne l’Esprit saint venu du Père.

La Magdaléenne, elle, sort du récit.

C’est au point que Paul énumérant les témoins de la résurrection en 1 Corinthiens 15 ne la mentionne pas : « Christ est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures ;‭‭ il est apparu à Céphas, puis aux douze.‭ ‭Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois, dont la plupart sont encore vivants, et dont quelques-uns sont morts.‭ ‭Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres.‭ ‭Après eux tous, il m’est aussi apparu à moi, comme à l’avorton » (1 Co 15, 4-8).

Plus encore que l’avorton, la Magdaléenne s’est effacée.

« Quiconque veut laisser une œuvre n’a rien compris. Il faut apprendre à s’émanciper de ce qu’on fait. Il faut surtout renoncer à avoir un nom, et même à en porter un. Mourir inconnu, c’est peut-être cela la grâce », écrira Cioran (Cahiers 1957-1972, p. 509), propos concernant tout un chacun. Pour nous : « Si nous pouvions ressentir une volupté secrète chaque fois qu’on ne fait aucun cas de nous, nous aurions la clef du bonheur », écrit-il aussi (Cioran, Cahier de Talamanca, p. 40).

Marie, elle, ne sera plus nommée, ne vivant que de la grâce, volupté secrète, d’être devant Dieu, ayant entendu du Ressuscité la parole : « ne me retiens pas ». Il retourne au Père, comme il l’avait dit. Il s’en est allé, il envoie l’Esprit. Quant à Marie, elle sait la promesse : « qui se détache de sa vie dans ce monde la garde pour la vie éternelle. »

*

Suite à quoi, selon le texte, « Jésus vint, il se tint au milieu de ses disciples et il leur dit : "La paix soit avec vous." Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie. Jésus leur dit de nouveau : Que la paix soit avec vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. Après ces paroles, il souffla sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit Saint. » (Jean 20, 20-22)

Son geste est un signe, qui utilise le double sens du mot : souffle et esprit. L’Esprit qui est comme le vent, que l’on ne « voit », que l’on ne « sent » qu’à ses effets — ou plutôt dont ne voit, ne sent, que les effets.

*

Comme pour une nouvelle création de vie, effet du souffle donné...

Genèse 2, 7 : « Le Seigneur Dieu prit de la poussière du sol et en façonna un être humain. Puis il lui insuffla dans les narines le souffle de vie, et cet être humain devint vivant. » Se retirant dans son Shabbath (Gn 2, 2), Dieu donne la vie à l’être humain en « insufflant dans ses narines le souffle de vie » — l’Esprit de vie. Jésus reprend le geste du récit de la Genèse : se retirant, il met en place la nouvelle création : il donne tout à nouveau l’Esprit de Dieu.

De même qu’il a vécu lui-même dans la vérité de l’Esprit qui l’a animé, la nouvelle création, celle du monde de la résurrection, est animée de la vie de l’Esprit.

*

Jean 20, 21 : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Une mission… C’est par des humains faibles que le projet de la création est appelé à être accompli. Marie de Magdala a compris, au point de ne plus apparaître, que Jésus, qu’elle imite en cela, nous passe le relais — comme le Père s’est retiré dans son repos lors de la création —, Jésus nous passe le relais en nous donnant l’Esprit du Père qui l’a animé : « comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie ». Marie la Magdaléenne est non seulement témoin première de la résurrection, mais témoin définitif du retrait du Christ passant le relais aux Apôtres.

Accomplissant sa promesse, « il est préférable pour vous que je m’en aille, pour que vienne l’Esprit saint », le Ressuscité souffle sur eux… « Recevez l’Esprit Saint » et déliez ceux qui sont liés. Tel est l’envoi. La mission, pour une création nouvelle — dont nous sommes les acteurs, humains, trop humains, au point de vouloir voir, à l’instar de Thomas qui, absent au dimanche de Pâques, est présent huit jours après — comme aujourd'hui. Thomas est notre représentant, à nous qui n'avons pas vu, et voulons voir, et paraître, et qui sommes appelés à entrer dans la création nouvelle. Heureux ceux qui sans avoir vu ont cru.

