Affichage des articles dont le libellé est Habacuc. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Habacuc. Afficher tous les articles

dimanche 5 octobre 2025

Ne servir à rien




Habacuc 1, 2-3 ; 2, 2-4 ; Ps 95 ; 2 Ti 1, 6-14 ; Luc 17, 5-10

Habacuc 2, 2-4
2 L’Éternel m’adressa la parole, et il dit : Écris la prophétie : Grave-la sur des tables, afin qu’on la lise couramment.
3 Car c’est une prophétie dont le temps est déjà fixé, elle marche vers son terme, et elle ne mentira pas ; Si elle tarde, attends-la, car elle s’accomplira, elle s’accomplira certainement.
4 Voici, son âme s’est enflée, elle n’est pas droite en lui ; Mais le juste vivra par sa foi.

Luc 17, 5-10
5 Les apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi. » 6 Le Seigneur dit : « Si vraiment vous aviez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous diriez à ce mûrier : “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous obéirait.
7 « Lequel d’entre vous, s’il a un serviteur qui laboure ou qui garde les bêtes, lui dira à son retour des champs : “Va vite te mettre à table” ?
8 Est-ce qu’il ne lui dira pas plutôt : “Prépare-moi de quoi dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive ; et après tu mangeras et tu boiras à ton tour” ?
9 A-t-il de la reconnaissance envers ce serviteur parce qu’il a fait ce qui lui était ordonné ?
10 De même, vous aussi, quand vous avez fait tout ce qui vous était ordonné, dites : “Nous sommes des serviteurs inutiles. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire.” »

*

« Augmente en nous la foi », ont demandé les disciples. Réponse de Jésus : « Si vraiment vous aviez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous diriez à ce mûrier : “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous obéirait. »

La tentation est forte chez les commentateurs de ce texte de ne pas voir de rapport entre d’un côté cette affirmation de Jésus sur la foi avec cet arbre qui obéit et se plante dans la mer ; et de l’autre côté la petite histoire sur le serviteur (littéralement esclave) inutile — inutile selon l’usage le plus courant du mot, plutôt que juste quelconque.

Et si cette petite histoire de serviteur était une explication faisant suite à la question des disciples à propos de leur foi ? question qui elle-même suit un enseignement de Jésus pour le moins troublant ! C’est juste avant : « Si ton frère vient à t’offenser, reprends-le ; et s’il se repent, pardonne-lui. Et si sept fois le jour il t’offense et que sept fois il revienne à toi en disant : “Je me repens”, tu lui pardonneras. »

Reprenons en 4 points :
1) Jésus aux disciples : Pardonnez sans mesure.
2) Les apôtres à Jésus : Alors, « augmente en nous la foi » : il y en a besoin pour pardonner de la sorte.
3) Réponse de Jésus : En effet, le pouvoir de la foi est tel qu’il offre la capacité de pardonner… sachant qu’il permet même de déraciner les arbres et de les enraciner ailleurs (et carrément dans la mer !), à votre seul ordre ! Bref, la foi permet de faire des choses impossibles.
4) Explication : le serviteur inutile.

Mais alors, me direz-vous, si c’est bien là une explication, quel rapport ? Les deux aspects sembleraient presque inverses : chose impossible d’un côté ; service banal, au point d’en être inutile, de l’autre…

Eh bien, je propose de voir le rapport entre les deux aspects précisément dans l’inutilité. Je vous le demande : à quoi ça sert de déraciner les arbres et de les planter dans la mer ? Quelle utilité de mettre en œuvre la foi pour ce qui a tout d’une vaine démonstration de performances : déraciner un arbre pour le voir se planter dans la mer ! Ça ne sert à rien ! Ici j’entends même une sourde protestation : pire, c’est nuisible !

Mais laissons le côté nuisible et tenons-nous pour l’instant à l’inutilité d’une telle performance de la foi.

Inutile. Comme le serviteur de la petite histoire, selon l’injonction finale de Jésus : « dites : “Nous sommes des serviteurs inutiles.” » On pense à une formule commune des cours d’école d’aujourd’hui, insulte sans appel : « tu sers à rien » !

