dimanche 4 décembre 2022

‭"Je répandrai sur vous une eau pure" (Ez 36, 25)




Ésaïe 11, 1-10 ; Psaume 72 ; Romains 15, 4-9 ; Matthieu 3, 1-12

Matthieu 3, 1-12
1  En ces jours-là paraît Jean le Baptiste, proclamant dans le désert de Judée :
2  "Repentez-vous : le Règne des cieux s’est approché !"
3  C’est lui dont avait parlé le prophète Ésaïe quand il disait : "Une voix crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.
4  Jean avait un vêtement de poil de chameau et une ceinture de cuir autour des reins ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.
5  Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui ;
6  ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en confessant leurs péchés.
7  Comme il voyait beaucoup de Pharisiens et de Sadducéens venir à son baptême, il leur dit : "Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d’échapper à la colère qui vient ?
8  Produisez donc du fruit qui témoigne de votre repentance ;
9  et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : Nous avons pour père Abraham. Car je vous le dis, des pierres que voici, Dieu peut susciter des enfants à Abraham.
10  Déjà la hache est prête à attaquer la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu.
11  "Moi, je vous baptise dans l’eau en vue de la repentance ; mais celui qui vient après moi est plus fort que moi : je ne suis pas digne de lui ôter ses sandales ; lui, il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu.
12  Il a sa pelle à vanner à la main, il va nettoyer son aire et recueillir son blé dans le grenier ; mais la bale, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas."

*

Mais pourquoi donc Jean le Baptiste traite-t-il d’ « engeance de vipères » des gens qui ont l’humilité de venir se faire baptiser par lui ? Ne semble-t-il pas leur reprocher cette démarche visant à faire éviter à ceux qui s’y plient ce qu’il appelle « la colère à venir » ? — « Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui » Et cela pour se faire traiter d' « engeance de vipères » ! Les prédicateurs sauraient donc désormais donc ce qu'il leur reste à faire pour remplir les temples ?… Car les foules accourent auprès de Jean…

Matthieu a pris soin, Marc aussi, de donner ce détail : Jean était « vêtu de poils de chameau et avait une ceinture de cuir autour des reins ; et se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage » !… Est-ce en rapport avec ce que les foules accourent ?…

Allons un peu plus avant — Malachie 4, 5 (3, 23) : « Voici : moi-même je vous enverrai le prophète Élie avant la venue du jour du SEIGNEUR, Jour grand et redoutable. »

Au temps du Baptiste, on attend le jour du Seigneur, veille et inauguration d'une ère où l'enfant jouera avec la vipère et le loup avec l’agneau (És 11), mais — « avant la venue de ce jour du SEIGNEUR, grand et redoutable je vous enverrai le prophète Élie »

« Jean était vêtu de poils de chameau et portait une ceinture de cuir autour des reins ». Pour les connaisseurs de la Bible de l’époque, un tel détail n’est pas sans écho. C’est à cela précisément que se reconnaît le prophète Élie dans le 2ème Livre des Rois : 2 R 1, 2-8 :
2 [Le Roi] Akhazias tomba du balcon de sa chambre haute à Samarie et se blessa grièvement. Il envoya des messagers en leur disant : "Allez consulter Baal-Zeboub, le dieu d’Eqrôn, pour savoir si je me remettrai de mes blessures !"
3 Alors l’ange du SEIGNEUR parla à Élie le Tishbite : "Lève-toi! Monte à la rencontre des messagers du roi de Samarie et dis-leur : N’y a-t-il pas de Dieu en Israël, que vous alliez consulter Baal-Zeboub, le dieu d’Eqrôn ?
4 C’est pourquoi, ainsi parle le SEIGNEUR : Le lit sur lequel tu es monté, tu n’en descendras pas, car tu mourras certainement. Et Élie s’en alla.
5 Les messagers revinrent auprès du roi, qui leur dit : "Pourquoi êtes-vous revenus ?"
6 Ils lui répondirent : "Un homme est monté à notre rencontre et nous a dit : Allez, retournez auprès du roi qui vous a envoyés et dites-lui : Ainsi parle le SEIGNEUR : N’y a-t-il pas de Dieu en Israël que tu envoies consulter Baal-Zeboub, le dieu d’Eqrôn ? C’est pourquoi, le lit sur lequel tu es monté, tu n’en descendras pas, car tu mourras certainement.
7 Le roi leur dit : "Comment était cet homme qui est monté à votre rencontre et qui vous a dit ces paroles ?"
8 Ils lui répondirent : "C’était un homme qui portait un vêtement de poils et un pagne de peau autour des reins." Alors il dit : "C’est Élie le Tishbite !"

Élie. C’est bien Élie que représente dans le Nouveau Testament Jean le Baptiste et son message. Jésus le dira explicitement un peu plus loin (cf. Matthieu 17, 10-13). Voilà pourquoi les foules accourent ! Ici s’annonce le Royaume, en des termes souvent… tonnants comme chez tous les prophètes ; et pour un avènement toujours surprenant. Et des termes qui, quoique surprenants, souvent menaçants, valent pourtant, au fond, consolation. Les évangiles ne présentent-ils pas ce Jean impétueux comme la voix de la consolation annoncée par le livre du prophète Ésaïe ? — ch. 40 :
1 Consolez, consolez mon peuple, Dit votre Dieu.
2 Parlez au cœur de Jérusalem et criez-lui Que son combat est terminé, Qu’elle est graciée de sa faute, Qu’elle a reçu de la main du SEIGNEUR Au double de tous ses péchés.
3 Une voix crie dans le désert : Ouvrez le chemin du SEIGNEUR, Nivelez dans la steppe Une route pour notre Dieu.
4 Que toute vallée soit élevée, Que toute montagne et toute colline soient abaissées ! Que les reliefs se changent en terrain plat Et les escarpements en vallon !

C'est bien ce que prêche Jean en guise de consolation : un appel au repentir ; cela non sans avoir traité au passage ceux qui viennent à lui d' « engeance de vipères » !

Voilà un prophète qui a bien mauvais caractère, peut-on penser ! Après tout c’est bien lui qui prêche ce repentir. C’est lui qui invite les foules à venir confesser leurs péchés en se faisant baptiser, laver, d’urgence, avant le jugement ! C’est lui qui souligne qu’il n’y a pas d’alternative : sans retour sur soi pour un retour vers Dieu, bref sans repentance, il n’est d’avenir que mortifère, que repli individuel, collectif ou communautaire sur un passé dont on ne fait que regretter qu’il soit passé : « nous avons Abraham pour père »… Un passé glorieux ! « Engeance de vipères » réplique Jean.

*

Le judaïsme connaît déjà, avant Jean, une pratique du baptême, et cela jusqu’à aujourd’hui. Il s'agit d'un lavement rituel, symbole de purification. On va pour cela au miqvé (ce que les évangiles appellent des piscines, comme par ex. celle de Siloé). On y va, entre autres, lorsqu’une famille non-juive vient au judaïsme : outre la circoncision des mâles, tous : hommes, femmes et enfants, passent par ce rite qui signifie que leur passage à la religion d’Abraham et de Moïse porte la purification de cette famille, par son exode, comme celui d’Abraham — de la Chaldée, terre de Babylone, vers la promesse — ; ou celui de Moïse et de son peuple — de l'esclavage à la liberté, — exode qui se terminait chaque fois par la traversée du Jourdain — où Jean baptise. Le baptême, le lavement familial, est alors le rappel de cette traversée du Jourdain.

Car le repentir est dans la Bible le mouvement par lequel Dieu fait revenir le peuple. Pour « repentir », ou « repentance », on pourrait aussi dire « retour ». Et historiquement, il s'agit d’abord du retour d'exil. Parmi les textes sur lesquels Jean a pu fonder son baptême, on trouve par exemple Ézéchiel ch. 36, 24-27, annonçant le retour du peuple exilé à Babylone. On y lit que c’est Dieu qui prend l’initiative de faire revenir son peuple d’exil en le sanctifiant par une « aspersion d’eau pure » et une effusion de son Esprit. Il est important de remarquer que la grâce de Dieu précède le retour du peuple. Alors le retour a vraiment lieu.

Le baptême qui accompagne la prédication de Jean le Baptiste relève bien du rite du miqvé, et pour tous. Jean, selon le Nouveau Testament, proclame l’urgence et la nécessité de la repentance, de faire retour — techouva en hébreu —, « changer d’intelligence » selon le terme grec du Nouveau Testament (metanoïa). En français : le repentir, ou la conversion.

En son cœur le baptême de Jean rappelle alors que tous, quelles que soient nos origines ou notre passé, y compris religieux, fût-il authentiquement de l’ascendance d’Abraham, « le père de l’Alliance » — ou de quelque autre grand ancêtre ou peuple au passé glorieux, fût-ce de galériens pour la foi, tous avons besoin de faire retour à Dieu.

Nous avons tous quelque participation à la tortuosité commune — « engeance de vipères » dit Jean. Où il faut remarquer l’humilité des pharisiens qui viennent à Jean. Car il reste quand même de leur geste, se faire laver, que leur baptême marque une véritable humilité, dans la confession de son indignité. Et quand on se confesse indigne, on ne se sent pas si fier que l’on ose poser des exigences. On demande si des fois il serait possible…

Et là Jean prononce la parole de la grâce et de la consolation, et la promesse de l’Esprit qui est octroyé de façon invisible et préalablement même, par celui qui en est porteur, le Messie, Jésus. Cela, donc, non sans avoir au préalable traité d’abord le candidat, pour qu’il ne s’imagine pas être exempt d’une réelle repentance, d’ « engeance de vipères ».

*

Il est toujours temps de produire du fruit de repentance, tout de suite. Pour cela, il faut recourir à la grâce, au don gratuit de Dieu, par la foi, en fonction d'une désespérance de soi-même dans l'exil loin de Dieu. Tout cela est désespérant ? Il n’y a un recours : demander grâce. C’est la demande du baptême. Cela se fonde sur la prise au sérieux de la Loi de Dieu, qui révèle la culpabilité ; et met le doigt ce qu'est cet exil dont Dieu promet la fin dans le Messie.

