dimanche 12 juillet 2020

Pour toi le silence est louange, promesse de germination




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Ésaïe 55, 10-11 ; Psaume 65 ; Romains 8, 18-23 ; Matthieu 13, 1-23

Psaume 65

1 Du chef de chœur, psaume.
De David, chant.

2 Pour toi, Dieu qui es en Sion,
le silence est louange,
et pour toi le vœu sera accompli.
3 À toi qui entends la prière,
viendra tout être de chair.
4 Paroles et actes injustes
ont été plus forts que moi,
mais tu couvres nos péchés.
5 Heureux qui tu choisis,
il demeurera dans tes parvis.
Nous serons rassasiés
des biens de ta maison,
des choses saintes de ton temple.
6 Avec justice, tu nous réponds
par des merveilles,
Dieu notre sauveur,
sécurité de la terre entière
jusqu’aux mers lointaines.
7 Il affermit les montagnes par sa vigueur ;
il se ceint de bravoure.


8 Il apaise le vacarme des mers,
le vacarme de leurs vagues
et le grondement des peuples.
9 Au bout du monde,
on s’effraie de tes signes,
tu fais crier de joie les régions
du levant et du couchant.
10 Tu as visité la terre, tu l’as abreuvée ;
tu la combles de richesses.
La rivière de Dieu regorge d’eau,
tu prépares le froment des hommes.
Voici comment tu prépares la terre :
11 Enivrant ses sillons,
tassant ses mottes,
tu la détrempes sous les averses,
tu bénis ce qui germe.
12 Tu couronnes tes bienfaits de l’année,
et sur ton passage la fertilité ruisselle.
13 Les pacages du désert ruissellent,
les collines prennent une ceinture de joie,
14 les prés se parent de troupeaux ;
les plaines se drapent de blé :
tout crie et chante.

*

N’avez-vous jamais l’impression de n’être pas compris, ou même de ne pouvoir l’être ? Cela notamment parce que vous êtes ailleurs que là où l’on vous classe, cela d’autant plus que vous avez longuement mûri ce qui semble du coup si difficile à dire sans être catégorisé. Rassurez-vous (si cela est rassurant !), c’est ce qui est arrivé à Jésus : on croyait savoir ce qu’est un Messie, et donc on le classifie. Et du coup on ne l’écoute pas ; on croit savoir ce qu’il veut dire, puisqu’on l’a classifié. Et Jésus se tait, il sait que cela ne mènera à rien, sinon à sa mort (c’est pourquoi j’ai précisé que cela n’est pas forcément rassurant !). Jésus se tait : « pour toi, ô Dieu, dit le Psaume, le silence est louange ». Silence. C’est la traduction NBS et « Colombe » du mot hébreu parlant d’un silence confiant (ce pourquoi d’autres versions ont « confiance »). Pour toi, Dieu, ce silence confiant est louange. Celui qui se confie en toi est ailleurs que là où les préjugés qu’on a sur lui l'attendent.

Dans ce silence confiant, il espère en Dieu seul pour que ce qu’il conçoit devant lui, en fidélité à ce qu’il reçoit de lui, s’accomplisse par des voies que les hommes ne connaissent pas. Qu’est-ce qui s’accomplira infailliblement, d’une façon qui nous échappe ? C’est ce que Dieu promet : la parole fécondée dans ce silence confiant, qui est pour Dieu louange. C’est ce que le texte appelle « vœu » : ce qui est conçu dans le silence que Dieu rendra fécond — ce qui sera accompli. Je suis venu pour accomplir dira Jésus…

Et qu’est ce qui vient au jour ainsi ? Le Psaume le dit : la justice (v. 6a), la sécurité (TOB) comme espoir assuré (v. 6c), la fertilité (v. 12) — accomplis par Dieu, pas par nous. Surtout pas par nous comme Église !

Nous, nos œuvres, paroles et actes sont empreints de péché, empreints, littéralement, d’une perversion insurmontable (v. 4) — qui n’appelle que le pardon de Dieu, jusqu’à ce que le vœu s’accomplisse. Un des rites du Yom Kippour ou « Grand pardon » dans le judaïsme, le rite du Kol Nidré / i.e. « tous les vœux », est l’effacement, le recouvrement des vœux qu’on n’a pas réalisés jusque là. Car il faut que justice, sécurité et fertilité viennent au réel, ne restent pas vœu pieu. Et tant que cela n’est pas advenu, que Dieu nous pardonne, qu’il couvre notre faute (v. 4) !

Aussi c’est en Dieu lui-même qu’il s’agit de se confier pour cet accomplissement, cette germination de ce qui est conçu, de ce qui est ensemencé dans le silence confiant — « ma parole ne revient pas à moi sans effet » (Ésaïe 55, 11), cet ensemencement que le Psaume énonce : ensemencement de justice, sécurité, fertilité (v. 6 et 12).

Fruit donné par Dieu seul, pas même par l’Église. Car au pouvoir d’hommes mis à la place de Dieu, cela se fait à l’image des hommes, empreints de péché, de motivations floues : justice humaine et d’Église, guerre dite « juste » (« pour la sécurité »), état civil mêlé d’Église, c’est-à-dire concrètement le mariage puisque le lieu de la fertilité humaine est le mariage — « Dieu les bénit en disant soyez féconds et multipliez-vous » selon Genèse 1, 28.

Quant à la responsabilité temporelle de ces choses exprimées de façon temporelle et civile : armée, justice et état civil, choses qui passent, cela n’est pas le fait de l’Église, qui, si elle en prend possession, étouffe son témoignage propre, témoignage au Dieu qui vient à nous, nous appelle d’au-delà du temps, et vers qui toute chair est appelée à se tourner (v. 3). Repris par le monde et a fortiori par l’Église, ce qui relève de Dieu seul devient péché (v. 4), littéralement paroles/actes (c’est le même mot que la parole créatrice / davar / logos dans la LXX) pervertis, trahison du seul à même de faire germer le monde et le Royaume. L’Église n’a pas d’autre « pouvoir » que de dire cette parole de bénédiction comme fructification, que l’on retrouve dans le Psaume et dans les autres textes de ce jour, comme écho à la Genèse et à sa parole créatrice — au commencement Dieu dit et cela fut —, parole portée dans le silence, pour être fécondatrice, germinatrice de la terre et de la vie (cf. v. 11).

Trois lieux, armée, justice et état civil, de la trahison du Christ resté dans le silence, lorsque l’Église s’est, progressivement, vu confier, ou s’est accaparée, ce qui ne lui appartient pas, ce qui ne lui revient pas. Ça s’est produit progressivement après la conversion de l’Empire romain en une Église devenue institution de pouvoir et qui n’a pas entendu l’avertissement du Psalmiste, David, selon le v. 1 de ce Psaume 65, David qui fut un homme de pouvoir — puisqu’il en faut (c’est aussi une vocation, mais ce n’est pas celle de l’Église), et puisque comme homme de pouvoir, il lui a fallu guerroyer ; jusqu’au point où il s’est entendu dire : tu ne pourras pas me bâtir de temple, parce que tu as du sang sur les mains (1 Chr 28, 3) !

Au début de la conversion de l’Empire romain, au IVe s., l’Église n’a pas oublié cela, puisqu’un soldat, et jusqu’à l’Empereur lui-même, devait, revenant de la guerre, se purifier : la violence le rendait impropre au sanctuaire.

Puis l’Église s’est compromise. Au Ve s., apparaît le concept de « guerre juste », les prémices d’une prochaine police d’Église, et d’un prochain « état civil » d’Église. Autant de choses nécessaires dans le siècle présent, autant de choses relatives au temps — mais impropres à l’Église, témoin du Royaume éternel, qui ne vient ni par la guerre ; ni par la violence : violence légitime dans le temps comme monopole de l’État, bref la police ; ni comme état civil, le Règne de Dieu n’étant pas de monde : « la chair et le sang n’héritent pas le Royaume de Dieu », écrira Paul (1 Co 15, 50). (D’où le problème du recensement de David.)

