dimanche 9 juin 2024

"Divisé contre lui-même..."




Genèse 3.9-15 ; Ps 130 ; 2 Co 4.13–5.1 ; Marc 3.20-35

Genèse 3, 9-15
9 Mais le Seigneur Dieu appela l’homme, et lui dit : Où es-tu ?
10 Il répondit : J’ai entendu ta voix dans le jardin, et j’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché.
11 Et le Seigneur Dieu dit : Qui t’a appris que tu es nu ? Est-ce que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger ?
12 L’homme répondit : La femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé.
13 Et le Seigneur Dieu dit à la femme: Pourquoi as-tu fait cela ? La femme répondit : Le serpent m’a séduite, et j’en ai mangé.
14 Le Seigneur Dieu dit au serpent : Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tout le bétail et entre tous les animaux des champs, tu marcheras sur ton ventre, et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie.
15 Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : celle-ci t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon.


Marc 3, 20-35
20 et la foule s’assembla de nouveau, en sorte qu’ils ne pouvaient pas même prendre leur repas.
21 Les parents de Jésus, ayant appris ce qui se passait, vinrent pour se saisir de lui ; car ils disaient : Il est hors de sens.
22 Et les scribes, qui étaient descendus de Jérusalem, dirent : Il a Béelzébul ; c’est par le prince des démons qu’il chasse les démons.
23 Jésus les appela, et leur dit sous forme de paraboles : Comment Satan peut-il chasser Satan ?
24 Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut subsister ;
25 et si une maison est divisée contre elle-même, cette maison ne peut subsister.
26 Si donc Satan se révolte contre lui-même, il est divisé, et il ne peut subsister, mais c’en est fait de lui.
27 Personne ne peut entrer dans la maison d’un homme fort et piller ses biens, sans avoir auparavant lié cet homme fort ; alors il pillera sa maison.
28 Je vous le dis en vérité, tous les péchés seront pardonnés aux fils des hommes, et les blasphèmes qu’ils auront proférés ;
29 mais quiconque blasphémera contre le Saint-Esprit n’obtiendra jamais de pardon : il est coupable d’un péché éternel.
30 Jésus parla ainsi parce qu’ils disaient : Il a un esprit impur.
31 Survinrent sa mère et ses frères, qui, se tenant dehors, l’envoyèrent appeler.
32 La foule était assise autour de lui, et on lui dit : Voici, ta mère et tes frères sont dehors et te demandent. 33 Et il répondit : Qui est ma mère, et qui sont mes frères ?
34 Puis, jetant les regards sur ceux qui étaient assis tout autour de lui : Voici, dit-il, ma mère et mes frères.
35 Car, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère.


*

“Tous les péchés seront pardonnés aux fils des hommes, et les calomnies qu’ils auront proférés ;‭ ‭mais quiconque calomniera le Saint-Esprit n’obtiendra jamais de pardon : il est coupable d’un péché éternel. Jésus parla ainsi parce qu’ils disaient : Il a un esprit impur” (Mc 3, 28-30), à savoir l’esprit de Béelzébul. La calomnie consiste à attribuer à l'esprit impur de l'idole Béelzébul ce qui relève de l'Esprit saint, confondant le saint et l’impur, le bien et le mal. Or, juger mal ce qui est bien (et inversement) empêche tout repentir, rendant tout pardon impossible.

Souvenons-nous qu'au début du ministère de Jésus, l'Évangile mentionne son épreuve au désert — “tenté par Satan”, résume Marc (1, 13). Luc (4, 5-6) précise : “Le diable, l’ayant élevé, lui montra en un instant tous les royaumes de la terre,‭ ‭et lui dit : Je te donnerai toute cette puissance, et la gloire de ces royaumes ; car elle m’a été donnée, et je la donne à qui je veux.‭‭ Si donc tu te prosternes devant moi, elle sera toute à toi.‭” ‭Comment opère ce pouvoir du diable ? Devant quoi se prosterne-t-on concrètement sinon une idole ? C’est là que l’on retrouve le Béelzébul de notre texte. De quoi s'agit-il, sous ce nom, Béelzébul ?

Un principe de lecture de la Bible proposé par Calvin consiste à chercher ailleurs dans la Bible ce qui éclaire un texte obscur. Le judaïsme précise : chercher la 1ère occurrence du mot. Pour Béelzébul, ce principe nous conduit au 2e Livre des Rois, où apparaît Baal Zébub confronté par Élie.

Notons que notre Évangile commence, avant la tentation de Jésus face au satan, par la prédication du Baptiste souvent donné comme nouvel Élie. L'Évangile précise (Mc 1, 6) que “Jean avait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins.” Ce n’est pas pour rien. Je lis au second livre des Rois : “Le roi Achazia tomba par le treillis de sa chambre haute à Samarie, et il en fut malade. Il fit partir des messagers, et leur dit : Allez, consultez Baal-Zebub, dieu d’Ekron, pour savoir si je guérirai de cette maladie.‭ Mais l’ange de l’Éternel dit à Élie […] : Lève-toi, monte à la rencontre des messagers du roi de Samarie, et dis-leur : Est-ce parce qu’il n’y a point de Dieu en Israël que vous allez consulter Baal-Zebub, dieu d’Ekron ?‭ ‭C’est pourquoi ainsi parle l’Éternel : Tu ne descendras pas du lit sur lequel tu es monté, car tu mourras. Et Élie s’en alla.‭‭ Les messagers retournèrent auprès d’Achazia.” ‭ Il lui rapportèrent ce qu’avait dit Élie. “‭Achazia leur dit : Quel air avait l’homme qui est monté à votre rencontre et qui vous a dit ces paroles ?‭ ‭Ils lui répondirent : C’était un homme vêtu de poil et ayant une ceinture de cuir autour des reins. Et Achazia dit : C’est Élie” (2 R 1, 2-8)…

Voilà qui permet au lecteur de l’Évangile de voir le Baptiste comme nouvel Élie. Trois chapitres après, est mentionnée l’idole que confrontait Élie, Baal Zebub…

Qui est donc ce “Béelzébul” ?… On l’a lu : il s’agit du dieu d’Ekron, l’idole qu’Élie pourchasse ! En 2 Rois Baal Zebub, ou “seigneur des mouches” ; pour les adversaires de Jésus, “Béelzébul”, selon le jeu de mots qui en fait le “prince des démons” — Baal Zébul signifiant “Baal est prince”. “Prince des démons” — les “démons”, c’est-à-dire les divinités mineures dans l’Olympe grecque. Les “démons” dans les termes grecs du Nouveau Testament recoupent les Baals de la Bible hébraïque. Il n’est question de Baals dans le Nouveau Testament que dans des citations ou références à la Bible hébraïque, comme ici. Et il n’est pas question de “démons” dans la Bible hébraïque ; mais dans la version grecque des LXX, et lorsque les divinités en question n’entrent pas dans la nomination spécifique des Baals — ainsi l’hébreu séirim est rendu soit par “idoles” (Lv 17, 7 ; 2 Ch 11, 5) soit par “démons” (Ps 96, 5, “les dieux des peuples ne sont que des démons” — que Segond traduit par : “les dieux des peuples ne sont que des idoles”. Cf. És 13, 21 ; 34, 14).

L’Évangile ne confond pas le démon ou idole Baal et le satan (Jésus ne reprend par le terme “Béelzébul” !). Une des tentations récurrentes du peuple biblique, celle que combattait Élie, est le culte des idoles : c’est pourquoi ce serait division du satan tentateur contre lui-même que de faire chasser une divinité par une autre, en l’occurrence Baal Zébul.

Telle est l’argumentation de Jésus contre ses adversaires : le satan, figure de l’adversité, a intérêt à voir les idoles se multiplier, — et pas à opérer une réduction des ramifications de l’idolâtrie en “divisant son royaume” ! Promouvoir un Baal, Baal Zébul, contre d’autres idoles, n’est pas de l’intérêt du malin (“délivre-nous du malin”) qui y perdrait ainsi un peu de son emprise. Le mal proliférant n’élimine aucune de ses filières. Il n’élimine alors aucun de ses démons, ou de ses Baals : ni Baal Zebub, entouré de mouches selon son culte, devenu Baal Zebul, puis Belzébuth ; ni Baal Péor, au livre des Nombres, devenu Belphégor, rendu célèbre par une série télévisée des années 1960 ; ni aucun autre…

Ainsi aujourd'hui, puisque ces Baals-là, les Baals antiques, n’ont plus d’adeptes, la multiplication des idoles prend des formes nouvelles — le culte de telle ou telle idole toujours appuyé par d’autres idoles, Mammon en tête (n’est-il pas présenté par Jésus comme ce qui sape la confiance en Dieu ? — Mt 6, 24) ; pour faire oublier l’immense douleur de ce monde, promue par un mal manipulateur, qui n’a aucun intérêt à chasser une idole moderne contre l’autre, mais les utilisant toutes… Le mal peut même se représenter en idole unique, appuyée quand même de Mammon, comme cela se voit dans l'islamisme.

