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dimanche 30 août 2026

“Puisque vous n’écoutez pas mes paroles...”




Jérémie 20, 7-9 ; Psaume 63 ; Romains 12, 1-2 ; Matthieu 16, 21-27

Jérémie 20, 7-9
7 Seigneur, tu m’as séduit, oui, j’ai été bien naïf ; avec moi tu as eu recours à la force et tu es arrivé à tes fins. À longueur de journée, on me tourne en ridicule, tous se moquent de moi.
8 Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois appeler au secours et clamer : « Violence, répression ! » À cause de la parole du Seigneur, je suis en butte, à longueur de journée, aux outrages et aux sarcasmes.
9 Quand je dis : « Je n’en ferai plus mention, je ne dirai plus la parole en son nom », alors elle devient au-dedans de moi comme un feu dévorant, prisonnier de mon corps ; je m’épuise à le contenir, mais n’y arrive pas.

*

Quelle est cette parole terrible que Jérémie doit annoncer à Jérusalem qui, au texte que nous avons lu, lui vaut « outrages et sarcasmes » ? C’est une parole annonçant que les temps ne sont pas à la fête, c’est la parole annonçant la menace de la destruction de Jérusalem. On en trouve le détail au ch. 25 :

Jérémie 25, 8-11
8 Ainsi parle le Seigneur de l’univers : Puisque vous n’écoutez pas mes paroles,
9 je donne ordre de mobiliser tous les peuples du nord – oracle du Seigneur –, en faisant appel à Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur, et je les amène contre ce pays, contre ses habitants – et contre toutes ces nations voisines –, je me les réserve et je les transforme pour toujours en étendues désolées qui arrachent des cris d’effroi, en champs de ruines.
10 Je fais s’éteindre chez eux cris d’allégresse et joyeux propos, chant de l’époux et jubilation de la mariée, grincements de la meule et lumière de la lampe.
11 Ce pays tout entier deviendra un champ de ruines, une étendue désolée, et toutes ces nations serviront le roi de Babylone pendant soixante-dix ans.

Soixante-dix ans. La fin du 2e livre des Chroniques (dernier livre de la Bible hébraïque) précise pourquoi ces soixante-dix ans :

2 Chroniques 36, 20-21
20 [Nabuchodonosor] déporta à Babylone ceux que l’épée avait épargnés, pour qu’ils deviennent pour lui et ses fils des esclaves, jusqu’à l’avènement de la royauté des Perses.
21 Ainsi fut accomplie la parole du Seigneur transmise par la bouche de Jérémie : « Jusqu’à ce que le pays ait accompli ses sabbats, qu’il ait pratiqué le sabbat pendant tous ses jours de désolation, pour un total de soixante-dix ans. »

Soixante-dix années sabbatiques, années de repos de la terre surexploitée, n’ont pas été respectées (actualité de la prophétie : et nous qu’avons nous fait en termes de surexploitation pour retrouver en Europe et en notre douce France des températures dignes du Sahel ?). L’exil en Jérémie correspond au temps qu’il faut pour rendre à la terre son dû, le temps de repos qui lui a manqué. Soixante-dix ans. Soit, puisque les années sabbatiques intervenaient tous les sept ans, les années sabbatiques d’une période de 490 ans. C’est le calcul que fait le livre de Daniel :

Daniel 9, 2-3 & 20-27
2 […] Moi Daniel je considérai dans les Livres le nombre des années qui, selon la parole du Seigneur au prophète Jérémie, doivent s’accomplir sur les ruines de Jérusalem : soixante-dix ans.
3 Je tournai ma face vers le Seigneur Dieu en quête de prière et de supplications […].
20 Je parlais encore, priant et confessant mon péché et le péché de mon peuple Israël, déposant ma supplication devant le Seigneur mon Dieu, au sujet de la montagne sainte de mon Dieu ;
21 je parlais encore en prière, quand Gabriel, cet homme que j’avais vu précédemment dans la vision, s’approcha de moi d’un vol rapide au moment de l’oblation du soir.
22 Il m’instruisit et me dit : « Daniel, maintenant je suis sorti pour te conférer l’intelligence.
23 Au début de tes supplications a surgi une parole et je suis venu te l’annoncer, car tu es l’homme des prédilections ! Comprends la parole et aie l’intelligence de la vision !
24 Il a été fixé soixante-dix septénaires [c’est-à-dire 490 ans] sur ton peuple et sur ta ville sainte, pour faire cesser la perversité et mettre un terme au péché, pour absoudre la faute et amener la justice éternelle, pour sceller vision et prophète et pour oindre un Saint des Saints.
25 « Sache donc et comprends : Depuis le surgissement d’une parole en vue de la [litt. : conversion et la construction] de Jérusalem, jusqu’à un messie-chef, il y [a] sept septénaires. Pendant soixante-deux septénaires, places et fossés seront [bâtis], mais dans la détresse des temps.
26 Et après soixante-deux septénaires, un messie sera retranché, mais non pas pour lui-même. Quant à la ville et au sanctuaire, le peuple d’un chef à venir les détruira ; mais sa fin viendra dans un déferlement, et jusqu’à la fin de la guerre seront décrétées des dévastations.
27 Il imposera une alliance à une multitude pendant un septénaire, et pendant la moitié du septénaire, il fera cesser sacrifice et oblation ; sur l’aile des abominations, il y aura un dévastateur et cela, jusqu’à ce que l’anéantissement décrété fonde sur le dévastateur. »

Reprenons : la relecture qui est faite par Daniel de Jérémie 25, et des 70 années symboliques d’exil annoncées — comme « rattrapage » des 70 années d’années sabbatiques non-observées (selon 2 Chr 36, 21) —, renvoie donc aux 70 septénaires / i.e. semaines d’années correspondantes, au termes desquelles apparaît 70 fois l’année sabbatique, soit, pour 70 années sabbatiques, 70 septénaires (Dn 9, 24), ce qui fait 490 ans. Si les 70 années sabbatiques non observées renvoient bien au passé, il est logique que les 490 années y renvoient aussi. Dès lors la « parole surgie », parole littéralement de « retour », « conversion » et « édification » de Jérusalem (Dn 9, 25), peut renvoyer tout simplement à la prophétie de Nathan (rapportée en 2 Samuel 7), parole d’édification, par Dieu lui-même, de la maison promise, sur les lieux de l’ancienne Jérusalem idolâtre, « convertie », conquise par David ; les sept premières semaines renvoyant au début de la monarchie et au tournant de Saül à David (40 ans de règne de David ajoutés aux années remontant à son onction par Samuel — oint, selon la tradition juive, à 28 ans, devenu roi pour 40 ans à 37 ; soit les 49 ans, 7 septenaires, du livre de Daniel), renvoyant à la durée symbolique du règne du messie-chef — David : c’est au terme de son règne que le temple est bâti, par Salomon.

2 Samuel 7, 8-13
8 […] Ainsi parle le Seigneur de l’univers : […].
10 Je fixerai un lieu à Israël, mon peuple, je l’implanterai et il demeurera à sa place. Il ne tremblera plus, et des criminels ne recommenceront plus à l’opprimer comme jadis
11 et comme depuis le jour où j’ai établi des juges sur Israël, mon peuple. Je t’ai accordé le repos face à tous tes ennemis. Et le Seigneur t’annonce que le Seigneur te fera une maison.
12 Lorsque tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, j’élèverai ta descendance après toi, celui qui sera issu de toi-même, et j’établirai fermement sa royauté.
13 C’est lui qui bâtira une Maison pour mon Nom […].

Les 62 semaines suivantes renvoient alors au temps de Jérusalem édifiée, avec son Temple, mais dans la détresse des temps que vient de confesser Daniel dans sa prière ; et la dernière semaine réfère à l’occupation babylonienne, avec « le messie retranché pas pour lui-même / i.e. : sans successeur », à savoir Sédécias (cf. 2 Rois 25, 1-22), dernier roi de Juda, bientôt remplacé dans le cadre d’une « alliance » imposée, par un gouverneur à la solde de Babylone (Guedalia – cf. 2 Rois 25, 22 sq.), suite à ce que, au milieu de cette dernière semaine d’années, en 586 av. J.C., Jérusalem ait été détruite (Dn 9, 26), et, abomination de la désolation, qu’ait cessé l’oblation, avec la destruction du Temple (Dn 9, 26‑27).

Cette vision, intervenant pendant la prière de Daniel, est l’affirmation de la maîtrise de la situation par Dieu et la promesse d’exaucement de la prière de Daniel — maîtrise par Dieu que l’on trouve aussi chez Ésaïe :

Ésaïe 44, 28 - 45, 1-3
44, 28 Je dis de Koresh : « C’est mon berger » ; tout ce qui me plaît, il le fera réussir, en disant pour Jérusalem : « Qu’elle soit bâtie », et pour le temple : « Sois fondé ! »
45, 1 Ainsi parle le Seigneur à son messie : À Koresh que je tiens par sa main droite, pour abaisser devant lui les nations, pour déboucler la ceinture des rois, pour déboucler devant lui les battants, pour que les portails ne restent pas fermés :
2 Moi-même, devant toi je marcherai, les terrains bosselés, je les aplanirai, les battants de bronze, je les briserai, les verrous de fer, je les fracasserai.
3 Je te donnerai les trésors déposés dans les ténèbres, les richesses dissimulées dans des cachettes : ainsi tu sauras que c’est moi le Seigneur, celui qui t’appelle par ton nom, le Dieu d’Israël.

On a pris l’habitude, à l’inverse de ce que dit Jérémie sur les soixante-dix ans renvoyant pourtant clairement au passé, on a pris l’habitude — au prix d’une… correction de traduction de « construire » (selon l’hébreu), en « reconstruire » —, de faire dire à Daniel que la parole de construction de Jérusalem et du temple serait le décret de Cyrus, ne faisant aucun cas de la parole, autrement signifiante, du prophète Nathan !

Habitude devenue séculaire à partir de laquelle, de façon tout aussi séculaire, on estime qu’Ésaïe 44-45 parle aussi du même décret, et donc de Cyrus, empereur de Perse. Question : et si Ésaïe ne parlait pas du décret de Cyrus, mais, lui aussi, de la parole de Nathan promettant la construction du temple (ici aussi, selon l’hébreu, et le grec de la LXX, le texte ne dit pas reconstruction, mais construction) ? Si du coup, en regard du contexte d’Ésaïe 40-55, il n’était même pas question de Cyrus dans Ésaïe ?