C'est là la fonction du précurseur Jean le Baptiste sur lequel ce temps de l'Avent nous invite à méditer : la justice sera établie, « les collines abaissées et les vallées comblées » ; c’est-à-dire : les fiers seront humiliés et les humbles seront relevés. La Loi est l'instrument de cette justice : qui la transgresse connaît le jugement dont l'exil est déjà l'expression. Or, tous la transgressent : « engeance de vipères » dit Jean le Baptiste à ces enfants d'Abraham. Dans sa vigueur, ces paroles indélicates soulignent qu'il n'y a ni excuse, ni exception face à cette exigence de prise au sérieux de la Loi, c’est-à-dire de repentir.

On retrouve bien là l’œuvre de Jean relative au repentir et au baptême, ainsi que l'annonce que le prophète fait de l’œuvre du Messie qui « baptisera d'Esprit ». Dieu y précède tout mouvement. Le temps définitif de ce retour d'exil, de cet exode hors du péché est le temps du Messie, le temps du Royaume. C'est ce temps que prépare Jean, et qu'annonce Jésus… temps de paix de réconciliation — « Je vous enverrai Élie, le prophète — annonçait Malachie (4, 5-6) —, avant que le jour du Seigneur arrive, Ce jour grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères à leurs enfants, et le cœur des enfants à leurs pères ». Temps où s'ouvre tout grand la promesse du jour où la vipère joue avec le nourrisson (Ésaïe 11, 1-10).


RP, Poitiers, 2e dimanche de l'Avent, 4/12/22
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dimanche 27 novembre 2022

Temps menaçant




Ésaïe, 1-5 ; Psaume 122 ; Romains 13, 11-14 ; Matthieu 24, 37-44

Matthieu 24, 37-44
37 Tels furent les jours de Noé, tel sera l'avènement du Fils de l'homme ;
38 car de même qu'en ces jours d'avant le déluge, on mangeait et on buvait, l'on se mariait ou l'on donnait en mariage, jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche,
39 et on ne se doutait de rien jusqu'à ce que vînt le déluge, qui les emporta tous. Tel sera aussi l'avènement du Fils de l'homme.
40 Alors deux hommes seront aux champs : l'un est pris, l'autre laissé ;
41 deux femmes en train de moudre à la meule : l'une est prise, l'autre laissée.
42 Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur va venir.
43 Vous le savez : si le maître de maison connaissait l'heure de la nuit à laquelle le voleur va venir, il veillerait et ne laisserait pas percer le mur de sa maison.
44 Voilà pourquoi, vous aussi, tenez-vous prêts, car c'est à l'heure que vous ignorez que le Fils de l'homme va venir.

*

Chaque fois que des lendemains sombres s’annoncent sur le monde, non seulement on ne sait pas le reconnaître, mais on a même tendance à en rajouter dans le déni — dans l'agitation, la distraction et les fêtes, la consommation, etc.

« Comme aux jours de Noé ». La seconde épître de Pierre rappelle que comme un ancien monde a été détruit par l’eau, ce monde-ci est gardé en réserve pour le jugement par le feu. Et « comme aux jours de Noé », on est tenté en tout temps de balayer les signes sombres à l’horizon d’un revers de main.

Je cite la seconde épître de Pierre (ch. 3, v. 3-10) :
3  […] Dans les derniers jours viendront des sceptiques moqueurs marchant au gré de leurs propres désirs
4  qui diront : "Où en est la promesse de son avènement ? Car depuis que les pères sont morts, tout demeure dans le même état qu’au début de la création."
5  En prétendant cela, ils oublient qu’il existait, il y a très longtemps, des cieux et une terre tirant origine de l’eau et gardant cohésion par l’eau, grâce à la Parole de Dieu.
6  Par les mêmes causes, le monde d’alors périt submergé par l’eau.
7  Quant aux cieux et à la terre actuels, la même Parole les tient en réserve pour le feu, les garde pour le jour du jugement
/ i.e. de la crise / et de la perdition des impies.
8  Il y a une chose en tout cas, mes amis, que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour.
9  Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent mais que tous parviennent à la repentance.
10  Le jour du Seigneur viendra comme un voleur, jour où les cieux disparaîtront à grand fracas, où les éléments embrasés se dissoudront et où la terre et ses œuvres seront mises à découvert.

Mais, comme en tous temps, et comme en l'an 70 pour le monde auquel s’adresse d’abord Jésus — qui avertissait : la catastrophe adviendra dans « cette génération » (v. 34) —, quand la menace est prégnante, on préfère ignorer, voire faire taire les prophètes de malheur ; et on continue à se confondre en festivités, sans manquer d'y dire — sans avoir l'air d'y toucher — du mal des absents (Christian Bobin : « Nous nous faisons beaucoup de tort les uns les autres, et puis un jour nous mourons »), et à vaquer à ses affaires, ses petites vengeances, sa consommation et sa surconsommation. « Comme aux jours de Noé ».

Et le déluge les emporte tous (v. 39)…

Tous, ou plus précisément, dans l’avertissement de Jésus quant à la menace imminente, il emporte un monde qui se comporte comme si tout ici-bas était éternel, mais « laisse » (v. 40-41) une issue, portée par celles et ceux qui, conscients que tout cela est provisoire, s’ancrent dans la vigilance, en vue de ce qui seul ne passe pas et qui s’apprête à se manifester dans la présence du Fils de l’Homme. Qu'est-ce que cela veut dire ? On va essayer de le voir.

« Dans ce vide (qui est en même temps le vide de l’actuel relativisme des valeurs) […] qu'est-ce qui peut servir de boussole ? L'anticipation de la menace elle-même ! C'est seulement dans les premières lueurs de son orage qui nous vient du futur, dans l'aurore de son ampleur planétaire et dans la profondeur de ses enjeux humains, que peuvent être découverts les principes éthiques, desquels peuvent se laisser déduire les nouvelles obligations correspondant au pouvoir nouveau. Cela, je l'appelle “heuristique de la peur”. » (Hans Jonas, Le principe responsabilité, 1979, trad. fr. 1990, 1995, Préface [7-9], Champs/Essais, p. 16)

« Notre anxiété fait écho à celle du Voyant [de l'Apocalypse] dont nous sommes plus près que ne le furent nos devanciers, y compris ceux qui écrivirent sur lui, singulièrement l'auteur des Origines du christianisme [Renan], lequel eut l'imprudence d'affirmer : "Nous savons que la fin du monde n'est pas aussi proche que le croyaient les illuminés du premier siècle, et que cette fin ne sera pas une catastrophe subite. Elle aura lieu par le froid dans des milliers de siècles…" L'Évangéliste demi-lettré a vu plus loin que son savant commen­tateur, inféodé aux superstitions modernes. Point faut s'en étonner : à mesure que nous remontons vers la haute antiquité, nous rencontrons des inquiétudes semblables aux nôtres. La philosophie, à ses débuts, eut, mieux que le pressentiment, l'intuition exacte de l'achèvement, de l'expiration du devenir. » (Emil Cioran, Écartèlement, Gallimard, 1979, p. 60-61)

*

La venue du Seigneur est présentée dans le texte d’aujourd’hui comme la surprise de l’incursion d’un voleur dans la nuit. Ou plus loin comme l’attente de l’époux par des jeunes filles d'honneur munies de lampes à huile. Il vient de toute façon au milieu de la nuit de ce monde, de façon surprenante, et il s’agit de rester vigilant, de veiller. « Tenez-vous prêts. »

Quand l’horizon s’assombrit, quand les catastrophes s’annoncent, quand la crise est là, alors risque de s’accentuer une tendance à la fuite en avant, entre distractions et agitation des affaires — la tentation de s’assoupir au lieu de veiller, c’est-à-dire le repli sur soi, qui est l’inverse de la vocation humaine. Cela précisément au moment où il faudrait au contraire lever la tête. Or, puisque les temps sont durs… voilà que s’accentue la tendance à se replier sur soi, et à vouloir vivre encore comme au temps où tout semblait rose. Comme aux jours de Noé… Vaquant aux habitudes dont on voudrait qu’elles perdurent, faisant la noce, des affaires et des fêtes. Et pourtant les jours sont sombres. Jésus vient de parler des signes qui annoncent les temps et les saisons, les lendemains de chaleur, de pluie ou de tempête.

*

Ne savez-vous pas reconnaître les signes des temps, vous qui savez reconnaître les signes de la venue des saisons ? nous demande Jésus, le moment où il faut redoubler d’attention.

Un signe du même ordre est souligné plus loin : l’huile des filles étourdies d'une nuit de noces, qui s'endorment en attendant l'époux. Une huile qui brûle pour entretenir une flamme. Une huile que l’on ne peut garder à la place d’autrui, et dont il n’est plus temps d’en acheter. Image donnée par Jésus appelant à la vigilance dans le désir de vérité, toujours susceptible d’être vacillant, cette vigilance toujours de mise, qui ne peut être que fruit de l’Esprit dont l’huile est le symbole, et qui sourd au cœur de nos êtres…

Veiller — car c'est quand tout est apparemment bouché que l'Esprit ouvre de toutes nouvelles possibilités. Mais pour les voir, il s'agit de rester ouvert et attentif : c'est là savoir veiller pour saisir le renouveau qui s'annonce quand tout semble irrémédiable. Ainsi que « le Fils de l'Homme viendra à l'heure que vous ignorez ».

Et de quelle façon doit-on exercer notre vigilance ? Si on lit la suite du passage, on peut voir que c’est déjà en étant attentifs à ceux que Dieu place sur notre chemin — une ouverture solidaire donc (v, 45-46) : « Quel est donc le serviteur fidèle et prudent, que son maître a établi sur ses gens, pour leur donner la nourriture au temps convenable ? Heureux ce serviteur, que son maître, à son arrivée, trouvera faisant ainsi ! » dit Jésus — c'est juste après son avertissement sur les jours de Noé. Redoubler d’attention : être attentif, et attentionné. « Suis-je le gardien de mon frère ? » avait demandé Caïn, meurtrier d’Abel. La réponse est donnée par Jésus : la vigilance ici est précisément être attentif à son frère, l’inverse du repli sur soi favorisé par les temps sombres — et qui semble caractériser les jours actuels, au prétexte juste et raisonnable que « c'est la crise ». Mais précisément, dit Jésus, c'est là au contraire qu'il s'agit de veiller — pour voir s'ouvrir de tout nouveaux possibles !

Heureux celui ou celle qui s’attache à ce service fidèle — et avisé… — v. 46 : « Heureux ce serviteur que son maître en arrivant trouvera faisant ainsi ! ».

