dimanche 19 juillet 2026

“Laissez croître blé et ivraie ensemble jusqu’à la moisson”...




Ésaïe 44, 6-8 ; Psaume 86 ; Romains 8, 26-27 ; Matthieu 13, 24-43

Matthieu 13, 24-30 & 34-43
24 Il leur proposa une autre parabole : “Il en va du Royaume des cieux comme d’un homme qui a semé du bon grain dans son champ.
25 Pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu ; par-dessus, il a semé de la mauvaise herbe en plein milieu du blé et il s’en est allé.
26 Quand l’herbe eut poussé et produit l’épi, alors apparut aussi la mauvaise herbe.
27 Les serviteurs du maître de maison vinrent lui dire : Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il s’y trouve de la mauvaise herbe ?
28 Il leur dit : C’est un ennemi qui a fait cela. Les serviteurs lui disent : Alors, veux-tu que nous allions la ramasser ? —
29 Non, dit-il, de peur qu’en ramassant la mauvaise herbe vous ne déraciniez le blé avec elle.
30 Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson, et au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs : Ramassez d’abord la mauvaise herbe et liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier.”

*

Comme pour beaucoup de ses paraboles, mystérieuses, Jésus en donne l’explication à ses disciples, quelques versets plus loin…

34 Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans paraboles,
35 afin que s’accomplisse ce qui avait été dit par le prophète : J’ouvrirai la bouche pour dire des paraboles, je proclamerai des choses cachées depuis la fondation du monde.
36 Alors, laissant les foules, il vint à la maison, et ses disciples s’approchèrent de lui et lui dirent : “Explique-nous la parabole de la mauvaise herbe dans le champ.”
37 Il leur répondit : “Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ;
38 le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les sujets du Royaume ; la mauvaise herbe, ce sont les sujets du Malin ;
39 l’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges.
40 De même que l’on ramasse la mauvaise herbe pour la brûler au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde :
41 le Fils de l’homme enverra ses anges ; ils ramasseront, pour les mettre hors de son Royaume, toutes les causes de chute et tous ceux qui commettent l’iniquité,
42 et ils les jetteront dans la fournaise de feu ; là seront les pleurs et les grincements de dents.
43 Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père. Entende qui a des oreilles !”

*

« Le Fils de l’homme enverra ses anges ; ils ramasseront, pour les mettre hors de son Royaume, toutes les causes de chute et tous ceux qui commettent l’iniquité. » Cela c’est au jour de jugement, car, dit Jésus : « Ma royauté n'est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, les miens auraient combattu pour que je ne sois pas livré » (Jn 18, 36). « Mais maintenant ma royauté n'est pas d'ici. ». Cela nous dit du même coup quelque chose de ce qu’est la mauvaise herbe en question — l’ivraie selon les anciennes traductions — et sa mauvaise graine : « toutes les causes de chute et tous ceux qui commettent l’iniquité. », c’est tout le mal qui se fait depuis la fondation du monde. Ce n’est pas rien ! C’est un mal et des douleurs dont il est légitime que l’on veuille les arracher du monde, et avec, ceux qui les commettent.

Or il n’est pas opportun de les arracher du monde tant que ce qu’il en est n’est pas dévoilé ! Car il est bien question de « choses cachées depuis la fondation du monde ». Y compris qui est l'ivraie, les sujets du Malin, et qui est le bon grain, les sujets du Royaume !…

*

Ce qui est caché depuis la fondation du monde est dans ce texte de Matthieu la racine du mal — de ce mal énorme — qui se commet dans le monde. Un ennemi a semé cette mauvaise graine (v. 25). Le mal relève du mystère, d’un mystère incommensurable, le « mystère d’iniquité » dans les mots de Paul, cette iniquité qui est vouée à être arrachée… Le mal relève du mystère, nommé ici : semé par le diable. Un désordre imprévu, source du mal, s’est immiscé dans la création de Dieu, caché depuis sa fondation et voué à être dévoilé. Or où est-ce que le mal, où est-ce que le diable, a été dévoilé ?

À la croix ! Car que s’est-il passé à la croix concernant ce mystère d’iniquité ? Son initiateur a été jeté dehors ! Jean 12, 31-33 : « Maintenant c’est le jugement de ce monde ; maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors. Et moi, quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi. Il disait cela pour indiquer de quelle mort il devait mourir. » À la croix, le semeur de la mauvaise graine, le semeur de l’ivraie est dévoilé et jeté dehors !

Est-ce à dire qu’il est temps pour les disciples de procéder à l’arrachage de la mauvaise herbe ? La réponse de Jésus est clairement : non ! « Ma royauté n'est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, les miens auraient combattu pour que je ne sois pas livré, dit Jésus à Pilate. Ma royauté n'est pas d'ici. » Ici, être disciple de Jésus est être du côté des persécutés, pas des persécuteurs ! Héritage de l'enseignement de la Torah. Ainsi le dit le Talmud : « quand un méchant persécute un juste, Dieu est du côté du juste contre le méchant, quand un méchant persécute un méchant, Dieu est du côté du méchant persécuté contre le méchant persécuteur, quand un juste persécute un méchant, Dieu est du côté du méchant persécuté contre le juste persécuteur ».

*

« S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi » annonce Jésus à ses disciples dans la suite de son affirmation de ce que le diable est jeté dehors lors de sa crucifixion.

C’est que loin de devoir procéder par avance à l’arrachage de la mauvaise herbe, du mal et de ceux qui le commettent, à commencer par les persécuteurs, — le dévoilement de la racine du mal interdit précisément tout arrachage prématuré, avant le jugement final ! Que dévoile en effet la croix lorsqu’elle dévoile la racine immémoriale du mal, le diable ? Que le mal est, avant tout, une volonté immémoriale d’arracher, d’expulser ce que l’on désigne comme le mal.

Le mal, dès l’origine, est persécuteur. Le diable est meurtrier dès le commencement ; dès le premier meurtre, le meurtre d’Abel, il est là. Et menteur et père du mensonge, dès le premier meurtre, il enfouit ce meurtre sous le mensonge : suis-je le gardien de mon frère ? demande Caïn.

Car, ne nous leurrons pas, le meurtrier ment, et prétend avoir accompli une œuvre — sinon juste — tout au moins explicable… De là à prétendre arracher la mauvaise herbe, le pas a toujours été franchi dans l’histoire, avant et après le Christ. On n’a jamais persécuté ou mis à mort quiconque sans bonne cause, ou prétendue telle !… En fait du mensonge ! Le mensonge derrière lequel chacun se cache.

« Vous voulez accomplir les désirs du diable, dira Jésus à ses persécuteurs. Il a été meurtrier dès le commencement, et il ne s’est pas tenu dans la vérité, parce que la vérité n’est pas en lui. Lorsqu’il profère le mensonge, ses paroles viennent de lui-même car il est menteur et le père du mensonge » (Jean 8, 44). Le mensonge est bien lié au meurtre et à la persécution, à la volonté d’expulser — et c’est là l’œuvre du diable.

Eh bien la croix est précisément le dévoilement de ce mensonge, de ce mensonge meurtrier. Ici, l’ « ivraie » qu’on a voulu arracher est le seul juste ! C’est de la sorte que le diable a été dévoilé : le Christ crucifié a publiquement livré les puissances en spectacle, dira Paul.

On voit ce qu’il en est de vouloir arracher la mauvaise herbe. Prétendre arracher la mauvaise herbe fait tout simplement entrer dans un cycle de violence persécutrice, dont les pouvoirs aux mains du diable planteur d’ivraie tentent de bien se garder :

Le représentant de César, Pilate, qui n’est pas sans raison dans le credo — « il a été crucifié sous Ponce Pilate » —, se lave les mains et renvoie dos à dos les persécutés de l’Empire : le Christ et Israël — ce qui débouchera dans l’Empire romain devenu chrétien, puis dans sa descendance, sur une persécution d’Israël par ceux qui se réclament du Christ, se voulant arracheurs d’ivraie à leur tour !

On voit le piège que, pourtant, Jésus a dévoilé ! Et contre lequel il a pourtant mis en garde : la mauvaise herbe n’est pas où on la désigne ! La mauvaise herbe relève du mystère d’iniquité, caché depuis la fondation du monde.

La croix nous dévoile à quel point elle ne peut être arrachée que par le juge céleste.

L’ivraie est le mal persécuteur, « les causes de chute et tous ceux qui commettent l’iniquité », tous ceux qui servent la persécution. On ne la voit qu’à ses effets, comme la mauvaise herbe du même nom, que l’on ne reconnaît pas dans un premier temps.

Elle est dévoilée par la croix comme le fruit meurtrier du menteur et père du mensonge. Elle n’a été dévoilée que là, par celui à qui Dieu a remis le jugement, le Christ, et ne peut être arrachée que par son jugement, la crucifixion, c’est à dire cette extraction du mal qui grève le monde et qui est d’abord et avant tout la violence persécutrice et meurtrière.

Tel est donc ce mystère caché depuis la fondation du monde. Il a été dévoilé au vendredi saint :

« C’est une sagesse […] qui n’est pas de ce siècle, ni des princes de ce siècle, qui vont être réduits à l’impuissance ; nous prêchons, écrit Paul, la sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, que Dieu avait prédestinée avant les siècles, pour notre gloire ; aucun des princes de ce siècle ne l’a connue, car s’ils l’avaient connue, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de gloire. Mais c’est, comme il est écrit : Ce que l’œil n’a pas vu, Ce que l’oreille n’a pas entendu, Et ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, Tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. Dieu nous l’a révélé par l’Esprit. Car l’Esprit sonde tout, même les profondeurs de Dieu »
(1 Co 2, 6-10).