Armée : au Ve s., saint Augustin conçoit — face au tumulte des peuples (v. 8) — l’idée de « guerre juste », qui prendra du service en s’amplifiant jusqu’aux guerres accomplies soi-disant au nom des Droits de l’Homme. Police : le même saint Augustin relit de façon erronée le « contrains-les d’entrer » de la parabole des invités à la noce, comme pouvant légitimer la persécution des hérétiques, et on voit apparaître les premières traces de ce qui deviendra le mariage d’Église — bref l’état civil ecclésial (rien que la formule est contradictoire). Ici Augustin est resté plus prudent : il affirme n’avoir assisté qu’à un seul mariage, qu’il n’a évidemment pas célébré comme pasteur : ça ne se faisait pas encore.

Plus tard, en Occident latin, cela éclora : aux XIe-XIIe s., l’Église romaine prend le pouvoir, et ce qui va avec — pour faire bref : l’armée (les croisades), la police (l’Inquisition) et l’état civil : désormais l’Église marie, ce qu’elle n’avait jamais fait jusque là. C’est pour avoir refusé tout cela, que, témoins d’un christianisme plus ancien, les cathares ont été si violemment persécutés…

Les Réformateurs ont eu beau remettre cela en question — selon leur théorie des deux règnes, le monde spirituel relevant du témoignage de l’Église, armée et police relevant de l'État, de même que l’état civil (lorsque Luther dit : « le mariage est une affaire profane qui ne regarde pas l’Église ») —, les Réformateurs ont beau avoir eu conscience de cela, les choses en leur temps sont trop imbriquées pour cela change… et on continue jusqu’à nos jours ! Malgré la leçon de l’histoire.

Un exemple. En France au XVIIIe siècle — à l'époque les protestants se marient devant notaire, ne reconnaissant pas le rite nuptial catholique, le seul qui leur est proposé. Résultat, dans les certificats de baptême de leurs enfants (forcément administrés dans l'Église catholique, pour qu'ils aient un état civil), je cite : « L’an mil sept cent quarante huit et le vingt six décembre, par Maître Louyde Jean-Pierre de Lescure prêtre, notre vicaire soussigné, a été baptisé Pierre Jean Teyssier fils bâtard de Pierre Teyssier et de Marie Fraysse, hérétiques calvinistes, vivant en concubinage scandaleux dans la ville de Saint Rome du Tarn, né le 25 du mois de la présente année. » En fait, ils sont mariés mais pas aux yeux de l'Église (i.e. romaine).

La Révolution française, imitant en cela les révolutions protestantes anglaise et américaine, a mis fin à cela : le baptême redevient une affaire d'Église, signe de l'alliance d'éternité ; le mariage redevient une affaire d’État, une chose civile. Et puis — compromission toujours — les Églises (y compris protestantes) s’en mêlent à nouveau. Quant aux guerres, on les fera désormais, non plus au nom du Christ, heureusement, mais, et ce n’est pas mieux, au nom des Droits de l’Homme, cet écho moderne du Décalogue. Et quant à la police, est-on capable de voir qu’elle est l’exact reflet de ce qu’est la société qui l’institue ? Le meurtre de George Floyd ne nous mettra-t-il pas la puce à l’oreille ? Le rôle de l’Église est de dire que le Règne de Dieu n’est pas de ce temps, de dire que toute chair devra venir à lui (v. 3), de dire que le sanctuaire céleste est saint (v. 5). Tout cela est dans notre Psaume. Dire aussi avec le Psaume que la justice dont on fait le vœu, la parole semée l’accomplira, elle germera.

*

« Comme descend la pluie ou la neige, du haut des cieux, et comme elle ne retourne pas là-haut sans avoir saturé la terre, sans l’avoir fait enfanter et bourgeonner, sans avoir donné semence au semeur et nourriture à celui qui mange, ainsi se comporte ma Parole du moment qu’elle sort de ma bouche : elle ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’ai envoyée. Vous serez dans la jubilation et la paix » (Ésaïe 55, 10-11).

Que nous disent au fond ce Psaume, le prophète Ésaïe en ces versets que nous venons de lire, et la parabole du Semeur ? Matthieu 13, 3-9 : « Voici que le semeur est sorti pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin ; et les oiseaux du ciel sont venus et ont tout mangé. D’autres sont tombés dans les endroits pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont aussitôt levé parce qu’ils n’avaient pas de terre en profondeur ; le soleil étant monté, ils ont été brûlés et, faute de racine, ils ont séché. D’autres sont tombés dans les épines ; les épines ont monté et les ont étouffés. D’autres sont tombés dans la bonne terre et ont donné du fruit, l’un cent, l’autre soixante, l’autre trente. Entende qui a des oreilles ! »

Que disent nos textes ? Que le Royaume « ne vient pas de façon à frapper les regards » (Luc 17, 20), qu’on ne le fait avancer ni par nos prétentions, ni par notre pouvoir ; le Règne de Dieu n’a rien à voir avec tout ce que nous prétendrions en construire à force de forcer les choses.

Ces textes nous conduisent au cœur de la bonne nouvelle de la foi, de la confiance seule, conçue dans le silence. C'est de l’ordre de la semence à recevoir de la seule écoute de la Parole de Dieu. La bonne terre de Matthieu (13, 9) n’est rien d’autre que cette disposition, cette disponibilité confiante — qui n’est ni bord de chemin, ni cailloux, ni épines. Bonne terre, disponible. Et dès lors à même de fructifier en abondance. C’est la seule façon qu’a proposé Dieu de faire venir le Royaume. En le forçant, on le gâche. En y introduisant un rôle à notre pouvoir, surtout d’Église, on le manque.

Il s’agit simplement d’être ouvert à la Parole de Dieu avec confiance.

Confiance. « J’estime en effet, écrit Paul, que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous. Car la création attend avec impatience la révélation des enfants de Dieu : livrée au pouvoir du néant — non de son propre gré, mais par l’autorité de celui qui l’a livrée, elle garde l’espérance, car elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu » (Rom 8, 18-21).

Cela, c’est le fruit, la germination et le fruit de la parole qui éclora, se réalisera, depuis ce silence qui pour Dieu est louange et dans lequel, avec le Psalmiste, nous sommes appelés à entrer…


RP, Poitiers, 12 juillet 2020
En PDF : déroulement du culte en entier :: :: Prédication


dimanche 5 juillet 2020

"Je suis doux et humble de cœur"




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Zacharie 9, 9-10 ; Psaume 145 ; Romains 8, 9-13 ; Matthieu 11, 25-30

Matthieu 11, 25-30
25 En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits.
26 Oui, Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance.
27 Tout m’a été remis par mon Père. Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler.
28 « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous donnerai le repos.
29 Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes.
30 Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. »

*

« Je suis doux et humble de cœur : prenez sur vous mon joug, mettez-vous à mon école, et vous trouverez le repos de vos âmes », nous dit Jésus. L'humilité est reposante. Rien à prouver, rien à exhiber, rien à prétendre. Contrairement à l'injonction, très en vogue aujourd'hui, exigeant de chacun une originalité au fond épuisante ; se distinguer à tout prix, y compris en matière de croyance, ou de non-croyance, certains que ceux qui nous ont précédés étaient moins malins que nous. Nous sommes devenus de grands savants, qui en savons plus que les Prophètes, les Apôtres, les Pères de l'Église, les Réformateurs…

Tous dans la pratique du « mais moi je vous dis », des antithèses… que Jésus n'a jamais pratiquées ! Il n'y a pas de « mais moi je vous dis » dans l'enseignement de Jésus. C'est ce que peut nous permettre de mieux percevoir le texte d’aujourd’hui : un Jésus humble. Pas d'un « mais moi », qui au fond serait hautain ; il y a dans le grec du Sermon sur la Montagne un « et », pas un « mais » : pas de « mais moi » comme façon de s'opposer, mais au contraire invitation de Jésus, dans un « et moi », à l'approfondissement, humble approfondissement, intériorisation.

Leçon très actuelle, quand l’obligation de se distinguer est devenue telle qu'elle a ouvert l'ère du paradoxe qui fait que l'originalité réelle est de n'être pas original ! Face à la masse des originaux si semblables les uns aux autres, tous dressés contre la naïveté des enfants qui croient, — qui croient « encore », ajouteraient les plus avancés dans une fuite en avant où il finit par être très glorieux d'être bien au-dessus des enfants attardés qui croient « encore » ; grande sagesse de grands savants, plus forts que celles et ceux pour qui le sentiment de l'absence de Dieu est souffrance et trouble, aux prises avec le mal dans le monde et face à l'absence de réponse facile — mystère caché.

