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dimanche 19 avril 2026

"L’un d’eux, nommé Cléopas"…




Actes 2, 14-33 ; Psaume 16 ; 1 Pierre 1, 17-21 ; Luc 24, 13-35

Luc 24, 13-48
13 Et voici que, ce même jour, deux d’entre [les disciples] se rendaient à un village du nom d’Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem.
14 Ils parlaient entre eux de tous ces événements.
15 Or, comme ils parlaient et discutaient ensemble, Jésus lui-même les rejoignit et fit route avec eux ;
16 mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
17 Il leur dit : "Quels sont ces propos que vous échangez en marchant ?" Alors ils s’arrêtèrent, l’air sombre.
18 L’un d’eux, nommé Cléopas, lui répondit : "Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n’ait pas appris ce qui s’y est passé ces jours-ci !" -
19 "Quoi donc ?" leur dit-il. Ils lui répondirent : "Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple :
20 comment nos grands prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort et l’ont crucifié ;
21 et nous, nous espérions qu’il était celui qui allait délivrer Israël. Mais, en plus de tout cela, voici le troisième jour que ces faits se sont passés.
22 Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés : s’étant rendues de grand matin au tombeau
23 et n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu’elles ont même eu la vision d’anges qui le déclarent vivant.
24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ce qu’ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu."
25 Et lui leur dit : "esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu’ont déclaré les prophètes !
26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu’il entrât dans sa gloire ?"
27 Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait.
28 Ils approchèrent du village où ils se rendaient, et lui fit mine d’aller plus loin.
29 Ils le pressèrent en disant : "Reste avec nous car le soir vient et la journée déjà est avancée." Et il entra pour rester avec eux.
30 Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna.
31 Alors leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible.
32 Et ils se dirent l’un à l’autre : "Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures ?"
33 À l’instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem ; ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons,
34 qui leur dirent : "C’est bien vrai ! Le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon."
35 Et eux racontèrent ce qui s'était passé et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain.
36 Comme ils parlaient ainsi, Jésus fut au milieu d’eux et il leur dit : "La paix soit avec vous."
37 Effrayés et remplis de crainte, ils pensaient voir un esprit.
38 Et il leur dit : "Quel est ce trouble et pourquoi ces objections s’élèvent-elles dans vos cœurs ?
39 Regardez mes mains et mes pieds : c’est bien moi. Touchez-moi, regardez ; un esprit n’a ni chair, ni os, comme vous voyez que j’en ai."
40 Et disant cela, il leur montra ses mains et ses pieds.
41 Mais étant néanmoins incrédules, loin de la joie et ébahis, il leur dit : "Avez-vous ici de quoi manger ?"
42 Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé.
43 Il le prit et mangea sous leurs yeux.
44 Puis il leur dit : "Voici les paroles que je vous ai adressées quand j’étais encore avec vous : il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes."
45 Alors il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les Écritures,
46 et il leur dit : "C’est comme il a été écrit : le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour,
47 et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations, à commencer par Jérusalem.
48 C’est vous qui en êtes les témoins."

*

« À l’instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem » (v. 33), littéralement : « se levant à l’heure même », ou même, toujours littéralement : « ressuscitant à l’heure même » ! La précision « se levant », ou « ils se levèrent » n’est pas indifférente puisqu’en effet le texte donne ici pour les disciples le même mot, se lever, ou ressusciter, en grec anastasis, qu’au verset 46 rappelant l’annonce pour le Christ : il « ressuscitera des morts le troisième jour » ! Le Christ étant la résurrection même — Jean 11, 25 : « Je suis la résurrection et la vie, qui croit en moi vivra, quand bien même il serait mort », a-t-il dit à Marthe : qui croit en lui est passé de la mort à la vie. Comme, avant leur frère, les sœurs de Lazare sont passées de la mort à la vie par leur foi au Christ, les disciples d’Emmaüs viennent de passer de la mort à la vie pour avoir cru, pour avoir reconnu leur maître ressuscité dans ce mystérieux compagnon de route.

Les disciples d’Emmaüs étaient en deuil. Leur maître venait de mourir. D’une fête de joie gâchée de la sorte, la Pâque, ils repartaient abattus. Tellement abattus qu’ils ne se sont dans un premier temps que peu arrêtés à ce qu’ont dit les femmes revenant du tombeau, évoquant le relèvement de Jésus d'entre les morts…

C’est que, pour reprendre l’expression de Jean 20, 9, « ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts. » À présent, « il leur ouvre l’intelligence pour comprendre les Écritures » (Lc 24, 45), selon que, dit-il, « il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes » (v. 44) — c’est-à-dire la Bible hébraïque. De ce qui est écrit dans cette première Bible, citée en Luc dans le grec d’une deuxième Bible, la LXX, naît aujourd'hui une troisième Bible, notre Ancien Testament, dont la clef est la foi au Ressuscité, cœur du Nouveau Testament.

*

Voici donc comment s’opère cette naissance. Le Ressuscité partage un repas avec les deux disciples : une rencontre effective, concrète — ce qu’il va préciser devant les autres disciples : ce n’est pas un esprit, mais lui en chair et en os. Le Ressuscité ne se rencontre que dans une expérience concrète. Et lorsque les disciples d’Emmaüs leur disent leur expérience, les autres perçoivent bien quelque chose, mais ils ne saisissent pas. Et lorsque le Christ leur apparaît… ils croient être devant un fantôme ! Cela nous semble aussi irrationnel qu’une résurrection ? Peut-être, mais au moins, un fantôme on sait ce que c’est — si l’on y croit. Et à l’époque, on y croit. C’est le monde des morts qui se manifeste, autrement que dans le rêve nocturne, mais de façon équivalente.

Nous savons tous que l’on rencontre nos morts dans nos rêves. Le fantôme n’est jamais qu’une espèce particulière de ce type de rencontre. Inhabituelle, et par là effrayante. Les morts qui envahissent un instant le monde des vivants ; qui viennent un instant du monde de la nuit au monde du jour. Effrayant, cet effacement momentané des frontières des mondes. Et les disciples, croyant en être là concernant la présence de Jésus après le récit des pèlerins d’Emmaüs, sont effrayés.

Effrayant, mais rassurant aussi — en ce sens que l’on n’est pas tout à fait dans l’inconnu. C’est dans l’ordre des choses : il y a des morts, il y a des vivants ; et parfois ils se croisent. Mais au fond, tout est à sa place. Les morts, et les vivants. Mais voilà que ce n’est pas à cela qu’ils ont affaire. C’est bien Jésus vivant qui est ici. Pas un fantôme, mais Jésus en chair et en os. C’est l’expression qu’emploie le texte (v. 39) : voyez et touchez : je suis en chair et en os, dit-il en leur montrant ses mains et ses pieds… On retrouve ici quelque chose qui ressemble à l’épisode de Thomas dans l’Évangile de Jean. À savoir : il manque quelque chose pour qu’ils croient. Quelque chose dont ont bénéficié les disciples d’Emmaüs. La rencontre.

*

Qu’il est difficile de reconnaître le Ressuscité ! D’autant plus difficile du cœur d’un tel abattement, qui en rajoute au fait qu’il est de tout temps difficile de le rencontrer en vérité, c’est-à-dire ne pas le confondre avec les images que nous nous en faisons, avec les a priori que nous avons sur lui. « Ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts. »

Le texte nous donne lui-même une indication pour que nous comprenions ce qui empêche les disciples de reconnaître le Ressuscité, leur maître, qu’ils ont côtoyé trois jours avant. Une difficulté qui est aussi la nôtre : ils ne comprennent pas les Écritures, qu’ils connaissent pourtant, et que l’inconnu avec eux, Jésus, leur explique — dit le texte. Ni l’un, ni l’autre ne comprend, ni ne reconnaît Jésus… Ni Cléopas, ni… Mais au fait, et l’autre ? Qui est-il ? Mais ma question est-elle la bonne ? Peut-être, mais pas sûr… Et s’il fallait demander : qui est-elle ?… Ainsi posée la question dévoile un a priori tel qu’il ne nous trouble même pas : nous sommes convaincus que le second disciple est un homme, ce que le texte ne dit pas ! Comme eux ne reçoivent pas ce que dit l’Écriture que l’inconnu leur explique.

Quelque chose leur a échappé, de l’Écriture, et du Ressuscité ! Comme il nous échappe que le texte de Luc ne dit pas que le second disciple n’est pas forcément un homme ! Mieux, à bien y regarder, il suggère, en ne nommant pas le second disciple, que ce n’est pas le cas ! Voilà comment nous imposons au texte quelque chose qu’il ne dit pas, et qui nous empêche peut-être de voir de qui il s’agit ! L’autre disciple, pas nommé, pourrait avoir tout lieu d’être tout simplement Mme Cléopas — prénommée Marie selon l’Évangile de Jean (19, 25) ! — , qui invite Jésus à sa table… Un couple de disciples. Étrange ? Et pourtant, M. et Mme invitant Jésus chez eux… Quoi de bizarre ? Mais on n’y a pas pensé…

Eh bien c’est un phénomène de ce genre, compréhension a priori, qui empêche les disciples de comprendre l'Écriture et de reconnaître Jésus ! Ils savent à quoi on doit s’attendre : à rien, concernant celui qui vient de mourir ! Il est mort ! Du coup, ils ne le voient pas, ils ne le reconnaissent pas… Et nous ? Comment imaginons-nous Jésus ? Rien qu’au plan physique… Cela juste pour illustrer la difficulté des disciples. Car la vraie difficulté n’est pas de l’ordre de l’apparence physique pour eux qui l’ont côtoyé : ils connaissaient son physique.

Mais lorsque, ressuscité, il leur apparaît… ils ne le reconnaissent pas ! Le problème, qui vaut pour nous aussi bien que pour eux, est lié à l'abîme qui sépare le temps de l'éternité et qui rend le Ressuscité inaccessible à l'imagination des disciples comme à la nôtre.

C’est le contact de l'éternité qui est incompréhensible, c’est ce contact qui nous trouble dans tout ce qui rompt l'ordre habituel des choses, et cela au plus haut point dans la résurrection — mais aussi, et ce n’est pas sans rapport, dans l’intimité avec Dieu qui nous conduit à changer nos regards sur autrui. Troublant contact avec la vérité de Dieu. Troublante résurrection. Trop troublante.

Le choc de l’éternité a des conséquences bouleversantes. Des conséquences jusque sur notre quotidien et nos relations avec autrui… Et cela nous le pressentons. Et nous en avons peur ! Mais voilà que l'éternité nous envahit, déferle dans notre temps, depuis un dimanche de Pâques, dont on choisit aisément de ne pas en voir les conséquences.

Aussi, le Ressuscité viendrait-il lui-même à nos côtés nous dévoiler son visage dans les Écritures, notre certitude confortable que tout est bien à sa place — l'éternité d'un côté, notre quotidien moyen de l'autre, — hurlerait dans son pesant silence à nos cœurs se consumant, qu'il s'agit surtout de ne pas voir. La terreur d'avoir à reconnaître le Ressuscité rejoint notre terreur de la grâce. La grâce est, dans sa gratuité, don d'intimité, et d'intimité avec Dieu, nécessairement terrorisante, mais ce faisant, elle est par là-même libération.

