dimanche 4 janvier 2026

Au-delà de l’astre




Ésaïe 60, 1-6 ; Psaume 72 ; Éphésiens 3, 2-6 ; Matthieu 2, 1-12

Matthieu 2, 1-12
1 Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des Mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem
2 et demandèrent : "Où est le roi des Judéens qui vient de naître ? Nous avons vu son astre à l’Orient et nous sommes venus lui rendre hommage."
3 À cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où le Messie devait naître.
5 "À Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c'est ce qui est écrit par le prophète :
6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda : car c'est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple."
7 Alors Hérode fit appeler secrètement les Mages, se fit préciser par eux l'époque à laquelle l'astre apparaissait,
8 et les envoya à Bethléem en disant : "Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant ; et, quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j'aille lui rendre hommage."
9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route ; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à l’Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.
10 À la vue de l'astre, ils éprouvèrent une très grande joie.
11 Entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage ; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

*

“Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des Mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem” (v. 1)…

“Au temps du roi Hérode”… Voilà, on va le voir, qui semble ne pas coller quand on considère, comme je le fais, que le moine Denys le Petit, au VIe s., ne s’est pas trompé en fixant la naissance de Jésus au tournant de l’an -1 et de l’an 1, posant donc le premier jour de l’an en 1 après J.-C. Mais comment Denys en est-il arrivé là ?

L'Évangile selon Luc mentionne que Jésus avait “environ trente ans” lorsqu'il a commencé son ministère (Luc 3, 23), cela au cours de la “quinzième année du règne de Tibère César” (Luc 3, 1). Or, on a la date du début, et donc de la 15e année, du règne de Tibère. Denys a donc fait une simple soustraction : considérant que Jésus était né “environ trente ans” avant (en Afrique, on dit “né vers”) — l’année de ces “trente ans avant” est devenue l'an 1 de l'ère chrétienne, devenue elle-même l’ “ère commune”, signe tout de même, pour la foi, de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations.

On marquait à l’époque symboliquement la naissance de Jésus au 25 décembre (jour conventionnel du solstice d’hiver à l’époque, correspondant à la date du solstice lors de la mise en place du calendrier julien, du nom de Jules César, en 45 av. J.-C.). (On voit par là l'importance des questions astrales, qui ont retenu aussi les Mages.)

Pour notre calendrier, le 25 décembre — de l’an 1 avant Jésus-Christ, selon la soustraction de Denys, annonce le tournant de l’an 1 correspondant à la date de sa circoncision. Voilà qui désormais marquera l’ère commune, selon le temps angélique rejoignant le temps historique de cet “environ 30 ans” ; le solstice d’hiver marquant de même dans le temps angélique la naissance, dans la nuit (Luc 2, 8), de “la lumière du monde”. Ce pourquoi cette date symbolique n’est pas du tout erronée, à condition de croire au temps angélique, ce temps réel qui rencontre le temps historique lors de la naissance de Jésus, dans l'Incarnation de la Parole éternelle annoncée par les anges (présents de façon onirique selon Matthieu, dans des chants célestes selon Luc).

Mais voilà tout de même qui semble jurer avec notre récit de Matthieu précisant que Jésus est né sous Hérode, lequel est mort en 4 avant Jésus-Christ selon l'historien Flavius Josèphe. Juste qu’il ne faudrait pas oublier que, comme en Afrique, après le “né vers”, on se souvient de repères : par ex. “l’année de la construction du château d’eau”, ou “l’année du jubilé du temple”…

Reprenons Matthieu, pour tenter de démêler cela — et de démêler le temps angélique d’avec le temps historique. “Voici que l'astre, que les Mages avaient vu à l'Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.” (Mt 2, 9)

… Un verset apparemment bien étrange — au plan astronomique : “l’astre s’arrêta”, dit le texte ! On va voir l’importance théologique, relativement au temps angélique, de cet arrêt, et, mieux encore, relativement au temps ultime (un jour comme mille ans aux yeux de Dieu — Ps 90).