Un mystère caché… « Père, constate Jésus, Seigneur du ciel et de la terre, tu as caché cela aux sages et aux intelligents, et tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance »… constat arrachant à Jésus ce cri de louange — « Je te loue, Père » —, en solidarité avec celles et ceux qui trouvent leur paix dans la révélation du Père par le Fils comme don du Père par le Fils.

*

Face au poids de nos vies, n’est-ce pas se leurrer que prétendre avoir accédé à une sagesse telle que les mystères, et jusqu’au mystère de Dieu ou de l’univers, nous seraient devenus moins opaques ? Qu’est-ce que cet aveuglement, que n’ont pas les enfants, qui pousse au fond à mépriser les capacités rationnelles de son prochain, ou des hommes et femmes du passé, ou d’autres continents et d’autres sagesses ? Être dans une lumière telle que l'on se place au-dessus de tout — y compris finalement de la grâce, qui est d'abord surprise et étonnement.

Il est une vraie lumière, qui éblouit et aveugle celui, celle, qui ainsi, confesse être aveugle. C'est cette lumière que porte Jésus, sagesse mystérieuse et cachée, que le monde ne reçoit pas. « Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (v. 27).

Cela dit, la mise en valeur de la foi et de l’étonnement ne veut pas dire, loin s’en faut, que Jésus nous dispenserait de tout effort intellectuel, de tout apprentissage ! Il ne s’agit pas, sous prétexte que Jésus a donné les enfants en exemple face aux prétendues intelligences supérieures, de s’imaginer qu’il condamne l’intelligence et la sagesse. Non, il vise ceux qui à force d’en être imbus se montrent ni sages ni intelligents. La force de l’enfant est sa capacité à s’étonner. C’est ce que Jésus exalte : une aptitude à recevoir celui que nul ne connaît sinon celui à qui le Fils veut bien le révéler.

*

Que dit Jésus ? Qu'il s'agit de recevoir l'enseignement de la Bible — le classique « joug de la Torah » du judaïsme — au plus intime de notre être, indépendamment de tous les qu'en dira-t-on et de tous les qu'en verra-t-on. Méditer, intérioriser les paroles bibliques, n'est rien d'autre qu'être en train d'établir pour sa vie des fondements de vérité, dans la mise en pratique qui en découle. « Prendre son joug ».

Voilà qui donne un joug léger, s'agissant de se confier en Dieu de façon à ce que lui-même produise en nous ce que son enseignement requiert. Luther dira que ce n'est pas le fruit qui produit l'arbre, mais l'inverse ; de même ce n'est pas l'œuvre qui porte la foi, mais l'inverse.

Il faut nous souvenir de la distinction que fait Matthieu entre l’apparence et ce qui est caché. Une justice publiée sur les toits est vaine, disait Jésus dans le Sermon sur la Montagne. Une prière exhibée n'a d'autre exaucement que la satisfaction d'en obtenir l'admiration d'autrui. Et Jésus d'inviter à la mise au secret, au ciel, présent au milieu de nous, lieu de la liberté, notre récompense, car « là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6, 21).

Il est donc question d'une apparence, vaine, et d’une réalité cachée, cachée même aux savants, peut-être même surtout aux savants, mais qui seule est richesse. Et les deux choses sont en stricte opposition.

*

Or, demeurer dans cette réalité vraie et cachée, demeurer dans l’humilité quant à la vie devant Dieu, quant à la pratique de la justice, voilà qui est réellement reposant, voilà qui est un joug extrêmement léger, surtout face aux spécialistes de ce qui est bien et de ce qui est mal… en général pour autrui. Pour ceux qui entendent la parole de Jésus, la Loi devient bonne nouvelle — c’est-à-dire Évangile —, une mise en marche qui libère de tout poids, un vrai repos.

Voilà donc deux aspects de la relation à la Loi divine que nous propose ici Jésus. Écouter ce qu’elle dit avec humilité, sans croire savoir — c’est la sagesse, comme celle des enfants — pour connaître cet élément essentiel de la relation avec Dieu comme Père, l’humilité précisément, qui est d’un accès si difficile aux sages et aux intelligents.

Et l’intériorisant ainsi, découvrir combien dès lors ce joug devient léger, le joug de Jésus, sous son regard, dans l’humilité, sans rien à prouver à quiconque, surtout pas à ceux qui savent, ou qui l’imaginent, et qui du coup, ignorent ce cœur de la parole révélée. Dès lors, « ne vous inquiétez donc pas » et ayez confiance au Père pour toute chose.


RP, Châtellerault, 5.07.2020
En PDF : déroulement du culte en entier :: :: Prédication
Et ici : prédication de Philippe Cousson, donnée à Poitiers


dimanche 28 juin 2020

"Qui m’accueille accueille celui qui m’a envoyé"




Reprise des cultes à Châtellerault et Poitiers chaque dimanche à 10 h 30

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PDF ici

2 Rois 4, 8-16 ; Psaume 89 ; Romains 6, 3-11 ; Matthieu 10, 37-42

2 Rois 4, 8-16
8 Il advint un jour qu’Élisée passa à Shounem. Il y avait là une femme de condition, qui le pressa de prendre un repas chez elle. Depuis lors, chaque fois qu’il passait, il s’y rendait pour prendre un repas.
9 La femme dit à son mari : « Je sais que cet homme qui vient toujours chez nous est un saint homme de Dieu.
10 Construisons donc sur la terrasse une petite chambre ; nous y mettrons pour lui un lit, une table, un siège et une lampe ; quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer. »
11 Un jour, Élisée vint chez eux ; il se retira dans la chambre haute et y coucha.
12 Il dit à son serviteur Guéhazi : « Appelle cette Shounamite ! » Il l’appela et elle se tint devant le serviteur.
13 Élisée dit à son serviteur : « Dis-lui : Tu nous as témoigné toutes ces marques de respect. Que faire pour toi ? Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ? » Elle répondit : « Je vis tranquille au milieu des miens. »
14 Il dit : « Mais que faire pour elle ? » Guéhazi répondit : « Hélas ! Elle n’a pas de fils, et son mari est âgé. »
15 Il dit : « Appelle-la ! » Il l’appela et elle se tint à l’entrée.
16 Il dit : « A la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras. » Elle dit : « Non, mon seigneur, homme de Dieu, ne dis pas de mensonge à ta servante. »

Matthieu 10, 37-42
37 « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi.
38 Qui ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.
39 Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi l’assurera.
40 « Qui vous accueille m’accueille moi-même, et qui m’accueille, accueille celui qui m’a envoyé.
41 Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste.
42 Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. »

*

Qu’a fait cette femme, accueillant le prophète Élisée ? Elle a accueilli, à travers son prophète, Celui qui l’a envoyé. Pour cela, elle s’est montrée non-propriétaire de ses propres biens, y renonçant sans même qu’elle le sache, devinant sans le savoir la Source éternelle de ses biens — Source dont parle le prophète.

Un renoncement qui s’illustre dans le fait que le texte biblique ne la nomme même pas, non plus que son mari (tout ce que l’on sait, c’est qu’ils sont de Shounem). « Qui perdra sa vie à cause de moi », dit Jésus, en qui se manifeste la Source éternelle de tout bien, « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ». C’est là la « récompense » dont il parle : trouver la vie.

Terme étrange que ce mot « récompense », qui (sachant le mot choisi par Jésus : salaire, rémunération) pourrait paraître dire qu’il s’agit d’acheter un bénéfice, ou au moins d’être payé en retour pour une œuvre. Or c’est précisément cela, un bénéfice en retour, à quoi a renoncé la femme et son mari accueillant Élisée — qui lui propose : « “Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ?” Elle répondit : “Je vis tranquille au milieu des miens.” » (2 R 4, 13). Bref : « Je ne veux rien, je n’ai besoin de rien ».