Comme antan, au jour où Jésus, par sa réponse, non seulement proteste auprès de ses interlocuteurs qu'il n’a rien à voir avec Baal (malgré son origine suspecte, galiléenne, du Nord, comme Élie), mais enseigne aussi, à l’instar d’Élie, en quoi est redoutablement illusoire ce "prince des démons". C’est le satan, accusateur et diviseur, qui est le manipulateur des idolâtres, et donc chaque réseau de son pouvoir, même en faillite, relève de son "royaume", et n’a pas à être exclu du service, fût-ce en se représentant comme idole unique.

Jésus, quant à lui, chasse les démons comme les anciens prophètes chassaient les Baals, en tant que dieux à notre image, c’est-à-dire refus de l’Autre, de Dieu comme Autre, c’est-à-dire accusation de l’Autre, présente dès le récit de la Genèse (3, 12-13) qui nous est aussi proposé pour ce jour, accusation donnée dans un fameux “c’est pas moi, c’est l’autre” — l’homme : “c’est pas moi, c’est la femme”, qui elle renvoie au serpent. Dénonciation de l’autre, unique et précieux, que Jésus, chassant l’idole qui rend captif, fait réapparaître comme présence de Dieu, à son image ; l’autre qui précisément n’est donc pas en mon pouvoir.

Présence de l’Autre absolu, qui toujours dérange.

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C’est peut-être là une explication de la violence inouïe exercée contre les femmes dans la séculaire “chasse aux sorcières”, accusées comme Jésus d’être des adeptes de “Belzébuth”, chef des “démons”, et figure du diable. En fait des femmes victimes de ce que comme femmes elles représentent pour les persécuteurs : l’Autre — qui toujours dérange.

C’est peut-être aussi là une explication de l’antisémitisme, qui trouve toujours de nouveau prétextes. Une seule constante : les juifs comme présence de l’Autre : constamment minoritaires dans le monde, on leur attribue tout le mal du monde, ce qui relève du péché contre l’Esprit saint (le faux se croyant vrai)…
Aujourd’hui… 7 millions de juifs en Israël (essentiellement réfugiés face à l'antisémitisme dans les autres pays). 9 millions d’Israéliens en tout, dont 2 millions de citoyens arabes et 7 millions de juifs. 15 millions de juifs dans le monde, où il y a 2,5 milliards de chrétiens, 1,8 milliards de musulmans, peut-être 1,5 milliard à 2 milliards d’athées, plus d’autres convictions, traditions et cultes… Bref, en gros 8 milliards de non-juifs face à 15 millions de juifs. Si ils ne sont pas la présence de l’Autre par excellence, qui le sera ? Si c'était pour cela que, chez les 8 milliards hyper-majoritaires, on leur reproche tout et son contraire ? D’être “apatrides” dans les années 1930-1940, d’avoir une patrie aujourd'hui. Pourquoi cette constante focalisation médiatique ? En revanche, des millions de morts au Congo : total silence médiatique. Pourquoi ?

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Voyons Genèse 3. À l’inverse de l’idole, dans le récit de la création de la Genèse, vieux texte juif, la femme pour l’homme et l’homme pour la femme, sont, comme image(s) de Dieu, posés en vis-à-vis accordés comme différents l’un de l’autre. L’autre n’est pas moi, il, elle, n’est pas ma propriété — d’où le précepte biblique de “quitter son père et sa mère” (Gn 2), que la mère et les frères de Jésus semblent avoir de la peine à admettre (Mc 3, 21 & 31-32) — ; et c’est bien cette séparation que demande Jésus : “car, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère” (Mc 3, 35) — cette volonté de Dieu qui consiste à aimer autrui comme soi-même. Dans la Genèse, le sommeil de l’homme est un sommeil prophétique, qui lui fait découvrir cet autre semblable et différent, apte au dialogue et à être aimé, à l’image de Dieu.

Or c’est ce que refuse l’idole, dès les origines. Ainsi, au départ de tout, le mal diviseur dans la Genèse, quand il s’infiltre déjà entre l’homme et la femme, pourtant séparés pour se rencontrer par l’observance de la loi qui fait grandir en séparant ; cela pour que l’on devienne ce que l’on est, uniques devant Dieu à l’image du Christ qui dit : “quiconque fait la volonté de Dieu est mon frère, ma sœur, et ma mère.”

C’est bien le refus de cela qui se traduit par l’accusation, selon ce sens du mot satan : accuser, et donc tourmenter ; tourment contre soi qui se retourne contre autrui, dès le récit de Gn 3, “c’est pas moi, c’est l’autre”, et que l’on retrouve en Marc : sa mère et ses frères accusent Jésus de folie — l’accusation divise, selon un autre sens de satan, diable : diviser.

Or il n’y a de réconciliation que dans la reconnaissance de l’autre pour lui-même, elle-même, séparé(e) de moi, ce qui lui donne son existence unique devant Dieu, et rend possible de l’aimer pour lui-même, même et surtout si je ne le comprends pas ; fondé comme autre par Dieu seul “car, quiconque fait la volonté de Dieu est mon frère, ma sœur, et ma mère” — sans l’accuser d’être ce qu’il est, différent de moi, en le renvoyant dans la culpabilité (Gn 3, 12-13). La loi qui sépare pour unir ouvre alors sur le pardon, dans lequel seul est la victoire sur le mal.

Il s’agit de saisir ce pardon, de le recevoir, auquel cas, tout peut être pardonné ; cette capacité d’être pardonné, de recevoir, accueillir le pardon, est un don de l’Esprit saint, sans lequel le pardon en toute sa profondeur est inaccessible. Ce pourquoi cette limite au pardon : le péché contre l’Esprit saint, qui est d’inverser le mal et le bien, fait du pardon un mal — et empêche d’accepter d’être pardonné, et donc, de pouvoir donner le pardon à autrui. Don de l’Esprit saint parce que l’Esprit est plus profond en moi que moi-même, il est plus profond que toutes les blessures et la culpabilité qui me semblent insurmontables.

La réconciliation du monde est de recevoir le pardon sur soi, pour le donner autour de soi. “Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés”.


RP, Châtellerault, 9.06.24
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dimanche 19 mai 2024

"Il vous fera accéder à la vérité tout entière"




Actes 2, 2-6 ; Psaume 104 ; Galates 5, 16-25 ; Jean 15, 26-27 & 16, 12-15

Actes 2, 2-6
2 Tout à coup il y eut un bruit qui venait du ciel comme le souffle d’un violent coup de vent : la maison où ils se tenaient en fut toute remplie ;
3 alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s’en posa sur chacun d’eux.
4 Ils furent tous remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler d’autres langues, comme l’Esprit leur donnait de s’exprimer.
5 Or, à Jérusalem, résidaient des juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel.
6 À la rumeur qui se répandait, la foule se rassembla et se trouvait en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue.


Jean 15, 26-27
26 Lorsque viendra le Consolateur que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra lui-même témoignage de moi ;
27 et à votre tour, vous me rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement.


Jean 16, 12-15
12 J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant.
13 lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir.
14 Il me glorifiera, parce qu’il prendra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera.
15 Tout ce que le Père a est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il prend de ce qui est à moi, et qu’il vous l’annoncera.


*

Dans le texte de l’Évangile de Jean que nous avons lu, Jésus annonce l'envoi de l’Esprit saint, qui le dévoile comme Christ glorifié. Au livre des Actes des Apôtres, selon Luc cette fois, lors d’une fête juive des semaines, Chavouot en hébreu — sept semaines (après Pâques), soit 50 jours (d’où son nom de Pentecôte en grec — pour traduire le Chavouot de l’hébreu), lors d’une fête juive de Chavouot, donc, a lieu l'événement spectaculaire dont nous avons lu le récit. C’est ce que nous fêtons aujourd’hui : la fête de Chavouot en sa reprise chrétienne — comme événement de Pentecôte.

Selon Jean, cela est donné dans une étrange parole de Jésus. Alors qu’il va partir, être retiré à ses disciples — il va mourir ; il rappelle dans ce départ cette réalité étonnante de la vie de Dieu avec le monde : son retrait, son absence. Car si Dieu est présent partout, et si le Christ ressuscité est lui-même présent — il est ici —, il est aussi absent, caché, comme l’est aussi le Père — nous ne le voyons pas.

Cela signifie plusieurs choses. D’abord qu’il règne, que l’on n’a point de mainmise sur lui. Caché selon Luc dans la nuée à l’Ascension, comme le Nom imprononçable, au Sinaï, il ne saurait être retenu. Le rituel biblique exprime cela par le voile du Tabernacle, puis celui du Temple, derrière lequel ne vient, et qu’une fois l’an, que le grand prêtre.

Ce lieu très saint a son équivalent céleste, comme nous l’explique l’Épître aux Hébreux (8, 5) lisant l’Exode (25, 40). Temple céleste symbolisé par des langues de feu : un livre populaire à l’époque, le livre d’Hénoch (70, 7-8), évoqué par l’épître de Jude (v. 14), dit que le Temple céleste est fait de langues de feu (voir 2 Chr 7, 2 et le feu lors de la dédicace du 1er Temple de Jérusalem). Les langues de feu d'Actes 2 annoncent le temple céleste dans lequel officie le Christ.

C’est dans le lieu très saint céleste qu’il est entré par son départ, entré au-delà du voile dit l’Épître aux Hébreux, par son départ avéré à sa mort. Le Christ entre dans son règne et se retire, voilé dans une nuée (comme dans le signe de l’Ascension). Sa croix est alors, comme il l’annonçait, glorification : « l’Esprit de vérité vous conduira dans toute la vérité ; […] Il me glorifiera, parce qu’il prendra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera » (Jean 16, 13-14).