Chose toujours surprenante ; qui ouvre sur ce qu’on ne soupçonnait pas. Lorsqu’on rencontre vraiment autrui, gratuitement, on est contraint de réviser ses propres jugements. Ainsi du Christ pour les disciples d’Emmaüs. On avait un point de vue sur lui. Limitatif. À la mesure de notre imagination, de ce que l’on considérait comme devant être un Messie (cf. Lc 24, 21). Lorsqu’il apparaît tel qu’il est, on ne le reconnaît donc pas : ah, s’il pouvait se montrer d'une façon qui ne nous surprenne pas ! Sous une forme connue, repérable, habituelle ! Mais ce n'est pas ce qu'il fait. Et lorsqu'il nous explique les Écritures sans avoir au préalable conforté nos repères, on ne l'écoute pas, on ne l'entend pas. Ce faisant, notre cœur ne brûle-t-il pas au-dedans de nous ?

*

Et ce qui est vrai du Christ devient, en lui, vrai aussi de chacune et chacun de ceux qu’il nous donne de côtoyer et que l’on a pris l’habitude de regarder toujours comme d’habitude — ces frères et sœurs du Ressuscité, frères et sœurs dans l’espérance de leur résurrection, résurrection que nous affirmons, mais d’une façon qui risque toujours de ne rester qu’un mot… Les disciples d’Emmaüs regardaient l’inconnu comme on regarde habituellement ceux que nous côtoyons, à commencer par nos proches — et a fortiori des étrangers. Le Christ s'est montré en étranger à Emmaüs ; et puisque les disciples avaient pris l’habitude de regarder le Christ comme d’habitude, lorsqu’il se montre tel qu’il est au-delà de leurs regards appesantis par le sommeil de l’habitude, ils ne le reconnaissent pas.

“Notre cœur ne brûlait-il pas au-dedans de nous ?” Mais n’est-ce pas déjà notre expérience à chacune et chacun au quotidien ? Notre cœur ne brûle-t-il pas au-dedans de nous quand nous côtoyons jour après jours des frères et sœurs du ressuscité, quand nous mangeons avec eux — partageant le pain —, quand ils nous parlent, et que nous n’entendons que ce que nous avons pris l’habitude de filtrer, que nous n’en voyons qu’un quotidien toujours le même, alors que nous avons devant nous, à côté de nous, un frère, une sœur du Ressuscité, promis à la même gloire, déjà présente, de façon cachée, en lui, en elle ?

Notre cœur ne brûle-t-il pas au-dedans de nous quand nous ne reconnaissons pas l’image de Dieu dans celui ou celle, à côté de nous, que nous cantonnons dans les vieux jugements définitifs que nous avons pris l’habitude de porter sur lui, sur elle ? Au point que lorsque nous ne reconnaissons pas un prochain qui n’est encore que dans l’espérance de la résurrection que la parole de Dieu est en passe de faire germer en lui, nous le cantonnons dans ce chemin de dégradation et dans cette mort que Jésus a vaincue.

Ressuscité, étant la résurrection même (Jean 11, 25), il a la puissance de transformer nos regards comme ceux des disciples d’Emmaüs. C'est au moment de la fraction du pain, moment de partage, d'intimité, que les disciples reconnaissent Jésus. Mais là la grâce est précédence silencieuse qui brise les terreurs, les craintes, les habitudes. L'établissement de cette intimité, terrorisante pour qui l'anticipe avant de la connaître, ou pour qui regarderait après coup la rupture qu'elle a provoquée, contemplation inévitablement vertigineuse face à un tel abîme ; — l'établissement de l'intimité se fait, contre toute attente, en douceur, contre toute attente et à la surprise du regard rétrospectif.

C'est là l'étonnement de la grâce, qui brise, dans l'intimité qu’elle établit, toutes nos fausses certitudes. Pour les disciples d'Emmaüs, ils ont basculé, au cœur de leur temps envahi par le Ressuscité, dans l'éternité qui advient en lui. Pour nous aussi la présence du Ressuscité peut tout changer, change tout, dès aujourd'hui !


RP, Châtellerault, 19.04.26
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dimanche 23 novembre 2025

Roi des Judéens... Roi de l'univers




2 Samuel 5, 1-3 ; Psaume 122 ; Col 1, 12-20 ; Luc 23, 35-43

2 Samuel 5, 1-3
1  Toutes les tribus d’Israël vinrent trouver David à Hébron et lui dirent : « Nous voici, nous sommes de ta famille.
2  Il y a longtemps déjà, quand Saül était notre roi, c’était toi qui dirigeais l'armée d'Israël. À ce moment déjà, le SEIGNEUR t'avait dit : “C'est toi qui seras le berger d'Israël, mon peuple, tu seras son chef.” »
3  Tous les anciens d’Israël vinrent trouver le roi à Hébron, et le roi David conclut avec eux une alliance à Hébron, devant le SEIGNEUR. Ils donnèrent l'onction à David comme roi d’Israël.

*

La royauté est encore toute récente en Israël. Les enfants d’Israël sont entrés dans le pays quelques siècles auparavant, après la mort de Moïse. Longtemps, les douze tribus sont restées sans roi. Pendant la période qu’on appelle celle des « Juges », quand un danger menaçait une tribu, un chef temporaire, qu’on appelait un « juge », prenait la direction des opérations jusqu’à ce que le danger soit écarté. Lesdits « juges » assuraient les fonctions de gouverneur, et parfois de prophète ; c’était le cas de Samuel, celui dont le livre que nous lisons aujourd’hui porte le nom.

Il n’y a alors pas de roi en Israël. La royauté apparaîtra contre la volonté de Dieu. Il n’est en principe pas question d’avoir un roi, Dieu seul est roi. Il est question du règne de sa parole seule, de la loi, contre l’arbitraire des gouvernants. Mais le peuple qui avait été libéré du pouvoir des rois en vient à en demander un, voulant faire comme tous les autres peuples. Samuel prend très mal cela, cela lui apparaissant comme acte de défiance envers Dieu — mais rien n’y a fait.

Dieu concède alors au peuple un roi par la voix du prophète Samuel… qui a donc consacré Saül, premier roi d’Israël, avec réticence ; remplacer, en quelque sorte, celui qui de toute façon gouverne Israël, et le monde — Dieu —, par un roi humain, est à ses yeux de toute façon une trahison (1 Samuel 8, 7 sq.).

Mais Samuel a eu beau parler, tout tenter pour dissuader le peuple, rien n’y a fait, il a fallu en arriver là. Le premier roi d’Israël, Saül, régnera une vingtaine d’années. Et, selon la mise en garde de Samuel, Saül outrepassera bientôt ses prérogatives — en quelque sorte comme un roi à la place de Dieu, vicaire de Dieu, remplaçant de Dieu, comme si c’était possible ! Samuel n’aura de cesse de lui dire que là n’est pas son rôle. Dieu reste le seul roi et le rôle du gouvernant n’est pas de prendre sa place, mais d’être tout au plus comme son ministre. Mais Saül ne l'entend pas ainsi et déjà de son vivant il est désavoué.

C’est alors que Dieu envoie Samuel à Bethléem, dans la famille de Jessé. « Parmi ses fils, j’ai vu le roi qu’il me faut » (1 Sam 16, 1), lui avait dit la voix de Dieu. Il s’agit du dernier fils de Jessé, David, qui ne paie pas de mine, petit berger dans les champs : si « les hommes voient ce qui leur saute aux yeux », « le Seigneur voit le cœur », dit le texte (1 Sam 16, 7).

Voilà une leçon forte, d’actualité en tous temps : les pouvoirs humains sont toujours sujets à critique de la parole de Dieu. Le remplacement de Saül signifie aussi cela. Le pouvoir est toujours tenté de se substituer à Dieu, ce qui le disqualifie. Ce qui peut qualifier un pouvoir humain devant Dieu, serait précisément de ne pas payer de mine !

Samuel, sur la parole de Dieu, choisit donc David, le petit berger de Bethléem qui ne paie pas de mine, pour être successeur de Saül. David a ainsi reçu l’onction d’huile, qui le consacre comme roi, une première fois de la main de Samuel, à Bethléem — c’est de là que vient le terme de Messie : « celui qui a reçu l’onction ». Mais il n’est pas encore roi de fait pour autant : dans un premier temps, c’est encore Saül le roi en titre.

David est appelé au service de Saül pour exercer ses talents de musicien (la musique calme le roi dans ses crises) ; puis, peu à peu, les attributions de David s’étendent quand on découvre qu'il a aussi des talents militaires. Bien que déjà consacré comme roi par Samuel, David, pendant des années, assistera Saül et conduira ses armées, jusqu’au jour où Saül prendra peur devant la popularité grandissante de David.

Le roi Saül décline, un jeune à qui tout réussit est entré à la cour : cela ne peut que mal tourner ; Saül devient jaloux et cherche à plusieurs reprises à se débarrasser de ce rival potentiel. David, lui, reste toujours d’une parfaite loyauté à son roi.

Après la mort de Saül, il y a une querelle de succession : le pays se divise en deux : David est reconnu comme roi, mais seulement par une partie du peuple, la tribu de Juda, dans le Sud, dont il est originaire, et celle de Siméon qui lui est associée. Au Nord, un descendant de Saül règne sur les dix autres tribus. Après des quantités d’intrigues, de complots, de meurtres dans le royaume du Nord, il sera assassiné, un crime que condamne David. Les dix tribus privées de roi rejoignent alors David.

C’est ce qu'explique notre texte de ce jour : « Toutes les tribus d’Israël vinrent trouver David à Hébron et lui dirent : nous sommes de ta famille ! Dans le passé, déjà, quand Saül était notre roi, tu dirigeais les mouvements de notre armée… Et le Seigneur t’a dit : Tu seras le pasteur d’Israël mon peuple… Le roi David fit alliance avec les Anciens d’Israël, à Hébron devant le Seigneur et eux donnèrent l’onction à David pour le faire roi ». Voilà donc les douze tribus enfin réunies sous la houlette d’un unique berger, selon ce titre du roi : pasteur. Il est à la fois choisi par Dieu et reconnu par ses frères, par le peuple.

La désignation de David par Dieu est signifiée par l’onction d’huile qui lui est administrée. Désormais il porte le titre de « Messie », qui veut dire « celui sur qui a été versée l’huile de consécration ». Cette onction d’huile est le signe que Dieu l’a choisi et que l’Esprit de Dieu est avec lui ; et c’est Dieu qui lui a fixé sa tâche : être pasteur, berger pour son peuple. Un roi qui a cette spécificité qu'il n'est pas au-dessus de la loi, mais qui s'y soumet aussi. David transgressant la loi, se repent : une originalité qui légitime sa dynastie. Une anticipation, pour faire un anachronisme, de ce que sera la monarchie constitutionnelle.

Alors la ville de Jérusalem n’a pas été encore conquise. Mitoyenne entre le Nord et le Sud, David la conquiert et en fait la capitale du royaume unifié, signe de l’unité autour d’un Temple unique, Temple du Dieu unique. Le peuple se réconcilie autour de Jérusalem où se trouve l’Arche d’Alliance. Autour de David roi des Judéens, à Jérusalem, dont il a fait sa capitale, au cœur de la Judée.

On sait que l'idéal biblique — un roi à la fois issu de son peuple et choisi par Dieu qui soit un vrai berger, c’est-à-dire attaché à offrir à son troupeau l’unité et la sécurité, restera tout au long de l’histoire d’Israël un rêve jamais atteint. Mais la foi dans les promesses de Dieu l’emportera toujours sur les déceptions de l’histoire : on continuera d’attendre celui qui portera dignement le nom de Messie. En grec, la traduction du mot « Oint », « Messie », c’est le mot « Christos », Christ…

Mille ans après David, premier roi à Jérusalem, capitale des Judéens, un de ses lointains descendants qu’on appellera souvent « Fils de David » est reconnu par ses disciples comme celui qui a été oint, le Messie. Comme Samuel avait oint David avant qu’il n’entre dans son règne de façon visible, le Règne du Christ ne vient pas de façon à frapper les regards, il reçoit son règne sur la croix. Il est, jusqu’à ce qu’il inaugure le Règne définitif de Dieu, caché dans l’humilité d’un serviteur. L’ampleur de ce Règne que l’on attend, est déjà manifestée pour notre foi à sa résurrection : un règne qui n'est pas de ce monde — et qui cependant s’étend sur tous et sur tout, jusque sur la mort.

