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dimanche 19 juillet 2026

“Laissez croître blé et ivraie ensemble jusqu’à la moisson”...




Ésaïe 44, 6-8 ; Psaume 86 ; Romains 8, 26-27 ; Matthieu 13, 24-43

Matthieu 13, 24-30 & 34-43
24 Il leur proposa une autre parabole : “Il en va du Royaume des cieux comme d’un homme qui a semé du bon grain dans son champ.
25 Pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu ; par-dessus, il a semé de la mauvaise herbe en plein milieu du blé et il s’en est allé.
26 Quand l’herbe eut poussé et produit l’épi, alors apparut aussi la mauvaise herbe.
27 Les serviteurs du maître de maison vinrent lui dire : Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il s’y trouve de la mauvaise herbe ?
28 Il leur dit : C’est un ennemi qui a fait cela. Les serviteurs lui disent : Alors, veux-tu que nous allions la ramasser ? —
29 Non, dit-il, de peur qu’en ramassant la mauvaise herbe vous ne déraciniez le blé avec elle.
30 Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson, et au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs : Ramassez d’abord la mauvaise herbe et liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier.”

*

Comme pour beaucoup de ses paraboles, mystérieuses, Jésus en donne l’explication à ses disciples, quelques versets plus loin…

34 Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans paraboles,
35 afin que s’accomplisse ce qui avait été dit par le prophète : J’ouvrirai la bouche pour dire des paraboles, je proclamerai des choses cachées depuis la fondation du monde.
36 Alors, laissant les foules, il vint à la maison, et ses disciples s’approchèrent de lui et lui dirent : “Explique-nous la parabole de la mauvaise herbe dans le champ.”
37 Il leur répondit : “Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ;
38 le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les sujets du Royaume ; la mauvaise herbe, ce sont les sujets du Malin ;
39 l’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges.
40 De même que l’on ramasse la mauvaise herbe pour la brûler au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde :
41 le Fils de l’homme enverra ses anges ; ils ramasseront, pour les mettre hors de son Royaume, toutes les causes de chute et tous ceux qui commettent l’iniquité,
42 et ils les jetteront dans la fournaise de feu ; là seront les pleurs et les grincements de dents.
43 Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père. Entende qui a des oreilles !”

*

« Le Fils de l’homme enverra ses anges ; ils ramasseront, pour les mettre hors de son Royaume, toutes les causes de chute et tous ceux qui commettent l’iniquité. » Cela c’est au jour de jugement, car, dit Jésus : « Ma royauté n'est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, les miens auraient combattu pour que je ne sois pas livré » (Jn 18, 36). « Mais maintenant ma royauté n'est pas d'ici. ». Cela nous dit du même coup quelque chose de ce qu’est la mauvaise herbe en question — l’ivraie selon les anciennes traductions — et sa mauvaise graine : « toutes les causes de chute et tous ceux qui commettent l’iniquité. », c’est tout le mal qui se fait depuis la fondation du monde. Ce n’est pas rien ! C’est un mal et des douleurs dont il est légitime que l’on veuille les arracher du monde, et avec, ceux qui les commettent.

Or il n’est pas opportun de les arracher du monde tant que ce qu’il en est n’est pas dévoilé ! Car il est bien question de « choses cachées depuis la fondation du monde ». Y compris qui est l'ivraie, les sujets du Malin, et qui est le bon grain, les sujets du Royaume !…

*

Ce qui est caché depuis la fondation du monde est dans ce texte de Matthieu la racine du mal — de ce mal énorme — qui se commet dans le monde. Un ennemi a semé cette mauvaise graine (v. 25). Le mal relève du mystère, d’un mystère incommensurable, le « mystère d’iniquité » dans les mots de Paul, cette iniquité qui est vouée à être arrachée… Le mal relève du mystère, nommé ici : semé par le diable. Un désordre imprévu, source du mal, s’est immiscé dans la création de Dieu, caché depuis sa fondation et voué à être dévoilé. Or où est-ce que le mal, où est-ce que le diable, a été dévoilé ?

À la croix ! Car que s’est-il passé à la croix concernant ce mystère d’iniquité ? Son initiateur a été jeté dehors ! Jean 12, 31-33 : « Maintenant c’est le jugement de ce monde ; maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors. Et moi, quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi. Il disait cela pour indiquer de quelle mort il devait mourir. » À la croix, le semeur de la mauvaise graine, le semeur de l’ivraie est dévoilé et jeté dehors !

Est-ce à dire qu’il est temps pour les disciples de procéder à l’arrachage de la mauvaise herbe ? La réponse de Jésus est clairement : non ! « Ma royauté n'est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, les miens auraient combattu pour que je ne sois pas livré, dit Jésus à Pilate. Ma royauté n'est pas d'ici. » Ici, être disciple de Jésus est être du côté des persécutés, pas des persécuteurs ! Héritage de l'enseignement de la Torah. Ainsi le dit le Talmud : « quand un méchant persécute un juste, Dieu est du côté du juste contre le méchant, quand un méchant persécute un méchant, Dieu est du côté du méchant persécuté contre le méchant persécuteur, quand un juste persécute un méchant, Dieu est du côté du méchant persécuté contre le juste persécuteur ».

*

« S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi » annonce Jésus à ses disciples dans la suite de son affirmation de ce que le diable est jeté dehors lors de sa crucifixion.

C’est que loin de devoir procéder par avance à l’arrachage de la mauvaise herbe, du mal et de ceux qui le commettent, à commencer par les persécuteurs, — le dévoilement de la racine du mal interdit précisément tout arrachage prématuré, avant le jugement final ! Que dévoile en effet la croix lorsqu’elle dévoile la racine immémoriale du mal, le diable ? Que le mal est, avant tout, une volonté immémoriale d’arracher, d’expulser ce que l’on désigne comme le mal.

Le mal, dès l’origine, est persécuteur. Le diable est meurtrier dès le commencement ; dès le premier meurtre, le meurtre d’Abel, il est là. Et menteur et père du mensonge, dès le premier meurtre, il enfouit ce meurtre sous le mensonge : suis-je le gardien de mon frère ? demande Caïn.

Car, ne nous leurrons pas, le meurtrier ment, et prétend avoir accompli une œuvre — sinon juste — tout au moins explicable… De là à prétendre arracher la mauvaise herbe, le pas a toujours été franchi dans l’histoire, avant et après le Christ. On n’a jamais persécuté ou mis à mort quiconque sans bonne cause, ou prétendue telle !… En fait du mensonge ! Le mensonge derrière lequel chacun se cache.

« Vous voulez accomplir les désirs du diable, dira Jésus à ses persécuteurs. Il a été meurtrier dès le commencement, et il ne s’est pas tenu dans la vérité, parce que la vérité n’est pas en lui. Lorsqu’il profère le mensonge, ses paroles viennent de lui-même car il est menteur et le père du mensonge » (Jean 8, 44). Le mensonge est bien lié au meurtre et à la persécution, à la volonté d’expulser — et c’est là l’œuvre du diable.

Eh bien la croix est précisément le dévoilement de ce mensonge, de ce mensonge meurtrier. Ici, l’ « ivraie » qu’on a voulu arracher est le seul juste ! C’est de la sorte que le diable a été dévoilé : le Christ crucifié a publiquement livré les puissances en spectacle, dira Paul.

On voit ce qu’il en est de vouloir arracher la mauvaise herbe. Prétendre arracher la mauvaise herbe fait tout simplement entrer dans un cycle de violence persécutrice, dont les pouvoirs aux mains du diable planteur d’ivraie tentent de bien se garder :

Le représentant de César, Pilate, qui n’est pas sans raison dans le credo — « il a été crucifié sous Ponce Pilate » —, se lave les mains et renvoie dos à dos les persécutés de l’Empire : le Christ et Israël — ce qui débouchera dans l’Empire romain devenu chrétien, puis dans sa descendance, sur une persécution d’Israël par ceux qui se réclament du Christ, se voulant arracheurs d’ivraie à leur tour !

On voit le piège que, pourtant, Jésus a dévoilé ! Et contre lequel il a pourtant mis en garde : la mauvaise herbe n’est pas où on la désigne ! La mauvaise herbe relève du mystère d’iniquité, caché depuis la fondation du monde.

La croix nous dévoile à quel point elle ne peut être arrachée que par le juge céleste.

L’ivraie est le mal persécuteur, « les causes de chute et tous ceux qui commettent l’iniquité », tous ceux qui servent la persécution. On ne la voit qu’à ses effets, comme la mauvaise herbe du même nom, que l’on ne reconnaît pas dans un premier temps.

Elle est dévoilée par la croix comme le fruit meurtrier du menteur et père du mensonge. Elle n’a été dévoilée que là, par celui à qui Dieu a remis le jugement, le Christ, et ne peut être arrachée que par son jugement, la crucifixion, c’est à dire cette extraction du mal qui grève le monde et qui est d’abord et avant tout la violence persécutrice et meurtrière.

Tel est donc ce mystère caché depuis la fondation du monde. Il a été dévoilé au vendredi saint :

« C’est une sagesse […] qui n’est pas de ce siècle, ni des princes de ce siècle, qui vont être réduits à l’impuissance ; nous prêchons, écrit Paul, la sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, que Dieu avait prédestinée avant les siècles, pour notre gloire ; aucun des princes de ce siècle ne l’a connue, car s’ils l’avaient connue, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de gloire. Mais c’est, comme il est écrit : Ce que l’œil n’a pas vu, Ce que l’oreille n’a pas entendu, Et ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, Tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. Dieu nous l’a révélé par l’Esprit. Car l’Esprit sonde tout, même les profondeurs de Dieu »
(1 Co 2, 6-10).


R.P., Châtellerault, 19.07.26
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dimanche 28 juin 2026

“Qui perdra sa vie/son âme à cause de moi”




2 Rois 4, 8-16 ; Psaume 89 ; Romains 6, 3-11 ; Matthieu 10, 37-42

2 Rois 4, 8-16
8 Il advint un jour qu’Élisée passa à Shounem. Il y avait là une femme de condition, qui le pressa de prendre un repas chez elle. Depuis lors, chaque fois qu’il passait, il s’y rendait pour prendre un repas.
9 La femme dit à son mari : « Je sais que cet homme qui vient toujours chez nous est un saint homme de Dieu.
10 Construisons donc sur la terrasse une petite chambre ; nous y mettrons pour lui un lit, une table, un siège et une lampe ; quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer. »
11 Un jour, Élisée vint chez eux ; il se retira dans la chambre haute et y coucha.
12 Il dit à son serviteur Guéhazi : « Appelle cette Shounamite ! » Il l’appela et elle se tint devant le serviteur.
13 Élisée dit à son serviteur : « Dis-lui : Tu nous as témoigné toutes ces marques de respect. Que faire pour toi ? Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ? » Elle répondit : « Je vis tranquille au milieu des miens. »
14 Il dit : « Mais que faire pour elle ? » Guéhazi répondit : « Hélas ! Elle n’a pas de fils, et son mari est âgé. »
15 Il dit : « Appelle-la ! » Il l’appela et elle se tint à l’entrée.
16 Il dit : « A la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras. » Elle dit : « Non, mon seigneur, homme de Dieu, ne dis pas de mensonge à ta servante. »

Matthieu 10, 37-42
37 « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi.
38 Qui ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.
39 Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie/son âme
(même mot) à cause de moi l’assurera.
40 « Qui vous accueille m’accueille moi-même, et qui m’accueille, accueille celui qui m’a envoyé.
41 Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste.
42 Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. »

*

Qu’a fait cette femme, accueillant le prophète Élisée ? Elle a accueilli, à travers son prophète, Celui qui l’a envoyé. Pour cela, elle s’est montrée non-propriétaire de ses propres biens, y renonçant sans même qu’elle le sache, devinant sans le savoir la Source éternelle de ses biens — Source dont parle le prophète.