*

Une grande humilité qui est celle de la foi, plus grande que les déracinements d’arbres ! « Augmente en nous la foi », ont demandé les disciples… Réponse de Jésus : « dites : “nous sommes des serviteurs inutiles” »

La foi s’avère alors être simplement ce qui permet de faire ce qui nous est confié, tout en mesurant le décalage entre un vécu souvent bien terne, pas à la mesure, mesquin même (éventuellement attendant des compensations comme peut-être le serviteur de la parabole) : la foi est ce don miraculeux (plus que les déracinements d’arbres) qui permet de dire : nous sommes des serviteurs inutiles, pas à la mesure, et de faire quand même ce qui nous est demandé.

*

Quiconque croit au spectaculaire et à l’utile supposé ne voit pas qu’il y a là un danger pour la foi ! Au jour, où, parce que c’est censé être économiquement utile, on arrache des arbres en Amazonie, en Afrique, et ailleurs, avec l’approbation aveugle d’autoproclamés faiseurs de miracles spectaculaires, qui approuvent les déracineurs d’arbres agissant au nom du dieu Mamon… Ce qui semble utile, qui semble servir à quelque chose économiquement, peut bien, au regard de la foi et de la vie, s’avérer nuisible. Des autoproclamés faiseurs de miracles qui se croient tout sauf inutiles ! Les miracles bibliques, eux, témoignent de la réalité d’un autre monde, de nouveaux cieux et d’une nouvelle terre, prêts à être manifestés, des signes confiés à Jésus et aux Apôtres, et qui, selon l’Épître aux Hébreux (2, 4), ont cessé après leur ministère. Cela dit, le spectaculaire peut ne pas se trouver que dans les miracles… Nous ne sommes pas appelés à être des vedettes, des orateurs excellents (Paul, de son propre aveu, passait pour complexe et confus — ça lui a valu pas mal d’ennemis, cf. 2 P 3, 16, jusqu’aujourd’hui), célébrités, influenceurs que sais-je d’autre !

« Quand vous avez fait ce qui vous est demandé, dites : “nous sommes des serviteurs inutiles” ». Car nous ne servons à rien en regard de l’utilitarisme ; serviteurs inutiles d’une Église qui ne sert à rien. C’est même sa fonction, dans un monde où tout doit être utile et rentable. Notre service est de faire ce qu’on a à faire (comme le serviteur de la parabole) en sachant qu’il n’y a là pas de gloire particulière, sinon de ne pas servir à quoi que ce soit d’autre. Et c’est très bien comme ça ! Telle la réponse à la demande adressée à Jésus : « augmente en nous la foi ». Réponse : « dites : “nous sommes des serviteurs inutiles” ».


RP, Châtellerault, culte de rentrée, 5.10.25
Culte en entier :: :: Prédication (format imprimable)


dimanche 2 octobre 2016

Serviteurs quelconques justifies par la foi




Habacuc 1, 2-3 & 2, 1-4 ; Psaume 95 ; 2 Timothée 1, 6-14 ; Luc 17, 5-10

Habacuc 2, 1-4
1 J’étais à mon poste, Et je me tenais sur la tour ; Je veillais, pour voir ce que l’Éternel me dirait, Et ce que je répliquerais après ma plainte.
2 L’Éternel m’adressa la parole, et il dit : Écris la prophétie : Grave-la sur des tables, Afin qu’on la lise couramment.
3 Car c’est une prophétie dont le temps est déjà fixé, Elle marche vers son terme, et elle ne mentira pas ; Si elle tarde, attends-la, Car elle s’accomplira, elle s’accomplira certainement.
4 Voici, son âme s’est enflée, elle n’est pas droite en lui ; Mais le juste vivra par sa foi.