Renoncer pour trouver la vie. Trouver la vie : c’est le signe qu’elle va recevoir, à travers un don qu’elle n’a pas demandé, fruit de la bénédiction de son couple qu’elle reçoit d’Élisée, écho à la Genèse : « Dieu les bénit en disant : soyez féconds et multipliez-vous » (Gn 1, 28) — « À la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras » (2 R 4, 16). Ce qui va advenir (v. 17) — et malgré le fait qu’elle n’a rien demandé, et malgré ses doutes sérieux (v. 16b). C’est un signe que nous donne le récit, bénédiction concrète pour la femme, signe pour nous tous :

Signe seulement, via une parole performative du prophète, c’est-à-dire parole qui produit ce qu’elle dit, mais pas phénomène automatique et nécessaire, genre ce qu’on désigne en général comme « magique », sans quoi le signe serait vide, et se résumerait à une forme de rémunération ! Or il s'agit d’un signe de réception de la vie — « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ». Où l’on rencontre l’Évangile…

*

Renoncer à tout ce qui nous est cher… « Qui aime père et mère, ou fils et fille plus que moi n’est pas digne de moi. » De quoi s'agit-il ? De renoncer, à tout, jusqu’à soi-même, et ceux qui nous sont chers, pour fonder de vraies relations. En refondant les relations. Il n'est de vraies relations humaines qu'au travers de renoncements — voire ruptures symboliques. Dans nos relations avec autrui, en premier lieu nos proches, et même, et surtout, avec nous-même.

*

On ne connaîtra de relation vraie avec soi-même et avec nos enfants, nos parents et nos proches en général, que pour les avoir perdus comme enfants, parents, etc., de s’être perdu soi-même, et s'être retrouvé tel que nous sommes devant Dieu, les avoir retrouvés tels qu’ils sont devant Dieu qui nous les a confiés pour que nous les lui rendions, de sorte qu’au travers de ce renoncement, nous puissions avoir de nouvelles relations, vraies, avec eux.

*

Or, c’est là finalement… le pardon, ou don au travers, en l’occurrence au travers du renoncement ! Pourquoi le pardon ? C’est que la relation sans renoncement avec les proches, à commencer par la relation parents-enfants, focalise sur ce qui blesse. L’intensité des relations fait la profondeur des blessures qui s’y vivent. D’où jusqu’à une haine latente, même, qui doit être reconnue, sous peine de rester purulente — c’est là le lieu le plus intense aussi du pardon. C’est le passage sans lequel il n’est pas de pardon.

Le pardon est à la fondation du monde, là où le Christ est crucifié (Apoc 13, 8 : « l’Agneau de Dieu immolé depuis la fondation du monde »). Le pardon est né à la fondation du monde, puisque le monde ne peut pas exister, ne peut pas venir à l’être sans pardon — le livre biblique de la création, de l'origine, du commencement (de la Genèse en grec), le dit en se terminant par le pardon, en l’occurrence le pardon de Joseph à ses frères, sans quoi l’histoire de la promesse se serait arrêtée là ! Écho dans l'Évangile : « Qui ne se charge pas de sa croix… » (v. 38). Le pardon rend le monde possible.

C’est que le pardon est né là où le Christ est crucifié (Ap 13, 8), au moment où il prie en faveur de ses bourreaux : « Père, pardonne leur car il ne savent pas ce qu’ils font ! » Voilà un homme, le Fils de Dieu, qui ne se fait pas d’illusions sur l’âme de ses semblables, sur la laideur des motivations de ses ennemis — qui le bafouent, lui crachent dessus et le mettent à mort, toujours dans les moqueries ; le clouent pour cette mise à mort honteuse, exhibé nu à une foule hurlante ; lui font subir ce châtiment en faisant mine de penser qu’il le mérite bien. Une honte difficile à imaginer, et à même de fournir une haine légitime… Et voilà finalement une parole de pardon, sans amertume. Eh bien, c’est que le Christ ne s’est pas illusionné sur ses ennemis. Aucune relation illusoire ne subsiste avec eux. Mais dès lors la relation peut devenir libre, sans arrière-pensée. Un vrai renoncement ayant eu lieu, le pardon est possible.

C’est parce que ce genre de renoncement plein, réel, qui ne laisse aucune illusion, n’a lieu que rarement que le pardon vrai est extrêmement rare. Il reste encore de l’attachement, le besoin de se venger, donc de prouver, face à telle ou telle action blessante dont on reste marqué. Tant qu’il reste de l’illusion sur soi-même, point de pardon réel. Et cela commence entre proches, et avant tout entre parents et enfants. Tant que reste une blessure, un besoin de prouver encore.

Là il manque encore ce renoncement total, qui permet de pardonner enfin, et de vivre côte à côte dans la liberté.

On est loin des pardons illusoires qui cachent mal des blessures pas reconnues. Aimer le crucifié plus que tout, entrer dans sa douleur et donc son pardon, y perdre sa vie. C’est le prix de la grâce. Pour un acte de la foi, qui est œuvre miraculeuse de la grâce, une façon de recevoir sa propre mort, de se charger de sa croix (v. 38) ; cf. Ro 6, 3-11 : « si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. Nous le savons en effet : ressuscité des morts, Christ ne meurt plus ; la mort sur lui n’a plus d’empire » (Ro 6, 8-9). Mort à soi-même indispensable pour la naissance d'en haut, la naissance à la liberté : « qui aura gardé sa vie la perdra, et qui aura perdu sa vie à cause de moi la retrouvera » (v. 39).

*

La Shunamite n’obtient son enfant, ne trouve son enfant, que d’avoir renoncé ! Et pour cela d’avoir accueilli le Dieu que nul n’a jamais vu en accueillant celui qui lui en a apporté la parole. « Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste. Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense ». Récompense, à savoir, on l’a vu, la vie.

Car alors, un monde nouveau, prémisse des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, peut advenir, un monde de relations humaines basées sur un dialogue reconnaissant que l'autre, fût-il notre enfant, notre père ou notre mère, n’est ni une reproduction de nous-mêmes, ni l’anti-image qu’il nous faudrait fuir ; qu’il est lui aussi un être à l'image de Dieu manifestée en Christ : « qui vous reçoit me reçoit, qui me reçoit reçoit celui qui m'a envoyé » (v. 40).

Comme la Shunamite accueillant Élisée. Car c'est bien ce qu'il en est de l'accueil des disciples — fût-ce sous le simple signe de l'apport d'un verre d'eau — que réclame Jésus. Il est question ici à travers l’accueil de son serviteur, de l'accueil de Dieu, et donc du prochain tel qu'il nous est donné sous le regard de Dieu, tel que le regard de Dieu porté dans le Christ le fait advenir comme être à l'image de Dieu, nous en dévoile la valeur infinie. Un prochain radicalement autre, fondé dans l’image de Dieu, c'est-à-dire irréductible à nos projections, à nos schémas. Voilà qui ouvre à savoir reconnaître un prophète ou un juste, jusque parmi les plus petits. Pour une découverte du prochain, riche en Dieu face à nous-mêmes, à commencer par ces prochains que sont nos enfants et nos parents, ce qui ne se fera qu'à travers la réception de la rupture que la Croix opère entre eux et nous, qu'à travers ce que nous les abandonnerons à Dieu. Et, pour cela, que nous nous y abandonnerons nous-mêmes.


