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dimanche 5 avril 2026

“Il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité”




Actes 10, 34-43 ; Psaume 118, 1-20 ; Colossiens 3, 1-4 ; Matthieu 28, 1-10

Colossiens 3, 1-4
1 Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ;
2 fondez vos pensées en haut, non sur la terre.
3 Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu.
4 Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire.
Matthieu 28, 1-10
1 Après le shabbat, au commencement du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie vinrent voir le sépulcre.
2 Et voilà qu’il se fit un grand tremblement de terre : l’ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus.
3 Il avait l’aspect de l’éclair et son vêtement était blanc comme neige.
4 Dans la crainte qu’ils en eurent, les gardes furent bouleversés et devinrent comme morts.
5 Mais l’ange prit la parole et dit aux femmes : “Soyez sans crainte, vous. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié.
6 Il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit ; venez voir l’endroit où il gisait.
7 Puis, vite, allez dire à ses disciples : Il est ressuscité des morts, et voici qu’il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez. Voilà, je vous l’ai dit.”
8 Quittant vite le tombeau, avec crainte et grande joie, elles coururent porter la nouvelle à ses disciples.
9 Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : “Je vous salue.” Elles s’approchèrent de lui et lui saisirent les pieds en se prosternant devant lui.
10 Alors Jésus leur dit : “Soyez sans crainte. Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront.”

*

« Il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité », dit l’Ecclésiaste (Ecc 3, 11). Simple constat du sage, qui ne postule pour autant aucune survie. Là n’est pas son sujet. Il fait juste un constat : dans notre corps temporel, dans notre temps fini, nous concevons pourtant un cœur du réel qui déborde infiniment ce cantonnement temporel. Il est en nous une perception de ce qui nous déborde infiniment.

C’est là une perception commune à l’humanité, croyants ou pas, que partagent les Grecs avec lesquels Paul dialogue sur l’Aréopage d’Athènes (Actes 17). Ce jour-là, nous dit le texte, Paul rencontre des stoïciens et des épicuriens, tenants de deux courants philosophiques importants au Ier siècle. Aucun problème, pour les uns comme pour l’autre, Paul, à s’accorder sur cette intuition commune de l’éternité, induisant l’immortalité envisageable de l’âme. On est jusque là en deçà de la foi.

Toujours en deçà de la foi la réflexion des pharisiens, dont le pharisien Paul, réflexion que les juifs pharisiens, dont Paul, partagent aussi avec les Mages zoroastriens perses : cette âme immortelle n’est pas sans rapport avec notre réalité corporelle et temporelle, puisque c’est dans notre réalité temporelle que nous la concevons.

Ainsi l’expliquera Paul à ces voisins d’Athènes que sont les Corinthiens : « S’il y a un corps naturel, il y a aussi un corps spirituel » (1 Co 15, 44). Cela n’est pas l’approche des Grecs, c’est là leur point de rupture d’avec les juifs pharisiens et les Perses. Pourtant jusque là, on n’est pas dans la foi, mais dans la réflexion. Rupture philosophique qui devient abîme lorsqu’intervient la question de la foi. Christ est ressuscité. La pensée de l’éternité a rejoint notre monde, la résurrection est devenu fait. « S’il n’y a point de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité », affirme Paul (1 Co 15, 13), qui ajoute : « si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine » (1 Co 15, 17).

La théorie (l’éternité concerne aussi les corps) est devenue fait pour notre foi. C’est ce qui advient au dimanche de Pâques. C’est ce qui entre dans notre vie — comme la liberté entre dans la vie du peuple de l’Exode. L’Exode comme sortie du tombeau de l’esclavage : Pâques reprend Pessah, son repas de liberté est répercuté dans la Cène, dont la symbolique rattache indissolublement la foi chrétienne au judaïsme.

*

Qu’est-ce qui constitue notre être temporel, et que sommes-nous en réalité ? En réponse à cette question, nous confondons aisément notre être avec notre enveloppe temporelle — fragile, susceptible d’être atteinte par la maladie, et tant d’autres maux mortels, nous tenant dans l’esclavage de la mort.

Une enveloppe temporelle dont nous nous dépouillons déjà, au jour le jour de son vieillissement ; une enveloppe, qui s’use de toute façon, qui se dégrade de jour en jour ; jusqu’au moment où il faudra la quitter comme un vêtement qui a fait son temps (selon une image de Paul).

Que dit l’Ange aux femmes dans la clarté nouvelle du dimanche de Pâques ? « Soyez sans crainte. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié. Il n’est pas ici, il est ressuscité » (Mt 28, 5-6). Et pour qu’on ne s’y trompe pas : le corps n’est pas là. Ce corps, cette enveloppe, qu’il a dépouillée à la croix. « Recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ », confirmera l’Apôtre.

Il a dépouillé le corps temporel douloureux, et il a été relevé d’entre les morts. Et pour que cela soit bien clair, le tombeau est vide : l’Ange en roule la pierre pour que nous n’y restions pas. Il vous précède en Galilée.

*

« Il n’est pas ici », a dit l’Ange aux femmes, ne restez pas autour d’un tombeau. Allez chez vous, avant d’aller, plus tard, au bout du monde, dans la Cité terrestre, où il vous précède. Parce que ce qui vaut pour lui, et c’est là que son relèvement d’entre les morts est aussi un dévoilement, une révélation ; ce qui vaut pour lui, vaut, en lui, aussi pour nous.

« Votre vie est cachée avec le Christ en Dieu ». « Vous êtes ressuscités avec le Christ. » Notre vrai être n’est pas dans nos lambeaux de corps, mais en haut, avec lui, à la droite de Dieu.

Il est un autre niveau de réalité, celui qui apparaît dans la résurrection. Or nous en sommes aussi, à notre tour, de façon cachée. C’est cet autre niveau qu’il nous faut rechercher, pour y fonder notre vie et notre comportement dans le provisoire.

« Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire », promet l’Apôtre.

*

Dès lors : « recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ; fondez vos pensées en haut, non sur la terre. Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. »

Lorsqu’au matin de Pâques, les femmes ont reçu ce signe : le corps n’était pas là ; le signe est accompagné de cette parole, il prend sens de cette parole, comme le pain et le vin prennent sens des paroles qui les accompagnent — il vous précède en Galilée, sur vos routes humaines que vous rejoindrez bientôt.

Alors désormais, « recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, siégeant à la droite de Dieu ; fondez vos pensées en haut ». C’est-à-dire, non pas : vivez en haut, comme dans les nuages de lendemains qui chantent et déchantent, mais poursuivez votre route terrestre forts de ce que vous pouvez désormais fonder vos pensées en haut, dans la foi à la résurrection de Jésus.

Vous êtes morts avec Jésus et ressuscités avec lui. Ni cadavre au tombeau ni nostalgie dans l’imaginaire d’un passé qui ne reviendra pas.

« Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire. » C’est à ce niveau de réalité-là qu’est notre vrai être. Vivre du mont de la transfiguration, où déjà avant Pâques, s’était manifesté le Christ de la résurrection, pour marcher sur les routes du provisoire.

Que Dieu nous donne aujourd’hui de percevoir la présence du Ressuscité, et d’en concevoir le bonheur qu’ont connu les Apôtres au mont de la transfiguration. Et puisqu’on ne plante pas de tente au mont de la transfiguration, qu’il nous donne d’aller vers nos Galilée où nous précède le Ressuscité.


R.P., Pâques, La Mothe-St-Héray, 5.04.2026
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dimanche 15 février 2026

Au cœur de l’intime, la pleine observance




Deutéronome 30, 15-20 ; Psaume 119, 1-32 ; 1 Co 2, 6-10 ; Matthieu 5, 17-37

Matthieu 5, 17-37
17 Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir.
18 En effet, je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre n’auront pas disparu, pas une seule lettre ni un seul trait de lettre ne disparaîtra de la loi avant que tout ne soit arrivé.
19 Donc qui violera l’un de ces plus petits commandements et qui enseignera aux hommes à faire de même sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais qui les mettra en pratique et les enseignera aux autres, sera appelé grand dans le royaume des cieux.
20 En effet, je vous le dis, si votre justice ne dépasse pas celle des [meilleurs, à savoir] scribes et pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux.
21 Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : “Tu ne commettras pas de meurtre ; qui commet un meurtre mérite de passer en jugement.”
22 Et moi je vous dis : qui se met en colère contre son frère mérite de passer en jugement ; qui le traite de telle ou telle façon insultante mérite de passer par le tribunal, et d’être puni par l’abîme de feu.
23 Si donc tu apportes ton offrande à l’autel du Temple et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi,
24 laisse ton offrande devant l’autel et va d’abord te réconcilier avec ton frère, puis viens présenter ton offrande.
25 Mets-toi rapidement d’accord avec ton adversaire, pendant que tu es en chemin avec lui, de peur qu’il ne te livre au juge, que le juge ne te livre à l’officier de justice et que tu ne sois mis en prison.
26 Je te le dis en vérité, tu n’en sortiras pas avant d’avoir remboursé jusqu’au dernier centime.
27 Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère.
28 Et moi je vous dis : Tout homme qui regarde une femme pour la convoiter a déjà commis un adultère avec elle dans son cœur.
29 Si ton œil droit te pousse à mal agir, arrache-le et jette-le loin de toi, car il vaut mieux pour toi subir la perte d’un seul de tes membres que de voir ton corps entier jeté dans l’abîme.
30 Et si ta main droite te pousse à mal agir, coupe-la et jette-la loin de toi, car il vaut mieux pour toi subir la perte d’un seul de tes membres que de voir ton corps entier jeté dans l’abîme.
31 « Il a été dit : Que celui qui renvoie sa femme lui donne une lettre de divorce.
32 Et moi, je vous dis : Celui qui renvoie sa femme — sauf si elle est déjà adultère — la pousse à l’adultère ; et donc si quelqu’un l’épouse, il se trouve lui aussi adultère.
33 « Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne violeras pas ton serment, mais tu accompliras ce que tu as promis au Seigneur.
34 Et moi je vous dis de ne pas jurer du tout, ni par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu,
35 ni par la terre, parce que c’est son marchepied, ni par Jérusalem, parce que c’est la ville du grand roi.
36 Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux pas rendre blanc ou noir un seul cheveu.
37 Que votre parole soit “oui” pour oui, “non” pour non ; ce qu’on y ajoute vient du mal.

*

« N’allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abroger, mais accomplir » — ce qui ne veut pas dire « mettre un terme à », mais, littéralement « observer pleinement » : mettre en pratique vraiment, pleinement, du fond du cœur.

Ce propos de Jésus doit être reçu comme une clef d’interprétation de son comportement, de son rapport aux commandements — « qui violera l’un de ces plus petits commandements et qui enseignera aux gens à faire de même sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ».

Observer vraiment et pleinement, au cœur de l’intime. L’exigence de Jésus est radicale. Les scribes et les pharisiens étaient d’une rigueur morale exemplaire. Et Jésus souligne pour ses disciples que c’est encore insuffisant. C’est à une visée de perfection qu’il ouvre (cf. v. 48), ce qui nous réduit tous à une profonde humilité : nous ne sommes évidemment pas plus à la hauteur que ces exemples de fidélité que sont les scribes et les pharisiens. Nous n’avons de recours, comme eux, que la grâce, ce qui ne rend pas l’exigence de Jésus facultative !