Où on le retrouve à la croix — Luc 23, 35-43 :
35  Le peuple restait là à regarder. Les magistrats se moquaient de Jésus, disant : Il a sauvé les autres ; qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu de Dieu !"
36 Les soldats aussi se moquaient de lui : s’approchant pour lui présenter du vinaigre, ils dirent :
37 "Si tu es le roi des Judéens, sauve-toi toi-même."
38 Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : " Celui-ci est le roi des Judéens."
39 L’un des malfaiteurs crucifiés l’insultait : "N’es-tu pas le Messie ? Sauve-toi toi-même et nous aussi !"
40 Mais l’autre le reprit en disant : "Tu n’as même pas la crainte de Dieu, toi qui subis la même peine !
41 Pour nous, c’est juste : nous recevons ce que nos actes ont mérité ; mais lui n’a rien fait de mal."
42 Et il disait : "Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne."
43 Jésus lui répondit : "En vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis."

Tous se moquent, jusqu'aux soldats romains. Ils désignent Jésus par des mots qu’ils croient ironiques : « Roi des Judéens », c’est-à-dire le Messie d’Israël. Eux l’ignorent : voilà en effet un roi qui ne paie pas de mine ; « les hommes voient ce qui leur saute aux yeux, mais le Seigneur voit le cœur », annonçait Samuel (1 Samuel 16, 7). Un homme insignifiant, cloué sur une croix comme un vulgaire malfaiteur : le Roi, le Messie ? Il y a de quoi douter, voire ce jour-là, ironiser.

Tous se moquent sauf un des malfaiteurs crucifiés avec lui, qui a compris, qui découvre alors le Roi du monde à venir : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne. » Cet homme annonce alors, sans le savoir sans doute, le nouveau David roi des Judéens réconciliant Juda et toutes les tribus. Mais plus que cela : ici est le Roi des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, par qui s’accomplit la réconciliation, non seulement des tribus et du peuple d’Israël, mais de l’Univers… « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne. »

*

"En vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis." Dans l’aujourd’hui éternel de son règne, avec le brigand confesseur, nous sommes appelés à affirmer à notre tour notre foi : aujourd’hui…

Colossiens 1, 13-20 :
13 Il nous a arrachés au pouvoir des ténèbres
et nous a transférés
dans le royaume du Fils de son amour ;
14 en lui nous sommes délivrés,
nos péchés sont pardonnés.
15 Il est l'image du Dieu invisible,
Premier-né de toute créature,
16 car en lui tout a été créé,
dans les cieux et sur la terre,
les êtres visibles comme les invisibles,
Trônes et Souverainetés,
Autorités et Pouvoirs.
Tout est créé par lui et pour lui,
17 et il est, lui, par devant tout ;
tout est maintenu en lui,
18 et il est, lui, la tête du corps, qui est l’Église.
Il est le commencement,
Premier-né d'entre les morts,
afin de tenir en tout, lui, le premier rang.
19 Car il a plu à Dieu
de faire habiter en lui toute la plénitude
20 et de tout réconcilier par lui et pour lui,
et sur la terre et dans les cieux,
ayant établi la paix par le sang de sa croix.

RP, Châtellerault, 23.11.2025
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dimanche 9 novembre 2025

"Que les morts ressuscitent, c'est ce que Moïse a indiqué"




« Il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité. » (Ecclésiaste 3, 11)

Daniel 3, 1-30 ; Psaume 17 ; 2 Thessaloniciens 2, 16 - 3, 5 ; Luc 20, 27-38

Luc 20, 27-38
27 Alors s'approchèrent quelques Sadducéens. Les Sadducéens contestent qu'il y ait une résurrection. Ils lui posèrent cette question :
28 « Maître, Moïse a écrit pour nous : "Si un homme a un frère marié qui meurt sans enfants, qu'il épouse la veuve et donne une descendance à son frère".
29 Or il y avait sept frères. Le premier prit femme et mourut sans enfant.
30 Le second, puis le troisième épousèrent la femme,
31 et ainsi tous les sept : ils moururent sans laisser d'enfant.
32 Finalement la femme mourut aussi.
33 Eh bien ! cette femme, à la résurrection, duquel d'entre eux sera-t-elle la femme, puisque les sept l'ont eue pour femme ? »
34 Jésus leur dit : « Ceux qui appartiennent à ce monde-ci prennent femme ou mari.
35 Mais ceux qui ont été jugés dignes d'avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent ni femme ni mari.
36 C'est qu'ils ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges : ils sont fils de Dieu puisqu'ils sont fils de la résurrection.
37 Et que les morts doivent ressusciter, Moïse lui-même l'a indiqué dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob.
38 Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants, car tous sont vivants pour lui. »

*

Nous voilà au cœur de la controverse qui occupe le judaïsme du tournant de notre ère sur la question de la résurrection. La controverse porte sur la lecture de la Torah, les cinq premiers livres de la Bible.

Quant à la vision des pharisiens, qui est aussi celle de Jésus et des chrétiens, ce texte va nous donner l'occasion de la voir d'un peu plus près. L'opinion sadducéenne, elle, est plus difficile à déceler — pour une raison simple : nous n'avons pas de textes sadducéens qui pourraient nous l'expliquer. Nous ne la connaissons que par des textes non-sadducéens, et notamment par le Nouveau Testament, outre les textes talmudiques. On peut tout au plus essayer de percevoir au mieux ce qu’il en est — entre autres à partir de notre texte, à travers la question posée à Jésus par ses interlocuteurs : les sadducéens n'admettent pas la résurrection.

À côté de son Évangile, ce même Luc qui nous rapporte l'événement, nous donne quelques détails supplémentaires dans son livre des Actes, en précisant (ch. 23, v. 8) que les sadducéens n'admettent pas non plus « les anges et les esprits ».

*

Dans leur question à Jésus, les sadducéens argumentent à partir d’une disposition de la loi de Moïse, appelée précepte du lévirat (Dt 25, 5-6 ; Gn 38, 8). Il s'agit d'une prescription de la Torah selon laquelle un frère devait prendre en charge la veuve de son frère décédé, ce à tous les points de vue, y compris, si nécessaire, pourvoir ce frère d'une descendance.

Cela suppose donc, le cas échéant, le devoir d'épouser la veuve, devoir rendu possible même pour un homme déjà marié par la possibilité de la polygamie. Mais cette pratique ne concernait pas les femmes.

C'est pourquoi les sadducéens soulèvent, non sans humour, un problème qui ne pouvait que jeter le trouble dans le jardin des partisans d'une certaine conception, un peu matérialiste, de la résurrection ; conception matérialiste dont Jésus montre ici qu'il ne la fait pas sienne. Si les sadducéens disent qu'il n'y a pas d'anges (Ac 23, 8), Jésus leur affirme que les ressuscités sont semblables aux anges ! L'argumentation est en apparence étrange face à des sadducéens censés dire qu'il n'y en a pas.

Ils n'admettent pas la résurrection ? ils font de l’ironie avec leur histoire de polyandrie — sur un sujet, la résurrection, dont ils disent qu'il n'y en pas ?… et voilà que Jésus les renvoie aux anges dont ils n’admettent pas l’existence non plus !…

*

Jésus reprend à son compte l’argument dont on sait qu’il était celui des pharisiens — on le retrouve dans le Talmud —, à savoir qu'il s'agit de lire la résurrection dans la Torah. Tout repose sur la réalité efficace de la Parole de Dieu, la force créatrice de sa Parole, qui « ne retourne pas à lui sans effet ». Dans le propos de Jésus, la Torah est reçue comme Parole de Dieu. Dieu y nomme les patriarches. Ainsi lorsqu’il nomme Abraham, Isaac et Jacob, qui plus est en les liant à sa présence, il les situe dans sa propre éternité ; sa Parole éternelle sur eux les place au-dessus de leur quotidien, elle les place d’emblée dans l’éternité de Dieu : Dieu est éternel, en les nommant, ils les a donc nommés dans l’éternité, ils sont donc eux aussi dans l’éternité.

Mais ils sont morts, me direz-vous ! Eh bien justement : s'ils sont morts alors qu’en les nommant la Parole de Dieu les rend éternels, il faut bien qu’ils soient ressuscités ! Et étant éternels, ils sont donc vivants, comme leur Dieu, qui n’est pas le Dieu des morts. Dans la perspective pharisienne, qui ici est donc aussi celle de Jésus, l'ironie des sadducéens n’a pas grand sens…

Dans la perspective pharisienne, et chrétienne, notre vie éternelle est fonction de la Parole par laquelle Dieu nous nomme, du regard qu'il porte sur nous, et qui nous arrache aux méandres d'un quotidien grisâtre.

C'est pourquoi « ceux qui ont part au monde à venir… ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges ». Et ce dès aujourd'hui : car le texte de Luc, rendu souvent au futur en français, est au présent. « Les enfants de la résurrection sont semblables aux anges, ne se marient pas, et ne peuvent pas mourir ». Étrange encore, pourra-t-on dire : faut-il en conclure que le célibat est la condition de la résurrection ? Voire que ceux qui s’y plient ne mourront pas ?

La réponse est sans doute celle qu'on retrouve chez Paul lorsqu’il dit : que ceux qui se marient soient comme s’ils ne l’étaient pas, ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas — il s’agit entre autres des pleurs du deuil, de la mort. Voilà ce qu'il en est de la vie chrétienne. Elle situe ceux qui sont en Christ au-delà des réalités de la reproduction, à laquelle pour la plupart, ils ont pourtant part, au-delà de la douleur de la mort, au-delà des réjouissances et des biens, au-delà d’un monde qui passe (cf. 1 Co 7, 29-31). Parce que la vie de résurrection a pris place dès aujourd’hui, ils entrent dès aujourd’hui dans la vie de l’éternité — selon que, dit l’ Ecclésiaste, « Il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité. » (Ecc 3, 11)

C’est là une consolation que les Sadducéens pouvaient entendre, et qui reconnaît que nos soucis sont réels. Une part de nous-mêmes, le cœur de nos êtres, est appelée à s’en détacher, ce qui ne les élimine pas, bien sûr, mais qui permet de savoir que l’on ne se confond pas avec ses soucis, ses chagrins, ses douleurs.

Notre vraie réalité est cachée en Dieu, sa promesse est toujours là, un nouveau départ est toujours possible, et dût-il ne pas arriver, notre vie devant Dieu garde toute sa valeur, cachée aux yeux du monde, mais infinie, éternelle, indestructible.

*

En cela Jésus, donne aussi une réponse à ce qui derrière leur refus de la lecture pharisienne de la Torah, pouvait troubler dans le concret les sadducéens : la doctrine de la résurrection n'est nullement une négation de la vie de ce bas monde au profit d'un monde à venir qui n'en serait que la prolongation et le substitut, voire facilement un prétexte à ne pas vivre pleinement ici-bas.

On se trompe sans doute peu en admettant que les sadducéens pouvaient être proches du message de l'Ecclésiaste et de son appel à vivre dans la joie les jours de vanité de ce bref séjour terrestre… pour voir dans la doctrine de la résurrection un dangereux obstacle à ce message.