Car rien ne se fait, en termes de création nouvelle, renouvelée, sans un acte de foi en ce qui ne se voit pas, à ce qui semble impossible (cf. Hé 11). Car, à bien lire notre texte, la création nouvelle est fondée... sur le retrait, de Dieu, du Christ, de soi, comme le retrait de soi de la Magdaléenne, porte de liberté pour toutes et tous — « déliez ceux qui sont liés ».

Ici s’ouvre la porte de tous les possibles. Porte de liberté par le pardon qui seul libère : « ceux pour qui vous remettrez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis » (plutôt que « ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis, ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus », comme si les Apôtres avaient pour mission de retenir captifs de leurs péchés certains de ceux à qui ils sont envoyés !).

La libération est en deux volets : pardon des péchés, de tout ce qui rend captif à commencer par le souci de soi, de laisser une œuvre ou un nom, et soumission du péché qui rend captif, à commencer par ce souci de soi, soumis par l’Esprit pour une libération totale, une victoire totale sur tous les esclavages. Comme mort au péché à la croix et résurrection à la vie nouvelle.

Voilà les Apôtres envoyés, à la suite de la Magdaléenne qui s’est effacée — et nous à leur suite — pour communiquer pleinement la libération que par sa résurrection, Jésus vient d'octroyer dans le don de l’Esprit saint. Envoyés pour communiquer abondamment cette libération : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. » Et mieux : « Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis. »

Telle est la parole de liberté — par le retrait de soi, du souci de soi et de son prestige, de celui de son nom propre : Dieu seul nous donne notre vrai nom que lui seul connaît (Ap 2, 17) —, don et pardon qui met fin à la crainte et au souci de notre prestige, de notre nom, de nos œuvres, et nous envoie avec la paix de Dieu — qui nous est donnée dans le souffle de l’Esprit saint. « La paix soit avec vous. » — Bénédiction prononcée deux fois (v. 19 et 21), puis (v. 26) une troisième fois…


RP, Poitiers, 24.04.22
Liturgie :: :: Prédication


dimanche 17 avril 2022

"Ils n'avaient pas encore compris l'Écriture…"




Actes 10, 34-43 ; Psaume 118, 1-20 ; Colossiens 3, 1-4 ; Jean 20, 1-9

Colossiens 3, 1-4
1 Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ;
2 fondez vos pensées en haut, non sur la terre.
3 Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu.
4 Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire.

Jean 20, 1-9
1 Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau.
2 Elle court, rejoint Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l’a mis. »
3 Alors Pierre sortit, ainsi que l’autre disciple, et ils allèrent au tombeau.
4 Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.
5 Il se penche et voit les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois il n’entra pas.
6 Arrive, à son tour, Simon-Pierre qui le suivait ; il entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là
7 et le linge qui avait recouvert la tête ; celui-ci n’avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit.
8 C'est alors que l’autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau ; il vit et il crut.
9 En effet, ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts.

*

« Ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts ». Pourquoi n’ont-ils pas compris ? Aujourd’hui, on répondrait : parce que la science nous dit que la résurrection est impossible. Est de l’ordre scientifique ce qui est reproductible en laboratoire. Ce qui s’est passé au dimanche de Pâques n’est pas reproductible en laboratoire… Alors ce qu’en disent les Écritures…

Et nous restons confrontés au tragique incontournable de notre condition. Allons toutefois un peu plus loin, pour voir de quel angle, irréfutable, nous parle la science, et de quel angle elle ne nous parle pas.

Aujourd’hui, la science nous dit — par le rapport du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) — que dans trois ans, les dégâts dus au réchauffement climatique seront irréversibles. Il faut changer tout de suite. Que fait-on sachant cela ? Rien… Quasiment pas un mot au cours de la campagne électorale de 1er tour ! Pourquoi ? Préoccupations d’identité ou querelles d’égos jugées plus urgentes ? Quelle que soit la réponse, comme Église, ne jetons pas la pierre aux gouvernants ! Que retiendra l’histoire, si elle continue, de ce à quoi s’intéressait l'Église de Poitiers pendant que la catastrophe avançait à grand pas ? Espérons que ce soit à autre chose qu’à des querelles d’égos conduisant tout aussi bien à la ruine, bien plus modeste celle-là, que celle qui menace ! L’Église est appelée à un tout autre témoignage…