Le mot hébreu est koresh, qui connote « comme chef » puissance, puissance suprême (selon le dictionnaire Strong). La mention de koresh, en deux versets (44, 28 et 45, 1 ; Segond et Colombe ajoutent une mention de « Cyrus », absente de l’hébreu, en 45, 13 !), la mention de koresh se trouve dans une section (40-55) qui conduit à la présentation du Messie comme serviteur souffrant : la puissance se dévoile dans le serviteur souffrant, Messie de Juda, de la lignée de David, dans lequel sont réconciliés Juda et Israël.

Que vient faire l’empereur de la Perse là-dedans, empereur nommé Kurash (le nom, ou titre, n’est pas unique dans l’Antiquité perse. Il y a déjà un Kurash élamite au VIIe siècle av. JC.), nom qui en persan signifie « soleil », le « roi soleil » ? Ce roi soleil-là a eu une politique religieuse tolérante, rétablissant les lieux de culte, comme en atteste aussi, via l’archéologie, un fameux « cylindre de Cyrus », mentionnant sa réhabilitation du temple de la divinité babylonienne Marduk, qu’il proclame comme « le grand seigneur » — témoignage d’une politique religieuse qui a aussi profité aux Judéens. Mais aucune trace d’une élévation de cet empereur, maître d’un empire allant de l’Inde à l’Éthiopie, au statut de Messie juif ! Ni même trace d’un « universalisme », au fond bien obséquieux, par lequel le livre du prophète Ésaïe aurait rendu hommage à la force militaire d’un empereur, fût-il tolérant, dans une section où précisément il dénonce la force guerrière en annonçant un messie d’Israël souffrant et humilié. Ce n’est pas un nouveau temple terrestre qui “mettra un terme au péché, pour absoudre la faute et amener la justice éternelle, pour sceller vision et prophète et pour oindre un Saint des Saints.” (Dn 7, 24 //Aggée 2, 3)

Aucune trace d’un tel hommage à Cyrus dans le livre de Daniel du canon juif. En revanche le Daniel grec, qui clôt la Bible des LXX, se termine par la reconnaissance par Cyrus du Dieu d’Israël, équivalent de sa reconnaissance de Marduk dans le cylindre de Cyrus ! Gageons que c’est là, ainsi que pour Israël en exil dans le Daniel grec, que débute cette relecture de la figure de Cyrus, rejaillissant ensuite sur Ésaïe, relecture finissant par en faire carrément le Messie (sans qu’aucun geste symbolique requis, aucune onction, ne lui ait été octroyée pour un tel titre) — juste via l’identité consonantique possible entre le persan Kurash et l’hébreu koresh, puis le grec Kyros.

Cette lecture, qui (au gré d’une véritable proximité judéo-perse et d’une vraie dette envers Cyrus) fera son chemin, ne s’impose pas encore au temps du Nouveau Testament, qui renvoie abondamment à cette section d’Ésaïe sans aucune allusion à l’idée que koresh serait Cyrus ! En revanche, on trouve bien l’idée que pour Dieu, la puissance s’accomplit dans la faiblesse (1 Co 1 et 2 Co 12) — idée au cœur de cette section d’Ésaïe qui culmine avec le serviteur souffrant manifestant la puissance suprême.

*

Foin de l’obséquiosité supposée du livre d’Ésaïe, au nom d’un « universalisme » des empires et des puissants… que l’on retrouve, hélas, au long de l’histoire, voire de l’actualité. Obséquiosité qui n’y change jamais rien. Ainsi aujourd’hui Israël est haï du monde entier parce qu’il a une terre, comme au siècle dernier il était haï parce qu’il n’en avait pas. La leçon de Jérémie demeure. Ne comptez pas sur votre force ni sur des appuis humains qui vous lâcheront, remettez vous en à Dieu seul.

En parallèle, appuyé sur une telle lecture de koresh comme Cyrus, le protestantisme français du XIXe siècle a répercuté cela en faveur de Napoléon, le recevant comme nouveau Cyrus et abdiquant ipso facto tout esprit critique à son égard !

Un peu d’histoire du XIXe siècle : Le pasteur Jean-Paul Rabaut, dit Rabaut Saint-Étienne, député constituant et président de l’Assemblée constituante de 1789, y a joué un rôle remarquable. On lui doit, pour cette reprise du Décalogue qu’est la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, la précision, en l’article X, qui concerne la liberté de culte pour les minorités (alors protestants et juifs). Mis à mort en 1793 sous la Terreur, c’est par son jeune frère, Pierre-Antoine, dit Rabaut le Jeune, que le nom Rabaut continue d’être connu, de façon moins heureuse, hélas, du fait de sa soumission inconditionnelle à Napoléon Bonaparte. Les faits : le 18 germinal an 10 / 8 avril 1802, le protestantisme se voit accorder par le Premier consul Bonaparte le statut de religion d’État, dans un décret qui adjoint au concordat passé avec le Vatican les articles organiques concernant les protestants (avec bientôt son équivalent pour les juifs). Clandestins sous l’Ancien Régime, les protestants s’enthousiasment pour ce nouveau Cyrus qu’est à leurs yeux ce Premier consul. Président de la commission juridique, Pierre-Antoine Rabaut est le premier à proposer pour le futur empereur le statut de Premier consul à vie, quelques mois après : le 4 août 1802 / 16 thermidor an X. Entre temps, fidèle inconditionnel de son Premier consul, il a présidé à la rédaction du décret du 30 floréal an X (20 mai 1802) rétablissant l’esclavage !… En totale contradiction avec la Déclaration de 1789 qui devait tant à son frère Jean-Paul. Terrible ! Où conduit l’obséquiosité, a fortiori si on l’appuie sur une lecture douteuse de la Bible, censée fonder cela !

Inactuel me direz-vous ? On n’est plus sous Napoléon ! Certes… mais figurez-vous que la même identification à Cyrus à l’égard cette fois de l’actuel président des États-Unis joue un rôle non négligeable dans son soutien par nombre de protestants évangéliques américains. Au prétexte qu’il serait, comme Napoléon avant lui, un nouveau Cyrus, et peu importe son inadéquation avec la morale biblique : Cyrus, disent les tenants de cette thèse, n’était pas exemplaire non plus. Et pour faire bonne mesure, de référer à David et à son adultère avec Bathshéva, oubliant que ce n’est pas son immoralité lors de cet épisode qui a valu à David son avenir dynastique, mais son repentir (cf. Ps 51) !

Reste une question, la question : et si Ésaïe ne parlait pas de Cyrus, si son koresh était non pas l’empereur perse (remarquable par ailleurs), mais le serviteur souffrant ?…

Romains 12, 2 nous a avertis : « Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. »

Et en l’évangile de ce jour, Jésus serviteur humble et souffrant, — Matthieu 16, 21-27 — :
21 […] commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands pontifes et des théologiens, être mis à mort et, le troisième jour, ressusciter.
22 Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander, en disant : "Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera pas !"
23 Mais lui, se retournant, dit à Pierre : "Retire-toi ! Derrière moi, Satan ! Tu es pour moi occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes."
24 Alors Jésus dit à ses disciples : "Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive.
25 En effet, qui veut sauvegarder son âme, la perdra ; mais qui la perd à cause de moi, l’assurera.
26 Et quel avantage l’homme aura-t-il à gagner le monde entier, s’il le paie de son âme ? Ou bien que donnera l’homme qui ait la valeur de son âme ?
27 Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; et alors il rendra à chacun selon sa conduite.

RP, Châtellerault, 30/08/26
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dimanche 5 avril 2026

“Il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité”




Actes 10, 34-43 ; Psaume 118, 1-20 ; Colossiens 3, 1-4 ; Matthieu 28, 1-10

Colossiens 3, 1-4
1 Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ;
2 fondez vos pensées en haut, non sur la terre.
3 Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu.
4 Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire.
Matthieu 28, 1-10
1 Après le shabbat, au commencement du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie vinrent voir le sépulcre.
2 Et voilà qu’il se fit un grand tremblement de terre : l’ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus.
3 Il avait l’aspect de l’éclair et son vêtement était blanc comme neige.
4 Dans la crainte qu’ils en eurent, les gardes furent bouleversés et devinrent comme morts.
5 Mais l’ange prit la parole et dit aux femmes : “Soyez sans crainte, vous. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié.
6 Il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit ; venez voir l’endroit où il gisait.
7 Puis, vite, allez dire à ses disciples : Il est ressuscité des morts, et voici qu’il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez. Voilà, je vous l’ai dit.”
8 Quittant vite le tombeau, avec crainte et grande joie, elles coururent porter la nouvelle à ses disciples.
9 Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : “Je vous salue.” Elles s’approchèrent de lui et lui saisirent les pieds en se prosternant devant lui.
10 Alors Jésus leur dit : “Soyez sans crainte. Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront.”

*

« Il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité », dit l’Ecclésiaste (Ecc 3, 11). Simple constat du sage, qui ne postule pour autant aucune survie. Là n’est pas son sujet. Il fait juste un constat : dans notre corps temporel, dans notre temps fini, nous concevons pourtant un cœur du réel qui déborde infiniment ce cantonnement temporel. Il est en nous une perception de ce qui nous déborde infiniment.

C’est là une perception commune à l’humanité, croyants ou pas, que partagent les Grecs avec lesquels Paul dialogue sur l’Aréopage d’Athènes (Actes 17). Ce jour-là, nous dit le texte, Paul rencontre des stoïciens et des épicuriens, tenants de deux courants philosophiques importants au Ier siècle. Aucun problème, pour les uns comme pour l’autre, Paul, à s’accorder sur cette intuition commune de l’éternité, induisant l’immortalité envisageable de l’âme. On est jusque là en deçà de la foi.

Toujours en deçà de la foi la réflexion des pharisiens, dont le pharisien Paul, réflexion que les juifs pharisiens, dont Paul, partagent aussi avec les Mages zoroastriens perses : cette âme immortelle n’est pas sans rapport avec notre réalité corporelle et temporelle, puisque c’est dans notre réalité temporelle que nous la concevons.

Ainsi l’expliquera Paul à ces voisins d’Athènes que sont les Corinthiens : « S’il y a un corps naturel, il y a aussi un corps spirituel » (1 Co 15, 44). Cela n’est pas l’approche des Grecs, c’est là leur point de rupture d’avec les juifs pharisiens et les Perses. Pourtant jusque là, on n’est pas dans la foi, mais dans la réflexion. Rupture philosophique qui devient abîme lorsqu’intervient la question de la foi. Christ est ressuscité. La pensée de l’éternité a rejoint notre monde, la résurrection est devenu fait. « S’il n’y a point de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité », affirme Paul (1 Co 15, 13), qui ajoute : « si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine » (1 Co 15, 17).

La théorie (l’éternité concerne aussi les corps) est devenue fait pour notre foi. C’est ce qui advient au dimanche de Pâques. C’est ce qui entre dans notre vie — comme la liberté entre dans la vie du peuple de l’Exode. L’Exode comme sortie du tombeau de l’esclavage : Pâques reprend Pessah, son repas de liberté est répercuté dans la Cène, dont la symbolique rattache indissolublement la foi chrétienne au judaïsme.