Luc 17, 5-10
5 Les apôtres dirent au Seigneur : Augmente-nous la foi.
6 Et le Seigneur dit : Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à ce sycomore: Déracine-toi, et plante-toi dans la mer ; et il vous obéirait.
7 Qui de vous, ayant un serviteur qui laboure ou paît les troupeaux, lui dira, quand il revient des champs : Approche vite, et mets-toi à table ?
8 Ne lui dira-t-il pas au contraire: Prépare-moi à souper, ceins-toi, et sers-moi, jusqu’à ce que j’aie mangé et bu ; après cela, toi, tu mangeras et boiras ?
9 Doit-il de la reconnaissance à ce serviteur parce qu’il a fait ce qui lui était ordonné ?
10 Vous de même, quand vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites : Nous sommes des serviteurs quelconques, nous avons fait ce que nous devions faire.

*

Habacuc 2, 4 & Luc 17, 10 ramassent on ne peut mieux les deux volets du Traité de la liberté chrétienne de Martin Luther : « le chrétien est le plus libre seigneur, il n’est soumis à personne. Le chrétien est le plus humble serviteur, il est soumis à chacun »…

Habacuc 2, 4 est un des textes fondateurs de ce cœur de la Réforme : la justification par la foi. À savoir le don par lequel la vie chrétienne est tout d’abord gratuité, celle de la liberté chrétienne, une vie de liberté pour des serviteurs inutiles — où l’on rejoint notre second texte, Luc 17, et notamment le v. 10. Habacuc 2, 4 « Le juste vivra par sa foi » — Luc 17, 10 « Nous sommes des serviteurs / ou esclaves inutiles/quelconques ».

Si la foi chrétienne est liberté, la vie chrétienne doit consister à vivre la liberté. Mais immédiatement un accroc : n'est-ce pas là jolie théorie, pour ne pas dire propagande ? Façon de se payer de mots — et, ô comble ! du mot de liberté !? Alors « augmente-nous la foi », demandent les disciples.

« Augmente-nous la foi ». C’est où il faut ne pas négliger ce fondement de la vie chrétienne : la parole que Dieu nous adresse, cette parole que nous atteste le Christ, le regard que nous en recevons, est ce par quoi il nous établit en dignité et nous libère. Et cette parole qui nous renvoie libres est chargée de conséquences : l'Esprit qui la porte, l’Esprit par lequel, serviteurs inutiles, nous vivons de la foi seule, cet Esprit de liberté nous fait à notre tour libérateurs, porteurs comme serviteurs inutiles, de ce même regard qui ne condamne pas.


Libres à l’égard de tous

Serviteurs inutiles vivant de leur seule foi. C’est là le cœur de la Réforme. C’est là être chrétien, au fond. Martin Luther développait son traité De la liberté du chrétien, central pour la Réforme, selon deux volets, donc. Le premier est : « le chrétien, la chrétienne est la personne la plus libre, qui n’est assujettie à aucun ». Le second : « le chrétien, la chrétienne est la personne la plus humble, assujettie à tous ».

Voyons d’abord le premier aspect : « l’être le plus libre ». Quel programme ! Or, justement, qui que nous soyons, chrétiens ou pas ; à regarder de près, nous semblons… survivre sur le mode de la servitude. Soucieux forcément, de nous préserver, préserver nos acquis, notre avenir dans le temps. Que ces acquis soient financiers, immobiliers, ou autres de ce genre… que sais-je encore ? (Et le texte de ce jour est le 3e d’une série invitant à ce pas servir Mammon / l’argent.)… Mais ça vaut pour des acquis religieux, ou notre bonne renommée — le fait qu’on nous remarque, voire jusqu’à nos titres, fussent-ils titres religieux.

En résumé, car tout cela se retrouve là, nous veillons à préserver ou à développer l'acquis qui nous assure, dont l’acquis de notre réputation, déjà assurée, « l’âme enflée » dit Habacuc — ou à faire : qu’est ce que je pèse aux yeux d’autrui, du monde, que peut-on penser de moi ? Qu’est-ce que Dieu lui-même peut penser de moi ? Suis-je un serviteur suffisamment efficace ?