Revenons à notre question de départ : que dit la science concernant notre vie et notre mort ? Au fond, l’histoire de la pensée le montre : on s’en fiche ! On ne retient de la science que ce qui vient conforter nos a priori. Au sujet de la catastrophe climatique, comme de tout le reste, y compris la vie et la mort. « Ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts ». Pourquoi n’ont-ils pas compris ? Parce que cela coûte le dépassement de nos égos. Au fond, cela coûte tout. Aussi, pour surtout ne pas comprendre, on s’appuie sur des prétextes intitulés « science », en faisant mine de penser la résurrection comme ce qu’elle n’est pas. La résurrection est quelque chose dont la science ne parle pas — pas au sens de reproductible en laboratoire… La résurrection du Christ est tout autre chose.

*

On menaçait les premiers chrétiens de brûler leur corps pour empêcher leur résurrection. Leur être, notre être, serait-il dans ce qui en nous est consumable par le feu ? Si oui, dans quelle partie précisément de ce que l’on menaçait de brûler ? Quelle partie précisément de notre être devrait-on redouter de voir brûler ? Quelle partie échapperait à la puissance divine de résurrection ? Tel os essentiel ? Tel pivot de la structure de nos corps ? Quelle partie serait plus constitutive de nos êtres que telle autre ? Aujourd’hui, nous dirions notre cerveau — c’est tout de même le siège de notre pensée, dit-on de nos jours. Antan, ça pouvait être ailleurs, comme le cœur, devenu ensuite une simple pompe.

On sait pourtant que les premiers chrétiens avaient appris à ne pas redouter de telles menaces… Les martyrs brûlés ont-ils plus perdu de leur être que ceux qui sont morts âgés et de leur belle mort ? Non évidemment. Nous savons en outre (la science) que toutes nos cellules sont renouvelées en un an. Nous ne sommes plus, physiquement, ce que nous étions l’an dernier. Ce qui constitue notre être réel est plus profond… plus profond que nos profondeurs propres, que notre pensée, que notre mémoire. Nos êtres s’ancrent dans l’éternité de la mémoire de Dieu — seul éternel. Comprendre cela, comprendre ce que disent les Écritures, libère de tout, comme pour un nouvel Exode de la Pâque hors de l’esclavage, hors de l’esclavage du péché et de la mort. Cela libère de tout, et pour cela, ça coûte tout !

C’est au cœur de ce qui empêche de comprendre les Écritures, et c’est ce que scelle la foi du dimanche de Pâques : « vous êtes ressuscités avec le Christ » (Col 3, 1) ; « votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu » (Col 3, 3).

*

Voilà donc notre enveloppe temporelle dont nous nous dépouillons au jour le jour de son vieillissement (le texte de l’Épître aux Colossiens le dit précisément ainsi : « vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu », Col 3, 3) ; une enveloppe déjà entrée dans la mort, qui s’use, qui se dégrade de jour en jour ; jusqu’au moment où il faudra la quitter comme un vêtement qui a fait son temps.

Et voilà ce qui apparaît dans la clarté du dimanche de Pâques : le Christ a été relevé d’entre les morts. Et pour qu’on ne s’y trompe pas, le corps, de toute façon, n’est pas là. Ce corps, cette enveloppe, qu’il a dépouillée à la croix. « Recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ », affirmera l’Apôtre. Bref, le relèvement du Christ d’entre les morts au dimanche de Pâques, nous arrache à tout ce qui est vain, nous libère de tout ce qui est vain, à commencer par nos querelles d’égos, nos préoccupations d’égos, dépouillés à la croix du Ressuscité : « vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu ».

Pour nous, il a dépouillé le corps temporel, provisoire, douloureux, et il a été relevé d’entre les morts. Et pour que cela apparaisse dans toute sa clarté, le tombeau est vide : la pierre en a été ôtée pour que nous n’y restions pas. L’envoi hors du lieu de sa mort commence où demeurent les vôtres, les êtres humains, elle est où vous êtes envoyés, pas autour d’un tombeau.