Un renoncement qui s’illustre dans le fait que le texte biblique ne la nomme même pas, non plus que son mari (tout ce que l’on sait, c’est qu’ils sont de Shounem). « Qui perdra sa vie à cause de moi », dit Jésus, en qui se manifeste la Source éternelle de tout bien, « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ». C’est là la « récompense » dont il parle : trouver la vie.

Terme étrange que ce mot « récompense », qui (sachant le mot choisi par Jésus : salaire, rémunération) pourrait paraître dire qu’il s’agit d’acheter un bénéfice, ou au moins d’être payé en retour pour une œuvre. Or c’est précisément cela, un bénéfice en retour, à quoi a renoncé la femme et son mari accueillant Élisée — qui lui propose : « “Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ?” Elle répondit : “Je vis tranquille au milieu des miens.” » (2 R 4, 13). Bref : « Je ne veux rien, je n’ai besoin de rien ».

Renoncer pour trouver la vie. Trouver la vie : c’est le signe qu’elle va recevoir, à travers un don qu’elle n’a pas demandé, fruit de la bénédiction de son couple qu’elle reçoit d’Élisée, écho à la Genèse : « Dieu les bénit en disant : soyez féconds et multipliez-vous » (Gn 1, 28) — « À la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras » (2 R 4, 16). Ce qui va advenir (v. 17) — et malgré le fait qu’elle n’a rien demandé, et malgré ses doutes sérieux (v. 16b). C’est un signe que nous donne le récit, bénédiction concrète pour la femme, signe pour nous tous :

Signe seulement, via une parole performative du prophète, c’est-à-dire parole qui produit ce qu’elle dit, mais pas phénomène automatique et nécessaire, genre ce qu’on désigne en général comme « magique », sans quoi le signe serait vide, et se résumerait à une forme de rémunération ! Or il s'agit d’un signe de réception de la vie — « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ». Où l’on rencontre l’Évangile…

*

Renoncer à tout ce qui nous est cher… « Qui aime père et mère, ou fils et fille plus que moi n’est pas digne de moi. » De quoi s'agit-il ? De renoncer, à tout, jusqu’à soi-même, et ceux qui nous sont chers, pour fonder de vraies relations. En refondant les relations. Il n'est de vraies relations humaines qu'au travers de renoncements — voire ruptures symboliques. Dans nos relations avec autrui, en premier lieu nos proches, et même, et surtout, avec nous-même.

*

On ne connaîtra de relation vraie avec soi-même et avec nos enfants, nos parents et nos proches en général, que pour les avoir perdus comme enfants, parents, etc., de s’être perdu soi-même, et s'être retrouvé tel que nous sommes devant Dieu, les avoir retrouvés tels qu’ils sont devant Dieu qui nous les a confiés pour que nous les lui rendions, de sorte qu’au travers de ce renoncement, nous puissions avoir de nouvelles relations, vraies, avec eux.

*

Or, c’est là finalement… le pardon, ou don au travers, en l’occurrence au travers du renoncement ! Pourquoi le pardon ? C’est que la relation sans renoncement avec les proches, à commencer par la relation parents-enfants, focalise sur ce qui blesse. L’intensité des relations fait la profondeur des blessures qui s’y vivent. D’où jusqu’à une haine latente, même, qui doit être reconnue, sous peine de rester purulente — c’est là le lieu le plus intense aussi du pardon. C’est le passage sans lequel il n’est pas de pardon.

Le pardon est à la fondation du monde, là où le Christ est crucifié (Apoc 13, 8 : « l’Agneau de Dieu immolé depuis la fondation du monde »). Le pardon est né à la fondation du monde, puisque le monde ne peut pas exister, ne peut pas venir à l’être sans pardon — le livre biblique de la création, de l'origine, du commencement (de la Genèse en grec), le dit en se terminant par le pardon, en l’occurrence le pardon de Joseph à ses frères, sans quoi l’histoire de la promesse se serait arrêtée là ! Écho dans l’Évangile : « Qui ne se charge pas de sa croix… » (v. 38). Le pardon rend le monde possible. (Ainsi l’exprime la fin du livre de la création, la Genèse, au ch. 50, avec le pardon de Joseph à l’égard de ses frères. Le pardon comme dernier mot du récit de la création, la Genèse, et qui rend la continuation de la création possible.)

Le pardon est né en deçà de la création, là où le Christ est crucifié (Ap 13, 8), au moment où il prie en faveur de ses bourreaux : « Père, pardonne leur car il ne savent pas ce qu’ils font ! » Voilà un homme, le Fils de Dieu, qui ne se fait pas d’illusions sur l’âme de ses semblables, sur la laideur des motivations de ses ennemis — qui le bafouent, lui crachent dessus et le mettent à mort, toujours dans les moqueries ; le clouent pour cette mise à mort honteuse, exhibé nu à une foule hurlante ; lui font subir ce châtiment en faisant mine de penser qu’il le mérite bien. Une honte difficile à imaginer, et à même de fournir une haine légitime… Et voilà finalement une parole de pardon, sans amertume. Eh bien, c’est que le Christ ne s’est pas illusionné sur ses ennemis. Aucune relation illusoire ne subsiste avec eux. Mais dès lors la relation peut devenir libre, sans arrière-pensée. Un vrai renoncement ayant eu lieu, le pardon est possible.

C’est parce que ce genre de renoncement plein, réel, qui ne laisse aucune illusion, n’a lieu que rarement que le pardon vrai est extrêmement rare. Il reste encore de l’attachement, le besoin de se venger, donc de prouver, face à telle ou telle action blessante dont on reste marqué. Tant qu’il reste de l’illusion sur soi-même, point de pardon réel. Et cela commence entre proches, et avant tout entre parents et enfants. Tant que reste une blessure, un besoin de prouver encore.

Là il manque encore ce renoncement total, qui permet de pardonner enfin, et de vivre côte à côte dans la liberté.

On est loin des pardons illusoires qui cachent mal des blessures pas reconnues et du ressentiment. Aimer le crucifié plus que tout, entrer dans sa douleur et donc son pardon, y perdre sa vie. C’est le prix de la grâce. Pour un acte de la foi, qui est œuvre miraculeuse de la grâce, une façon de recevoir sa propre mort, de se charger de sa croix (v. 38) ; cf. Ro 6, 3-11 : « si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. Nous le savons en effet : ressuscité des morts, Christ ne meurt plus ; la mort sur lui n’a plus d’empire » (Ro 6, 8-9). Mort à soi-même indispensable pour la naissance d'en haut, la naissance à la liberté : « qui aura gardé sa vie la perdra, et qui aura perdu sa vie à cause de moi la retrouvera » (v. 39).

*

La Shunamite n’obtient son enfant, ne trouve son enfant, que d’avoir renoncé ! Et pour cela d’avoir accueilli le Dieu que nul n’a jamais vu en accueillant celui qui lui en a apporté la parole. « Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste. Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense ». Récompense, à savoir, on l’a vu, la vie.

Car alors, un monde nouveau, prémisse des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, peut advenir, un monde de relations humaines basées sur un dialogue reconnaissant que l'autre, fût-il notre enfant, notre père ou notre mère, n’est ni une reproduction de nous-mêmes, ni l’anti-image qu’il nous faudrait fuir ; qu’il est lui aussi un être à l'image de Dieu manifestée en Christ : « qui vous reçoit me reçoit, qui me reçoit reçoit celui qui m'a envoyé » (v. 40).

Comme la Shunamite accueillant Élisée. Car c'est bien ce qu'il en est de l'accueil des disciples — fût-ce sous le simple signe de l'apport d'un verre d'eau — que réclame Jésus. Il est question ici à travers l’accueil de son serviteur, de l'accueil de Dieu, et donc du prochain tel qu'il nous est donné sous le regard de Dieu, tel que le regard de Dieu porté dans le Christ le fait advenir comme être à l'image de Dieu, nous en dévoile la valeur infinie. Un prochain radicalement autre, fondé dans l’image de Dieu, c'est-à-dire irréductible à nos projections, à nos schémas. Voilà qui ouvre à savoir reconnaître un prophète ou un juste, jusque parmi les plus petits. Pour une découverte du prochain, riche en Dieu face à nous-mêmes, à commencer par ces prochains que sont nos enfants et nos parents, ce qui ne se fera qu'à travers la réception de la rupture que la Croix opère entre eux et nous, qu'à travers ce que nous les abandonnerons à Dieu. Et, pour cela, que nous nous y abandonnerons nous-mêmes.


RP, Châtellerault, 28.06.2026
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dimanche 5 avril 2026

“Il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité”




Actes 10, 34-43 ; Psaume 118, 1-20 ; Colossiens 3, 1-4 ; Matthieu 28, 1-10

Colossiens 3, 1-4
1 Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ;
2 fondez vos pensées en haut, non sur la terre.
3 Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu.
4 Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire.
Matthieu 28, 1-10
1 Après le shabbat, au commencement du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie vinrent voir le sépulcre.
2 Et voilà qu’il se fit un grand tremblement de terre : l’ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus.
3 Il avait l’aspect de l’éclair et son vêtement était blanc comme neige.
4 Dans la crainte qu’ils en eurent, les gardes furent bouleversés et devinrent comme morts.
5 Mais l’ange prit la parole et dit aux femmes : “Soyez sans crainte, vous. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié.
6 Il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit ; venez voir l’endroit où il gisait.
7 Puis, vite, allez dire à ses disciples : Il est ressuscité des morts, et voici qu’il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez. Voilà, je vous l’ai dit.”
8 Quittant vite le tombeau, avec crainte et grande joie, elles coururent porter la nouvelle à ses disciples.
9 Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : “Je vous salue.” Elles s’approchèrent de lui et lui saisirent les pieds en se prosternant devant lui.
10 Alors Jésus leur dit : “Soyez sans crainte. Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront.”

*

« Il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité », dit l’Ecclésiaste (Ecc 3, 11). Simple constat du sage, qui ne postule pour autant aucune survie. Là n’est pas son sujet. Il fait juste un constat : dans notre corps temporel, dans notre temps fini, nous concevons pourtant un cœur du réel qui déborde infiniment ce cantonnement temporel. Il est en nous une perception de ce qui nous déborde infiniment.

C’est là une perception commune à l’humanité, croyants ou pas, que partagent les Grecs avec lesquels Paul dialogue sur l’Aréopage d’Athènes (Actes 17). Ce jour-là, nous dit le texte, Paul rencontre des stoïciens et des épicuriens, tenants de deux courants philosophiques importants au Ier siècle. Aucun problème, pour les uns comme pour l’autre, Paul, à s’accorder sur cette intuition commune de l’éternité, induisant l’immortalité envisageable de l’âme. On est jusque là en deçà de la foi.

Toujours en deçà de la foi la réflexion des pharisiens, dont le pharisien Paul, réflexion que les juifs pharisiens, dont Paul, partagent aussi avec les Mages zoroastriens perses : cette âme immortelle n’est pas sans rapport avec notre réalité corporelle et temporelle, puisque c’est dans notre réalité temporelle que nous la concevons.