RP, Poitiers, 28.06.2020


dimanche 21 juin 2020

"Tu m’as séduit, Éternel"




Reprise des cultes :
— Châtellerault depuis le 14 juin (puis, jusqu'à nouvel ordre, tous les 15 jours) ;
— Poitiers le 21 juin

Liturgie et prédication en PDF ici

Lecture de l’Évangile et prédication (PDF ici) en audio ici :


Jérémie 20, 10-13 ; Psaume 69 ; Romains 5, 12-15 ; Matthieu 10, 26-33

Jérémie 20, 7-18
7 Tu m’as séduit, Éternel, et je me suis laissé séduire ; Tu m’as saisi, tu m’as vaincu. Et je suis chaque jour un objet de raillerie, Tout le monde se moque de moi.
8 Car toutes les fois que je parle, il faut que je crie, Que je crie à la violence et à l’oppression ! Et la parole de l’Éternel est pour moi Un sujet d’opprobre et de risée chaque jour.
9 Si je dis : Je ne ferai plus mention de lui, Je ne parlerai plus en son nom, Il y a dans mon cœur comme un feu dévorant Qui est renfermé dans mes os. Je m’efforce de le contenir, et je ne le puis.
10 Car j’apprends les mauvais propos de plusieurs, L’épouvante qui règne à l’entour : Accusez-le, et nous l’accuserons ! Tous ceux qui étaient en paix avec moi Observent si je chancelle : Peut-être se laissera-t-il surprendre, Et nous serons maîtres de lui, Nous tirerons vengeance de lui !
11 Mais l’Éternel est avec moi comme un héros puissant ; C’est pourquoi mes persécuteurs chancellent et n’auront pas le dessus ; Ils seront remplis de confusion pour n’avoir pas réussi : Ce sera une honte éternelle qui ne s’oubliera pas.
12 L’Éternel des armées éprouve le juste, Il pénètre les reins et les cœurs. Je verrai ta vengeance s’exercer contre eux, Car c’est à toi que je confie ma cause.
13 Chantez à l’Éternel, louez l’Éternel ! Car il délivre l’âme du malheureux de la main des méchants.
14 Maudit soit le jour où je suis né ! Que le jour où ma mère m’a enfanté Ne soit pas béni !
15 Maudit soit l’homme qui porta cette nouvelle à mon père : Il t’est né un enfant mâle, Et qui le combla de joie !
16 Que cet homme soit comme les villes Que l’Éternel a détruites sans miséricorde ! Qu’il entende des gémissements le matin, Et des cris de guerre à midi !
17 Que ne m’a-t-on fait mourir dans le sein de ma mère ! Que ne m’a-t-elle servi de tombeau ! Que n’est-elle restée éternellement enceinte !
18 Pourquoi suis-je sorti du sein maternel Pour voir la souffrance et la douleur, Et pour consumer mes jours dans la honte ?

*

« Si j’avais su au début, quand j’ai commencé d’écrire, ce que j’ai maintenant éprouvé et vu, à savoir à quel point les gens haïssent la Parole de Dieu et s’y opposent aussi violemment, je m’en serais tenu en vérité au silence […] Mais Dieu m’a poussé de l’avant comme une mule à qui l’on aurait bandé les yeux pour qu’elle ne voie pas ceux qui accourent contre elle […] C’est ainsi que j’ai été poussé en dépit de moi au ministère d’enseignement et de prédication ; mais si j’avais su ce que je sais maintenant, c’est à peine si dix chevaux auraient pu m’y pousser. C’est ainsi que se plaignent aussi Moïse et Jérémie d’avoir été trompés. » (Luther, Propos de table)

*

Tout le malheur du prophète vient de ce qu'il a été, à son propre dire, séduit par Dieu (v. 7). La sainteté de Dieu, qui a resplendi à ses yeux depuis le silence de la Création et les paroles de sa Loi, est devenue séduction ! C'en est fini de Jérémie, c'en est fini de sa paix ; c'en sera à terme fini, pour lui, de la douceur de sa vie. C'est face à la sainteté indicible de son Dieu qu’il perçoit de façon incontournable le tragique qui désormais habitera sa vie — dans le manque qui sera le sien et que rien, en ce monde sans sainteté, ne pourra combler. « Malheur à moi, car je suis un homme aux lèvres impures, au milieu d'un peuple aux lèvres impures », dira Ésaïe face à une expérience similaire (És 6).

C’est là le fondement de la parole que Jérémie sera voué à adresser à Jérusalem : c’est dans le miroir de la sainteté divine qu’apparaît la condamnation de Jérusalem et l’exil prochain vers Babylone.

La misère de Jérusalem n'éclate que dans le miroir de la sainteté divine qui a séduit le prophète. Car le péché vient par la Loi, selon Paul aux Romains (ch. 5), la Loi divine, ce reflet du Dieu saint. Le péché nous entraîne en effet par le désir de combler le manque de sainteté que la Loi de Dieu a révélé en nous. Le prophète l'a su, la séduction de Dieu est aussi la révélation d'un manque. Le péché vient du refus de ce manque ; il naît dans la poursuite effrénée de toutes les nourritures frelatées, de toutes les sources polluées dont on voudrait étancher sa soif. Les idoles, les fausses spiritualités et autres mensonges. À propos des idoles, des faux dieux, des dieux et modèles qu’on s’invente, Jérémie parle de citernes crevassées où le peuple s’empoisonne au lieu de se de désaltérer à la parole pure du vrai Dieu, cette parole que porte Jérémie pour son malheur. Jérémie le vit jusqu'en son cri de révolte : « qu'a-t-il fallu que je naisse ! » (v. 14)

Mais il sait aussi que face à Dieu, le monde qui n'est pas à la mesure de Dieu, est insipide, vidé de goût. Un monde de faux-semblants et de masques, qui n’arrivent pas à cacher son manque. Dieu seul peut combler ce manque. La poursuite au mauvais endroit de ce qui ne peut pas le combler ne fait que produire une frustration de plus en plus irrémédiable. Alors Jérémie doit parler, il ne peut pas se taire.

*

De là naît la malédiction de la vocation de Jérémie, le bien nommé « prophète de malheur ». Car comment sa Jérusalem, à laquelle il prêche, qui, comme la plupart des vivants, n'a pas perçu la source éternelle de ses joies passagères, comment pourrait-elle accueillir de telles jérémiades ? Comment pourrait-elle accepter la parole de son malheur ?

Alors tout plutôt que cela : jusqu'à payer des faux prophètes ; surtout faire taire ce rabat-joie ! Et la suite du livre rappelle qu’on l’a bien fait : on a payé des faux prophètes pour qu’ils donnent des paroles rassurantes, mais creuses, fausses, pour remplacer la parole du prophète qui dérange parce qu’elle est vraie. Remarquez que lui aussi serait le premier à vouloir se taire, à voir cesser sa honte, le mépris qu’on lui porte. Car c’est à cause de sa vocation qu’on le méprise. Pensez : il dit la vérité.

Mais comment accepter cette parole qui nous dérange tant ? On veut être flatté. Or la vérité ne sait pas flatter ! Alors, à moins de se rendre à l'acceptation de la douleur qui tenaille le prophète, on préférera s’illusionner : j'ai faim et soif, je veux des citernes crevassées, je veux des courges d’Égypte et des cailles, je préfère le pays de servitude et l'infantilisme de son esclavage, plutôt que le désert de la Vérité.

Mais pour Jérémie, Dieu l'a saisi, et il ne pourra pas se taire. Il se trouve pris et tiraillé entre les contradictions de sa vocation. Entre la splendeur de la sainteté dont il sait qu'il ne l'atteint pas, et que le péché et la laideur demeurent, et la paix qui serait dans cette impossible atteinte.

*

Mais le comble du désespoir de Jérémie est en ce que sa justice est au cœur même de ses tiraillements, dans les paroles épouvantables de sa honte, dont le tout Jérusalem voudrait qu'il les étouffe — comme lui aussi, d'ailleurs, le voudrait bien (v. 10-11).

Puis, pourtant, c'est au cœur de sa détresse d'être au monde que Jérémie reçoit de Dieu la parole de sa justice. C'est pour celui qui a l'outrance de dire le malaise infini que creuse la sainteté de Dieu entre le désir inassouvi qu'elle a suscité et un vécu blafard — c'est pour celui qui dit ce malaise, et en quels termes, — que Dieu prend parti ; et point pour les désespérés joyeux dont le sommeil aveugle voudrait sceller la bouche qui menace leur trop sotte paix. Et Jérémie invoque le Dieu qui le voit autrement (v. 11-13).

*

Ici, le malheur de Jérémie se transfigure : quelle que soit l'incongruité de la parole qu'il a à porter, elle est la parole du relèvement de Jérusalem, au cœur de son malheur. Dans cette certitude d'un manque que rien ne peut assouvir, perce alors le regard de Dieu. Les hommes méprisent les Jérémie parce qu’ils disent ce que Dieu les envoyés dire ? Eh bien, « Dieu connaît chacun de ses passereaux… vous valez plus que beaucoup de passereaux » (Mt 10, 29 & 31).