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Le don de l’Esprit est alors la présence de celui qui ne se laisse plus voir, et le partage de sa vie. Jésus présent de façon visible, Jésus dans ce monde, est celui qu’on voulait fixer sur un trône palpable, lors des Rameaux, celui dont on voudrait se faire un Dieu commode, saisissable, visible, en somme ; et il est celui qu’on croyait fixer, par la crucifixion.

Or Jésus manifeste le Dieu insaisissable, invisible, celui qui nous échappe, qui échappe à nos velléités de nous en fixer la forme, d’en faire une idole ! Une telle volonté relève de l’esprit du monde.

Mais l’Esprit de Dieu, l’Esprit saint, est celui qui nous communique cette impalpable, imperceptible présence au-delà de l’absence, et nous met dans la communion de l’insaisissable. C’est pourquoi sa venue est liée au départ de Jésus — ce que Jésus vient de dire à ses disciples : « si je ne m’en vais pas, le Saint Esprit ne viendra pas ».

Nous laissant ainsi la place, il nous permet alors de devenir par l’Esprit saint ce à quoi Dieu nous destine, ce pourquoi il nous a créés.

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Cela nous enseigne en parallèle ce qu’il nous appartient de faire en ces temps d’absence : devenir ce à quoi nous sommes destinés, en marche vers le Royaume ; accomplissement de la Création.

C’est à présent, dans cette perspective, l’ultime étape du projet de Dieu : l’effusion de l’Esprit promise par les prophètes — « comme l’eau couvre le fond des mers », une effusion générale (Joël 3 / Actes 2), sur tous les peuples (Actes 8 & 10). Le baptême d’eau, selon la promesse d’Ézéchiel (36, 25-26), “je vous aspergerai d’une eau pure et je mettrai en vous mon Esprit”, devient alors le signe du don de l’Esprit saint. L’universalité du don est la nouveauté, car en Israël, les fidèles connaissaient la vie de l’Esprit déjà auparavant — et des temps d’effusion, de réveil. Dorénavant, dans cette nouvelle effusion, tous les peuples sont au bénéfice du don de Dieu.

Dans le judaïsme, la fête de Chavouot/Pentecôte est la fête du don de la Torah, au cœur de laquelle est le Décalogue.

Il s'agit d’un don à portée universelle, à observer via son inscription dans les cœurs par l’Esprit. Au jour de la Pentecôte relatée dans le livre des Actes, ce don de la Loi et son inscription dans les cœurs va concerner toutes les nations — “à Jérusalem, résidaient des juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel. […] Chacun entendait [les disciples dans] sa propre langue” (Ac 2, 5-6). Premier temps de l'élargissement de l’Alliance du Sinaï, on est aussi au premier temps d’un élargissement du don de la Loi, qui débouchera, plus tard dans les siècles, dans l’extension du Décalogue comme Déclaration des Droits de l’Homme, dont celle rédigée en 1789 l’est sur des tables semblables à celles qui représentent les tables de la Loi du Sinaï. Ce n’est pas par hasard… C’est aussi une signification du don universel de l'Esprit saint.

Avant cela, c’est le premier temps de la réalisation d’une promesse : « élevé de la terre », le Christ « attire tous les hommes à lui » (Jn 12, 32). Cela pour une connaissance partagée du Père, et c’est cela la vie éternelle : « la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ » (Jn 17, 3). Cette connaissance, cette consolation, n’est autre que la participation à l’humilité du Christ, à son entrée dans la condition du serviteur, que nous sommes invités à faire nôtre (Ph 2, 4-6) — c'est la connaissance de la vérité, car sans humilité, il n’y a que mensonge sur nous-même.

C’est à une dépossession que nous sommes appelés. Le don de l’Esprit saint suppose la dépossession de toute sagesse et puissance qu’a connue Jésus crucifié (1 Co 2, 1-11 ; Ph 2, 7). Dépossession qui doit aussi être notre part. Or cette dépossession correspond précisément à l’action mystérieuse de Dieu dans la Création. On lit dans la Genèse que Dieu est entré dans son repos. Dieu s’est retiré pour que nous puissions être, comme le Christ s’en va, par la croix comme Ascension — c’est là sa glorification — pour que vienne l’Esprit qui nous fasse advenir nous-mêmes devant Dieu.

Parole d’encouragement pour nous : l’Esprit saint remplit de sa force de vie quiconque, étant dépossédé, jusqu’à être abattu, en appelle à lui en reconnaissant cette faiblesse et cette incapacité. L’Esprit saint ne remplit pas un peuple ou un individu plein de lui-même.

C’est même au contraire quand nous sommes sans force, que tout devient possible. Pierre, qui vient de renier Jésus, faiblesse immense, est à la veille de recevoir la puissance qui va l’envoyer, plein de la seule force de Dieu. Et de même tous les disciples, dont la faiblesse, la dépossession de toute capacité, a été la porte du déferlement de l’Esprit saint. Message actuel pour nous, Église faible, en perte de force, en un peuple faible.

En se retirant, ultime humilité à l’image de Dieu, le Christ, Dieu créant le monde, nous laisse la place pour qu’en nous retirant à notre tour, nous devenions, par l’Esprit, par son souffle mystérieux, ce que nous sommes de façon cachée. Non pas ce que nous projetons de nous-mêmes, non pas ce que nous croyons être en nous situant dans le regard des autres.

Devenir ce que nous sommes en Dieu qui s’est retiré pour que nous puissions être, par le Christ qui s’est retiré pour nous faire advenir dans la liberté de l’Esprit saint, suppose que nous nous retirions à notre tour de ce que nous avons pris l’habitude de croire de nous-mêmes, que nous nous retirions de l’image qu’ont forgée de nous nos parents, nos maîtres, nos amis ou ennemis ; que nous nous retirions de la volonté de nous différencier par nous-mêmes — que nous nous retirions en Dieu pour accéder à la vérité, conduits par l’Esprit de vérité dans toute la vérité.

L’Esprit de Dieu, le libérateur, est celui qui insuffle en nous la liberté de n’être rien de ce dont nous aurions la maîtrise, de ne plus rechercher ce que nos habitudes nous ont rendu désirable, de ne plus désirer ni haïr en réaction.

Le Christ lui-même s’est retiré pour nous laisser notre place, pour que l’Esprit vienne nous animer, cela à l’image de Dieu se retirant dans son repos pour laisser le monde être.

Que ce jour soit pour nous une prière de retrait en Dieu, d'entrée dans son repos. De sorte que l’Esprit de Dieu que nous envoie le Christ se retirant, nous fasse accéder à la vérité — coulant en nous comme la sève dans le cep, pour être le souffle nouveau qui nous anime.


RP, Châtellerault, Pentecôte, 19.05.24
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dimanche 28 avril 2024

“Dieu est plus grand que notre cœur”




Actes 9, 26-31 ; Psaume 98 ; 1 Jean 3, 18-24 ; Jean 15, 1-8

1 Jean 3, 18-24

‭‭Petits enfants, n’aimons pas en paroles et avec la langue, mais en actions et avec vérité.‭
‭Par là nous connaîtrons que nous sommes de la vérité, et nous rassurerons nos cœurs devant lui ;‭
‭car si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur, et il connaît toutes choses.‭
‭Bien-aimés, si notre cœur ne nous condamne pas, nous avons de l’assurance devant Dieu.‭
‭Quoi que ce soit que nous demandions, nous le recevons de lui, parce que nous gardons ses commandements et que nous faisons ce qui lui est agréable.‭
‭Et c’est ici son commandement : que nous croyions au nom de son Fils Jésus-Christ, et que nous nous aimions les uns les autres, selon le commandement qu’il nous a donné.‭
‭Celui qui garde ses commandements demeure en Dieu, et Dieu en lui ; et nous connaissons qu’il demeure en nous par l’Esprit qu’il nous a donné.


*

“Si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur, et il connaît toutes choses.‭” (1 Jn 3, 20)

Nous le savons : notre cœur nous condamne… nous sommes tourmentés pour ce qu’on a fait ou pour ce qu’on n’a pas fait.

Ce qui nous rapproche de ce que nous dit Paul — “il m’a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me gifler et m’empêcher de m’enorgueillir.‭ ‭Trois fois j’ai prié le Seigneur de l’éloigner de moi,‭ et il m’a dit : Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse” (2 Co 12, 7-9).

Être tourmenté, condamné par son propre cœur, et finalement n’avoir comme seule consolation que cette promesse : “Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse” — seul recours pour que notre cœur ne nous condamne plus. Savoir n’être ni juste, ni au niveau requis, et savoir aussi que Dieu fait avec ce que nous sommes…

C’est ce que l’écrivain Georges Bernanos dit en ces termes : “Il est plus facile que l’on croit de se haïr. La grâce est de s’oublier. Mais, si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même, comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ.” (Georges Bernanos, Journal d’un curé de campagne)

S’oublier, pour commencer — sans doute est-ce là un fruit du don de l'Esprit saint. “La grâce est de s’oublier.” Grâce qui relève de la connaissance réelle de ce que “Dieu est plus grand que notre cœur.”