Ainsi l’expliquera Paul à ces voisins d’Athènes que sont les Corinthiens : « S’il y a un corps naturel, il y a aussi un corps spirituel » (1 Co 15, 44). Cela n’est pas l’approche des Grecs, c’est là leur point de rupture d’avec les juifs pharisiens et les Perses. Pourtant jusque là, on n’est pas dans la foi, mais dans la réflexion. Rupture philosophique qui devient abîme lorsqu’intervient la question de la foi. Christ est ressuscité. La pensée de l’éternité a rejoint notre monde, la résurrection est devenu fait. « S’il n’y a point de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité », affirme Paul (1 Co 15, 13), qui ajoute : « si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine » (1 Co 15, 17).

La théorie (l’éternité concerne aussi les corps) est devenue fait pour notre foi. C’est ce qui advient au dimanche de Pâques. C’est ce qui entre dans notre vie — comme la liberté entre dans la vie du peuple de l’Exode. L’Exode comme sortie du tombeau de l’esclavage : Pâques reprend Pessah, son repas de liberté est répercuté dans la Cène, dont la symbolique rattache indissolublement la foi chrétienne au judaïsme.

*

Qu’est-ce qui constitue notre être temporel, et que sommes-nous en réalité ? En réponse à cette question, nous confondons aisément notre être avec notre enveloppe temporelle — fragile, susceptible d’être atteinte par la maladie, et tant d’autres maux mortels, nous tenant dans l’esclavage de la mort.

Une enveloppe temporelle dont nous nous dépouillons déjà, au jour le jour de son vieillissement ; une enveloppe, qui s’use de toute façon, qui se dégrade de jour en jour ; jusqu’au moment où il faudra la quitter comme un vêtement qui a fait son temps (selon une image de Paul).

Que dit l’Ange aux femmes dans la clarté nouvelle du dimanche de Pâques ? « Soyez sans crainte. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié. Il n’est pas ici, il est ressuscité » (Mt 28, 5-6). Et pour qu’on ne s’y trompe pas : le corps n’est pas là. Ce corps, cette enveloppe, qu’il a dépouillée à la croix. « Recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ », confirmera l’Apôtre.

Il a dépouillé le corps temporel douloureux, et il a été relevé d’entre les morts. Et pour que cela soit bien clair, le tombeau est vide : l’Ange en roule la pierre pour que nous n’y restions pas. Il vous précède en Galilée.

*

« Il n’est pas ici », a dit l’Ange aux femmes, ne restez pas autour d’un tombeau. Allez chez vous, avant d’aller, plus tard, au bout du monde, dans la Cité terrestre, où il vous précède. Parce que ce qui vaut pour lui, et c’est là que son relèvement d’entre les morts est aussi un dévoilement, une révélation ; ce qui vaut pour lui, vaut, en lui, aussi pour nous.

« Votre vie est cachée avec le Christ en Dieu ». « Vous êtes ressuscités avec le Christ. » Notre vrai être n’est pas dans nos lambeaux de corps, mais en haut, avec lui, à la droite de Dieu.

Il est un autre niveau de réalité, celui qui apparaît dans la résurrection. Or nous en sommes aussi, à notre tour, de façon cachée. C’est cet autre niveau qu’il nous faut rechercher, pour y fonder notre vie et notre comportement dans le provisoire.

« Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire », promet l’Apôtre.

*

Dès lors : « recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ; fondez vos pensées en haut, non sur la terre. Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. »

Lorsqu’au matin de Pâques, les femmes ont reçu ce signe : le corps n’était pas là ; le signe est accompagné de cette parole, il prend sens de cette parole, comme le pain et le vin prennent sens des paroles qui les accompagnent — il vous précède en Galilée, sur vos routes humaines que vous rejoindrez bientôt.

Alors désormais, « recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, siégeant à la droite de Dieu ; fondez vos pensées en haut ». C’est-à-dire, non pas : vivez en haut, comme dans les nuages de lendemains qui chantent et déchantent, mais poursuivez votre route terrestre forts de ce que vous pouvez désormais fonder vos pensées en haut, dans la foi à la résurrection de Jésus.

Vous êtes morts avec Jésus et ressuscités avec lui. Ni cadavre au tombeau ni nostalgie dans l’imaginaire d’un passé qui ne reviendra pas.

« Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire. » C’est à ce niveau de réalité-là qu’est notre vrai être. Vivre du mont de la transfiguration, où déjà avant Pâques, s’était manifesté le Christ de la résurrection, pour marcher sur les routes du provisoire.

Que Dieu nous donne aujourd’hui de percevoir la présence du Ressuscité, et d’en concevoir le bonheur qu’ont connu les Apôtres au mont de la transfiguration. Et puisqu’on ne plante pas de tente au mont de la transfiguration, qu’il nous donne d’aller vers nos Galilée où nous précède le Ressuscité.


R.P., Pâques, La Mothe-St-Héray, 5.04.2026
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dimanche 15 février 2026

Au cœur de l’intime, la pleine observance




Deutéronome 30, 15-20 ; Psaume 119, 1-32 ; 1 Co 2, 6-10 ; Matthieu 5, 17-37

Matthieu 5, 17-37
17 Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir.
18 En effet, je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre n’auront pas disparu, pas une seule lettre ni un seul trait de lettre ne disparaîtra de la loi avant que tout ne soit arrivé.
19 Donc qui violera l’un de ces plus petits commandements et qui enseignera aux hommes à faire de même sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais qui les mettra en pratique et les enseignera aux autres, sera appelé grand dans le royaume des cieux.
20 En effet, je vous le dis, si votre justice ne dépasse pas celle des [meilleurs, à savoir] scribes et pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux.
21 Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : “Tu ne commettras pas de meurtre ; qui commet un meurtre mérite de passer en jugement.”
22 Et moi je vous dis : qui se met en colère contre son frère mérite de passer en jugement ; qui le traite de telle ou telle façon insultante mérite de passer par le tribunal, et d’être puni par l’abîme de feu.
23 Si donc tu apportes ton offrande à l’autel du Temple et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi,
24 laisse ton offrande devant l’autel et va d’abord te réconcilier avec ton frère, puis viens présenter ton offrande.
25 Mets-toi rapidement d’accord avec ton adversaire, pendant que tu es en chemin avec lui, de peur qu’il ne te livre au juge, que le juge ne te livre à l’officier de justice et que tu ne sois mis en prison.
26 Je te le dis en vérité, tu n’en sortiras pas avant d’avoir remboursé jusqu’au dernier centime.
27 Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère.
28 Et moi je vous dis : Tout homme qui regarde une femme pour la convoiter a déjà commis un adultère avec elle dans son cœur.
29 Si ton œil droit te pousse à mal agir, arrache-le et jette-le loin de toi, car il vaut mieux pour toi subir la perte d’un seul de tes membres que de voir ton corps entier jeté dans l’abîme.
30 Et si ta main droite te pousse à mal agir, coupe-la et jette-la loin de toi, car il vaut mieux pour toi subir la perte d’un seul de tes membres que de voir ton corps entier jeté dans l’abîme.
31 « Il a été dit : Que celui qui renvoie sa femme lui donne une lettre de divorce.
32 Et moi, je vous dis : Celui qui renvoie sa femme — sauf si elle est déjà adultère — la pousse à l’adultère ; et donc si quelqu’un l’épouse, il se trouve lui aussi adultère.
33 « Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne violeras pas ton serment, mais tu accompliras ce que tu as promis au Seigneur.
34 Et moi je vous dis de ne pas jurer du tout, ni par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu,
35 ni par la terre, parce que c’est son marchepied, ni par Jérusalem, parce que c’est la ville du grand roi.
36 Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux pas rendre blanc ou noir un seul cheveu.
37 Que votre parole soit “oui” pour oui, “non” pour non ; ce qu’on y ajoute vient du mal.

*

« N’allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abroger, mais accomplir » — ce qui ne veut pas dire « mettre un terme à », mais, littéralement « observer pleinement » : mettre en pratique vraiment, pleinement, du fond du cœur.

Ce propos de Jésus doit être reçu comme une clef d’interprétation de son comportement, de son rapport aux commandements — « qui violera l’un de ces plus petits commandements et qui enseignera aux gens à faire de même sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ».

Observer vraiment et pleinement, au cœur de l’intime. L’exigence de Jésus est radicale. Les scribes et les pharisiens étaient d’une rigueur morale exemplaire. Et Jésus souligne pour ses disciples que c’est encore insuffisant. C’est à une visée de perfection qu’il ouvre (cf. v. 48), ce qui nous réduit tous à une profonde humilité : nous ne sommes évidemment pas plus à la hauteur que ces exemples de fidélité que sont les scribes et les pharisiens. Nous n’avons de recours, comme eux, que la grâce, ce qui ne rend pas l’exigence de Jésus facultative !

Car si Jésus s’annonce comme celui par qui vient le Règne de Dieu dans l’observance de la Loi jusqu’en son cœur, il ne saurait en abolir le principe, sans lequel il n’y a pas de Règne de Dieu. « Que ton Règne vienne », i.e. « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Ta volonté, à savoir l’observance de tes préceptes — moraux concernant les bénéficiaires de l’Alliance élargie. Sans cette observance, pas de Règne de Dieu, ou « des cieux », selon la façon que l’on a alors, et que Jésus ne remet pas en question, d’employer des figures de style pour ne pas prononcer le Nom qui est au-dessus de tout nom — pour ne pas, selon les termes de la Torah, prononcer ce Nom en vain.

Laissez donc au-dessus de toute représentation le Nom qui est au dessus de tout nom, ne l’utilisant pas vainement, rappelle Jésus, même pas pour jurer — jurer ni par son Nom, ni même par le ciel, ce mot qu’on emploie pour désigner celui qui est au-dessus de tout nom — citant Ésaïe 66, 1, « Ainsi parle l’Éternel : Le ciel est mon trône, et la terre mon marchepied. » Il n’est donc même pas question de jurer non plus par la terre, son marchepied, ni encore par Jérusalem, ville de son Envoyé royal. Plutôt que jurer, c’est-à-dire d’instrumentaliser le nom de Dieu, soyez seulement vrais et sincères, « oui » ou « non ».

En tout cela, c’est bien de la question de notre libération dans l’instauration du Royaume qu’il s’agit, et de la réception de la Loi comme Évangile. Y a-t-il libération plus entière que dans une prise au sérieux radicale de la Loi ? Jésus a parlé de la convoitise concernant l’adultère — pouvant aller, dit-il, jusqu’à briser ce que Dieu a uni. Et qu'on n’aille pas dire : “je n’ai jamais fait cela, j’ai toujours été monogame”. Ici, Jésus conduit à nouveau au cœur, le désir, la convoitise. Or qu’est-ce que la convoitise sinon un esclavage perpétuel ? Et qu’en est-il du désir de meurtre, ou de vengeance, ou du besoin permanent de se justifier et de contourner la vérité d’une parole droite ? Ni abolition ni antithèse dans le « moi je vous dis ». Jésus nous ramène au cœur véritable de la libération. Écouter, et entendre la Parole de Dieu, donnée dans la Torah.

La Torah a pour visée son observance, sincère, c’est-à-dire depuis le fond du cœur, et non pas pour juger autrui. Elle ne saurait s’imposer de l’extérieur. Et surtout pas par un pouvoir politique. La fin de ce pouvoir a été scellée par les deux destructions du Temple : en 586 av. J.-C. prend fin la dynastie royale légitime. En 70 ap. J.-C. prendra fin la dynastie sacerdotale et son pouvoir, devenu de facto politique.