R.P., Châtellerault, 19.07.26
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dimanche 28 juin 2026

“Qui perdra sa vie/son âme à cause de moi”




2 Rois 4, 8-16 ; Psaume 89 ; Romains 6, 3-11 ; Matthieu 10, 37-42

2 Rois 4, 8-16
8 Il advint un jour qu’Élisée passa à Shounem. Il y avait là une femme de condition, qui le pressa de prendre un repas chez elle. Depuis lors, chaque fois qu’il passait, il s’y rendait pour prendre un repas.
9 La femme dit à son mari : « Je sais que cet homme qui vient toujours chez nous est un saint homme de Dieu.
10 Construisons donc sur la terrasse une petite chambre ; nous y mettrons pour lui un lit, une table, un siège et une lampe ; quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer. »
11 Un jour, Élisée vint chez eux ; il se retira dans la chambre haute et y coucha.
12 Il dit à son serviteur Guéhazi : « Appelle cette Shounamite ! » Il l’appela et elle se tint devant le serviteur.
13 Élisée dit à son serviteur : « Dis-lui : Tu nous as témoigné toutes ces marques de respect. Que faire pour toi ? Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ? » Elle répondit : « Je vis tranquille au milieu des miens. »
14 Il dit : « Mais que faire pour elle ? » Guéhazi répondit : « Hélas ! Elle n’a pas de fils, et son mari est âgé. »
15 Il dit : « Appelle-la ! » Il l’appela et elle se tint à l’entrée.
16 Il dit : « A la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras. » Elle dit : « Non, mon seigneur, homme de Dieu, ne dis pas de mensonge à ta servante. »

Matthieu 10, 37-42
37 « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi.
38 Qui ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.
39 Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie/son âme
(même mot) à cause de moi l’assurera.
40 « Qui vous accueille m’accueille moi-même, et qui m’accueille, accueille celui qui m’a envoyé.
41 Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste.
42 Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. »

*

Qu’a fait cette femme, accueillant le prophète Élisée ? Elle a accueilli, à travers son prophète, Celui qui l’a envoyé. Pour cela, elle s’est montrée non-propriétaire de ses propres biens, y renonçant sans même qu’elle le sache, devinant sans le savoir la Source éternelle de ses biens — Source dont parle le prophète.

Un renoncement qui s’illustre dans le fait que le texte biblique ne la nomme même pas, non plus que son mari (tout ce que l’on sait, c’est qu’ils sont de Shounem). « Qui perdra sa vie à cause de moi », dit Jésus, en qui se manifeste la Source éternelle de tout bien, « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ». C’est là la « récompense » dont il parle : trouver la vie.

Terme étrange que ce mot « récompense », qui (sachant le mot choisi par Jésus : salaire, rémunération) pourrait paraître dire qu’il s’agit d’acheter un bénéfice, ou au moins d’être payé en retour pour une œuvre. Or c’est précisément cela, un bénéfice en retour, à quoi a renoncé la femme et son mari accueillant Élisée — qui lui propose : « “Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ?” Elle répondit : “Je vis tranquille au milieu des miens.” » (2 R 4, 13). Bref : « Je ne veux rien, je n’ai besoin de rien ».

Renoncer pour trouver la vie. Trouver la vie : c’est le signe qu’elle va recevoir, à travers un don qu’elle n’a pas demandé, fruit de la bénédiction de son couple qu’elle reçoit d’Élisée, écho à la Genèse : « Dieu les bénit en disant : soyez féconds et multipliez-vous » (Gn 1, 28) — « À la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras » (2 R 4, 16). Ce qui va advenir (v. 17) — et malgré le fait qu’elle n’a rien demandé, et malgré ses doutes sérieux (v. 16b). C’est un signe que nous donne le récit, bénédiction concrète pour la femme, signe pour nous tous :

Signe seulement, via une parole performative du prophète, c’est-à-dire parole qui produit ce qu’elle dit, mais pas phénomène automatique et nécessaire, genre ce qu’on désigne en général comme « magique », sans quoi le signe serait vide, et se résumerait à une forme de rémunération ! Or il s'agit d’un signe de réception de la vie — « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ». Où l’on rencontre l’Évangile…

*

Renoncer à tout ce qui nous est cher… « Qui aime père et mère, ou fils et fille plus que moi n’est pas digne de moi. » De quoi s'agit-il ? De renoncer, à tout, jusqu’à soi-même, et ceux qui nous sont chers, pour fonder de vraies relations. En refondant les relations. Il n'est de vraies relations humaines qu'au travers de renoncements — voire ruptures symboliques. Dans nos relations avec autrui, en premier lieu nos proches, et même, et surtout, avec nous-même.

*

On ne connaîtra de relation vraie avec soi-même et avec nos enfants, nos parents et nos proches en général, que pour les avoir perdus comme enfants, parents, etc., de s’être perdu soi-même, et s'être retrouvé tel que nous sommes devant Dieu, les avoir retrouvés tels qu’ils sont devant Dieu qui nous les a confiés pour que nous les lui rendions, de sorte qu’au travers de ce renoncement, nous puissions avoir de nouvelles relations, vraies, avec eux.

*

Or, c’est là finalement… le pardon, ou don au travers, en l’occurrence au travers du renoncement ! Pourquoi le pardon ? C’est que la relation sans renoncement avec les proches, à commencer par la relation parents-enfants, focalise sur ce qui blesse. L’intensité des relations fait la profondeur des blessures qui s’y vivent. D’où jusqu’à une haine latente, même, qui doit être reconnue, sous peine de rester purulente — c’est là le lieu le plus intense aussi du pardon. C’est le passage sans lequel il n’est pas de pardon.

Le pardon est à la fondation du monde, là où le Christ est crucifié (Apoc 13, 8 : « l’Agneau de Dieu immolé depuis la fondation du monde »). Le pardon est né à la fondation du monde, puisque le monde ne peut pas exister, ne peut pas venir à l’être sans pardon — le livre biblique de la création, de l'origine, du commencement (de la Genèse en grec), le dit en se terminant par le pardon, en l’occurrence le pardon de Joseph à ses frères, sans quoi l’histoire de la promesse se serait arrêtée là ! Écho dans l’Évangile : « Qui ne se charge pas de sa croix… » (v. 38). Le pardon rend le monde possible. (Ainsi l’exprime la fin du livre de la création, la Genèse, au ch. 50, avec le pardon de Joseph à l’égard de ses frères. Le pardon comme dernier mot du récit de la création, la Genèse, et qui rend la continuation de la création possible.)

Le pardon est né en deçà de la création, là où le Christ est crucifié (Ap 13, 8), au moment où il prie en faveur de ses bourreaux : « Père, pardonne leur car il ne savent pas ce qu’ils font ! » Voilà un homme, le Fils de Dieu, qui ne se fait pas d’illusions sur l’âme de ses semblables, sur la laideur des motivations de ses ennemis — qui le bafouent, lui crachent dessus et le mettent à mort, toujours dans les moqueries ; le clouent pour cette mise à mort honteuse, exhibé nu à une foule hurlante ; lui font subir ce châtiment en faisant mine de penser qu’il le mérite bien. Une honte difficile à imaginer, et à même de fournir une haine légitime… Et voilà finalement une parole de pardon, sans amertume. Eh bien, c’est que le Christ ne s’est pas illusionné sur ses ennemis. Aucune relation illusoire ne subsiste avec eux. Mais dès lors la relation peut devenir libre, sans arrière-pensée. Un vrai renoncement ayant eu lieu, le pardon est possible.

C’est parce que ce genre de renoncement plein, réel, qui ne laisse aucune illusion, n’a lieu que rarement que le pardon vrai est extrêmement rare. Il reste encore de l’attachement, le besoin de se venger, donc de prouver, face à telle ou telle action blessante dont on reste marqué. Tant qu’il reste de l’illusion sur soi-même, point de pardon réel. Et cela commence entre proches, et avant tout entre parents et enfants. Tant que reste une blessure, un besoin de prouver encore.

Là il manque encore ce renoncement total, qui permet de pardonner enfin, et de vivre côte à côte dans la liberté.

On est loin des pardons illusoires qui cachent mal des blessures pas reconnues et du ressentiment. Aimer le crucifié plus que tout, entrer dans sa douleur et donc son pardon, y perdre sa vie. C’est le prix de la grâce. Pour un acte de la foi, qui est œuvre miraculeuse de la grâce, une façon de recevoir sa propre mort, de se charger de sa croix (v. 38) ; cf. Ro 6, 3-11 : « si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. Nous le savons en effet : ressuscité des morts, Christ ne meurt plus ; la mort sur lui n’a plus d’empire » (Ro 6, 8-9). Mort à soi-même indispensable pour la naissance d'en haut, la naissance à la liberté : « qui aura gardé sa vie la perdra, et qui aura perdu sa vie à cause de moi la retrouvera » (v. 39).

*

La Shunamite n’obtient son enfant, ne trouve son enfant, que d’avoir renoncé ! Et pour cela d’avoir accueilli le Dieu que nul n’a jamais vu en accueillant celui qui lui en a apporté la parole. « Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste. Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense ». Récompense, à savoir, on l’a vu, la vie.