Luc de son côté parle précisément concernant la naissance de Jésus d’un “premier recensement” de Quirinius (Lc 2, 2). Un grand recensement, marquant, avait eu lieu en l'an 6 après J.-C., déclenché par un événement précis : la destitution d'Archélaüs et l'annexion de la Judée par Rome. C'est à ce moment-là que la Judée est rattachée à la province de Syrie et que Quirinius est envoyé pour évaluer les biens en vue de l'impôt romain, daté, selon les archives romaines et l’historien Flavius Josèphe, de l'an 6 après Jésus-Christ. Ce recensement de 6 après J.-C. fait par Quirinius, a été un traumatisme national car il marquait la fin de l'indépendance de la Judée. Il est resté dans les mémoires comme “LE” recensement, d’où la précision de Luc parlant d’un “premier recensement”. Sans quoi, on aurait une fourchette d’au moins 10 ans : de la mort d’Hérode au recensement de Quirinius…

Mais l’historien Flavius Josèphe mentionne aussi qu'environ un an avant la mort d'Hérode (soit vers -6 ou -5), l'empereur Auguste a exigé que tout le peuple juif prête un serment d'allégeance à lui-même et à Hérode. Un tel serment nécessitait un enregistrement de la population, foyer par foyer. Pour un habitant de Judée, un enregistrement administratif ordonné par Rome ressemblait à s'y méprendre à un “recensement”, effectué par Quirinius, à la fin du mandat de son prédécesseur Sentius Saturninus.

Dans le texte grec de Luc (2, 2), le mot grec utilisé concernant Quirinius, traduit par “gouverneur”, signifie “celui qui commande” ou “celui qui exerce l'autorité”.

Or Quirinius étant en mission militaire dans la région à l'époque de Saturninus, avant d'effectuer un premier mandat de gouverneur ou de superviseur impérial entre -6 et -1 av. J.-C., juste après Saturninus, et d’abord en collaboration étroite avec lui. C’est ainsi qu’on trouve un Quirinius dirigeant les opérations de recensement, ou plutôt de serment d’allégeance en tant que représentant spécial de l'Empereur, alors que Saturninus était techniquement le gouverneur administratif. Pour un habitant de la Judée, peu importait le titre exact : Quirinius était “l'homme de Rome” qui gérait les registres, et c'est son nom qui est resté gravé dans la mémoire orale avant que Luc ne l'écrive.

Voilà qui, Mages d’un côté, Quirinius de l’autre, reste dans la fourchette imprécise d’ “environ trente ans”, pour le début du ministère de Jésus (un détail, le mot “environ”, qui n’a pas arrêté Denys, à côté d’un autre détail, aussi chez Luc : le “premier” recensement, en fait enregistrement, qui ressemble fort à un recensement).

*

Pour revenir à Matthieu, on peut percevoir qu'il nous parle en fait d’un au-delà de l’astronomie, d’une sortie des déterminismes astraux, et donc d’un au-delà de l’observation des astres. Les Mages viennent par le chemin d’un astre, ils repartent “par un autre chemin” (v. 12), où les astres et leur déterminisme ont pris fin… (Nous entrons dans un temps, au carrefour du temps angélique et de celui de l'Incarnation, après lequel se situe Denys le Petit.)

Selon notre texte, les Mages, pour leur part, cherchent un roi des Judéens — non pas un “roi des juifs” comme le laissent penser nos traductions, mais un roi des Judéens : on n’est pas roi d’une religion ! Hérode règne sur la Judée, pas sur la diaspora, à laquelle correspond alors largement ce que l'on entend par “juifs”, de même qu’il ne règne pas sur la Galilée et autres régions, juives mais pas judéennes !

Bref, on vient en Judée rencontrer un roi des Judéens ! Et on vient bien sûr au palais royal, celui d’Hérode, qui est loin de régner sur les “juifs” ! Il est reconnu, bien sûr, mais du bout des lèvres. Placé là par les Romains, fustigé par la plupart des mouvements, lui et toute sa dynastie, fustigée par Jean le Baptiste et les disciples de Jésus comme par les pharisiens, Hérode se sait impopulaire, et comme tel, est tyrannique.