Lisons Matthieu 10, 26-33 :
26 Ne les craignez donc point ; car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni de secret qui ne doive être connu.
27 Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour ; et ce qui vous est dit à l’oreille, prêchez-le sur les toits.
28 Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne.
29 Ne vend-on pas deux passereaux pour un sou ? Cependant, il n’en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père.
30 Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés.
31 Ne craignez donc point : vous valez plus que beaucoup de passereaux.
32 C’est pourquoi, quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ;
33 mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.

Quelle qu'en soit la douleur, le poids de déchirement, Jérémie ne reniera pas, il continuera donc à dire — « quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père » (Mt 10, 32), nous dit Jésus. Peut-être la grâce de Dieu, ici attestée, aura-t-elle le prix d'un visage inquiet, le visage d'un Jérémie qui a su, hélas, discerner derrière les sourires figés de sa Jérusalem joyeuse, le désespoir sans nom qui est dans ce qui sera le détournement du visage torturé du Christ fondant le monde. Mais là sont données en plénitude la grâce et la paix, en celui qui promet : « qui me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ».


R.P., Poitiers, 21.06.2020


dimanche 14 juin 2020

"Le pain vivant qui descend du ciel"




Reprise des cultes :
— Châtellerault le 14 juin (puis, jusqu'à nouvel ordre, tous les 15 jours) ;
— Poitiers le 21 juin
Méditations quotidiennes ici :
Liturgie et prédication en PDF ici

Lecture de l’Évangile et prédication (PDF ici) en audio ici :


Deutéronome 8, 1-16 ; Psaume 147 ; 1 Corinthiens 10, 16-17 ; Jean 6, 51-58

Jean 6, 51-58
51 « Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité. Et le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. »
52 Sur quoi, les Judéens se mirent à discuter violemment entre eux : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? »
53 Jésus leur dit alors : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas en vous la vie.
54 Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour.
55 Car ma chair est vraie nourriture, et mon sang vraie boisson.
56 Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui.
57 Et comme le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi.
58 Tel est le pain qui est descendu du ciel : il est bien différent de celui que vos pères ont mangé ; ils sont morts, eux, mais celui qui mangera du pain que voici vivra pour l’éternité. »

*

Propos troublant que le propos de Jésus. On comprend la question qu’il suscite : « comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Au fond que veut dire Jésus ? Cela s’inscrit bien sûr dans le discours donné au lendemain de la multiplication des pains de ce chapitre 6 ; ça en est le point culminant. Notons que les Judéens qui « discutent violemment entre eux » (v. 52) sont disciples de Jésus, comme cela apparaît juste après (v. 60 et 66). À traduire donc par Judéens et non juifs, ce qu'ils sont tous : Jésus et tous ses disciples, qu'ils soient Galiléens ou Judéens, et quelle que soit la réaction à son enseignement de ceux qui sont parmi ses disciples.

Les gens avaient faim. De pain, en premier lieu. Jésus leur a donné du pain. Et ils ont à nouveau faim. Et lorsque Jésus veut les entraîner à la question de la vraie nourriture, ils ont bien compris. Ils ont suivi leur catéchisme. Ah oui, le pain du ciel, quoi ! On connaît : c’est l’histoire de manne et de Moïse dans le désert. Car pour le judaïsme, il est traditionnel, comme pour le christianisme, que la manne, via sa fonction nutritive, signifie la nourriture de la Parole de Dieu.

Accord apparent entre Jésus et ses interlocuteurs, jusqu’à ce que les choses se gâtent. Jusqu’à ce que l’on en vienne au cœur des choses, au moment où l'on bute en se scandalisant — et Jésus ne lésine pas sur les prétextes à scandale : apparemment, il se donne même tort, mettant, pour qui veut s’imaginer qu’il invite au cannibalisme, jusqu’au Lévitique contre lui (17, 10) : tu ne mangeras pas le sang. Tout pour être scandalisé ; en termes outranciers, qui entendent rendre le propos incontournable, Jésus nous renvoie chacun à nous-mêmes. De la manne des Pères aux pains multipliés de la veille, qui n’ont pas rassasié le cœur, un chemin de désert vers la délivrance symbolisé aujourd'hui pour nous par le désert confiné de ces dernières semaines. Chemin au désert, manne et pains multipliés, en route vers le Royaume espéré.

*

Voilà donc les auditeurs, disciples de Jésus, entre le pain abondant de la veille, dont ils veulent bien à nouveau se rassasier (ils sont revenus le lendemain pour cela) et le pain spirituel qui les renvoie au passé religieux, au temps du désert, au temps glorieux de la religion des ancêtres.

Mais si c’était aujourd’hui qu’ils avaient faim, aujourd’hui que l'on a faim ? Une faim qu’on ignore, une faim que l'on n'a pas conçue. Et qui pourtant tenaille. Telle est la question de ce texte, la question qu’il nous pose aujourd’hui. Oui, nous aussi, nous aimerions bien n’avoir plus le souci du pain du lendemain ; plus le souci financier du lendemain. Et en outre, oui, nous aussi avons suivi le catéchisme et savons qu’il y a une vraie nourriture spirituelle qui a de tout temps fondé Israël et l’Église.

*

« Oui, tout cela, on est au courant », ont-ils dit. « Mais toi, ont-ils dit aussi, quel signe fais-tu donc, pour que nous voyions et que nous te croyions »? Quelle est ton œuvre »? Au désert, nos pères ont mangé la manne, ainsi qu’il est écrit »: Il leur a donné à manger un pain qui vient du ciel » (v. 30-31). Et si c’était toujours la question » ? Donne-nous un signe…

Mais, me direz-vous, n’est-ce pas à nouveau une histoire de cailles que tout cela ? Les cailles au désert quand le peuple voulait de la viande, viande de cailles que le peuple a reçues jusqu'au dégoût… Faudra-t-il encore du dégoût pour que l’on comprenne ? Si c’est du dégoût qu’il vous faut, vous allez être servis… « Qui mange ma chair et boit mon sang »

Ils voulaient des signes. Mais n'en ont-ils pas eu, n'en a-t-on pas eu ? Quoique… qu’ont-ils vu, qu’avons-nous vu, me direz-vous ? Qu’est ce que les yeux qui ne sont pas ceux de la foi ont vu d’autre que du passé ? Notre Dieu produit-il autre chose que du passé ? Hier, avec les concombres d’Égypte, la manne, les cailles, hier encore, la veille, avec la multiplication des pains. Hier aussi, nos pères ont été héroïques, ont eu une foi à renverser des montagnes, à faire des miracles…

Oui notre Dieu a produit un passé glorieux. Des Moïse, des Élie. Des prophètes, des Apôtres, des martyrs, des camisards, des résistants… quand tout semblait perdu. Oui notre Dieu est un puissant producteur de passé. Un passé qui nous porte jusqu’à aujourd’hui.

Mais aujourd’hui, quel signe pour que nous croyions ?

*

Nous sommes renvoyés chacun à nous-mêmes. N’avons-nous pas vu notre désir inassouvi ? Des pains, des concombres, des cailles, qui n'ont pas rassasié nos cœurs. Une histoire héroïque — mais est-elle achevée ? Est-on parvenu au Royaume au lendemain du dernier combat des prédicants du désert ?

L'actualité nous rappelle régulièrement que ce n'est pas le cas. Certes les bases théoriques de jours heureux et fraternels sont posées : le cœur de la Loi biblique, sur la justice et sur l'amour du prochain, qui s'exprime aujourd'hui dans les Déclarations de Droit qui en sont issues, et notamment les Déclarations américaines et françaises, Constitution, Déclaration de 1789, et leur extension universelle en 1948. Hélas comme au temps de l’Exode, ou au temps où Jésus est venu dans le monde, de nos jours aussi, cela reste théorique, comme vient de le montrer le meurtre de George Floyd.