Ce qui rend surprenant que l’on ait développé le culte du tombeau vide, du saint sépulcre, et autres reliques de Jésus, hélas, en plus, comme prétextes pour persévérer dans nos querelles d’égos, dans nos guerres d’égos !… Perverses au point d’avoir même utilisé le prétexte du tombeau vide pour nourrir querelles et guerres.

J’exagère ? Pour garantir les pèlerinages vers ce tombeau… vide ! on a fomenté huit croisades, parmi d’autres guerres, jusqu'à aujourd'hui, voire bénies par des Églises, l'actualité nous le hurle, hélas.

Voilà quoiqu’il en soit qu’il n’est pas ici, pas au tombeau. Et vous n’êtes pas appelés à y être non plus. « Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. » Allez donc dans la Cité terrestre, est-il dit à Marie de Magdala et aux autres témoins.

Parce que ce qui vaut pour le Christ, et c’est là que son relèvement d’entre les morts est aussi un dévoilement de ce que disent les Écritures, une révélation ; ce qui vaut pour lui, vaut, en lui, aussi pour nous. « Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu ». « Vous êtes ressuscités avec le Christ. »

Notre vrai être n’est pas dans la dépouille de nos corps, pas plus que dans notre pensée ou dans notre mémoire propres, et surtout pas dans la vanité de nos égos, mais caché avec le Christ, en Dieu.

Ce qui ne rend pas nos corps temporels insignifiants. Ils sont la manifestation visible de ce que nous sommes de façon cachée. Et ils sont le lieu de la solidarité. Le corps que le Christ s’est vu tisser dans le sein de sa mère manifeste dans notre temps ce qu’il est définitivement devant Dieu, et qui nous apparaît dans sa résurrection. Il est un autre niveau de réalité, celui qui apparaît dans la résurrection. Or nous en sommes aussi, à notre tour, de façon cachée. C’est cet autre niveau qu’il nous faut rechercher, pour y fonder notre vie et notre comportement dans le provisoire.

*

« Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire », annonce l’Apôtre.

Alors désormais, « recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ; fondez vos pensées en haut ». C’est-à-dire non pas : vivez en haut, comme dans les nuages de lendemains qui déchanteront, mais poursuivez votre route terrestre forts de ce que vous pouvez désormais fonder vos pensées en haut, dans la foi à la résurrection de Jésus.

Vous êtes morts avec Jésus et ressuscités avec lui. « Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire. » C’est à ce niveau de réalité-là qu’est notre vrai être. Vivre de la résurrection du Christ éternel, pour marcher vivants dès aujourd’hui sur les routes du provisoire.


RP, Pâques, 17.04.22
Diaporama :: :: Prédication


jeudi 14 avril 2022

"Savez-vous ce que je vous ai fait ?”



Gravure, Mark I. Nelson

Exode 12, 1-14 ; Psaume 116 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jean 13, 1-15

Jean 13, 1-15
1 Avant la fête de la Pâque, Jésus sachant que son heure était venue, l’heure de passer de ce monde au Père, lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême.
2 Au cours d’un repas, alors que déjà le diable avait jeté au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, la pensée de le livrer,
3 sachant que le Père a remis toutes choses entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il va vers Dieu,
4 Jésus se lève de table, dépose son vêtement et prend un linge dont il se ceint.
5 Il verse ensuite de l’eau dans un bassin et commence à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint.
6 Il arrive ainsi à Simon-Pierre qui lui dit : « Toi, Seigneur, me laver les pieds ! »
7 Jésus lui répond : « Ce que je fais, tu ne peux le savoir à présent, mais par la suite tu comprendras. »
8 Pierre lui dit : « Me laver les pieds à moi ! Jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu ne peux pas avoir part avec moi. »
9 Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, non pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! »
10 Jésus lui dit : « Celui qui s’est baigné n’a nul besoin d’être lavé, car il est entièrement pur : et vous, vous êtes purs, mais non pas tous. »
11 Il savait en effet qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il dit : « Vous n’êtes pas tous purs. »
12 Lorsqu’il eut achevé de leur laver les pieds, Jésus prit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Savez-vous ce que je vous ai fait ?
13 Vous m’appelez “le Maître et le Seigneur” et vous dites bien, car je le suis.
14 Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ;
15 car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi.