Car si Jésus s’annonce comme celui par qui vient le Règne de Dieu dans l’observance de la Loi jusqu’en son cœur, il ne saurait en abolir le principe, sans lequel il n’y a pas de Règne de Dieu. « Que ton Règne vienne », i.e. « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Ta volonté, à savoir l’observance de tes préceptes — moraux concernant les bénéficiaires de l’Alliance élargie. Sans cette observance, pas de Règne de Dieu, ou « des cieux », selon la façon que l’on a alors, et que Jésus ne remet pas en question, d’employer des figures de style pour ne pas prononcer le Nom qui est au-dessus de tout nom — pour ne pas, selon les termes de la Torah, prononcer ce Nom en vain.

Laissez donc au-dessus de toute représentation le Nom qui est au dessus de tout nom, ne l’utilisant pas vainement, rappelle Jésus, même pas pour jurer — jurer ni par son Nom, ni même par le ciel, ce mot qu’on emploie pour désigner celui qui est au-dessus de tout nom — citant Ésaïe 66, 1, « Ainsi parle l’Éternel : Le ciel est mon trône, et la terre mon marchepied. » Il n’est donc même pas question de jurer non plus par la terre, son marchepied, ni encore par Jérusalem, ville de son Envoyé royal. Plutôt que jurer, c’est-à-dire d’instrumentaliser le nom de Dieu, soyez seulement vrais et sincères, « oui » ou « non ».

En tout cela, c’est bien de la question de notre libération dans l’instauration du Royaume qu’il s’agit, et de la réception de la Loi comme Évangile. Y a-t-il libération plus entière que dans une prise au sérieux radicale de la Loi ? Jésus a parlé de la convoitise concernant l’adultère — pouvant aller, dit-il, jusqu’à briser ce que Dieu a uni. Et qu'on n’aille pas dire : “je n’ai jamais fait cela, j’ai toujours été monogame”. Ici, Jésus conduit à nouveau au cœur, le désir, la convoitise. Or qu’est-ce que la convoitise sinon un esclavage perpétuel ? Et qu’en est-il du désir de meurtre, ou de vengeance, ou du besoin permanent de se justifier et de contourner la vérité d’une parole droite ? Ni abolition ni antithèse dans le « moi je vous dis ». Jésus nous ramène au cœur véritable de la libération. Écouter, et entendre la Parole de Dieu, donnée dans la Torah.

La Torah a pour visée son observance, sincère, c’est-à-dire depuis le fond du cœur, et non pas pour juger autrui. Elle ne saurait s’imposer de l’extérieur. Et surtout pas par un pouvoir politique. La fin de ce pouvoir a été scellée par les deux destructions du Temple : en 586 av. J.-C. prend fin la dynastie royale légitime. En 70 ap. J.-C. prendra fin la dynastie sacerdotale et son pouvoir, devenu de facto politique.

« Si le spirituel est investi par le politique, il est perdu », dit le meilleur connaisseur de l’islam au XXe s. qu’est Henry Corbin (Entretiens avec Philippe Nemo). Il dit cela en 1978 à propos de la Révolution islamique qui se prépare en Iran. Et il en pleure. 40 ans après, sa mise en garde est, hélas, vérifiée. Dans le massacre des Innocents de ces derniers jours en Iran, celui de ces enfants assassinés, torturés par les fanatiques qui dirigent leur pays en ayant prétendu instaurer politiquement la loi (en l’occurrence islamique). Ils se sont révélés comme des hypocrites se prétendant spirituels, assassinant en masse les enfants d’Iran, filles et garçons persécutés par des bourreaux qui se font passer pour témoins de la loi religieuse, loi qu’ils ruinent, en assassinant avec leurs enfants, la liberté.

« Je suis le Seigneur, ton Dieu, qui t’ai libéré de l’esclavage », première des dix paroles. Le propos de Jésus aujourd’hui est que l’Évangile est toujours un ordre qui libère, un ordre qui ne libère que si on le met en pratique. Sa parole, celle de la Torah, ne libère que si on la prend au sérieux, si on y obéit, si on la prend radicalement au sérieux. Elle est un ordre qui met en marche… Si on ne se laisse pas envahir par la colère et la rumination du meurtre, si on se s’abandonne pas à la convoitise de ce qui ne nous est pas donné, à la haine, ou à de toujours fausses imageries sur Dieu (comme aujourd’hui l’idole unique des mollahs).

Cette loi ne sera pas abolie, c’est toujours la même, même si certains aspects comme mœurs de la cité ou rites et cérémonies, que Jésus, fils d'Israël, observait, peuvent varier d’un peuple à un autre ; ou d’un temps à un autre : ainsi après la destruction du Temple, les aspects du rite qui y sont liés deviennent inapplicables. Ils seront réorganisés de façons diverses. C’est l’origine de la séparation de deux rites, le rite talmudique et le rite chrétien. Mais la Loi, elle, en son cœur, n’est nullement abolie. Elle est la fin de l’esclavage, la norme de la liberté : la Loi est ainsi l’Évangile de notre libération.

Mais allons plus loin : là où il s’avère qu’accomplir la Loi ne l’abolit pas ! Contrairement à la tentation commune qui revient à considérer que Jésus ayant accompli, i.e. observé pleinement la Loi, jusqu’en son cœur, il n’y aurait plus depuis à l’observer ! — introduisant de la sorte subrepticement l’idée d’abolition de fait sous le terme d’accomplissement.

Certes, on l’a dit, certains aspects, comme les rites et cérémonies, varient selon les lieux, les époques et les circonstances. Ainsi, on ne pratique pas aujourd’hui de sacrifices d’animaux dans le Temple de Jérusalem — de toute façon détruit. A fortiori, laisse là ton offrande pour vivre ce qu’elle signifie en termes de réconciliation avec autrui (l’enseignement juif sur Yom Kippour ne dit pas autre chose : concernant le pardon de l’offense au prochain, on ne peut pas le court-circuiter en espérant le pardon de Dieu ! Non, il faut d’abord passer par l’obtention du pardon du prochain). Cela quel que soit le cérémonial qui varie dans l’histoire : le cœur vaut pour tout précepte en son aspect cérémoniel — lié à des temps, des lieux, des traditions.

Tout comme dans le christianisme ou les traditions qui en sont issues, les façons chrétiennes de comprendre et de célébrer la sainte Cène ou comprendre et d’administrer le baptême sont variables.

Variable aussi l’organisation de la vie de la cité, selon les temps et les lieux. Par exemple, les régimes politiques et les formes de gouvernements varient selon les époques et les pays. Autre exemple, les sanctions de justice : quelle sanction pour telle faute, mettons aujourd’hui les abus sexuels ? Sanctionnés dans l’Antiquité d’une façon qui n’est pas la nôtre, il n’est pas question pour autant d’en abandonner interdiction et sanction.

Autant d’aspects, cérémonies, organisation de la justice et de la cité toujours à l’ordre du jour, mais variables dans leur application selon les lieux et les temps.

Mais l’aspect moral, comme norme idéale, comme visée de perfection que Jésus rappelle avec force dans ce texte, n’est pas sujet aux variations culturelles. L’aspect moral peut être considéré comme se déployant en vertus. Accomplir la Loi, comme Jésus le fait, n’est donc pas l’abolir par la petite porte. Accomplir, c’est tout simplement observer, observer pleinement, jusqu’au cœur ; à la lettre, jusqu’en la plus petite lettre : la Loi demeure tant que dure le monde, étant en son cœur la bonne nouvelle, l’Évangile de notre libération — selon la première parole du Décalogue : « Je suis le Seigneur, ton Dieu, qui t’ai libéré de l’esclavage », de tout esclavage, jusqu’à l’esclavage du péché et de la mort ! Choisi donc la vie, nous enjoint le texte du Deutéronome proposé aussi aujourd’hui.

Deutéronome 30, 15-20
15 Vois, j’ai placé aujourd'hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur.
16 Ce que je t’ordonne aujourd’hui, c'est d’aimer le Seigneur, ton Dieu, de suivre ses voies et d’observer ses commandements, ses prescriptions et ses règles, afin que tu vives et que tu fructifies, et que le Seigneur, ton Dieu, te bénisse […].
17 Mais si ton cœur se détourne, si tu n’écoutes pas et si tu te laisses entraîner à te prosterner devant des idoles et à les servir,
18 je vous le dis aujourd’hui, vous disparaîtrez […].
19 J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et les tiens,
20 en aimant le Seigneur, ton Dieu, en l’écoutant et en t’attachant à lui : c’est lui qui est ta vie, la longueur de tes jours […].

RP, Châtellerault, 15/02/26
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dimanche 25 janvier 2026

"… lorsqu’on vous outrage"




Soph 2.3 & 3.12-13 ; Ps 146 ; 1 Co 1.26-31 : Matthieu 5.1-12a

1 Corinthiens 1.26-28
26 Considérez, frères & sœurs, que parmi vous qui avez été appelés il n’y a ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles.
27 Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ;
28 et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu’on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont […].

*

“Heureux serez-vous lorsqu’on vous outragera”, nous dit Jésus (Mt 5, 11). En écho, Paul écrit : “Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu’on méprise” (1 Co 1, 27-28). D’où tient-il cet enseignement qui a tout de l’imitation du Christ ? — sinon de la prophétie d’Ésaïe et de son fameux ch. 53 ? Je lis, És 53, 1‑5 :
1 Qui a cru à ce qui nous était annoncé ? Qui a reconnu le bras de l’Éternel ?
2 Il s’est élevé devant lui comme une faible plante, Comme un rejeton qui sort d’une terre desséchée ; Il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, Et son aspect n’avait rien pour nous plaire.
3 Méprisé et abandonné des hommes, Homme de douleur et habitué à la souffrance, Semblable à celui dont on détourne le visage, Nous l’avons dédaigné, nous n’avons fait de lui aucun cas.
4 Cependant, ce sont nos souffrances qu’il a portées, C’est de nos douleurs qu’il s’est chargé ; Et nous l’avons considéré comme puni, Frappé de Dieu, et humilié.
5 Mais il était blessé pour nos péchés, Brisé pour nos iniquités […].
Entendons-nous bien : le texte ne parle pas de Jésus (il n’était pas né !), mais Jésus l’a médité, et y a fondé son attitude… Ce texte est au cœur d’une section d’Ésaïe, ch. 40-55, ouvrant sur ce qu’on a appelé les chants du Serviteur, dont ce ch. 53.

Avant ce chant, Ésaïe proclame (44,28 - 45,1) :
Je dis de koresh : “C’est mon berger” ; tout ce qui me plaît, il le fera réussir, en disant pour Jérusalem : “Qu’elle soit bâtie”, et pour le temple : “Sois fondé !”
Ainsi parle le Seigneur à son messie : À koresh que je tiens par sa main droite, pour abaisser devant lui les nations, pour déboucler la ceinture des rois, pour déboucler devant lui les battants, pour que les portails ne restent pas fermés.
Qui est koresh ? On a pris l’habitude d’y voir l’empereur Cyrus et donc de traduire koresh par Cyrus (sauf Chouraqui dont j’ai repris le choix : laisser le mot koresh).