La Parole de Dieu appelle à être vécue, à être mise en pratique, vécue dans la chair, incarnée. C’est ce que je suis venu faire, nous dit aujourd'hui Jésus, avant de nous dire de faire de même, précisant en reprenant l'enseignement de la Torah « aimez-vous les uns les autres » : « comme je vous ai aimés. »

C'est ce que signifie le partage qui se dit dans la multiplication des pains, et aussi, pour nous dans la sainte Cène, écho à une multiplication des pains présentée par Jésus comme « ma chair à manger ». C'est-à-dire Parole de Dieu partagée, qui ne nourrit que par sa mise en pratique, dans le concret de la chair ; comme aujourd’hui la leçon universaliste des Droits de l’Homme est à vivre dans la chair, sans quoi toutes les dérives restent possibles, comme le rappelle le meurtre qui a justement scandalisé le monde, des deux côtés de l'Atlantique, montrant que l'universalisme des textes manque jusqu'aujourd'hui d'un vécu concret, dans la chair de l'humanité, sauf à se mettre à la place de celles et ceux dont les droits ne parviennent pas au concret de leur vie.

*

Nous en sommes tous là : quelque chose manque, quelque chose de l'ordre du concret, de la chair. Alors, au cœur de notre manque, Jésus nous dit qu'il donne sa chair pour la vie du monde ; en d’autres termes, il se dépouille de sa vie, s'identifie à tous ceux dont la vie est méprisée, volée par le mépris ; Jésus rejoint l'homme humilié, genou à terre, ployant sous la croix… Et il nous appelle à recevoir ce dépouillement, « manger sa chair ». Recevoir de son dépouillement, la parole, la promesse de notre propre dépouillement.

*

Alors prend place la promesse de la Résurrection, de nouveaux cieux et d'un nouvelle terre. « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour ». « C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie », expliquera-t-il à ce sujet.

Dans le signe d'un monde enfin fraternel, la résurrection prend alors place comme récapitulation dans le Christ de ce que nous sommes vraiment, de ce que nous désirons vraiment, l’ignorerions-nous. Dans la résurrection du Christ, notre résurrection au dernier jour prend place dès aujourd’hui comme présentation de nos êtres vrais devant Dieu. Comme résolution et exaucement de nos désirs. Elle est résolution et récapitulation de la vérité de nos vies.

C’est là la vérité profonde de la parole ou Jésus mène ses interlocuteurs, où Jésus nous mène : « Qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité ». C’est la parole par laquelle, mystérieusement, Jésus répond en vérité aujourd’hui à toutes nos demandes.


R.P., Châtellerault, 14.06.20


dimanche 7 juin 2020

Dieu a tant aimé le monde…




Cultes au temple suspendus jusqu'à décision du conseil presbytéral suite au décret des pouvoirs publics (du 22 mai 2020) ré-autorisant la célébration des cultes

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Lecture de l’Évangile et prédication (PDF ici) en audio ici :


Exode 34, 4-9 ; Psaume 148 ; 2 Corinthiens 13, 11-13 ; Jean 3, 16-18

Jean 3, 16-18
16 Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais ait la vie éternelle.
17 Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.
18 Qui croit en lui n’est pas jugé ; qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.

*

« Dieu a aimé le monde ». Dans l’Évangile selon Jean, « le monde » — cosmos — est une notion le plus souvent négative. C’est ce qui est illusoire, vain, superficiel. Un faux arrangement pour lequel Jésus dit ne pas prier lorsqu’il confie les siens au Père dans son discours d’adieu (Jean 17, 9). Non qu’il le dédaigne : il y envoie les siens !

Car ce monde en souffrance, en proie à toutes les détresses, des guerres aux épidémies, des catastrophes écologiques à la haine, au racisme, à tant de fléaux, Dieu l’a tant aimé « qu’il a donné son Fils unique » ! — « pour que le monde soit sauvé par lui ». Il l’a chéri infiniment, ce monde blessé. Et cet amour du monde se traduit dans le don d’une présence, celle de son Fils, pour un salut qui advient par un simple acte de foi en lui— ce que Jésus vient d’illustrer (au verset précédent, v. 15) par l’évocation de l’épisode du serpent d’airain, ce serpent que Moïse avait fait forger pour que quiconque le regarde après avoir été mordu par les serpents venimeux du désert de l’Exode, fût guéri.

Il en est de même de la crucifixion de Jésus, vient-il de dire : une élévation sur une perche similaire à l’élévation sur une perche du serpent d’airain de Moïse de sorte que quiconque lève son regard vers lui, croit en lui, ait la vie éternelle, soit sauvé d’une mort aussi certaine que celle qui suit la morsure d’un serpent venimeux.

Quiconque croit en lui, le pendu élevé de la terre, a la vie éternelle de la même façon que quiconque regardait le serpent de Moïse était guéri des morsures des serpents. Où la croix, moment de ténèbres dressé vers la lumière, devient l’axe du monde nouveau et éternel. Où l’on retrouve et la Genèse et son commentaire par le Prologue de ce même Évangile de Jean, où le monde advient comme création dans la lumière de Dieu qui le fait sortir du chaos et des ténèbres.

Quel est cet acte de foi qui reçoit la grâce de Dieu donnée en plénitude dans le signe du don de son Fils ? C’est juste le regard de foi qui, du cœur des ténèbres, du chaos, du péché et de la culpabilité, de la souffrance, bref de l’exil loin de Dieu— se tourne vers la lumière sans crainte, comme les pères au désert mordus par les serpents se tournaient vers le serpent d’airain dressé dans la lumière.

Tel est l’acte de foi ouvert ici : au-delà de toute crainte qui préférerait rester plongée dans les ténèbres et le chaos, dans les œuvres mauvaises déjà absorbées par la mort — se tourner sans crainte vers celui de qui rayonne la lumière éternelle, par lequel le monde vient à son salut, vers celui qui, pendu au bois, élevé de la terre, fait resplendir la lumière en plénitude, en vie éternelle. La foi seule. La plénitude de la grâce y est donnée.

Ainsi, « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » Il n’est ici pas besoin d’autre jugement que celui qui a déjà eu lieu : être dans les ténèbres, puis y rester pour n’être né qu’une fois, n’être né qu’à ces ténèbres. Mais dans le Christ élevé de la terre, le jugement, en quelque sorte s’inverse, devient délivrance par la venue à la lumière, la naissance à la lumière — n’oublions pas qu’on est dans le dialogue de Jésus avec Nicodème, venu de nuit, pour s’entendre annoncer la bonne nouvelle de la naissance d’en-haut. C’est ainsi que le Souffle saint, l’Esprit de Dieu, opère en nous la naissance d’en-haut dans la foi au Fils de Dieu.

On est passé au-delà du jugement de l’ancien monde. Ou plus exactement, ce tournant est le jugement de l’ancien monde, au-delà duquel on passe, par la seule foi en ce qui s’est accompli en Jésus. Le jugement relève d’un passé déjà jugé, mais qui croit en lui n’est pas jugé ; il est passé de la mort à la vie, par la libération à l’égard du poids du mal, du péché, de la culpabilité, bref de la puissance de la mort, comme autant d’aboutissements du mal, qui retenaient le monde captif.

Le don de Jésus est le passage de la mort à laquelle, on ne le sait que trop, est voué notre ancien monde, au monde de la résurrection : le monde nouveau et éternel qui prend place par la seule foi en ce qu’en sa mort, Jésus a mis fin à puissance de la mort. Il a partagé la mort qui est la nôtre pour nous faire accéder en sa résurrection à la vie de résurrection. Telle est la création nouvelle.

Recevoir dans la foi le don de la vie de celui qui a partagé notre mort, c’est être passé au-delà du jugement, qui a eu lieu en lui, Jésus, sur sa croix.

Telle est l’immense nouvelle de ce verset central de l’Évangile : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle ».