*

Qu’est-ce qui constitue notre être temporel, et que sommes-nous en réalité ? En réponse à cette question, nous confondons aisément notre être avec notre enveloppe temporelle — fragile, susceptible d’être atteinte par la maladie, et tant d’autres maux mortels, nous tenant dans l’esclavage de la mort.

Une enveloppe temporelle dont nous nous dépouillons déjà, au jour le jour de son vieillissement ; une enveloppe, qui s’use de toute façon, qui se dégrade de jour en jour ; jusqu’au moment où il faudra la quitter comme un vêtement qui a fait son temps (selon une image de Paul).

Que dit l’Ange aux femmes dans la clarté nouvelle du dimanche de Pâques ? « Soyez sans crainte. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié. Il n’est pas ici, il est ressuscité » (Mt 28, 5-6). Et pour qu’on ne s’y trompe pas : le corps n’est pas là. Ce corps, cette enveloppe, qu’il a dépouillée à la croix. « Recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ », confirmera l’Apôtre.

Il a dépouillé le corps temporel douloureux, et il a été relevé d’entre les morts. Et pour que cela soit bien clair, le tombeau est vide : l’Ange en roule la pierre pour que nous n’y restions pas. Il vous précède en Galilée.

*

« Il n’est pas ici », a dit l’Ange aux femmes, ne restez pas autour d’un tombeau. Allez chez vous, avant d’aller, plus tard, au bout du monde, dans la Cité terrestre, où il vous précède. Parce que ce qui vaut pour lui, et c’est là que son relèvement d’entre les morts est aussi un dévoilement, une révélation ; ce qui vaut pour lui, vaut, en lui, aussi pour nous.

« Votre vie est cachée avec le Christ en Dieu ». « Vous êtes ressuscités avec le Christ. » Notre vrai être n’est pas dans nos lambeaux de corps, mais en haut, avec lui, à la droite de Dieu.

Il est un autre niveau de réalité, celui qui apparaît dans la résurrection. Or nous en sommes aussi, à notre tour, de façon cachée. C’est cet autre niveau qu’il nous faut rechercher, pour y fonder notre vie et notre comportement dans le provisoire.

« Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire », promet l’Apôtre.

*

Dès lors : « recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ; fondez vos pensées en haut, non sur la terre. Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. »

Lorsqu’au matin de Pâques, les femmes ont reçu ce signe : le corps n’était pas là ; le signe est accompagné de cette parole, il prend sens de cette parole, comme le pain et le vin prennent sens des paroles qui les accompagnent — il vous précède en Galilée, sur vos routes humaines que vous rejoindrez bientôt.

Alors désormais, « recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, siégeant à la droite de Dieu ; fondez vos pensées en haut ». C’est-à-dire, non pas : vivez en haut, comme dans les nuages de lendemains qui chantent et déchantent, mais poursuivez votre route terrestre forts de ce que vous pouvez désormais fonder vos pensées en haut, dans la foi à la résurrection de Jésus.

Vous êtes morts avec Jésus et ressuscités avec lui. Ni cadavre au tombeau ni nostalgie dans l’imaginaire d’un passé qui ne reviendra pas.

« Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire. » C’est à ce niveau de réalité-là qu’est notre vrai être. Vivre du mont de la transfiguration, où déjà avant Pâques, s’était manifesté le Christ de la résurrection, pour marcher sur les routes du provisoire.

Que Dieu nous donne aujourd’hui de percevoir la présence du Ressuscité, et d’en concevoir le bonheur qu’ont connu les Apôtres au mont de la transfiguration. Et puisqu’on ne plante pas de tente au mont de la transfiguration, qu’il nous donne d’aller vers nos Galilée où nous précède le Ressuscité.


R.P., Pâques, La Mothe-St-Héray, 5.04.2026
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dimanche 25 janvier 2026

"… lorsqu’on vous outrage"




Soph 2.3 & 3.12-13 ; Ps 146 ; 1 Co 1.26-31 : Matthieu 5.1-12a

1 Corinthiens 1.26-28
26 Considérez, frères & sœurs, que parmi vous qui avez été appelés il n’y a ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles.
27 Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ;
28 et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu’on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont […].

*

“Heureux serez-vous lorsqu’on vous outragera”, nous dit Jésus (Mt 5, 11). En écho, Paul écrit : “Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu’on méprise” (1 Co 1, 27-28). D’où tient-il cet enseignement qui a tout de l’imitation du Christ ? — sinon de la prophétie d’Ésaïe et de son fameux ch. 53 ? Je lis, És 53, 1‑5 :
1 Qui a cru à ce qui nous était annoncé ? Qui a reconnu le bras de l’Éternel ?
2 Il s’est élevé devant lui comme une faible plante, Comme un rejeton qui sort d’une terre desséchée ; Il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, Et son aspect n’avait rien pour nous plaire.
3 Méprisé et abandonné des hommes, Homme de douleur et habitué à la souffrance, Semblable à celui dont on détourne le visage, Nous l’avons dédaigné, nous n’avons fait de lui aucun cas.
4 Cependant, ce sont nos souffrances qu’il a portées, C’est de nos douleurs qu’il s’est chargé ; Et nous l’avons considéré comme puni, Frappé de Dieu, et humilié.
5 Mais il était blessé pour nos péchés, Brisé pour nos iniquités […].
Entendons-nous bien : le texte ne parle pas de Jésus (il n’était pas né !), mais Jésus l’a médité, et y a fondé son attitude… Ce texte est au cœur d’une section d’Ésaïe, ch. 40-55, ouvrant sur ce qu’on a appelé les chants du Serviteur, dont ce ch. 53.

Avant ce chant, Ésaïe proclame (44,28 - 45,1) :
Je dis de koresh : “C’est mon berger” ; tout ce qui me plaît, il le fera réussir, en disant pour Jérusalem : “Qu’elle soit bâtie”, et pour le temple : “Sois fondé !”
Ainsi parle le Seigneur à son messie : À koresh que je tiens par sa main droite, pour abaisser devant lui les nations, pour déboucler la ceinture des rois, pour déboucler devant lui les battants, pour que les portails ne restent pas fermés.
Qui est koresh ? On a pris l’habitude d’y voir l’empereur Cyrus et donc de traduire koresh par Cyrus (sauf Chouraqui dont j’ai repris le choix : laisser le mot koresh).

Le mot koresh, qui signifie quelque chose comme “semblable à un chef” (i.e. même s’il n’en a pas l’allure), mentionné en deux seuls versets (És 44, 28 et 45, 1 ; Segond et Colombe ajoutent une mention de “Cyrus”, absente de l’hébreu, en 45, 13 !), ce mot, koresh, se trouve dans une section (És 40-55) qui conduit à la présentation du Messie comme serviteur souffrant (au ch. 53) : il se dévoile dans le serviteur souffrant, Messie de Juda, de la lignée de David, dans lequel sont réconciliés Juda et Israël.

Que vient faire l’empereur de la Perse là-dedans ?, empereur nommé Kurash, nom qui en persan signifie “soleil”, le “roi soleil”… Il se trouve que ce roi-là a eu une politique religieuse très tolérante, rétablissant les lieux de culte des peuples défaits, comme en atteste aussi, via l’archéologie, un fameux “cylindre de Cyrus”, mentionnant sa réhabilitation du temple de la divinité babylonienne Marduk — témoignage d’une politique religieuse qui a aussi profité aux Judéens pour la reconstruction du Temple (cf. 2 Ch 36, 22-23). Mais aucune trace d’une élévation de ce roi, maître empereur d’un empire allant de l’Inde à l’Éthiopie, au statut de Messie d’Israël !

C’est plus tard, dans la méditation de l’œuvre de Dieu envers Israël à travers ce roi tolérant, à la tête d’une dynastie monothéiste, que le peuple biblique va lire dans la Bible grecque des LXX Cyrus pour koresh (même mot en grec pour Kurash et koresh : Cyrus), tandis qu’au départ le mot koresh vise un messie humble, que Paul appelle les croyants de Corinthe à imiter. Cela n’enlève rien à la grandeur de Cyrus, non pas comme serviteur souffrant d’Ésaïe, mais comme un des signes de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations.

On retrouve ce signe de Cyrus et donc de la Perse dont il est le roi, et donc d’une proximité remarquable entre la Perse, l’Iran, à la fois avec le judaïsme et le christianisme. Cyrus, nom par lequel la Bible grecque a traduit koresh, le donne aussi comme figure finale de l’espérance universelle : la Bible des LXX se termine par la version grecque du livre de Daniel, laquelle donne Cyrus comme signe de cet élargissement universel de l’Alliance par la reconnaissance du Dieu unique, qui, on le sait, est le fait aussi de la religion zoroastrienne, celle de Cyrus et des Mages de Matthieu reconnaissant l’enfant de Bethléem. Matthieu citant cette même Bible des LXX. Mais la Bible hébraïque n’est pas en reste : elle se termine en son dernier livre, le livre des Chroniques, par la mention explicite de Cyrus comme celui qui met fin à l’exil d’Israël (2 Ch 36, 22-23).

Si la section d’Ésaïe ouvrant sur la présentation de celui qui est “comme un chef” (koresh), même s’il n’en a pas l'allure, le serviteur souffrant, si cette section ne parle pas du roi perse, celui-ci n’en est pas moins un personnage remarquable, témoin incontournable de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations — ce pourquoi il termine et la Bible hébraïque et la Bible grecque, et ce pourquoi aussi les Mages représentant son culte au Dieu unique commencent le Nouveau Testament.

“Toutes les familles de la terre seront bénies en toi” (Gn 12, 3), promettait à Abraham Dieu scellant l’Alliance, ce qui est repris par Ésaïe.

Lequel Ésaïe précise : “c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis, Chacun suivait sa propre voie ; Et l’Éternel a fait retomber sur lui l’iniquité de nous tous.” (És 53, 5-6). Alors, nous concernant, selon ce que Jésus a médité et vécu pour lui, “Heureux serez-vous lorsqu’on vous outragera”, nous dit-il (Mt 5, 11), pour nous aussi !

Avant cela, pour l’Évangile de Matthieu, l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations qui prend place désormais est préfiguré par la venue des Mages, préfigurant eux-mêmes les futurs rois des nations, devenues autant de disciples (Mt 28, 19).