Car alors, un monde nouveau, prémisse des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, peut advenir, un monde de relations humaines basées sur un dialogue reconnaissant que l'autre, fût-il notre enfant, notre père ou notre mère, n’est ni une reproduction de nous-mêmes, ni l’anti-image qu’il nous faudrait fuir ; qu’il est lui aussi un être à l'image de Dieu manifestée en Christ : « qui vous reçoit me reçoit, qui me reçoit reçoit celui qui m'a envoyé » (v. 40).

Comme la Shunamite accueillant Élisée. Car c'est bien ce qu'il en est de l'accueil des disciples — fût-ce sous le simple signe de l'apport d'un verre d'eau — que réclame Jésus. Il est question ici à travers l’accueil de son serviteur, de l'accueil de Dieu, et donc du prochain tel qu'il nous est donné sous le regard de Dieu, tel que le regard de Dieu porté dans le Christ le fait advenir comme être à l'image de Dieu, nous en dévoile la valeur infinie. Un prochain radicalement autre, fondé dans l’image de Dieu, c'est-à-dire irréductible à nos projections, à nos schémas. Voilà qui ouvre à savoir reconnaître un prophète ou un juste, jusque parmi les plus petits. Pour une découverte du prochain, riche en Dieu face à nous-mêmes, à commencer par ces prochains que sont nos enfants et nos parents, ce qui ne se fera qu'à travers la réception de la rupture que la Croix opère entre eux et nous, qu'à travers ce que nous les abandonnerons à Dieu. Et, pour cela, que nous nous y abandonnerons nous-mêmes.


RP, Châtellerault, 28.06.2026
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dimanche 17 mai 2026

"Avant que le monde fût"




Actes 1, 12-14 ; Psaume 27 ; 1 Pierre 4, 13-16 ; Jean 17, 1-11

Jean 17, 1-11
1 Après avoir parlé [aux disciples], Jésus leva les yeux au ciel et dit : "Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie
2 et que, selon le pouvoir sur toute chair que tu lui as donné, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés.
3 Or la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ.
4 Je t’ai glorifié sur la terre, j’ai achevé l’œuvre que tu m’as donnée à faire.
5 Et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de toi de cette gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde fût.
6 "J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés et ils ont observé ta parole.
7 Ils savent maintenant que tout ce que tu m’as donné vient de toi,
8 que les paroles que je leur ai données sont celles que tu m’as données. Ils les ont reçues, ils ont véritablement connu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m’as envoyé.
9 Je prie pour eux ; je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m’as donnés : ils sont à toi,
10 et tout ce qui est à moi est à toi, comme tout ce qui est à toi est à moi, et j’ai été glorifié en eux.
11 Désormais je ne suis plus dans le monde ; eux restent dans le monde, tandis que moi je vais à toi. Père saint, garde-les en ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous sommes un.

*

« Père, glorifie-moi auprès de toi de cette gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde fût. » Cela nous concerne directement. Au livre de l’Apocalypse (ch. 13, v. 8), il est question d’inscription « dans le livre de vie de l’Agneau immolé dès la fondation du monde. », ou, selon une autre traduction possible, d’inscription « dès la fondation du monde, dans le livre de vie de l’Agneau immolé ». Les deux affirmations ne sont pas contradictoires — inscription dans le livre de vie dès la fondation du monde (Apoc 17, 8), agneau prédestiné dès la fondation du monde (1 Pierre 1, 19-20). Lorsque Jésus parle de cette gloire qu’il avait auprès de Dieu « avant que le monde fût », il parle de la croix qui vient, il parle de son immolation, comme celle d’un un agneau, immolation éternelle — et cela nous concerne, en termes de prédestination, dont le seul signe est la foi.

*

La croix qui vient, la glorification éternelle de Jésus qui s’y révèle, relève de l’éternité.

Une illustration de cela, via la science contemporaine, en regard de la théorie de la relativité :
« Selon les modèles cosmologiques actuels, le Big Bang a créé l’ensemble de l’espace et du temps. Il n’existe aucun processus capable d’en créer davantage. Il est donc impossible que demain n’existe pas encore, puisque nous venons de dire qu’on ne peut créer plus de temps […] : le passé, le présent et le futur dans leur intégralité doivent exister quelque part. Notre conviction bien ancrée que seul le présent est réel est fausse. L’Univers contient déjà tout ce qui s’est jamais passé tout ce qui se passera jamais. Quelque part, vous êtes en train de naître, et ailleurs, vous êtes en train de mourir. […]
Cette théorie est connue sous le nom d’Univers-bloc […]. »

(Colin Stuart, Le temps [2021], éd. Quanto 2025, p. 105-106)

La croix relève de l’éternité, le salut qui s’y fonde relève de l’éternité, prédestiné dès la fondation du monde et assuré pour la seule foi, fondé à la crucifixion, immolation éternelle de l’agneau. On est à ce jour éternel-là dans notre texte. C’est le sens de l’affirmation que donnera Paul aux Romains (8, 28) : « Nous savons que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu », amour de Dieu (Deut 6, 5), à savoir, plus qu’acceptation, amour de ce qui advient, fût-ce la croix, qui advient aujourd’hui pour le Christ, croix où advient dès la fondation du monde sa gloire éternelle.

*

« Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie » : dans cette glorification du Christ annoncée par l’Évangile de Jean, le départ du Christ qui est sa mort, sa crucifixion, se superpose à son Ascension. Si la mort de leur maître sera pour les disciples d’abord son absence, comme le sera l’Ascension, Jésus leur en parle en termes de glorification. Apparaissent deux plans : au premier plan la croix et la mort, à l’arrière plan, comme par transparence, l’Ascension dans la gloire — dans la gloire de la crucifixion, qui est la sienne dès la fondation du monde. Pas d’opposition entre la croix qui l’enlève aux disciples et la gloire !

Dans l’Ascension comme dans la crucifixion, le Christ est « enlevé » (Actes 1, 2). « Vous ne me verrez plus », disait Jésus de sa mort, puis « encore un peu de temps et vous me verrez », disait-il de sa résurrection (Jean 16, 16). « Vous ne me verrez plus » : « une nuée le déroba à leurs yeux » (Actes 1, 9) ; « puis vous me verrez encore » : bientôt la venue en gloire.

L’Ascension, comme la mort, est tout d’abord la marque d’une absence — il ne faut pas imaginer cette élévation comme un déplacement physique vers le haut qui conduirait le Christ à une droite de Dieu « géographique » : Dieu est dans un au-delà infini : une élévation comme déplacement physique durerait indéfiniment ! Et d’autre part, Dieu est universellement présent : la droite de Dieu est partout ! Et de plus le Christ ressuscité emplit lui-même corporellement toutes choses. L’Ascension est un départ, déjà signifié par le départ concret de la croix.

Dans le départ du Christ, c’est une réalité essentielle de la vie de Dieu avec le monde qui est exprimée : son retrait, son absence, qui équivaut à un retrait dans la gloire, dans « une lumière inaccessible » (1 Ti 6, 16). Car si Dieu est présent partout, et si le Christ ressuscité est lui-même corporellement présent, il est aussi à présent, comme le Père, absent, caché.

Cette « absence » a plusieurs sens. Elle est aussi signe de son règne, de ce que, a fortiori absent, l’on n’a point de mainmise sur lui. Le culte biblique exprime cela par le voile du Tabernacle, et celui du Temple, derrière lequel ne vient, et qu’une fois l’an, que seul le grand prêtre.

Ce lieu très saint a son équivalent céleste, comme nous le rappelle l’Épître aux Hébreux (8, 5) lisant l’Exode (25, 40). Moïse devait établir le Tabernacle terrestre sur le modèle du Tabernacle céleste qui lui était présenté et dans lequel, selon l’Épître aux Hébreux, officie le Christ. « Au travers du voile, c’est-à-dire de sa chair » (Hé 10, 20), c’est dans ce lieu très saint céleste qu’il est entré par son départ, départ avéré à sa mort, et, après ce premier retour qu’est sa résurrection, signifié à nouveau dans l’Ascension. Le Christ entre dans son règne et, voilé dans une nuée, se retire dans cette gloire qu'il avait auprès du Père avant que le monde fût (v. 5).

*

Mais derrière l’expression de son règne, une autre signification transparaît en ce que nous sommes mystérieusement appelés à suivre le Christ dans le Tabernacle céleste éternel. Nous aussi nous devons croître à son image, et entrer dans l’unité du Père et du Fils (Jean 17, 11).

C’est en ce sens que le départ de Jésus est en relation précise avec la venue de l’Esprit saint : « si je ne m’en vais pas, disait Jésus avant sa crucifixion, l’Esprit Saint ne viendra pas » (Jean 16, 7). C’est que le don de l’Esprit est présence de l’Absent, présence dans l’absence, par l’absence, et partage de sa vie : ce que nous avons lu de la gloire du Christ donnée à la croix nous concerne bien aussi.

Jésus présent, Jésus dans ce monde, est celui qu’on voulait fixer sur un trône palpable, lors des Rameaux, il est celui qu’on croyait fixer, par la crucifixion ; ou celui dont on voudrait se faire un Dieu commode, saisissable, visible, en somme. Or Jésus manifeste le Dieu insaisissable, invisible, celui qui nous échappe, qui « habite une lumière inaccessible », échappant à nos velléités de nous en fixer la forme, d’en faire une idole ! Et dès qu’il échappe aux hommes, ils lui en veulent. C’est là l’Esprit du monde.