Cette façon de connaître la servitude — avant d’en être libéré — peut s'illustrer par les exemples des personnages que côtoie Jésus… Des esclaves au sens propre, certes, il y en a en son temps, toujours soucieux de prouver leur utilité pour n’être pas châtiés. Mais il y en a d’autres aussi, en proie à d’autres esclavages… Exemples de vraies victimes du « qu'en dira-t-on » — ou de la mauvaise conscience, — parmi ceux de ses contemporains auxquels Jésus s'adresse. Étrangers à la liberté.

Que ce soit les collecteurs d’impôts que côtoie Jésus, dépendant de leurs maîtres romains, les prostituées dépendant de l’appréciation de leurs services ou de leurs charmes… Ou le jeune homme riche, esclave de son avoir, possédé de ses possessions… Ou d’autres personnages encore.

Tous à côté de la vérité clamée antan par le prophète Habacuc, alors que la justice, la vérité, semblent demeurer inaccessibles, enfouies sous l’injustice et le mensonge de l’âme enflée : « le juste vivra par la foi » clamait Habacuc. Telle est la promesse.

Cette vérité, celle de la maison du Père, source intérieure de toute liberté, est celle que Jésus, qui demeure toujours dans la maison du Père, nous révèle : « si le Fils vous rend libres, vous serez réellement libres » (Jean 8:36).

*

Aussi, Jésus attend de nous que nous l'écoutions, tout simplement, que nous entendions cette parole qui libère, que nous recevions le regard qu’elle porte et qui établit en dignité sans rien avoir à prouver. C'est là que se dévoile Dieu, et que nous nous découvrons nous-mêmes en recevant la liberté de la foi seule en cette promesse, accomplie entièrement dans la parole de notre dignité. C'est là que se découvre que nous n'avons rien à faire par quoi nous puissions plaire à Dieu. Il n'est qu'une façon de plaire à Dieu : c'est d'être ce que nous sommes dans son regard, que dévoile Jésus. Il n’y a pas lieu de lui manifester combien on lui serait utile. Il s’agit de l'écouter et de découvrir la parole et le regard par lesquels seuls on est mis en valeur, par lesquels on est libre. C'est là que se découvre qui l’on est et donc ce que Dieu attend de nous.


Serviteur de tous

La deuxième proposition du traité De la liberté chrétienne de Martin Luther concerne l'usage de cette liberté qui est de se savoir reconnu dans sa dignité par le regard que Dieu nous adresse dans le Christ ; liberté d'autant plus ferme qu'il n'y a donc jamais à la prouver ou à l’acheter. Impossible de toute façon de prouver un état qui vient d'un regard invisible, du regard du Ressuscité, d’une promesse qu’il s’agit de croire.

Seul le regard de Dieu, la promesse de sa parole, nous établi en une telle dignité : nous n'en pouvons exprimer aucune preuve, et n'avons donc rien à prouver. C’est la liberté du serviteur inutile. Nous n'avons qu'à vivre la liberté qui nous est ainsi octroyée. Et selon la deuxième proposition de Martin Luther, sur le mode qui veut que « le chrétien est assujetti à tous ». Nous voici en pleine contradiction, apparemment : la liberté qui se traduit en service ! Mais encore faut-il définir comment.

En fait, Jésus lui-même n’est-il pas l'homme le plus libre, l'homme libre par excellence. Or voici qu'il a pris la condition d'esclave (Ph 2:7), d'où il reçoit la Royauté éternelle (Ph 2:9-11).

Cette royauté, il l'obtient sur ses sujets pour les avoir élevés en dignité : il n'est pas le Roi des zombies, mais des êtres libres. Et cette liberté, il la leur a acquise précisément en se faisant leur serviteur. Il n'est pas d'autre façon de leur révéler leur dignité. Jésus révèle à chacun qu'il est digne d'être regardé autrement que comme un objet provisoire. Ce regard de Jésus n'est autre que le regard d'un serviteur. Plutôt que mépris, il est expression de respect pour une dignité éternelle.