De facto, jusqu’à la fin du temps, le cœur de l’Alliance reste juif, de facto son élargissement aux nations reste chrétien, cet élargissement reconnu et véhiculé en premier lieu par les monothéistes Mages d’Iran zoroastrien. Pas de christianisme sans judaïsme (Mt 2, 2 : “où est le roi des Judéens qui vient de naître ?” demandent les Mages), pas d’envoi aux nations des disciples par le Ressuscité et par suite pas non plus d’islam ! — cet islam au Messager mué par les anciens califes en figure de pouvoir, et aujourd’hui fourvoyé en islam politique, qui dans l’Iran des Mages, massacre ses propres enfants, nouveau massacre des Innocents, démultiplié par rapport à celui d’Hérode au temps de Mages de Matthieu.

*

“Heureux les persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux !” (Mt 5, 10) — “Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !” (Mt 5, 4).

Dans le massacre des Innocents de ces derniers jours en Iran, celui de ces enfants assassinés, torturés par les fanatiques qui dirigent leur pays, hypocrites se prétendant spirituels, mais pires qu’Hérode, que ces paroles de Jésus résonnent en nous en pensant à eux, ces enfants, filles et garçons persécutés par des bourreaux qui se font passer pour riches spirituels, au titre de leurs postures prétentieuses.

C’est à ces enfants abandonnés dans leur souffrance par un monde silencieux, notre monde, que Jésus s’adresse aujourd’hui :

“Heureux êtes-vous, pauvres spirituels, lorsqu’on vous outrage, qu’on vous persécute pour la justice et qu’on dit faussement de vous toute sorte de mal — quand de fait c’est à cause de moi, juste parmi les justes. Mais votre récompense est grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’on a persécuté pour la justice les prophètes qui ont été avant vous” (Mt 5, 3 & 11-12).

Voilà les outragés de nos jours. Au moins, dans ce monde qui les abandonne, élevons nos voix pour elles et pour eux, et celles et ceux qui partout dans le monde sont outragés, torturés, persécutés comme eux.


R.P., Châtellerault, 25.01.26
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dimanche 20 novembre 2022

Avant la fondation du monde




2 Samuel 5, 1-3 ; Psaume 122 ; Col 1, 12-20 ; Luc 23, 35-43

Colossiens 1, 12-20
12 Rendez grâce au Père qui vous a rendus capables d’avoir part à l’héritage des saints dans la lumière.
13 Il nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et nous a transférés dans le royaume du Fils de son amour ;
14 en lui nous sommes délivrés, nos péchés sont pardonnés.
15 Il est l’image du Dieu invisible, Premier-né de toute création,
16 car en lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles comme les invisibles, Trônes et Souverainetés, Autorités et Pouvoirs. Tout est créé par lui et pour lui,
17 et il est, lui, par devant tout ; tout est maintenu en lui,
18 et il est, lui, la tête du corps, qui est l’Eglise.
Il est le commencement, Premier-né d’entre les morts, afin de tenir en tout, lui, le premier rang.
19 Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude
20 et de tout réconcilier par lui et pour lui, et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix.

*

Jean 9, 1-3, « En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui posèrent cette question : "Rabbi, qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ?" Jésus répondit : "Ni lui, ni ses parents. Mais c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ! » En-deçà de la réponse de Jésus, la question, la supposition des disciples. Ç'aurait pu être lui qui aurait péché. Alors quand, puisqu'il n'était pas né ? Vous connaissez la légende par laquelle la tradition mystique juive explique le petit sillon que nous avons sous le nez… L'enfant connaît, avant de naître, tous les mystères cachés. À la naissance, un ange lui ferme la bouche pour qu'il oublie tout ce qu'il sait. Le petit sillon qu'on a sous le nez est la marque du doigt de l'ange. Gardant cela en tête (nous y reviendrons), venons-en à notre texte de l'Épître aux Colossiens.

*

Le Christ, le Ressuscité — « premier né d'entre les morts » (Col 1, 18) — est reçu dans l'Épître aux Colossiens comme préexistant, c'est-à-dire comme existant avant ce temps, avant la Création du monde — « tout a été créé par lui, dans les cieux et sur la terre, les choses visibles et les choses invisibles » (Col 1, 16).

L’Évangile selon Jean s'ouvre avec la Parole créatrice en vis-à-vis de Dieu — parallèle à « l’image de Dieu » de l’Épître aux Colossiens (v. 1). Le grec du Prologue de Jean reprend les mots de la Bible des LXX dans la Genèse : en arkhe — au commencement —, pour parler de la précédence de la Parole de Dieu par rapport au temps : « Dieu dit : que la lumière soit », — « la Parole était Dieu ». Le symbole de Nicée-Constantinople rendra cette affirmation par « de même essence » que le Père.

Jean 1
1 Au commencement était la Parole ; la Parole était auprès de Dieu ; la Parole était Dieu.
2 Elle était au commencement auprès de Dieu.
3 Tout est venu à l'existence par elle, et rien n'est venu à l'existence sans elle.
4 En elle était vie, et la vie était la lumière des humains. […]
9 La Parole était la vraie lumière, celle qui éclaire tout humain ; elle venait dans le monde. […]
14 La Parole est devenue chair ; elle a fait sa demeure parmi nous, et nous avons vu sa gloire, une gloire de Fils unique issu du Père ; elle était pleine de grâce et de vérité.


Selon le même Évangile de Jean, Jésus affirme sa propre éternité préexistante : « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, je suis. » (Jean 8, 58)

Le « devenir chair » (Jn 1, 14) de cette parole rejoint la préexistence du Ressuscité de l'Épître aux Colossiens, le Ressuscité étant celui qui a pris chair dans le temps. Cela renvoie à l'idée de préexistence telle qu'elle est connue par ailleurs à l'époque du Nouveau Testament, à laquelle fait allusion le texte de Jean 9 sur l'aveugle-né, allusion à une préexistence relevant d'un enracinement de la créature dans la pensée de Dieu avant qu'elle ne soit produite dans notre temps. C'est ainsi que la parole éternelle et incréée, image éternelle de Dieu créatrice de toutes choses, est déjà manifestée avant le temps comme « premier-né de toute création » (Col 1, 15) : cela est dévoilé dans la résurrection, qui parle donc aussi, outre sa préexistence éternelle, comme Dieu auprès de Dieu, d'une préexistence du Christ comme appelé à devenir chair, comme créature humaine donc.

Ce monde préexistant où il est question de Fils de l'Homme qui est dans les cieux — auquel le Christ est identifié dans le Nouveau Testament — apparaît dans la Bible hébraïque, notamment, mais pas uniquement, au livre de Daniel (cf. aussi Ézéchiel). (Cf. Daniel Boyarin, Le Christ juif, éd. du Cerf, 2013.)

Daniel 10
5 Levant les yeux, je vis un homme vêtu de lin avec une ceinture d'or d'Ouphaz autour des reins.
6 Son corps était comme de chrysolithe, son visage comme l'aspect de l'éclair, ses yeux comme un feu flamboyant, ses bras et ses jambes comme l'éclat du bronze poli, et sa voix comme un tumulte. […]
16 […] quelqu’un qui avait l’apparence des fils de l’homme toucha mes lèvres. J’ouvris la bouche, je parlai, et je dis à celui qui se tenait devant moi : Mon seigneur, la vision m’a rempli d’effroi, et j’ai perdu toute vigueur.

Apparaît bien, ici, un monde préexistant… un monde angélique dont participe l'humain et notamment cette figure du Fils de l'Homme auquel le Christ est identifié dans le Nouveau Testament. L’Apocalypse suggère cette préexistence jusqu'en toute le vécu de Jésus dans le temps, envisageant l'éternité de l'événement de la croix : l’apparition du Ressuscité à Thomas (Jean 20), nous en montre les plaies. Selon une lecture possible du texte, « l'agneau de Dieu » est « immolé depuis la fondation du monde ».

(Apocalypse 13, 8 : Tous les habitants de la terre, ceux dont le nom n'a pas été inscrit sur le livre de la vie de l'agneau immolé depuis la fondation du monde, se prosterneront devant [la bête].)
Un courant important du christianisme de l'Antiquité — avec notamment le théologien Origène (IIe-IIIe s.) — , rejoignant une idée juive et grecque, considère que tous les êtres humains participent de cette préexistence comme créatures. Cette théologie trouve des enracinements possibles dans le Nouveau Testament.

Romains 8
29 Ceux qu'il a connus d'avance, il les a aussi destinés d'avance à être configurés à l'image de son Fils, pour qu'il soit le premier-né d'une multitude de frères.
30 Et ceux qu'il a destinés d'avance, il les a aussi appelés ; ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés ; et ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés.

Éphésiens 1
4 Avant la création du monde, Dieu nous a choisis dans le Christ pour que nous soyons saints et sans défaut devant ses yeux. Dieu nous aime
5 et, depuis toujours, il a voulu que nous devenions ses fils par Jésus-Christ. Il a voulu cela dans sa bonté.

Ici, le Christ préexistant auquel nous sommes assimilés par la foi nous fait accéder au statut de créatures préexistant à la Création du monde dans la pensée de Dieu, mais avec cette caractéristique, que toutes les autres créatures sont fondées en lui, en lui manifesté comme le Ressuscité.

Une citation de la rabbin Delphine Horvilleur, (Comment les rabbins font les enfants : Sexe, transmission et identité dans le judaïsme, Grasset, 2015) : « Françoise Dolto avait l'habitude de dire aux enfants qui se plaignaient de leurs parents : "Tu n'avais qu'à pas choisir de naître là." » La rabbin Horvilleur commente : « Elle cherchait sans doute ainsi à sortir l'enfant d'un fatalisme héréditaire pour lui faire reprendre la main sur son histoire, et le convaincre qu'il n'était pas aussi impuissant qu'il le croyait. La mystique juive est à sa manière un peu "doltienne". Elle suggère en tout cas que chaque être choisit avant de venir au monde les parents qui lui donneront naissance […]. Nos parents répondraient ainsi aux besoins de notre âme. L'idée est séduisante quand elle responsabilise la personne et lui permet de ne plus placer papa-maman sur le banc des accusés permanents et exclusifs de ses échecs. »

Selon cette même tradition juive — j'emprunte les mots à Cioran (De l'inconvénient d'être né) — « Dieu créa les âmes dès le commencement, et elles étaient toutes devant lui sous la forme qu'elles allaient prendre plus tard en s'incarnant. Chacune d'elle, quand son temps est venu, reçoit l'ordre d'aller rejoindre le corps qui lui est destiné mais chacune, en pure perte, implore son Créateur de lui épargner cet esclavage et cette souillure. »

Deux façons imagées de dire un similaire sentiment d'exil d'être au monde, que dit aussi l'explication du petit sillon sous le nez, un sentiment de perte, lié à la douleur d'être au monde, ce monde pourtant si beau malgré ses douleurs, douleurs pourtant incontestables, allant jusqu'à l'atroce. Il ne faut pas en tirer la conclusion dévoyée que nous serions physiquement tels ou tels avant de naître, ou que nous serions par ex. sexués avant de venir au monde et que certains seraient tombés dans le mauvais corps, par ex. C'est où il ne faut pas aller. L'idée de préexistence est une façon classique de dire notre sentiment de n'être pas de ce monde.