RP, 7.06.2020

À suivre ici :

Méditations quotidiennes



dimanche 31 mai 2020

Pentecôte




Cultes au temple suspendus jusqu'à décision du conseil presbytéral suite au décret des pouvoirs publics (du 22 mai 2020) ré-autorisant la célébration des cultes

Méditations quotidiennes
en semaine, ici :

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culte du Weekend de Pentecôte
, préparé par les monitrices

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Liturgie et prédication en PDF ici

Lecture de l’Évangile et prédication (PDF ici) en audio ici :


Psaume 104 ; Actes 2, 1-11 ; 1 Corinthiens 12, 3b-7 & 12-13 ; Jean 20, 19-23

Actes 2, 1-8
1 Lorsque arriva le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble en un même lieu.
2 Tout à coup, il vint du ciel un bruit comme celui d'un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils étaient assis.
3 Des langues leur apparurent, qui semblaient de feu et qui se séparaient les unes des autres ; il s'en posa sur chacun d'eux.
4 Ils furent tous remplis d'Esprit saint et se mirent à parler en d'autres langues, selon ce que l'Esprit leur donnait d'énoncer.
5 Or des Juifs pieux de toutes les nations qui sont sous le ciel habitaient Jérusalem.
6 Au bruit qui se produisit, la multitude accourut et fut bouleversée, parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue.
7 Étonnés, stupéfaits, ils disaient : Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ?
8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ?

Jean 20, 19-23
19 Le soir de ce même jour [dimanche de Pâques] qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Judéens, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et il leur dit : "La paix soit avec vous."
20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit : "La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie."
22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : "Recevez l’Esprit Saint ;
23 ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis."

*

Notre texte nous ramène au soir du dimanche de Pâques, cinquante jour avant la fête de Shavouoth, Pentecôte. Les disciples sont enfermés : « Par crainte des chefs judéens, les portes de la maison où ils se trouvaient étaient verrouillées ». Puis ils vont passer de la crainte (des Judéens, de leurs chefs, de la part de ces Galiléens : pas des juifs ! — qu’ils sont eux-mêmes !) à la libération : « Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et il leur dit : "La paix soit avec vous." »

C’est suite à cela qu’ils vont passer de la crainte à la libération ; c’est-à-dire : à l'envoi, comme envol : « Jésus leur dit : "La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie." » — Recevez l’Esprit Saint : et déliez ceux qui sont liés — cf. Mt 16, 19. Jésus souffla sur eux comme pour un envol. Souffle de l’Esprit…

« La paix soit avec vous » — avec cette parole, le texte donne le comment du don de cette paix : par l’Esprit saint. Esprit remis à Jésus. Cet Esprit qui vient du Père, le Père l’envoie par Jésus à qui il a été remis. Ici s’ouvre la porte de la liberté à laquelle nous sommes invités à notre tour. Et cette liberté est une question de pardon. Je ne me rallie pas à une certaine traduction qui veut que Jésus dise aux Apôtres : « ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » Comme si les Apôtres avaient pour mission de retenir captifs de leurs péchés certains de ceux à qui ils sont envoyés ! Les Apôtres sont envoyés pour communiquer la libération que Jésus vient de leur octroyer dans le don de l’Esprit saint. La communiquer abondamment. Pas la mégoter.

Il se trouve qu’une tout autre traduction de cette parole est possible : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis ». Ce qui correspond à l’équivalent chez Matthieu, « délier ». Voilà donc qui donne tout autre chose : remettre les péchés et les soumettre. Deux faces de la libération. Remettre les péchés, c’est pardonner, soumettre les péchés, c’est permettre de les dominer.

Être libéré du fruit du péché. Et cela est en rapport étroit avec le pardon. Souvenez-vous de l’épisode de Caïn. Je lis, au livre de la Genèse, ch. 4, v. 6-8 : « Le Seigneur dit à Caïn : "Pourquoi t’irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le." Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère et le tua. »

Le péché est tapi à ta porte… Mais toi, domine-le. On a entendu la suite, Caïn ne l’a pas dominé. Caïn n’a pas reçu le pardon, la rémission de ses péchés. Il jalousait son frère. Il n’a pas reçu le pardon, l’élargissement de son cœur et la capacité de pardonner. Il n’a pas reçu la capacité de soumettre le péché et son fruit, à savoir ses péchés : le péché l’a vaincu, Caïn ne l’a pas dominé… N’ayant pas reconnu cette part sombre de lui-même.

Et voici le fruit de l’Esprit saint, dans la promesse de Jésus aux Apôtres : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis ». Cela inclut la reconnaissance de la part sombre qui est en nous.

Sans quoi, la puissance du péché, c’est la mort, affirme la Bible. Jésus a vaincu la mort. « Il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie. »

Le Ressuscité qui a vaincu la mort a pouvoir sur tout. Il a pouvoir même sur le péché. Il ouvre même comme possible l’impossible commandement donné à Caïn : « domine sur le péché ». Impossible, Caïn n’ayant fait que projeter sur son frère la frustration qui l’habitait.

Face à cela, le don de l'Esprit saint est aussi pénétration de tout ce qui fait notre être, jusqu'en ses zones d'ombre — pénétrant jusqu'aux profondeurs de Dieu, l'Esprit sonde tout en nous en dit Paul (1 Co 2, 10). Une pénétration empreinte de miséricorde — j’allais dire maternelle. N’oublions pas que le mot Esprit en hébreu est un mot féminin, un aspect qui ne peut être ignoré. Mot neutre en grec, mais décliné au masculin, il porte la part féminine de son origine hébraïque. En cette riche complexité, voilà un terme, Esprit, qui dit et promet que sa présence en nous nous révèle entièrement à nous-même et ainsi nous libère.

La liberté étant que nos fautes nous sont pardonnées, l’Esprit saint nous les soumet en nous permettant de connaître ce qui est en nous. Jésus souffla sur eux. Les Apôtres libérés par l’Esprit deviennent, par leur liberté, libérateurs à leur tour. C’est la bonne nouvelle qui nous est à nouveau donnée en ce dimanche de Pentecôte. Jésus souffla sur eux : recevez l’Esprit saint.

Percevons-nous son souffle aujourd’hui ? Dans ce souffle est la paix que donne Jésus : la paix soit avec vous. La paix de se savoir pardonné. Pleinement pardonné : vos péchés vous sont remis, l’Esprit saint vous les soumet. Allez dans cette liberté. Vous n’avez pas même à vous venger pour quelque obscur désir ou jalousie, comme Caïn qui a été par là dominé. Vous n’avez que la liberté de vous savoir pardonnés, de savoir par là octroyer le pardon à votre tour. Le péché vous est soumis par l’Esprit saint.

C’est pourquoi l’Esprit saint prie en nous : Abba, Notre Père, pour l’accomplissement de cette demande : « pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Non pas que le pardon que nous octroyons soit la condition de notre propre pardon ! Mais la liberté qui est dans le fait d’être pardonnés nous libère du poids d’avoir à ne pas pardonner. Nous voilà donc devant le Christ, en ce dimanche de Pentecôte, le Christ ressuscité présent au milieu de nous, soufflant sur nous l’Esprit : recevez l’Esprit saint.

*

Jésus accomplit alors sa promesse (« il est préférable pour vous que je m’en aille, car alors vous recevrez l’Esprit saint qui m’anime »). Il accomplit sa promesse à travers ce geste : il souffle sur ses disciples en signe de ce qu’il leur donne l’Esprit saint, l’Esprit de Dieu son Père. Son geste est un signe, qui utilise le double sens du mot : souffle et esprit. L’Esprit qui est comme le vent, que l’on ne « voit », que l’on ne « sent » qu’à ses effets — ou plutôt dont ne voit, ne sent, que les effets.

Comme pour une nouvelle création — Genèse 2, 7 : « Le Seigneur Dieu prit de la poussière du sol et en façonna un être humain. Puis il lui insuffla dans les narines le souffle de vie, et l’être humain devint vivant. »

« Tu envoies ton souffle, ils sont créés, et tu renouvelles la surface du sol, » dit le Psaume de ce jour, Ps 104 (v. 30). Dieu donne la vie à l’être humain en « insufflant dans ses narines le souffle de vie » — c’est-à-dire l’Esprit de vie. Jésus reprend le geste de la Genèse à son compte, mettant en place une nouvelle création : il donne tout à nouveau l’Esprit de Dieu.

De même qu’il a vécu lui-même dans la vérité de l’Esprit qui l’a animé, la nouvelle création, la création menée à son accomplissement comme monde de la résurrection, est animée de la vie de l’Esprit. Cela commence par notre envoi, notre mission — Jean 20, 21 : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » C’est par nous que le projet de la création est appelé à être accompli. Jésus nous passe le relais en nous donnant l’Esprit du Père qui l’a animé : « comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie ».


RP, Pentecôte, 31/05/20





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