« Si le spirituel est investi par le politique, il est perdu », dit le meilleur connaisseur de l’islam au XXe s. qu’est Henry Corbin (Entretiens avec Philippe Nemo). Il dit cela en 1978 à propos de la Révolution islamique qui se prépare en Iran. Et il en pleure. 40 ans après, sa mise en garde est, hélas, vérifiée. Dans le massacre des Innocents de ces derniers jours en Iran, celui de ces enfants assassinés, torturés par les fanatiques qui dirigent leur pays en ayant prétendu instaurer politiquement la loi (en l’occurrence islamique). Ils se sont révélés comme des hypocrites se prétendant spirituels, assassinant en masse les enfants d’Iran, filles et garçons persécutés par des bourreaux qui se font passer pour témoins de la loi religieuse, loi qu’ils ruinent, en assassinant avec leurs enfants, la liberté.

« Je suis le Seigneur, ton Dieu, qui t’ai libéré de l’esclavage », première des dix paroles. Le propos de Jésus aujourd’hui est que l’Évangile est toujours un ordre qui libère, un ordre qui ne libère que si on le met en pratique. Sa parole, celle de la Torah, ne libère que si on la prend au sérieux, si on y obéit, si on la prend radicalement au sérieux. Elle est un ordre qui met en marche… Si on ne se laisse pas envahir par la colère et la rumination du meurtre, si on se s’abandonne pas à la convoitise de ce qui ne nous est pas donné, à la haine, ou à de toujours fausses imageries sur Dieu (comme aujourd’hui l’idole unique des mollahs).

Cette loi ne sera pas abolie, c’est toujours la même, même si certains aspects comme mœurs de la cité ou rites et cérémonies, que Jésus, fils d'Israël, observait, peuvent varier d’un peuple à un autre ; ou d’un temps à un autre : ainsi après la destruction du Temple, les aspects du rite qui y sont liés deviennent inapplicables. Ils seront réorganisés de façons diverses. C’est l’origine de la séparation de deux rites, le rite talmudique et le rite chrétien. Mais la Loi, elle, en son cœur, n’est nullement abolie. Elle est la fin de l’esclavage, la norme de la liberté : la Loi est ainsi l’Évangile de notre libération.

Mais allons plus loin : là où il s’avère qu’accomplir la Loi ne l’abolit pas ! Contrairement à la tentation commune qui revient à considérer que Jésus ayant accompli, i.e. observé pleinement la Loi, jusqu’en son cœur, il n’y aurait plus depuis à l’observer ! — introduisant de la sorte subrepticement l’idée d’abolition de fait sous le terme d’accomplissement.

Certes, on l’a dit, certains aspects, comme les rites et cérémonies, varient selon les lieux, les époques et les circonstances. Ainsi, on ne pratique pas aujourd’hui de sacrifices d’animaux dans le Temple de Jérusalem — de toute façon détruit. A fortiori, laisse là ton offrande pour vivre ce qu’elle signifie en termes de réconciliation avec autrui (l’enseignement juif sur Yom Kippour ne dit pas autre chose : concernant le pardon de l’offense au prochain, on ne peut pas le court-circuiter en espérant le pardon de Dieu ! Non, il faut d’abord passer par l’obtention du pardon du prochain). Cela quel que soit le cérémonial qui varie dans l’histoire : le cœur vaut pour tout précepte en son aspect cérémoniel — lié à des temps, des lieux, des traditions.

Tout comme dans le christianisme ou les traditions qui en sont issues, les façons chrétiennes de comprendre et de célébrer la sainte Cène ou comprendre et d’administrer le baptême sont variables.

Variable aussi l’organisation de la vie de la cité, selon les temps et les lieux. Par exemple, les régimes politiques et les formes de gouvernements varient selon les époques et les pays. Autre exemple, les sanctions de justice : quelle sanction pour telle faute, mettons aujourd’hui les abus sexuels ? Sanctionnés dans l’Antiquité d’une façon qui n’est pas la nôtre, il n’est pas question pour autant d’en abandonner interdiction et sanction.

Autant d’aspects, cérémonies, organisation de la justice et de la cité toujours à l’ordre du jour, mais variables dans leur application selon les lieux et les temps.

Mais l’aspect moral, comme norme idéale, comme visée de perfection que Jésus rappelle avec force dans ce texte, n’est pas sujet aux variations culturelles. L’aspect moral peut être considéré comme se déployant en vertus. Accomplir la Loi, comme Jésus le fait, n’est donc pas l’abolir par la petite porte. Accomplir, c’est tout simplement observer, observer pleinement, jusqu’au cœur ; à la lettre, jusqu’en la plus petite lettre : la Loi demeure tant que dure le monde, étant en son cœur la bonne nouvelle, l’Évangile de notre libération — selon la première parole du Décalogue : « Je suis le Seigneur, ton Dieu, qui t’ai libéré de l’esclavage », de tout esclavage, jusqu’à l’esclavage du péché et de la mort ! Choisi donc la vie, nous enjoint le texte du Deutéronome proposé aussi aujourd’hui.

Deutéronome 30, 15-20
15 Vois, j’ai placé aujourd'hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur.
16 Ce que je t’ordonne aujourd’hui, c'est d’aimer le Seigneur, ton Dieu, de suivre ses voies et d’observer ses commandements, ses prescriptions et ses règles, afin que tu vives et que tu fructifies, et que le Seigneur, ton Dieu, te bénisse […].
17 Mais si ton cœur se détourne, si tu n’écoutes pas et si tu te laisses entraîner à te prosterner devant des idoles et à les servir,
18 je vous le dis aujourd’hui, vous disparaîtrez […].
19 J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et les tiens,
20 en aimant le Seigneur, ton Dieu, en l’écoutant et en t’attachant à lui : c’est lui qui est ta vie, la longueur de tes jours […].

RP, Châtellerault, 15/02/26
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dimanche 25 janvier 2026

"… lorsqu’on vous outrage"




Soph 2.3 & 3.12-13 ; Ps 146 ; 1 Co 1.26-31 : Matthieu 5.1-12a

1 Corinthiens 1.26-28
26 Considérez, frères & sœurs, que parmi vous qui avez été appelés il n’y a ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles.
27 Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ;
28 et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu’on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont […].

*

“Heureux serez-vous lorsqu’on vous outragera”, nous dit Jésus (Mt 5, 11). En écho, Paul écrit : “Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu’on méprise” (1 Co 1, 27-28). D’où tient-il cet enseignement qui a tout de l’imitation du Christ ? — sinon de la prophétie d’Ésaïe et de son fameux ch. 53 ? Je lis, És 53, 1‑5 :
1 Qui a cru à ce qui nous était annoncé ? Qui a reconnu le bras de l’Éternel ?
2 Il s’est élevé devant lui comme une faible plante, Comme un rejeton qui sort d’une terre desséchée ; Il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, Et son aspect n’avait rien pour nous plaire.
3 Méprisé et abandonné des hommes, Homme de douleur et habitué à la souffrance, Semblable à celui dont on détourne le visage, Nous l’avons dédaigné, nous n’avons fait de lui aucun cas.
4 Cependant, ce sont nos souffrances qu’il a portées, C’est de nos douleurs qu’il s’est chargé ; Et nous l’avons considéré comme puni, Frappé de Dieu, et humilié.
5 Mais il était blessé pour nos péchés, Brisé pour nos iniquités […].
Entendons-nous bien : le texte ne parle pas de Jésus (il n’était pas né !), mais Jésus l’a médité, et y a fondé son attitude… Ce texte est au cœur d’une section d’Ésaïe, ch. 40-55, ouvrant sur ce qu’on a appelé les chants du Serviteur, dont ce ch. 53.

Avant ce chant, Ésaïe proclame (44,28 - 45,1) :
Je dis de koresh : “C’est mon berger” ; tout ce qui me plaît, il le fera réussir, en disant pour Jérusalem : “Qu’elle soit bâtie”, et pour le temple : “Sois fondé !”
Ainsi parle le Seigneur à son messie : À koresh que je tiens par sa main droite, pour abaisser devant lui les nations, pour déboucler la ceinture des rois, pour déboucler devant lui les battants, pour que les portails ne restent pas fermés.
Qui est koresh ? On a pris l’habitude d’y voir l’empereur Cyrus et donc de traduire koresh par Cyrus (sauf Chouraqui dont j’ai repris le choix : laisser le mot koresh).

Le mot koresh, qui signifie quelque chose comme “semblable à un chef” (i.e. même s’il n’en a pas l’allure), mentionné en deux seuls versets (És 44, 28 et 45, 1 ; Segond et Colombe ajoutent une mention de “Cyrus”, absente de l’hébreu, en 45, 13 !), ce mot, koresh, se trouve dans une section (És 40-55) qui conduit à la présentation du Messie comme serviteur souffrant (au ch. 53) : il se dévoile dans le serviteur souffrant, Messie de Juda, de la lignée de David, dans lequel sont réconciliés Juda et Israël.

Que vient faire l’empereur de la Perse là-dedans ?, empereur nommé Kurash, nom qui en persan signifie “soleil”, le “roi soleil”… Il se trouve que ce roi-là a eu une politique religieuse très tolérante, rétablissant les lieux de culte des peuples défaits, comme en atteste aussi, via l’archéologie, un fameux “cylindre de Cyrus”, mentionnant sa réhabilitation du temple de la divinité babylonienne Marduk — témoignage d’une politique religieuse qui a aussi profité aux Judéens pour la reconstruction du Temple (cf. 2 Ch 36, 22-23). Mais aucune trace d’une élévation de ce roi, maître empereur d’un empire allant de l’Inde à l’Éthiopie, au statut de Messie d’Israël !

C’est plus tard, dans la méditation de l’œuvre de Dieu envers Israël à travers ce roi tolérant, à la tête d’une dynastie monothéiste, que le peuple biblique va lire dans la Bible grecque des LXX Cyrus pour koresh (même mot en grec pour Kurash et koresh : Cyrus), tandis qu’au départ le mot koresh vise un messie humble, que Paul appelle les croyants de Corinthe à imiter. Cela n’enlève rien à la grandeur de Cyrus, non pas comme serviteur souffrant d’Ésaïe, mais comme un des signes de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations.

On retrouve ce signe de Cyrus et donc de la Perse dont il est le roi, et donc d’une proximité remarquable entre la Perse, l’Iran, à la fois avec le judaïsme et le christianisme. Cyrus, nom par lequel la Bible grecque a traduit koresh, le donne aussi comme figure finale de l’espérance universelle : la Bible des LXX se termine par la version grecque du livre de Daniel, laquelle donne Cyrus comme signe de cet élargissement universel de l’Alliance par la reconnaissance du Dieu unique, qui, on le sait, est le fait aussi de la religion zoroastrienne, celle de Cyrus et des Mages de Matthieu reconnaissant l’enfant de Bethléem. Matthieu citant cette même Bible des LXX. Mais la Bible hébraïque n’est pas en reste : elle se termine en son dernier livre, le livre des Chroniques, par la mention explicite de Cyrus comme celui qui met fin à l’exil d’Israël (2 Ch 36, 22-23).

Si la section d’Ésaïe ouvrant sur la présentation de celui qui est “comme un chef” (koresh), même s’il n’en a pas l'allure, le serviteur souffrant, si cette section ne parle pas du roi perse, celui-ci n’en est pas moins un personnage remarquable, témoin incontournable de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations — ce pourquoi il termine et la Bible hébraïque et la Bible grecque, et ce pourquoi aussi les Mages représentant son culte au Dieu unique commencent le Nouveau Testament.