Aussi, que nous dit l'Épître aux Colossiens ? Que le Christ, par qui et pour qui tout a été fait, est venu nous rejoindre jusqu'au plus intense de nos détresses et de nos douleurs pour racheter nos vies, pour transformer nos exils en sa mission, car pour lui la venue en ce monde est une mission pour nous les humains et pour notre salut, librement acceptée lui qui, « existant en forme de Dieu, n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu,‭ ‭mais s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ;‭ ‭et ayant paru comme un simple homme, il s’est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix.‭ » (Philippiens 2, 6-8)

Évangile de ce jour, Luc 23, 35-43
35 Le peuple restait là à regarder ; les chefs, eux, ricanaient ; ils disaient : « Il en a sauvé d’autres. Qu’il se sauve lui-même s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! »
36 Les soldats aussi se moquèrent de lui : s’approchant pour lui présenter du vinaigre, ils dirent :
37 « Si tu es le roi des Judéens, sauve-toi toi-même. »
38 Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : « C’est le roi des Judéens. »
39 L’un des malfaiteurs crucifiés l’insultait : « N’es-tu pas le Messie ? Sauve-toi toi-même et nous aussi ! »
40 Mais l’autre le reprit en disant : « Tu n’as même pas la crainte de Dieu, toi qui subis la même peine !
41 Pour nous, c’est juste : nous recevons ce que nos actes ont mérité ; mais lui n’a rien fait de mal. »
42 Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras comme roi. »
43 Jésus lui répondit : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis. »

‭C’est pourquoi, poursuit l'Épître aux Philippiens (ch. 2, 9-11), « Dieu l’a souverainement élevé, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom,‭ ‭afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre,‭ ‭et que toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père.‭ »

En effet le Ressuscité est le commencement, Premier-né d’entre les morts, afin de tenir en tout le premier rang. Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui, et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix. (Col 1, 18-21)


RP, Poitiers, 20.11.2022
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dimanche 19 juin 2022

Jusqu'à ce qu'il vienne




Genèse 14, 18-20 ; Psaume 110 ; 1 Co 11, 23-26 ; Luc 9, 11-17

1 Corinthiens 11, 23-26
23 Voici ce que moi j'ai reçu du Seigneur, et ce que je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain,
24 et après avoir rendu grâce, il le rompit et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous, faites cela en mémoire de moi. »
25 Il fit de même pour la coupe, après le repas, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; faites cela, toutes les fois que vous en boirez, en mémoire de moi. »
26 Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne.

*

Voilà un texte qui demande une lecture complète du passage où il s’insère. Avant d’y venir, commençons par ce propos que nous venons de lire : « Toutes les fois que vous mangez de ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne ». On fait peu attention à la signification de ces mots, qui est peu enthousiasmante : on espérerait annoncer le Royaume, on rappelle une crucifixion…

La sainte Cène, célébrée alors au cours d'un repas, lieu de partage, résumée ensuite au pain et au vin seuls — les remarques de Paul dans notre passage n'y sont pas étrangères — ; la Cène vaut comme remise en question, à la fois quant aux divisions dans l’Église et quant à la vie sociale…

Qu'est-ce en effet que ce rite égalitaire, la Cène, qui n’efface ni les animosités ecclésiales, ni les écarts sociaux, qui hélas demeurent jusqu'au jour du royaume (« que ton règne vienne », prions-nous selon l'enseignement de Jésus) ? Le royaume, le règne de Dieu, est au milieu de nous, mais nous en sommes loin ! Et en attendant, jusqu’à la venue du Seigneur, c’est sa mort que nous annonçons… De cela, de ce que le règne de Dieu est différé, Paul donne un signe criant : dans l’Église où le royaume du Ressuscité est proclamé, on continue à être sujet à l’infirmité, à la maladie, et même à mourir (1 Co 11, 30) !

Face à cela, qu’offre l’Église ?… Des divisions — par référents identitaires, par groupuscules concurrents, par écarts sociaux… Alors Paul appelle à reconnaître à la sainte Cène la présence du Christ — à « discerner le corps du Seigneur » (1 Co 11, 29) —, sa mort, rappelée ainsi jusqu'à sa venue dans son règne… Car ce règne, règne d’unité et de paix, ne se voit pas !

« Moi, je suis de Paul ! moi, d’Apollos ! moi, de Céphas ! moi, de Christ !‭ Christ est-il divisé ? ‭» (1 Co 1, 12-13.) Attitude corinthienne que déplore l’Apôtre dès le début de l'Épître. Divisions par groupuscules, divisions par identités d’origine : dans un monde, la cité grecque au temps de Paul, gérée selon un polythéisme qui atteint tous les domaines de la vie, jusqu'aux plus quotidiens, comme la question alimentaire, quel repas partager quand la viande qui se consomme provient des sacrifices aux divinités grecques ? Dans ce contexte Paul essaye d’expliquer ce qu’il en est de l'usage de la liberté en regard des égards que l'on doit à autrui. « Vous avez été appelés à être libres. Seulement ne faites pas de cette liberté un prétexte pour vivre selon les désirs de votre propre nature. Au contraire, laissez-vous guider par l’amour pour vous mettre au service les uns des autres. Car toute loi se résume dans ce seul commandement : tu aimeras ton prochain comme toi-même », a-t-il dit dans ce sens aux Galates (Ga 5, 13-14).

Ces fameux désirs de notre propre nature (littéralement désirs de la chair), Paul en énumère les effets (Ga 5, 19-21), parmi lesquels, outre « l'idolâtrie » ambiante, « ‭les inimitiés, les querelles, les jalousies, les animosités, les disputes, les divisions, les scissions ».

* * * * * * *

Cela ne concerne donc pas seulement la vie d’une communauté ecclésiale dans une cité païenne (puisque dans la liste des « œuvres de la chair », on trouve aussi « l'idolâtrie »), mais, énumérant « ‭les inimitiés, les querelles, les jalousies, les animosités, les disputes, les divisions, les scissions », voilà qui est toujours à l'ordre du jour, quand l’Église n'a plus aucune pratique alimentaire particulière (les chrétiens mangeant de nos jours la même chose que tout le monde) qui la mettrait en porte à faux avec la cité laïque.

… Notre cité contemporaine, où apparaissent cependant des pratiques alimentaires spécifiques dans d'autres cultes, posant la question de l'attitude à adopter. L’Église aurait peut-être ici une réflexion à partager, en regard de l'enseignement de Paul. Rappelons juste que, quant à l'attitude des chrétiens de Corinthe du Ier siècle par rapport aux viandes issues de rites sacrificiels, question religieuse, Paul développe, sur la base de la décision d’Actes 15, 19-21 (« s'abstenir des idoles »), son raisonnement (1 Co 8 à 10) en faveur du maintien de la pratique classique de la Synagogue : on s'abstient des viandes consacrées aux idoles (1 Co 8, 13), concrètement on mange casher, c’est-à-dire consacré au Dieu unique ! Si le raisonnement de Paul semble complexe, c’est qu’il lui faut convaincre les disciples d'origine païenne de s’abstenir de viandes sacrificielles de la cité d’alors sans pour autant réintroduire la croyance qu’il y aurait des idoles à craindre : s’abstenir de manger la viande sacrificielle du monde ambiant tout en sachant qu'il n’y a rien à craindre ni à croire derrière les idoles !

En tout cela, le mot clé est : égards — pour les plus faibles en la foi en premier lieu, l’espérance d’une Église fidèle relevant de la foi. Mais attention à ce point à ne pas se laisser piéger par la mauvaise foi de ceux qui se déclarent eux-mêmes choqués par ce qui ne correspond pas à leurs convictions propres. Calvin fournit, en un temps qui n'était plus celui de Paul, des indications qui actualisent pour son temps ce qu’écrit l’Apôtre. Dans les pages de l’Institution de la religion chrétienne consacrées aux scandales, c'est-à-dire ce qui peut faire chuter autrui de la foi, c’est-à-dire ce dont parle Paul demandant tous les égards envers ceux qu'il appelle les faibles, Calvin écrit (trad. H. Évrard), III, xix, 11 sq. :

« J'approuve la distinction courante entre le scandale qui se cause et le scandale qui se prend. …

La première sorte de scandale n'affecte que les faibles ; la seconde est le fait d'une aigreur [méchante contre une action innocente]. … Nous userons de notre liberté chrétienne en la pliant à l'ignorance de nos frères qui sont faibles, mais non à l'irritable arrogance des [hypocrites]. … Notre liberté ne nous est pas donnée pour nous opposer à nos frères qui sont faibles, puisque [l’amour] nous met à leur service en tout et partout. Elle nous est donnée pour que, notre conscience ayant la paix avec Dieu, nous vivions aussi en paix avec les hommes. Et quant à la susceptibilité des [hypocrites], la parole de notre Seigneur nous montre quel cas nous devons en faire : laissez-les. Ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles. …

… Tout ce que nous venons de dire au sujet des scandales concerne les choses indifférentes, celles qui ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes. … »


* * * * * * *

Ayant fait ce détour, lisons à présent le texte en entier, qui nous permet de mieux saisir ce dont il est question…

1 Corinthiens 11, 17-31
17 Vos réunions, loin de vous faire progresser, vous font du mal.
18 Tout d'abord, lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions, me dit-on, et je le crois en partie :
19 il faut même qu'il y ait des scissions parmi vous afin qu'on voie ceux d'entre vous qui résistent à cette épreuve.
20 Mais quand vous vous réunissez en commun, ce n'est pas le repas du Seigneur que vous prenez.
21 Car vos repas partagés n’abolissent en rien vos écarts sociaux, qui font que l'un a faim, tandis que l'autre est rassasié à en être ivre.
22 N'avez-vous donc pas de maisons pour manger et pour boire ? Ou bien méprisez-vous l'Église de Dieu et voulez-vous faire affront à ceux qui n'ont rien ? Que vous dire ? Faut-il vous louer ? Non, sur ce point je ne vous loue pas.
23 En effet, voici ce que moi j'ai reçu du Seigneur, et ce que je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain,
24 et après avoir rendu grâce, il le rompit et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous, faites cela en mémoire de moi. »
25 Il fit de même pour la coupe, après le repas, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; faites cela, toutes les fois que vous en boirez, en mémoire de moi. »
26 Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne.
27 C’est pourquoi qui mangera le pain ou boira la coupe du Seigneur indignement, sera coupable envers le corps et le sang du Seigneur.
28 Que chacun donc s’éprouve soi-même, et qu’ainsi il mange du pain et boive de la coupe ;
29 car qui mange et boit sans discerner le corps du Seigneur, mange et boit un jugement contre lui-même.
30 C’est pour cela qu’il y a parmi vous beaucoup d’infirmes et de malades, et qu’un grand nombre sont morts.
31 Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés. […]

*

Dans un monde divisé, quelle signification a ce signe du Royaume qu’est la sainte Cène, si les inimitiés continuent jusque dans l’Église ? Car le problème derrière ce texte, on l’a entendu, est donc bien les divisions — concrètement : en fixations identitaires, en groupuscules opposés, en écarts sociaux. Cela en contradiction avec la vocation qui est celle de l'Église.