C'est ce sur quoi Jésus les détrompe : les enfants de la résurrection ne se marient pas (au présent). Sachant par ailleurs que Jésus n'interdit pas le mariage, on découvre que l'on est ici fort proche du message de l'Ecclésiaste, précisément, en ce qui concerne la vie en ce monde, et donc proche du message des sadducéens qui peuvent alors trouver dans la réponse de Jésus de quoi se satisfaire : d’où sans doute, le fameux propos final : « maître, tu as bien parlé » (v. 39), qui laisse les interlocuteurs de Jésus sans plus de questions. C'est l'Apôtre Paul, dans le passage de 1 Corinthiens que nous avons considéré, qui nous fournit cette lumière. Vivant dans la réalité de la résurrection où nous sommes dégagés des lourdeurs du quotidien, il s’agit de vivre ce quotidien comme y étant étrangers : « accomplis dans la certitude que cela est passager, ce qui ne se fait pas dans le séjour des morts ». Car la résurrection n'est pas un retour de notre vie passagère, mais un passage dans une ouverture qui en nous dégage, dès aujourd'hui, nous dégageant aussi de ce qui n'est plus .

Loin d'être un prétexte à ne pas vivre, la perspective de la résurrection nous délivre des filets de la mort : « Nous vivons plus souvent avec nos spectres qu'avec les vivants qui nous entourent », constate l'écrivain Maurice Maeterlinck (L'autre monde ou le cadran stellaire). Une des raisons pour lesquelles la Bible interdit la nécromancie, l’évocation des morts : c'est avec les vivants qu'il faut vivre ! Avec confiance. Dès aujourd'hui : car Dieu est le Dieu des vivants, dans la promesse de leur résurrection.

C'est en fonction de ce qu'elle est appelée à devenir cigale, que la lourde larve sombre doit vivre avec légèreté, avec dégagement, et donc pleinement, un quotidien qui ne se rattrape pas au futur, mais se rachète au présent de la vie éternelle.


R.P., Lusignan, 9/11/25
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dimanche 5 octobre 2025

Ne servir à rien




Habacuc 1, 2-3 ; 2, 2-4 ; Ps 95 ; 2 Ti 1, 6-14 ; Luc 17, 5-10

Habacuc 2, 2-4
2 L’Éternel m’adressa la parole, et il dit : Écris la prophétie : Grave-la sur des tables, afin qu’on la lise couramment.
3 Car c’est une prophétie dont le temps est déjà fixé, elle marche vers son terme, et elle ne mentira pas ; Si elle tarde, attends-la, car elle s’accomplira, elle s’accomplira certainement.
4 Voici, son âme s’est enflée, elle n’est pas droite en lui ; Mais le juste vivra par sa foi.

Luc 17, 5-10
5 Les apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi. » 6 Le Seigneur dit : « Si vraiment vous aviez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous diriez à ce mûrier : “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous obéirait.
7 « Lequel d’entre vous, s’il a un serviteur qui laboure ou qui garde les bêtes, lui dira à son retour des champs : “Va vite te mettre à table” ?
8 Est-ce qu’il ne lui dira pas plutôt : “Prépare-moi de quoi dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive ; et après tu mangeras et tu boiras à ton tour” ?
9 A-t-il de la reconnaissance envers ce serviteur parce qu’il a fait ce qui lui était ordonné ?
10 De même, vous aussi, quand vous avez fait tout ce qui vous était ordonné, dites : “Nous sommes des serviteurs inutiles. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire.” »

*

« Augmente en nous la foi », ont demandé les disciples. Réponse de Jésus : « Si vraiment vous aviez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous diriez à ce mûrier : “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous obéirait. »

La tentation est forte chez les commentateurs de ce texte de ne pas voir de rapport entre d’un côté cette affirmation de Jésus sur la foi avec cet arbre qui obéit et se plante dans la mer ; et de l’autre côté la petite histoire sur le serviteur (littéralement esclave) inutile — inutile selon l’usage le plus courant du mot, plutôt que juste quelconque.

Et si cette petite histoire de serviteur était une explication faisant suite à la question des disciples à propos de leur foi ? question qui elle-même suit un enseignement de Jésus pour le moins troublant ! C’est juste avant : « Si ton frère vient à t’offenser, reprends-le ; et s’il se repent, pardonne-lui. Et si sept fois le jour il t’offense et que sept fois il revienne à toi en disant : “Je me repens”, tu lui pardonneras. »

Reprenons en 4 points :
1) Jésus aux disciples : Pardonnez sans mesure.
2) Les apôtres à Jésus : Alors, « augmente en nous la foi » : il y en a besoin pour pardonner de la sorte.
3) Réponse de Jésus : En effet, le pouvoir de la foi est tel qu’il offre la capacité de pardonner… sachant qu’il permet même de déraciner les arbres et de les enraciner ailleurs (et carrément dans la mer !), à votre seul ordre ! Bref, la foi permet de faire des choses impossibles.
4) Explication : le serviteur inutile.

Mais alors, me direz-vous, si c’est bien là une explication, quel rapport ? Les deux aspects sembleraient presque inverses : chose impossible d’un côté ; service banal, au point d’en être inutile, de l’autre…

Eh bien, je propose de voir le rapport entre les deux aspects précisément dans l’inutilité. Je vous le demande : à quoi ça sert de déraciner les arbres et de les planter dans la mer ? Quelle utilité de mettre en œuvre la foi pour ce qui a tout d’une vaine démonstration de performances : déraciner un arbre pour le voir se planter dans la mer ! Ça ne sert à rien ! Ici j’entends même une sourde protestation : pire, c’est nuisible !

Mais laissons le côté nuisible et tenons-nous pour l’instant à l’inutilité d’une telle performance de la foi.

Inutile. Comme le serviteur de la petite histoire, selon l’injonction finale de Jésus : « dites : “Nous sommes des serviteurs inutiles.” » On pense à une formule commune des cours d’école d’aujourd’hui, insulte sans appel : « tu sers à rien » !

*

Une grande humilité qui est celle de la foi, plus grande que les déracinements d’arbres ! « Augmente en nous la foi », ont demandé les disciples… Réponse de Jésus : « dites : “nous sommes des serviteurs inutiles” »

La foi s’avère alors être simplement ce qui permet de faire ce qui nous est confié, tout en mesurant le décalage entre un vécu souvent bien terne, pas à la mesure, mesquin même (éventuellement attendant des compensations comme peut-être le serviteur de la parabole) : la foi est ce don miraculeux (plus que les déracinements d’arbres) qui permet de dire : nous sommes des serviteurs inutiles, pas à la mesure, et de faire quand même ce qui nous est demandé.

*

Quiconque croit au spectaculaire et à l’utile supposé ne voit pas qu’il y a là un danger pour la foi ! Au jour, où, parce que c’est censé être économiquement utile, on arrache des arbres en Amazonie, en Afrique, et ailleurs, avec l’approbation aveugle d’autoproclamés faiseurs de miracles spectaculaires, qui approuvent les déracineurs d’arbres agissant au nom du dieu Mamon… Ce qui semble utile, qui semble servir à quelque chose économiquement, peut bien, au regard de la foi et de la vie, s’avérer nuisible. Des autoproclamés faiseurs de miracles qui se croient tout sauf inutiles ! Les miracles bibliques, eux, témoignent de la réalité d’un autre monde, de nouveaux cieux et d’une nouvelle terre, prêts à être manifestés, des signes confiés à Jésus et aux Apôtres, et qui, selon l’Épître aux Hébreux (2, 4), ont cessé après leur ministère. Cela dit, le spectaculaire peut ne pas se trouver que dans les miracles… Nous ne sommes pas appelés à être des vedettes, des orateurs excellents (Paul, de son propre aveu, passait pour complexe et confus — ça lui a valu pas mal d’ennemis, cf. 2 P 3, 16, jusqu’aujourd’hui), célébrités, influenceurs que sais-je d’autre !

« Quand vous avez fait ce qui vous est demandé, dites : “nous sommes des serviteurs inutiles” ». Car nous ne servons à rien en regard de l’utilitarisme ; serviteurs inutiles d’une Église qui ne sert à rien. C’est même sa fonction, dans un monde où tout doit être utile et rentable. Notre service est de faire ce qu’on a à faire (comme le serviteur de la parabole) en sachant qu’il n’y a là pas de gloire particulière, sinon de ne pas servir à quoi que ce soit d’autre. Et c’est très bien comme ça ! Telle la réponse à la demande adressée à Jésus : « augmente en nous la foi ». Réponse : « dites : “nous sommes des serviteurs inutiles” ».


RP, Châtellerault, culte de rentrée, 5.10.25
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dimanche 21 septembre 2025

"Nul ne peut servir deux maîtres"




Amos 8, 4-7 ; Psaume 113 ; 1 Timothée 2, 1-8 ; Luc 16, 1-13

Amos 8, 4-7
4 Écoutez ceci, vous qui dévorez l’indigent, Et qui ruinez les malheureux du pays !
5 Vous dites : Quand la nouvelle lune sera-t-elle passée, afin que nous vendions du blé ? Quand finira le sabbat, afin que nous ouvrions les greniers ? Nous diminuerons l’épha, nous augmenterons le prix, nous falsifierons les balances pour tromper ;
6 Puis nous achèterons les misérables pour de l’argent, et le pauvre pour une paire de souliers, et nous vendrons la criblure du froment.
7 L’Éternel l’a juré par la gloire de Jacob : Je n’oublierai jamais aucune de leurs œuvres.

Luc 16, 1-13
1 Jésus dit à ses disciples : "Un homme riche avait un gérant qui fut accusé devant lui de dilapider ses biens.
2 Il le fit appeler et lui dit : Qu'est-ce que j'entends dire de toi ? Rends les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.
3 Le gérant se dit alors en lui-même : Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance ? Bêcher ? Je n'en ai pas la force. Mendier ? J'en ai honte.
4 Je sais ce que je vais faire pour qu'une fois écarté de la gérance, il y ait des gens qui m'accueillent chez eux.
5 Il fit venir alors un par un les débiteurs de son maître et il dit au premier : Combien dois-tu à mon maître ?
6 Celui-ci répondit : Cent jarres d'huile. Le gérant lui dit : Voici ton reçu, vite, assieds-toi et écris cinquante.
7 Il dit ensuite à un autre : Et toi, combien dois-tu ? Celui-ci répondit : Cent sacs de blé. Le gérant lui dit : Voici ton reçu et écris quatre-vingts.
8 Et le maître fit l'éloge du gérant trompeur, parce qu'il avait agi avec habileté. En effet, ceux qui appartiennent à ce monde sont plus habiles vis-à-vis de leurs semblables que ceux qui appartiennent à la lumière.
9 "Eh bien ! moi, je vous dis : faites-vous des amis avec le Mamon trompeur pour qu'une fois celui-ci disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.
10 "Celui qui est digne de confiance pour une toute petite affaire est digne de confiance aussi pour une grande ; et celui qui est trompeur pour une toute petite affaire est trompeur aussi pour une grande.
11 Si donc vous n'avez pas été dignes de confiance pour le Mamon trompeur, qui vous confiera le bien véritable ?
12 Et si vous n'avez pas été dignes de confiance pour ce qui vous est étranger, qui vous donnera ce qui est à vous ?
13 "Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon."