*

Jeudi saint, entre deux dimanches, Rameaux et Pâques. Lors du premier de ces deux dimanches, lors de l’entrée de Jésus à Jérusalem, on ne sait pas exactement ce qu’on demande, — comme Abraham (Genèse 22), quand il commence avec Isaac sa montée vers le mont Morija, ne sait pas encore. La figure d’Abraham « sacrifiant » Isaac peut être prise comme étant en arrière-plan : les textes que nous avons lus aujourd'hui nous font entrer plus loin dans ce parallèle qui s’ouvre lors de l'entrée solennelle de Jésus à Jérusalem. Abraham ne sait pas encore qu'il s'agit de retrouver Isaac en vérité, et non plus tel qu'il le connaissait jusque là. À Rameaux, en ce jour de joie, on ne sait pas que celui que l'on acclame comme un roi temporel devra être sacrifié comme tel, pour rayonner de sa vérité éternelle dévoilée lors du dimanche qui vient, Pâques.

Abraham a dû trouver un autre Isaac que le jeune homme avec lequel il est monté. Où est l’agneau ? a demandé Isaac. Rameaux annonce le sacrifice de l'agneau au vendredi saint, pour la résurrection du Christ éternel au dimanche Pâques.

Il s'agit de renoncer, comme Abraham a renoncé. Il lui a fallu laisser Isaac être ce qu'il est devant Dieu. Il lui a fallu en sacrifier ce qu'il croyait en savoir. Il nous faut sacrifier nos Isaac tels que nous les comprenons pour recevoir Isaac libre devant Dieu.

Il s’agit, de Rameaux à Pâques, d'apprendre à sacrifier le Messie tel que nous le concevons — « qui dites-vous que je suis ? » avait-il demandé — pour retrouver dès maintenant le Sauveur éternel, révélé au dimanche de Pâques.

Il s’agit de le découvrir dans sa vérité éternelle. Pour cela, il faudra sacrifier ce que l'on croyait en savoir. Et cela coûte des larmes, celles d’Abraham montant avec Isaac, celles des disciples perdant le Christ, celles des femmes au pied de la croix.

Écho à ce que dit Jésus à ses disciples au moment de sa mort : « vous ne me verrez plus ». Et puis vous me verrez, ajoute-t-il. Un Jésus est sacrifié, celui que l'on croyait connaître, pour qu’apparaisse le vrai Jésus, que l'on ne peut saisir — Jésus Christ éternel.

Cela est donné à valoir pour nous, pour chacune et chacun de nous. Il nous faut sacrifier ce que l'on croit pouvoir posséder de ses proches, et de soi-même, pour paraître en pleine lumière, né de Dieu. « Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu » dira Paul aux Colossiens (Col 3, 3).

Et aujourd'hui, Jeudi saint, Jésus nous montre comment.

*

On est au soir du dernier repas, qui ne sera pas relaté en Jean. C'est pourtant ce à quoi on s’attendait. Or il vient toujours comme on ne s'y attend pas. Jésus nous donne à présent à la place du dernier repas sa signification. Il faut abandonner ce que l'on croyait de lui. Il s'offre pleinement. Et voilà qu'au grand bouleversement de ses disciples, il leur lave les pieds. Non pas que le geste n’existe pas jusque là : il existe bel et bien au contraire. C'est un geste courant à l'époque, où l'on marche longtemps sur les routes poussiéreuses. Mais ce geste reposant, offert après la route, c'est normalement un serviteur qui est est chargé, pas le maître !

À présent le maître se montre tel qu'il est : serviteur. Il faut alors pour les disciples abandonner la figure du maître : ils ne verront plus son visage. Il faut renoncer à la figure maître tel qu'on l'attend pour le trouver serviteur. Et ça coûte, ça coûte beaucoup, ça coûte tout.