Il ne s’agit donc pas, parlant de vigilance, de rester les yeux levés vers le ciel et replié quand même sur soi, mais ancrés en Jésus, de se tourner vers le monde pour l’enrichir des talents (toujours un des passages qui suit notre texte : la parabole des talents) que nous a confiés le Seigneur qui s’est absenté et dont on attend la venue…

Voilà ce à quoi nous sommes appelés : veiller — rester ouverts à de nouveaux possibles et attentifs aux plus petits — et poser ainsi les pierres du Royaume. Tenez-vous prêts, et concrètement plutôt que de continuer à faire courir le monde à sa perte, poser déjà des actes selon la loi du Royaume : se mettre à l'écoute de la parole de Jésus « ne voulant pas que quelques-uns périssent mais que tous parviennent à la repentance » (2 Pierre 3, 9) : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jean 13, 34) — seule arme pour que l’humanité puisse traverser le déluge qui menace sans s’entre-déchirer.


RP, Poitiers, 1er dimanche de l'Avent, 27/11/22
Avec l'aumônerie de prison
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dimanche 20 novembre 2022

Avant la fondation du monde




2 Samuel 5, 1-3 ; Psaume 122 ; Col 1, 12-20 ; Luc 23, 35-43

Colossiens 1, 12-20
12 Rendez grâce au Père qui vous a rendus capables d’avoir part à l’héritage des saints dans la lumière.
13 Il nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et nous a transférés dans le royaume du Fils de son amour ;
14 en lui nous sommes délivrés, nos péchés sont pardonnés.
15 Il est l’image du Dieu invisible, Premier-né de toute création,
16 car en lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles comme les invisibles, Trônes et Souverainetés, Autorités et Pouvoirs. Tout est créé par lui et pour lui,
17 et il est, lui, par devant tout ; tout est maintenu en lui,
18 et il est, lui, la tête du corps, qui est l’Eglise.
Il est le commencement, Premier-né d’entre les morts, afin de tenir en tout, lui, le premier rang.
19 Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude
20 et de tout réconcilier par lui et pour lui, et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix.

*

Jean 9, 1-3, « En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui posèrent cette question : "Rabbi, qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ?" Jésus répondit : "Ni lui, ni ses parents. Mais c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ! » En-deçà de la réponse de Jésus, la question, la supposition des disciples. Ç'aurait pu être lui qui aurait péché. Alors quand, puisqu'il n'était pas né ? Vous connaissez la légende par laquelle la tradition mystique juive explique le petit sillon que nous avons sous le nez… L'enfant connaît, avant de naître, tous les mystères cachés. À la naissance, un ange lui ferme la bouche pour qu'il oublie tout ce qu'il sait. Le petit sillon qu'on a sous le nez est la marque du doigt de l'ange. Gardant cela en tête (nous y reviendrons), venons-en à notre texte de l'Épître aux Colossiens.

*

Le Christ, le Ressuscité — « premier né d'entre les morts » (Col 1, 18) — est reçu dans l'Épître aux Colossiens comme préexistant, c'est-à-dire comme existant avant ce temps, avant la Création du monde — « tout a été créé par lui, dans les cieux et sur la terre, les choses visibles et les choses invisibles » (Col 1, 16).

L’Évangile selon Jean s'ouvre avec la Parole créatrice en vis-à-vis de Dieu — parallèle à « l’image de Dieu » de l’Épître aux Colossiens (v. 1). Le grec du Prologue de Jean reprend les mots de la Bible des LXX dans la Genèse : en arkhe — au commencement —, pour parler de la précédence de la Parole de Dieu par rapport au temps : « Dieu dit : que la lumière soit », — « la Parole était Dieu ». Le symbole de Nicée-Constantinople rendra cette affirmation par « de même essence » que le Père.

Jean 1
1 Au commencement était la Parole ; la Parole était auprès de Dieu ; la Parole était Dieu.
2 Elle était au commencement auprès de Dieu.
3 Tout est venu à l'existence par elle, et rien n'est venu à l'existence sans elle.
4 En elle était vie, et la vie était la lumière des humains. […]
9 La Parole était la vraie lumière, celle qui éclaire tout humain ; elle venait dans le monde. […]
14 La Parole est devenue chair ; elle a fait sa demeure parmi nous, et nous avons vu sa gloire, une gloire de Fils unique issu du Père ; elle était pleine de grâce et de vérité.


Selon le même Évangile de Jean, Jésus affirme sa propre éternité préexistante : « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, je suis. » (Jean 8, 58)

Le « devenir chair » (Jn 1, 14) de cette parole rejoint la préexistence du Ressuscité de l'Épître aux Colossiens, le Ressuscité étant celui qui a pris chair dans le temps. Cela renvoie à l'idée de préexistence telle qu'elle est connue par ailleurs à l'époque du Nouveau Testament, à laquelle fait allusion le texte de Jean 9 sur l'aveugle-né, allusion à une préexistence relevant d'un enracinement de la créature dans la pensée de Dieu avant qu'elle ne soit produite dans notre temps. C'est ainsi que la parole éternelle et incréée, image éternelle de Dieu créatrice de toutes choses, est déjà manifestée avant le temps comme « premier-né de toute création » (Col 1, 15) : cela est dévoilé dans la résurrection, qui parle donc aussi, outre sa préexistence éternelle, comme Dieu auprès de Dieu, d'une préexistence du Christ comme appelé à devenir chair, comme créature humaine donc.

Ce monde préexistant où il est question de Fils de l'Homme qui est dans les cieux — auquel le Christ est identifié dans le Nouveau Testament — apparaît dans la Bible hébraïque, notamment, mais pas uniquement, au livre de Daniel (cf. aussi Ézéchiel). (Cf. Daniel Boyarin, Le Christ juif, éd. du Cerf, 2013.)

Daniel 10
5 Levant les yeux, je vis un homme vêtu de lin avec une ceinture d'or d'Ouphaz autour des reins.
6 Son corps était comme de chrysolithe, son visage comme l'aspect de l'éclair, ses yeux comme un feu flamboyant, ses bras et ses jambes comme l'éclat du bronze poli, et sa voix comme un tumulte. […]
16 […] quelqu’un qui avait l’apparence des fils de l’homme toucha mes lèvres. J’ouvris la bouche, je parlai, et je dis à celui qui se tenait devant moi : Mon seigneur, la vision m’a rempli d’effroi, et j’ai perdu toute vigueur.

Apparaît bien, ici, un monde préexistant… un monde angélique dont participe l'humain et notamment cette figure du Fils de l'Homme auquel le Christ est identifié dans le Nouveau Testament. L’Apocalypse suggère cette préexistence jusqu'en toute le vécu de Jésus dans le temps, envisageant l'éternité de l'événement de la croix : l’apparition du Ressuscité à Thomas (Jean 20), nous en montre les plaies. Selon une lecture possible du texte, « l'agneau de Dieu » est « immolé depuis la fondation du monde ».

(Apocalypse 13, 8 : Tous les habitants de la terre, ceux dont le nom n'a pas été inscrit sur le livre de la vie de l'agneau immolé depuis la fondation du monde, se prosterneront devant [la bête].)
Un courant important du christianisme de l'Antiquité — avec notamment le théologien Origène (IIe-IIIe s.) — , rejoignant une idée juive et grecque, considère que tous les êtres humains participent de cette préexistence comme créatures. Cette théologie trouve des enracinements possibles dans le Nouveau Testament.

Romains 8
29 Ceux qu'il a connus d'avance, il les a aussi destinés d'avance à être configurés à l'image de son Fils, pour qu'il soit le premier-né d'une multitude de frères.
30 Et ceux qu'il a destinés d'avance, il les a aussi appelés ; ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés ; et ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés.

Éphésiens 1
4 Avant la création du monde, Dieu nous a choisis dans le Christ pour que nous soyons saints et sans défaut devant ses yeux. Dieu nous aime
5 et, depuis toujours, il a voulu que nous devenions ses fils par Jésus-Christ. Il a voulu cela dans sa bonté.

Ici, le Christ préexistant auquel nous sommes assimilés par la foi nous fait accéder au statut de créatures préexistant à la Création du monde dans la pensée de Dieu, mais avec cette caractéristique, que toutes les autres créatures sont fondées en lui, en lui manifesté comme le Ressuscité.

Une citation de la rabbin Delphine Horvilleur, (Comment les rabbins font les enfants : Sexe, transmission et identité dans le judaïsme, Grasset, 2015) : « Françoise Dolto avait l'habitude de dire aux enfants qui se plaignaient de leurs parents : "Tu n'avais qu'à pas choisir de naître là." » La rabbin Horvilleur commente : « Elle cherchait sans doute ainsi à sortir l'enfant d'un fatalisme héréditaire pour lui faire reprendre la main sur son histoire, et le convaincre qu'il n'était pas aussi impuissant qu'il le croyait. La mystique juive est à sa manière un peu "doltienne". Elle suggère en tout cas que chaque être choisit avant de venir au monde les parents qui lui donneront naissance […]. Nos parents répondraient ainsi aux besoins de notre âme. L'idée est séduisante quand elle responsabilise la personne et lui permet de ne plus placer papa-maman sur le banc des accusés permanents et exclusifs de ses échecs. »

Selon cette même tradition juive — j'emprunte les mots à Cioran (De l'inconvénient d'être né) — « Dieu créa les âmes dès le commencement, et elles étaient toutes devant lui sous la forme qu'elles allaient prendre plus tard en s'incarnant. Chacune d'elle, quand son temps est venu, reçoit l'ordre d'aller rejoindre le corps qui lui est destiné mais chacune, en pure perte, implore son Créateur de lui épargner cet esclavage et cette souillure. »

Deux façons imagées de dire un similaire sentiment d'exil d'être au monde, que dit aussi l'explication du petit sillon sous le nez, un sentiment de perte, lié à la douleur d'être au monde, ce monde pourtant si beau malgré ses douleurs, douleurs pourtant incontestables, allant jusqu'à l'atroce. Il ne faut pas en tirer la conclusion dévoyée que nous serions physiquement tels ou tels avant de naître, ou que nous serions par ex. sexués avant de venir au monde et que certains seraient tombés dans le mauvais corps, par ex. C'est où il ne faut pas aller. L'idée de préexistence est une façon classique de dire notre sentiment de n'être pas de ce monde.