Souvenons-nous : « ‭L’Esprit du Seigneur est sur moi, Parce qu’il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres ; Il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé,‭ Pour proclamer aux captifs la délivrance, Et aux aveugles le recouvrement de la vue, Pour renvoyer libres les opprimés », lit-on en Luc 4, 18, relatant la première prédication de Jésus.

Lu par Jésus dans la synagogue de Nazareth comme inauguration de son ministère, ce texte cite le livre du prophète Ésaïe annonçant le règne de Dieu (És 61, 1). Commentaire de Jésus : « Aujourd’hui cette parole de l’Écriture, que vous venez d’entendre, est accomplie ». Reprise de ce même texte d’Ésaïe, on lit un peu plus loin (Luc 7, 22) : « Allez rapporter […] ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, ‭les‭ ‭morts‭ ‭ressuscitent‭, la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres.‭ » Annonce du règne de Dieu, où la misère, la maladie et la mort-même sont vaincues !

Or qu'en est-il depuis, en Église y compris ? Non seulement la souffrance et la maladie n'ont pas disparu (« il y a parmi vous des infirmes et des malades, et un grand nombre sont morts » – v. 30), non seulement, donc, on meurt : nul n'y échappe ; mais même ce minimum en signe du règne de Dieu qu'est l'établissement de la justice sociale demeure à venir, comme comble du désamour — dont les divisions en groupuscules et référents identitaires sont le symptôme.

Alors Paul ramène le signe de la Cène à ce qu'il est : non plus un repas comme celui auquel le Christ participera avec nous au jour de sa venue dans son règne, mais le signe, qui se limite donc au pain et au vin, de son corps rompu et de son sang répandu — jusque là lors de repas partagés… À présent mangez chez vous, puisque vos repas partagés n’abolissent en rien les écarts sociaux qui demeurent en l’état !… Et qui demeurent en l’état dans l'Église comme ailleurs en ce monde si plein de déséquilibres, où « les uns sont rassasiés jusqu’à en être ivres, tandis que les autres ont faim » (v. 21) ; cela contre l’espérance du règne de Dieu où les querelles d’egos sont enfin reconnues vaines, où tous sont un et où les abîmes des disparités de ce monde sont comblés — « ou bien (v. 22) méprisez-vous l'Église de Dieu et voulez-vous faire affront à ceux qui n'ont rien ? » (Cf. Ac 5, 1-10 !)

Autant de raisons pour lesquelles nous sommes invités à nous savoir indignes en nous-mêmes — lui seul est notre dignité : jugez-vous vous-mêmes, et ainsi, vous sachant indignes en vous-même, à la différence du monde qui a la manie de se croire digne et qui est incapable de discerner la souffrance que partage le Christ — que chacun se juge, et « qu'ainsi il mange et boive », en participation à la coupe amère du Christ (v. 28) : « vous annoncez sa mort » !, cela dans l'espérance de son règne.

Nous voilà bien en chemin d’Exode en un temps de dépendance de Dieu pour le pain, un pain d’aujourd’hui pour lequel nous prions Dieu de pourvoir, un pain d’aujourd’hui qui est désormais, en signe, celui de demain… Avec une seule exigence : ne pas perdre de vue la visée qui demeure notre flambeau dans le désert : « vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne. » Ce qui inclut de viser l’unité — au-delà de toute scission (1 Co 11, 18-19) —, unité et justice.


RP, Poitiers, 19.06.22
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dimanche 17 avril 2022

"Ils n'avaient pas encore compris l'Écriture…"




Actes 10, 34-43 ; Psaume 118, 1-20 ; Colossiens 3, 1-4 ; Jean 20, 1-9

Colossiens 3, 1-4
1 Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ;
2 fondez vos pensées en haut, non sur la terre.
3 Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu.
4 Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire.

Jean 20, 1-9
1 Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau.
2 Elle court, rejoint Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l’a mis. »
3 Alors Pierre sortit, ainsi que l’autre disciple, et ils allèrent au tombeau.
4 Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.
5 Il se penche et voit les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois il n’entra pas.
6 Arrive, à son tour, Simon-Pierre qui le suivait ; il entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là
7 et le linge qui avait recouvert la tête ; celui-ci n’avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit.
8 C'est alors que l’autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau ; il vit et il crut.
9 En effet, ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts.

*

« Ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts ». Pourquoi n’ont-ils pas compris ? Aujourd’hui, on répondrait : parce que la science nous dit que la résurrection est impossible. Est de l’ordre scientifique ce qui est reproductible en laboratoire. Ce qui s’est passé au dimanche de Pâques n’est pas reproductible en laboratoire… Alors ce qu’en disent les Écritures…

Et nous restons confrontés au tragique incontournable de notre condition. Allons toutefois un peu plus loin, pour voir de quel angle, irréfutable, nous parle la science, et de quel angle elle ne nous parle pas.

Aujourd’hui, la science nous dit — par le rapport du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) — que dans trois ans, les dégâts dus au réchauffement climatique seront irréversibles. Il faut changer tout de suite. Que fait-on sachant cela ? Rien… Quasiment pas un mot au cours de la campagne électorale de 1er tour ! Pourquoi ? Préoccupations d’identité ou querelles d’égos jugées plus urgentes ? Quelle que soit la réponse, comme Église, ne jetons pas la pierre aux gouvernants ! Que retiendra l’histoire, si elle continue, de ce à quoi s’intéressait l'Église de Poitiers pendant que la catastrophe avançait à grand pas ? Espérons que ce soit à autre chose qu’à des querelles d’égos conduisant tout aussi bien à la ruine, bien plus modeste celle-là, que celle qui menace ! L’Église est appelée à un tout autre témoignage…

Revenons à notre question de départ : que dit la science concernant notre vie et notre mort ? Au fond, l’histoire de la pensée le montre : on s’en fiche ! On ne retient de la science que ce qui vient conforter nos a priori. Au sujet de la catastrophe climatique, comme de tout le reste, y compris la vie et la mort. « Ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts ». Pourquoi n’ont-ils pas compris ? Parce que cela coûte le dépassement de nos égos. Au fond, cela coûte tout. Aussi, pour surtout ne pas comprendre, on s’appuie sur des prétextes intitulés « science », en faisant mine de penser la résurrection comme ce qu’elle n’est pas. La résurrection est quelque chose dont la science ne parle pas — pas au sens de reproductible en laboratoire… La résurrection du Christ est tout autre chose.

*

On menaçait les premiers chrétiens de brûler leur corps pour empêcher leur résurrection. Leur être, notre être, serait-il dans ce qui en nous est consumable par le feu ? Si oui, dans quelle partie précisément de ce que l’on menaçait de brûler ? Quelle partie précisément de notre être devrait-on redouter de voir brûler ? Quelle partie échapperait à la puissance divine de résurrection ? Tel os essentiel ? Tel pivot de la structure de nos corps ? Quelle partie serait plus constitutive de nos êtres que telle autre ? Aujourd’hui, nous dirions notre cerveau — c’est tout de même le siège de notre pensée, dit-on de nos jours. Antan, ça pouvait être ailleurs, comme le cœur, devenu ensuite une simple pompe.

On sait pourtant que les premiers chrétiens avaient appris à ne pas redouter de telles menaces… Les martyrs brûlés ont-ils plus perdu de leur être que ceux qui sont morts âgés et de leur belle mort ? Non évidemment. Nous savons en outre (la science) que toutes nos cellules sont renouvelées en un an. Nous ne sommes plus, physiquement, ce que nous étions l’an dernier. Ce qui constitue notre être réel est plus profond… plus profond que nos profondeurs propres, que notre pensée, que notre mémoire. Nos êtres s’ancrent dans l’éternité de la mémoire de Dieu — seul éternel. Comprendre cela, comprendre ce que disent les Écritures, libère de tout, comme pour un nouvel Exode de la Pâque hors de l’esclavage, hors de l’esclavage du péché et de la mort. Cela libère de tout, et pour cela, ça coûte tout !

C’est au cœur de ce qui empêche de comprendre les Écritures, et c’est ce que scelle la foi du dimanche de Pâques : « vous êtes ressuscités avec le Christ » (Col 3, 1) ; « votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu » (Col 3, 3).

*

Voilà donc notre enveloppe temporelle dont nous nous dépouillons au jour le jour de son vieillissement (le texte de l’Épître aux Colossiens le dit précisément ainsi : « vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu », Col 3, 3) ; une enveloppe déjà entrée dans la mort, qui s’use, qui se dégrade de jour en jour ; jusqu’au moment où il faudra la quitter comme un vêtement qui a fait son temps.

Et voilà ce qui apparaît dans la clarté du dimanche de Pâques : le Christ a été relevé d’entre les morts. Et pour qu’on ne s’y trompe pas, le corps, de toute façon, n’est pas là. Ce corps, cette enveloppe, qu’il a dépouillée à la croix. « Recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ », affirmera l’Apôtre. Bref, le relèvement du Christ d’entre les morts au dimanche de Pâques, nous arrache à tout ce qui est vain, nous libère de tout ce qui est vain, à commencer par nos querelles d’égos, nos préoccupations d’égos, dépouillés à la croix du Ressuscité : « vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu ».

Pour nous, il a dépouillé le corps temporel, provisoire, douloureux, et il a été relevé d’entre les morts. Et pour que cela apparaisse dans toute sa clarté, le tombeau est vide : la pierre en a été ôtée pour que nous n’y restions pas. L’envoi hors du lieu de sa mort commence où demeurent les vôtres, les êtres humains, elle est où vous êtes envoyés, pas autour d’un tombeau.

Ce qui rend surprenant que l’on ait développé le culte du tombeau vide, du saint sépulcre, et autres reliques de Jésus, hélas, en plus, comme prétextes pour persévérer dans nos querelles d’égos, dans nos guerres d’égos !… Perverses au point d’avoir même utilisé le prétexte du tombeau vide pour nourrir querelles et guerres.