L’Esprit saint est celui qui nous communique cette impalpable, imperceptible présence de l’Absent, nous place dans l’intimité de l’insaisissable. C’est pourquoi sa venue est liée au départ de Jésus… qui fait écho au retrait de Dieu dans son repos à la fin du récit de la création : Dieu créant le monde s’est retiré pour laisser la place au monde, pour que le monde puisse advenir. Et on lit dans la Genèse que Dieu est entré dans son repos. Dieu s’est retiré pour que nous puissions être, comme le Christ s’en va pour que vienne l’Esprit qui nous fasse advenir, devenir nous-mêmes en Dieu. Il n’y a pas d’autre gloire. Avec un risque terrible : Dieu retiré du monde y laisse de la place aussi au risque du mal. Face à quoi, le premier commandement (Dt 6, 5), aimer Dieu, donné en ce qui advient, se traduit dans le second (Lv 19, 18), qui lui est semblable : vouloir pour le prochain ce que l’on voudrait pour soi, seule façon de réduire le mal.

Le mal dont Jésus subira les assauts : le départ du Christ, avant l’Ascension, est d’abord sa crucifixion, sa glorification. Parti, mais dès lors, nous laissant la place, il nous permet de devenir par l’Esprit saint ce à quoi Dieu nous appelle, ce pourquoi il nous a créés.

*

Cela nous enseigne en parallèle ce qu’il nous appartient de faire en ces temps d’absence : devenir ce à quoi nous sommes appelés, en marche vers le Royaume. C’est en quelque sorte l’étape ultime de la création qui se met en place. Le jour s’approche de son entrée dans le repos de Dieu. En se retirant, ultime humilité à l’image de Dieu, le Christ, Dieu créant le monde, nous laisse la place pour qu’en nous retirant à notre tour de nous-mêmes, nous devenions, par l’Esprit, par son souffle mystérieux, ce que nous sommes de façon cachée. Il n’y a pas d’autre gloire.

Devenir ce que nous sommes en Dieu qui s’est retiré pour que nous puissions être, suppose que nous nous retirions à notre tour de tout ce que nous avons pris l’habitude de croire de nous-mêmes, suppose que nous nous retirions de l’image qu’a forgée de nous notre histoire, à travers nos parents, nos maîtres, nos amis ou ennemis ; que nous nous retirions de la volonté de leur plaire, de les séduire ; que nous nous retirions aussi de notre volonté de nous différencier d’eux. L’Esprit de Dieu est celui qui insuffle en nous la liberté qui rend possible de ne plus rechercher ce que nos habitudes nous ont rendu désirable, de ne plus aimer ni haïr en réaction.

Le Christ lui-même s’est retiré pour nous laisser notre place, pour que l’Esprit vienne nous animer, cela à l’image de Dieu se retirant dans son repos pour laisser le monde être. À combien plus forte raison, devons-nous voir se retirer tous nos modèles et nos anti-modèles, tous nos désirs de plaire, ou nos volontés de nous démarquer.

C’est là seulement que se complète notre création à l’image de Dieu. C’est là seulement qu’est notre entrée avec le Christ dans le Tabernacle éternel où nous sommes consacrés à officier dans le repos de Dieu. Il n’y a pas d’autre gloire. « Père, glorifie-moi auprès de toi de cette gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde fût ». Hors cela il n’est que stérile agitation et poursuite de la vanité.

Que ce jour d’entre l’Ascension, départ du Christ donné à la croix, et Pentecôte soit pour nous vraie occasion d’une prière de retrait en Dieu — de sorte que l’Esprit de Dieu lui-même soit le souffle qui nous fasse accéder à la liberté de « devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 12).


RP, Châtellerault, 17.05.26
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dimanche 19 avril 2026

"L’un d’eux, nommé Cléopas"…




Actes 2, 14-33 ; Psaume 16 ; 1 Pierre 1, 17-21 ; Luc 24, 13-35

Luc 24, 13-48
13 Et voici que, ce même jour, deux d’entre [les disciples] se rendaient à un village du nom d’Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem.
14 Ils parlaient entre eux de tous ces événements.
15 Or, comme ils parlaient et discutaient ensemble, Jésus lui-même les rejoignit et fit route avec eux ;
16 mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
17 Il leur dit : "Quels sont ces propos que vous échangez en marchant ?" Alors ils s’arrêtèrent, l’air sombre.
18 L’un d’eux, nommé Cléopas, lui répondit : "Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n’ait pas appris ce qui s’y est passé ces jours-ci !" -
19 "Quoi donc ?" leur dit-il. Ils lui répondirent : "Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple :
20 comment nos grands prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort et l’ont crucifié ;
21 et nous, nous espérions qu’il était celui qui allait délivrer Israël. Mais, en plus de tout cela, voici le troisième jour que ces faits se sont passés.
22 Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés : s’étant rendues de grand matin au tombeau
23 et n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu’elles ont même eu la vision d’anges qui le déclarent vivant.
24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ce qu’ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu."
25 Et lui leur dit : "esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu’ont déclaré les prophètes !
26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu’il entrât dans sa gloire ?"
27 Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait.
28 Ils approchèrent du village où ils se rendaient, et lui fit mine d’aller plus loin.
29 Ils le pressèrent en disant : "Reste avec nous car le soir vient et la journée déjà est avancée." Et il entra pour rester avec eux.
30 Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna.
31 Alors leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible.
32 Et ils se dirent l’un à l’autre : "Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures ?"
33 À l’instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem ; ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons,
34 qui leur dirent : "C’est bien vrai ! Le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon."
35 Et eux racontèrent ce qui s'était passé et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain.
36 Comme ils parlaient ainsi, Jésus fut au milieu d’eux et il leur dit : "La paix soit avec vous."
37 Effrayés et remplis de crainte, ils pensaient voir un esprit.
38 Et il leur dit : "Quel est ce trouble et pourquoi ces objections s’élèvent-elles dans vos cœurs ?
39 Regardez mes mains et mes pieds : c’est bien moi. Touchez-moi, regardez ; un esprit n’a ni chair, ni os, comme vous voyez que j’en ai."
40 Et disant cela, il leur montra ses mains et ses pieds.
41 Mais étant néanmoins incrédules, loin de la joie et ébahis, il leur dit : "Avez-vous ici de quoi manger ?"
42 Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé.
43 Il le prit et mangea sous leurs yeux.
44 Puis il leur dit : "Voici les paroles que je vous ai adressées quand j’étais encore avec vous : il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes."
45 Alors il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les Écritures,
46 et il leur dit : "C’est comme il a été écrit : le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour,
47 et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations, à commencer par Jérusalem.
48 C’est vous qui en êtes les témoins."

*

« À l’instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem » (v. 33), littéralement : « se levant à l’heure même », ou même, toujours littéralement : « ressuscitant à l’heure même » ! La précision « se levant », ou « ils se levèrent » n’est pas indifférente puisqu’en effet le texte donne ici pour les disciples le même mot, se lever, ou ressusciter, en grec anastasis, qu’au verset 46 rappelant l’annonce pour le Christ : il « ressuscitera des morts le troisième jour » ! Le Christ étant la résurrection même — Jean 11, 25 : « Je suis la résurrection et la vie, qui croit en moi vivra, quand bien même il serait mort », a-t-il dit à Marthe : qui croit en lui est passé de la mort à la vie. Comme, avant leur frère, les sœurs de Lazare sont passées de la mort à la vie par leur foi au Christ, les disciples d’Emmaüs viennent de passer de la mort à la vie pour avoir cru, pour avoir reconnu leur maître ressuscité dans ce mystérieux compagnon de route.

Les disciples d’Emmaüs étaient en deuil. Leur maître venait de mourir. D’une fête de joie gâchée de la sorte, la Pâque, ils repartaient abattus. Tellement abattus qu’ils ne se sont dans un premier temps que peu arrêtés à ce qu’ont dit les femmes revenant du tombeau, évoquant le relèvement de Jésus d'entre les morts…

C’est que, pour reprendre l’expression de Jean 20, 9, « ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts. » À présent, « il leur ouvre l’intelligence pour comprendre les Écritures » (Lc 24, 45), selon que, dit-il, « il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes » (v. 44) — c’est-à-dire la Bible hébraïque. De ce qui est écrit dans cette première Bible, citée en Luc dans le grec d’une deuxième Bible, la LXX, naît aujourd'hui une troisième Bible, notre Ancien Testament, dont la clef est la foi au Ressuscité, cœur du Nouveau Testament.

*

Voici donc comment s’opère cette naissance. Le Ressuscité partage un repas avec les deux disciples : une rencontre effective, concrète — ce qu’il va préciser devant les autres disciples : ce n’est pas un esprit, mais lui en chair et en os. Le Ressuscité ne se rencontre que dans une expérience concrète. Et lorsque les disciples d’Emmaüs leur disent leur expérience, les autres perçoivent bien quelque chose, mais ils ne saisissent pas. Et lorsque le Christ leur apparaît… ils croient être devant un fantôme ! Cela nous semble aussi irrationnel qu’une résurrection ? Peut-être, mais au moins, un fantôme on sait ce que c’est — si l’on y croit. Et à l’époque, on y croit. C’est le monde des morts qui se manifeste, autrement que dans le rêve nocturne, mais de façon équivalente.