Aussi, que nous dit l'Épître aux Colossiens ? Que le Christ, par qui et pour qui tout a été fait, est venu nous rejoindre jusqu'au plus intense de nos détresses et de nos douleurs pour racheter nos vies, pour transformer nos exils en sa mission, car pour lui la venue en ce monde est une mission pour nous les humains et pour notre salut, librement acceptée lui qui, « existant en forme de Dieu, n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu,‭ ‭mais s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ;‭ ‭et ayant paru comme un simple homme, il s’est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix.‭ » (Philippiens 2, 6-8)

Évangile de ce jour, Luc 23, 35-43
35 Le peuple restait là à regarder ; les chefs, eux, ricanaient ; ils disaient : « Il en a sauvé d’autres. Qu’il se sauve lui-même s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! »
36 Les soldats aussi se moquèrent de lui : s’approchant pour lui présenter du vinaigre, ils dirent :
37 « Si tu es le roi des Judéens, sauve-toi toi-même. »
38 Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : « C’est le roi des Judéens. »
39 L’un des malfaiteurs crucifiés l’insultait : « N’es-tu pas le Messie ? Sauve-toi toi-même et nous aussi ! »
40 Mais l’autre le reprit en disant : « Tu n’as même pas la crainte de Dieu, toi qui subis la même peine !
41 Pour nous, c’est juste : nous recevons ce que nos actes ont mérité ; mais lui n’a rien fait de mal. »
42 Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras comme roi. »
43 Jésus lui répondit : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis. »

‭C’est pourquoi, poursuit l'Épître aux Philippiens (ch. 2, 9-11), « Dieu l’a souverainement élevé, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom,‭ ‭afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre,‭ ‭et que toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père.‭ »

En effet le Ressuscité est le commencement, Premier-né d’entre les morts, afin de tenir en tout le premier rang. Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui, et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix. (Col 1, 18-21)


RP, Poitiers, 20.11.2022
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dimanche 6 novembre 2022

Passés au-delà de la mort, enfants de la résurrection




Daniel 3, 1-30 ; Psaume 17 ; 2 Thessaloniciens 2, 16 - 3:5 ; Luc 20, 27-38

Luc 20, 27-38
27 Alors s'approchèrent quelques Sadducéens. Les Sadducéens contestent qu'il y ait une résurrection. Ils lui posèrent cette question :
28 « Maître, Moïse a écrit pour nous : "Si un homme a un frère marié qui meurt sans enfants, qu'il épouse la veuve et donne une descendance à son frère".
29 Or il y avait sept frères. Le premier prit femme et mourut sans enfant.
30 Le second,
31 puis le troisième épousèrent la femme, et ainsi tous les sept : ils moururent sans laisser d'enfant.
32 Finalement la femme mourut aussi.
33 Eh bien ! cette femme, à la résurrection, duquel d'entre eux sera-t-elle la femme, puisque les sept l'ont eue pour femme ? »
34 Jésus leur dit : « Ceux qui appartiennent à ce monde-ci prennent femme ou mari.
35 Mais ceux qui ont été jugés dignes d'avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent ni femme ni mari.
36 C'est qu'ils ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges : ils sont fils de Dieu puisqu'ils sont fils de la résurrection.
37 Et que les morts doivent ressusciter, Moïse lui-même l'a indiqué dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob.
38 Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants, car tous sont vivants pour lui. »

*

Nous voilà au cœur de la controverse qui occupe le judaïsme du tournant de notre ère sur la question de la résurrection. La controverse porte sur la lecture de la Torah, les cinq premiers livres de la Bible.

Quant à la vision des pharisiens, qui est aussi celle de Jésus et des chrétiens, ce texte va nous donner l'occasion de la voir d'un peu plus près. L'opinion sadducéenne, elle, est plus difficile à déceler — pour une raison simple : nous n'avons pas de textes sadducéens qui pourraient nous l'expliquer. Nous ne la connaissons que par des textes non-sadducéens, et notamment par le Nouveau Testament, outre les textes talmudiques. On peut tout au plus essayer de percevoir au mieux ce qu’il en est — entre autres à partir de notre texte, à travers la question posée à Jésus par ses interlocuteurs : les sadducéens n'admettent pas la résurrection.

À côté de son Évangile, ce même Luc qui nous rapporte l'événement, nous donne quelques détails supplémentaires dans son livre des Actes, en précisant (ch. 23, v. 8) que les sadducéens n'admettent pas non plus « les anges et les esprits ».

*

Dans leur question à Jésus, les sadducéens argumentent à partir d’une disposition de la loi de Moïse, appelée précepte du lévirat (Dt 25, 5-6 ; Gn 38, 8). Il s'agit d'une prescription de la Torah selon laquelle un frère devait prendre en charge la veuve de son frère décédé, ce à tous les points de vue, y compris, si nécessaire, pourvoir ce frère d'une descendance.

Cela suppose donc, le cas échéant, le devoir d'épouser la veuve, devoir rendu possible même pour un homme déjà marié par la possibilité de la polygamie. Mais cette pratique ne concernait pas les femmes.

C'est pourquoi les sadducéens soulèvent, non sans humour, un problème qui ne pouvait que jeter le trouble dans le jardin des partisans d'une certaine conception, un peu matérialiste, de la résurrection ; conception matérialiste dont Jésus montre ici qu'il ne la fait pas sienne. Si les sadducéens disent qu'il n'y a pas d'anges (Ac 23, 8), Jésus leur affirme que les ressuscités sont semblables aux anges ! L'argumentation est en apparence étrange face à des sadducéens censés dire qu'il n'y en a pas.

Ils n'admettent pas la résurrection ? ils font de l’ironie avec leur histoire de polyandrie — sur ce sujet, la résurrection, dont ils disent qu'il n'y en pas ?… et voilà que Jésus les renvoie aux anges dont ils n’admettent pas l’existence non plus !…

*

Jésus reprend à son compte l’argument dont on sait qu’il était celui des pharisiens — on le retrouve dans le Talmud —, à savoir qu'il s'agit de lire la résurrection dans la Torah. Tout repose sur la réalité efficace de la Parole de Dieu, la force créatrice de sa Parole, qui « ne retourne pas à lui sans effet ». Dans le propos de Jésus, la Torah est reçue comme Parole de Dieu. Dieu y nomme les patriarches. Ainsi lorsqu’il nomme Abraham, Isaac et Jacob, qui plus est en les liant à sa présence, il les situe dans sa propre éternité ; sa Parole éternelle sur eux les place au-dessus de leur quotidien, elle les place d’emblée dans l’éternité de Dieu : Dieu est éternel, en les nommant, ils les a donc nommés dans l’éternité, ils sont donc eux aussi dans l’éternité.

Mais ils sont morts, me direz-vous ! Eh bien justement : s'ils sont morts alors qu’en les nommant la Parole de Dieu les rend éternels, il faut bien qu’ils ressuscitent ! Et étant éternels, ils sont donc vivants, comme leur Dieu, qui n’est pas le Dieu des morts. Dans la perspective pharisienne, qui ici est donc aussi celle de Jésus, l'ironie des sadducéens n’a pas grand sens : cette histoire de polyandrie tape à côté de la plaque.

Dans la perspective pharisienne, et chrétienne, notre vie éternelle est fonction de la Parole par laquelle Dieu nous nomme, du regard qu'il porte sur nous, et qui nous arrache aux méandres d'un quotidien grisâtre.

C'est pourquoi « ceux qui ont part au monde à venir... ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges ». Et ce dès aujourd'hui : car le texte de Luc, rendu souvent au futur en français, est au présent. « Les fils de la résurrection sont semblables aux anges, ne se marient pas, et ne peuvent pas mourir ». Étrange encore, pourra-t-on dire : faut-il en conclure que le célibat est la condition de la résurrection ? Voire que ceux qui s’y plient ne mourront pas ?

La réponse est sans doute celle qu'on retrouve chez Paul lorsqu’il dit : que ceux qui se marient soient comme s’ils ne l’étaient pas, ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas — il s’agit entre autres des pleurs du deuil, de la mort. Voilà ce qu'il en est de la vie chrétienne. Elle situe ceux qui sont en Christ au-delà des réalités de la reproduction, à laquelle pour la plupart, ils ont pourtant part, au-delà de la douleur de la mort, au-delà des réjouissances et des biens, au-delà d’un monde qui passe (cf. 1 Co 7, 29-31). Parce que la vie de résurrection a pris place dès aujourd’hui, ils entrent dès aujourd’hui dans la vie de l’éternité.

C’est là une consolation d’autant plus considérable que nos soucis sont nombreux. Une part de nous-mêmes, le cœur de nos êtres en fait, est appelée à s’en détacher, ce qui ne les élimine pas, bien sûr, mais qui permet de savoir que l’on ne se confond pas avec ses soucis, ses chagrins, ses douleurs.

Notre vraie réalité est cachée en Dieu, sa promesse est toujours là, un nouveau départ est toujours possible, et dût-il ne pas arriver, notre vie devant Dieu garde toute sa valeur, cachée aux yeux du monde, mais infinie, éternelle, indestructible.

*

En cela Jésus, donne aussi une réponse à ce qui derrière leur refus de la lecture pharisienne de la Torah, pouvait troubler dans le concret les sadducéens : la doctrine de la résurrection n'est nullement une négation de la vie de ce bas monde au profit d'un monde en venir qui n'en serait que la prolongation et le substitut, voire facilement un prétexte à ne pas vivre pleinement ici-bas.

On se trompe sans doute peu en admettant que les sadducéens pouvaient être proches du message de l'Ecclésiaste et de son appel à vivre dans la joie les jours de vanité de ce bref séjour terrestre. Et de voir dans la doctrine de la résurrection un dangereux obstacle à ce message.