Mais quelle liberté ne faut-il pas pour porter sur autrui un tel regard ! Quiconque n'est pas libre intérieurement ne saurait avoir le pouvoir de porter ce regard-là. Celui qui n’a pas appris à s’apaiser dans la présence de Dieu, celui qui donc demeure d’une façon ou d’une autre un agité, et qui ne se veut certes pas serviteur inutile — c’est-à-dire, autre traduction, serviteur quelconque, ou pas indispensable —, celui-là a le regard du mépris sur celui qui ne l’imite pas, jugé inférieur, et le regard du mendiant, le regard de l’envie, sur celui qu'il juge plus brillant.

Et au bout du compte, on découvre que la vraie liberté, et le pouvoir de porter le regard qui libère, seul Jésus les connaît pleinement. Et savoir cela est source d’une grande liberté. Rien à prouver, pas même à prouver qu’on est libéré, savoir simplement que l’on est des serviteurs inutiles — c’est-à-dire quelconques,… Et tout va bien !

C'est ce que Jésus nous apprend au travers de l'Evangile. Servir Dieu est ainsi autre chose que s’agiter, selon ce que l'on déciderait soi-même, en fonction d’idées fausses concernant qui il est et qui nous sommes.

Ce dont il s’agit, c’est de découvrir à l’écoute de Jésus ce que Dieu attend nous, et d’abord savoir qu’il nous renvoie libres, pour un service qui sera ce qu’il sera. En dehors de cela, quoi que nous fassions, quelque agitation qui nous remue, ne fait, au mieux,… que nous remuer, précisément.

L'obéissance ne consiste pas à faire pour faire — mais d’abord à écouter, à découvrir dans le calme ce que à quoi nous sommes appelés, sous peine de faire peut-être des choses utiles, apparemment, mais qu'un autre fera mieux, parce que c'est la tâche qui lui a été dévolue, parce qu'il connaît mieux le problème, etc. Sous peine aussi, plus grave, de faire éventuellement des dégâts.

Il nous est demandé de nous considérer comme des serviteurs inutiles ? C’est que le péché est aussi ce que nous commettons en nous agitant sans qu'on nous l'ait demandé. Et si cette agitation dont nous nous octroyons la responsabilité ne nous a pas été demandée, c'est peut-être aussi pour cela. Que de dégâts peut-on faire en faisant ce que Dieu ne nous demande pas — et toujours, c'est le comble, avec illusion de bonne conscience, puisqu'il est toujours bien vu de s'agiter dans le travail.

Nous ne sommes vraiment nous-mêmes que face à Dieu. Et dans son regard seul, ce regard que nous porte Jésus, nous savons ce que Dieu attend de nous.

Il est certaines choses, auxquelles nous sommes appelés, et qui ne sont peut-être pas celles pour lesquelles on croit bon, non seulement de s’agiter, mais aussi, pour ajouter à une supposée bonne conscience, de critiquer ceux qui ne font pas de même. Ces véritables choses qui nous sont demandées, nous sont dévoilées à travers notre écoute de ce qu'enseigne l'Evangile. A nous de nous mettre à son écoute et de le découvrir.

C'est en sa liberté intérieure, établie sur le regard dont il sait par le Christ que Dieu le porte sur lui, que le chrétien/ne, serviteur inutile, fonde son pouvoir de servir autrui, en considérant en son prochain sa dignité d'être semblable au Christ qui le libère : « si le Fils vous rend libres, vous serez réellement libres » (Jean 8, 36).

RP, Poitiers, 2.10.16


dimanche 3 octobre 2010

Serviteurs inutiles, Justifies par la foi




Ha 1:2-3 & 2:1-4 ; Ps 95 ; 2 Ti 1:6-14 ; Luc 17:5-10

Ha 2:1-4
1 J’étais à mon poste, Et je me tenais sur la tour ; Je veillais, pour voir ce que l’Eternel me dirait, Et ce que je répliquerais après ma plainte.
2 L’Eternel m’adressa la parole, et il dit : Ecris la prophétie : Grave-la sur des tables, Afin qu’on la lise couramment.
3 Car c’est une prophétie dont le temps est déjà fixé, Elle marche vers son terme, et elle ne mentira pas ; Si elle tarde, attends-la, Car elle s’accomplira, elle s’accomplira certainement.
4 Voici, son âme s’est enflée, elle n’est pas droite en lui ; Mais le juste vivra par sa foi.