Mais qu’il est difficile de réaliser cela de façon si réelle que l’on parvienne vraiment à s’oublier, tant l’orgueil nous en empêche, nous poussant à être en permanence préoccupés de nous-mêmes — tourmentés pour ce qu’on a fait ou pour ce qu’on n’a pas fait (sachant qu'il s’agit d’“aimer non pas en paroles et avec la langue, mais en actions et avec vérité”). Comment ne pas en être tourmenté quand au quotidien on contemple la misère du monde (pensons au riche face à Lazare à sa porte ou sur l’écran de télévision), en contraste à notre confort ?

Voilà à nouveau “l’ange de Satan”, venant nous gifler : “qu’as-tu fait, ou pas fait ?”, sachant que de toute façon on n’en fera jamais assez, sauf à sombrer dans une indécente bonne conscience croyant avoir mieux fait que les autres ou simplement avoir fait sa part…

Orgueil étrange, greffé sur un frein à l’orgueil, puisque être tourmenté par “l’ange de Satan”, nous rappelant constamment nos défaillances, vient d'abord nous empêcher de nous enorgueillir, écrit Paul. Mais voilà que l’orgueil nous saisit à nouveau, qui consiste cette fois à rester préoccupé par soi, par ce que “l'ange de Satan” nous dit de nos insuffisances, et donc à être encore préoccupé de soi !

“La grâce est de s’oublier”, note donc Bernanos — cela étant rendu possible en sachant que “Dieu est plus grand que notre cœur”. Et sachant cela — que “Dieu est plus grand que notre cœur, et qu’il connaît toutes choses”, et qu’il nous a aimés, nous ayant mystérieusement rejoints —, “la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même, comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ”… comme lui-même nous a aimés.

C’est sans doute là le cœur de cette 1ère épître de Jean, le cœur du cœur étant que “Dieu est amour” (1 Jn 4, 8 & 16), ce cœur où se résolvent les contradictions apparentes : “Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n’est point en nous” (1 Jn 1, 8) ; et “‭quiconque demeure en lui ne pèche point ; quiconque pèche ne l’a pas vu, et ne l’a pas connu” (1 Jn 3, 9). N’est-ce pas contradictoire ?

Les Réformateurs avaient une formule nous entraînant au nœud de cette contradiction apparente et nous en donnant la résolution : nous sommes à la fois justes et pécheurs.

Pécheurs en nous-mêmes, “si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes”, et justes en Jésus-Christ : “‭quiconque demeure en lui ne pèche point”.

Déjà justes et encore pécheurs. Justes en espérance. Et “quiconque a cette espérance en lui se purifie, comme lui-même est pur” (1 Jn 3, 3). C’est pourquoi, “son commandement [est] que nous croyions au nom de son Fils Jésus-Christ, et que nous nous aimions les uns les autres, selon le commandement qu’il nous a donné” (1 Jn 3, 23). Avec confiance : “que nous croyions au nom de son Fils Jésus-Christ”, qui a, lui, pleinement observé les commandements.

Entre le pas encore et l’espérance du déjà, qui déjà nous purifie, la formule des Réformateurs a un troisième terme : à la fois justes, pécheurs et repentants.

Pécheurs, en nous-mêmes, justes en Jésus-Christ, et repentants de savoir cela, le repentir étant le chemin intérieur constant entre les deux autres pôles, juste et pécheur. Non pas une complaisance morbide et douteuse (il y a un repentir qui mène à la mort, nous avertit Paul), mais le repentir qui mène à la vie, selon le vrai sens du mot repentir : retour. “Revenez à moi”, tel est l'appel lancé par les prophètes, que donne encore l’épître de Jean, en regard du fondement de cet appel, révélé dans le Christ nous rejoignant, venant en chair (1 Jn 4, 2), cela jusqu'à la mort.

L'épître résume cette révélation par cette expression (1 Jn 4, 8 & 16) : “Dieu est amour”, expression unique dans les Écritures, unique dans toute l’histoire des religions, fondée sur la foi en la venue en chair, jusqu’à la mort, de celui qui montre ainsi combien il nous a aimés.

Cela parle du pardon, sachant qu’a priori nous n’aurions rien en nous pour être aimables : et pourtant, “‭si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute injustice.‭” (1 Jn 1, 8-9)

Parlant du pardon, cela parle aussi de l’observance des commandements, dont le cœur est l’amour reconnaissant pour Dieu, concrétisé dans l’amour du prochain — prochain pas aimable a priori lui non plus, pécheur comme nous et pourtant aimé de Dieu comme nous. Nous voilà donc appelés à l’aimer aussi, comme Dieu que l’on ne voit pas, tandis que l’on voit le prochain : “celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas ?‭” (1 Jn 4, 20)

Voilà comment on retrouve le cœur de la loi, le cœur de tout commandement, accompli, selon Paul dans une seule parole : “toute la loi, dit-il, est accomplie dans cette seule parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même” (Ga 5, 14). Cœur de la loi. “Quiconque pèche transgresse la loi, et le péché est la transgression de la loi” (1 Jn 3, 4).‭ Or, “ce qui vous a été annoncé et ce que vous avez entendu dès le commencement, c’est que nous devons nous aimer les uns les autres,‭ et ne pas ressembler à Caïn, qui était du malin, et qui tua son frère” (1 Jn 3, 11-12).

Souvenez-vous de l’épisode de Caïn. Je lis, au livre de la Genèse, ch. 4, v. 6-8 : “Le Seigneur dit à Caïn : ‘Pourquoi t’irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le.’ Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère et le tua.”

Le péché est tapi à ta porte… Mais toi, domine-le. On a entendu la suite, Caïn ne l’a pas dominé. Car Caïn n’a pas reçu le pardon de ses péchés. Il jalousait son frère. Il n’a pas reçu le pardon, l’élargissement de son cœur, et la capacité de pardonner. Il n’a pas reçu la capacité de soumettre le péché : le péché l’a vaincu, Caïn ne l’a pas dominé… N’ayant pas reconnu cette part sombre de lui-même.

Mais voici le fruit de l’Esprit saint : l’Esprit du Ressuscité qui a vaincu la mort a pouvoir sur tout. Il a pouvoir même sur le péché. Il ouvre même comme possible l’impossible commandement donné à Caïn : “domine sur le péché”. Impossible, Caïn n’ayant fait que projeter sur son frère la frustration qui l’habitait.

Face à cela, le don de l'Esprit saint est aussi pénétration de tout ce qui fait notre être, jusqu'en ses zones d'ombre — pénétrant jusqu'aux profondeurs de Dieu, l'Esprit sonde tout en nous en dit Paul (1 Co 2, 10). Une pénétration empreinte de miséricorde, qui dit et promet que sa présence en nous nous révèle à nous-même et ainsi nous libère. La liberté étant que nos fautes nous sont pardonnées, que l’Esprit saint nous les soumet en nous permettant de connaître ce qui est en nous. Il nous donne ainsi “la grâce (qui) est de s’oublier.” Et même, il ouvre sur “la grâce des grâces ( :) s’aimer humblement soi-même, comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ.”

*

Et si c'était là le fruit qui nous est promis dans l’évangile de ce jour ? — Jean 15, 1-8 :
Je suis le vrai cep, et mon Père est le vigneron.‭
‭Tout sarment qui est en moi et qui ne porte pas de fruit, il le retranche ; et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde, afin qu’il porte encore plus de fruit.‭
‭Déjà vous êtes purs, à cause de la parole que je vous ai annoncée.‭
‭Demeurez en moi, et je demeurerai en vous. Comme le sarment ne peut de lui-même porter du fruit, s’il ne demeure attaché au cep, ainsi vous ne le pouvez non plus, si vous ne demeurez en moi.‭
‭Je suis le cep, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure porte beaucoup de fruit, car sans moi vous ne pouvez rien faire.‭
‭Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors, comme le sarment, et il sèche ; puis on ramasse les sarments, on les jette au feu, et ils brûlent.‭
‭Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez, et cela vous sera accordé.‭
‭Si vous portez beaucoup de fruit, c’est ainsi que mon Père sera glorifié, et que vous serez mes disciples.