Le mot koresh, qui signifie quelque chose comme “semblable à un chef” (i.e. même s’il n’en a pas l’allure), mentionné en deux seuls versets (És 44, 28 et 45, 1 ; Segond et Colombe ajoutent une mention de “Cyrus”, absente de l’hébreu, en 45, 13 !), ce mot, koresh, se trouve dans une section (És 40-55) qui conduit à la présentation du Messie comme serviteur souffrant (au ch. 53) : il se dévoile dans le serviteur souffrant, Messie de Juda, de la lignée de David, dans lequel sont réconciliés Juda et Israël.

Que vient faire l’empereur de la Perse là-dedans ?, empereur nommé Kurash, nom qui en persan signifie “soleil”, le “roi soleil”… Il se trouve que ce roi-là a eu une politique religieuse très tolérante, rétablissant les lieux de culte des peuples défaits, comme en atteste aussi, via l’archéologie, un fameux “cylindre de Cyrus”, mentionnant sa réhabilitation du temple de la divinité babylonienne Marduk — témoignage d’une politique religieuse qui a aussi profité aux Judéens pour la reconstruction du Temple (cf. 2 Ch 36, 22-23). Mais aucune trace d’une élévation de ce roi, maître empereur d’un empire allant de l’Inde à l’Éthiopie, au statut de Messie d’Israël !

C’est plus tard, dans la méditation de l’œuvre de Dieu envers Israël à travers ce roi tolérant, à la tête d’une dynastie monothéiste, que le peuple biblique va lire dans la Bible grecque des LXX Cyrus pour koresh (même mot en grec pour Kurash et koresh : Cyrus), tandis qu’au départ le mot koresh vise un messie humble, que Paul appelle les croyants de Corinthe à imiter. Cela n’enlève rien à la grandeur de Cyrus, non pas comme serviteur souffrant d’Ésaïe, mais comme un des signes de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations.

On retrouve ce signe de Cyrus et donc de la Perse dont il est le roi, et donc d’une proximité remarquable entre la Perse, l’Iran, à la fois avec le judaïsme et le christianisme. Cyrus, nom par lequel la Bible grecque a traduit koresh, le donne aussi comme figure finale de l’espérance universelle : la Bible des LXX se termine par la version grecque du livre de Daniel, laquelle donne Cyrus comme signe de cet élargissement universel de l’Alliance par la reconnaissance du Dieu unique, qui, on le sait, est le fait aussi de la religion zoroastrienne, celle de Cyrus et des Mages de Matthieu reconnaissant l’enfant de Bethléem. Matthieu citant cette même Bible des LXX. Mais la Bible hébraïque n’est pas en reste : elle se termine en son dernier livre, le livre des Chroniques, par la mention explicite de Cyrus comme celui qui met fin à l’exil d’Israël (2 Ch 36, 22-23).

Si la section d’Ésaïe ouvrant sur la présentation de celui qui est “comme un chef” (koresh), même s’il n’en a pas l'allure, le serviteur souffrant, si cette section ne parle pas du roi perse, celui-ci n’en est pas moins un personnage remarquable, témoin incontournable de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations — ce pourquoi il termine et la Bible hébraïque et la Bible grecque, et ce pourquoi aussi les Mages représentant son culte au Dieu unique commencent le Nouveau Testament.

“Toutes les familles de la terre seront bénies en toi” (Gn 12, 3), promettait à Abraham Dieu scellant l’Alliance, ce qui est repris par Ésaïe.

Lequel Ésaïe précise : “c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis, Chacun suivait sa propre voie ; Et l’Éternel a fait retomber sur lui l’iniquité de nous tous.” (És 53, 5-6). Alors, nous concernant, selon ce que Jésus a médité et vécu pour lui, “Heureux serez-vous lorsqu’on vous outragera”, nous dit-il (Mt 5, 11), pour nous aussi !

Avant cela, pour l’Évangile de Matthieu, l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations qui prend place désormais est préfiguré par la venue des Mages, préfigurant eux-mêmes les futurs rois des nations, devenues autant de disciples (Mt 28, 19).

De facto, jusqu’à la fin du temps, le cœur de l’Alliance reste juif, de facto son élargissement aux nations reste chrétien, cet élargissement reconnu et véhiculé en premier lieu par les monothéistes Mages d’Iran zoroastrien. Pas de christianisme sans judaïsme (Mt 2, 2 : “où est le roi des Judéens qui vient de naître ?” demandent les Mages), pas d’envoi aux nations des disciples par le Ressuscité et par suite pas non plus d’islam ! — cet islam au Messager mué par les anciens califes en figure de pouvoir, et aujourd’hui fourvoyé en islam politique, qui dans l’Iran des Mages, massacre ses propres enfants, nouveau massacre des Innocents, démultiplié par rapport à celui d’Hérode au temps de Mages de Matthieu.

*

“Heureux les persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux !” (Mt 5, 10) — “Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !” (Mt 5, 4).

Dans le massacre des Innocents de ces derniers jours en Iran, celui de ces enfants assassinés, torturés par les fanatiques qui dirigent leur pays, hypocrites se prétendant spirituels, mais pires qu’Hérode, que ces paroles de Jésus résonnent en nous en pensant à eux, ces enfants, filles et garçons persécutés par des bourreaux qui se font passer pour riches spirituels, au titre de leurs postures prétentieuses.

C’est à ces enfants abandonnés dans leur souffrance par un monde silencieux, notre monde, que Jésus s’adresse aujourd’hui :

“Heureux êtes-vous, pauvres spirituels, lorsqu’on vous outrage, qu’on vous persécute pour la justice et qu’on dit faussement de vous toute sorte de mal — quand de fait c’est à cause de moi, juste parmi les justes. Mais votre récompense est grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’on a persécuté pour la justice les prophètes qui ont été avant vous” (Mt 5, 3 & 11-12).

Voilà les outragés de nos jours. Au moins, dans ce monde qui les abandonne, élevons nos voix pour elles et pour eux, et celles et ceux qui partout dans le monde sont outragés, torturés, persécutés comme eux.


R.P., Châtellerault, 25.01.26
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dimanche 4 janvier 2026

Au-delà de l’astre




Ésaïe 60, 1-6 ; Psaume 72 ; Éphésiens 3, 2-6 ; Matthieu 2, 1-12

Matthieu 2, 1-12
1 Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des Mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem
2 et demandèrent : "Où est le roi des Judéens qui vient de naître ? Nous avons vu son astre à l’Orient et nous sommes venus lui rendre hommage."
3 À cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où le Messie devait naître.
5 "À Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c'est ce qui est écrit par le prophète :
6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda : car c'est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple."
7 Alors Hérode fit appeler secrètement les Mages, se fit préciser par eux l'époque à laquelle l'astre apparaissait,
8 et les envoya à Bethléem en disant : "Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant ; et, quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j'aille lui rendre hommage."
9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route ; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à l’Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.
10 À la vue de l'astre, ils éprouvèrent une très grande joie.
11 Entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage ; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

*

“Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des Mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem” (v. 1)…

“Au temps du roi Hérode”… Voilà, on va le voir, qui semble ne pas coller quand on considère, comme je le fais, que le moine Denys le Petit, au VIe s., ne s’est pas trompé en fixant la naissance de Jésus au tournant de l’an -1 et de l’an 1, posant donc le premier jour de l’an en 1 après J.-C. Mais comment Denys en est-il arrivé là ?

L'Évangile selon Luc mentionne que Jésus avait “environ trente ans” lorsqu'il a commencé son ministère (Luc 3, 23), cela au cours de la “quinzième année du règne de Tibère César” (Luc 3, 1). Or, on a la date du début, et donc de la 15e année, du règne de Tibère. Denys a donc fait une simple soustraction : considérant que Jésus était né “environ trente ans” avant (en Afrique, on dit “né vers”) — l’année de ces “trente ans avant” est devenue l'an 1 de l'ère chrétienne, devenue elle-même l’ “ère commune”, signe tout de même, pour la foi, de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations.

On marquait à l’époque symboliquement la naissance de Jésus au 25 décembre (jour conventionnel du solstice d’hiver à l’époque, correspondant à la date du solstice lors de la mise en place du calendrier julien, du nom de Jules César, en 45 av. J.-C.). (On voit par là l'importance des questions astrales, qui ont retenu aussi les Mages.)

Pour notre calendrier, le 25 décembre — de l’an 1 avant Jésus-Christ, selon la soustraction de Denys, annonce le tournant de l’an 1 correspondant à la date de sa circoncision. Voilà qui désormais marquera l’ère commune, selon le temps angélique rejoignant le temps historique de cet “environ 30 ans” ; le solstice d’hiver marquant de même dans le temps angélique la naissance, dans la nuit (Luc 2, 8), de “la lumière du monde”. Ce pourquoi cette date symbolique n’est pas du tout erronée, à condition de croire au temps angélique, ce temps réel qui rencontre le temps historique lors de la naissance de Jésus, dans l'Incarnation de la Parole éternelle annoncée par les anges (présents de façon onirique selon Matthieu, dans des chants célestes selon Luc).

Mais voilà tout de même qui semble jurer avec notre récit de Matthieu précisant que Jésus est né sous Hérode, lequel est mort en 4 avant Jésus-Christ selon l'historien Flavius Josèphe. Juste qu’il ne faudrait pas oublier que, comme en Afrique, après le “né vers”, on se souvient de repères : par ex. “l’année de la construction du château d’eau”, ou “l’année du jubilé du temple”…

Reprenons Matthieu, pour tenter de démêler cela — et de démêler le temps angélique d’avec le temps historique. “Voici que l'astre, que les Mages avaient vu à l'Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.” (Mt 2, 9)

… Un verset apparemment bien étrange — au plan astronomique : “l’astre s’arrêta”, dit le texte ! On va voir l’importance théologique, relativement au temps angélique, de cet arrêt, et, mieux encore, relativement au temps ultime (un jour comme mille ans aux yeux de Dieu — Ps 90).

Luc de son côté parle précisément concernant la naissance de Jésus d’un “premier recensement” de Quirinius (Lc 2, 2). Un grand recensement, marquant, avait eu lieu en l'an 6 après J.-C., déclenché par un événement précis : la destitution d'Archélaüs et l'annexion de la Judée par Rome. C'est à ce moment-là que la Judée est rattachée à la province de Syrie et que Quirinius est envoyé pour évaluer les biens en vue de l'impôt romain, daté, selon les archives romaines et l’historien Flavius Josèphe, de l'an 6 après Jésus-Christ. Ce recensement de 6 après J.-C. fait par Quirinius, a été un traumatisme national car il marquait la fin de l'indépendance de la Judée. Il est resté dans les mémoires comme “LE” recensement, d’où la précision de Luc parlant d’un “premier recensement”. Sans quoi, on aurait une fourchette d’au moins 10 ans : de la mort d’Hérode au recensement de Quirinius…

Mais l’historien Flavius Josèphe mentionne aussi qu'environ un an avant la mort d'Hérode (soit vers -6 ou -5), l'empereur Auguste a exigé que tout le peuple juif prête un serment d'allégeance à lui-même et à Hérode. Un tel serment nécessitait un enregistrement de la population, foyer par foyer. Pour un habitant de Judée, un enregistrement administratif ordonné par Rome ressemblait à s'y méprendre à un “recensement”, effectué par Quirinius, à la fin du mandat de son prédécesseur Sentius Saturninus.

Dans le texte grec de Luc (2, 2), le mot grec utilisé concernant Quirinius, traduit par “gouverneur”, signifie “celui qui commande” ou “celui qui exerce l'autorité”.