Et Pierre ne veut pas : « Toi ? Me laver les pieds à moi ! Jamais ! »

Pierre dit son refus à plusieurs reprises : il ne peut renoncer à la figure du maître qu'il a conçue. Jusque, devant l’insistance de Jésus, à tenter de comprendre ce geste comme n'impliquant pas ce renoncement à ce qu'il croit savoir du maître… Ah oui, il parle de sa puissance de sauveur, qui nous a lavés de toutes nos fautes : « Alors, Seigneur, non pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! »

Bien sûr Jésus est le sauveur, qui les a purifiés. Mais ce geste-ci, à présent, est celui du serviteur, celui par lequel Jésus leur dit le sacrifice de toute image que l'on peut avoir de lui auquel il faut consentir, et par là le sacrifice de l'image que chacun de nous a de lui-même.

« Vous m’appelez “le Maître et le Seigneur” et vous dites bien, car je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »

Non pas qu'il faille reproduire ce geste-là. L’Église ancienne n'a pas retenu ce geste comme pratique liturgique — ce qui aurait pu en faire manquer le sens, les premiers disciples qui ont retenu ce souvenir l'ont bien senti : il ne s'agit pas d'un rite, pas d'une pratique liturgique mais d'un modèle de vie, d'un exemple, dont le cœur est le renoncement. À travers le renoncement à l’image du maître, à toute image du maître — qui s'apprête à mourir avec lui sur la croix, il s'agit à présent de renoncer à toute image de soi, à tout ce que l'on croit de soi. Comme Abraham renonçant à ce qu'il croit d'Isaac. Mourir à soi-même. Jésus l'a souvent dit. À présent, il a montré comment : « c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »

Aujourd'hui, au jour où Jésus renonce à sa vie pour entrer dans l'éternité du matin de Pâques, il s’agit pour nous de renoncer à tout ce que nous concevons de nous-mêmes, pour recevoir la vie d'éternité qui est dans le renoncement du Christ.


RP, Poitiers, jeudi saint, 14/04/22
Prédication (format imprimable)


dimanche 3 avril 2022

"Va, et ne pèche plus"




Ésaïe 43, 16-21 ; Psaume 126 ; Philippiens 3, 8-14 ; Jean 8, 1-11

Jean 8, 1-11
1 Jésus gagna le mont des Oliviers.
2 Dès le point du jour, il revint au temple et, comme tout le peuple venait à lui, il s'assit et se mit à enseigner.
3 Les scribes et les Pharisiens amenèrent alors une femme qu'on avait surprise en adultère et ils la placèrent au milieu du groupe.
4 "Maître, lui dirent-ils, cette femme a été prise en flagrant délit d'adultère.
5 Dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Et toi, qu'en dis-tu ?"
6 Ils parlaient ainsi dans l'intention de le mettre à l'épreuve, pour pouvoir le mettre en boîte. Mais Jésus, s’étant baissé, écrivait avec le doigt sur le sol.
7 Comme ils continuaient à lui poser des questions, Jésus se redressa et leur dit : "Que celui d'entre vous qui n'a jamais péché lui jette la première pierre."
8 Et s'inclinant à nouveau, il écrivait sur le sol.
9 Après avoir entendu ces paroles, ils se retirèrent l'un après l'autre, à commencer par les plus âgés, et Jésus resta seul. Comme la femme était toujours là, au milieu du cercle,
10 Jésus se redressa et lui dit : "Femme, où sont-ils donc? Personne ne t'a condamnée?"
11 Elle répondit : "Personne, Seigneur", et Jésus lui dit : "Moi non plus, je ne te condamne pas : va, et désormais ne pèche plus."

*

« Nous croyons que l’homme devant Dieu est à la fois pécheur et justifié ; que l’Église est à la fois pécheresse et pardonnée », dit une de nos confessions de foi…

Eh bien, c'est à cela que nous conduit le cœur de ce récit : l’Église à la fois pécheresse et pardonnée. Mais voyons comment notre texte dit cela, comment il arrive à ce point.