Nous savons tous que l’on rencontre nos morts dans nos rêves. Le fantôme n’est jamais qu’une espèce particulière de ce type de rencontre. Inhabituelle, et par là effrayante. Les morts qui envahissent un instant le monde des vivants ; qui viennent un instant du monde de la nuit au monde du jour. Effrayant, cet effacement momentané des frontières des mondes. Et les disciples, croyant en être là concernant la présence de Jésus après le récit des pèlerins d’Emmaüs, sont effrayés.

Effrayant, mais rassurant aussi — en ce sens que l’on n’est pas tout à fait dans l’inconnu. C’est dans l’ordre des choses : il y a des morts, il y a des vivants ; et parfois ils se croisent. Mais au fond, tout est à sa place. Les morts, et les vivants. Mais voilà que ce n’est pas à cela qu’ils ont affaire. C’est bien Jésus vivant qui est ici. Pas un fantôme, mais Jésus en chair et en os. C’est l’expression qu’emploie le texte (v. 39) : voyez et touchez : je suis en chair et en os, dit-il en leur montrant ses mains et ses pieds… On retrouve ici quelque chose qui ressemble à l’épisode de Thomas dans l’Évangile de Jean. À savoir : il manque quelque chose pour qu’ils croient. Quelque chose dont ont bénéficié les disciples d’Emmaüs. La rencontre.

*

Qu’il est difficile de reconnaître le Ressuscité ! D’autant plus difficile du cœur d’un tel abattement, qui en rajoute au fait qu’il est de tout temps difficile de le rencontrer en vérité, c’est-à-dire ne pas le confondre avec les images que nous nous en faisons, avec les a priori que nous avons sur lui. « Ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts. »

Le texte nous donne lui-même une indication pour que nous comprenions ce qui empêche les disciples de reconnaître le Ressuscité, leur maître, qu’ils ont côtoyé trois jours avant. Une difficulté qui est aussi la nôtre : ils ne comprennent pas les Écritures, qu’ils connaissent pourtant, et que l’inconnu avec eux, Jésus, leur explique — dit le texte. Ni l’un, ni l’autre ne comprend, ni ne reconnaît Jésus… Ni Cléopas, ni… Mais au fait, et l’autre ? Qui est-il ? Mais ma question est-elle la bonne ? Peut-être, mais pas sûr… Et s’il fallait demander : qui est-elle ?… Ainsi posée la question dévoile un a priori tel qu’il ne nous trouble même pas : nous sommes convaincus que le second disciple est un homme, ce que le texte ne dit pas ! Comme eux ne reçoivent pas ce que dit l’Écriture que l’inconnu leur explique.

Quelque chose leur a échappé, de l’Écriture, et du Ressuscité ! Comme il nous échappe que le texte de Luc ne dit pas que le second disciple n’est pas forcément un homme ! Mieux, à bien y regarder, il suggère, en ne nommant pas le second disciple, que ce n’est pas le cas ! Voilà comment nous imposons au texte quelque chose qu’il ne dit pas, et qui nous empêche peut-être de voir de qui il s’agit ! L’autre disciple, pas nommé, pourrait avoir tout lieu d’être tout simplement Mme Cléopas — prénommée Marie selon l’Évangile de Jean (19, 25) ! — , qui invite Jésus à sa table… Un couple de disciples. Étrange ? Et pourtant, M. et Mme invitant Jésus chez eux… Quoi de bizarre ? Mais on n’y a pas pensé…

Eh bien c’est un phénomène de ce genre, compréhension a priori, qui empêche les disciples de comprendre l'Écriture et de reconnaître Jésus ! Ils savent à quoi on doit s’attendre : à rien, concernant celui qui vient de mourir ! Il est mort ! Du coup, ils ne le voient pas, ils ne le reconnaissent pas… Et nous ? Comment imaginons-nous Jésus ? Rien qu’au plan physique… Cela juste pour illustrer la difficulté des disciples. Car la vraie difficulté n’est pas de l’ordre de l’apparence physique pour eux qui l’ont côtoyé : ils connaissaient son physique.

Mais lorsque, ressuscité, il leur apparaît… ils ne le reconnaissent pas ! Le problème, qui vaut pour nous aussi bien que pour eux, est lié à l'abîme qui sépare le temps de l'éternité et qui rend le Ressuscité inaccessible à l'imagination des disciples comme à la nôtre.

C’est le contact de l'éternité qui est incompréhensible, c’est ce contact qui nous trouble dans tout ce qui rompt l'ordre habituel des choses, et cela au plus haut point dans la résurrection — mais aussi, et ce n’est pas sans rapport, dans l’intimité avec Dieu qui nous conduit à changer nos regards sur autrui. Troublant contact avec la vérité de Dieu. Troublante résurrection. Trop troublante.

Le choc de l’éternité a des conséquences bouleversantes. Des conséquences jusque sur notre quotidien et nos relations avec autrui… Et cela nous le pressentons. Et nous en avons peur ! Mais voilà que l'éternité nous envahit, déferle dans notre temps, depuis un dimanche de Pâques, dont on choisit aisément de ne pas en voir les conséquences.

Aussi, le Ressuscité viendrait-il lui-même à nos côtés nous dévoiler son visage dans les Écritures, notre certitude confortable que tout est bien à sa place — l'éternité d'un côté, notre quotidien moyen de l'autre, — hurlerait dans son pesant silence à nos cœurs se consumant, qu'il s'agit surtout de ne pas voir. La terreur d'avoir à reconnaître le Ressuscité rejoint notre terreur de la grâce. La grâce est, dans sa gratuité, don d'intimité, et d'intimité avec Dieu, nécessairement terrorisante, mais ce faisant, elle est par là-même libération.

Chose toujours surprenante ; qui ouvre sur ce qu’on ne soupçonnait pas. Lorsqu’on rencontre vraiment autrui, gratuitement, on est contraint de réviser ses propres jugements. Ainsi du Christ pour les disciples d’Emmaüs. On avait un point de vue sur lui. Limitatif. À la mesure de notre imagination, de ce que l’on considérait comme devant être un Messie (cf. Lc 24, 21). Lorsqu’il apparaît tel qu’il est, on ne le reconnaît donc pas : ah, s’il pouvait se montrer d'une façon qui ne nous surprenne pas ! Sous une forme connue, repérable, habituelle ! Mais ce n'est pas ce qu'il fait. Et lorsqu'il nous explique les Écritures sans avoir au préalable conforté nos repères, on ne l'écoute pas, on ne l'entend pas. Ce faisant, notre cœur ne brûle-t-il pas au-dedans de nous ?

*

Et ce qui est vrai du Christ devient, en lui, vrai aussi de chacune et chacun de ceux qu’il nous donne de côtoyer et que l’on a pris l’habitude de regarder toujours comme d’habitude — ces frères et sœurs du Ressuscité, frères et sœurs dans l’espérance de leur résurrection, résurrection que nous affirmons, mais d’une façon qui risque toujours de ne rester qu’un mot… Les disciples d’Emmaüs regardaient l’inconnu comme on regarde habituellement ceux que nous côtoyons, à commencer par nos proches — et a fortiori des étrangers. Le Christ s'est montré en étranger à Emmaüs ; et puisque les disciples avaient pris l’habitude de regarder le Christ comme d’habitude, lorsqu’il se montre tel qu’il est au-delà de leurs regards appesantis par le sommeil de l’habitude, ils ne le reconnaissent pas.

“Notre cœur ne brûlait-il pas au-dedans de nous ?” Mais n’est-ce pas déjà notre expérience à chacune et chacun au quotidien ? Notre cœur ne brûle-t-il pas au-dedans de nous quand nous côtoyons jour après jours des frères et sœurs du ressuscité, quand nous mangeons avec eux — partageant le pain —, quand ils nous parlent, et que nous n’entendons que ce que nous avons pris l’habitude de filtrer, que nous n’en voyons qu’un quotidien toujours le même, alors que nous avons devant nous, à côté de nous, un frère, une sœur du Ressuscité, promis à la même gloire, déjà présente, de façon cachée, en lui, en elle ?

Notre cœur ne brûle-t-il pas au-dedans de nous quand nous ne reconnaissons pas l’image de Dieu dans celui ou celle, à côté de nous, que nous cantonnons dans les vieux jugements définitifs que nous avons pris l’habitude de porter sur lui, sur elle ? Au point que lorsque nous ne reconnaissons pas un prochain qui n’est encore que dans l’espérance de la résurrection que la parole de Dieu est en passe de faire germer en lui, nous le cantonnons dans ce chemin de dégradation et dans cette mort que Jésus a vaincue.

Ressuscité, étant la résurrection même (Jean 11, 25), il a la puissance de transformer nos regards comme ceux des disciples d’Emmaüs. C'est au moment de la fraction du pain, moment de partage, d'intimité, que les disciples reconnaissent Jésus. Mais là la grâce est précédence silencieuse qui brise les terreurs, les craintes, les habitudes. L'établissement de cette intimité, terrorisante pour qui l'anticipe avant de la connaître, ou pour qui regarderait après coup la rupture qu'elle a provoquée, contemplation inévitablement vertigineuse face à un tel abîme ; — l'établissement de l'intimité se fait, contre toute attente, en douceur, contre toute attente et à la surprise du regard rétrospectif.