Or Quirinius étant en mission militaire dans la région à l'époque de Saturninus, avant d'effectuer un premier mandat de gouverneur ou de superviseur impérial entre -6 et -1 av. J.-C., juste après Saturninus, et d’abord en collaboration étroite avec lui. C’est ainsi qu’on trouve un Quirinius dirigeant les opérations de recensement, ou plutôt de serment d’allégeance en tant que représentant spécial de l'Empereur, alors que Saturninus était techniquement le gouverneur administratif. Pour un habitant de la Judée, peu importait le titre exact : Quirinius était “l'homme de Rome” qui gérait les registres, et c'est son nom qui est resté gravé dans la mémoire orale avant que Luc ne l'écrive.

Voilà qui, Mages d’un côté, Quirinius de l’autre, reste dans la fourchette imprécise d’ “environ trente ans”, pour le début du ministère de Jésus (un détail, le mot “environ”, qui n’a pas arrêté Denys, à côté d’un autre détail, aussi chez Luc : le “premier” recensement, en fait enregistrement, qui ressemble fort à un recensement).

*

Pour revenir à Matthieu, on peut percevoir qu'il nous parle en fait d’un au-delà de l’astronomie, d’une sortie des déterminismes astraux, et donc d’un au-delà de l’observation des astres. Les Mages viennent par le chemin d’un astre, ils repartent “par un autre chemin” (v. 12), où les astres et leur déterminisme ont pris fin… (Nous entrons dans un temps, au carrefour du temps angélique et de celui de l'Incarnation, après lequel se situe Denys le Petit.)

Selon notre texte, les Mages, pour leur part, cherchent un roi des Judéens — non pas un “roi des juifs” comme le laissent penser nos traductions, mais un roi des Judéens : on n’est pas roi d’une religion ! Hérode règne sur la Judée, pas sur la diaspora, à laquelle correspond alors largement ce que l'on entend par “juifs”, de même qu’il ne règne pas sur la Galilée et autres régions, juives mais pas judéennes !

Bref, on vient en Judée rencontrer un roi des Judéens ! Et on vient bien sûr au palais royal, celui d’Hérode, qui est loin de régner sur les “juifs” ! Il est reconnu, bien sûr, mais du bout des lèvres. Placé là par les Romains, fustigé par la plupart des mouvements, lui et toute sa dynastie, fustigée par Jean le Baptiste et les disciples de Jésus comme par les pharisiens, Hérode se sait impopulaire, et comme tel, est tyrannique.

Il a beau avoir embelli le Temple, joué les grands monarques, il n’en est pas aimé pour autant, et il le sait. On a beau aimer le magnifique palais de Versailles, cela n’a jamais fait de Louis XIV autre chose que ce qu’il a été, signataire coup sur coup du Code noir (de mars 1685, promulgué le 27 avril 1685) et de la révocation de l’Édit de Nantes (le 18 octobre 1685).

Hérode ressemble un peu à cela. C’est ainsi que le massacre des Innocents qui, comme on le sait, suit notre épisode des Mages, relève largement des possibilités historiques. Hérode a perpétré plusieurs massacres des Innocents.

Bref, Hérode, roi des Judéens, n’est pas aimé des juifs, et il le sait. Et sa mauvaise réputation vaut pour la plupart des juifs du monde entier. Car le judaïsme est déjà une réalité internationale, depuis l’exil à Babylone.

Le judaïsme connaît un rayonnement qui influence les autres religions du monde antique, dont celle des Mages perses, prêtres zoroastriens, équivalent des Lévites en Israël. Et lorsque selon leur croyance et observations des astres, ils ont pressenti la naissance d’un roi des Judéens, ils se sont mis en route, non pas comme rois, mais comme prêtres, premier moment de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations, symbolisé bientôt par le calendrier commun daté de sa naissance, annonçant l’hommage de rois futurs, selon le Ps 72 et És 60.

L’épisode a beau sembler étrange, il n’a rien d’invraisemblable : oui le rayonnement du judaïsme s’étend alors jusqu’en Perse. Oui l’espérance de délivrance que portent les prophètes d’Israël habite d’autres peuples.

*

Et Hérode sait bien que ce n’est pas lui qui est porteur de cette espérance. Il sait en tout cas qu’il n’en est pas porteur auprès de son peuple.

Alors la venue d’une délégation de prêtres étrangers cherchant un roi des Judéens est pour lui mauvais signe. Alors déjà le massacre des Innocents est en marche. Surtout quand les théologiens juifs de sa cour lui confirment la vocation de Bethléem, ville de David, comme ville messianique qui soulève l’espoir jusqu’en ce lointain Orient. Non, ce n’est pas chez lui qu’est né ce futur libérateur !

Ce que vont découvrir les Mages, c’est un enfant humble. Rien à voir avec le puissant Hérode au service de l’ordre international romain. Sauf qu’il y en a une, une petite nation, qui lui met des bâtons dans les roues. Oh, pas officiellement : le chef reconnu, Hérode, est à son service. Mais du vieux tronc d’Isaï a germé ce qu’a redouté Hérode… La faiblesse qui abat la puissance mondiale.

*

Les Mages sont ici comme une avant-garde de ce qui est avéré depuis : c’est dans l’humilité de l’enfant de Bethléem qu’est la promesse de la délivrance que les rois reconnaîtront bien un jour. Le texte de Matthieu est lourd d’une puissance prophétique… trop bouleversante sans doute pour qu’on sache en voir toute la portée ! Ce texte relatant la venue de Mages auprès de l’enfant est alors d’une portée prophétique inouïe pour quiconque a des yeux pour voir. Toutes les nations sont vouées au culte des astres selon la Torah.

Deutéronome 4, 19-20 :
19 Veille sur ton âme, de peur que, levant tes yeux vers le ciel, et voyant le soleil, la lune et les étoiles, toute l’armée des cieux, tu ne sois entraîné à te prosterner en leur présence et à leur rendre un culte : ce sont des choses que l’Éternel, ton Dieu, a données en partage à tous les peuples, sous le ciel tout entier.
20 Mais vous, l’Éternel vous a pris, et vous a fait sortir de la fournaise de fer de l’Égypte, afin que vous fussiez un peuple qui lui appartînt en propre, comme vous l’êtes aujourd’hui.


Toutes les nations ? demande César dans Astérix… Toutes ? Toutes, sauf en principe, une — selon la Torah, Israël. Toutes sauf une, à moins qu’elle ne soit dirigée par un Hérode, qui ne manque pas de sacrifier à la tradition commune et mondiale… Et ça ne rate pas non plus, l’astre des Mages les conduit… à Hérode ! Le roi des Judéens.

*

Mais le voyage des Mages n’est pas encore à son terme. La prophétie biblique les conduira, on le sait, à Bethléem… Où leur astre va… s’arrêter ! Vérité prophétique. Basculement au-delà des astres auxquels rendent hommage les nations… Les Mages, eux, ont été conduits jusqu’où ils ne voulaient pas aller au départ, ils ont été conduits des ors du palais d’Hérode à l’humilité de l’enfant de Bethléem, et, chose inouïe, ce n’est pas à l’astre qui s’est arrêté qu’ils rendent hommage, mais à l’enfant.

La vraie lumière a lui ici. Les Mages l’ont reconnue. La vraie lumière devant laquelle s’arrêtent les astres. La lumière qui précède les astres, qui est à la source de leur création, comme de toute création, et dont la lumière des astres n’est que le reflet. C’est pourquoi dans la Bible les astres s’arrêtent devant la parole créatrice, venue à présent en l’enfant de Bethléem. Ce n’est pas un phénomène astronomique, c’est le signe de la place seconde de l’astronomie !

Souvenez-vous, au commencement, “Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut.” (Gn 1, 3). Ce fut le jour un. Puis plus loin, au 4e jour
(v. 14-18) : 14 Dieu dit : Qu’il y ait des luminaires dans l’étendue du ciel, pour séparer le jour d’avec la nuit ; que ce soient des signes pour marquer les époques, les jours et les années ;
15 et qu’ils servent de luminaires dans l’étendue du ciel, pour éclairer la terre. Et cela fut ainsi.
16 Dieu fit les deux grands luminaires, le plus grand luminaire pour présider au jour, et le plus petit luminaire pour présider à la nuit ; il fit aussi les étoiles.
17 Dieu les plaça dans l’étendue du ciel, pour éclairer la terre,
18 pour présider au jour et à la nuit, et pour séparer la lumière d’avec les ténèbres.


Les astres ne précèdent pas la lumière !

La lumière créatrice, qui précède les astres, dévoilée dans l’enfant de Bethléem est “la véritable lumière”, dit l’Évangile de Jean ( 9-12),
9 lumière véritable qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme.
10 Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a point connue.
12 Mais à tous ceux qui l’ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu.


C’est là que les astres, et l’astre des Mages, s’arrêtent… Reste, au-delà du signe (pouvant correspondre un phénomène visuel étrange observé par les Mages — cf. au lien, p. 3), que l’astre s’arrête selon un autre sens. C’est là — “l’astre s’arrêta” — ce qui est dévoilé dans cet enfant inconnu qu’ont, les premiers, reconnu ces prêtres zoroastriens, ou mazdéens, qui lui rendent hommage. Enfant dans l’humilité dont la lumière précède celle des astres, et des puissants et des nations qui les célèbrent.

Et pourtant aujourd’hui encore, on n’a pas compris ! Aujourd’hui ce n’est plus d’Hérode, Auguste ou même Quirinius, qu’il est question. Mais aujourd'hui encore, on adore les puissants et les symboles de la puissance, éblouis par les lumières artificielles — même pas des astres !

Les Mages, par leurs cadeaux d’hommage, ont reconnu la royauté de l’enfant : l’hommage de l’or. Ils lui ont fait aussi l’hommage de leur propre dignité sacerdotale : le symbole de l’encens. Et ils nous ont dit que la reconnaissance de sa dignité éternelle ne serait ni aisée, ni sans que l’histoire future, à commencer par la sienne, ne soit chargée de douleurs : la myrrhe, produit d’embaumement des princes royaux pour les sarcophages.

Et cette année encore, ils nous invitent à repartir avec eux par un autre chemin, celui de l’humilité du prince de la paix, cette paix qui naît d’une lumière imperceptible qui précède toute lumière, devant laquelle toute lumière s’arrête, et que nous sommes appelés tout à nouveau à recevoir.


RP, Châtellerault, 04.01.26
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dimanche 14 décembre 2025

"Qu’êtes-vous allés voir au désert ?"