Luc 17:5-10
5 Les apôtres dirent au Seigneur : Augmente-nous la foi.
6 Et le Seigneur dit : Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à ce sycomore: Déracine-toi, et plante-toi dans la mer ; et il vous obéirait.
7 Qui de vous, ayant un serviteur qui laboure ou paît les troupeaux, lui dira, quand il revient des champs : Approche vite, et mets-toi à table ?
8 Ne lui dira-t-il pas au contraire: Prépare-moi à souper, ceins-toi, et sers-moi, jusqu’à ce que j’aie mangé et bu ; après cela, toi, tu mangeras et boiras ?
9 Doit-il de la reconnaissance à ce serviteur parce qu’il a fait ce qui lui était ordonné ?
10 Vous de même, quand vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire.

*

Habacuc 2, 4 & Luc 17, 10 ramassent on ne peut mieux les deux volets du Traité de la liberté chrétienne de Martin Luther ! Voilà tout un programme, qui nous est donné dans les textes de ce jour, utile à l’heure où nous nous apprêtons à l’union avec les luthériens…

Habacuc 2:4 est un des textes fondateurs de ce cœur de la Réforme : la justification par la foi. Parole de liberté qui fondait la fermeté qui a pu conduire les pasteurs emprisonnés ici, sur cette île Sainte-Marguerite pour leur foi.

La justification par le foi, à savoir le don par lequel la vie chrétienne est tout d’abord gratuité, celle de la liberté chrétienne, une vie de liberté pour des serviteurs inutiles — où l’on rejoint notre second texte, Luc 17, et notamment le v. 10. Habacuc 2, 4 « Le juste vivra par sa foi » — Luc 17, 10 « Nous sommes des serviteurs / ou esclaves inutiles ».

Si la foi chrétienne est liberté, la vie chrétienne doit consister à vivre la liberté. Mais immédiatement un accroc : n'est-ce pas là jolie théorie, pour ne pas dire propagande ? Façon de se payer de mots — et, ô comble ! du mot de liberté !? Alors « augmente-nous la foi », demandent les disciples.

« Augmente-nous la foi ». C’est où il faut ne pas négliger ce fondement de la vie chrétienne : la parole que Dieu nous adresse, cette parole que nous atteste le Christ, le regard que nous en recevons, est ce par quoi il nous établit en dignité et nous libère. Et cette parole qui nous renvoie libres est chargée de conséquences : l'Esprit qui la porte, l’Esprit par lequel, serviteurs inutiles, nous vivons de la foi seule, cet Esprit de liberté nous fait à notre tour libérateurs, porteurs comme serviteurs inutiles, de ce même regard qui ne condamne pas.


Libres à l’égard de tous

Serviteurs inutiles vivant de leur seule foi. C’est là le cœur de la Réforme. C’est là être protestant, au fond. Martin Luther développait son traité De la liberté chrétienne, central pour la Réforme, selon deux volets, donc. Le premier est : « le chrétien, la chrétienne est la personne la plus libre, qui n’est assujettie à aucun ». Le second : « le chrétien, la chrétienne est la personne la plus humble, assujettie à tous ».

Voyons d’abord le premier aspect : « l’être le plus libre ». Quel programme ! Or, justement, qui que nous soyons, chrétiens ou pas ; à regarder de près, nous semblons... survivre sur le mode de la servitude. Soucieux forcément, de nous préserver, préserver nos acquis, notre avenir dans le temps. Que ces acquis soient financiers, immobiliers, ou autres de ce genre... que sais-je encore ? (Et le texte de ce jour est le 3e d’une série invitant à ce pas servir Mammon / l’argent.)… Mais ça vaut pour des acquis religieux, ou notre bonne renommée — le fait qu’on nous remarque, voire jusqu’à nos titres, fussent-ils titres religieux.