« Ils parlaient ainsi dans l'intention de le mettre à l'épreuve », lit-on au verset 6, et s'il ne passe pas l'épreuve, il se retrouvera « mis en boîte », discrédité. Mais quelle est l'épreuve ? Elle repose en grande partie, comme les autres épreuves proposées à Jésus selon les Évangiles, sur les doutes de ses interlocuteurs quant à sa culture religieuse. N'oublions pas que Jésus vient d'un territoire, la Galilée, périphérique et peu éclairé. Alors ceux des scribes — des spécialistes de la Loi, de la Torah — qui l'interrogent peuvent être portés à douter de sa culture biblique. Car la question, savoir s'il faut lapider la femme, est déjà résolue depuis longtemps par les maîtres de la tradition. On ne lapide pas ! D'autant que c'est l'État, en l'occurrence l'ordre romain qui règne directement ou indirectement, qui a le dernier mot en matière d’exécutions.

On ne lapide pas, a fortiori pas comme ça dans la rue, sauf à ce que cela s'assimile à un assassinat fanatique — comme celui d’Étienne dans le livre des Actes — qui aurait dû valoir à ceux qui en étaient coupables de comparaître, normalement, auprès des autorités romaines. L'épreuve vise à savoir si Jésus sait que la question est résolue par les pharisiens, dans un sens exactement similaire à la réponse qu’il va donner. Dans un sens propre à fonder l'abolition de la peine de mort.

Car les pharisiens enseignent à ce sujet que si la Torah parle de lapidation, c'est en considérant des gens, le peuple du Sinaï, d'une sainteté telle qu'ils seraient à même de juger ! — et finalement de ne pas condamner, comme Jésus ne le fera évidemment pas.

Prétendre juger et condamner la femme reviendrait, comme l’enseignaient déjà les pharisiens, à s’auto-justifier, sans compter que, si Jésus comprenait la Torah ainsi, cela ferait de lui un fanatique inculte.

La Torah était lue dans les synagogues et expliquée ! (Elle n’était pas disponible en livre familial ou individuel comme elle le serait plus tard — après l'invention de l’imprimerie et des livres à bon marché.) Mais pas plus aujourd'hui qu’hier, on n’est censé lire en public et sans explication des textes tels que ceux qui en première lecture semblent prôner lapidations et autres exterminations !

Or l'explication pharisienne consiste précisément, via des réflexions parfois complexes (de tels textes n’étant pas simples !), à renvoyer chacun à sa conscience. « Qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle », dira Jésus (Matthieu 5, 28) dans cette même perspective.

Cela vaut jusqu’à aujourd’hui : lire sans explication de tels textes (semblant prôner lapidation, violence guerrière, etc.) a même quelque chose d’indécent ! Et il y a beaucoup de textes difficiles dans la Bible, qui réclament des explications qui ont pour effet de faire travailler les intelligences — c’est encore ce qu’en dira saint Augustin au Ve s. : les textes difficiles de la Bible sont là pour que nous exercions nos intelligences — que ce soit des textes comme celui auquel il est fait allusion ici (v. 5), des textes guerriers, et j’en passe. On les explique, on ne les lit pas sans les expliquer ! C’est pour cela que Dieu, parmi les divers dons qu’il octroie, a institué des scribes, rabbins et pasteurs…

Condamner « ces femmes-là », selon la formule dédaigneuse citée au v. 5, dévoile finalement le cœur trouble de tout accusateur — qui se met ainsi au-dessus du Décalogue écrit du doigt de Dieu (cf. Ex 31, 18 /Jn 8, 6 et 8), au-dessus de la Torah. Ainsi le dira l’Épître de Jacques (ch. 4, v. 11) : « qui juge son frère ou sa sœur, juge la Loi ». En effet cela revient à s’auto-justifier quant à ses fautes à soi, ce qui produit une surdité à toute compassion : dédaigner la femme accusée pour ne pas entendre ce qui se passe de façon confuse dans les profondeurs enfouies auxquelles Jésus renvoie chacun.

Voilà un point, parmi les autres, sur lequel Jésus et les pharisiens sont d'accord. Il est important pour nous de le savoir, ne serait-ce que pour ne pas faire des pharisiens les boucs émissaires d'une attitude qui n'est pas la leur ! D’autant plus que ce faisant, loin d'être du côté de Jésus et de la femme adultère pardonnée, nous basculerions sans nous en rendre compte du côté des lapidateurs !