Ésaïe 35, 1-10 ; Psaume 146 ; Jacques 5, 7-10 ; Matthieu 11, 2-11

Ésaïe 35, 1-10
1 Le désert et le pays aride se réjouiront ; La solitude s’égaiera, et fleurira comme un narcisse ;
2 Elle se couvrira de fleurs, et tressaillira de joie, Avec chants d’allégresse et cris de triomphe ; La gloire du Liban lui sera donnée, La magnificence du Carmel et de Saron. Ils verront la gloire de l’Éternel, La magnificence de notre Dieu.
3 Fortifiez les mains languissantes, Et affermissez les genoux qui chancellent ;
4 Dites à ceux qui ont le cœur troublé : Prenez courage, ne craignez point ; Voici votre Dieu, la vengeance viendra, La rétribution de Dieu ; Il viendra lui-même, et vous sauvera.
5 Alors s’ouvriront les yeux des aveugles, S’ouvriront les oreilles des sourds ;
6 Alors le boiteux sautera comme un cerf, Et la langue du muet éclatera de joie. Car des eaux jailliront dans le désert, Et des ruisseaux dans la solitude ;
7 Le mirage se changera en étang Et la terre desséchée en sources d’eaux ; Dans le repaire qui servait de gîte aux chacals, Croîtront des roseaux et des joncs.
8 Il y aura là un chemin frayé, une route, Qu’on appellera la voie sainte ; Nul impur n’y passera ; elle sera pour eux seuls ; Ceux qui la suivront, même les insensés, ne pourront s’égarer.
9 Sur cette route, point de lion ; Nulle bête féroce ne la prendra, Nulle ne s’y rencontrera ; Les délivrés y marcheront.
10 Les rachetés de l’Éternel retourneront, Ils iront à Sion avec chants de triomphe, Et une joie éternelle couronnera leur tête ; L’allégresse et la joie s’approcheront, La douleur et les gémissements s’enfuiront.

Matthieu 11, 2-11
2 Or Jean, dans sa prison, avait entendu parler des œuvres du Christ. Il lui envoya demander par ses disciples :
3 "Es-tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?"
4 Jésus leur répondit : "Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez :
5 les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ;
6 et heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi !"
7 Comme ils s’en allaient, Jésus se mit à parler de Jean aux foules : "Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? Un roseau secoué par le vent ?
8 Alors, qu’êtes-vous allés voir ? Un homme vêtu d’habits élégants ? Mais ceux qui portent des habits élégants sont dans les demeures des rois.
9 Alors, qu’êtes-vous allés voir ? Un prophète ? Oui, je vous le déclare, et plus qu’un prophète.
10 C’est celui dont il est écrit : Voici, j’envoie mon messager en avant de toi ; il préparera ton chemin devant toi.
11 En vérité, je vous le déclare, parmi ceux qui sont nés d’une femme, il ne s’en est pas levé de plus grand que Jean le Baptiste; et cependant le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui.

*

Jean est en prison, à cause de son message, de l’intransigeance de son message, qui lui a forcément valu des ennemis, jusqu'au sommet du pouvoir, Hérode : Jean n'a cessé de lui rappeler qu'il n'est pas au-dessus de la loi, ce qui lui a valu la prison.

« L'obéissance vaut mieux que les sacrifices » avait dit Samuel à Saül (1 Samuel 15, 22) qui lui aussi s'était cru, comme roi, au-dessus de la loi de Dieu : en 1 S 15, Saül met en péril le peuple qui lui est confié en ménageant Agag dont l'idéologie est de le détruire ; en 1 S 28, il réactive des pratiques qui contrecarrent l'appel biblique « tu choisiras la vie » en consultant celle qui évoque les morts (1 S 28, 18 : « tu n'as pas obéi à la voix de l'Éternel » lui dit Samuel) ; auparavant il a accompli lui-même un sacrifice alors que ce n'est pas sa prérogative de roi. C'est là, et pour cela, que Samuel lui avait annoncé la perte de son trône (1 S 13, 9-13), en ces termes : « l’obéissance vaut mieux que les sacrifices », sacrifices qui dans le cas de Saül sont donc même devenus transgression de la loi !

Un millénaire plus tard, Hérode Antipas, à qui Jean doit d’être emprisonné, a hérité du trône de son père, Hérode le Grand, illégitime malgré le magnifique sacrifice qu’il a offert : embellir remarquablement le lieu-même des sacrifices, le Temple de Jérusalem, ce qui ne l’empêchera pas d’être détruit par les Romains. Superbe sacrifice que l’agrandissement du Temple, mais, selon la parole de Samuel « l’obéissance vaut mieux que les sacrifices ».

Son fils à présent, Hérode Antipas, désobéit à son tour à la loi, ce que, en écho à Samuel, lui rappelle vigoureusement Jean. Matthieu nous l’explique un peu plus loin (Mt 14, 3-9) :
« Hérode [Antipas] avait fait arrêter Jean, l’avait fait enchaîner et mettre en prison, à cause d’Hérodiade, la femme de son frère Philippe [qui est aussi leur nièce à tous deux].
En effet, Jean lui avait dit : "Tu n’as pas le droit de l’avoir pour femme."
Hérode cherchait à le faire mourir, mais il eut peur de la foule qui le tenait pour un prophète.
Lorsque arriva l’anniversaire d’Hérode, la fille d’Hérodiade dansa au milieu des convives, et elle plut à Hérode.
[L'historien Flavius Josèphe signale une fille d'Hérodiade nommée Salomé à laquelle on identifie souvent cette danseuse… Mère et fille semblent avoir été très belles !]
Hérode s’engagea par serment à lui donner ce qu’elle demanderait.
Poussée par sa mère, elle dit : "Donne-moi ici, sur un plat, la tête de Jean le Baptiste."
Le roi fut contrarié ; mais à cause de son serment et des convives, il commanda de la lui donner. »

Voilà où son message a mené Jean, sa fidélité à ce message qui porte en son cœur l’espérance sur laquelle, du fond de sa prison, aujourd'hui, le prophète captif s’interroge. Le temps de la liberté, du respect de la loi, du retour du droit (s’il a jamais été respecté), le temps du Règne de Dieu qu’il a annoncé vient-il enfin ? Vient-il en Jésus ? — dont les œuvres portent des échos jusque dans la cellule : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez », lui envoie dire Jésus citant le texte que nous avons lu du prophète Ésaïe (35, 5-6) évoquant le fruit de la mission dont s’est réclamé Jean.

« Il y a un temps pour tout », avait dit l’Ecclésiaste. Un temps pour la peine et l'exil — pour Jean la prison —, et un temps pour l’espérance du Royaume, donnée pour nous à présent en ce temps de l'Avent : espérance du temps qui s'approche à Noël, temps de la venue humble d’un enfant, qui est pour notre foi le premier signe du Royaume à venir. S’approche le temps de se réjouir de sa naissance — dans l’oubli (car « Il y a un temps pour tout ») de ce qui va advenir de cet enfant, et déjà dans l’oubli des circonstances de sa naissance, incluant le massacre des enfants de Bethléem. Le temps liturgique qui nous est donné en attendant la délivrance est le temps de l’espérance de celui qui vient dans la gloire et que nous fêterons à Noël dans l’humilité. Ce faisant, ce temps de l’Avent accentue aussi le manque en contraste de l’espérance : car il s’agit aussi de porter le deuil sur notre temps rebelle auquel viendra mettre fin la lumière que nous espérons. Comme dans notre texte, elle mettra fin aux ténèbres de la prison de Jean.

Dans tous les cas, il s’agit d’être disponibles à Dieu qui nous a placés dans le temps avec ses saisons, ses contraintes, ses peines et ses joies. Accueillir Dieu où il se donne, comme il se donne. Ce qui vaut beaucoup de leçons. La leçon, bien sûr, de la réalité de notre vie qui est comme un cycle signifié dans le déroulement des saisons liturgiques, jusqu’au temps de la rencontre qu’annonce ce temps l’Avent.

Il y a là, aussi, cette leçon qui pourrait être amère sans la confiance à Dieu : il y a des moments sombres outre les moments joyeux dans nos célébrations et nos commémorations…

Un temps pour la joie, où conduit mystérieusement Jésus, un temps, avec Jean, pour le repentir et le cheminement ! Et dans tous les cas, rien qui satisfasse ceux dont la sagesse de Dieu, plus sage que les hommes, n’a pas creusé les oreilles. Or nous y sommes tous naturellement sourds à cette sagesse, selon laquelle Dieu plonge au cœur de notre temps avec ses aléas et ses difficultés.

*

Cela vaut pour les saisons liturgiques qui nous élèvent hors des nœuds du quotidien, cela concerne aussi les saisons de la vie, où est descendu celui qui est venu dans la lourdeur du temps avec lequel il faut composer.

C’est cela aussi l’annonce de l’Incarnation. Jésus descendra dans la lourdeur du quotidien, dans les tortuosités de la vie, et il y entraîne quiconque sera appelé à le suivre.

Eh bien, là aussi, là d’abord, peut-être, il s’agit de recevoir la parole de Dieu. La recevoir là où elle nous est donnée, pour la voir germer en vie éternelle.

Alors qu’êtes-vous allés voir au désert ?

C’est bien un prophète qui s’est adressé à vous, souligne Jésus ; et la façon dont il vous a traités d’engeance de vipères est de l’ordre de la parole de Dieu. C’est dans cette conscience là qu’on prépare la venue du Seigneur.

Et, savez-vous, au fond, son propos est sans doute d’en faire fuir le maximum, car c’est aujourd’hui le jour du combat qui ne sera remporté que par Dieu seul. Et cela est donné en signe lorsque le monde entier abandonne celui qui est resté fidèle. Jean au fond de sa prison. Nous faisons la fine bouche devant la prédication d’une parole qui n’est pas à la mode, à notre mode, celle de nos danses et chansons ? Nous préférons les clameurs unanimes des violeurs du droit ? Le combat est mené par Dieu, qui est avec son témoin fidèle et isolé. Qu’êtes-vous allés voir au désert ?

Comme en tous temps, le combat de Dieu suppose que Dieu seul est honoré, Dieu qui vient caché à Noël sous l’apparence d’un petit enfant. Lui seul doit être honoré par ses porte-paroles, et pas eux : il faut qu’il croisse et que je diminue a dit Jean le prophète parlant de Jésus.

C’est en ce temps que nous sommes. Le temps des combats de Dieu. Nos caisses d’Églises sont vides ? Nos fichiers sont déplumés ? C’est le temps des combats de Dieu : ce n’est pas par votre force, pas par votre nombre, c’est par mon Esprit dit le Seigneur.

C’est aujourd’hui le temps du désert… Mais qu’êtes-vous allés faire auprès de Jean ? Il n’y a là que parole de Dieu pour attirer les cœurs assoiffés.

C’est ici le temps où Dieu se prépare une armée trempée dans la repentance que prêche Jean. Et comme en tous temps, l’armée de Dieu doit être faible, pour que la force de Dieu seul soit reconnue. Comme au temps du combat de Gédéon, où Dieu diminue drastiquement l’armée de son combat spirituel pour que lui seul soit le maître d’œuvre, ce temps est peut-être celui où Dieu « écrème » son armée de tout ce qui n’est pas attiré par sa seule Parole.

Qu’êtes vous allés écouter au désert de vos temples : un élégant chanteur « pipol » ? Mais les chanteurs « pipols » ne sont pas dans les temples, ils sont sur les plateaux-télé, ils sont sur les scènes à succès.

Qu’êtes-vous allés écouter au désert ? Un prophète, « oui, et plus qu’un prophète. C’est celui dont il est écrit : Voici, j’envoie mon messager en avant de toi ; il préparera ton chemin devant toi », et cela par une prédication qui n’a rien pour chercher à séduire : « engeance de vipères, produisez du fruit digne de la repentance », la voilà sa prédication.

Et Jésus en rajoute aujourd’hui. Ce ne sont pas des paroles enjôleuses qui ouvrent le Règne de Dieu. Ce règne « ce sont des violents qui l’arrachent » dit-il juste après (Matt 11, 12).