*

Amos : “Quand finira le sabbat, afin que nous ouvrions les greniers ? Nous diminuerons l’épha [soit env. 35 litres], nous augmenterons le prix, nous falsifierons les balances pour tromper ; puis nous achèterons les misérables pour de l’argent…” — “L’Éternel l’a juré par la gloire de Jacob : Je n’oublierai jamais aucune de leurs œuvres”.
Ainsi l’ont suggéré plusieurs commentateurs de la parabole que donne Jésus : il serait pour l’intendant question de la Loi biblique, évoquée ici par Amos, Loi visant à rétablir plus de justice pour des débiteurs que l’on pressurait, à l’encontre de la Loi.
S’il faut comprendre l’attitude de l’intendant sous cet angle, le coup qu’il fait à son maître est des plus fins, puisque celui-ci n’a alors aucun moyen de se retourner contre son intendant s’appuyant sur la Loi…

*

Mais voilà quand même une parabole de Jésus difficile à comprendre ! Gruger son maître une dernière fois avant de se faire virer, après l’avoir grugé au point de se faire virer ! Et voilà que le maître félicite son mauvais gérant : « bravo, tu as été malin de dilapider mes biens une dernière fois » ! C'est à n’y rien comprendre ! Un monde de corruption, un gérant corrompu, des pratiques qui semblent ne pas déranger Jésus !… Puisque c’est tout de même lui qui en cette parabole, présente comme un conseil ce curieux avis du maître félicitant son gérant…

*

Reprenons donc la parabole : remarquons d’abord une différence entre les deux façons de mal gérer l’argent du maître. L’économe (c’est le mot, qui a donné économie, qui est dans le texte), a tout d’abord, avant de se faire prendre et d’être renvoyé, dilapidé l’argent de son maître, qui n’est pas sien. C’est la cause de son renvoi. Puis dès lors qu’il sait qu’il va se retrouver au chômage, il dilapide, à nouveau, l’argent de son maître, mais cette fois, c’est au bénéfice des débiteurs de son maître, s’en faisant dès lors des « amis ». Il se prépare un avenir auprès d’eux — avec peut-être en vue le Jubilé, l’an de grâce, jour de l'annulation des dettes. Ici, la parabole aurait en vue la loi du sabbat d’années, moment de remise périodique des dettes, le Jubilé, cet an de grâce inaugurant le Royaume proclamé par Jésus à Nazareth en Luc 4, 21 (“aujourd’hui, cette parole est accomplie”).

Une parabole qui nous dit de toute façon, la suite l’indique, le peu de valeur de l’argent pour Jésus : pas de problème à le dilapider… mais en l’occurrence pour autrui.

Peu de valeur de l’argent en soi : cela apparaît dans le choix du terme, qui n’est pas perceptible dans plusieurs de nos traductions. Le mot choisi par Jésus est Mamon, c’est-à-dire l’argent comme idole, avec comme racine du mot Mamon : ce qui dure. L’idée est que l’argent nous garantirait l’avenir, qu’il durerait. Et là, il est déjà une idole. Là, l’idole Mamon a pris la place de Dieu. Dieu seul est éternel. C'est pourquoi l’Épître de Jacques dit que l’or rouille. Tout le monde sait que ce n’est pas le cas, au plan matériel. Quant à sa réalité spirituelle, si, il rouille : seul Dieu est éternel. Vouloir se garantir un avenir par l’argent est un leurre (c’est devenu particulièrement évident à l’heure des fluctuations boursières et de l’argent virtuel). C’est pourquoi on ne peut servir Dieu et Mamon. Un seul est éternel. S’imaginer que l’or ne rouille pas, au regard de l’éternité, est une idolâtrie : argent trompeur, en dit Jésus. Mamon de l’injustice, dans notre texte.

Si l’on a compris cela, on est en mesure de sortir de l’idolâtrie, et de mettre l'argent à sa juste place : provisoire. C'est bien ce qu’a fait le gérant habile, et c’est de cela que le maître le félicite. Le gérant use de l’argent pour ce qu’il est : il ne sert à rien, au regard de l’éternité : il n’est qu’un moyen provisoire, et c’est bien comme cela que le gérant en a usé après avoir appris son prochain renvoi. Pour ce qu’il est : bien provisoire, trompeur, injuste. Le remettant ainsi à sa place, il s’est montré digne de confiance au regard des choses éternelles. En ce sens-là digne de confiance en des petites choses, de peu de valeur, il va se voir confier de grandes choses, éternelles elles, contrairement au Mamon trompeur, voué à rouiller comme l’or rouillera.

*

À ce point, on peut passer à un autre niveau. Laisser Mamon pour Dieu. L’immoralité apparente de la leçon nous a mis la puce à l'oreille : Jésus n’est pas en train de donner des leçons de morale d'entreprise. « L’homme riche », dans les paraboles, désigne à plusieurs reprises Dieu. Les intendants, les gérants, eux, sont les gens de religion, d’Église, ceux ayant un ministère quel qu’il soit.

Or qu’est-ce qu’un gérant de Dieu a à gérer ? Qu’est que le Maître lui a confié ? On le sait : sa grâce. Nous sommes gérants de la grâce. Le gérant dilapide ce que son maître lui a confié : la parole de sa grâce. Il est curieux que Jésus, voulant parler des pharisiens, scribes, ou exégètes, apôtres, pasteurs et autres responsables d’Église ou simplement croyants, ne donne d’image que celle d'un gérant qui dilapide les biens de son maître, qui plonge dans la caisse, s’y sert abondamment, et contracte envers son maître des dettes que comme gérant il ne pourra jamais payer, ce qui le conduira donc à son renvoi ; ignorant sans doute, d’ailleurs, que ce sont des dettes, pensant même que c'est normal de se servir ainsi ! C’est la grâce, quoi !

Et c’est la tentation qui nous guette tous, tentation de la « grâce à bon marché », par laquelle on se justifie soi-même de tous ses actes, y trouvant toutes les bonnes excuses ; sans se débarrasser pour autant d’une mauvaise conscience et d’un sentiment de culpabilité ; tentation pourtant, et en même temps, de s’administrer toutes les indulgences possibles, plongeant dans les trésors de la miséricorde divine, de la bonté, de la grâce de Dieu. Ce qui revient à s’auto-justifier parce qu’on se croit d’une façon ou d'une autre suffisamment digne, plus juste que le reste du monde, parce que l’on fait ceci ou cela, que l’on croit ceci ou cela, qu’on appartient à telle communauté de croyants, qu’on a tel type de foi qui sauve. À cette tentation se joint ainsi une autre, celle d’oublier qu’on n’est que gérant et de penser qu’on est propriétaire des trésors de la grâce de Dieu. Les autres, pour qui on est gérants, restent ses débiteurs. Et voilà notre gérant, indulgent pour soi-même, pas pour les autres ! Jusqu’à ce que…

« Le maître fit venir son gérant et lui dit : Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras plus désormais administrer mes biens. » C’est que plus on s’auto-justifie, plus on regarde les autres de haut ; plus on se trouve digne de la grâce, plus on considère les autres comme moyens plutôt que fins… Et moins on leur accorde la grâce.

Menacé de renvoi, le gérant de la parabole va alors faire preuve de l’ingéniosité et de la prudence que nous avons lues, en commettant ce qui est apparemment seulement une nouvelle injustice ! En fait, il se convertit au vrai sens de la grâce. Et c’est ce que Jésus donnera en exemple : faites-vous des amis de cette manière injuste aux yeux des hommes, qui consiste à baisser leurs dettes, mais qui est la justice généreuse. Le jugement appartient à Dieu, et à lui seul. Et on vous jugera à la mesure dont vous aurez jugé. Faites-vous, par votre miséricorde à l’égard d’autrui, de ses fautes, de son absence de foi, ou que sais-je d’autre, autant de compagnons de la grâce. Soyez habiles comme enfants de lumière quant à la grâce, comme l’est ce fils de ce monde qu’est le gérant de l'illustration de Jésus.

Où l’on retrouve le Notre Père. N’oublions pas que l’on est chez Luc, qui dit littéralement : “pardonne-nous nos péchés (dette spirituelle) comme nous pardonnons à nos débiteurs” (Luc 11, 4).

Une fois encore, le gérant de la parabole va dilapider les biens de son maître — mais cette fois, s'il puise encore dans les trésors de son maître — et donc dans le trésor de la grâce —, c’est pour d’autres débiteurs que lui-même. Dans la sévérité de la mise en garde : « tu vas être renvoyé », l'homme vient de découvrir qu’il était gérant de son maître, pour les autres. Alors, il ouvre la grâce, à commencer — remarquons-le — par les plus gros débiteurs, ceux qui ont envers le Maître les dettes les plus grandes. Cet homme a découvert que, quoiqu’il soit intendant, gérant, administrateur… de Dieu en fin de compte, il restait du côté des hommes. Et le maître loua le gérant injuste de ce qu’il avait agi prudemment, se ménageant par la grâce seule un avenir dans le Royaume de la grâce ouverte à tous les débiteurs, et qui s’est approché avec la présence de Jésus.


RP, Châtellerault, 21.09.25
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Voir le site de l'AJCF / éditorial septembre 2025


dimanche 3 août 2025

“C’est encore là une vanité”




Ecclésiaste 1,2 ; 2,21-23 ; Ps 90 ; Col 3, 1-11 ; Luc 12, 13-21

Ecclésiaste 1,2 ; 2,21-23
1. 2 Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité.
2. 21 Car tel homme a travaillé avec sagesse et science et avec succès, et il laisse le produit de son travail à un homme qui ne s’en est point occupé. C’est encore là une vanité et un grand mal.
22 Que revient-il, en effet, à l’homme de tout son travail et de la préoccupation de son cœur, objet de ses fatigues sous le soleil ?
23 Tous ses jours ne sont que douleur, et son partage n’est que chagrin ; même la nuit son cœur ne repose pas. C’est encore là une vanité.

Luc 12, 13-21
13 Quelqu’un dit à Jésus, du milieu de la foule : Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage.
14 Jésus lui répondit : Ô homme, qui m’a établi pour être votre juge, ou pour faire vos partages ?
15 Puis il leur dit : Gardez-vous avec soin de toute avarice  ; car la vie d’un homme ne dépend pas de ses biens, serait-il dans l’abondance.
16 Et il leur dit cette parabole : Les terres d’un homme riche avaient beaucoup rapporté.
17 Et il raisonnait en lui-même, disant : Que ferai-je ? car je n’ai pas de place pour serrer ma récolte.
18 Voici, dit-il, ce que je ferai : j’abattrai mes greniers, j’en bâtirai de plus grands, j’y amasserai toute ma récolte et tous mes biens ;
19 et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années ; repose-toi, mange, bois, et réjouis-toi.
20 Mais Dieu lui dit : Insensé ! cette nuit même ton âme te sera redemandée ; et ce que tu as préparé, pour qui sera-ce ?
21 Il en est ainsi de celui qui amasse des trésors pour lui-même, et qui n’est pas riche pour Dieu.


*

“Un tour au cimetière Montparnasse.
Tous, jeunes ou vieux, faisaient des projets. Ils n’en font plus.
Bon élève, fort de leur exemple, je jure en rentrant de cesser à tout jamais d’en faire.
Promenade indéniablement bénéfique.”

(Emil Cioran, Aveux et anathèmes, Œuvres, Quarto p. 1669)

L’homme riche hypothétique de la parabole donnée par Jésus faisait des projets. Au temps de la rédaction de l'Évangile de Luc, mettons quelques brèves décennies après la parabole, il n’en aurait plus fait… Et de toute façon, “insensé, cette nuit-même ton âme te sera redemandée”.

Nous serions tentés de nous dire : pour lui peut-être, mais ses projets visaient peut-être ses enfants éventuels, prévoir leur héritage…

Si l’on est attentif au contexte d'énonciation de la parabole que donne Luc, elle vaut aussi sous cet angle : la parabole est donnée par Jésus en réponse à la demande qui lui est faite d’arbitrer une question d'héritage, demande à laquelle Jésus a refusé d’accéder, répondant en mettant en garde contre l’avarice !