RP, Châtellerault, 28.04.24
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dimanche 25 juin 2023

"Si j’avais su au début…"




Jérémie 20, 10-13
‭10 J’apprends les mauvais propos de plusieurs, l’épouvante qui règne à l’entour : Accusez-le, et nous l’accuserons ! Tous ceux qui étaient en paix avec moi observent si je chancelle : Peut-être se laissera-t-il surprendre, et nous serons maîtres de lui, nous tirerons vengeance de lui !‭
‭11 Mais l’Éternel est avec moi comme un héros puissant ; c’est pourquoi mes persécuteurs chancellent et n’auront pas le dessus ; ils seront remplis de confusion pour n’avoir pas réussi : ce sera une honte éternelle qui ne s’oubliera pas.
‭12 L’Éternel des armées éprouve le juste, Il pénètre les reins et les cœurs. Je verrai ta vengeance s’exercer contre eux, car c’est à toi que je confie ma cause.‭
‭13 Chantez à l’Éternel, louez l'Éternel ! Car il délivre l’âme du malheureux de la main des méchants.‭

Matthieu 10, 26-33
26 Ne les craignez donc point ; car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni de secret qui ne doive être connu.‭
‭27 Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour ; et ce qui vous est dit à l’oreille, prêchez-le sur les toits.‭
‭28 Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne.‭
‭29 Ne vend-on pas deux passereaux pour un sou ? Cependant, il n’en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père.‭
‭30 Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés.‭
‭31 Ne craignez donc point : vous valez plus que beaucoup de passereaux.‭
‭32 C’est pourquoi, quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ;‭
‭33 mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.‭

*

“Si j’avais su au début […] ce que j’ai maintenant éprouvé et vu, […] je m’en serais tenu en vérité au silence […]. Mais Dieu m’a poussé de l’avant comme une mule à qui l’on aurait bandé les yeux pour qu’elle ne voie pas ceux qui accourent contre elle […]. C’est ainsi que j’ai été poussé en dépit de moi au ministère d’enseignement et de prédication ; mais si j’avais su ce que je sais maintenant, c’est à peine si dix chevaux auraient pu m’y pousser. C’est ainsi que se plaignent aussi Moïse et Jérémie d’avoir été trompés.” (Luther, Propos de table)

Luther fait allusion à Jérémie 20, 7, propos qui précède les versets que nous avons lus — je cite : “Tu m’as séduit, Éternel, et je me suis laissé séduire ; tu m’as saisi, tu m’as vaincu. Et je suis chaque jour un objet de raillerie, tout le monde se moque de moi.‭”

La même chose pour Moïse, voir Exode 3, Moïse auquel Luther doit tant, malgré son atroce mépris final pour les siens, hélas.

Aujourd’hui, dans notre pays, la vocation et la prédication ne valent certes pas persécution comme pour ces grands anciens, mais intimidation face à ce que l’écrivain Emil Cioran nomme “superstitions modernes”… Car la foi que nous confessons et prêchons porte sur un objet inaccessible à la raison, doublement inaccessible : si la science (d’ailleurs sujette elle-même au récit qu’elle donne, et à l'intuition) parle de ce qui est reproductible en laboratoire, l’objet des sciences humaines, à commencer par l’histoire, échappe à ce qui est reproductible, étant toujours événement unique. Quant à l’objet de la théologie, non seulement il est lui aussi non reproductible mais il est en plus hors de portée du discours rationnel : un nom révélé à Moïse comme Nom au-delà de tout nom, que nul n’a jamais vu et que le Christ est venu dire.

Quel est ce Nom au-delà de tout nom dont tu parles, Jérémie ? De la part de ce Jérémie trompé et moqué, le cri de reconnaissance que nous avons lu (ch. 20, v. 13) : “Célébrez le Nom, l’Éternel ! Car il délivre l’âme du malheureux de la main des méchants”, pourrait sembler bien optimiste ! Quel arrachement de la main des méchants / persécuteurs ou “intimidateurs” ? Il n’a lui-même, selon toute vraisemblance, pas vu de consolation de son vivant ! ‭Écho en Matthieu : “Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme ; […] quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ;‭ mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.‭” (Mt 10, 28,32,33). Seule consolation : avoir dit quand même. Apparemment bien maigre. Mais c’est là l’Évangile comme bonne nouvelle : persécution et crucifixion comme glorification du Juste, et seule consolation de celles et ceux que Dieu appelle…

Après reste la question : en quoi suis-je fidèle, en quoi ai-je été fidèle ? Dans les termes de Jérémie en quoi suis-je “juste”, comme Jérémie dit l’être (v. 12) ? C’est que pour lui, et pour nous si nous l’entendons, la seule justice ; notre seule justice est en Dieu. Autrement dit, je n’ai rien en moi, affirme-t-il — rien à moi que recevoir le pardon et la justice de ce Dieu qui m’a séduit, “m’a trompé” (selon une autre traduction, celle qu’a retenue Luther). Et me concernant, mêlée aux remerciements — “célébrez l’Éternel” —, la demande de pardon, à mon épouse et à mes enfants… Entre autres pour leur avoir infligé d'avoir fait le pasteur !

Alors, quel est ce Dieu qui éprouve ceux qu’il appelle, selon Jérémie ? L’Ecclésiaste nous rappelle que tout ce qui nous advient est hors de notre maîtrise, tout est entre les mains de Dieu ; comprenant cela, il est question de relecture de ce qui nous est advenu, en bien comme en mal, en joie comme en peine. C’est la relecture de son ministère et de sa vocation que fait Jérémie. Quoiqu’il en soit, tout a été et tout est dans la main de Dieu. Alors célébrez l’Éternel, dit Jérémie. En cela même est la délivrance de l’âme humiliée.

… Ce Dieu dont s’étonne le Psaume 8 que nous avons chanté. Contraste immense entre les cieux — et nous et nos œuvres. Qu’est-ce que l’homme que tu en aies souci ? Illustrant cela, la sonde Voyager 1 prenait une photo de notre terre depuis Saturne, un petit point bleu pâle, photo que l'astronome Carl Sagan commentait en ces mots : “Pensez […] à ce point. C’est là. C’est notre foyer. C’est nous […] — sur un grain de poussière suspendu dans un rayon de soleil. […] Pensez aux cruautés sans fin infligées par les habitants d’un coin de ce pixel à ceux à peine distinguables d’un autre coin, à la fréquence de leurs mésententes, à quel point ils sont prêts à se tuer l’un et l’autre, à la ferveur de leur haine.”

De quoi comprendre Cioran : “Ce matin, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j'ai renoncé à faire ma toilette : à quoi bon se laver encore ?” demande-t-il. Que l’on se rassure : je vais continuer à me laver quand même !

Le ministère pastoral ? Juste avoir essayé, en ce temps vertigineusement bref où on y est appelé, de dire, pour que ce grain de poussière ne soit pas qu’un enfer, ce qui est au cœur de la Bible, à la suite de celui-là seul qui a pleinement vécu cette Parole et en est mort jusqu’à renverser la mort.

Et remettre à Dieu ce qui lui appartient : tout reste en sa main…

Optant pour la foi ; être devant Dieu dans la foi au Juste — qui est autre que moi (qui n’ai à moi à moi qu’à me faire pardonner). Car être devant lui c’est mesurer n’être pas au niveau requis — c’est l’expérience de l’écharde dont nous parle Paul, c’est en tout cas ainsi que je comprends cette fameuse écharde dans la chair.

Je lis 2 Co 12, 7-9 — “il m’a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me gifler et m’empêcher de m'enorgueillir.‭ ‭Trois fois j’ai prié le Seigneur de l’éloigner de moi,‭ et il m’a dit : Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse.”

Être tourmenté en permanence pour ce qu’on a fait ou pas fait, et finalement recueillir comme seule consolation cette promesse : “Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse.” Savoir n’être ni juste ni sage, pas au niveau requis, et savoir aussi que Dieu fait avec ce que nous sommes…

Psaume 25, str. 3 : “Mon Dieu, dans ta grâce immense / Qui dure éternellement, / Regarde en ta bienveillance / Et pardonne à ton enfant. / Mets loin de ton souvenir / Les péchés de ma jeunesse ; / Chaque jour viens m’affermir, / Seigneur, selon ta promesse.” Les péchés de ma jeunesse, c’est-à-dire ceux d'hier matin, de ce matin — devenant le substrat par lequel Dieu me constitue.

Écho chez Proust (À la recherche du temps perdu, À l'ombre des jeunes filles en fleurs) : "Il n’y a pas d’homme si sage qu’il soit, […], qui n’ait à telle époque de sa jeunesse prononcé des paroles, ou même mené une vie, dont le souvenir ne lui soit désagréable et qu’il ne souhaiterait être aboli. Mais il ne doit pas absolument le regretter, parce qu’il ne peut être assuré d’être devenu un sage, dans la mesure où cela est possible, que s’il a passé par toutes les incarnations ridicules ou odieuses qui doivent précéder cette dernière incarnation-là […]. On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les choses. Les vies que vous admirez […] représentent un combat et une victoire. Je comprends que l’image de ce que nous avons été dans une période première ne soit plus reconnaissable et soit en tous cas déplaisante. Elle ne doit pas être reniée pourtant, car elle est un témoignage que nous avons vraiment vécu, que c’est selon les lois de la vie et de l’esprit que nous avons, des éléments communs de la vie, […] extrait quelque chose qui les dépasse."

Ne nous leurrons toutefois pas. On n’est pas automatiquement sage d’avoir vieilli : “C'est une sale histoire de vieillir et je vous conseille de l'éviter si vous pouvez ! Vieillir ne présente aucun avantage. On ne devient pas plus sage, mais on a mal au dos, on ne voit plus très bien, on a besoin d’un appareil auditif pour entendre. Je vous déconseille de vieillir.” (Woody Allen, Cannes, mai 2010)

En reste cette parole d’Ésaïe (40, 8) : “‭L’herbe sèche, la fleur tombe ; Mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement.‭”

Me voilà comme l’herbe d’Ésaïe, passant le relais à je ne sais qui ce sera — avec, en attendant un(e) successeur(se), mes remerciements à vous toutes et tous qui prenez le relais après m’avoir entouré, à commencer par les conseils presbytéraux et leurs président(e)s. La suite est évidemment entre les mains de Dieu. Seule sa parole dure pour l'éternité.

Juste savoir — selon Colossiens 3, 1-3 : Considérez vous comme morts, “votre vie est cachée avec le Christ en Dieu.‭”

En regard de cela, au fond, si j’avais su au début… j’aurais sans doute fait la même chose… Je n’en sais pas plus qu’au début !