Oh pas de la violence de ce monde ! Lorsque la violence de Babylone menaçait Israël — Babylone, le pire des systèmes de l’époque, ce n’était pas l’Égypte, autre puissance, même moins inhumaine, dont les armes sauveraient Israël. On sait que le prophète Jérémie reprochera au roi d’Israël une vaine tentative d’alliance avec l’Égypte, laquelle alliance, rompant son pacte de soumission à Babylone, provoquera la chute de Jérusalem et la destruction du premier Temple.

Gageons que la parole sur laquelle se fondait Jérémie lui avait appris que quand la force, peut-être indispensable parfois — il ne s’agit pas de le nier —, renverse un pouvoir à combattre, si elle n’est pas fondée en Dieu, elle deviendra de toute façon tôt ou tard à son tour, par l’idole de la puissance qu’elle adore, une nouvelle idole de puissance qu’il faudra combattre à son tour. L’histoire l’a montré cent fois.

C’est ainsi que dans le combat de Dieu, il ne s’agit pas de la violence de ce monde ! Ce n’est pas contre la chair et le sang que vous avez à lutter, mais contre des esprits de ténèbres.

Comme cet esprit de séduction qui voudrait faire croire aujourd’hui que les temples se remplissent en courant après les modes et les puissances, cet esprit d’engourdissement qui nous susurre : « paix, paix, et il n’y a point de paix ».

C’est aussi cela la préparation des chemins intérieurs du Seigneur de ce temps de l’Avent.

Sachant que c’est un prophète, et pas un chantre de séduction qu’il nous est donné de méditer, à chacune et chacun de nous de s’interroger, en son for intérieur. Je me crois trop faible, je me crois trop jeune, je me crois trop vieux. Je me crois insignifiant dans un peuple de croyants insignifiant, trop peu nombreux, etc. C’est juste ! Et figurez-vous que c’est cela que s’est dit chaque prophète, chaque témoin appelé par Dieu. Relisons Ésaïe, Jérémie, Ézéchiel, Paul. Tous ont eu ce genre de réflexion, juste réflexion, avec pour réponse invariable : « ma grâce te suffit car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse ».

Plus que ça, quand l’Église a couru le risque de se sentir forte, Dieu l’a diminuée, comme au temps de Gédéon… et peut-être au nôtre. À nous alors de savoir discerner en quel temps nous sommes. À nous de nous placer devant Dieu pour lui demander, chacune, chacun, en son for intérieur : « Seigneur me voici avec mon incompétence, que veux-tu de moi ? »


R.P., Châtellerault, 3e dimanche de l'Avent 14 décembre 2025
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dimanche 5 janvier 2025

Tragique incarnation




Ésaïe 60, 1-6 ; Psaume 72 ; Ep 3, 2-3a & 5-6 ; Matthieu 2, 1-12

Matthieu 2
1 Jésus étant né à Bethléhem en Judée, au temps du roi Hérode, voici des mages d’Orient arrivèrent à Jérusalem,‭
‭2 et dirent : Où est le roi des Judéens qui vient de naître ? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l’adorer.‭
3 ‭Le roi Hérode, ayant appris cela, fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.‭
4 ‭Il assembla tous les principaux sacrificateurs et les scribes du peuple, et il s’informa auprès d’eux où devait naître le Christ.‭
‭5 Ils lui dirent : A Bethléhem en Judée ; car voici ce qui a été écrit par le prophète :‭
6 ‭Et toi, Bethléhem, terre de Juda, Tu n’es certes pas la moindre entre les principales villes de Juda, Car de toi sortira un chef Qui paîtra Israël, mon peuple.‭
‭7 Alors Hérode fit appeler en secret les mages, et s’enquit soigneusement auprès d’eux depuis combien de temps l’étoile brillait.‭
‭8 Puis il les envoya à Bethléhem, en disant : Allez, et prenez des informations exactes sur le petit enfant ; quand vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’aille aussi moi-même l’adorer.‭
‭9 Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici, l’étoile qu’ils avaient vue en Orient marchait devant eux jusqu’à ce qu’étant arrivée au-dessus du lieu où était le petit enfant, elle s’arrêta.‭
10 ‭Quand ils aperçurent l’étoile, ils furent saisis d’une très grande joie.‭
‭11 Ils entrèrent dans la maison, virent le petit enfant avec Marie, sa mère, se prosternèrent et l’adorèrent ; ils ouvrirent ensuite leurs trésors, et lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe.‭
‭12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner vers Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.‭
‭13 Lorsqu’ils furent partis, voici, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et dit : Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Égypte, et restes-y jusqu’à ce que je te parle ; car Hérode cherchera le petit enfant pour le faire périr.‭
‭14 Joseph se leva, prit de nuit le petit enfant et sa mère, et se retira en Égypte.‭
‭15 Il y resta jusqu’à la mort d’Hérode, afin que s’accomplît ce que le Seigneur avait annoncé par le prophète : J’ai appelé mon fils hors d’Égypte.‭
‭16 Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléhem et dans tout son territoire, selon la date dont il s’était soigneusement enquis auprès des mages.‭
‭17 Alors s’accomplit ce qui avait été annoncé par Jérémie, le prophète:‭
‭18 On a entendu des cris à Rama, Des pleurs et de grandes lamentations : Rachel pleure ses enfants, Et n’a pas voulu être consolée, Parce qu’ils ne sont plus.‭
19 ‭Quand Hérode fut mort, voici, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, en Égypte,‭
20 ‭et dit : Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, et va dans le pays d’Israël, car ceux qui en voulaient à la vie du petit enfant sont morts.‭
‭21 Joseph se leva, prit le petit enfant et sa mère, et alla dans le pays d’Israël.‭
22 ‭Mais, ayant appris qu’Archélaüs régnait sur la Judée à la place d’Hérode, son père, il craignit de s’y rendre ; et, divinement averti en songe, il se retira dans le territoire de la Galilée,‭
‭23 et vint demeurer dans une ville appelée Nazareth, afin que s’accomplît ce qui avait été annoncé par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen.


*

“On a entendu des cris à Rama, Des pleurs et de grandes lamentations : Rachel pleure ses enfants, Et n’a pas voulu être consolée, Parce qu’ils ne sont plus.” Tragique Massacre des Innocents que nos lectures liturgiques laissent de côté. Il m’a pourtant semblé opportun de nous y pencher. Tragique massacre, tragique Rachel morte en couches dans la douleur de l’enfantement de Benjamin, qu’elle voulu appeler “fils de ma douleur”, avant que son mari Jacob ne rectifie le nom en Benjamin, “fils de ma droite”. Matthieu a cité le livre du prophète Jérémie, parlant des pleurs de Rachel sur ses enfants déportés, et aujourd’hui massacrés par Hérode. Les pleurs de Rachel disent le tragique de toute vie.

J’y vois un parallèle avec “l’épée qui transpercera l'âme de Marie” selon la prophétie de Siméon rapportée par Luc.

J’y vois aussi un rapport avec la réponse de Jésus à Jean le Baptiste qui refuse de le baptiser, quelques versets plus loin dans Matthieu, sachant qu’il n’a pas lieu de se repentir de fautes qu’il n’a pas commises. Et Jésus de dire que c’est justice qu’il se repente — des fautes de ceux qu'il est venu rejoindre, nous les humains ! Troublant écho au Massacre des Innocents quelques versets avant. Jésus en est innocent bien sûr, mais sa vie terrestre, la continuation de sa vie terrestre, en passe par là.

Albert Camus évoque cela à sa façon, disant de Jésus et de sa crucifixion : “il savait, lui, qu’il n’était pas tout à fait innocent. S’il ne portait pas le poids de la faute dont on l’accusait, […] il avait dû entendre parler d’un certain massacre des innocents. Les enfants de la Judée massacrés pendant que ses parents l’emmenaient en lieu sûr, pourquoi étaient-ils morts sinon à cause de lui ? Il ne l’avait pas voulu, bien sûr. Ces soldats sanglants, ces enfants coupés en deux, lui faisaient horreur. Mais, tel qu’il était, je suis sûr qu’il ne pouvait les oublier. Et cette tristesse qu’on devine dans tous ses actes, n’était-ce pas la mélancolie inguérissable de celui qui entendait au long des nuits la voix de Rachel, gémissant sur ses petits et refusant toute consolation ? La plainte s’élevait dans la nuit, Rachel appelait ses enfants tués pour lui, et il était vivant !” (Albert Camus, La chute, folio p. 119.)

Venu nous rejoindre dans la chair, il entre dans le tragique que porte inéluctablement la chair de ce monde devenue la sienne.

Avant cela, selon notre texte, des Mages, prêtres d’Iran, cherchent un roi des Judéens — non pas un « roi des juifs » comme le laissent penser les traductions, mais un roi des Judéens : on n’est pas roi d’une religion ! — à nouveau cette précision indispensable : Hérode règne sur la Judée, pas sur la diaspora, à laquelle correspond alors largement notre vocable de « juifs », de même qu’il ne règne pas sur la Galilée et autres régions, juives mais pas judéennes !

On vient donc en Judée rencontrer un roi des Judéens ! Et on vient bien sûr au palais royal, celui d’Hérode, qui est loin de régner sur les « juifs » ! Il est reconnu, bien sûr, mais du bout des lèvres. Placé là par les Romains, fustigé par la plupart des mouvements, lui et toute sa dynastie, fustigée par Jean le Baptiste et les disciples de Jésus comme par les pharisiens, Hérode se sait impopulaire, et comme tel, est tyrannique.

Il a beau avoir embelli le Temple, joué les grands monarques, il n’en est pas aimé pour autant, et il le sait.

De même que, mutatis mutandis, on a beau aimer le magnifique palais de Versailles, cela n’a jamais fait de Louis XIV autre chose que ce qu’il a été, signataire la même année — 1685 — de la révocation de l’Édit de Nantes et du Code noir. Hérode ressemble un peu à cela. C’est ainsi que le Massacre des Innocents a largement de quoi relever des possibilités historiques ! Hérode a perpétré plusieurs massacres d'innocents. En outre Bethléem est un petit village, les enfants de moins de deux ans pouvaient être une dizaine et le massacre passer inaperçu…

Reste qu’Hérode, roi des Judéens, n’est pas aimé des juifs, et il le sait. Et il est sans doute mal vu de la plupart des juifs du monde entier. Car le judaïsme est déjà une réalité internationale, depuis l’exil à Babylone.

Le judaïsme connaît un rayonnement qui influence les autres religions du monde antique, dont celle des Mages, tribu sacerdotale en Perse, des prêtres mazdéens. Et lorsque selon leur croyance et observations des astres, ils ont investigué la naissance d’un roi des judéens, ils se sont mis en route, non pas comme rois, mais comme prêtres, annonçant cependant l’hommage de rois futurs, selon le prophète Ésaïe, le Ps 72, etc.

L’idée a beau sembler étrange, elle n’a elle non plus rien d’invraisemblable, en ce sens que, oui, le rayonnement du judaïsme s’étend alors jusqu’en Perse. Oui, l’espérance de délivrance que portent les prophètes d’Israël habite d’autres peuples et ils y croisent volontiers leurs diverses prophéties — comme ici la naissance, annoncée selon les livres zoroastriens qui sont les leurs par une étoile, de leur « Soshiant », sauveur de fin des temps.

*

Hérode, lui, sait bien que ce n’est pas lui qui est porteur de l’espérance messianique en Israël. Il sait en tout cas qu’il n’en est pas porteur auprès de son peuple.