Il a beau avoir embelli le Temple, joué les grands monarques, il n’en est pas aimé pour autant, et il le sait. On a beau aimer le magnifique palais de Versailles, cela n’a jamais fait de Louis XIV autre chose que ce qu’il a été, signataire coup sur coup du Code noir (de mars 1685, promulgué le 27 avril 1685) et de la révocation de l’Édit de Nantes (le 18 octobre 1685).

Hérode ressemble un peu à cela. C’est ainsi que le massacre des Innocents qui, comme on le sait, suit notre épisode des Mages, relève largement des possibilités historiques. Hérode a perpétré plusieurs massacres des Innocents.

Bref, Hérode, roi des Judéens, n’est pas aimé des juifs, et il le sait. Et sa mauvaise réputation vaut pour la plupart des juifs du monde entier. Car le judaïsme est déjà une réalité internationale, depuis l’exil à Babylone.

Le judaïsme connaît un rayonnement qui influence les autres religions du monde antique, dont celle des Mages perses, prêtres zoroastriens, équivalent des Lévites en Israël. Et lorsque selon leur croyance et observations des astres, ils ont pressenti la naissance d’un roi des Judéens, ils se sont mis en route, non pas comme rois, mais comme prêtres, premier moment de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations, symbolisé bientôt par le calendrier commun daté de sa naissance, annonçant l’hommage de rois futurs, selon le Ps 72 et És 60.

L’épisode a beau sembler étrange, il n’a rien d’invraisemblable : oui le rayonnement du judaïsme s’étend alors jusqu’en Perse. Oui l’espérance de délivrance que portent les prophètes d’Israël habite d’autres peuples.

*

Et Hérode sait bien que ce n’est pas lui qui est porteur de cette espérance. Il sait en tout cas qu’il n’en est pas porteur auprès de son peuple.

Alors la venue d’une délégation de prêtres étrangers cherchant un roi des Judéens est pour lui mauvais signe. Alors déjà le massacre des Innocents est en marche. Surtout quand les théologiens juifs de sa cour lui confirment la vocation de Bethléem, ville de David, comme ville messianique qui soulève l’espoir jusqu’en ce lointain Orient. Non, ce n’est pas chez lui qu’est né ce futur libérateur !

Ce que vont découvrir les Mages, c’est un enfant humble. Rien à voir avec le puissant Hérode au service de l’ordre international romain. Sauf qu’il y en a une, une petite nation, qui lui met des bâtons dans les roues. Oh, pas officiellement : le chef reconnu, Hérode, est à son service. Mais du vieux tronc d’Isaï a germé ce qu’a redouté Hérode… La faiblesse qui abat la puissance mondiale.

*

Les Mages sont ici comme une avant-garde de ce qui est avéré depuis : c’est dans l’humilité de l’enfant de Bethléem qu’est la promesse de la délivrance que les rois reconnaîtront bien un jour. Le texte de Matthieu est lourd d’une puissance prophétique… trop bouleversante sans doute pour qu’on sache en voir toute la portée ! Ce texte relatant la venue de Mages auprès de l’enfant est alors d’une portée prophétique inouïe pour quiconque a des yeux pour voir. Toutes les nations sont vouées au culte des astres selon la Torah.

Deutéronome 4, 19-20 :
19 Veille sur ton âme, de peur que, levant tes yeux vers le ciel, et voyant le soleil, la lune et les étoiles, toute l’armée des cieux, tu ne sois entraîné à te prosterner en leur présence et à leur rendre un culte : ce sont des choses que l’Éternel, ton Dieu, a données en partage à tous les peuples, sous le ciel tout entier.
20 Mais vous, l’Éternel vous a pris, et vous a fait sortir de la fournaise de fer de l’Égypte, afin que vous fussiez un peuple qui lui appartînt en propre, comme vous l’êtes aujourd’hui.


Toutes les nations ? demande César dans Astérix… Toutes ? Toutes, sauf en principe, une — selon la Torah, Israël. Toutes sauf une, à moins qu’elle ne soit dirigée par un Hérode, qui ne manque pas de sacrifier à la tradition commune et mondiale… Et ça ne rate pas non plus, l’astre des Mages les conduit… à Hérode ! Le roi des Judéens.