Or, les pharisiens ne lapidaient pas, parce que, on l'a dit, ils se considéraient insuffisamment saints pour juger… Exactement comme Jésus va le dire. Cela n'élimine pas la faute commise. La faute n'est pas niée ; elle est censée ici avoir été constatée par flagrant délit. C'était indispensable pour un constat d'adultère : flagrant délit (ce qui peut sembler rendre étrange l'absence de l'homme, visé en principe lui aussi par la sanction — on y revient) — flagrant délit constaté ; la trace de cette exigence s'est perpétuée dans l'islam, où sont requis quatre témoins qui, tenez-vous bien, doivent pourvoir affirmer avoir vu l'accouplement s'accomplir (avoir vu « la plume entrer dans l’encrier » ! Sic) — où la pratique de telles sanctions dans certains pays ou groupes musulmans tombe sous le coup de la dénonciation d'hypocrisie des lapidateurs qui se jugent eux-mêmes assez purs pour se livrer à de tels actes !

Mais bref, flagrant délit, la faute n'est pas niée dans notre texte ; mais elle est pardonnée. Là, Jésus s'avère, lui campagnard galiléen, n'être pas aussi inculte que cela — et les Évangiles ne manquent pas de nous le montrer fréquentant les synagogues, ou discutant avec les docteurs de la Loi. Et il sait que parmi les textes difficiles de la Torah le problème que posent ceux parlant de la peine de mort est résolu, et il sait comment.

*

Cela noté, il faut aller un pas plus loin et retrouver la leçon prophétique sur l’adultère et son pardon comme image de l’idolâtrie du peuple qui cherche ses propres fantasmes religieux dans des idoles à sa propre image, et qui rejette ipso facto le vrai Dieu, Dieu autre au point que l’on ne prononce pas son nom. De même, l’adultère est comme en recherche d’une image fantasmée, restant en souffrance de ce que l’autre se trouve être réel, et donc ne correspond pas à ma propre image projetée… « Va et ne pèche plus », adressé par Jésus à la femme adultère, recoupe alors l’appel « revenez à moi, peuple adultère » que les prophètes crient au nom de Dieu.

Ici s'explique la fameuse absence de l'homme, pas relevée par Jésus : la femme de notre texte est une figure de l'Église, pécheresse pardonnée, coupable d'adultère vis-à-vis de Dieu, et pardonnée, à laquelle Jésus déclare : « va et ne pèche plus ! » Où est l'homme, demandait-on ? Mais ce n'est pas avec un homme que l'Église commet l'adultère, c'est avec ses idoles !… Desquelles la première est cette façon de s'adorer soi-même, de vouloir se placer sur un piédestal de façon à accuser autrui, se plaçant au-dessus de la Torah.

Si l'homme n'est pas là — et le problème du texte n'est pas un homme mais l'idole —, l'époux, lui, est là, celui de l’Église : c'est Jésus, qui pardonne, qui ne condamne pas, pénétrant le fond des cœurs de sorte que son pardon n'est pas à bon marché. Nous ne sommes pas juges pour condamner, nous ne le sommes pas non plus pour octroyer des pardons faciles, qui ne coûtent rien.

Jésus s'adresse à la conscience de chacun de ses interlocuteurs, de chacune et chacun de nous, dévoilant le secret des cœurs : à partir de quelle sainteté ose-t-on s'ériger en juge de quiconque ? La question ne peut que porter et troubler les consciences, à commencer par celles des plus âgés, qui ont une plus indubitable expérience de leur propre tortuosité. Et la femme de se retrouver sans plus d'accusateur. C'est aujourd'hui le jour du salut. Il est encore temps d'entrer dans le Royaume.

Alors Jésus, dont la sainteté le met en position de juge, et lui seul, prononce son verdict : « je ne te condamne pas. Va, et ne pèche plus ». Ce faisant, il annonce ce qui est le fondement du Royaume dont il est porteur : le pardon, la grâce seule, la faveur de Dieu, sans quoi ce Royaume demeurerait à jamais fermé, inaccessible.


R.P., Poitiers, 3.04.22
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