J’exagère ? Pour garantir les pèlerinages vers ce tombeau… vide ! on a fomenté huit croisades, parmi d’autres guerres, jusqu'à aujourd'hui, voire bénies par des Églises, l'actualité nous le hurle, hélas.

Voilà quoiqu’il en soit qu’il n’est pas ici, pas au tombeau. Et vous n’êtes pas appelés à y être non plus. « Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. » Allez donc dans la Cité terrestre, est-il dit à Marie de Magdala et aux autres témoins.

Parce que ce qui vaut pour le Christ, et c’est là que son relèvement d’entre les morts est aussi un dévoilement de ce que disent les Écritures, une révélation ; ce qui vaut pour lui, vaut, en lui, aussi pour nous. « Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu ». « Vous êtes ressuscités avec le Christ. »

Notre vrai être n’est pas dans la dépouille de nos corps, pas plus que dans notre pensée ou dans notre mémoire propres, et surtout pas dans la vanité de nos égos, mais caché avec le Christ, en Dieu.

Ce qui ne rend pas nos corps temporels insignifiants. Ils sont la manifestation visible de ce que nous sommes de façon cachée. Et ils sont le lieu de la solidarité. Le corps que le Christ s’est vu tisser dans le sein de sa mère manifeste dans notre temps ce qu’il est définitivement devant Dieu, et qui nous apparaît dans sa résurrection. Il est un autre niveau de réalité, celui qui apparaît dans la résurrection. Or nous en sommes aussi, à notre tour, de façon cachée. C’est cet autre niveau qu’il nous faut rechercher, pour y fonder notre vie et notre comportement dans le provisoire.

*

« Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire », annonce l’Apôtre.

Alors désormais, « recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ; fondez vos pensées en haut ». C’est-à-dire non pas : vivez en haut, comme dans les nuages de lendemains qui déchanteront, mais poursuivez votre route terrestre forts de ce que vous pouvez désormais fonder vos pensées en haut, dans la foi à la résurrection de Jésus.

Vous êtes morts avec Jésus et ressuscités avec lui. « Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire. » C’est à ce niveau de réalité-là qu’est notre vrai être. Vivre de la résurrection du Christ éternel, pour marcher vivants dès aujourd’hui sur les routes du provisoire.


RP, Pâques, 17.04.22
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dimanche 13 février 2022

Résurrection




Ésaïe 6, 1-8 ; Psaume 138 ; 1 Corinthiens 15, 1-11 ; Luc 5, 1-11
Jérémie 17, 5-8 ; Psaume 1 ; 1 Corinthiens 15, 12-20 ; Luc 6, 17-26

1 Corinthiens 15, 1-20
1 Je vous rappelle, frères et sœurs, l’Évangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu, auquel vous restez attachés,
2 et par lequel vous serez sauvés si vous le retenez tel que je vous l’ai annoncé ; autrement, vous auriez cru en vain.
3 Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’avais reçu moi-même : Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures.
4 Il a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures.
5 Il est apparu à Céphas, puis aux Douze.
6 Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois ; la plupart sont encore vivants et quelques-uns sont morts.
7 Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres.
8 En tout dernier lieu, il m’est aussi apparu, à moi l’avorton.
9 Car je suis le plus petit des apôtres, moi qui ne suis pas digne d’être appelé apôtre parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu.
10 Mais ce que je suis, je le dois à la grâce de Dieu et sa grâce à mon égard n’a pas été vaine. Au contraire, j’ai travaillé plus qu’eux tous : non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi.
11 Bref, que ce soit moi, que ce soit eux, voilà ce que nous proclamons et voilà ce que vous avez cru.

12 Si l’on proclame que Christ est ressuscité des morts, comment certains d’entre vous disent-ils qu’il n’y a pas de résurrection des morts ?
13 S'il n’y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité,
14 et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide, et vide aussi votre foi.
15 Il se trouve même que nous sommes de faux témoins de Dieu, car nous avons porté un contre-témoignage en affirmant que Dieu a ressuscité le Christ alors qu’il ne l’a pas ressuscité, s’il est vrai que les morts ne ressuscitent pas.
16 Si les morts ne ressuscitent pas, Christ non plus n’est pas ressuscité.
17 Et si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est illusoire, vous êtes encore dans vos péchés.
18 Dès lors, même ceux qui sont morts en Christ sont perdus.
19 Si nous avons mis notre espérance en Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes.
20 Mais maintenant, Christ est ressuscité des morts, il est les prémices de ceux qui sont morts.‭

*

« S’il n’y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité, et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide, et vide aussi votre foi. » (1 Co 15, 13-14)

Ce texte affirme un enseignement sur la résurrection qui précède l’événement du dimanche de Pâques, et pas l’inverse ! Ce n’est pas la résurrection du Christ qui induit la réalité de la résurrection, c’est l’inverse : « s’il n’y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité ». Cela est essentiel pour la compréhension de la deuxième partie de la phrase : « si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vaine ».

La notion de résurrection est admise au préalable, bien avant le dimanche de Pâques, dans un pan important du judaïsme de l’époque, que le christianisme naissant rallie sur ce point. L’argumentation relève de la réflexion, de la méditation, notamment dans notre chapitre 15 de cette 1ère Épître aux Corinthiens. L’événement du dimanche de Pâques vient alors corroborer cette conviction argumentée au préalable. Voir aussi Luc 20, 27-38 et l’argumentation de Jésus contre le point de vue différent des Sadducéens.

Argumentation selon les Écritures : « il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures », redit Paul (v. 4). Il s'inscrit ici à la fois dans la lecture qu’a faite Jésus des Écritures (Exode 3), et, avec lui, dans la tradition pharisienne. Ce verset 4, retenu par le symbole de Nicée-Constantinople, avec cette formule, « selon les Écritures », scelle l'accord avec la tradition juive, qui stipule que l’on doit savoir lire (comme l’a fait aussi Jésus) la résurrection dans la Torah pour avoir part au monde à venir. Des maîtres les plus réputés du judaïsme soulignent cela ; le grand commentateur médiéval français, Rachi, précise même que celui qui dit qu’il n’y a aucune allusion à la résurrection dans la Torah, n’a pas part à la résurrection ! Il s'agit donc de méditation, d’argumentation, sachant que la lettre de la Torah semble bien ne pas parler de résurrection. Il s'agit donc d’aller au-delà de cette apparence : si, selon la Torah, le Dieu d’Abraham, d'Isaac et de Jacob est créateur de tout l'être, y compris du corps, son esprit éternel ouvre le salut à tout l’être, à la chair même, rachetée éternellement dans la résurrection.

Voilà qui rejoint par ailleurs la pensée de la Perse, dont les prêtres sont les Mages, avec lesquels le judaïsme a été en dialogue, comme en témoigne déjà le livre de Jérémie (ch. 39), et encore la présence, selon Matthieu (ch. 2), des Mages lors de la naissance de Jésus. Et ce n’est pas pour rien, si ce sont des Mages, précisément, qui sont là.

Le point de vue des juifs et des religieux perses se sépare des développements grecs, qui, contre la notion de résurrection, parlent seulement d’immortalité de l’âme. Si l’on comprend cela, on comprend mieux le débat de Paul avec les philosophes d’Athènes (Actes 17, 16-34), véritable tentative de dialogue argumenté de l’Apôtre avec, selon le texte, stoïciens et épicuriens, et non pas postulat de foi contre réflexion rationnelle.

Un philosophe du XXe siècle, Henry Corbin (dans Temps cyclique et gnose ismaélienne, Berg, p. 12-13.), décrit très bien la différence de ces deux approches, philosophiques l’une comme l’autre. Parlant de la pensée de la Perse (qui est très proche, on va le voir, de celle du pharisien Paul), Henry Corbin écrit qu’il faut se garder de réduire chez les Perses le contraste entre monde céleste et monde terrestre à un schéma grec opposant esprit et matière. Pour les Perses, dit-il, il ne s'agit pas de cela, il ne s'agit pas d'une opposition entre Idée et Matière. Il est question en premier lieu d’un état céleste, invisible, spirituel, mais parfaitement concret, et d’un état terrestre visible, matériel certes, mais d'une matière qui en soi est toute lumineuse, matière immatérielle par rapport à ce que nous connaissons. Car l’état terrestre ne signifie nullement déchéance, mais achèvement et plénitude. L'état d'infirmité, l’état de moins d'être et de ténèbres que représente la condition actuelle du monde matériel, tient non pas à sa condition matérielle comme telle, mais au fait qu'il soit la zone d'invasion des Contre-Puissances démoniaques, le théâtre et l'enjeu d’une lutte. L’étranger à cette Création n'est pas le Dieu de Lumière, mais le Principe de Ténèbres. La rédemption fera éclore le “corps à venir”, le corps de résurrection.

On ne peut que reconnaître là l’argumentation de Paul, qui se poursuit dans la distinction qu’il fait entre le corps animal et le corps spirituel, illustrée par la distinction entre les corps terrestres et les corps stellaires, etc. (1 Co 15, 35-47), ce que l’on retrouve aussi bien dans la philosophie perse que dans les méditations des maîtres du judaïsme.

*

Aussi, il est insuffisant de dire que le dimanche de Pâques n’est qu’une réponse au vendredi saint. Il est plus insuffisant encore de réduire l’événement du dimanche de Pâques à une façon imagée de dire l’espérance plus forte que la mort ! Bien plus que cela, l’événement du dimanche de Pâques est la manifestation dans le temps de cet aspect essentiel de la Création : réalité visible, mais à fondement spirituel invisible ; la résurrection est l’avènement de la résolution de la fracture de l’univers, elle est réparation du monde, réparation qui passe au cœur de nos vies scindées en un corps terrestre qui se corrompt (1 Co 15, 43-44) et un corps tout aussi réel, mais qui fonde le premier, réalité incorruptible et éternelle manifestée dans le temps par la résurrection du Christ (1 Co 15, 47-54) !

Un tel fondement spirituel nous renvoie au ch. 13 de cette même épître, où il est question de la foi, de l’espérance et de l’amour ; et où l'amour comme plus grande de ces trois choses s’avère être le fondement spirituel invisible de toutes choses ; où l’amour n’est pas seulement le don, le fait de donner, pas même le don de soi (quand je donnerai le tout de moi-même, même mon corps, si je n'ai pas l’amour je ne suis rien, 1 Co 13, 3), mais ce qui fonde tout, qui est en dessous même de tout don. En grec, ce qui est en dessous est ce qui a donné en français substance, littéralement : « ce qui est en dessous ». Eh bien c’est le mot qu'emploie l'Épître aux Hébreux pour parler de la foi comme espérance du monde à venir. Hé 11, 1, « la foi est la substance des choses que l'on espère ».