“Toutes les familles de la terre seront bénies en toi” (Gn 12, 3), promettait à Abraham Dieu scellant l’Alliance, ce qui est repris par Ésaïe.

Lequel Ésaïe précise : “c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis, Chacun suivait sa propre voie ; Et l’Éternel a fait retomber sur lui l’iniquité de nous tous.” (És 53, 5-6). Alors, nous concernant, selon ce que Jésus a médité et vécu pour lui, “Heureux serez-vous lorsqu’on vous outragera”, nous dit-il (Mt 5, 11), pour nous aussi !

Avant cela, pour l’Évangile de Matthieu, l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations qui prend place désormais est préfiguré par la venue des Mages, préfigurant eux-mêmes les futurs rois des nations, devenues autant de disciples (Mt 28, 19).

De facto, jusqu’à la fin du temps, le cœur de l’Alliance reste juif, de facto son élargissement aux nations reste chrétien, cet élargissement reconnu et véhiculé en premier lieu par les monothéistes Mages d’Iran zoroastrien. Pas de christianisme sans judaïsme (Mt 2, 2 : “où est le roi des Judéens qui vient de naître ?” demandent les Mages), pas d’envoi aux nations des disciples par le Ressuscité et par suite pas non plus d’islam ! — cet islam au Messager mué par les anciens califes en figure de pouvoir, et aujourd’hui fourvoyé en islam politique, qui dans l’Iran des Mages, massacre ses propres enfants, nouveau massacre des Innocents, démultiplié par rapport à celui d’Hérode au temps de Mages de Matthieu.

*

“Heureux les persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux !” (Mt 5, 10) — “Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !” (Mt 5, 4).

Dans le massacre des Innocents de ces derniers jours en Iran, celui de ces enfants assassinés, torturés par les fanatiques qui dirigent leur pays, hypocrites se prétendant spirituels, mais pires qu’Hérode, que ces paroles de Jésus résonnent en nous en pensant à eux, ces enfants, filles et garçons persécutés par des bourreaux qui se font passer pour riches spirituels, au titre de leurs postures prétentieuses.

C’est à ces enfants abandonnés dans leur souffrance par un monde silencieux, notre monde, que Jésus s’adresse aujourd’hui :

“Heureux êtes-vous, pauvres spirituels, lorsqu’on vous outrage, qu’on vous persécute pour la justice et qu’on dit faussement de vous toute sorte de mal — quand de fait c’est à cause de moi, juste parmi les justes. Mais votre récompense est grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’on a persécuté pour la justice les prophètes qui ont été avant vous” (Mt 5, 3 & 11-12).

Voilà les outragés de nos jours. Au moins, dans ce monde qui les abandonne, élevons nos voix pour elles et pour eux, et celles et ceux qui partout dans le monde sont outragés, torturés, persécutés comme eux.


R.P., Châtellerault, 25.01.26
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dimanche 4 janvier 2026

Au-delà de l’astre




Ésaïe 60, 1-6 ; Psaume 72 ; Éphésiens 3, 2-6 ; Matthieu 2, 1-12

Matthieu 2, 1-12
1 Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des Mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem
2 et demandèrent : "Où est le roi des Judéens qui vient de naître ? Nous avons vu son astre à l’Orient et nous sommes venus lui rendre hommage."
3 À cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où le Messie devait naître.
5 "À Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c'est ce qui est écrit par le prophète :
6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda : car c'est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple."
7 Alors Hérode fit appeler secrètement les Mages, se fit préciser par eux l'époque à laquelle l'astre apparaissait,
8 et les envoya à Bethléem en disant : "Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant ; et, quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j'aille lui rendre hommage."
9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route ; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à l’Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.
10 À la vue de l'astre, ils éprouvèrent une très grande joie.
11 Entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage ; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

*

“Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des Mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem” (v. 1)…

“Au temps du roi Hérode”… Voilà, on va le voir, qui semble ne pas coller quand on considère, comme je le fais, que le moine Denys le Petit, au VIe s., ne s’est pas trompé en fixant la naissance de Jésus au tournant de l’an -1 et de l’an 1, posant donc le premier jour de l’an en 1 après J.-C. Mais comment Denys en est-il arrivé là ?

L'Évangile selon Luc mentionne que Jésus avait “environ trente ans” lorsqu'il a commencé son ministère (Luc 3, 23), cela au cours de la “quinzième année du règne de Tibère César” (Luc 3, 1). Or, on a la date du début, et donc de la 15e année, du règne de Tibère. Denys a donc fait une simple soustraction : considérant que Jésus était né “environ trente ans” avant (en Afrique, on dit “né vers”) — l’année de ces “trente ans avant” est devenue l'an 1 de l'ère chrétienne, devenue elle-même l’ “ère commune”, signe tout de même, pour la foi, de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations.

On marquait à l’époque symboliquement la naissance de Jésus au 25 décembre (jour conventionnel du solstice d’hiver à l’époque, correspondant à la date du solstice lors de la mise en place du calendrier julien, du nom de Jules César, en 45 av. J.-C.). (On voit par là l'importance des questions astrales, qui ont retenu aussi les Mages.)

Pour notre calendrier, le 25 décembre — de l’an 1 avant Jésus-Christ, selon la soustraction de Denys, annonce le tournant de l’an 1 correspondant à la date de sa circoncision. Voilà qui désormais marquera l’ère commune, selon le temps angélique rejoignant le temps historique de cet “environ 30 ans” ; le solstice d’hiver marquant de même dans le temps angélique la naissance, dans la nuit (Luc 2, 8), de “la lumière du monde”. Ce pourquoi cette date symbolique n’est pas du tout erronée, à condition de croire au temps angélique, ce temps réel qui rencontre le temps historique lors de la naissance de Jésus, dans l'Incarnation de la Parole éternelle annoncée par les anges (présents de façon onirique selon Matthieu, dans des chants célestes selon Luc).

Mais voilà tout de même qui semble jurer avec notre récit de Matthieu précisant que Jésus est né sous Hérode, lequel est mort en 4 avant Jésus-Christ selon l'historien Flavius Josèphe. Juste qu’il ne faudrait pas oublier que, comme en Afrique, après le “né vers”, on se souvient de repères : par ex. “l’année de la construction du château d’eau”, ou “l’année du jubilé du temple”…

Reprenons Matthieu, pour tenter de démêler cela — et de démêler le temps angélique d’avec le temps historique. “Voici que l'astre, que les Mages avaient vu à l'Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.” (Mt 2, 9)

… Un verset apparemment bien étrange — au plan astronomique : “l’astre s’arrêta”, dit le texte ! On va voir l’importance théologique, relativement au temps angélique, de cet arrêt, et, mieux encore, relativement au temps ultime (un jour comme mille ans aux yeux de Dieu — Ps 90).

Luc de son côté parle précisément concernant la naissance de Jésus d’un “premier recensement” de Quirinius (Lc 2, 2). Un grand recensement, marquant, avait eu lieu en l'an 6 après J.-C., déclenché par un événement précis : la destitution d'Archélaüs et l'annexion de la Judée par Rome. C'est à ce moment-là que la Judée est rattachée à la province de Syrie et que Quirinius est envoyé pour évaluer les biens en vue de l'impôt romain, daté, selon les archives romaines et l’historien Flavius Josèphe, de l'an 6 après Jésus-Christ. Ce recensement de 6 après J.-C. fait par Quirinius, a été un traumatisme national car il marquait la fin de l'indépendance de la Judée. Il est resté dans les mémoires comme “LE” recensement, d’où la précision de Luc parlant d’un “premier recensement”. Sans quoi, on aurait une fourchette d’au moins 10 ans : de la mort d’Hérode au recensement de Quirinius…

Mais l’historien Flavius Josèphe mentionne aussi qu'environ un an avant la mort d'Hérode (soit vers -6 ou -5), l'empereur Auguste a exigé que tout le peuple juif prête un serment d'allégeance à lui-même et à Hérode. Un tel serment nécessitait un enregistrement de la population, foyer par foyer. Pour un habitant de Judée, un enregistrement administratif ordonné par Rome ressemblait à s'y méprendre à un “recensement”, effectué par Quirinius, à la fin du mandat de son prédécesseur Sentius Saturninus.

Dans le texte grec de Luc (2, 2), le mot grec utilisé concernant Quirinius, traduit par “gouverneur”, signifie “celui qui commande” ou “celui qui exerce l'autorité”.

Or Quirinius étant en mission militaire dans la région à l'époque de Saturninus, avant d'effectuer un premier mandat de gouverneur ou de superviseur impérial entre -6 et -1 av. J.-C., juste après Saturninus, et d’abord en collaboration étroite avec lui. C’est ainsi qu’on trouve un Quirinius dirigeant les opérations de recensement, ou plutôt de serment d’allégeance en tant que représentant spécial de l'Empereur, alors que Saturninus était techniquement le gouverneur administratif. Pour un habitant de la Judée, peu importait le titre exact : Quirinius était “l'homme de Rome” qui gérait les registres, et c'est son nom qui est resté gravé dans la mémoire orale avant que Luc ne l'écrive.

Voilà qui, Mages d’un côté, Quirinius de l’autre, reste dans la fourchette imprécise d’ “environ trente ans”, pour le début du ministère de Jésus (un détail, le mot “environ”, qui n’a pas arrêté Denys, à côté d’un autre détail, aussi chez Luc : le “premier” recensement, en fait enregistrement, qui ressemble fort à un recensement).

*

Pour revenir à Matthieu, on peut percevoir qu'il nous parle en fait d’un au-delà de l’astronomie, d’une sortie des déterminismes astraux, et donc d’un au-delà de l’observation des astres. Les Mages viennent par le chemin d’un astre, ils repartent “par un autre chemin” (v. 12), où les astres et leur déterminisme ont pris fin… (Nous entrons dans un temps, au carrefour du temps angélique et de celui de l'Incarnation, après lequel se situe Denys le Petit.)

Selon notre texte, les Mages, pour leur part, cherchent un roi des Judéens — non pas un “roi des juifs” comme le laissent penser nos traductions, mais un roi des Judéens : on n’est pas roi d’une religion ! Hérode règne sur la Judée, pas sur la diaspora, à laquelle correspond alors largement ce que l'on entend par “juifs”, de même qu’il ne règne pas sur la Galilée et autres régions, juives mais pas judéennes !

Bref, on vient en Judée rencontrer un roi des Judéens ! Et on vient bien sûr au palais royal, celui d’Hérode, qui est loin de régner sur les “juifs” ! Il est reconnu, bien sûr, mais du bout des lèvres. Placé là par les Romains, fustigé par la plupart des mouvements, lui et toute sa dynastie, fustigée par Jean le Baptiste et les disciples de Jésus comme par les pharisiens, Hérode se sait impopulaire, et comme tel, est tyrannique.

Il a beau avoir embelli le Temple, joué les grands monarques, il n’en est pas aimé pour autant, et il le sait. On a beau aimer le magnifique palais de Versailles, cela n’a jamais fait de Louis XIV autre chose que ce qu’il a été, signataire coup sur coup du Code noir (de mars 1685, promulgué le 27 avril 1685) et de la révocation de l’Édit de Nantes (le 18 octobre 1685).

Hérode ressemble un peu à cela. C’est ainsi que le massacre des Innocents qui, comme on le sait, suit notre épisode des Mages, relève largement des possibilités historiques. Hérode a perpétré plusieurs massacres des Innocents.