Restant réduit à croire l’impossible. Ainsi le dit Jésus en Luc 20, 37, citant Exode 3 et la Révélation du buisson ardent — “‭Que les morts ressuscitent, c’est ce que Moïse a fait connaître quand, à propos du buisson, il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob”, Dieu des vivants. Révélation où comme Jérémie, Moïse a peiné à acquiescer à cette vocation qui le mènera où il n'avait pas prévu avec cette seule promesse : “je serai avec toi”… Comme trace du Nom au-delà de tout nom.

Ce genre de foi nous réduit toutes et tous à l’humilité : nous ne maîtrisons pas ce qui nous dépasse. Notre savoir, qui reste tâtonnant, n’a accès qu’à ce qui est à sa portée… ce qui n’est pas le cas de celui dont même le Nom nous échappe.




(Textes du jour : Jérémie 20, 10-13 ; Psaume 69 ; Romains 5, 12-15 ; Matthieu 10, 26-33)


dimanche 18 juin 2023

Aujourd’hui même




Matthieu 9, 36 - 10, 8
36 Voyant les foules, Jésus fut pris de pitié pour elles, parce qu’elles étaient harassées et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de berger.
37 Alors il dit à ses disciples : "La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux ;
38 priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers dans sa moisson."

1 Ayant fait venir ses douze disciples, Jésus leur donna autorité sur les esprits impurs, pour qu’ils les chassent et qu’ils guérissent toute maladie et toute infirmité.
[…]
5 Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes: "Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville de Samaritains ;
6 allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël.
7 En chemin, proclamez que le Règne des cieux s’est approché.
8 Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.

Exode 19, 1-9
1 Le troisième mois après leur sortie du pays d’Egypte, aujourd’hui même, les fils d’Israël arrivèrent au désert du Sinaï.
2 Ils partirent de Refidim, arrivèrent au désert du Sinaï et campèrent dans le désert. — Israël campa ici, face à la montagne,
3 mais Moïse monta vers Dieu. Le SEIGNEUR l’appela de la montagne en disant: "Tu diras ceci à la maison de Jacob et tu transmettras cet enseignement aux fils d’Israël :
4 Vous avez vu vous-mêmes ce que j’ai fait à l’Egypte, comment je vous ai portés sur des ailes d’aigle et vous ai fait arriver jusqu’à moi.
5 Et maintenant, si vous entendez ma voix et gardez mon alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples — puisque c’est à moi qu’appartient toute la terre —
6 et vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte. Telles sont les paroles que tu diras aux fils d’Israël."
7 Moïse vint ; il appela les anciens du peuple et leur exposa toutes ces paroles, ce que le SEIGNEUR lui avait ordonné.
8 Tout le peuple répondit, unanime : "Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique." Et Moïse rapporta au SEIGNEUR les paroles du peuple.
9 Le SEIGNEUR dit à Moïse : "Voici, je vais arriver jusqu’à toi dans l’épaisseur de la nuée, afin que le peuple entende quand je parlerai avec toi et qu’en toi aussi, il mette sa foi à jamais." Et Moïse transmit au SEIGNEUR les paroles du peuple.

*

On est au troisième mois après l’Exode, c'est-à-dire, précise le texte, « ce jour-ci » et ici… Temps infime dans un espace infime.

Espace infime… L’astronome Carl Sagan écrit (dans son livre Un point bleu pâle — référence à une photo prise par la sonde Voyager 1 du bout du système solaire où la Terre apparaît comme un point bleu pâle minuscule) : “Pensez […] à ce point. C’est là. C’est notre foyer. C’est nous. Dessus, tous ceux que vous aimez, tous ceux que vous connaissez, tous ceux dont vous avez entendu parler, tous les êtres humains qui aient jamais existé, ont vécu leur vie. […] Pensez aux rivières de sang répandues par tous ces généraux et empereurs pour que, dans la gloire et le triomphe, ils puissent devenir momentanément les maîtres d’une fraction d’un point.”

La photo rend cette réalité frappante, cette réalité que l’on connaissait déjà : “Je vis avec une précision hallucinante la Terre se réduire à un simple point, prendre pour ainsi dire les dimensions d'un zéro, et je compris, ce que je savais depuis toujours, qu'il était inutile et ridicule de s'agiter et de souffrir […] sur un espace aussi minuscule et aussi irréel” (Emil Cioran, Cahiers, p. 71).

Ce que l’on a toujours su, c’est que sur ce point insignifiant en regard de l’immensité incommensurable de l'univers, la seule sagesse est de refuser de ne pas aimer. Eh bien c’est ce que, dans un point si infime du temps qu’il se réduit à un simple instant, “ce jour-ci”, nous enseigne ce qui est révélé à Moïse.

“Aujourd’hui même” (selon une autre traduction - tob) le peuple des enfants d’Israël arrive au désert du Sinaï pour recevoir la loi de Dieu. Aujourd’hui, nous voilà devant Dieu pour recevoir sa parole. Cet aujourd’hui nous concerne aussi.

Aujourd’hui même, ici et maintenant. Le texte continue en effet ainsi : « les enfants d’Israël arrivèrent au désert du Sinaï. Ils partirent de Refidim, arrivèrent au désert du Sinaï et campèrent dans le désert. — Israël campa ici, face à la montagne. »

Nous voilà donc, dans l'infime ici et maintenant de l'humanité, devant Dieu pour recevoir sa parole. Et comment est-ce que cela va se faire ? Israël campa ici, face à la montagne, mais Moïse monta vers Dieu. Porte-parole de Dieu. C’est ainsi que Dieu parle. Comment entendront-ils si personne ne prêche ? demande de même Paul aux Romains.

Nous voilà donc ici et maintenant dans le désert où Dieu se révèle via des mots humains. Entendrons-nous sa voix ? Comment parle-t-il ? Ici, on est dans le mystère de la relation avec lui : « Je vais arriver jusqu’à toi dans l’épaisseur de la nuée, afin que le peuple entende quand je parlerai avec toi » — nous l’avons entendu. Ici, dans cette écoute, se constitue un peuple de prêtres.

Avant d’en venir à cet aspect central des choses, un dernier mot sur la question du porte-parole, Moïse avant tout, mais aussi « le prophète comme lui » (Dt 18, 15 et 18) promis pour la suite des temps, à savoir — sans parler de la parole prophétique et créatrice devenue chair en Jésus qui vient naturellement avant tout — aussi tout vrai porte parole.

Où, s’il n’est pas prescrit d’accepter n’importe quoi sous prétexte de titre reconnu, il est cependant préférable de ne pas chercher des poux dans la tête des porte-parole de Dieu. La parole de Dieu vient par des bouches humaines, avec tout ce qu’elles sont — à savoir, pas forcément parfaites ! Même s’il parle aussi de bien d’autres façons, ce que rappelle le Ps 19 (v. 1-4) : « Les cieux racontent la gloire de Dieu, et l’étendue céleste annonce l’œuvre de ses mains. Le jour en donne instruction au jour, la nuit en donne connaissance à la nuit. Ce n’est pas un langage, ce ne sont pas des paroles, leur voix n’est pas entendue ».

Pareillement, dans notre texte de l’Exode, “voici, je vais arriver jusqu’à toi dans l’épaisseur de la nuée, dit Dieu à Moïse”. Cela concerne en premier lieu Moïse (“afin que le peuple entende quand je parlerai avec toi et qu’en toi aussi, Moïse, il mette sa foi à jamais”), comme dans l’Evangile que nous avons lu, cela concerne en premier lieu Israël (Mt 9, 5-6), auquel sont envoyés les douze dotés comme Moïse d'une autorité, attestée par des signes, que n'auront pas leurs successeurs.

Car cela précisé — c’est aussi dans le texte —, venons-en à cet aspect du message : peuple de prêtres. « Si vous entendez ma voix et gardez mon alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples — puisque c’est à moi qu’appartient toute la terre — et vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte. » Pour faire de ce grain de poussière un paradis.

Notez bien : l’écoute de la parole de Dieu transmise par Moïse est essentielle, mais ce qui débouche sur la constitution d’un peuple de prêtre, c’est que cette écoute débouche sur la mise en œuvre de l’Alliance scellée : « si vous entendez ma voix et gardez mon alliance ». Parole prêchée et reçue. Cela vaut, rappelez-vous, ici et maintenant : vous, ici et maintenant, « si vous entendez ma voix et gardez mon alliance, vous serez ma part parmi tous les peuples — puisque c’est à moi qu’appartient toute la terre — et vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte ». Pour faire de ce grain de poussière un paradis.

Où l’on découvre aussi le sens de l’élection d’Israël, puisque c’est de cela qu’il s’agit — à condition toutefois de bien s’entendre sur ce que cela signifie — : « l’élection » en question, qui nous concerne aussi — aujourd’hui même, ici et maintenant — n’a pas pour fonction de déboucher sur quelque auto-contemplation de soi par soi-même, individuel ou collectif ! Remarquez en effet la contradiction apparente : « vous serez ma part parmi tous les peuples — puisque c’est à moi qu’appartient toute la terre ». Toute la terre ou un peuple ? Mais,… les deux !