Alors la venue d’une délégation de prêtres étrangers cherchant un roi des Judéens est pour lui mauvais signe. Surtout quand les théologiens juifs de sa cour lui confirment la vocation de Bethléem, ville de David, comme ville messianique qui soulève l’espoir jusqu’en ce lointain Orient. Non, ce n’est pas chez lui qu’est né ce futur libérateur !

Ce que vont découvrir les Mages, c’est un enfant humble. Rien à voir avec le roi Hérode au service de l’ordre romain.

*

Les Mages sont donnés comme une avant-garde de ce qui est avéré depuis : c’est dans l’humilité de l’enfant de Noël qu’est la promesse de la délivrance que les rois reconnaîtront un jour.

Le texte est lourd d’une puissance prophétique… trop bouleversante sans doute pour qu’on sache en voir toute la portée !

La prophétie n’est pas encore à son terme. Aujourd’hui encore, alors que l’on a vu que l’humilité de l’enfant renversait les puissants de leur trône… Ou qu’on l’a entrevu : ce n’est pas la naissance d’Hérode qui marque nos années, ce n’est pas non plus la naissance de César Auguste. C’est celle de cet enfant inconnu qu’ont, les premiers, reconnu ces prêtres mazdéens venus lui rendre hommage. Et pourtant aujourd’hui encore, on n’a pas compris ! Aujourd’hui encore, on adore les puissants et les symboles de la puissance.

Les Mages, par leurs cadeaux d’hommage, ont reconnu la royauté de l’enfant : l’hommage de l’or. Les voilà bientôt élevés eux-mêmes par là à un statut royal — celui de rois-mages — qui n’est d’abord pas celui de ces prêtres. Ces prêtres qui lui ont fait aussi l’hommage de leur dignité sacerdotale : le symbole de l’encens.

Et ils nous ont dit que la reconnaissance de sa dignité éternelle ne serait ni aisée, ni sans que l’histoire future, à commencer par la sienne, ne soit chargée de douleurs : la myrrhe, parfum d'onction messianique, mais aussi réputé pour son amertume (déjà dans la racine du mot en hébreu) et aromate d’embaumement des défunts.

Trois cadeaux qui seront bientôt aussi le décompte du nombre des Mages, selon les trois continents connus dans l’Antiquité, dont ils deviennent ainsi les représentants : l’Afrique, l’Asie, l’Europe.

Aujourd’hui, nous marquons nos années à la venue de ce prince royal. Aujourd’hui des temples, nos églises, lui sont dédiés sur toute la face de la terre, hommage à sa dignité sacerdotale. Et aujourd’hui encore, le royaume de paix et de bonheur dont il est porteur est embaumé de myrrhe comme en un sarcophage.

Alors que les Mages nous ont dit que le prince de la paix était cet enfant humble, loin de la richesse des palais royaux, des Hérode et des César Auguste, aujourd’hui quand même, alors qu’on date nos années de la venue de cet enfant, on court encore après le prestige des palais royaux et des richesses que les Mages ont laissées aux pieds de l’enfant.

Et cette année encore, ils nous invitent à repartir avec eux par un autre chemin (v. 12), qui ne soit pas celui des palais royaux et de la gloire de la possession, mais celui de l’humilité du prince de la paix, cette « paix que le monde ne connaît pas » et qu’il nous appelle toujours à recevoir.


RP, Châtellerault, Épiphanie, 05.01.25
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dimanche 8 décembre 2024

Recevoir la Parole qui sauve





Ésaïe 7, 10-16
10 Le SEIGNEUR parla encore à Akhaz en ces termes :
11 « Demande un signe pour toi au SEIGNEUR ton Dieu, demande-le au plus profond ou sur les sommets, là-haut. »
12 Akhaz répondit : « Je n'en demanderai pas et je ne mettrai pas le SEIGNEUR à l'épreuve. »
13 Il dit alors :
Écoutez donc, maison de David !
Est-ce trop peu pour vous de fatiguer les hommes,
que vous fatiguiez aussi mon Dieu ?
14 Aussi bien le Seigneur vous donnera-t-il lui-même un signe :
Voici que la jeune femme est enceinte et enfante un fils
et elle lui donnera le nom d'Emmanuel.
15 De crème et de miel il se nourrira,
sachant rejeter le mal et choisir le bien.
16 Avant même que l'enfant sache rejeter le mal et choisir le bien,
elle sera abandonnée, la terre dont tu crains les deux rois.


Matthieu 1, 18-25
18 Voici comment arriva la naissance de Jésus-Christ. Marie, sa mère, était fiancée à Joseph ; avant leur union, elle se trouva enceinte par le fait de l'Esprit saint.
19 Joseph, son mari, qui était juste et qui ne voulait pas la dénoncer publiquement, décida de la renvoyer en secret.
20 Comme il y pensait, l'ange du Seigneur lui apparut en rêve et dit : Joseph, fils de David, n'aie pas peur de prendre chez toi Marie, ta femme, car l'enfant qu'elle a conçu vient de l'Esprit saint ;
21 elle mettra au monde un fils, et tu l'appelleras du nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés.
22 Tout cela arriva afin que s'accomplisse ce que le Seigneur avait dit par l'entremise du prophète :
23 "La vierge sera enceinte ; elle mettra au monde un fils et on l'appellera du nom d'Emmanuel", ce qui se traduit : Dieu avec nous.
24 À son réveil, Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait ordonné, et il prit sa femme chez lui.
25 Mais il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle eût mis au monde un fils, qu'il appela du nom de Jésus.


*

Mais enfin, comment s’appelle-t-il, ce petit : Jésus ou Emmanuel ? À l'époque, on sait que les prénoms ont un sens et on sait lequel : « l’Éternel sauve », pour le nom « Jésus » — et il sauve par sa présence avec nous — « Emmanuel, Dieu avec nous » ; selon la promesse de la bénédiction annoncée par le prophète Ésaïe : le Seigneur est avec nous.

Joseph est un homme juste, nous dit Matthieu, homme de pardon, donc, comme le Joseph de la Genèse pardonnant à ses frères. Cet autre Joseph, celui de Marie, pardonne aussi… à qui ? Non pas à Marie : il croit la vision angélique qui la concerne. Il pardonne… à Dieu lui-même ! En adoptant Jésus.

*

Confirmant l’immensité du pouvoir du pardon. « Le pardon est certainement l’une des plus grandes facultés humaines et peut-être la plus audacieuse des actions, dans la mesure où elle tente l’impossible — à savoir défaire ce qui a été — et réussit à inaugurer un nouveau commencement là où tout semblait avoir pris fin. » (Je viens de citer la philosophe Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne.)

Ce que défait le pardon, ce qui a été et où tout semblait avoir pris fin, Ésaïe en parle un peu plus loin juste après l’annonce d’Emmanuel (ch. 7 v. 14). Deux versets après il est question d’une menace, puis au ch. 8 v. 3, d’un autre enfant dont le nom, Maher-Schalal-Chasch-Baz, parle de la prochaine invasion de l'empire assyrien, qui va ravager le pays en 722 av. JC, selon le sens du nom de cet enfant à naître. Une détresse immense se profile. Or comme le dira Jésus quelques siècles après à propos d'une autre catastrophe similaire, la destruction de Jérusalem en l’an 70 : c’est quand la détresse sera la plus terrible, dit-il, qu’il est temps de lever vos têtes (Mt 24, 29-33).

Même message que celui donné dans l’enfant de l’espérance, impossible et pourtant donnée, au livre d’Ésaïe : avant le ch. 8 prévoyant la détresse, le ch. 7, où est annoncé Emmanuel, et après le ch. 8, le ch. 9 annonçant à nouveau : « un enfant nous est né », source d'une espérance contre toute espérance.

« C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Évangiles annonçant leur “bonne nouvelle” : “Un enfant nous est né.” » (Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, in L'humaine condition, Quarto p. 259.)

Hannah Arendt se trompe sur l’origine de ce texte. Il ne se trouve pas dans les Évangiles mais dans le livre du prophète Ésaïe (ch. 9, v. 6), un peu après le passage annonçant Emmanuel. Mais le message qu’elle y a lu est le bon. L’enfant comme signe de ce que tout est à nouveau possible, tout comme avec le pardon.

*

Or comme l’indique le nom Jésus signifiant « le Seigneur sauve » ; il est lui-même en sa chair, la Parole qui sauve, pardonne, et promet : Dieu avec nous, Emmanuel.

Eh bien, c’est cela que Joseph adopte en adoptant Jésus. Et c'est cela qu’il s’agit pour nous aussi d’adopter : le salut de Dieu, son projet pour nous, même dérangeant — pour que s’accomplisse, au cœur même de la nuit, la promesse selon laquelle Dieu sera avec nous : Emmanuel, l’enfant de la jeune femme d’Ésaïe que l’Évangile retrouve dans la Vierge Marie.

Pour cela, il nous appartient d’accepter à notre tour ce que Joseph a accepté : accepter que la réalité la plus importante de notre vie ne vienne pas de nous-mêmes (comme Jésus ne vient pas de Joseph), et même nous dérange, comme un enfant qui ne vient pas de nous. Le cadeau de Dieu n’est pas quelque chose que nous devons produire par nous-mêmes, il est à recevoir, à adopter comme Joseph adopte dans la foi l’enfant que porte Marie, comme une chose impossible et pourtant là : une vierge a enfanté. Une réalité nouvelle qui nous surprend et nous dépasse, une réalité vivante que l’on ne peut connaître qu’en acceptant de la recevoir et de l’aimer : « Dieu avec nous ».

Joseph a dû accepter cette naissance. Nous avons du mal à adopter le salut de Dieu. Cela choque notre volonté naturelle, celle d’être, tout seuls, artisans de notre vie. Mais c’est vital. C’est déjà une bonne idée de placer sa foi en quelque chose de plus grand que soi-même. C’est déjà bien, par exemple, d’avoir foi en un idéal.

Mais plus que cela, en choisissant d’adopter cet enfant, Joseph reconnaît à Dieu sa place au-dessus de lui-même. Et il nous indique à l’avance que Jésus vient pour une mission inouïe : c'est lui qui, selon le sens de son nom Jésus, sauvera son peuple de ses fautes.

Joseph, alors, a choisi : placer sa foi en Dieu, et faire passer ses propres aspirations après.

*

C'est ainsi que l’accomplissement de nos vies se fait quand nous sommes habités, transformés par la présence de Dieu. C’est pourquoi Jésus est Emmanuel, il nous sauve, selon son nom « le Seigneur sauve » en étant « Dieu avec nous ».

Celui qui est à l'origine de toutes choses vient dans notre propre histoire, pour faire grandir en nous une réalité nouvelle.

Cette transformation, cette nouvelle dimension de notre vie est au-delà des mots de notre quotidien.

Notre existence est faite pour être renouvelée par la présence permanente de la nouveauté de vie en Dieu, au cœur de nos réalités quotidiennes.

La présence de Dieu dans notre vie ne remplace pas ce que nous sommes, elle l'élève à toute sa dignité. Et ce nous-même qui naît de la sorte est effectivement un être nouveau, mais c’est en même temps ce que nous sommes — pleinement, comme réalité nouvelle fondée en Dieu.