Si la notion de résurrection relève bien de la réflexion philosophique, la réception de l’événement du dimanche de Pâques relève de la foi en l'avènement de ce monde dont on espère la réalisation, l’espérance la recevant dès aujourd'hui de la foi en ce que proclament les Apôtres : « Christ est ressuscité », prémices de l'avènement du monde de la résurrection conçu dans la méditation de la Torah, c’est-à-dire « selon les Écritures ». C’est ainsi que (v. 13-14) si les morts ne ressuscitent pas, Christ n’étant donc pas non plus ressuscité !, les Apôtres parlent pour ne rien dire, et notre foi est vide, vaine, elle porte sur rien !

En revanche, dans l’avènement du monde de la résurrection déjà advenu par la résurrection du Christ et reçu par la foi, pointe le jour de la promesse (1 Co 15, 54-55) : « Quand donc cet être corruptible aura revêtu l’incorruptibilité et que cet être mortel aura revêtu l’immortalité, alors se réalisera la parole de l’Écriture (cf. Osée 13, 14) : La mort a été engloutie dans la victoire. Mort, où est ta victoire ? Mort, où est ton aiguillon ? »


RP, Poitiers, 6.02.2022
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Châtellerault, 13.02.22
Culte en entier


dimanche 4 juillet 2021

“Ma grâce te suffit”




Ézéchiel 2, 2-5 ; Psaume 123 ; 2 Corinthiens 12, 7-10 ; Marc 6, 1-6

2 Corinthiens 12, 7-10
7 Et parce que ces révélations étaient extraordinaires, pour m’éviter tout orgueil, il a été mis une écharde dans ma chair, un ange de Satan chargé de me frapper, pour m’éviter tout orgueil.
8 À ce sujet, par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi.
9 Mais il m’a déclaré : “Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse.” Aussi mettrai-je mon orgueil bien plutôt dans mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ.
10 Donc je me complais dans les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions, et les angoisses pour Christ ! Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort.

*

Avant d’en venir plus précisément à notre texte et au message “ma grâce te suffit”, demandons-nous quelles sont ces “révélations extraordinaires” dont a bénéficié Paul ?

Lisons les versets qui précèdent (2 Corinthiens 12, 1-6) :
1 Faire le fier… Chose inutile ! J’en viens en effet aux visions et révélations du Seigneur. (Malgré la plupart des traductions, il n'y a pas de “pourtant” en grec, comme si Paul disait : “faire le fier est vain et pourtant je vais le faire quand même” ; mais un “car” : “il est vain de faire le fier et je vais vous dire à quel point”.)
2 Je sais un homme en Christ qui, voici quatorze ans – était-ce dans le corps ? je ne sais, était-ce sans corps ? je ne sais, Dieu le sait
(pas de “mon” corps en grec) – cet homme-là fut enlevé jusqu’au troisième ciel.
3 Et je sais que cet homme – était-ce dans le corps ? était-ce sans corps ? je ne sais, Dieu le sait –,
4 cet homme fut enlevé jusqu’au paradis et entendit des paroles inexprimables qu’il n’est pas permis à l’homme de dire.
5 De cet homme-là, je serai fier mais, pour moi, je ne mettrai ma fierté que dans mes faiblesses.
6 Ah ! si je voulais faire le fier, je ne serais pas fou, je ne dirais que la vérité ; mais je m’abstiens, pour qu’on n’ait pas sur mon compte une opinion supérieure à ce qu’on voit de moi, ou à ce qu’on m’entend dire.

Il s’agit ici de considérer le contenu de cette révélation et pas le fait pour Paul d'avoir été “ravi”, “enlevé” (fait passif – v. 2-4 – qui donc n’a rien de particulièrement glorieux : Paul n’y peut rien). Quant au contenu, dans des textes du judaïsme de l’époque, le troisième ciel est le ciel du paradis (cf. v. 4), dont nous sommes déchus ici-bas, dans l’être de chair, l’être de chair qui dit “moi”, dans la suite du texte. L’homme paradisiaque, lui, à la troisième personne, est celui dont Paul sait qu’il est advenu en Christ, et qu’il en participe, mais qu'il ne se confond pas avec celui qui dit “moi”, à la première personne – qui apparaît au v. 5. Auparavant, on n’a pas “moi”, mais “lui” – “je sais un homme en Christ” (v. 2) .

Sauf pour le Christ, la venue dans le temps, dans la chair, est donc bien une chute depuis le troisième ciel, le ciel du paradis, chute dans le “moi”, descente dans le temps du péché qui s’origine dans cette chute à laquelle nous avons participé, puisque nous sommes dans ce temps de la chair.

En parallèle, pensons à Ésaïe (ch. 6) : la révélation du Dieu saint est ipso facto aussi révélation de l’impureté du bénéficiaire de cette révélation du Dieu saint au cœur de son être : “je vis le Seigneur dans sa gloire” écrit Ésaïe, (v. 1-3), qui dit aussitôt, en conséquence (v. 5) : “malheur à moi, je suis perdu, homme aux lèvres impures au milieu d’un peuple aux lèvres impures”.

Pour Paul, en Christ – “je sais un homme en Christ” (v. 2) –, cette révélation est aussi celle du Christ céleste comme vérité glorieuse de l’Humain, dont il lui a été révélé qu’il participe de cette gloire – “un homme en Christ” –, gloire dont il y a bien lieu d'être fier (v. 5) et qui rend vaine toute autre fierté (v. 1) ; car cette révélation est aussi ipso facto révélation du décalage immense entre cet être glorieux, “l’homme en Christ”, et l’être déchu de ce paradis, moi, dans la chair, ici le Paul qui dit “moi” (v. 5 sq.).

S’il y a de quoi être fier d’être fondamentalement l’être glorieux révélé en vision à Paul, puisque cet être glorieux est l’Humain réintégrant en Christ le paradis, en anticipation (hors corps) ou de façon actuelle (en corps), il y a aussi de quoi mesurer la distance, lors du dévoilement de cela, mais aussi le risque de l'illusion de se prendre déjà pour ce qui n’est pas encore pleinement sauf à être régulièrement giflé pour être ramené à la réalité de ce triste moi dans lequel il faut continuer de demeurer pour le temps.

Luther a résumé cette expérience par les mots : Simul iustus et peccator et poenitens – à la fois juste, pécheur et repentant.

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Avant d’en venir à cela, reste à savoir ce qu’il en est de cette “écharde dans la chair”, cet “ange de Satan” voué à frapper, à gifler l’Apôtre.

Plusieurs hypothèses ont été émises, dont la plus connue est celle qui y voit ce qui serait une maladie des yeux, hypothèse fondée sur quelques textes qui laissent à penser que Paul avait des problèmes de vue (il écrit avec des grosses lettres – Ga 6, 11), voire avec effet dégoûtant (ou paludisme, migraines, crises d’épilepsie, problèmes d’élocution) La plus récente de ces théories est celle d’un philosophe à la mode, selon lequel Paul souffrirait d’impuissance sexuelle ! Pour être originale, cette hypothèse ne fait que souligner l’impuissance dudit philosophe à comprendre les choses théologiques, sa difficulté à entendre que Paul ait pu vraiment concevoir la réalité du monde spirituel auquel réfère sa vision. Ce n’est pas d'orgueil de ce monde-ci, qui se mesurerait en termes de conquêtes féminines qu’il ne pourrait pas obtenir, que parle l’Apôtre, mais de la réalité d’un être intérieur habité d’éternité, en décalage avec ce qu’il vit dans le temps.

À s’en tenir aux termes employés, et notamment l'expression “ange de Satan”, c’est-à-dire de l'accusateur, il semble bien que c’est à une conscience blessée que nous sommes renvoyés. Son Seigneur inflige à Paul ce qui est ainsi une véritable écharde : une conscience tourmentée par l’accusation, par le rappel de fautes, d’échecs, qui marquent une incapacité, celle de tout un chacun, à être à la hauteur des exigences de l’être paradisiaque dont il lui a été révélé qu’il en participe.

Écharde dans la chair, en effet, cela en précisant que la chair, dans le vocabulaire de Paul, et le vocabulaire biblique en général, n’est pas le corps, ni a fortiori le corps sexué, mais l’être en sa fragilité, en sa faillibilité, “la chair est faible”, surtout en sa dimension non-physique, car c’est bien en sa dimension spirituelle, imaginative, que la chair s’avère fragile, subit tentations et échecs

Écharde dans la chair en ce sens, donc, que cette façon récurrente de se sentir accusé par un retour constant du rappel des fautes, des échecs, des innombrables fois où nous n’avons pas été à la hauteur. Un sentiment de culpabilité dont nous savons pourtant qu’il a été vaincu par le Christ qui a porté tout cela, jusqu’à “devenir péché pour nous” (2 Co 5, 21).

Théoriquement débarrassés d’une culpabilité que nous n'avons pas à porter, elle revient en boucle ! Si ce n’est pas un ange de l’accusateur, du satan, qui touille ainsi la chair comme par une écharde douloureuse au cœur de la conscience, qu’est-ce donc ? Qu’est-ce donc que ces synapses, pour employer un vocabulaire neurologique, ces synapses rouillées par lesquelles nous retombons toujours dans les mêmes ornières mentales : “tu as mal fait, tu as mal dit”, etc., nous susurre l’accusateur ! Et Paul de prier, trois fois, d’être débarrassé de ce tourment inutile. En vain. Ce travers synaptique, ce retour constant du sentiment de l’échec demeurera, avec cette seule certitude : immense faiblesse appelée à devenir signe de consolation, de grâce, une faveur de Dieu : “ma grâce te suffit” ; c’est dans cette faiblesse immense, précisément, que la présence de Dieu trouve sa perfection, c’est là que se déploie cette puissance à laquelle remettre nos inquiétudes pour qu’elles y soient apaisées.

C’est là que cette puissance repose : sur notre faiblesse, qui devient comme une tente où demeure la présence de Dieu, tel le tabernacle au désert. C’est le mot qui est employé au v. 9 : le mot “repose” – “je mettrai ma fierté dans mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ”.

Voilà donc que cet ange du satan, de l’accusation, a été placé par Dieu même dans la chair de celui qui en ressent le tourment, l’écharde. Il y a été placé pour cela, pour que la présence divine, la puissance du Christ révélée au cœur de sa faiblesse, la croix, repose comme dans la tente de la fragilité. Voilà donc le tourmenté à la fois juste, par cette présence, et pécheur par sa fragilité, sa faiblesse, dans un retournement (selon le sens du mot repentir) vers celui qui peut tout, un repentir qui n'est pas remords, mais qui conduit à la vie (2 Co 7, 10), cette vie glorieuse entrevue dans le ravissement de la révélation paradisiaque.


RP, Châtellerault, 4.07.21
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