On trouve là, comme en de nombreux passages des Évangiles, des accents de l’Ecclésiaste chez Jésus. Témoin le texte proposé aussi pour ce jour, que nous venons de lire.

L’Ecclésiaste, un livre dont la sagesse ne postule même pas la foi, comme le propos de Jésus ne parle tout d’abord pas de foi. Quiconque, même non croyant, est à même d’entendre sa parole de sagesse, à laquelle fait écho Cioran revenant du cimetière.

Pour l’Ecclésiaste, en arrière-plan, il s'agit de dire le fait que nous ne maîtrisons pas ce qui nous advient, selon l’infinité des paramètres qui se résument derrière le mot Dieu, infinité de paramètres qui forcément nous échappent. Folie que de ne pas admettre ce simple fait — “l’insensé est celui qui dit ‘il n’y a pas de Dieu’”, disent les Ps 14 et 53 : à savoir, à une époque où l’athéisme n’existe pas encore, l’insensé est celui qui croit maîtriser ce qui advient — “insensé, cette nuit-même ton âme te sera redemandée”, met en garde Jésus. Autant de choses qui, au bout du compte, nous dépassent.

Comme tout le reste, notre avenir nous dépasse. L’avenir de nos projets nous dépasse aussi (cf. Hiroshima, en cette semaine qui commémore le 80e anniversaire de l’explosion atomique). Ce qu’en feront ceux qui nous succéderont nous dépasse de même. Jésus ne dit pas autre chose. On est d’abord avec une affirmation qui ne requiert pas la foi, qui elle, apparaît seulement dans un second temps. Quiconque peut le comprendre : simple sagesse…

Cela vaut pour la richesse matérielle, dont l’espérance, selon Jésus, relève de l’avarice (cette “racine de tous les mots”, en dit Paul — 1 Ti 6, 10). Cela vaut aussi pour d'autres richesses, ne nous leurrons pas. Jusqu’à tel intellectuel, fût-il pasteur ou théologien, qui espère transmettre son savoir par des livres, ou des œuvres, d’art ou autre.

C’est une des raisons pour lesquelles les plus grands sages ont préféré ne pas écrire : Socrate, Épictète, Bouddha, etc., et on peut les multiplier — à commencer par Jésus, donnant un héritage vivant de sagesse, en n'écrivant que quelques marques sur la poussière du sol (cf. Jean 8, 6), vouées à s'effacer au premier souffle de vent, comme la vie des humains selon le Psaume 90 : “Tu les emportes, semblables à un songe, qui, le matin, passe comme l’herbe :‭ elle fleurit le matin, et elle passe, on la coupe le soir, et elle sèche” — “quand le vent de l’Éternel souffle dessus”, précise le prophète Ésaïe (40, 7).

Si un sage estime que quelques réflexions valent d’être conservées, l’Ecclésiaste (12, 12) précise qu’écrire peu suffit… écrire des pages valant pour témoigner non de soi, mais d’un autre, comme Paul ou les Évangélistes pour Jésus (ou pour Socrate Platon, pour Épictète Arrien dont le nom est généralement oublié, ou ses disciples pour le Bouddha). Celui qui n’a pas écrit est manifestement en position plus haute que ceux qui l’ont fait : il n’a fait pour sa part que s’abandonner à ce qui relève de Dieu seul.

Bref, dit Jésus, n’amasse pas dans ton grenier, ne sachant pas ce que sera demain, pour toi ou pour les tiens. Pour cela, c’est Dieu qui pourvoit, dirait l’Ecclésiaste. Ce qu’il laisse, ce qu’a laissé Jésus, est suffisamment précieux pour que Dieu lui-même prenne en charge sa diffusion : il a pourvu par les quelques disciples qui nous ont transmis ce que Jésus a laissé à Dieu, à son Père…

Qui sommes-nous pour vouloir nous transmettre nous-mêmes quand Jésus, portant le message le plus précieux, a laissé à son Père le soin de s’occuper de la suite et de sa diffusion ? Alors que dire des biens les plus fragiles et passagers, les biens matériels dont parle d’abord la parabole ?

“Cette nuit-même ton âme te sera redemandée”. Jésus pense peut-être aussi à la brièveté de sa propre vie, vouée à la croix !

Pour le reste, rappelle Paul, “la figure de ce monde passe” (1 Co 7, 31).

Et c’est ici qu’intervient la foi, comme passage de la sagesse à la confiance. Passage du Dieu reçu comme signifiant que nous ne maîtrisons pas ce qui advient, à l’Éternel comme Dieu favorable, révélé à Moïse : “je serai avec toi” (Ex 3, 12) — au cœur du Nom de la promesse.

Dans les livres de sagesse attribués à Salomon, c’est le passage de l’Ecclésiaste au Cantique des Cantiques, un Dieu à aimer — même, et peut-être surtout, quand on ne voit pas arriver ce que l’on désire (non seulement accepter, mais aimer ce qui advient) ; comme la Sulamite rendue inaccessible devient pour celui qui la désire la manifestation du Dieu qui habite une lumière inaccessible (1 Ti 6, 16) ; et comme le bien-aimé inaccessible le devient pour elle.

Or que nous dit Jésus dans cette parabole ? Que dans ce temps, ce que le riche espère, voir la figure de ce monde ne pas passer, se bâtir un avenir, lui sera enlevé “cette nuit même” !

Comme Jésus a tout remis à son Père dans la foi, il nous appelle, en parlant aux deux frères se disputant un héritage, à nous en remettre à Dieu seul, à vivre dès à présent dans la lumière de son Royaume — comme étant déjà morts à la figure d’un monde qui passe — “cette nuit même” —, pour entrer avec lui dans le monde de la résurrection…
comme morts à ce monde !… rejoignant un proverbe africain qui dit : “cabri mort ne craint point le couteau”.

C’est exactement ce que dit Paul dans le texte de ce jour de l’Épître aux Colossiens (3, 1-3) :
“Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ;
fondez vos pensées en haut, non sur la terre.
Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu.”


RP, Châtellerault, 3 août 2025
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dimanche 13 avril 2025

"Ni par la puissance ni par la force"




Ésaïe 50, 4-7 ; Psaume 22 ; Philippiens 2, 6-11 ; Luc 19, 28-40

Zacharie 9, 9
Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici, ton roi vient à toi ; Il est juste et victorieux, Il est humble et monté sur un âne, sur un ânon, le petit d’une ânesse.
Zacharie 4, 6
Ce n’est ni par la puissance ni par la force, mais c’est par mon Esprit, dit le SEIGNEUR de l’univers.

*

Au jour où Jésus entre à Jérusalem, la ville est occupée par les armées romaines — qui finiront par la détruire. Jésus en a pleuré, nous dit l'Évangile de Luc (19, 41). Mais il annonce aussi que la victoire viendra quand même, de façon surprenante, mystérieuse, une victoire totale, jusque sur la mort, le dernier ennemi (1 Corinthiens 15, 26)…

Déjà le prophète Zacharie parlait de la victoire inespérée du Seigneur sur la puissance des armées ennemies, et jusque sur le pouvoir de la mort, « ni par la puissance ni par la force, mais par mon Esprit, par mon Souffle, dit le Seigneur » (Zach 4, 6) — tandis que, toujours selon le prophète Zacharie, le Messie annoncé comme le futur roi David, le porteur de cette délivrance étonnante, arrive sur un ânon, un petit âne (Zach 9, 9).

Au jour des Rameaux (Rameaux que Luc ne mentionne d'ailleurs pas), c’est encore cette espérance que porte l'ânon face à l’immense supériorité militaire de Rome ; c’est toujours l’espérance du prophète Zacharie, que veut encore redonner Jésus par le geste de son entrée dans Jérusalem au dos d’un ânon — qui n’est pas un cheval, pas un animal militaire, ni prestigieux, parce que, selon la prophétie de Zacharie : « ce n’est ni par la puissance ni par la force, mais par mon Esprit, dit le Seigneur ».

*

Alors… — Luc 19, 28-41 — :
28 […] Jésus partit en avant pour monter à Jérusalem.
29 Or, quand il approcha de Bethphagé et de Béthanie, vers le mont dit des Oliviers, il envoya deux disciples
30 en leur disant : « Allez au village qui est en face ; en y entrant, vous trouverez un ânon attaché que personne n’a jamais monté. Détachez-le et amenez-le.
31 Et si quelqu’un vous demande : “Pourquoi le détachez-vous ?” vous répondrez : “Parce que le Seigneur en a besoin.” »
32 Les envoyés partirent et trouvèrent les choses comme Jésus leur avait dit.
33 Comme ils détachaient l’ânon, ses maîtres leur dirent : « Pourquoi détachez-vous cet ânon ? »
34 Ils répondirent : « Parce que le Seigneur en a besoin. »
35 Ils amenèrent alors la bête à Jésus, puis jetant sur elle leurs vêtements, ils firent monter Jésus ;
36 et à mesure qu’il avançait, ils étendaient leurs vêtements sur la route.
37 Déjà il approchait de la descente du mont des Oliviers, quand tous les disciples en masse, remplis de joie, se mirent à louer Dieu à pleine voix pour tous les miracles qu’ils avaient vus.
38 Ils disaient : « Béni soit celui qui vient, le roi, au nom du Seigneur ! Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux !
39 Quelques pharisiens, du milieu de la foule, lui dirent : Maître, rabroue tes disciples !
40 Il répondit : Je vous le dis, si eux se taisent, ce sont les pierres qui crieront !
41 Quand, approchant, il vit la ville, il pleura sur elle ».

*

Venu sur un ânon, Jésus présente le royaume d’un roi humble, pacifique, sans armes ni armée, accueilli au nom de Dieu — « Béni soit celui qui vient, le roi, au nom du Seigneur ! Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ! » — au nom du Seigneur par lequel, par l’Esprit duquel, tout est toujours possible…

Ce n’est pas par la puissance et la force que l’on obtient la vraie délivrance, « c’est par mon Esprit, mon Souffle, dit le Seigneur. »

Or voilà que le signe de cette délivrance, par la puissance non de la force, mais du doux et léger Souffle de Dieu ; voilà que ce signe qu’est la venue du roi humble sur un ânon, vient d’être donné. Il entre sur un ânon…

*

« Lui qui est de condition divine
n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu.
Mais il a de lui-même renoncé à tout ce qu'il avait, prenant la condition de serviteur,
devenant semblable aux autres hommes, reconnu comme un simple homme,
il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, la mort sur une croix. »

(Philippiens 2, 6-8)

*

… Dans un royaume “normal”, ce n’est pas celui qui se fait serviteur qui règne, c’est au contraire celui qui se fait mousser, qui veut montrer à tout le monde combien il fait tout bien, et qui pour cela n’hésite pas à dénigrer les autres, ce que font ou, pense-t-il, ne font pas les autres… Au lieu d’être de ceux-là, pensons à la formule de l’acteur Robin Williams : « chaque personne que vous rencontrez est dans un combat dont vous ne savez rien. Alors soyez gentils. Toujours. »

Reconnaissons que grand ou petit, jeune ou vieux, nous voulons être le premier, le plus important, ou le plus apprécié ; nous avons à demander pardon de vouloir nous ranger devant les autres, de penser à nos désirs avant ceux des autres, parfois quitte à les dénigrer, les blesser.

Ce n’est pas l’Esprit de Dieu que cet esprit-là : « par mon Esprit, souffle doux et léger, pas par la puissance, ni par la force », ni en se faisant valoir, croyant et disant faire mieux que les autres, en en disant du mal. Ce n’est pas ainsi qu’on fait venir le royaume éternel. « Les rois des nations agissent avec elles en seigneurs, et ceux qui dominent sur elles se font appeler bienfaiteurs. Qu'il n'en soit pas de même pour vous » (Luc 22, 25-26a). Le royaume du Christ est un royaume où celles et ceux qui sont déconsidérés, comme le Christ l’a été, vivent devant lui ; contrairement aux royaumes de ce temps où règnent ceux qui en imposent.