En résumé, car tout cela se retrouve là, nous veillons à préserver ou à développer l'acquis qui nous assure, dont l’acquis de notre réputation, déjà assurée, « l’âme enflée » dit Habacuc — ou à faire : qu’est ce que je pèse aux yeux d’autrui, du monde, que peut-on penser de moi ? Qu’est-ce que Dieu lui-même peut penser de moi ? Suis-je un serviteur suffisamment efficace ?

Cette façon de connaître la servitude — avant d’en être libéré — peut s'illustrer par les exemples des personnages que côtoie Jésus… Des esclaves au sens propre, certes, il y en a en son temps, toujours soucieux de prouver leur utilité pour n’être pas châtiés. Mais il y en a d’autres aussi, en proie à d’autres esclavages… Exemples de vraies victimes du « qu'en dira-t-on » — ou de la mauvaise conscience, — parmi ceux de ses contemporains auxquels Jésus s'adresse. Étrangers à la liberté.

Que ce soit les collecteurs d’impôts que côtoie Jésus, dépendant de leurs maîtres romains, les prostituées dépendant de l’appréciation de leurs services ou de leurs charmes... Ou le jeune homme riche, esclave de son avoir, possédé de ses possessions... Ou d’autres personnages encore.

Tous à côté de la vérité clamée antan par le prophète Habacuc, alors que la justice, la vérité, semblent demeurer inaccessibles, enfouies sous l’injustice et le mensonge de l’âme enflée : « le juste vivra par la foi » clamait Habacuc. Telle est la promesse.

Cette vérité, celle de la maison du Père, source intérieure de toute liberté, est celle que Jésus, qui demeure toujours dans la maison du Père, nous révèle : « si le Fils vous rend libres, vous serez réellement libres » (Jean 8:36).

*

Aussi, Jésus attend de nous que nous nous l'écoutions, tout simplement, que nous entendions cette parole qui libère, que nous recevions le regard qu’elle porte et qui établit en dignité sans rien avoir à prouver. C'est là que se dévoile Dieu, et que nous nous découvrons nous-mêmes en recevant la liberté de la foi seule en cette promesse, accomplie entièrement dans la parole de notre dignité. C'est là que se découvre que nous n'avons rien à faire par quoi nous puissions plaire à Dieu. Il n'est qu'une façon de plaire à Dieu : c'est d'être ce que nous sommes dans son regard, que dévoile Jésus. Il n’y a pas lieu de lui manifester combien on lui serait utile. Il s’agit de l'écouter et de découvrir la parole et le regard par lesquels seuls on est mis en valeur, par lesquels on est libre. C'est là que se découvre qui l’on est et donc ce que Dieu attend de nous.


Serviteur de tous

La deuxième proposition du traité De la liberté chrétienne de Martin Luther concerne l'usage de cette liberté qui est de se savoir reconnu dans sa dignité par le regard que Dieu nous adresse dans le Christ ; liberté d'autant plus ferme qu'il n'y a donc jamais à la prouver ou à l’acheter. Impossible de toute façon de prouver un état qui vient d'un regard invisible, du regard du Ressuscité, d’une promesse qu’il s’agit de croire.

Seul le regard de Dieu, la promesse de sa parole, nous établi en une telle dignité : nous n'en pouvons exprimer aucune preuve, et n'avons donc rien à prouver. C’est la liberté du serviteur inutile. Nous n'avons qu'à vivre la liberté qui nous est ainsi octroyée. Et selon la deuxième proposition de Martin Luther, sur le mode qui veut que « le chrétien est assujetti à tous ». Nous voici en pleine contradiction, apparemment : la liberté qui se traduit en service ! Mais encore faut-il définir comment.

En fait, Jésus lui-même n’est-il pas l'homme le plus libre, l'homme libre par excellence. Or voici qu'il a pris la condition d'esclave (Ph 2:7), d'où il reçoit la Royauté éternelle (Ph 2:9-11).