C'est là l'étonnement de la grâce, qui brise, dans l'intimité qu’elle établit, toutes nos fausses certitudes. Pour les disciples d'Emmaüs, ils ont basculé, au cœur de leur temps envahi par le Ressuscité, dans l'éternité qui advient en lui. Pour nous aussi la présence du Ressuscité peut tout changer, change tout, dès aujourd'hui !


RP, Châtellerault, 19.04.26
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dimanche 5 avril 2026

“Il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité”




Actes 10, 34-43 ; Psaume 118, 1-20 ; Colossiens 3, 1-4 ; Matthieu 28, 1-10

Colossiens 3, 1-4
1 Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ;
2 fondez vos pensées en haut, non sur la terre.
3 Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu.
4 Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire.
Matthieu 28, 1-10
1 Après le shabbat, au commencement du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie vinrent voir le sépulcre.
2 Et voilà qu’il se fit un grand tremblement de terre : l’ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus.
3 Il avait l’aspect de l’éclair et son vêtement était blanc comme neige.
4 Dans la crainte qu’ils en eurent, les gardes furent bouleversés et devinrent comme morts.
5 Mais l’ange prit la parole et dit aux femmes : “Soyez sans crainte, vous. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié.
6 Il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit ; venez voir l’endroit où il gisait.
7 Puis, vite, allez dire à ses disciples : Il est ressuscité des morts, et voici qu’il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez. Voilà, je vous l’ai dit.”
8 Quittant vite le tombeau, avec crainte et grande joie, elles coururent porter la nouvelle à ses disciples.
9 Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : “Je vous salue.” Elles s’approchèrent de lui et lui saisirent les pieds en se prosternant devant lui.
10 Alors Jésus leur dit : “Soyez sans crainte. Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront.”

*

« Il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité », dit l’Ecclésiaste (Ecc 3, 11). Simple constat du sage, qui ne postule pour autant aucune survie. Là n’est pas son sujet. Il fait juste un constat : dans notre corps temporel, dans notre temps fini, nous concevons pourtant un cœur du réel qui déborde infiniment ce cantonnement temporel. Il est en nous une perception de ce qui nous déborde infiniment.

C’est là une perception commune à l’humanité, croyants ou pas, que partagent les Grecs avec lesquels Paul dialogue sur l’Aréopage d’Athènes (Actes 17). Ce jour-là, nous dit le texte, Paul rencontre des stoïciens et des épicuriens, tenants de deux courants philosophiques importants au Ier siècle. Aucun problème, pour les uns comme pour l’autre, Paul, à s’accorder sur cette intuition commune de l’éternité, induisant l’immortalité envisageable de l’âme. On est jusque là en deçà de la foi.

Toujours en deçà de la foi la réflexion des pharisiens, dont le pharisien Paul, réflexion que les juifs pharisiens, dont Paul, partagent aussi avec les Mages zoroastriens perses : cette âme immortelle n’est pas sans rapport avec notre réalité corporelle et temporelle, puisque c’est dans notre réalité temporelle que nous la concevons.

Ainsi l’expliquera Paul à ces voisins d’Athènes que sont les Corinthiens : « S’il y a un corps naturel, il y a aussi un corps spirituel » (1 Co 15, 44). Cela n’est pas l’approche des Grecs, c’est là leur point de rupture d’avec les juifs pharisiens et les Perses. Pourtant jusque là, on n’est pas dans la foi, mais dans la réflexion. Rupture philosophique qui devient abîme lorsqu’intervient la question de la foi. Christ est ressuscité. La pensée de l’éternité a rejoint notre monde, la résurrection est devenu fait. « S’il n’y a point de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité », affirme Paul (1 Co 15, 13), qui ajoute : « si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine » (1 Co 15, 17).

La théorie (l’éternité concerne aussi les corps) est devenue fait pour notre foi. C’est ce qui advient au dimanche de Pâques. C’est ce qui entre dans notre vie — comme la liberté entre dans la vie du peuple de l’Exode. L’Exode comme sortie du tombeau de l’esclavage : Pâques reprend Pessah, son repas de liberté est répercuté dans la Cène, dont la symbolique rattache indissolublement la foi chrétienne au judaïsme.

*

Qu’est-ce qui constitue notre être temporel, et que sommes-nous en réalité ? En réponse à cette question, nous confondons aisément notre être avec notre enveloppe temporelle — fragile, susceptible d’être atteinte par la maladie, et tant d’autres maux mortels, nous tenant dans l’esclavage de la mort.

Une enveloppe temporelle dont nous nous dépouillons déjà, au jour le jour de son vieillissement ; une enveloppe, qui s’use de toute façon, qui se dégrade de jour en jour ; jusqu’au moment où il faudra la quitter comme un vêtement qui a fait son temps (selon une image de Paul).

Que dit l’Ange aux femmes dans la clarté nouvelle du dimanche de Pâques ? « Soyez sans crainte. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié. Il n’est pas ici, il est ressuscité » (Mt 28, 5-6). Et pour qu’on ne s’y trompe pas : le corps n’est pas là. Ce corps, cette enveloppe, qu’il a dépouillée à la croix. « Recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ », confirmera l’Apôtre.

Il a dépouillé le corps temporel douloureux, et il a été relevé d’entre les morts. Et pour que cela soit bien clair, le tombeau est vide : l’Ange en roule la pierre pour que nous n’y restions pas. Il vous précède en Galilée.

*

« Il n’est pas ici », a dit l’Ange aux femmes, ne restez pas autour d’un tombeau. Allez chez vous, avant d’aller, plus tard, au bout du monde, dans la Cité terrestre, où il vous précède. Parce que ce qui vaut pour lui, et c’est là que son relèvement d’entre les morts est aussi un dévoilement, une révélation ; ce qui vaut pour lui, vaut, en lui, aussi pour nous.

« Votre vie est cachée avec le Christ en Dieu ». « Vous êtes ressuscités avec le Christ. » Notre vrai être n’est pas dans nos lambeaux de corps, mais en haut, avec lui, à la droite de Dieu.

Il est un autre niveau de réalité, celui qui apparaît dans la résurrection. Or nous en sommes aussi, à notre tour, de façon cachée. C’est cet autre niveau qu’il nous faut rechercher, pour y fonder notre vie et notre comportement dans le provisoire.

« Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire », promet l’Apôtre.

*

Dès lors : « recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ; fondez vos pensées en haut, non sur la terre. Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. »

Lorsqu’au matin de Pâques, les femmes ont reçu ce signe : le corps n’était pas là ; le signe est accompagné de cette parole, il prend sens de cette parole, comme le pain et le vin prennent sens des paroles qui les accompagnent — il vous précède en Galilée, sur vos routes humaines que vous rejoindrez bientôt.

Alors désormais, « recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, siégeant à la droite de Dieu ; fondez vos pensées en haut ». C’est-à-dire, non pas : vivez en haut, comme dans les nuages de lendemains qui chantent et déchantent, mais poursuivez votre route terrestre forts de ce que vous pouvez désormais fonder vos pensées en haut, dans la foi à la résurrection de Jésus.

Vous êtes morts avec Jésus et ressuscités avec lui. Ni cadavre au tombeau ni nostalgie dans l’imaginaire d’un passé qui ne reviendra pas.

« Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire. » C’est à ce niveau de réalité-là qu’est notre vrai être. Vivre du mont de la transfiguration, où déjà avant Pâques, s’était manifesté le Christ de la résurrection, pour marcher sur les routes du provisoire.

Que Dieu nous donne aujourd’hui de percevoir la présence du Ressuscité, et d’en concevoir le bonheur qu’ont connu les Apôtres au mont de la transfiguration. Et puisqu’on ne plante pas de tente au mont de la transfiguration, qu’il nous donne d’aller vers nos Galilée où nous précède le Ressuscité.


R.P., Pâques, La Mothe-St-Héray, 5.04.2026
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dimanche 22 mars 2026

“Cette maladie n’est pas pour la mort”




Ézéchiel 37.12-14 ; Psaume 130 ; Romains 8.8-11 ; Jean 11.1-45

Jean 11, 1-29
1 Il y avait un homme malade ; c’était Lazare de Béthanie, le village de Marie et de sa sœur Marthe.
2 Il s’agit de cette même Marie qui avait oint le Seigneur d’une huile parfumée et lui avait essuyé les pieds avec ses cheveux ; c’était son frère Lazare qui était malade.
3 Les sœurs envoyèrent dire à Jésus : “Seigneur, ton ami est malade.”
4 Dès qu’il l’apprit, Jésus dit : “Cette maladie n’est pas pour la mort, elle est pour la gloire de Dieu : c’est par elle que le Fils de Dieu doit être glorifié.”
5 […] Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare.
6 Cependant, alors qu’il savait Lazare malade, il demeura deux jours encore à l’endroit où il se trouvait. […]
17 À son arrivée, Jésus trouva Lazare [mort]. […]
21 Marthe dit à Jésus : “Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort.
22 Mais maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera.”
23 Jésus lui dit : “Ton frère ressuscitera.”
24 — “Je sais, répondit-elle, qu’il ressuscitera lors de la résurrection, au dernier jour.”
25 Jésus lui dit : “Je suis la résurrection et la vie : qui croit en moi vivra, quand bien même il serait mort ;
26 et quiconque vit et croit en moi ne mourra pas pour toujours. Crois-tu cela ?”
27 — “Oui, Seigneur, répondit-elle, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde.”
28 Là-dessus, elle partit appeler sa sœur Marie et lui dit tout bas : “Le Maître est là et il t’appelle.”
29 A ces mots, Marie se leva immédiatement et alla vers lui.