Au lieu de penser être mieux, faire mieux, les disciples du roi du royaume sont comme des ânes, réputés disgracieux, stupides et balourds, réputés ne pas faire les choses comme il faut par ceux qui pensent mieux faire ; mais c’est un âne, un de ceux qui font des âneries, qui a porté ce roi qui a renoncé à tout ce qu'il avait, ce roi qui a renoncé à être le plus fort, lui qui est de condition divine. Il s’est abandonné à l’Esprit de son Père pour instaurer son royaume « ni par la puissance ni par la force, mais par l’Esprit du Seigneur ».

Ainsi il peut dire à chacune et chacun de nous : « Qu’il n’en soit pas de même pour vous. Mais que le plus grand parmi vous soit comme le plus petit, et celui qui gouverne comme celui qui sert. […] Et moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. » (Luc 22, 26-27)

*

« C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé
et lui a donné le Nom qui est au-dessus de tout nom,
afin qu’au nom de Jésus tous s’agenouillent,
dans les cieux, sur la terre, sous la terre,
et affirment que le Seigneur, c’est Jésus Christ, à la gloire de Dieu le Père. »

(Philippiens 2, 9-11)

*

C’est cela, le royaume où règne le plus humble, qui s’est fait serviteur ; c’est le royaume où il accueille toutes celles et ceux qui sont comme des ânes, comme ce petit âne qu’il a choisi pour le porter à Jérusalem et au monde…


RP, Châtellerault, Rameaux, 13 avril 2025
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dimanche 23 mars 2025

Le Nom sanctifié




Exode 3.1-15 ; Ps 103 ; 1 Co 10.1-12 ; Luc 13.1-9

Exode 3, 1-15
1 Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiân. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb.
2 L’ange du SEIGNEUR lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda : le buisson était en feu et le buisson n’était pas dévoré.
3 Moïse dit : « Je vais faire un détour pour voir cette grande vision : pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas ? »
4 Le SEIGNEUR vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! »
5 Il dit : « N’approche pas d’ici ! Retire tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte. »
6 Il dit : « Je suis le Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. » Moïse se voila la face, car il craignait de regarder Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit : « J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances.
8 Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays, vers un pays ruisselant de lait et de miel, vers le lieu du Cananéen, du Hittite, de l’Amorite, du Perizzite, du Hivvite et du Jébusite.
9 Et maintenant, puisque le cri des fils d’Israël est venu jusqu’à moi, puisque j’ai vu le poids que les Égyptiens font peser sur eux,
10 va, maintenant ; je t’envoie vers le Pharaon, fais sortir d’Égypte mon peuple, les fils d’Israël. »
11 Moïse dit à Dieu : « Qui suis-je pour aller vers le Pharaon et faire sortir d’Égypte les fils d’Israël ? » –
12 « JE SUIS avec toi, dit-il. Et voici le signe que c’est moi qui t’ai envoyé : quand tu auras fait sortir le peuple d’Égypte, vous servirez Dieu sur cette montagne. »
13 Moïse dit à Dieu : « Voici ! Je vais aller vers les fils d’Israël et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. S’ils me disent : Quel est son nom ? – que leur dirai-je ? »
14 Dieu dit à Moïse : « JE SUIS QUI JE SERAI. » Il dit : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : JE SUIS m’a envoyé vers vous. »
15 Dieu dit encore à Moïse : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : Le SEIGNEUR, Dieu de vos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, m’a envoyé vers vous. C’est là mon nom à jamais, c’est ainsi qu’on m’invoquera d’âge en âge. »

*

Un Nom que l’on ne prononce pas, sauf à en faire… un nom, précisément, une idée : ce pourquoi on ne prononce pas ce Nom, plutôt que parce qu’on aurait perdu les voyelles — ce pourquoi on lit, plutôt que ce Nom, « mon Seigneur », Adonaï, un titre qui nous met en relation, avec « mon Seigneur », une relation plutôt qu’une description, qui fournirait quelque chose de l’ordre de l’idée, de l’image que l’on s’en fait. Un nom n’épuise pas ce qu’est celui qui le porte — a fortiori Dieu, Le Nom dont on n’a aucune approche suffisante, sauf à la réduire à un aspect, une idole, comme le veau d’or, censément sans doute image de jeune taureau, l’aspect puissance libératrice que l’on a vu à l’œuvre ! Image, idole…

On perçoit pourtant bien quelque chose : un buisson qui brûle et donne le mot « Sinaï », proche du mot hébreu pour « buisson » (sur l'Horeb, ou Mont désert) ; perception limitée à un signe, message, messager, « Ange » du Seigneur, signe de ce que peut signifier le nom déployé dans le texte, composant le mot être à tous les temps — de telle façon qu’il est bien difficile à traduire : depuis « celui qui est », se conjuguant comme « celui qui est, qui était et qui vient » — « mon Nom pour l’Éternité » (v. 15) —, ce qu'a retenu le grec, là où le texte hébreu accentue la dimension de la promesse : « Je serai avec toi » (v. 12) — où nous sommes alors conduits à la foi — « Je serai avec toi », promesse donnée à la confiance qui la reçoit.

*

Un Nom bien mystérieux ! Le Nom dans lequel se fonde l’interdit et l’impossibilité de représenter Dieu. Nom que l’on ne possède pas, Nom dont on ne peut que dire : qu’il soit sanctifié, c’est-à-dire : à part ! Le Nom fonde une exigence, un effort, un détour, comme celui de Moïse contournant le buisson annonçant ce nom insaisissable. Un détour qui ouvre vers des libérations inattendues, à commencer par celle que Moïse — bien disposé : « me voici », a-t-il d’abord dit (v. 4), mais effrayé : « qui suis-je ? » (v. 11) — portera, fort du Nom empli de sa promesse, au peuple captif auprès de Pharaon.

La libération est présente dans Le Nom même et dans son inaccessibilité, dans l’exigence de sa sanctification, mise à part, dont le contournement du buisson, « pour voir »… — pour voir qu’on ne verra rien ! — est déjà le signe : le signe et le fondement de la pensée, de l’art et des traditions culturelles issus de cette révélation biblique. Un Dieu qu’on ne voit pas, et donc qu’on ne peint pas, qu’on ne sculpte pas, ou que l’art visuel ne dit qu’en détours, partant des traces, que celui qui a promis sa présence protectrice laisse comme simples traces. Plus tard Moïse s’entendra dire : tu me verras par derrière, tu ne verras donc que les traces que je laisse. S’y fonde un art et une tradition du dépouillement.

Un feu, porté par l’Ange du Seigneur, à moins que le feu lui-même ne soit l’Ange, feu qui brûle pour le purifier tout ce qu’il touche, mais qui ne détruit pas qui se confie en lui selon la promesse de l’Alliance.

Rappelons-nous : Jésus reprend à son compte (Luc 20, 27-38 //) l’argument dont on sait qu’il est aussi celui des pharisiens lisant ce texte : on le retrouve dans le Talmud. Il se résume à la certitude suivante : tout repose sur la réalité efficace de la Parole de Dieu, la force créatrice de sa Parole, qui « ne retourne pas à lui sans effet » (Ésaïe 55, 11). La Torah est reçue comme Parole de Dieu. Dieu y nomme les patriarches. Ainsi lorsqu’il nomme Abraham, Isaac et Jacob, qui plus est en les liant ainsi à sa présence, il les situe dans sa propre éternité ; sa Parole éternelle sur eux les place au-dessus de leur quotidien, elle les place d’emblée dans l’éternité de Dieu : Dieu est éternel, en les nommant, ils les a donc nommés dans l’éternité, ils sont donc eux aussi dans l’éternité. Et ça vaut pour chacune et chacun de nous !

En les nommant la Parole de Dieu les rend éternels ! Et étant éternels, ils sont donc vivants, comme leur Dieu, qui n’est pas le Dieu des morts. C'est pourquoi « ceux qui ont part au monde à venir… ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges ». Et ce dès aujourd'hui (cf. Luc 20, 35-36). C’est un des sens de l’ordre donné à Moïse de retirer ses sandales : laisse pour m’approcher tout ce qui est de ta vie dans le temps. Ces choses sont pour en bas de la Montagne. En haut, laisse ton souci.

Notre vraie réalité est cachée en Dieu, sa promesse est toujours là, un nouveau départ est toujours possible, et dût-il ne pas arriver, notre vie devant Dieu garde toute sa valeur, cachée aux yeux du monde, mais infinie, éternelle, indestructible.

Rien, aucune puissance qui soit dans les cieux, sur la terre ou sous la terre, ni présent, ni passé, ni avenir, rien ne peut te séparer de l’amour du Dieu qui sera avec toi, qui est avec toi depuis tous les temps — « Je serai avec toi » — amour qui brûle mais ne détruit pas ce qu’il brûle, mais au contraire le renouvelle en le purifiant de ce qui n’est pas de lui.

Alors n’aie pas peur, ni du Pharaon, ni d’aucune puissance qui soit au monde, ni bientôt des populations de géants qui ont occupé la terre promise à Abraham ; ni des Pilate face à Jésus, comme dans le texte de Luc que nous allons lire, ni des dieux de terreur qui les conduisent à commettre des horreurs, jusqu’à des sacrifices humains.

* * *

Pilate… En Luc 13, “des gens”, dit le texte, rapportent à Jésus qu'un groupe de pèlerins galiléens a été massacré par Pilate. Je lis :

Luc 13, 1-5
1 Survinrent des gens qui lui rapportèrent l'affaire des Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs sacrifices.
2 Il leur répondit : "Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens pour avoir subi un tel sort ?
3 Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même.
4 "Et ces dix-huit personnes sur lesquelles est tombée la tour à Siloé, et qu'elle a tuées, pensez-vous qu'elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ?
5 Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière."


Un rapport plein de sous-entendus. Ces Galiléens, résistant au pouvoir, n'ont-ils pas eu là un signe menaçant ? De quoi être effrayés ! Et toi Jésus, Galiléen, quelle est ton interprétation… ?

Cette façon de chercher des raisons à tout ! Mais on le sent bien : les explications ne tiennent pas… Cela est au cœur de la révélation de l’Exode. Un Nom au-delà de tout nom, au-delà d’un moyen de tout expliquer par lui ! Y compris les catastrophes qui dépassent notre compréhension.

Et Jésus refuse évidemment de voir un quelconque lien de cause à effet entre on ne sait quel regard divin défavorable et la violence qui a atteint les victimes, supposées être menacées du fait de leur origine suspecte, galiléenne. Ce que Jésus fait apparaître en rappelant une autre catastrophe : l'écroulement de la tour de Siloé, ayant tué dix-huit personnes, judéennes celles-là, de Jérusalem (v. 4), et non point galiléennes.

Alors comprenez, souligne Jésus, qu’il n'y a pas à considérer les victimes quelles qu’elles soient comme plus exposées, voire plus coupables que les autres (comme ces Galiléens-là et ces Judéens-là ne sont ni plus ni moins pécheurs que les autres - v. 2). Pas d’explication ; il s’agit d’une menace qui pèse sur tous, ici Judéens comme Galiléens, — ce qui appelle à se convertir, se repentir, c’est-à-dire se tourner vers Dieu : “si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière”. Tous !