*

Mais le voyage des Mages n’est pas encore à son terme. La prophétie biblique les conduira, on le sait, à Bethléem… Où leur astre va… s’arrêter ! Vérité prophétique. Basculement au-delà des astres auxquels rendent hommage les nations… Les Mages, eux, ont été conduits jusqu’où ils ne voulaient pas aller au départ, ils ont été conduits des ors du palais d’Hérode à l’humilité de l’enfant de Bethléem, et, chose inouïe, ce n’est pas à l’astre qui s’est arrêté qu’ils rendent hommage, mais à l’enfant.

La vraie lumière a lui ici. Les Mages l’ont reconnue. La vraie lumière devant laquelle s’arrêtent les astres. La lumière qui précède les astres, qui est à la source de leur création, comme de toute création, et dont la lumière des astres n’est que le reflet. C’est pourquoi dans la Bible les astres s’arrêtent devant la parole créatrice, venue à présent en l’enfant de Bethléem. Ce n’est pas un phénomène astronomique, c’est le signe de la place seconde de l’astronomie !

Souvenez-vous, au commencement, “Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut.” (Gn 1, 3). Ce fut le jour un. Puis plus loin, au 4e jour
(v. 14-18) : 14 Dieu dit : Qu’il y ait des luminaires dans l’étendue du ciel, pour séparer le jour d’avec la nuit ; que ce soient des signes pour marquer les époques, les jours et les années ;
15 et qu’ils servent de luminaires dans l’étendue du ciel, pour éclairer la terre. Et cela fut ainsi.
16 Dieu fit les deux grands luminaires, le plus grand luminaire pour présider au jour, et le plus petit luminaire pour présider à la nuit ; il fit aussi les étoiles.
17 Dieu les plaça dans l’étendue du ciel, pour éclairer la terre,
18 pour présider au jour et à la nuit, et pour séparer la lumière d’avec les ténèbres.


Les astres ne précèdent pas la lumière !

La lumière créatrice, qui précède les astres, dévoilée dans l’enfant de Bethléem est “la véritable lumière”, dit l’Évangile de Jean ( 9-12),
9 lumière véritable qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme.
10 Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a point connue.
12 Mais à tous ceux qui l’ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu.


C’est là que les astres, et l’astre des Mages, s’arrêtent… Reste, au-delà du signe (pouvant correspondre un phénomène visuel étrange observé par les Mages — cf. au lien, p. 3), que l’astre s’arrête selon un autre sens. C’est là — “l’astre s’arrêta” — ce qui est dévoilé dans cet enfant inconnu qu’ont, les premiers, reconnu ces prêtres zoroastriens, ou mazdéens, qui lui rendent hommage. Enfant dans l’humilité dont la lumière précède celle des astres, et des puissants et des nations qui les célèbrent.

Et pourtant aujourd’hui encore, on n’a pas compris ! Aujourd’hui ce n’est plus d’Hérode, Auguste ou même Quirinius, qu’il est question. Mais aujourd'hui encore, on adore les puissants et les symboles de la puissance, éblouis par les lumières artificielles — même pas des astres !

Les Mages, par leurs cadeaux d’hommage, ont reconnu la royauté de l’enfant : l’hommage de l’or. Ils lui ont fait aussi l’hommage de leur propre dignité sacerdotale : le symbole de l’encens. Et ils nous ont dit que la reconnaissance de sa dignité éternelle ne serait ni aisée, ni sans que l’histoire future, à commencer par la sienne, ne soit chargée de douleurs : la myrrhe, produit d’embaumement des princes royaux pour les sarcophages.

Et cette année encore, ils nous invitent à repartir avec eux par un autre chemin, celui de l’humilité du prince de la paix, cette paix qui naît d’une lumière imperceptible qui précède toute lumière, devant laquelle toute lumière s’arrête, et que nous sommes appelés tout à nouveau à recevoir.


RP, Châtellerault, 04.01.26
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