C'est ce sur quoi Jésus les détrompe : les fils de la résurrection ne se marient pas (au présent). Sachant par ailleurs que Jésus n'interdit pas le mariage, on découvre que l'on est ici fort proche du message de l'Ecclésiaste, précisément, en ce qui concerne la vie en ce monde, et donc proche du message des sadducéens qui peuvent alors trouver dans la réponse de Jésus de quoi se satisfaire : d’où sans doute, le fameux propos final : « maître, tu as bien parlé » (v. 39), qui laisse les interlocuteurs de Jésus sans plus de questions. C'est l'Apôtre Paul, dans le passage de 1 Corinthiens que nous avons considéré, qui nous fournit cette lumière. Vivant dans la réalité de la résurrection où nous sommes dégagés des lourdeurs du quotidien, il s’agit de vivre ce quotidien comme y étant étrangers : « accomplis dans la certitude que cela est passager, ce qui ne se fait pas dans le séjour des morts ». Car la résurrection n'est pas un retour de notre vie passagère, mais un passage dans une ouverture qui en nous dégage, dès aujourd'hui, nous dégageant aussi de ce qui n'est plus .

Loin d'être un prétexte à ne pas vivre, la perspective de la résurrection nous délivre des filets de la mort : « Nous vivons plus souvent avec nos spectres qu'avec les vivants qui nous entourent », constate l'écrivain Maurice Maeterlinck (L'autre monde ou le cadran stellaire). Une des raisons pour lesquelles la Bible interdit la nécromancie, l’évocation des morts : c'est avec les vivants qu'il faut vivre ! Dès aujourd'hui : car Dieu est le Dieu des vivants, dans la promesse de leur résurrection.

C'est en fonction de ce qu'elle est appelée à devenir cigale, que la lourde larve sombre doit vivre avec légèreté, avec dégagement, et donc pleinement, un quotidien qui ne se rattrape pas au futur, mais se rachète au présent de la vie éternelle.


R.P., Châtellerault, 6/11/22
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dimanche 30 octobre 2022

Zachée, fils d'Abraham




Ésaïe 45, 22-24 ; Psaume 145 ; 2 Thessaloniciens 1, 11 à 2, 2 ; Luc 19, 1-10

Luc 19, 1-10
1 Entré dans Jéricho, Jésus traversait la ville.
2 Survint un homme appelé Zachée ; c’était un chef des collecteurs d’impôts et il était riche.
3 Il cherchait à voir qui était Jésus, et il ne pouvait y parvenir à cause de la foule, parce qu’il était de petite taille.
4 Il courut en avant et monta sur un sycomore afin de voir Jésus qui allait passer par là.
5 Quand Jésus arriva à cet endroit, levant les yeux, il lui dit : "Zachée, descends vite : il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison."
6 Vite Zachée descendit et l’accueillit tout joyeux.
7 Voyant cela, tous murmuraient ; ils disaient : "C’est chez un pécheur qu’il est allé loger."
8 Mais Zachée, s’avançant, dit au Seigneur : "Eh bien ! Seigneur, je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens et, si j’ai fait tort à quelqu’un, je lui rends le quadruple."
9 Alors Jésus dit à son propos : "Aujourd’hui, le salut est venu pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham.
10 En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu."

*

Qui est donc ce Zachée ? C’est un homme en vue, une sorte de célébrité locale à Jéricho. Une célébrité de petite ville, qu’il y a acquise à force de coups à sa façon et autres démarches pas très reluisantes — pour être au poste qui est le sien ! Un de ces personnages en quête d’aisance — il faut bien vivre —, et puis d’un peu d’honneurs aussi, de standing et de choses qu’on honore, quitte à aller quérir tout cela chez les Romains… tant qu’ils sont au pouvoir.

En vue à Jéricho, Zachée l’est sans aucun doute, mais il est mal vu — et donc rejeté : un homme seul… Puisqu’il est le chef de ces fameux publicains, arrogants collecteurs d'impôts, au service de Rome. Son métier ? Au regard de ses compatriotes judéens : racket professionnel dans la collaboration avec l’ennemi, puisque les percepteurs collaborateurs des Romains se servaient sur la bête. S’il est rejeté, c’est légitimement, peut-on dire.

Voilà autant d’éléments qui peuvent expliquer pourquoi il veut voir Jésus qui passe… Rien d’autre, dirait-il peut-être, que voir une nouvelle célébrité : il en est une lui-même ! D’habitude, il est sans doute dans le comité d’accueil des représentants du pouvoir romain. Voir une nouvelle célébrité… Et qui sait, en arrière-pensée, puisque ce genre de personnage, Zachée, est à courte vue, il est sans doute prêt à tourner sa veste pour un poste…

Car Jésus, oui, commence aussi à avoir une certaine célébrité : celle d’être peut-être le nouveau pouvoir, celui qui remplacera les Romains. Dans Jéricho, la foule presse Jésus. Ne perdons pas de vue qu'on est à la veille de son entrée triomphale à Jérusalem. Ce Jésus a commencé à faire parler de lui. Il est peut-être temps pour Zachée de se ménager des entrées — et pourquoi pas, une future nouvelle tâche de percepteur, si des fois ce Jésus prenait le pouvoir ! D'où la curiosité, qui fait que ce petit homme se rend visible en montant sur un arbre, tout en s’y cachant. Un homme tiraillé, sans doute, que ce chercheur d’honneurs qui se cache à moitié.

Car d’un autre côté, ce Zachée chercheur d’avantages et de prestige de petite ville, ce Zachée, qui est petit, préfère sans doute aussi ne pas trop se faire remarquer, ni par une foule qui lui est hostile et qui aujourd’hui bafoue ainsi son arrogance dans sa petitesse, ni même par Jésus qu’elle acclame. Il monte donc sur ce sycomore, ce qui ne l'empêche pas de se faire remarquer, notamment par Jésus — qui va le prendre à son propre désir d’être honoré, en le faisant sortir de cet observatoire qui le cache et l’exhibe à la fois.

Jésus a vraisemblablement déjà eu l'occasion de le voir aux portes de la ville, et d'en entendre beaucoup de mal. D'où sans doute, dans son geste, se faire inviter par cet homme, une part de provocation, un certain sens du scandale : Jésus sait que son attitude ne passera pas inaperçue, fera jaser. Et puisque la grâce est scandale, c'est d'un geste de grâce que Jésus va faire un sujet de commérage.

*

Avant d'apparaître comme grâce, le geste de Jésus fait sans doute plutôt figure d'aubaine aux yeux de ses fervents zélateurs. D'aubaine choquante : tous murmurent : « il va loger chez un pécheur ! » Et quel pécheur ! Mais voilà que le plus choqué de tous, c'est Zachée lui-même. Il pouvait s'attendre à tout — s'il s'attendait à quelque chose, sait-on jamais : « mes qualités de financiers pourraient être récupérées discrètement par le nouveau pouvoir » — il pouvait s'attendre à tout, mais pas à ça, pas de cette manière !

Zachée a quand même l’allure type du mauvais riche dont Jésus vient de lancer une de ces séries de portraits à même de décourager n’importe quel prédicateur, n’importe quel témoin de ses paroles, tant ses critiques des riches sont violentes ! Surtout si ce prédicateur ou témoin de ses paroles est soucieux des finances de la communauté ou simplement soucieux de ne pas décourager ses auditeurs non-SDF. Mais Jésus, moins embarrassé apparemment par tous ces problèmes, a porté ces critiques violentes, et sans pincettes, contre ces façons dont Zachée donne un exemple criant !

La fidélité à sa parole a sans doute contraint ses disciples à les dire à leur tour, ces critiques violentes… Que le vent a portées jusqu’aux oreilles du chef des publicains de Jéricho, qui, donc, se cache dans son sycomore. Et voilà, point culminant de la série « critique des riches », son cas à lui, le cas Zachée ! Et le cas de Zachée, lui, est caricatural : une richesse mal acquise, telle celle de l’intendant infidèle décrit quelques pages avant, acquise à coups de courbettes devant les Romains ; et tout ça pour un bonheur égoïste, comme le riche méprisant Lazare.

Oui, décidément Zachée est un petit homme, et pas que par la taille ; et s’il s’est mis au loin, sur son arbre, c’est aussi sans doute parce qu’il redoute Jésus, qu’il redoute qu’il ne le rejette, dans les ténèbres à grincements de dents de ses paraboles.

Et voilà que c’est par lui, qui sait se reconnaître — comment ne le ferait-il pas, c’est si explicite — dans les portraits des paraboles de Jésus ; c’est par lui, sur lui, précisément que va éclater la parole de la grâce !

Parmi tous les habitants de Jéricho dont sans doute aucun n'aurait accueilli Jésus autrement qu'avec joie et empressement — il n'avait que l'embarras du choix, — il se fait recevoir par un pécheur. Et pas par n'importe quel pécheur, pas le pécheur du coin, anonyme ; non, il s'agit bien du pécheur connu, public, le pécheur en chef.

Il n'y a pas plus d'ambiguïté sur ce point de la part de Jésus que lorsqu'il fraye avec les prostituées. Aucun doute sur leur moralité.

Et, comble de l’incongruité, ici il ne s'agit pas du chef de n'importe quelle sorte de pécheurs, mais du chef des collecteurs d'impôts, se coltinant des tâches de Romains — courbettes comprises —, ce à quoi il doit son arrogante richesse.

Or celui qui l'interpelle, Jésus, représente à peu près l'inverse : le chef d'un groupe messianique, avec vocation de libérer Israël de toutes ses oppressions, Romains compris — une libération qu'il est peut-être à la veille de mener à bien — du moins est-il perçu comme cela. Et au cœur d'un bain de foule, au milieu de ses partisans enthousiastes qui encadrent son proche triomphe, le voilà qui se fait inviter, par qui ?… par Zachée !

Ce qui se passe alors dans la tête du publicain restera difficile à percer. On comprend en tout cas qu'il n'en revienne pas. Mais on peut imaginer aussi des sentiments mêlés, une sorte de triomphe mesquin, empreint de ressentiment, sur une foule qui le méprise.

Il y aurait là de quoi nourrir les murmures qu'entraîne l'attitude de Jésus. Un personnage comme Zachée semblerait bien digne d'un procès d'intention : que va-t-il faire des largesses de Jésus ? Ne vont-elles pas l'encourager dans sa mesquinerie qui, en plus, fonde son arrogance à l’égard des miséreux ?

Eh bien ! Jésus passe outre : la grâce est gratuite — pas à bon marché, on va le voir, mais gratuite, — totalement gratuite : la grâce n'attend pas de bonne attitude, ni de bonne moralité, le choix de Zachée en fait foi ; elle n'attend pas non plus de bonne disposition intérieure.

C’est la grâce qui justifie, tout simplement. Justification par la grâce, par la foi seule. On a vu avec la parabole des deux hommes priant au temple que la justification est déclarative.