*

« Cette maladie n’est pas pour la mort », a affirmé Jésus ; et pourtant, Lazare meurt. Jésus arrive après son enterrement. Jésus s’est-il trompé ? C’est ce qu’ont pu penser certains de ses disciples et de ceux qui l’accompagnent.

« La maladie à la mort ». Cette expression tirée ce texte de Jean 11, est devenue le titre d’un livre, plus connu sous un autre titre : « le traité du désespoir », de l’écrivain danois Søren Kierkegaard. Il l’explique dans ce livre : la maladie à la mort, la maladie pour la mort, la maladie qui mène à la mort est le désespoir.

C’est contre cela, contre la désespérance, même face à la mort, que Jésus vient de dire : cette maladie n’est pas maladie à la mort, cette maladie n’est pas pour la mort. Lui est celui qui a vaincu la dernière puissance du désespoir, la mort. Et lui est toujours présent, même dans l’absence, dans le sentiment de l'absence, cette autre porte du désespoir. On va passer au-delà du désespoir, dans une espérance qui est au-delà même de toutes nos espérances (Romains 4, 18).

Et tandis que Lazare agonise, Jésus reste deux jours de plus là où il se trouvait, comme pour un vendredi et un samedi saint, pour arriver à Béthanie comme pour un dimanche de Pâques. Jésus sait, suggère le texte (v. 6 : il reste encore deux jours de plus avant de partir depuis le bord du Jourdain - Jn 10, 40 -, soit près de 60 kms), il sait que Lazare est déjà mort, au moment où les envoyés de Marthe de Marie le trouvent : on peut lire plus loin que Lazare est mort depuis quatre jours…

Les circonstances, les hasards du temps et de l’espace font qu’il y a parfois des trop tard, même pour Jésus. Mais pour lui, source de toute vie, de toute espérance de tout renouveau toujours possible, même les « trop tard » ne sont plus « maladie à la mort ».

Jésus arrive donc quand Lazare est déjà mort et mis au tombeau, depuis quatre jours. « Il sent déjà », dira Marthe ! Mais même cela n’est pas « maladie à la mort », pour celui qui a vaincu la mort et toute désespérance. C’est ce que les sœurs de Lazare ne savent pas encore quand Jésus arrive à Béthanie ; alors que pointent des reproches ! — qui portent sur le temps, marqué par l’absence, par l’absence de Jésus depuis ces quatre longs jours, et même avant : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort », a dit Marthe…

La présence de Dieu est plus puissante que la mort. Mais ce temps, notre temps, est marqué par son absence : « le maître s'est absenté » (Matthieu 24, 14 sq.). Notre histoire est alors la poursuite de l’absent, l’espérance de sa présence.

Marthe ne le sait pas encore, mais à travers ses reproches — « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » —, c’est une vraie prière, au Dieu qui a vaincu même mort et désespoir, qu’elle a conçue sans le savoir. Elle croit sans doute parler du temps quand elle dit : « maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera », mais la folie d’un tel propos parle en réalité d’un Dieu qui peut tout, même contre les évidences de la raison la plus froide, ces évidences que tout refuse quand on a mal, jusqu’à l’évidence de la mort.

Et Jésus répond à présent à la prière de Marthe, cette prière dont elle ne sait même pas ce qu’elle est — dont elle ne sait pas la portée. Jésus répond en se dévoilant : « Moi, Je suis la résurrection et la vie : qui croit en moi vivra quand bien même il serait mort ». Et là on sait, on sait pourquoi cette maladie n’est pas pour la mort, pourquoi cette maladie, dont Lazare est mort, n’est pas la porte du désespoir : il y a ici, parmi nous, celui qui a vaincu jusqu’au dernier désespoir, celui qui vient de prononcer ces mots plus puissants que tout.

Dès lors, pour quiconque entend ces paroles, pour Lazare et tous ceux qui se sont endormis, pour tous ceux qui errent aux portes du désespoir ; dès lors pour tous, par Jésus, vivant, pour tous en sa présence, en la présence du Fils de Dieu, le désespoir est vaincu dans la défaite de la mort. Cela vaut pour tous, pour ceux qui se sont endormis comme pour ceux qui restent. Cela vaut aussi pour Marthe qui, sans vraiment le comprendre, a demandé cela à Jésus, cela vaut pour Marthe, sa sœur Marie, et nous tous.

Pouvons-nous entendre cette parole ? « Je suis la résurrection et la vie : qui croit en moi vivra, quand bien même il serait mort ; et qui vit et croit en moi ne mourra pas pour toujours. » Et Marthe croit ; par sa foi en lui, elle entre aujourd’hui toujours dans sa présence, présence de celui qui est la résurrection et la vie. Même le passage par la destruction du corps n’enlève rien à cela : Jésus est la résurrection et la vie. Ce pourquoi il a pu dire : « cette maladie n’est pas pour la mort » ! « Crois-tu cela ? » lui a-t-il demandé — « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde ».

À ce moment, Marthe sait : elle, et Lazare, sont passés de la mort à la vie par la foi en Jésus. « Là-dessus, poursuit le texte, elle partit appeler sa sœur Marie et lui dit tout bas : “Le Maître est là et il t’appelle” ». Que chacun de nous l’entende aujourd’hui, cette parole : « Le Maître est là et il t’appelle ».

*

Marie marque alors le pas nouveau : « À ces mots, Marie se leva immédiatement et alla vers lui » (v. 29). Puis elle profère à son tour la parole de sa sœur, mais d’une toute autre façon : « elle tomba à ses pieds et lui dit : “Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort.” » (v. 32). Une attitude qui dit qu’on est déjà au-delà du simple reproche, qu’on est déjà dans l’espérance que tout est possible à celui vers lequel Marie s’est tournée. Aujourd'hui Jésus s'est fait présence vivifiante contre tous les désespoirs.

La mort qui a atteint Lazare et devant laquelle Jésus pleure — le plus court verset des Écritures (v. 35) : « Jésus pleura » — Lazare est vraiment mort —, Jésus va montrer qu’elle non plus, la mort, l’affreuse mort, n’est pas maladie à la mort.

Le texte poursuit — Jean 11, 38 sq. :
38 Alors, à nouveau, Jésus frémit intérieurement et il s’en fut au tombeau ; c’était une grotte dont une pierre recouvrait l’entrée.
39 Jésus dit alors : “Enlevez cette pierre.” Marthe, la sœur du défunt, lui dit : “Seigneur, il doit déjà sentir… Il y a en effet quatre jours…”
40 Mais Jésus lui répondit : “Ne t’ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ?”
41 On ôta donc la pierre. Alors, Jésus leva les yeux et dit : “Père, je te rends grâce de ce que tu m’as exaucé.
42 Certes, je savais bien que tu m’exauces toujours, mais j’ai parlé à cause de cette foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que tu m’as envoyé.”
43 Ayant ainsi parlé, il cria d’une voix forte : “Lazare, sors !”
44 Et celui qui avait été mort sortit, les pieds et les mains attachés par des bandes, et le visage enveloppé d’un linge. Jésus dit aux gens : “Déliez-le et laissez-le aller !”

Jésus vient de poser le signe inouï qui annonce pour nous tous ce en quoi sa résurrection au dimanche de Pâques donne tout son sens à notre foi : « vous êtes ressuscités avec le Christ. […] Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu », dira Paul (Colossiens 3, 1 & 4). « Si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous » (Romains 8, 11).

Et voici à présent, pour Marthe et Marie et pour nous tous, le signe inouï : la résurrection de Lazare. Leur prière a porté son fruit, elles qui ont porté Lazare. Signe de ce que décidément, en effet, comme le disait Jésus, « cette maladie n’est pas pour la mort » — car la maladie à la mort est le désespoir ? Jésus vient de fonder l’espérance, d’ancrer la foi qui renverse tout désespoir au-delà même de la mort.

L’Évangile de la résurrection apparaît là comme étant de l’ordre du commandement accompli : « Lazare, sors ! » Tel est l’ordre, le commandement donné par Jésus, dans l’écoute et l’accomplissement duquel la libération du dimanche de Pâques devient une réalité effective dans nos vies dès aujourd’hui. « Sors de ta tombe, sors de ce qui te lie ! » ; et, dernier signe que rien ni personne ne saurait y faire obstacle — Jésus s’adresse à ceux qui sont présents : « Déliez-le, et laissez le aller ».

Lazare a entendu et a obéi : il est sorti de la mort. Comme Abraham obéissait au fameux commandement de sa liberté : « va ! », « Va vers où je t’indique », « va pour toi ». Et Abraham est allé.

L’Évangile de la résurrection et de la liberté libère vraiment, il fait vraiment entrer dès aujourd’hui dans la vie nouvelle celui, celle, qui entend la voix du Ressuscité et obéi à son ordre, son commandement : « sors de ta tombe, de ce qui te lie ! » Ta maladie n'est pas à la mort. Parole pour chacun de nous. Lève-toi à présent, « relève toi d’entre les morts, et Christ t'éclairera » (Éphésiens 5, 14-24).