Bref, Hérode, roi des Judéens, n’est pas aimé des juifs, et il le sait. Et sa mauvaise réputation vaut pour la plupart des juifs du monde entier. Car le judaïsme est déjà une réalité internationale, depuis l’exil à Babylone.

Le judaïsme connaît un rayonnement qui influence les autres religions du monde antique, dont celle des Mages perses, prêtres zoroastriens, équivalent des Lévites en Israël. Et lorsque selon leur croyance et observations des astres, ils ont pressenti la naissance d’un roi des Judéens, ils se sont mis en route, non pas comme rois, mais comme prêtres, premier moment de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations, symbolisé bientôt par le calendrier commun daté de sa naissance, annonçant l’hommage de rois futurs, selon le Ps 72 et És 60.

L’épisode a beau sembler étrange, il n’a rien d’invraisemblable : oui le rayonnement du judaïsme s’étend alors jusqu’en Perse. Oui l’espérance de délivrance que portent les prophètes d’Israël habite d’autres peuples.

*

Et Hérode sait bien que ce n’est pas lui qui est porteur de cette espérance. Il sait en tout cas qu’il n’en est pas porteur auprès de son peuple.

Alors la venue d’une délégation de prêtres étrangers cherchant un roi des Judéens est pour lui mauvais signe. Alors déjà le massacre des Innocents est en marche. Surtout quand les théologiens juifs de sa cour lui confirment la vocation de Bethléem, ville de David, comme ville messianique qui soulève l’espoir jusqu’en ce lointain Orient. Non, ce n’est pas chez lui qu’est né ce futur libérateur !

Ce que vont découvrir les Mages, c’est un enfant humble. Rien à voir avec le puissant Hérode au service de l’ordre international romain. Sauf qu’il y en a une, une petite nation, qui lui met des bâtons dans les roues. Oh, pas officiellement : le chef reconnu, Hérode, est à son service. Mais du vieux tronc d’Isaï a germé ce qu’a redouté Hérode… La faiblesse qui abat la puissance mondiale.

*

Les Mages sont ici comme une avant-garde de ce qui est avéré depuis : c’est dans l’humilité de l’enfant de Bethléem qu’est la promesse de la délivrance que les rois reconnaîtront bien un jour. Le texte de Matthieu est lourd d’une puissance prophétique… trop bouleversante sans doute pour qu’on sache en voir toute la portée ! Ce texte relatant la venue de Mages auprès de l’enfant est alors d’une portée prophétique inouïe pour quiconque a des yeux pour voir. Toutes les nations sont vouées au culte des astres selon la Torah.

Deutéronome 4, 19-20 :
19 Veille sur ton âme, de peur que, levant tes yeux vers le ciel, et voyant le soleil, la lune et les étoiles, toute l’armée des cieux, tu ne sois entraîné à te prosterner en leur présence et à leur rendre un culte : ce sont des choses que l’Éternel, ton Dieu, a données en partage à tous les peuples, sous le ciel tout entier.
20 Mais vous, l’Éternel vous a pris, et vous a fait sortir de la fournaise de fer de l’Égypte, afin que vous fussiez un peuple qui lui appartînt en propre, comme vous l’êtes aujourd’hui.


Toutes les nations ? demande César dans Astérix… Toutes ? Toutes, sauf en principe, une — selon la Torah, Israël. Toutes sauf une, à moins qu’elle ne soit dirigée par un Hérode, qui ne manque pas de sacrifier à la tradition commune et mondiale… Et ça ne rate pas non plus, l’astre des Mages les conduit… à Hérode ! Le roi des Judéens.

*

Mais le voyage des Mages n’est pas encore à son terme. La prophétie biblique les conduira, on le sait, à Bethléem… Où leur astre va… s’arrêter ! Vérité prophétique. Basculement au-delà des astres auxquels rendent hommage les nations… Les Mages, eux, ont été conduits jusqu’où ils ne voulaient pas aller au départ, ils ont été conduits des ors du palais d’Hérode à l’humilité de l’enfant de Bethléem, et, chose inouïe, ce n’est pas à l’astre qui s’est arrêté qu’ils rendent hommage, mais à l’enfant.

La vraie lumière a lui ici. Les Mages l’ont reconnue. La vraie lumière devant laquelle s’arrêtent les astres. La lumière qui précède les astres, qui est à la source de leur création, comme de toute création, et dont la lumière des astres n’est que le reflet. C’est pourquoi dans la Bible les astres s’arrêtent devant la parole créatrice, venue à présent en l’enfant de Bethléem. Ce n’est pas un phénomène astronomique, c’est le signe de la place seconde de l’astronomie !

Souvenez-vous, au commencement, “Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut.” (Gn 1, 3). Ce fut le jour un. Puis plus loin, au 4e jour
(v. 14-18) : 14 Dieu dit : Qu’il y ait des luminaires dans l’étendue du ciel, pour séparer le jour d’avec la nuit ; que ce soient des signes pour marquer les époques, les jours et les années ;
15 et qu’ils servent de luminaires dans l’étendue du ciel, pour éclairer la terre. Et cela fut ainsi.
16 Dieu fit les deux grands luminaires, le plus grand luminaire pour présider au jour, et le plus petit luminaire pour présider à la nuit ; il fit aussi les étoiles.
17 Dieu les plaça dans l’étendue du ciel, pour éclairer la terre,
18 pour présider au jour et à la nuit, et pour séparer la lumière d’avec les ténèbres.


Les astres ne précèdent pas la lumière !

La lumière créatrice, qui précède les astres, dévoilée dans l’enfant de Bethléem est “la véritable lumière”, dit l’Évangile de Jean ( 9-12),
9 lumière véritable qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme.
10 Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a point connue.
12 Mais à tous ceux qui l’ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu.


C’est là que les astres, et l’astre des Mages, s’arrêtent… Reste, au-delà du signe (pouvant correspondre un phénomène visuel étrange observé par les Mages — cf. au lien, p. 3), que l’astre s’arrête selon un autre sens. C’est là — “l’astre s’arrêta” — ce qui est dévoilé dans cet enfant inconnu qu’ont, les premiers, reconnu ces prêtres zoroastriens, ou mazdéens, qui lui rendent hommage. Enfant dans l’humilité dont la lumière précède celle des astres, et des puissants et des nations qui les célèbrent.

Et pourtant aujourd’hui encore, on n’a pas compris ! Aujourd’hui ce n’est plus d’Hérode, Auguste ou même Quirinius, qu’il est question. Mais aujourd'hui encore, on adore les puissants et les symboles de la puissance, éblouis par les lumières artificielles — même pas des astres !

Les Mages, par leurs cadeaux d’hommage, ont reconnu la royauté de l’enfant : l’hommage de l’or. Ils lui ont fait aussi l’hommage de leur propre dignité sacerdotale : le symbole de l’encens. Et ils nous ont dit que la reconnaissance de sa dignité éternelle ne serait ni aisée, ni sans que l’histoire future, à commencer par la sienne, ne soit chargée de douleurs : la myrrhe, produit d’embaumement des princes royaux pour les sarcophages.

Et cette année encore, ils nous invitent à repartir avec eux par un autre chemin, celui de l’humilité du prince de la paix, cette paix qui naît d’une lumière imperceptible qui précède toute lumière, devant laquelle toute lumière s’arrête, et que nous sommes appelés tout à nouveau à recevoir.


RP, Châtellerault, 04.01.26
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dimanche 14 décembre 2025

"Qu’êtes-vous allés voir au désert ?"




Ésaïe 35, 1-10 ; Psaume 146 ; Jacques 5, 7-10 ; Matthieu 11, 2-11

Ésaïe 35, 1-10
1 Le désert et le pays aride se réjouiront ; La solitude s’égaiera, et fleurira comme un narcisse ;
2 Elle se couvrira de fleurs, et tressaillira de joie, Avec chants d’allégresse et cris de triomphe ; La gloire du Liban lui sera donnée, La magnificence du Carmel et de Saron. Ils verront la gloire de l’Éternel, La magnificence de notre Dieu.
3 Fortifiez les mains languissantes, Et affermissez les genoux qui chancellent ;
4 Dites à ceux qui ont le cœur troublé : Prenez courage, ne craignez point ; Voici votre Dieu, la vengeance viendra, La rétribution de Dieu ; Il viendra lui-même, et vous sauvera.
5 Alors s’ouvriront les yeux des aveugles, S’ouvriront les oreilles des sourds ;
6 Alors le boiteux sautera comme un cerf, Et la langue du muet éclatera de joie. Car des eaux jailliront dans le désert, Et des ruisseaux dans la solitude ;
7 Le mirage se changera en étang Et la terre desséchée en sources d’eaux ; Dans le repaire qui servait de gîte aux chacals, Croîtront des roseaux et des joncs.
8 Il y aura là un chemin frayé, une route, Qu’on appellera la voie sainte ; Nul impur n’y passera ; elle sera pour eux seuls ; Ceux qui la suivront, même les insensés, ne pourront s’égarer.
9 Sur cette route, point de lion ; Nulle bête féroce ne la prendra, Nulle ne s’y rencontrera ; Les délivrés y marcheront.
10 Les rachetés de l’Éternel retourneront, Ils iront à Sion avec chants de triomphe, Et une joie éternelle couronnera leur tête ; L’allégresse et la joie s’approcheront, La douleur et les gémissements s’enfuiront.

Matthieu 11, 2-11
2 Or Jean, dans sa prison, avait entendu parler des œuvres du Christ. Il lui envoya demander par ses disciples :
3 "Es-tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?"
4 Jésus leur répondit : "Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez :
5 les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ;
6 et heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi !"
7 Comme ils s’en allaient, Jésus se mit à parler de Jean aux foules : "Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? Un roseau secoué par le vent ?
8 Alors, qu’êtes-vous allés voir ? Un homme vêtu d’habits élégants ? Mais ceux qui portent des habits élégants sont dans les demeures des rois.
9 Alors, qu’êtes-vous allés voir ? Un prophète ? Oui, je vous le déclare, et plus qu’un prophète.
10 C’est celui dont il est écrit : Voici, j’envoie mon messager en avant de toi ; il préparera ton chemin devant toi.
11 En vérité, je vous le déclare, parmi ceux qui sont nés d’une femme, il ne s’en est pas levé de plus grand que Jean le Baptiste; et cependant le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui.

*

Jean est en prison, à cause de son message, de l’intransigeance de son message, qui lui a forcément valu des ennemis, jusqu'au sommet du pouvoir, Hérode : Jean n'a cessé de lui rappeler qu'il n'est pas au-dessus de la loi, ce qui lui a valu la prison.

« L'obéissance vaut mieux que les sacrifices » avait dit Samuel à Saül (1 Samuel 15, 22) qui lui aussi s'était cru, comme roi, au-dessus de la loi de Dieu : en 1 S 15, Saül met en péril le peuple qui lui est confié en ménageant Agag dont l'idéologie est de le détruire ; en 1 S 28, il réactive des pratiques qui contrecarrent l'appel biblique « tu choisiras la vie » en consultant celle qui évoque les morts (1 S 28, 18 : « tu n'as pas obéi à la voix de l'Éternel » lui dit Samuel) ; auparavant il a accompli lui-même un sacrifice alors que ce n'est pas sa prérogative de roi. C'est là, et pour cela, que Samuel lui avait annoncé la perte de son trône (1 S 13, 9-13), en ces termes : « l’obéissance vaut mieux que les sacrifices », sacrifices qui dans le cas de Saül sont donc même devenus transgression de la loi !