C'est toute la leçon qu'a retrouvée la Réforme. Être justifié ne signifie pas être rendu juste, mais être déclaré juste. La Réforme parlait ainsi de justification « forensique », « étrangère », « extérieure », de ce mot, « forensique », qui a donné en français « forain », c'est-à-dire, extérieur, étranger, quelqu'un qui est d'ailleurs.

De même, la justification selon la Bible, expliquaient les Réformateurs, nous est étrangère, elle nous vient d'ailleurs. Nous ne sommes pas justes en nous-mêmes. Dieu nous déclare juste, par la grâce, c'est-à-dire gratuitement.

Cette justice qui n'est pas nôtre, qui est celle du Christ seul, est donnée gratuitement à notre seule foi. Nous sommes déclarés justes par la grâce de Dieu et nous recevons cela, cette grâce gratuite, par notre seule foi.

*

Jésus ne pose aucune condition, ne requiert rien de Zachée suite à quoi il daignerait s'asseoir à sa table. Il accepte Zachée, dans le signe de ce qu'il lui offre, son hospitalité, tel qu'il est, Zachée le pécheur le plus en vue de Jéricho.

Et Zachée perçoit la grâce, il se sait accepté et il accepte d'être accepté. Il est une part de lui-même qui sait entendre ce qu'il découvre probablement pour la première fois. Lui dont les bonnes consciences religieuses n'ont sans doute pas manqué de l'inviter à se repentir en des termes comme : « si tu changes de vie, Dieu saura te faire grâce… » Parole sympathique certes, mais façon subtile de prêcher le salut par les œuvres : « à condition que… »

Et voilà que Jésus ne pose aucune condition : « Je veux demeurer dans ta maison ». Zachée a entendu sa voix : « si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai et je souperai avec lui et lui avec moi ».

Le changement de comportement de Zachée, son repentir, ne précède pas la grâce, mais en est un fruit et comme le signe ; le signe d'une libération et en aucun cas une condition. Zachée se voit libéré d'un poids — disons de sa peur qui le mène par tel ou tel « on ne sait jamais » à accumuler, et à frayer avec l'ennemi romain. Sous le regard de la grâce, le péché, qui est un malheur, un pesant esclavage, lui apparaît comme tel, comme chaîne.

Le péché contre son devoir est ce qui le coupe de ses prochains et l'enferme dans son arrogante solitude. Devoir, car il ne fait que se rendre aux préceptes de la Loi — restitution au quadruple des biens volés :

Exode 22, 1 :
Lorsqu’un homme volera un bœuf ou un agneau, s’il l’égorge ou le vend, il restituera cinq bœufs pour le bœuf et quatre (pièces de) petit bétail pour l’agneau.

2 Samuel 12 :
1 L’Éternel envoya Nathan vers David. Nathan vint à lui et lui dit : Il y avait dans une même ville deux hommes, l’un riche et l’autre pauvre.
2 Le riche avait du petit et du gros bétail en très grande quantité.
3 Le pauvre n’avait rien du tout sinon une petite brebis, qu’il avait achetée ; il la nourrissait, et elle grandissait chez lui avec ses fils ; elle mangeait de son pain, buvait dans sa coupe, dormait sur son sein. Elle était pour lui comme une fille.
4 Un voyageur arriva chez l’homme riche ; et le riche ménagea son petit ou son gros bétail, pour préparer (un repas) au voyageur arrivé chez lui : il prit la brebis du pauvre et l’apprêta pour l’homme arrivé chez lui.
5 La colère de David s’enflamma violemment contre cet homme, et il dit à Nathan : L’Éternel est vivant ! l’homme qui a fait cela mérite la mort,
6 et il rendra au quadruple la brebis, pour avoir commis cette action et pour avoir agi sans ménagements.


Bref, Zachée en vient enfin à la pratique de la mitsva — le commandement — de la tsedaka — c'est-à-dire le précepte de la justice — puisque c'est le nom hébreu pour ce que l'on a rendu par "aumône".

Dans la perspective hébraïque et biblique celui qui a des biens en a été doté par Dieu pour un ministère à l'égard d'autrui — il est intendant de Dieu à ce propos ; ce qui fait que l'aumône est perçue comme juste restitution. Zachée ne manque pas d'en venir à ce qui est l'enseignement de la Loi, qu'il connaît malgré tout. Collaborateur des Romains, il n'en est pas moins Judéen, fils d'Abraham. Et aujourd'hui le regard de la grâce que lui a porté Jésus l'a libéré, l'a sauvé. Jésus est venu chercher et sauver les enfants d'Abraham.

Hébreux 2, 16 « ce n’est pas à des anges qu’il vient en aide, mais c’est à la descendance d’Abraham. » Paul, en Galates 3, 7, précisera : « ceux qui ont la foi sont enfants d’Abraham. ». Cela nous concerne toutes et tous : Jésus est venu chercher et sauver ce qui était perdu.

Cela coûte tout à Zachée : il perd ce qu'il voulait sauver à force d'entourloupes, il perd tout parce que le regard de Jésus lui a fait saisir qu'il ne saurait rien sauver d'une manne qui pourrit. Cette perte du passager est signe qu’il a reçu ce qui ne passe pas.


RP, Poitiers, fête de la Réformation, 30.10.22
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dimanche 23 octobre 2022

Deux hommes montèrent au temple pour prier...




Deutéronome 10, 12 – 11, 1 ; Psaume 34 ; 2 Timothée 4, 6-18 ; Luc 18, 9-14

Luc 18, 9-14
9  Il dit encore la parabole que voici à certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient tous les autres :
10  « Deux hommes montèrent au temple pour prier ; l’un était Pharisien et l’autre collecteur d’impôts.
11  Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : "Ô Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont voleurs, malfaisants, adultères, ou encore comme ce collecteur d’impôts.
12  Je jeûne deux fois par semaine, je paie la dîme de tout ce que je me procure."
13  Le collecteur d’impôts, se tenant à distance, ne voulait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine en disant : "O Dieu, prends pitié du pécheur que je suis."
14  Je vous le déclare : celui-ci redescendit chez lui justifié, et non l’autre, car tout homme qui s’élève sera abaissé, mais celui qui s’abaisse sera élevé. »

*

Avec une parabole comme celle-ci, dont nous connaissons la conclusion, donnée par Jésus : c'est le collecteur d'impôts qui est justifié, tandis que le pharisien ne l'est pas ; notre lecture est « spoïlée » par cette connaissance de la fin de l'histoire (« spoïlée » pour employer un langage que m’ont enseigné mes enfants pour dire la difficulté qu’il y a parfois à voir un film, ou lire un livre, quand on connaît déjà la fin). Intrigue irrémédiablement « spoïlée », selon ce néologisme formé sur l’anglais « to spoil / spoiler », lui-même originé dans le latin spoliare, via l’ancien français espoiller… Bref : gâchée.

Du coup, on ne voit pas qu'à y regarder de près, le pharisien de notre parabole est exemplaire. Vraiment exemplaire — sans ironie. Au point qu'il serait difficile pour lui de ne pas le savoir. Exemplaire jusque dans sa modestie. Exemplaire au point qu'il n'a même pas le travers d'exhiber, ne serait-ce qu'un peu, son exemplarité, sa grandeur d'âme et de vie, effectivement remarquables, exceptionnelles, il en confie le constat à Dieu seul, dans le silence, en lui rendant grâce pour ce qui ressemble bien à de la perfection, en attribuant cela à Dieu seul.

Avant de voir cela de plus près, une question. Qui concerne cette parabole ? Qui sont ces « certains qui étaient convaincus d'être justes et qui méprisaient tous les autres » auxquels s'adresse Jésus ? Les pharisiens ? Mais alors le propos est bien bizarre… Pourquoi donner en comparaison un pharisien aux pharisiens ?

À y regarder de près, il apparaît tout d'abord que Luc vient de dire, pour introduire la parabole de la veuve et du juge impitoyable, que Jésus s'adresse à ses disciples, puis juste après : « puis il dit à certains, qui étaient convaincus d'être justes et qui méprisaient tous les autres ». « Certains » de qui, sinon de ses disciples ? Ce que confirme le portrait du pharisien que Jésus donne dans sa parabole.

Il n'est pas inhabituel que Jésus force les traits de ses personnages dans ses paraboles. Comme peu avant le portrait du fils prodigue, dont il outre à dessein l'indignité. Ici, au contraire, il amplifie la perfection du pharisien.

Que reproche-t-il souvent, en effet, aux pharisiens ? Non pas d'être trop pieux, mais de trop le laisser paraître, les invitant à l'être devant Dieu plus que devant les hommes. Les disciples, « certains » de ses disciples, ont entendu la leçon, que sans doute, certains pharisiens (du genre de celui de la parabole) avaient prise d'eux-mêmes avant qu'il ne soit besoin de la leur faire.

Qu'enseigne Jésus en effet au sujet de la prière, du jeûne et de l'aumône, les trois devoirs envers, Dieu, soi-même, et le prochain ? Les pratiquer dans la discrétion. Ne pas prier en public et à voix haute, ne pas jeûner en faisant une mine de malade pour que tout le monde le voie, ne pas faire l'aumône de façon ostensible pour susciter l'admiration générale. C'est la leçon rapportée dans le sermon sur la montagne.

Les disciples l'ont retenue. Et mise en pratique. Et voilà que du coup « certains » d'entre eux se persuadent d'être plus justes que le reste des hommes, et notamment que les pharisiens.

C'est ceux-là, ces disciples-là, que Jésus vise dans cette parabole. Remarquez bien : le pharisien ne prie pas à voix haute, mais « en lui-même ». Jésus voudrait dire que son pharisien a reçu sa propre leçon sur la prière non-ostensible, qu'il ne le présenterait pas autrement. Or même si certains pharisiens avaient pris la leçon sans qu'on ne la leur donne, les disciples de Jésus, eux, ne pouvaient pas ne pas l'avoir prise.

Voilà donc un personnage exemplaire : il jeûne : il est donc humble devant Dieu. Il donne la dîme de tous ses revenus ; c'est-à-dire qu'il donne la dîme scrupuleusement — il ne fait pas d’ « oubli » sur une partie de ses revenus.