Le peuple est appelé pour servir. Appelé pour tous les peuples parce que tous les peuples appartiennent à Dieu. Choisi par appel, pour servir. Cela concerne Israël au sens strict en premier lieu, premier peuple de Dieu. Cela concerne chacun de nous ici et maintenant si nous entendons sa voix. C’est le sens de cet ici et maintenant. C’est aussi ce que nous rappelle le texte de Matthieu (texte de l’Évangile de ce jour : Mt 9, 35 – 10, 8) sur l’envoi des disciples. Pour faire de ce grain de poussière un paradis.

Voilà les choses posées. Dieu a libéré Israël, nous a libérés — « je vous ai portés sur des ailes d’aigle et vous ai fait arriver jusqu’à moi » — pour nous conduire au désert au pied de la montagne de la révélation d’où résonne sa parole — ici et maintenant.

Voilà une parole transmise « dans l’épaisseur de la nuée » à Moïse, qui la communique au peuple par l’intermédiaire des « anciens du peuple » (v. 7). Et le peuple qui s’engage dans l’Alliance qui scelle cette parole est par là-même peuple pour les autres. C’est nous, ici et maintenant. On voit que Dieu procède par cercles pour accomplir son projet. Mt 9, 5-6 : “allez vers la maison d'Israël”, dit Jésus. Le cercle de la prophétie et de la parole transmise, puis le cercle qui la recevant l’accepte, la croit, et qui devient par là le cercle du sacerdoce universel des croyants, voués au reste des peuples, car toute la terre appartient au Seigneur.

Le texte poursuit : « Tout le peuple répondit, unanime : “Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique.” » Eh bien, cela, c’est ici et maintenant que cela nous est à nouveau proposé. Chacun d’entre nous est à présent face à Dieu, ici et maintenant. À nous de commencer à mettre son enseignement en pratique, pour enseigner, les baptisant, à toutes les nations à observer tout ce que je vous ai prescrit (Mt 28).

« Tout le peuple répondit, unanime: “Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique.” Et Moïse rapporta au SEIGNEUR les paroles du peuple ». C’est une prière de présentation devant Dieu de l’engagement du peuple… — Seigneur, tu as entendu la voix intérieure de chacun, ici et maintenant. Reçois notre engagement et sois-nous toi-même en aide.

Psaume 100 :
« Acclamez le SEIGNEUR, terre entière ;
servez le SEIGNEUR avec joie ; entrez devant lui avec allégresse.
Reconnaissez que le SEIGNEUR est Dieu. Il nous a faits et nous sommes à lui, son peuple et le troupeau de son pâturage.
Entrez par ses portes en rendant grâce, dans ses parvis en le louant ; célébrez-le, bénissez son nom.
Car le SEIGNEUR est bon : sa fidélité est pour toujours, et sa loyauté s’étend d’âge en âge. »



(Textes du jour : Exode 19, 1-9 ; Ps 100 ; Romains 5, 6-10 ; Matthieu 9, 36 - 10, 8)


dimanche 11 juin 2023

"Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle" !




Deutéronome 8, 2-3
‭2 Souviens-toi de tout le chemin que l’Éternel, ton Dieu, t’a fait faire pendant ces quarante années dans le désert, afin de t’humilier et de t’éprouver, pour savoir quelles étaient les dispositions de ton cœur et si tu garderais ou non ses commandements.‭
‭3 Il t’a humilié, il t’a fait souffrir de la faim, et il t’a nourri de la manne, que tu ne connaissais pas et que n’avaient pas connue tes pères, afin de t’apprendre que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais que l’homme vit de tout ce qui sort de la bouche de l’Éternel.‭

1 Corinthiens 10, 16-17
16 ‭La coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas la communion au sang de Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas la communion au corps de Christ ?‭
‭17 Puisqu’il y a un seul pain, nous qui sommes plusieurs, nous formons un seul corps ; car nous participons tous à un même pain.‭

Jean 6, 51-58
51 « Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité. Et le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. »
52 Sur quoi, les Judéens se mirent à discuter violemment entre eux : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? »
53 Jésus leur dit alors : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas en vous la vie.
54 Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour.
55 Car ma chair est vraie nourriture, et mon sang vraie boisson.
56 Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui.
57 Et comme le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi.
58 Tel est le pain qui est descendu du ciel : il est bien différent de celui que vos pères ont mangé ; ils sont morts, eux, mais celui qui mangera du pain que voici vivra pour l’éternité. »

*

« Toutes les fois que vous mangez de ce pain et que vous buvez de cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.‭ », nous dit Paul (1 Co 11, 26) revenant, face aux désordres et aux écarts sociaux dans l’Église, sur son propos que nous avons lu : communion au corps et au sang du Christ. Un verset de Paul qui nous permet peut-être de comprendre le propos, sans cela aux allures cannibaliques, que nous venons de lire dans la bouche de Jésus, selon l’Évangile de Jean. Jésus parle de sa mort… Jusqu'à sa venue en gloire, ce n'est pas d'abord de sa résurrection que parle le partage du pain et du vin, mais de la mort de Jésus, en laquelle est la vie de celles et ceux qui en participent malgré tout selon l'explication de la multiplication des pains donnée ici.

Le propos de Jésus est bien troublant ! On comprend la question qu’il suscite : « comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Au fond que veut dire Jésus ? Cela s’inscrit bien sûr dans le discours donné au lendemain de la multiplication des pains de ce chapitre 6 ; ça en est le point culminant. Notons que les Judéens qui « discutent violemment entre eux » (v. 52) sont disciples de Jésus, comme cela apparaît juste après (v. 60 et 66). À traduire donc par Judéens et non juifs, ce qu'ils sont tous (ici Judéens est à entendre non pas au sens d'une anachronique appartenance nationale, mais au sens d'une obédience religieuse) : Jésus et tous ses disciples sont évidemment juifs, qu'ils soient Galiléens ou Judéens (pas au sens national mais obédientiel), et quelle que soit la réaction à son enseignement de ceux qui sont parmi ses disciples.

Les gens avaient faim. De pain, en premier lieu. Jésus leur a donné du pain. Et ils ont à nouveau faim. Et lorsque Jésus veut les entraîner à la question de la vraie nourriture, ils ont bien compris. Ils ont suivi leur catéchisme. Ah oui, le pain du ciel, quoi ! On connaît : c’est l’histoire de la manne et de Moïse dans le désert. Car pour le judaïsme, il est traditionnel, comme pour le christianisme, que la manne, via sa fonction nutritive, signifie la nourriture de la Parole de Dieu.

Accord apparent entre Jésus et ses interlocuteurs, jusqu’à ce que les choses se gâtent. Jusqu’à ce que l’on en vienne au cœur des choses, au moment où l'on bute en se scandalisant — et Jésus ne lésine pas sur les prétextes à scandale : apparemment, il se donne même tort, mettant, pour qui veut s’imaginer qu’il invite au cannibalisme, jusqu’au Lévitique contre lui (17, 10) : tu ne mangeras pas le sang. Tout pour être scandalisé ; en termes outranciers, qui entendent rendre le propos incontournable, Jésus nous renvoie chacun à nous-mêmes. De la manne des Pères aux pains multipliés de la veille, qui n’ont pas rassasié le cœur, un chemin de désert vers la délivrance. Chemin au désert, manne et pains multipliés, en route vers le Royaume espéré.

*

Voilà donc les auditeurs, disciples de Jésus, entre le pain abondant de la veille, dont ils veulent bien à nouveau se rassasier (ils sont revenus le lendemain pour cela) et le pain spirituel qui les renvoie au passé religieux, au temps du désert, au temps glorieux de la religion des ancêtres.

Mais si c’était aujourd’hui qu’ils avaient faim, aujourd’hui que l'on a faim ? Une faim qu’on ignore, une faim que l'on n'a pas conçue. Et qui pourtant tenaille. Telle est la question de ce texte, la question qu’il nous pose aujourd’hui. Oui, nous aussi, nous aimerions bien n’avoir plus le souci du pain du lendemain ; plus le souci financier du lendemain. Et en outre, oui, nous aussi avons suivi le catéchisme et savons qu’il y a une vraie nourriture spirituelle qui a de tout temps fondé Israël et l’Église.

*

« Oui, tout cela, on est au courant », ont-ils dit. « Mais toi, ont-ils dit aussi, quel signe fais-tu donc, pour que nous voyions et que nous te croyions »? Quelle est ton œuvre »? Au désert, nos pères ont mangé la manne, ainsi qu’il est écrit »: Il leur a donné à manger un pain qui vient du ciel » (v. 30-31). Et si c’était toujours la question » ? Donne-nous un signe…

Mais, me direz-vous, n’est-ce pas à nouveau une histoire de cailles que tout cela ? Les cailles au désert quand le peuple voulait de la viande, viande de cailles que le peuple a reçues jusqu'au dégoût… Faudra-t-il encore du dégoût pour que l’on comprenne ? Si c’est du dégoût qu’il vous faut, vous allez être servis… « Qui mange ma chair et boit mon sang »

Ils voulaient des signes. Mais n'en ont-ils pas eu, n'en a-t-on pas eu ? Quoique… qu’ont-ils vu, qu’avons-nous vu, me direz-vous ? Qu’est ce que les yeux qui ne sont pas ceux de la foi ont vu d’autre que du passé ? Notre Dieu produit-il autre chose que du passé ? Hier, avec les concombres d’Égypte, la manne, les cailles, hier encore, la veille, avec la multiplication des pains. Hier aussi, nos pères ont été héroïques, ont eu une foi à renverser des montagnes, à faire des miracles…

Oui notre Dieu a produit un passé glorieux. Des Moïse, des Élie. Des prophètes, des apôtres, des martyrs, quand tout semblait perdu. Oui notre Dieu est un puissant producteur de passé. Un passé qui nous porte jusqu’à aujourd’hui.