Un millénaire plus tard, Hérode Antipas, à qui Jean doit d’être emprisonné, a hérité du trône de son père, Hérode le Grand, illégitime malgré le magnifique sacrifice qu’il a offert : embellir remarquablement le lieu-même des sacrifices, le Temple de Jérusalem, ce qui ne l’empêchera pas d’être détruit par les Romains. Superbe sacrifice que l’agrandissement du Temple, mais, selon la parole de Samuel « l’obéissance vaut mieux que les sacrifices ».

Son fils à présent, Hérode Antipas, désobéit à son tour à la loi, ce que, en écho à Samuel, lui rappelle vigoureusement Jean. Matthieu nous l’explique un peu plus loin (Mt 14, 3-9) :
« Hérode [Antipas] avait fait arrêter Jean, l’avait fait enchaîner et mettre en prison, à cause d’Hérodiade, la femme de son frère Philippe [qui est aussi leur nièce à tous deux].
En effet, Jean lui avait dit : "Tu n’as pas le droit de l’avoir pour femme."
Hérode cherchait à le faire mourir, mais il eut peur de la foule qui le tenait pour un prophète.
Lorsque arriva l’anniversaire d’Hérode, la fille d’Hérodiade dansa au milieu des convives, et elle plut à Hérode.
[L'historien Flavius Josèphe signale une fille d'Hérodiade nommée Salomé à laquelle on identifie souvent cette danseuse… Mère et fille semblent avoir été très belles !]
Hérode s’engagea par serment à lui donner ce qu’elle demanderait.
Poussée par sa mère, elle dit : "Donne-moi ici, sur un plat, la tête de Jean le Baptiste."
Le roi fut contrarié ; mais à cause de son serment et des convives, il commanda de la lui donner. »

Voilà où son message a mené Jean, sa fidélité à ce message qui porte en son cœur l’espérance sur laquelle, du fond de sa prison, aujourd'hui, le prophète captif s’interroge. Le temps de la liberté, du respect de la loi, du retour du droit (s’il a jamais été respecté), le temps du Règne de Dieu qu’il a annoncé vient-il enfin ? Vient-il en Jésus ? — dont les œuvres portent des échos jusque dans la cellule : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez », lui envoie dire Jésus citant le texte que nous avons lu du prophète Ésaïe (35, 5-6) évoquant le fruit de la mission dont s’est réclamé Jean.

« Il y a un temps pour tout », avait dit l’Ecclésiaste. Un temps pour la peine et l'exil — pour Jean la prison —, et un temps pour l’espérance du Royaume, donnée pour nous à présent en ce temps de l'Avent : espérance du temps qui s'approche à Noël, temps de la venue humble d’un enfant, qui est pour notre foi le premier signe du Royaume à venir. S’approche le temps de se réjouir de sa naissance — dans l’oubli (car « Il y a un temps pour tout ») de ce qui va advenir de cet enfant, et déjà dans l’oubli des circonstances de sa naissance, incluant le massacre des enfants de Bethléem. Le temps liturgique qui nous est donné en attendant la délivrance est le temps de l’espérance de celui qui vient dans la gloire et que nous fêterons à Noël dans l’humilité. Ce faisant, ce temps de l’Avent accentue aussi le manque en contraste de l’espérance : car il s’agit aussi de porter le deuil sur notre temps rebelle auquel viendra mettre fin la lumière que nous espérons. Comme dans notre texte, elle mettra fin aux ténèbres de la prison de Jean.

Dans tous les cas, il s’agit d’être disponibles à Dieu qui nous a placés dans le temps avec ses saisons, ses contraintes, ses peines et ses joies. Accueillir Dieu où il se donne, comme il se donne. Ce qui vaut beaucoup de leçons. La leçon, bien sûr, de la réalité de notre vie qui est comme un cycle signifié dans le déroulement des saisons liturgiques, jusqu’au temps de la rencontre qu’annonce ce temps l’Avent.

Il y a là, aussi, cette leçon qui pourrait être amère sans la confiance à Dieu : il y a des moments sombres outre les moments joyeux dans nos célébrations et nos commémorations…

Un temps pour la joie, où conduit mystérieusement Jésus, un temps, avec Jean, pour le repentir et le cheminement ! Et dans tous les cas, rien qui satisfasse ceux dont la sagesse de Dieu, plus sage que les hommes, n’a pas creusé les oreilles. Or nous y sommes tous naturellement sourds à cette sagesse, selon laquelle Dieu plonge au cœur de notre temps avec ses aléas et ses difficultés.

*

Cela vaut pour les saisons liturgiques qui nous élèvent hors des nœuds du quotidien, cela concerne aussi les saisons de la vie, où est descendu celui qui est venu dans la lourdeur du temps avec lequel il faut composer.

C’est cela aussi l’annonce de l’Incarnation. Jésus descendra dans la lourdeur du quotidien, dans les tortuosités de la vie, et il y entraîne quiconque sera appelé à le suivre.

Eh bien, là aussi, là d’abord, peut-être, il s’agit de recevoir la parole de Dieu. La recevoir là où elle nous est donnée, pour la voir germer en vie éternelle.

Alors qu’êtes-vous allés voir au désert ?

C’est bien un prophète qui s’est adressé à vous, souligne Jésus ; et la façon dont il vous a traités d’engeance de vipères est de l’ordre de la parole de Dieu. C’est dans cette conscience là qu’on prépare la venue du Seigneur.

Et, savez-vous, au fond, son propos est sans doute d’en faire fuir le maximum, car c’est aujourd’hui le jour du combat qui ne sera remporté que par Dieu seul. Et cela est donné en signe lorsque le monde entier abandonne celui qui est resté fidèle. Jean au fond de sa prison. Nous faisons la fine bouche devant la prédication d’une parole qui n’est pas à la mode, à notre mode, celle de nos danses et chansons ? Nous préférons les clameurs unanimes des violeurs du droit ? Le combat est mené par Dieu, qui est avec son témoin fidèle et isolé. Qu’êtes-vous allés voir au désert ?

Comme en tous temps, le combat de Dieu suppose que Dieu seul est honoré, Dieu qui vient caché à Noël sous l’apparence d’un petit enfant. Lui seul doit être honoré par ses porte-paroles, et pas eux : il faut qu’il croisse et que je diminue a dit Jean le prophète parlant de Jésus.

C’est en ce temps que nous sommes. Le temps des combats de Dieu. Nos caisses d’Églises sont vides ? Nos fichiers sont déplumés ? C’est le temps des combats de Dieu : ce n’est pas par votre force, pas par votre nombre, c’est par mon Esprit dit le Seigneur.

C’est aujourd’hui le temps du désert… Mais qu’êtes-vous allés faire auprès de Jean ? Il n’y a là que parole de Dieu pour attirer les cœurs assoiffés.

C’est ici le temps où Dieu se prépare une armée trempée dans la repentance que prêche Jean. Et comme en tous temps, l’armée de Dieu doit être faible, pour que la force de Dieu seul soit reconnue. Comme au temps du combat de Gédéon, où Dieu diminue drastiquement l’armée de son combat spirituel pour que lui seul soit le maître d’œuvre, ce temps est peut-être celui où Dieu « écrème » son armée de tout ce qui n’est pas attiré par sa seule Parole.

Qu’êtes vous allés écouter au désert de vos temples : un élégant chanteur « pipol » ? Mais les chanteurs « pipols » ne sont pas dans les temples, ils sont sur les plateaux-télé, ils sont sur les scènes à succès.

Qu’êtes-vous allés écouter au désert ? Un prophète, « oui, et plus qu’un prophète. C’est celui dont il est écrit : Voici, j’envoie mon messager en avant de toi ; il préparera ton chemin devant toi », et cela par une prédication qui n’a rien pour chercher à séduire : « engeance de vipères, produisez du fruit digne de la repentance », la voilà sa prédication.

Et Jésus en rajoute aujourd’hui. Ce ne sont pas des paroles enjôleuses qui ouvrent le Règne de Dieu. Ce règne « ce sont des violents qui l’arrachent » dit-il juste après (Matt 11, 12).

Oh pas de la violence de ce monde ! Lorsque la violence de Babylone menaçait Israël — Babylone, le pire des systèmes de l’époque, ce n’était pas l’Égypte, autre puissance, même moins inhumaine, dont les armes sauveraient Israël. On sait que le prophète Jérémie reprochera au roi d’Israël une vaine tentative d’alliance avec l’Égypte, laquelle alliance, rompant son pacte de soumission à Babylone, provoquera la chute de Jérusalem et la destruction du premier Temple.

Gageons que la parole sur laquelle se fondait Jérémie lui avait appris que quand la force, peut-être indispensable parfois — il ne s’agit pas de le nier —, renverse un pouvoir à combattre, si elle n’est pas fondée en Dieu, elle deviendra de toute façon tôt ou tard à son tour, par l’idole de la puissance qu’elle adore, une nouvelle idole de puissance qu’il faudra combattre à son tour. L’histoire l’a montré cent fois.

C’est ainsi que dans le combat de Dieu, il ne s’agit pas de la violence de ce monde ! Ce n’est pas contre la chair et le sang que vous avez à lutter, mais contre des esprits de ténèbres.

Comme cet esprit de séduction qui voudrait faire croire aujourd’hui que les temples se remplissent en courant après les modes et les puissances, cet esprit d’engourdissement qui nous susurre : « paix, paix, et il n’y a point de paix ».

C’est aussi cela la préparation des chemins intérieurs du Seigneur de ce temps de l’Avent.

Sachant que c’est un prophète, et pas un chantre de séduction qu’il nous est donné de méditer, à chacune et chacun de nous de s’interroger, en son for intérieur. Je me crois trop faible, je me crois trop jeune, je me crois trop vieux. Je me crois insignifiant dans un peuple de croyants insignifiant, trop peu nombreux, etc. C’est juste ! Et figurez-vous que c’est cela que s’est dit chaque prophète, chaque témoin appelé par Dieu. Relisons Ésaïe, Jérémie, Ézéchiel, Paul. Tous ont eu ce genre de réflexion, juste réflexion, avec pour réponse invariable : « ma grâce te suffit car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse ».