Autant dire que si tous sont comme lui, sa communauté n'a pas de problèmes financiers, et les pauvres reçoivent de quoi se retourner (puisque la dîme servait aussi aux caisses de l'entraide) — bref, conformément aux conseils de Jésus, il pratique l'aumône — sans ostentation, l’affirmant devant Dieu seul dans sa prière silencieuse.

Et quant à sa prière « en lui-même », discrète donc, et puisque c'est là que le bât semble blesser, où est le problème ?

« Heureux l'homme qui ne marche pas selon le conseil des méchants, Qui ne s'arrête pas sur le chemin des pécheurs, Et qui ne s'assied pas sur le banc des moqueurs, Mais qui trouve son plaisir dans la loi de l'Éternel, Et qui médite sa loi jour et nuit ! » — dit le Psaume 1 (v.1 & 2). Que fait-il donc d'autre, notre pharisien, que constater cela, intérieurement ? Il est heureux. Sa conduite exemplaire, sa piété exemplaire en font un homme heureux, et il en rend grâce à Dieu ; il ne prétend pas ne devoir ce bonheur qu’à lui-même. Si « les autres hommes […] sont voleurs, malfaisants, adultères », c'est pour leur malheur. Lui ne s'attarde pas avec eux, et c'est à Dieu qu'il rend grâce pour cela.

Et voilà le portrait de ce malheur d'être pécheur qui apparaît, non loin de lui, dans le temple, sous les traits du collecteur d'impôts, qui non content de son malheur quotidien, vient en rajouter avec sa prière ostensible, se frappant la poitrine.

« Oui Seigneur », prie intérieurement notre pharisien en regard de cela, « vraiment, tu m'as donné le bonheur en partage et je t'en rends grâce ! »

Avant de voir plus avant ce que Jésus trouve à redire à cela, voyons donc le deuxième personnage de la parabole, le péager, publicain, collecteur d'impôt (selon les traductions).

C'est un personnage imbuvable. Le type même de ceux que le peuple méprise. Non seulement ils sont d'une richesse arrogante, dans un pays pauvre, mais ils ne se cachent même pas de ce que cette richesse est mal acquise ! C'est le moins qu'on puisse dire. Ils l'ont acquise en volant leur propre peuple, et cela en collaborant avec l'occupant. Il y a vraiment de quoi ne pas les aimer outre mesure.

Et quand Jésus vient de donner une série de paraboles, celles qui précédent, critiquant sévèrement ceux qui ont des richesses, il y a de quoi se demander où il veut en venir !

Ce riche-là est bien pire que ceux de ses portraits précédents ; et il est face à un homme à la piété exemplaire, un pharisien, dont on sait qu'en général ils ne roulaient pas forcément sur l'or.

Les pharisiens en effet recrutent en général dans le petit peuple. Des gens qui s'efforcent d'appliquer la loi, notamment ses aspects financiers, comme la dîme, par laquelle ils subviennent aux besoins de plus pauvres qu'eux.

Voilà, semble-t-il, une parabole qui aurait de quoi rassurer les riches corrompus, s'ils étaient les auditeurs de Jésus ! Mais ce n'est pas à eux qu'il parle ici.

Celui de sa parabole est pourtant bien un corrompu : une de ces figures réputées irrachetables tellement leurs vols semblent non remboursables !

Aujourd'hui, ils feraient partie de ces personnages publics qui brillent par leur prestance jusqu'à ce qu'ils soient poursuivis pour abus de bien sociaux, détournements de fonds, corruption, etc. Simplement à l'époque c'était légal. Les Romains mettaient les populations occupées à la tâche de la collecte d'impôt en leur permettant de puiser dans la caisse le supplément qu'ils exigeraient du peuple. Une sorte de racket institutionnel. On comprend pourquoi on n'aimait pas beaucoup ces riches qu'étaient les collecteurs d'impôts.

Et celui de la parabole de Jésus est aussi caricatural que son pharisien est exagérément exemplaire. Non seulement, il est probablement incapable de rembourser ce qu'il a volé ; non seulement il est donc ce qu'il est, mais par-dessus le marché, il vient bramer théâtralement dans le temple, ce que tout le monde ne peut que savoir : il est un pécheur ! Et comment !

Où est-ce que Jésus veut en venir ? Lui qui a expliqué, rappelons-le, que la prière n'est pas le spectacle. Où est-ce qu'il veut en venir lorsqu'il semble dire que la prière d'action de grâce du pharisien n'a pas satisfait Dieu, tandis que celle du collecteur d'impôts lui vaut sa justification ? Est-ce à dire qu'il vaut mieux être pécheur « grave » et donner dans le théâtral — même sincèrement —, qu'être juste et en remercier — discrètement — Dieu seul ? C'est un peu fort de café, tout de même !

Et c'est précisément ce qui doit nous mettre la puce à l'oreille. Ce n'est évidemment pas la façon de prier du publicain qui le justifie, non plus que c'est celle du pharisien qui pose problème.

Tout d'abord il est question de justification : « celui-ci redescendit chez lui justifié ». Justification : une réalité qui nous place devant Dieu. La justification est déclarative.

Être justifié ne signifie pas être rendu juste, mais être déclaré juste. Cette justice qui n'est pas nôtre, qui est celle du Christ seul, est donnée gratuitement à notre seule foi. Nous sommes donc déclarés justes, ce que nous ne sommes pas, et non pas rendus justes, ce qui serait désespérant, au sens où il nous faudrait sans cesse mesurer notre justification à nos œuvres de justice pour savoir si nous sommes réellement justifiés. Non, nous sommes déclarés justes par la grâce de Dieu et nous recevons cela, cette grâce gratuite, par notre seule foi. Et ce que cette foi produit, car elle n’est pas une grâce à bon marché qui ne produirait rien, regarde Dieu et lui seul.

Eh bien, le publicain de la parabole est dans la disposition adéquate sous cet angle. Il n'a rien à faire valoir. Tout le monde sait ce qu'il vaut. Il n'a même pas à le cacher. D'où sa prière, avec frappements de poitrine en prime, sa prière qui n'a même pas sa sincérité pour elle. Voilà un homme minable devant Dieu et devant les hommes, qui n'est respecté que du fait du pouvoir sur autrui que lui donne sa richesse de collaborateur des Romains. Un homme vide de toute justice. Et face à lui, un homme bien, à la piété, à la charité, à tout ce qu'on veut de ce genre, incontestables, un homme incontestablement mieux que les autres, et qui est effectivement fondé à le savoir.

Il est vraiment mieux que la plupart des hommes. Mais du coup, et c'est là son problème, et même s'il en remercie Dieu, il se confie en cette bonté que Dieu lui a donnée, à cette justice propre que Dieu a suscitée en lui. Il en est plein, de cette justice propre, de cette bonté qui l'habite. Il y fonde son être. Il est devant Dieu par sa justice propre, et pas par Dieu seul.

Albert Schweitzer le disait ainsi : « Lorsque nous pardonnons à nos ennemis, nous nous glorifions de notre grandeur d'âme ; quand nous rendons service à celui qui a besoin de nous, nous admirons notre générosité. » (Vivre, Albin Michel, 1995, p. 162.)

Le publicain n'a rien pour lui, rien de cette belle âme, ni devant les hommes, ni devant Dieu. Il est vide de tout ce qu'on peut présenter à Dieu. Il n'a de recours que la justice de Dieu et pas la sienne. Et cette justice qui n'est pas sienne, Dieu la déclare pour lui ; il est ainsi justifié, déclaré juste.

Le premier, celui à la belle âme, n'en a pas besoin, croit-il, il est plein de sa propre justice. Vaine, puisqu'elle l'a porté à se glorifier, finalement au mépris des hommes que Dieu, lui, a aimés. Or, voilà que « celui qui s'élève sera abaissé, mais celui qui s'abaisse sera élevé. »

La leçon n'est donc pas qu'il faut prier théâtralement, en exposant ses fautes, comme le publicain. La leçon n'est pas qu'il faut pécher de toutes les façons des publicains. La leçon n'est pas non plus qu'il ne faut pas se solidariser et s'humilier en jeûnant, comme le pharisien. La leçon n'est pas qu'il ne faut pas donner la dîme, comme lui. Tout cela est fort bon au contraire.

La leçon est que la justice qui sauve est en Dieu seul, qu'elle nous est étrangère, qu'elle nous demeure étrangère, et qu'il s'agit certes de la poursuivre jour après jour, mais en s'en sachant vide. S'en savoir vide pour la recevoir de celui-là seul qui seul est juste : Dieu qui nous l'a donnée pleinement dans le Christ, dans sa parole.


R.P., Poitiers, 23.10.22
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dimanche 16 octobre 2022

Étrange silence d'un juge...




Exode 17, 8-13 ; Psaume 121 ; 2 Timothée 3, 14-4, 2 ; Luc 18, 1-8

Luc 18, 1-8
1 Jésus leur dit une parabole sur la nécessité pour eux de prier constamment et de ne pas se décourager.
2 Il leur dit : "Il y avait dans une ville un juge qui n’avait ni crainte de Dieu ni respect des hommes.
3 Et il y avait dans cette ville une veuve qui venait lui dire : Rends-moi justice contre mon adversaire.
4 Il s’y refusa longtemps. Et puis il se dit : Même si je ne crains pas Dieu ni ne respecte les hommes,
5 eh bien ! parce que cette veuve m’ennuie, je vais lui rendre justice, pour qu’elle ne vienne pas sans fin me casser la tête.
6 Le Seigneur ajouta : "Écoutez bien ce que dit ce juge sans justice.
7 Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit ? Et il les fait attendre !
8 Je vous le déclare : il leur fera justice bien vite. Mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?"

*

Une parabole pour nous encourager à la prière. « Prière », le mot français vient du latin « precarius », qui a aussi donné « précaire ». Prier revient ainsi à se reconnaître précaire.

Si le mot grec du Nouveau Testament n’a pas la même connotation, la situation de précarité de la veuve est bien le cadre de la parabole. Cela face à l’indifférence choquante du juge…

La précarité instaure dans notre quotidien cette réalité : nous sommes en ce monde en situation d'exilés, d’étrangers, « passagers et errants sur la Terre » (1 P 2, 11). Une réalité qui nous concerne toutes et tous, quelle que soit notre origine, notre religion, ou la nature de notre foi ou son absence : notre précarité, fût-on riche à foison, croirait-on, par peur peut-être de cette précarité, se mettre à l’abri par l’illusion de thésaurisation, quitte à priver autrui du minimum ; notre précarité n’en est pas moins un fait, qui nous est rappelé à l’angle de chaque souffrance, autant de signaux clignotants qui nous alertent : nous allons tous mourir, peut-être dans la douleur. C'est ainsi que « nous ne sommes pas de ce monde », qui que nous soyons.