RP, Châtellerault, 22/03/26
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dimanche 15 mars 2026

"Que les œuvres de Dieu se manifestent en lui !"




1 Samuel 16, 1-13 ; Psaume 23 ; Éphésiens 5, 8-14 ; Jean 9, 1-41

Jean 9
1 En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance.
2 Ses disciples lui posèrent cette question : “Rabbi, qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ?”
3 Jésus répondit : “Ni lui, ni ses parents. Mais pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui !
4 Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé : la nuit vient où personne ne peut travailler ;
5 aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.”
6 Ayant ainsi parlé, Jésus cracha à terre, fit de la boue avec la salive et l’appliqua sur les yeux de l’aveugle ;
7 et il lui dit : “Va te laver au bassin de Siloé” — ce qui signifie Envoyé. L’aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait.
[…]
35 Jésus […] lui dit : “Crois-tu, toi, au Fils de l’homme ?”
36 Et lui de répondre : “Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ?”
37 Jésus lui dit : “Eh bien ! Tu l’as vu, c’est celui qui te parle.”
38 L’homme dit : “Je crois, Seigneur” et il se prosterna devant lui.
39 Et Jésus dit alors : “C’est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles.”

*

Les disciples voulaient savoir si c’est parce que lui a péché ou parce que ses parents ont péché que l’homme — qui au fond nous représente tous — est né aveugle. Ce serait lui qui aurait péché ? Avant de naître ?… Puisqu’il est aveugle ! Nous disions que selon une légende juive, un ange, à notre naissance, nous ferme du doigt la bouche pour que nous oubliions tout ce que nous savions. Le petit sillon qu'on a sous le nez est la marque du doigt de l’ange. Alors, l’homme — qui nous représente tous —, aurait-il péché avant de naître ?… Comment savoir après le passage du doigt de l’ange !? Alors ses parents ? La réponse de Jésus sera : là n’est pas la question.

Pas de raisons qui puissent expliquer l’infirmité, la maladie, la souffrance, bref, toutes les formes de l’inconvénient d’être né. La souffrance de l’aveugle est incompréhensible. Il n’y a pas à chercher d'explication morale, par le péché collectif (ses parents) ou personnel (lui-même). Il n’est pas de raisons non plus qui expliqueraient sa guérison : l’accomplissement en cet homme des œuvres de Dieu (v. 3) n’explique pas plus le pourquoi de la grâce que sa souffrance ne trouve d’explication dans une faute — ou autre chose de ce genre. L’aveugle-né le sait bien : il est au bénéfice d’une guérison qui ne peut que lui arracher un « pourquoi moi ? » Il se contentera de constater « j’étais aveugle, maintenant je vois » (v. 25).

*

Dès l’abord, Jésus soulignait sa cécité par la « méthode » choisie pour guérir l’aveugle : il commence par lui couvrir les yeux de boue. Pour le moins peu clair !

S’il avait voulu insister sur l’aveuglement, il ne s’y serait pas pris autrement : les yeux pleins de boue… Mais en même temps, le geste rappelle la Genèse, l’homme fait de la terre. Car c’est un acte de création que va opérer Jésus en créant la vue de l'aveugle, en commençant par lui recouvrir les yeux de boue.

*

Puis il l’envoie se laver, au bassin de Siloé, c’est-à-dire de l’Envoyé (il faut comprendre au mikvé de Siloé — équivalent, dans le judaïsme, de ce qu’on appellerait « baptistère »).

Le texte a tenu à donner le nom du bassin rituel, Siloé, et à le traduire : Envoyé. Double signification du terme Envoyé/Siloé : concernant Jésus, et, avec l’homme, nous… « Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé ». Il nous faut travailler aux œuvres de Dieu. Reprise de : « pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ! » Dans l’Évangile de Jean, il s’agit par œuvres non pas tant de miracles (ils sont appelés signes dans l’Évangile de Jean) que de l’observance de l’enseignement biblique, avec sa valeur pour la réparation du monde : tikun ‘olam en hébreu — dans le judaïsme observer le moindre précepte de la Torah c’est commencer à réparer le monde, ce monde abîmé : tikun ‘olam, réparation du monde. C’est là la volonté de Dieu, ses œuvres — c’est là ce qui est appelé à se manifester dans l’homme aveugle.

Quelques citations de ce même Évangile : « Les œuvres que le Père m’a donné d’accomplir, ces œuvres mêmes que je fais, témoignent de moi que c’est le Père qui m’a envoyé » (Jn 5, 36). Ou : « Les œuvres que je fais au nom de mon Père rendent témoignage de moi » (Jn 10, 25). Ou encore : « Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas. Mais si je les fais, quand même vous ne me croyez point, croyez à ces œuvres, afin que vous sachiez et reconnaissiez que le Père est en moi et que je suis dans le Père. » (Jn 10, 37-38)

Jésus a observé pleinement ce que son Père prescrit, pleine observance requise de nous aussi, qui nous voulons ses disciples : « qui croit en moi fera aussi les œuvres que je fais », et même, précise Jésus, — pour la réparation du monde — « il en fera de plus grandes, parce que je m’en vais au Père » (Jn 14, 12). Pour la réparation du monde, et en toute humilité (la pleine observance de Jésus n’est pas nôtre !), pas comme de vains coups d'éclat.

Ainsi, « tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé ». L’Envoyé est d’abord Jésus… « Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » Mais en lui, sont envoyés aussi celles et ceux qui le suivent : « vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 14). Pour cela, dit-il à l’aveugle, va te laver au mikvé de l’Envoyé.

En d’autres termes, en celui qui est l’Envoyé, Jésus, nous sommes aussi envoyés, comme lui, pour accomplir, certes à notre humble mesure, ce que prescrit celui qui a envoyé Jésus, qui nous envoie à notre tour : « comme le père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie », dira le Ressuscité à ses disciples (Jn 20, 21).

*

La question « Rabbi, qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ? » renvoie à deux approches communes dans le judaïsme d’alors : l’idée est que, envoyés en ce monde, nous provenons du monde divin — « en Adam », l’humain primordial, ou « avec Adam ». En Adam : est-ce ses parents qui ont péché ? Avec Adam, est-ce l’aveugle lui-même — avant de naître ?

Autrement dit, d’une façon ou d’une autre nous sommes, dans nos vies temporelles et blessées, comme en exil, en exil loin de Dieu, appelés à revenir : « nous venons de lui — et il nous appelle à lui ». Revenir à lui comme par une nouvelle création — « si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle création » (2 Co 5, 17) —, création comme reprise de celle de Genèse, avec la poussière du sol, cette glaise façonnée par la parole divine.

La salive divine de la bouche de celui qui parle la parole créatrice devenue chair en lui (cf. Jn 1, 14) fait à nouveau cette glaise avec laquelle il crée à nouveau — aujourd’hui l’organe de la lumière, la vue —, cela passant par le lavement au bassin de Siloé, l’Envoyé, pour devenir dans le souffle de l’Esprit. Le Ressuscité soufflera sur ses disciples : « recevez l’Esprit saint » (Jn 20, 22), comme à la première création. Nous voilà ainsi à notre tour envoyés avec l’aveugle — pour découvrir que notre exil en ce monde est appelé à être mission pour ce monde : « Car nous sommes son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes œuvres, que Dieu a préparées d’avance, afin que nous les pratiquions » (Ep 2, 10)‭.

Jésus vient en ce monde d’auprès du Père qui l’envoie pour accomplir une œuvre faite d’obéissance à son commandement, obéissance jusqu’à la mort, la mort de la croix. Nous devenons en lui des envoyés à notre tour pour accomplir à notre tour, même à notre faible mesure, ce que prescrit le Père, ses œuvres, tant qu’il fait jour — dans le temps bref qui nous est imparti. Ce qui peut être accompli quand il fait jour ne peut plus l’être lorsque la nuit de ce monde rend aveugles les yeux de notre esprit…

*

Bienheureux celles et ceux dont la relation avec Dieu est d’être guidés en aveugles par sa seule promesse, partant en aveugles vers sa « lumière inaccessible, que nul homme n’a vu ni ne peut voir » (1 Ti 6, 16). Bienheureux celles et ceux dont la promesse de Dieu a couvert les yeux de la boue de la création nouvelle, les plaçant sur le chemin de Siloé, le chemin de l’Envoyé de lumière, lumière du monde.

C’est là le jugement que porte Jésus dans le monde : que ceux qui voient deviennent aveugles, afin de voir, car il n’est pas de lumière suffisante dans nos sagesses, par lesquelles nous prétendons voir, fût-ce notre sagesse religieuse : Dieu ne les a-t-il pas frappées de folie (1 Co 1, 20) ?

Tel est le jugement : « que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Alors apparaît le sens de notre présence en ce monde qui est aussi fait de douleurs incompréhensibles, comme d’être aveugle-né : nous sommes envoyés à notre tour, par l’Envoyé de lumière, lumière du monde (Jn 9, 5), pour que, tant que dure le jour, quelque chose de lui soit manifesté en nous, lumière du monde à notre tour (Mt 5, 14). Notre exil dans un monde de souffrance et de nuit devient mission, envoi. « pour que les œuvres de Dieu soient manifestées […]. Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé, dit Jésus : la nuit vient où personne ne peut travailler. »


RP, Châtellerault, 15/03/26
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