RP, La Rochelle 8.12.24
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dimanche 25 juin 2023

"Si j’avais su au début…"




Jérémie 20, 10-13
‭10 J’apprends les mauvais propos de plusieurs, l’épouvante qui règne à l’entour : Accusez-le, et nous l’accuserons ! Tous ceux qui étaient en paix avec moi observent si je chancelle : Peut-être se laissera-t-il surprendre, et nous serons maîtres de lui, nous tirerons vengeance de lui !‭
‭11 Mais l’Éternel est avec moi comme un héros puissant ; c’est pourquoi mes persécuteurs chancellent et n’auront pas le dessus ; ils seront remplis de confusion pour n’avoir pas réussi : ce sera une honte éternelle qui ne s’oubliera pas.
‭12 L’Éternel des armées éprouve le juste, Il pénètre les reins et les cœurs. Je verrai ta vengeance s’exercer contre eux, car c’est à toi que je confie ma cause.‭
‭13 Chantez à l’Éternel, louez l'Éternel ! Car il délivre l’âme du malheureux de la main des méchants.‭

Matthieu 10, 26-33
26 Ne les craignez donc point ; car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni de secret qui ne doive être connu.‭
‭27 Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour ; et ce qui vous est dit à l’oreille, prêchez-le sur les toits.‭
‭28 Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne.‭
‭29 Ne vend-on pas deux passereaux pour un sou ? Cependant, il n’en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père.‭
‭30 Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés.‭
‭31 Ne craignez donc point : vous valez plus que beaucoup de passereaux.‭
‭32 C’est pourquoi, quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ;‭
‭33 mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.‭

*

“Si j’avais su au début […] ce que j’ai maintenant éprouvé et vu, […] je m’en serais tenu en vérité au silence […]. Mais Dieu m’a poussé de l’avant comme une mule à qui l’on aurait bandé les yeux pour qu’elle ne voie pas ceux qui accourent contre elle […]. C’est ainsi que j’ai été poussé en dépit de moi au ministère d’enseignement et de prédication ; mais si j’avais su ce que je sais maintenant, c’est à peine si dix chevaux auraient pu m’y pousser. C’est ainsi que se plaignent aussi Moïse et Jérémie d’avoir été trompés.” (Luther, Propos de table)

Luther fait allusion à Jérémie 20, 7, propos qui précède les versets que nous avons lus — je cite : “Tu m’as séduit, Éternel, et je me suis laissé séduire ; tu m’as saisi, tu m’as vaincu. Et je suis chaque jour un objet de raillerie, tout le monde se moque de moi.‭”

La même chose pour Moïse, voir Exode 3, Moïse auquel Luther doit tant, malgré son atroce mépris final pour les siens, hélas.

Aujourd’hui, dans notre pays, la vocation et la prédication ne valent certes pas persécution comme pour ces grands anciens, mais intimidation face à ce que l’écrivain Emil Cioran nomme “superstitions modernes”… Car la foi que nous confessons et prêchons porte sur un objet inaccessible à la raison, doublement inaccessible : si la science (d’ailleurs sujette elle-même au récit qu’elle donne, et à l'intuition) parle de ce qui est reproductible en laboratoire, l’objet des sciences humaines, à commencer par l’histoire, échappe à ce qui est reproductible, étant toujours événement unique. Quant à l’objet de la théologie, non seulement il est lui aussi non reproductible mais il est en plus hors de portée du discours rationnel : un nom révélé à Moïse comme Nom au-delà de tout nom, que nul n’a jamais vu et que le Christ est venu dire.

Quel est ce Nom au-delà de tout nom dont tu parles, Jérémie ? De la part de ce Jérémie trompé et moqué, le cri de reconnaissance que nous avons lu (ch. 20, v. 13) : “Célébrez le Nom, l’Éternel ! Car il délivre l’âme du malheureux de la main des méchants”, pourrait sembler bien optimiste ! Quel arrachement de la main des méchants / persécuteurs ou “intimidateurs” ? Il n’a lui-même, selon toute vraisemblance, pas vu de consolation de son vivant ! ‭Écho en Matthieu : “Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme ; […] quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ;‭ mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.‭” (Mt 10, 28,32,33). Seule consolation : avoir dit quand même. Apparemment bien maigre. Mais c’est là l’Évangile comme bonne nouvelle : persécution et crucifixion comme glorification du Juste, et seule consolation de celles et ceux que Dieu appelle…

Après reste la question : en quoi suis-je fidèle, en quoi ai-je été fidèle ? Dans les termes de Jérémie en quoi suis-je “juste”, comme Jérémie dit l’être (v. 12) ? C’est que pour lui, et pour nous si nous l’entendons, la seule justice ; notre seule justice est en Dieu. Autrement dit, je n’ai rien en moi, affirme-t-il — rien à moi que recevoir le pardon et la justice de ce Dieu qui m’a séduit, “m’a trompé” (selon une autre traduction, celle qu’a retenue Luther). Et me concernant, mêlée aux remerciements — “célébrez l’Éternel” —, la demande de pardon, à mon épouse et à mes enfants… Entre autres pour leur avoir infligé d'avoir fait le pasteur !

Alors, quel est ce Dieu qui éprouve ceux qu’il appelle, selon Jérémie ? L’Ecclésiaste nous rappelle que tout ce qui nous advient est hors de notre maîtrise, tout est entre les mains de Dieu ; comprenant cela, il est question de relecture de ce qui nous est advenu, en bien comme en mal, en joie comme en peine. C’est la relecture de son ministère et de sa vocation que fait Jérémie. Quoiqu’il en soit, tout a été et tout est dans la main de Dieu. Alors célébrez l’Éternel, dit Jérémie. En cela même est la délivrance de l’âme humiliée.

… Ce Dieu dont s’étonne le Psaume 8 que nous avons chanté. Contraste immense entre les cieux — et nous et nos œuvres. Qu’est-ce que l’homme que tu en aies souci ? Illustrant cela, la sonde Voyager 1 prenait une photo de notre terre depuis Saturne, un petit point bleu pâle, photo que l'astronome Carl Sagan commentait en ces mots : “Pensez […] à ce point. C’est là. C’est notre foyer. C’est nous […] — sur un grain de poussière suspendu dans un rayon de soleil. […] Pensez aux cruautés sans fin infligées par les habitants d’un coin de ce pixel à ceux à peine distinguables d’un autre coin, à la fréquence de leurs mésententes, à quel point ils sont prêts à se tuer l’un et l’autre, à la ferveur de leur haine.”

De quoi comprendre Cioran : “Ce matin, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j'ai renoncé à faire ma toilette : à quoi bon se laver encore ?” demande-t-il. Que l’on se rassure : je vais continuer à me laver quand même !

Le ministère pastoral ? Juste avoir essayé, en ce temps vertigineusement bref où on y est appelé, de dire, pour que ce grain de poussière ne soit pas qu’un enfer, ce qui est au cœur de la Bible, à la suite de celui-là seul qui a pleinement vécu cette Parole et en est mort jusqu’à renverser la mort.

Et remettre à Dieu ce qui lui appartient : tout reste en sa main…

Optant pour la foi ; être devant Dieu dans la foi au Juste — qui est autre que moi (qui n’ai à moi qu’à me faire pardonner). Car être devant lui c’est mesurer n’être pas au niveau requis — c’est l’expérience de l’écharde dont nous parle Paul, c’est en tout cas ainsi que je comprends cette fameuse écharde dans la chair.

Je lis 2 Co 12, 7-9 — “il m’a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me gifler et m’empêcher de m'enorgueillir.‭ ‭Trois fois j’ai prié le Seigneur de l’éloigner de moi,‭ et il m’a dit : Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse.”

Être tourmenté en permanence pour ce qu’on a fait ou pas fait, et finalement recueillir comme seule consolation cette promesse : “Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse.” Savoir n’être ni juste ni sage, pas au niveau requis, et savoir aussi que Dieu fait avec ce que nous sommes…

Psaume 25, str. 3 : “Mon Dieu, dans ta grâce immense / Qui dure éternellement, / Regarde en ta bienveillance / Et pardonne à ton enfant. / Mets loin de ton souvenir / Les péchés de ma jeunesse ; / Chaque jour viens m’affermir, / Seigneur, selon ta promesse.” Les péchés de ma jeunesse, c’est-à-dire ceux d'hier matin, de ce matin — devenant le substrat par lequel Dieu me constitue.

Écho chez Proust (À la recherche du temps perdu, À l'ombre des jeunes filles en fleurs) : "Il n’y a pas d’homme si sage qu’il soit, […], qui n’ait à telle époque de sa jeunesse prononcé des paroles, ou même mené une vie, dont le souvenir ne lui soit désagréable et qu’il ne souhaiterait être aboli. Mais il ne doit pas absolument le regretter, parce qu’il ne peut être assuré d’être devenu un sage, dans la mesure où cela est possible, que s’il a passé par toutes les incarnations ridicules ou odieuses qui doivent précéder cette dernière incarnation-là […]. On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les choses. Les vies que vous admirez […] représentent un combat et une victoire. Je comprends que l’image de ce que nous avons été dans une période première ne soit plus reconnaissable et soit en tous cas déplaisante. Elle ne doit pas être reniée pourtant, car elle est un témoignage que nous avons vraiment vécu, que c’est selon les lois de la vie et de l’esprit que nous avons, des éléments communs de la vie, […] extrait quelque chose qui les dépasse."

Ne nous leurrons toutefois pas. On n’est pas automatiquement sage d’avoir vieilli : “C'est une sale histoire de vieillir et je vous conseille de l'éviter si vous pouvez ! Vieillir ne présente aucun avantage. On ne devient pas plus sage, mais on a mal au dos, on ne voit plus très bien, on a besoin d’un appareil auditif pour entendre. Je vous déconseille de vieillir.” (Woody Allen, Cannes, mai 2010)

En reste cette parole d’Ésaïe (40, 8) : “‭L’herbe sèche, la fleur tombe ; Mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement.‭”

Me voilà comme l’herbe d’Ésaïe, passant le relais à je ne sais qui ce sera — avec, en attendant un(e) successeur(se), mes remerciements à vous toutes et tous qui prenez le relais après m’avoir entouré, à commencer par les conseils presbytéraux et leurs président(e)s. La suite est évidemment entre les mains de Dieu. Seule sa parole dure pour l'éternité.

Juste savoir — selon Colossiens 3, 1-3 : Considérez vous comme morts, “votre vie est cachée avec le Christ en Dieu.‭”

En regard de cela, au fond, si j’avais su au début… j’aurais sans doute fait la même chose… Je n’en sais pas plus qu’au début !

Restant réduit à croire l’impossible. Ainsi le dit Jésus en Luc 20, 37, citant Exode 3 et la Révélation du buisson ardent — “‭Que les morts ressuscitent, c’est ce que Moïse a fait connaître quand, à propos du buisson, il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob”, Dieu des vivants. Révélation où comme Jérémie, Moïse a peiné à acquiescer à cette vocation qui le mènera où il n'avait pas prévu avec cette seule promesse : “je serai avec toi”… Comme trace du Nom au-delà de tout nom.

Ce genre de foi nous réduit toutes et tous à l’humilité : nous ne maîtrisons pas ce qui nous dépasse. Notre savoir, qui reste tâtonnant, n’a accès qu’à ce qui est à sa portée… ce qui n’est pas le cas de celui dont même le Nom nous échappe.




(Textes du jour : Jérémie 20, 10-13 ; Psaume 69 ; Romains 5, 12-15 ; Matthieu 10, 26-33)