Plus que ça, quand l’Église a couru le risque de se sentir forte, Dieu l’a diminuée, comme au temps de Gédéon… et peut-être au nôtre. À nous alors de savoir discerner en quel temps nous sommes. À nous de nous placer devant Dieu pour lui demander, chacune, chacun, en son for intérieur : « Seigneur me voici avec mon incompétence, que veux-tu de moi ? »


R.P., Châtellerault, 3e dimanche de l'Avent 14 décembre 2025
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dimanche 5 janvier 2025

Tragique incarnation




Ésaïe 60, 1-6 ; Psaume 72 ; Ep 3, 2-3a & 5-6 ; Matthieu 2, 1-12

Matthieu 2
1 Jésus étant né à Bethléhem en Judée, au temps du roi Hérode, voici des mages d’Orient arrivèrent à Jérusalem,‭
‭2 et dirent : Où est le roi des Judéens qui vient de naître ? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l’adorer.‭
3 ‭Le roi Hérode, ayant appris cela, fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.‭
4 ‭Il assembla tous les principaux sacrificateurs et les scribes du peuple, et il s’informa auprès d’eux où devait naître le Christ.‭
‭5 Ils lui dirent : A Bethléhem en Judée ; car voici ce qui a été écrit par le prophète :‭
6 ‭Et toi, Bethléhem, terre de Juda, Tu n’es certes pas la moindre entre les principales villes de Juda, Car de toi sortira un chef Qui paîtra Israël, mon peuple.‭
‭7 Alors Hérode fit appeler en secret les mages, et s’enquit soigneusement auprès d’eux depuis combien de temps l’étoile brillait.‭
‭8 Puis il les envoya à Bethléhem, en disant : Allez, et prenez des informations exactes sur le petit enfant ; quand vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’aille aussi moi-même l’adorer.‭
‭9 Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici, l’étoile qu’ils avaient vue en Orient marchait devant eux jusqu’à ce qu’étant arrivée au-dessus du lieu où était le petit enfant, elle s’arrêta.‭
10 ‭Quand ils aperçurent l’étoile, ils furent saisis d’une très grande joie.‭
‭11 Ils entrèrent dans la maison, virent le petit enfant avec Marie, sa mère, se prosternèrent et l’adorèrent ; ils ouvrirent ensuite leurs trésors, et lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe.‭
‭12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner vers Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.‭
‭13 Lorsqu’ils furent partis, voici, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et dit : Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Égypte, et restes-y jusqu’à ce que je te parle ; car Hérode cherchera le petit enfant pour le faire périr.‭
‭14 Joseph se leva, prit de nuit le petit enfant et sa mère, et se retira en Égypte.‭
‭15 Il y resta jusqu’à la mort d’Hérode, afin que s’accomplît ce que le Seigneur avait annoncé par le prophète : J’ai appelé mon fils hors d’Égypte.‭
‭16 Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléhem et dans tout son territoire, selon la date dont il s’était soigneusement enquis auprès des mages.‭
‭17 Alors s’accomplit ce qui avait été annoncé par Jérémie, le prophète:‭
‭18 On a entendu des cris à Rama, Des pleurs et de grandes lamentations : Rachel pleure ses enfants, Et n’a pas voulu être consolée, Parce qu’ils ne sont plus.‭
19 ‭Quand Hérode fut mort, voici, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, en Égypte,‭
20 ‭et dit : Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, et va dans le pays d’Israël, car ceux qui en voulaient à la vie du petit enfant sont morts.‭
‭21 Joseph se leva, prit le petit enfant et sa mère, et alla dans le pays d’Israël.‭
22 ‭Mais, ayant appris qu’Archélaüs régnait sur la Judée à la place d’Hérode, son père, il craignit de s’y rendre ; et, divinement averti en songe, il se retira dans le territoire de la Galilée,‭
‭23 et vint demeurer dans une ville appelée Nazareth, afin que s’accomplît ce qui avait été annoncé par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen.


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“On a entendu des cris à Rama, Des pleurs et de grandes lamentations : Rachel pleure ses enfants, Et n’a pas voulu être consolée, Parce qu’ils ne sont plus.” Tragique Massacre des Innocents que nos lectures liturgiques laissent de côté. Il m’a pourtant semblé opportun de nous y pencher. Tragique massacre, tragique Rachel morte en couches dans la douleur de l’enfantement de Benjamin, qu’elle voulu appeler “fils de ma douleur”, avant que son mari Jacob ne rectifie le nom en Benjamin, “fils de ma droite”. Matthieu a cité le livre du prophète Jérémie, parlant des pleurs de Rachel sur ses enfants déportés, et aujourd’hui massacrés par Hérode. Les pleurs de Rachel disent le tragique de toute vie.

J’y vois un parallèle avec “l’épée qui transpercera l'âme de Marie” selon la prophétie de Siméon rapportée par Luc.

J’y vois aussi un rapport avec la réponse de Jésus à Jean le Baptiste qui refuse de le baptiser, quelques versets plus loin dans Matthieu, sachant qu’il n’a pas lieu de se repentir de fautes qu’il n’a pas commises. Et Jésus de dire que c’est justice qu’il se repente — des fautes de ceux qu'il est venu rejoindre, nous les humains ! Troublant écho au Massacre des Innocents quelques versets avant. Jésus en est innocent bien sûr, mais sa vie terrestre, la continuation de sa vie terrestre, en passe par là.

Albert Camus évoque cela à sa façon, disant de Jésus et de sa crucifixion : “il savait, lui, qu’il n’était pas tout à fait innocent. S’il ne portait pas le poids de la faute dont on l’accusait, […] il avait dû entendre parler d’un certain massacre des innocents. Les enfants de la Judée massacrés pendant que ses parents l’emmenaient en lieu sûr, pourquoi étaient-ils morts sinon à cause de lui ? Il ne l’avait pas voulu, bien sûr. Ces soldats sanglants, ces enfants coupés en deux, lui faisaient horreur. Mais, tel qu’il était, je suis sûr qu’il ne pouvait les oublier. Et cette tristesse qu’on devine dans tous ses actes, n’était-ce pas la mélancolie inguérissable de celui qui entendait au long des nuits la voix de Rachel, gémissant sur ses petits et refusant toute consolation ? La plainte s’élevait dans la nuit, Rachel appelait ses enfants tués pour lui, et il était vivant !” (Albert Camus, La chute, folio p. 119.)

Venu nous rejoindre dans la chair, il entre dans le tragique que porte inéluctablement la chair de ce monde devenue la sienne.

Avant cela, selon notre texte, des Mages, prêtres d’Iran, cherchent un roi des Judéens — non pas un « roi des juifs » comme le laissent penser les traductions, mais un roi des Judéens : on n’est pas roi d’une religion ! — à nouveau cette précision indispensable : Hérode règne sur la Judée, pas sur la diaspora, à laquelle correspond alors largement notre vocable de « juifs », de même qu’il ne règne pas sur la Galilée et autres régions, juives mais pas judéennes !

On vient donc en Judée rencontrer un roi des Judéens ! Et on vient bien sûr au palais royal, celui d’Hérode, qui est loin de régner sur les « juifs » ! Il est reconnu, bien sûr, mais du bout des lèvres. Placé là par les Romains, fustigé par la plupart des mouvements, lui et toute sa dynastie, fustigée par Jean le Baptiste et les disciples de Jésus comme par les pharisiens, Hérode se sait impopulaire, et comme tel, est tyrannique.

Il a beau avoir embelli le Temple, joué les grands monarques, il n’en est pas aimé pour autant, et il le sait.

De même que, mutatis mutandis, on a beau aimer le magnifique palais de Versailles, cela n’a jamais fait de Louis XIV autre chose que ce qu’il a été, signataire la même année — 1685 — de la révocation de l’Édit de Nantes et du Code noir. Hérode ressemble un peu à cela. C’est ainsi que le Massacre des Innocents a largement de quoi relever des possibilités historiques ! Hérode a perpétré plusieurs massacres d'innocents. En outre Bethléem est un petit village, les enfants de moins de deux ans pouvaient être une dizaine et le massacre passer inaperçu…

Reste qu’Hérode, roi des Judéens, n’est pas aimé des juifs, et il le sait. Et il est sans doute mal vu de la plupart des juifs du monde entier. Car le judaïsme est déjà une réalité internationale, depuis l’exil à Babylone.

Le judaïsme connaît un rayonnement qui influence les autres religions du monde antique, dont celle des Mages, tribu sacerdotale en Perse, des prêtres mazdéens. Et lorsque selon leur croyance et observations des astres, ils ont investigué la naissance d’un roi des judéens, ils se sont mis en route, non pas comme rois, mais comme prêtres, annonçant cependant l’hommage de rois futurs, selon le prophète Ésaïe, le Ps 72, etc.

L’idée a beau sembler étrange, elle n’a elle non plus rien d’invraisemblable, en ce sens que, oui, le rayonnement du judaïsme s’étend alors jusqu’en Perse. Oui, l’espérance de délivrance que portent les prophètes d’Israël habite d’autres peuples et ils y croisent volontiers leurs diverses prophéties — comme ici la naissance, annoncée selon les livres zoroastriens qui sont les leurs par une étoile, de leur « Soshiant », sauveur de fin des temps.

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Hérode, lui, sait bien que ce n’est pas lui qui est porteur de l’espérance messianique en Israël. Il sait en tout cas qu’il n’en est pas porteur auprès de son peuple.

Alors la venue d’une délégation de prêtres étrangers cherchant un roi des Judéens est pour lui mauvais signe. Surtout quand les théologiens juifs de sa cour lui confirment la vocation de Bethléem, ville de David, comme ville messianique qui soulève l’espoir jusqu’en ce lointain Orient. Non, ce n’est pas chez lui qu’est né ce futur libérateur !

Ce que vont découvrir les Mages, c’est un enfant humble. Rien à voir avec le roi Hérode au service de l’ordre romain.

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Les Mages sont donnés comme une avant-garde de ce qui est avéré depuis : c’est dans l’humilité de l’enfant de Noël qu’est la promesse de la délivrance que les rois reconnaîtront un jour.

Le texte est lourd d’une puissance prophétique… trop bouleversante sans doute pour qu’on sache en voir toute la portée !

La prophétie n’est pas encore à son terme. Aujourd’hui encore, alors que l’on a vu que l’humilité de l’enfant renversait les puissants de leur trône… Ou qu’on l’a entrevu : ce n’est pas la naissance d’Hérode qui marque nos années, ce n’est pas non plus la naissance de César Auguste. C’est celle de cet enfant inconnu qu’ont, les premiers, reconnu ces prêtres mazdéens venus lui rendre hommage. Et pourtant aujourd’hui encore, on n’a pas compris ! Aujourd’hui encore, on adore les puissants et les symboles de la puissance.

Les Mages, par leurs cadeaux d’hommage, ont reconnu la royauté de l’enfant : l’hommage de l’or. Les voilà bientôt élevés eux-mêmes par là à un statut royal — celui de rois-mages — qui n’est d’abord pas celui de ces prêtres. Ces prêtres qui lui ont fait aussi l’hommage de leur dignité sacerdotale : le symbole de l’encens.

Et ils nous ont dit que la reconnaissance de sa dignité éternelle ne serait ni aisée, ni sans que l’histoire future, à commencer par la sienne, ne soit chargée de douleurs : la myrrhe, parfum d'onction messianique, mais aussi réputé pour son amertume (déjà dans la racine du mot en hébreu) et aromate d’embaumement des défunts.

Trois cadeaux qui seront bientôt aussi le décompte du nombre des Mages, selon les trois continents connus dans l’Antiquité, dont ils deviennent ainsi les représentants : l’Afrique, l’Asie, l’Europe.

Aujourd’hui, nous marquons nos années à la venue de ce prince royal. Aujourd’hui des temples, nos églises, lui sont dédiés sur toute la face de la terre, hommage à sa dignité sacerdotale. Et aujourd’hui encore, le royaume de paix et de bonheur dont il est porteur est embaumé de myrrhe comme en un sarcophage.

Alors que les Mages nous ont dit que le prince de la paix était cet enfant humble, loin de la richesse des palais royaux, des Hérode et des César Auguste, aujourd’hui quand même, alors qu’on date nos années de la venue de cet enfant, on court encore après le prestige des palais royaux et des richesses que les Mages ont laissées aux pieds de l’enfant.

Et cette année encore, ils nous invitent à repartir avec eux par un autre chemin (v. 12), qui ne soit pas celui des palais royaux et de la gloire de la possession, mais celui de l’humilité du prince de la paix, cette « paix que le monde ne connaît pas » et qu’il nous appelle toujours à recevoir.


RP, Châtellerault, Épiphanie, 05.01.25
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