Mais aujourd’hui, quel signe pour que nous croyions ?

*

Nous sommes renvoyés chacune et chacun à nous-mêmes. N’avons-nous pas vu notre désir inassouvi ? Des pains, des concombres, des cailles, qui n'ont pas rassasié nos cœurs. Une histoire héroïque — mais est-elle achevée ? Est-on parvenu au Royaume au lendemain du dernier combat des prédicants du désert ?

L'actualité nous rappelle régulièrement que ce n'est pas le cas. Certes les bases théoriques de jours heureux et fraternels sont posées : le cœur de la Loi biblique, sur la justice et sur l'amour du prochain, qui s'exprime aujourd'hui dans les Déclarations de Droit modernes qui en sont issues. Hélas comme au temps de l’Exode, ou au temps où Jésus est venu dans le monde, de nos jours aussi, cela reste théorique.

La Parole de Dieu appelle à être vécue, à être mise en pratique, vécue dans la chair, incarnée. C’est ce que je suis venu faire, nous dit aujourd'hui Jésus, avant de nous dire de faire de même, précisant en reprenant l'enseignement de la Torah « aimez-vous les uns les autres » : « comme je vous ai aimés. »

C'est ce que signifie le partage qui se dit dans la multiplication des pains, et aussi, pour nous dans la sainte Cène, écho à une multiplication des pains présentée par Jésus comme « ma chair à manger ». C'est-à-dire Parole de Dieu partagée, qui ne nourrit que par sa mise en pratique, dans le concret de la chair.

*

Nous en sommes tous là : quelque chose manque, quelque chose de l'ordre du concret, de la chair. Alors, au cœur de notre manque, Jésus nous dit qu'il donne sa chair pour la vie du monde ; en d’autres termes, il se dépouille de sa vie, s'identifie à toutes celles et tous ceux dont la vie est méprisée, volée par le mépris. Jésus nous rejoint, ployant sous la croix… Et il nous appelle à recevoir ce dépouillement, « manger sa chair ». Recevoir de son dépouillement, la parole, la promesse de notre propre dépouillement.

*

Alors prend place la promesse de la Résurrection, de nouveaux cieux et d'un nouvelle terre. « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour ». « C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie », expliquera-t-il à ce sujet.

Dans le signe d'un monde enfin fraternel, la résurrection prend alors place comme récapitulation dans le Christ de ce que nous sommes vraiment, de ce que nous désirons vraiment, l’ignorerions-nous. Dans la résurrection du Christ, notre résurrection au dernier jour prend place dès aujourd’hui comme présentation de nos êtres vrais devant Dieu. Comme résolution et exaucement de nos désirs. Elle est résolution et récapitulation de la vérité de nos vies.

C’est là la vérité profonde de la parole ou Jésus mène ses interlocuteurs, où Jésus nous mène : « Qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité ». C’est la parole par laquelle, mystérieusement, Jésus répond en vérité aujourd’hui à toutes nos demandes.


R.P., Châtellerault, 11.06.23
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(Textes du jour : Deutéronome 8, 1-16 ; Psaume 147 ; 1 Corinthiens 10, 16-17 ; Jean 6, 51-58)


dimanche 4 juin 2023

Comme Moïse éleva le serpent...




Jean 3, 14-18
14 Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l’homme soit élevé,‭
‭15 afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle.‭
16 Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais ait la vie éternelle.
17 Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.
18 Qui croit en lui n’est pas jugé ; qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.

*

Une évocation de la figure sombre d’un serpent de bronze pour dire que « Dieu a aimé le monde ». Dans l’Évangile selon Jean, « le monde » — cosmos — est une notion généralement négative. C’est ce qui est illusoire, vain, superficiel (le mot a donné « cosmétique »). Un faux arrangement pour lequel Jésus dit ne pas prier lorsqu’il confie les siens au Père dans son discours d’adieu (Jean 17, 9). Non qu’il le dédaigne : il y envoie les siens !

Car ce monde en souffrance, en proie à toutes les détresses, des guerres aux épidémies, des catastrophes écologiques à la haine, au racisme, à tant de fléaux, Dieu l’a tant aimé « qu’il a donné son Fils unique » ! — « pour que le monde soit sauvé par lui ». Il l’a chéri infiniment, ce monde blessé. Et cet amour du monde se traduit dans le don d’une présence, celle de son Fils, pour un salut qui advient par un simple acte de foi en lui — ce que Jésus vient d’illustrer par l’évocation de l’épisode du serpent de bronze que Moïse avait fait forger pour que quiconque le regarde après avoir été mordu par les serpents venimeux du désert de l’Exode, fût guéri.

Il en est de même de sa crucifixion, vient de dire Jésus : une élévation sur une perche similaire à l’élévation sur une perche du serpent de bronze de Moïse. Le fait que Jésus s’identifie lui-même à cette figure sombre nous dit à quel point il nous rejoint dans nos zones les plus sombres ; disant par là que rien n’est jamais perdu pour personne. Le pire des psychopathes peut être touché dans ses profondeurs les plus sombres, peut y être rejoint et élevé par celui qui a rejoint les plus perdus, atteints jusqu’en leur âme par les serpents venimeux. De nos zones les plus sombres, descendu jusqu’au séjour des morts, il a été élevé à la croix, de sorte que quiconque lève son regard vers lui, croit en lui, ait la vie éternelle, soit sauvé d’une mort comme celle donnée par la morsure d’un serpent venimeux.

Quiconque croit en lui, tel le serpent, élevé de la terre par la croix, a la vie éternelle de la même façon que quiconque regardait le serpent de Moïse était guéri des morsures des serpents. Où la croix, moment de ténèbres dressé vers la lumière, devient l’axe du monde nouveau et éternel. Où l’on retrouve et la Genèse et son commentaire par le Prologue de ce même Évangile de Jean, où le monde est créé dans la lumière de Dieu qui le fait sortir du chaos et des ténèbres.

Quel est cet acte de foi qui reçoit la grâce de Dieu donnée en plénitude dans le signe du don de son Fils ? C’est juste le regard de foi qui, du cœur des ténèbres, du chaos, du péché et de la culpabilité, de la souffrance, bref de l’exil loin de Dieu — se tourne vers la lumière sans crainte, comme les pères au désert mordus par les serpents se tournaient vers le serpent de bronze dressé dans la lumière.

Tel est l’acte de foi ouvert ici : au-delà de toute crainte qui préférerait rester plongée dans les ténèbres et le chaos, dans les œuvres mauvaises déjà absorbées par la mort — se tourner sans crainte vers celui de qui rayonne la lumière éternelle, par lequel le monde vient à son salut, vers celui qui, pendu au bois, élevé de la terre, fait resplendir la lumière en plénitude, en vie éternelle. La foi seule. La plénitude de la grâce y est donnée.

Ainsi, « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » Il n’est ici pas besoin d’autre jugement que celui qui a déjà eu lieu : être dans les ténèbres, puis y rester pour n’être né qu’une fois, n’être né qu’à ces ténèbres. Mais en Christ élevé de la terre, le jugement, en quelque sorte s’inverse, devient délivrance par la venue à la lumière, la naissance à la lumière — n’oublions pas qu’on est dans le dialogue de Jésus avec Nicodème, venu de nuit, pour s’entendre annoncer la bonne nouvelle de la naissance d’en-haut. C’est ainsi que le Souffle saint, l’Esprit de Dieu, opère la naissance d’en-haut dans la foi au Fils de Dieu.

On est passé au-delà du jugement de l’ancien monde. Ou plus exactement, ce tournant est le jugement de l’ancien monde, au-delà duquel on passe, par la seule foi en ce qui s’est accompli en Jésus. Le jugement relève d’un passé déjà jugé : qui croit en lui n’est pas jugé ; mais est passé de la mort à la vie, par la libération à l’égard du poids du mal, du péché, de la culpabilité, bref de la puissance de la mort, comme autant d’aboutissements du mal, qui retenaient le monde captif.

Le don de Jésus est le passage de la mort à laquelle, on ne le sait que trop, est voué notre ancien monde, au monde de la résurrection : le monde nouveau et éternel qui prend place par la seule foi en ce qu’en sa mort, Jésus a mis fin à puissance de la mort. Il a partagé la mort qui est la nôtre pour nous faire accéder en sa résurrection à la vie de résurrection. Telle est la création nouvelle.

Recevoir dans la foi le don de la vie de celui qui a partagé notre mort, c’est être passé au-delà du jugement, qui a eu lieu en lui, Jésus, sur sa croix.

Telle est l’immense nouvelle de ce verset central de l’Évangile : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle ».


RP, Poitiers, Trinité, 4/06/23
Diaporama :: :: Culte en entier :: :: Prédication (format imprimable)


(Textes du jour : Exode 34, 4-9 ; Psaume 148 ; 2 Corinthiens 13, 11-13 ; Jean 3, 16-18)