*

Et Jésus d'illustrer son appel par une parabole, la parabole du figuier stérile. — Luc 13, 6-9
6 "Un homme avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint y chercher du fruit et n'en trouva pas.
7 Il dit alors au vigneron : Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier et je n'en trouve pas. Coupe-le. Pourquoi faut-il encore qu'il épuise la terre ?
8 Mais l'autre lui répond : Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche tout autour et que je mette du fumier.
9 Peut-être donnera-t-il du fruit à l'avenir. Sinon, tu le couperas."


Si le massacre qui a frappé les Galiléens semble donner raison à ceux qui prétendent mieux savoir que faire, ou être plus fidèles, ou moins pécheurs, leur insensibilité, leur manque de compassion fraternelle face à ce sort cruel, dévoile qu’ils ne savent trouver là que la justification terrible d'un stérile contentement de soi…

À cette stérilité, comme au figuier stérile, il faut du fumier, excrément, signe de pourrissement, de déperdition ; mais si cette déperdition est reconnue et confessée, le fumier peut devenir signe annonciateur d’une nouvelle fécondité : “si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière”, Judéens comme Galiléens. Ce qui ne veut pas dire que le repentir, la conversion, évitera la mort à quiconque ! Juste que la fragilité, l’usure du temps, la menace de la violence, invitent à en appeler à celui qui promet à Moïse : “Je serai avec toi”.

Le fumier peut devenir promesse de renouveau. Convertissez-vous, repentez-vous : c’est Dieu seul qui fait croître. Cela ne dépend que de sa grâce.

*

Aujourd'hui encore, Dieu manifeste sa patience envers son figuier, pour qu'il porte ce fruit qui est d’être une bénédiction pour toutes et tous. Pour que germe la justice, la paix vraie et la joie pour toutes et tous, si nombreux, qui en sont privés, qui n’en savent pas la source. Un appel, face à la douleur du monde, à l’enrichir, chacun, chacune à notre mesure, à notre humble mesure. “Va”, a dit le Nom à Moïse.


RP, Châtellerault, 23.03.25
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dimanche 23 février 2025

"Quelle grâce est la vôtre ?"




1 Sam 26, 2-23 ; Ps 103 ; 1 Co 15, 45-49 ; Luc 6, 27-38

Luc 6, 27-38
27 « Je vous dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent,
28 bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient.
29 « À qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre. À qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique.
30 À quiconque te demande, donne, et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas.
31 Et comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux.
32 « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle grâce est la vôtre ? »Car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment.
33 Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle grâce est la vôtre ? Les pécheurs eux-mêmes en font autant.
34 Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez qu’ils vous rendent, quelle grâce est la vôtre ? Même des pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu’on leur rende l’équivalent.
35 Mais aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants.
36 « Soyez généreux comme votre Père est généreux.
37 Ne vous posez pas en juges et vous ne serez pas jugés, ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés, acquittez et vous serez acquittés.
38 Donnez et on vous donnera ; c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante qu’on vous versera dans le pan de votre vêtement, car c’est la mesure dont vous vous servez qui servira aussi de mesure pour vous. »


*

Que font les êtres humains que nous sommes face à l'inimitié, à l'agressivité, à la calomnie, à l'injustice à notre égard, à l'ingratitude, au désamour ?

En général, nous sommes tentés, quand nous n'en sommes pas carrément fiers, de répondre du tac au tac. Répondre par l'inimitié à ceux qui se montrent nos ennemis ; par l'agressivité à l'égard de ceux qui nous agressent ; le mépris ou l'insulte envers ceux qui nous calomnient ; le rejet envers les ingrats ; le détournement de ceux qui nous témoignent un manque d'amour.

Si nous n'en sommes pas carrément fiers, nous sommes au moins tentés de répondre de cette façon-là, ou pour les plus modérés, au minimum par le mépris et l'indifférence.

Face à cela, le difficile comportement requis des disciples. Jusqu’à « tendre l'autre joue ! » Difficile comportement de disciples suscitant souvent l'ironie. Pourtant, c'est bien écrit !…

Où il s’agit de prendre garde à quelques erreurs habituelles de lecture — par exemple celle qui consiste à confondre, pour cet exemple précis, la vengeance personnelle avec la justice, dont les personnes privées ne sont pas dépositaires ! L’attitude personnelle prônée ici renvoie à la loi ; et en premier lieu à la Torah — qui a pour fonction de libérer chacun d'avoir à juger soi-même, voire à haïr autrui, fût-il ennemi, — en un mot se venger soi-même.

Dans un texte parallèle (Ro 12, 17-21), Paul cite le Deutéronome (32, 35) et le Livre des Proverbes (25, 21-22) pour dire que la vengeance et le châtiment relèvent de Dieu, seul juge ultime, et de toute façon miséricordieux, juge ultime au-delà même des pourtant légitimes, mais pas infaillibles, autorités humaines.

Il y a quelque chose de cette conviction dans l'attitude de David à l'égard de Saül dans le Livre de Samuel (1 S 26, 2-23 — v. 10 : « c’est à l’Éternel seul à le frapper, soit que son jour vienne et qu’il meure, soit qu’il descende sur un champ de bataille et qu’il y périsse »).

Cela dit, le texte du 1er livre de Samuel — qui considère Dieu et son représentant sous l’angle de la justice civile, et non du comportement individuel — ne parle donc pas de la même chose que Jésus. Th. de Bèze, notamment, s’est appuyé sur 1 Samuel en initiant, dans son livre Du droit des magistrats, le droit de résistance à l’oppression. On a fait dire au Réformateur ce qu’il n’a pas dit, à savoir qu’il serait à l'origine de ce qui deviendra les assassinats politiques des rois Henri III et Henri IV. Total contresens, puisque s’il reconnaît aux magistrats le droit, voire le devoir, de s'opposer à un pouvoir oppresseur, fût-il le pouvoir du roi, il refuse catégoriquement aux personnes privées la possibilité de porter la main contre lui, parce qu’il est choisi par Dieu, il est l’oint de Dieu. Et pour cela il se fonde sur notre texte de Samuel où David refuse de porter la main sur le roi en titre, Saül.

Le rapport avec l’Évangile de Luc est uniquement que nous sommes alors dans le contexte de l'oppression romaine — qui comptait des humiliations diverses des populations soumises, et auxquelles Jésus fait ici allusion concernant son peuple.

Or, si la Bible ne prône pas la vengeance individuelle, elle n’enseigne pas non plus la passivité des peuples. Sur ce plan, il y a un temps pour tout. Il n'est pas raisonnable d'agir de façon suicidaire et de poser des actions d'éclat inutiles sinon nuisibles, sans faire preuve de sagesse. Dieu est celui qui exerce la justice, et qui venge les opprimés. Pas nous comme personnes privées. Quoiqu’il utilise pour cela même la justice humaine et l'action humaine. Il y a aussi un temps pour les armes — hélas d'ailleurs. Et ce n'est pas de ce temps qu'il est question dans notre texte.

Il s’agit ici pour les disciples de vivre dans l'imitation de la miséricorde dont ils savent bénéficier eux-mêmes et dans la totale liberté vis-à-vis de leur désir de vengeance, fût-ce un juste désir de vengeance, même légitime, parlant de crimes pouvant aller jusqu'à l'horreur ! Il s'agit ici, comme chez Paul, et cela vaut en tout temps et pour tous, de libérer chacun, fût-il victime de quelque crime, de la charge supplémentaire d'avoir à souffrir d'un désir de vengeance, souffrir du souci de se fermer et de se replier plutôt que de vivre, au prétexte qu'autrui a nourri ou continue à nourrir contre moi de l'inimitié, ou que sais-je encore. Terrible façon de ne jamais se libérer de son oppresseur, de lui rester lié par le désir de vengeance. “Le piège de la haine, c'est qu'elle nous enlace trop étroitement à l'adversaire” écrit Milan Kundera (L'immortalité, folio, p. 44).

Non pas, donc, qu'il soit question de prôner l'impunité, pour quelque faute que ce soit. Mais cela ne relève pas de la vengeance individuelle.

« Si vous vivez dans la captivité du désir de vengeance, du besoin permanent de veiller à ce que vous soyez traités équitablement, quelle grâce est la vôtre ? » demande Jésus, quelle liberté avez vous ? Car il ne s'agit pas ici d'une sorte de redevance, comme pourraient le laisser croire certaines habitudes de traduction, comme : « quel gré vous en saura-t-on ? » ou « quelle récompense, ou reconnais­sance, vous en aura-t-on ? » pour ce qui est littéralement en grec « quelle grâce est la vôtre ? » Ce n’est pas la même chose ! Laisser penser que dans l'amour d'autrui, il serait question de mérite à récompenser ; là où il n'est question que de signe de la liberté que donne la grâce !

Si vous n'aimez que ceux dont vous êtes sûrs qu'ils vous aiment, « quelle grâce avez-vous de plus que les pécheurs les plus aveugles à la grâce ? » Telle est bien la question. Dès lors, quid d'être disciple d’un maître qui lui n'a pas prétendu être en charge de la vengeance, allant plutôt jusqu'à la croix ?

« Aimez vos ennemis », donc, soyez libres envers tous, sortez des rancœurs. C'est l'enseignement de la Torah ! Donne et il te sera donné. Et aime sans attendre en retour. Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fasse. Sois miséricordieux comme l'est ton Père. Sinon, quelle grâce est la tienne ?

Ici apparaît sans doute l'essentiel de la question, dans ce texte qui oppose les disciples et, selon les mots employés, les pécheurs, qui aiment ceux qui les aiment, sont bons envers ceux qui sont bons, prêtent à ceux qui leurs rendent, etc.

Toi, imite plutôt ton Père ! Car que fait un enfant, comment montre-t-il qu'il est enfant de son père ? En l'imitant. Or, que fait Dieu, le Père ? Il est bon envers tous. Il fait rayonner son soleil sur les bons et les méchants, est-il dit dans le même ordre d’idée. Il est bon envers les ingrats et les méchants.

Le péché, qui fait s'imaginer qu'on ne vit pas de la grâce, consistera ici à penser que les ingrats et les méchants, ce sont les autres ; et qu'effectivement Dieu est bien bon de continuer à être généreux envers eux. Le disciple du Christ, lui, sait bien qu'il ne mérite rien, et qu'il est dans la catégorie des ingrats et des méchants ; et que donc il ne subsiste que par la seule miséricorde et générosité de son Père. Il ne lui reste donc qu'à agir de même.

C'est pourquoi juste après cet appel à être généreux comme notre Père, il nous est dit de ne pas juger, de ne pas condamner ; c'est-à-dire déjà, ne pas nous imaginer que l'ingratitude et la méchanceté sont le fait des autres. Avoir donc un comportement généreux en cela aussi, sachant que nous ne méritons pas ce que nous recevons.

Dieu est généreux et miséricordieux envers les ingrats que nous sommes. À lui donc la justice. Et cela d'une façon tellement juste qu'il nous demande à nous de lui fournir les balances et les règles avec lesquelles il nous mesure. Ce sont tout simplement celles que nous utilisons : « c’est la mesure dont vous vous servez qui servira aussi de mesure pour vous » (v. 38). Que cette mesure soit donc celle de la grâce que nous avons reçue !

On comprend alors pourquoi ce qu'on appelle la règle d'or se trouve au milieu de ce passage : « comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux. » Ou redoutez que le jugement que vous portez sur eux ne retombe sur vous qui agissez au fond de la même manière. « Comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux. » C'est sans doute le tout de la règle de comportement que requiert de nous Jésus : puisque vous êtes des graciés, qui vivez droits devant Dieu sans aucun mérite, n'en exigez pas d'autrui pour agir à son égard selon la même générosité, le même sens du don qui est celui de votre Père.


RP, Châtellerault, 23.02.25
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