Ce qui peut se traduire par la précarité au sens propre, donc, voire par la douleur, voire encore par la persécution. Comme chrétiens, ayant entendu de Jésus cet enseignement, nous sommes censés le savoir, dit Jésus : « vous n'êtes pas de ce monde » (Jn 15, 19) ; et plus précisément concernant donc la persécution : « si le monde vous hait, c'est que vous n'êtes pas du monde » (Jn 15, 18)… comme je n’en suis pas et en ai donc été expulsé ! précise-t-il en substance.

Comme la souffrance subie est signe d’étrangeté au monde, ceux qui font souffrir, qui n'aiment pas, qui haïssent, qui relèguent autrui dans la précarité, le font parce qu'ils se croient du monde, qu’ils se croient non-précaires ! Quel est en effet le motif commun pour persécuter, ou mépriser quelqu'un ? Tout simplement penser qu'il n'est pas à sa place avec nous, pas à sa place chez nous — chez nous, c'est-à-dire, finalement, où, sinon en ce monde ?

Et là c'est Jésus qui console le rejeté en lui rappelant : « tu n'est pas de ce monde, comme moi je ne suis pas du monde. Si tu étais du monde, le monde aimerait ce qui est à lui » (Jn 15, 19). Mais voilà, en attendant l'entrée concrète, vécue, dans cette consolation que procure Jésus, subsiste la douleur. Car avant d'en arriver là, à cette consolation, il est tout un cheminement, — c'est le cheminement de la prière… Le chemin du précaire.


Face à la douleur de la veuve

La précarité est la situation de la veuve de notre parabole. Il n’y a pas plus précaire : une veuve manque de tout, à l’époque où Jésus parle, comme aujourd’hui en bien des lieux. Et face à cela, voici un juge au comportement bien redoutable.

Il semble étrange que Jésus ait choisi un tel exemple pour exhorter ses disciples à la prière. On s'accorderait volontiers à penser que ce juge peu scrupuleux représente bien peu celui qu'il semble être censé représenter ici, à savoir Dieu.

Mais c'est qu'il serait sans doute mal venu de notre part, en escamotant la parabole, de glisser sur ce qu'elle présente de dérangeant en nous contentant d'admirer la persévérance de la veuve sans tenir compte de ce juge face auquel elle persévère.

… Et si Jésus nous invitait ici à prier Dieu contre la façon dont on se représente Dieu ? Non pas prier parce que je le dois pour être en règle avec Dieu, non pas prier pour m'attirer ses bonnes grâces ou pour le devoir accompli, mais prier contre la conception de Dieu que cela suppose.

Une prière qui se dresse comme un refus du mal qu’il semblerait m’envoyer, refus de la souffrance, l'injustice, la mort, ou sa menace, comme dans l'intercession d'Abraham pour Sodome.


La question de l'exil

À être bien attentifs au texte et aux propos clairs de Jésus aux versets 7 et 8 — « Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit ?… Je vous le déclare : il leur fera justice bien vite. » —, il est fait allusion ici (Jésus précisant : « ses élus ») à l'espérance de la libération de son peuple exilé loin de lui.

Libération par rapport à cette situation précaire d'exilé. La libération dont Jésus est porteur est celle d'un peuple conscient de son exil, percevant n'être « pas de ce monde », ce monde où il a perdu sa liberté et où il connaît la souffrance de l’oppression au quotidien.

Car si l'exil babylonien, alors le dernier exil d’Israël, a cessé, ce n'est que pour des situations ambivalentes, qui font que le peuple attend toujours sa libération. Et à l'époque du Nouveau Testament, Jean le Baptiste prêchant le repentir n'annonce rien d'autre, en citant Ésaïe, que la fin de l'exil.

Déjà au plan strictement politique, la liberté des élus est alors largement compromise par la domination romaine : nul ne s'y trompe. Mais en outre, et les plus fervents des fidèles ne cessent de le rappeler, cet exil est en fin de compte le signe dans l’histoire d'un exil plus fondamental : l'exil dans le malheur, la douleur, le péché et la culpabilité. Exil loin de Dieu !

Et au-delà de toutes les libérations, c'est de la libération de cette captivité-là que Jésus se veut porteur. Et c'est pour cette justice-là, pour être rachetés de cet exil, que « les élus crient à Dieu nuit et jour » (v. 7). Dieu tarderait-il ?


Un juste châtiment ?

Ou si Dieu tarde, ne serait-ce pas l'effet d'un juste châtiment ? Après tout, n'est-ce pas au fond par sa propre faute que le peuple est exilé ? Par la bouche des prophètes, Dieu l'annonçait : « ce sont vos péchés qui vous éloignent de moi ». Que de précaires ne sont pas perçus de la sorte ?… ou ne se soupçonnent pas eux-mêmes de la sorte ? Mais Jésus, dans cette parabole, ne s'intéresse pas à cette question. Le seul sujet est : comment en sortir.

On pense à cet autre prophète, Ézéchiel (36, 16-32), qui, face à un exil qu'il connaît comme châtiment, annonce que, de toute façon, quelle que soit la faute du peuple, Dieu le ramène auprès de lui sans autre raison que la sainteté de son Nom.

C'est bien dans cette ligne que s’inscrit Jésus. C'est bien au-delà de la question des causes morales de la douleur qu'il nous faut accéder. La racine en est plus profonde, ailleurs que dans des comportements fautifs, causes réelles ou supposées de nos malheurs. Au fond, il nous fait retrouver ici la leçon du livre de Job. Que faisaient les amis de Job sinon, discrètement et sans s'en rendre compte&nbsp;?&hellip; l'accuser&nbsp;! Ils le consolent en l'invitant au repentir&nbsp;: qu'est-ce d'autre que l'accuser&nbsp;?<br /> <br /> <br /> <i>Le problème de l'adversité</i><br /> <br /> <br /> <br /> Pour la veuve, Israël en exil, coupée de son Dieu, l'attitude du juge demeure incompréhensible, et en tout cas ne trouve pas d'explication dans son attitude à elle. Tout comme Job&nbsp;: les explications de ses amis n'expliquent rien. <br /> <br /> Face à un tel silence céleste, on sera alors peut-être tenté de dire&nbsp;: ces maux qui nous tombent dessus, incompréhensibles, l'auteur n'en est-il pas le diable&nbsp;? <br /> <br /> Ce serait certes commode, mais un peu court, trop commode en fait&nbsp;: Dieu serait-il impuissant face au diable&nbsp;? Le livre de Job nous a interdit une telle facilité&nbsp;: le diable, dès le départ de l'épreuve (Job 1), a obtenu l'autorisation, on pourrait dire l'investiture divine pour accomplir sa tâche de subalterne. Job ne s'y trompe d'ailleurs pas, qui affirme&nbsp;: <i>&#171;&nbsp;la main de Dieu m'a frappé&nbsp;&#187;</i> (Job 19, 21).<br /> <br /> Il ne nous reste qu'à nous rendre au constat de Job&nbsp;: <i>&#171;&nbsp;Dieu m'a saisi par la nuque et m'a brisé&nbsp;&#187;</i> (Job 16, 12), constat douloureux, incompréhensible, révoltant, face auquel il ne perçoit qu'un recours, apparemment aussi étrange&nbsp;: <i>&#171;&nbsp;C'est Dieu que j'implore avec larmes&nbsp;&#187;</i> (16, 20)&nbsp;; recours scellé dans une certitude&nbsp;: <i>&#171;&nbsp;je sais que mon rédempteur est vivant, et qu'il se lèvera au dernier jour&nbsp;&#187;</i> (19, 25).<br /> <br /> C'est encore la leçon de Paul&nbsp;: Dieu a soumis la Création à la vanité, et à la douleur, avec une espérance : sa libération&nbsp;! (Ro 8, 20-22). Et nous voilà au cœur de la prière, qui monte à Dieu depuis notre précarité&nbsp;: que ton règne vienne&#8230; délivre-nous du mal, du malin.<br />


La veuve face au juge 

Voilà donc une veuve, totalement dépouillée, précaire comme on ne peut plus. Il est des choses qui nous semblent bien étranges, bien injustes, dignes de révolte… Ou alors dignes de combat, de lutte spirituelle.

Au départ, la révolte contre le mal — révolte préférable aux tentatives d'explications de toutes sortes : Dieu donnera tort aux amis de Job souffrant, prolixes en explications diverses, face à Job qui se révolte face au mal qui l'atteint.

Jésus dans notre parabole nous mène à la rencontre de la leçon du livre de Job. Il ne nous invite pas à des explications face à ce qui tient finalement du scandale : ce juge est désagréable. Il ressemble au Dieu qui nous semble muet et sourd à nos malheurs.

Face à ce présent lourd, accablant, il n'est question que de persévérer — l'exil aura son terme, l'errance prendra fin.

Pour cela, au-delà de nos malheurs propres, il s’agit de plaider, en solidarité avec toutes et tous les affligés, pour obtenir la justice de la foi, proche, promet Jésus (v. 8 : « il leur fera justice bien vite »), de se manifester. Cette persévérance devant Dieu suppose de ne pas se décourager. Les réalités sont souvent dures ; le combat est difficile ; l’adversité est bien présente. Mais la forme la plus subtile de l’adversité est encore le découragement. Saurons-nous garder les cœurs levés dans la prière ?

Il s’agit bien là d’un combat, le combat des disciples, jusqu’aujourd’hui contre la torture et le déni de la dignité humaine, combat peu visible — dont la source cachée est le secret de « la chambre intérieure de ton cœur » (cf. Mt 6, 6) —, une lutte dont nous sommes les combattantes et combattants précaires, c'est-à-dire priant, apparemment contre la raison et contre le réel, contre ce que nous ressentons, même : le fondement de cette lutte est la foi, foi en la promesse, foi comme obéissance : veillez et priez.

Reste alors une seule question : « Quand le Fils de l'Homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »


R.P. Poitiers, journée de l'ACAT, église St-Martin, 16.10.22
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