Cette royauté, il l'obtient sur ses sujets pour les avoir élevés en dignité : il n'est pas le Roi des zombies, mais des êtres libres. Et cette liberté, il la leur a acquise précisément en se faisant leur serviteur. Il n'est pas d'autre façon de leur révéler leur dignité. Jésus révèle à chacun qu'il est digne d'être regardé autrement que comme un objet provisoire. Ce regard de Jésus n'est autre que le regard d'un serviteur. Plutôt que mépris, il est expression de respect pour une dignité éternelle.

Mais quelle liberté ne faut-il pas pour porter sur autrui un tel regard ! Quiconque n'est pas libre intérieurement ne saurait avoir le pouvoir de porter ce regard-là. Celui qui n’a pas appris à s’apaiser dans la présence de Dieu, celui qui donc demeure d’une façon ou d’une autre un agité, et qui ne se veut certes pas serviteur inutile — c’est-à-dire, autre traduction, serviteur quelconque, ou pas indispensable —, celui-là a le regard du mépris sur celui qui ne l’imite pas, jugé inférieur, et le regard du mendiant, le regard de l’envie, sur celui qu'il juge plus brillant.

Et au bout du compte, on découvre que la vraie liberté, et le pouvoir de porter le regard qui libère, seul Jésus les connaît pleinement. Et savoir cela est source d’une grande liberté. Rien à prouver, pas même à prouver qu’on est libéré, savoir simplement que l’on est des serviteurs inutiles — c’est-à-dire quelconques,… Et tout va bien !

C'est ce que Jésus nous apprend au travers de l'Evangile. Servir Dieu est ainsi autre chose que s’agiter, selon ce que l'on déciderait soi-même, en fonction d’idées fausses concernant qui il est et qui nous sommes.

Ce dont il s’agit, c’est de découvrir à l’écoute de Jésus ce que Dieu attend nous, et d’abord savoir qu’il nous renvoie libres, pour un service qui sera ce qu’il sera. En dehors de cela, quoi que nous fassions, quelque agitation qui nous remue, ne fait, au mieux,… que nous remuer, précisément.

L'obéissance ne consiste pas à faire pour faire — mais d’abord à écouter, à découvrir dans le calme ce que à quoi nous sommes appelés, sous peine de faire peut-être des choses utiles, apparemment, mais qu'un autre fera mieux, parce que c'est la tâche qui lui a été dévolue, parce qu'il connaît mieux le problème, etc. Sous peine aussi, plus grave, de faire éventuellement des dégâts.

Il nous est demandé de nous considérer comme des serviteurs inutiles ? C’est que le péché est aussi ce que nous commettons en nous agitant sans qu'on nous l'ait demandé. Et si cette agitation dont nous nous octroyons la responsabilité ne nous a pas été demandée, c'est peut-être aussi pour cela. Que de dégâts peut-on faire en faisant ce que Dieu ne nous demande pas — et toujours, c'est le comble, avec illusion de bonne conscience, puisqu'il est toujours bien vu de s'agiter dans le travail.

Nous ne sommes vraiment nous-mêmes que face à Dieu. Et dans son regard seul, ce regard que nous porte Jésus, nous savons ce que Dieu attend de nous.

Il est certaines choses, auxquelles nous sommes appelés, et qui ne sont peut-être pas celles pour lesquelles on croit bon, non seulement de s’agiter, mais aussi, pour ajouter à une supposée bonne conscience, de critiquer ceux qui ne font pas de même. Ces véritables choses qui nous sont demandées, nous sont dévoilées à travers notre écoute de ce qu'enseigne l'Evangile. A nous de nous mettre à son écoute et de le découvrir.

C'est en sa liberté intérieure, établie sur le regard dont il sait par le Christ que Dieu le porte sur lui, que le chrétien/ne, serviteur inutile, fonde son pouvoir de servir autrui, en considérant en son prochain sa dignité d'être semblable au Christ qui le libère : « si le Fils vous rend libres, vous serez réellement libres » (Jean 8, 36).

RP
Île Ste Margueritte, rentrée du ‘triangle’, 3.10.10