dimanche 23 février 2014

"Aimez vos ennemis" !…



(image ici)

Lévitique 19, 1-2 & 17-18 ; Psaume 103 ; 1 Corinthiens 3, 16-23 ; Matthieu 5, 38-48

Matthieu 5, 38-48
38 Vous avez entendu qu'il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent.
39 Mais moi, je vous dis de ne pas vous opposer au mauvais. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre.
40 Si quelqu'un veut te faire un procès pour te prendre ta tunique, laisse-lui aussi ton vêtement.
41 Si quelqu'un te réquisitionne pour faire un mille, fais-en deux avec lui.
42 Donne à celui qui te demande, et ne te détourne pas de celui qui veut t'emprunter quelque chose.
43 Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi.
44 Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent.
45 Alors vous serez fils de votre Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.
46 En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les collecteurs des taxes eux-mêmes n'en font-ils pas autant ?
47 Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les nations mêmes n'en font-elles pas autant ?
48 Vous serez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait.

*

« Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. » Au jour où Jésus prononce ces paroles, les Romains qui ont colonisé le pays, y ont tous les droits. Il semble normal de plutôt les haïr, de vouloir se venger de toutes les exactions dont ils sont les auteurs.

Rappelons quelques aspects de l'oppression romaine, que sous-entend notre texte. Par exemple, les Romains occupants pouvaient réquisitionner les populations pour telle ou telle tâche (ainsi les « mille pas » en question au v. 41). Pratique courante de la réquisition en temps de domination.

Les humiliations n'étaient pas rares, face auxquelles les dominés étaient impuissants (« si l’on te gifle »...) ; humiliations et spoliations, face auxquelles on n'avait de recours que devant l'ennemi lui-même, avec ses tribunaux, structurellement injustes pour les opprimés ! Dans un monde injuste, il est mal venu de se plaindre de se sentir spolié face à une justice qui n'a aucune raison d'être impartiale. Paul ne dira pas autre chose en mettant en garde contre ce qu'il appelle les plaidoiries devant les païens (1 Co 5).

Telle est la situation : un peuple sous domination étrangère, en position d'infériorité, d'humiliation, où la justice est aux mains de l'ennemi.

Or, le commandement biblique « œil pour œil, dent pour dent » concerne la juste rétribution requise, il concerne l'équité dont doit faire preuve un juge honnête. Cela ne concerne nullement la vengeance personnelle. Et en un temps où la justice est forcément suspecte, parce que dominée par un ennemi considérablement plus puissant, la sagesse consiste au minimum à faire le gros dos ; et pour les plus sages, qui ne veument pas ajouter l'amertume à leur domination, à se confier en Dieu, seul juste juge, plutôt que de cultiver le ressentiment.

Mieux : vivre déjà le Royaume, comme en anticipation. Le Royaume : il s'agit de ces jours où il n'y a plus d'ennemis, mais des prochains. Savoir déjà découvrir dans les mesquineries des oppresseurs des signes de leur immense faiblesse, des signes de leur insécurité chronique, de leur besoin de réconfort ! Savoir par là les désarmer par une force intérieure qu'ils ne soupçonnent même pas. C'est ce que Jésus enseigne de faire.

*

C'est ainsi que Jésus invite à redécouvrir le sens des préceptes de la Torah. Des préceptes qui ainsi redécouverts, sont la Loi du Royaume, qu'il s'agit de vivre dès à présent !

Fait écho à Jésus la parole de l'Apôtre Paul citant le livre des Proverbes : « ne vous vengez pas vous-mêmes, mais laissez agir la colère ». La victoire qui s'annonce, victoire sur tous les oppresseurs, n'est pas le fruit du sentiment et du désir de vengeance. Elle est le produit de la promesse de Dieu, Dieu juste à qui il s'agit de remettre l'exercice de la vengeance. Il s'agit de se décharger sur lui de tout ressentiment qui ne pourrait que nous ronger.

Quant à la réalisation de la promesse, elle advient par la mise en pratique, dès aujourd'hui, de la Loi du Royaume.

*

C'est là le « second commandement » de la Torah, « tu aimeras ton prochain comme toi-même », plus précisément, et littéralement : « pour ton prochain comme pour toi-même » — c'est-à-dire « tu voudras pour lui ce que tu voudrais pour toi », ce commandement semblable, comme dit Jésus, au premier — « tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ta vie, de toute ton intelligence, et tous tes moyens ». Rappelons à nouveau que le commandement d'amour du prochain n'a pas été créé de toute pièce au temps de l'Incarnation de Jésus et du Nouveau Testament. Il se trouve déjà dans le Lévitique.

Reste une question — par laquelle s'explique la lecture que fait ici Jésus de ce commandement central. Elle concerne la notion de prochain. Il se trouve que dans la Torah, le terme prochain désigne naturellement en premier lieu celui avec qui je vis, qui partage la même religion, la même appartenance communautaire que moi : cf. Lv 25:14. Le terme prochain a donc globalement le même sens que celui que reçoit aussi le mot frère, c'est-à-dire concitoyen, ou frère en la foi — semblant ainsi exclure de la fraternité en question l'essentiel des êtres humains.

C'est de cette façon de comprendre que l'on en venait facilement à conclure du commandement « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (littéralement, donc, « pour ton prochain comme pour toi-même ») — que l'on pouvait ne pas y inclure celui qu'à tort ou à raison on considérait comme son ennemi (d'où la fameuse idée courante — Mt 5, 43 : « tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi »).

Mais voilà que Jésus enseigne d’inclure sous la notion de prochain dans la fraternité, l'ennemi lui-même.

Il ne s'agit pas d'aimer seulement ceux qui nous aiment comme cela se fait dans toutes les nations !

Ce faisant, Jésus n’est pas en train d’innover par rapport à la Torah, mais d’inviter à y lire ce qu’elle dit. Le Lévitique déjà, quelques versets après « tu aimeras ton prochain », a élargi cette notion que nos peurs voudraient rétrécir : « tu aimeras l'immigrant comme toi-même » / pour l'immigrant comme pour toi-même (Lv 19, v. 34). Il n'innove pas, mais revient aux sources d'une Loi qu’on a pris l'habitude d'interpréter de façon accommodante, comme ça arrange.

*

Alors il apparaît au fond que c'est annoncer une parole vide que de ne pas faire ici comme Jésus enseigne. Car toute parole qui ne s'accompagne pas d'actes est douteuse : « n'aimons pas en paroles en avec la langue, mais en action et en vérité » dit Jean (1 Jean 3, 18).

C'est ce qui fait que la Parole de Dieu est vérité : elle a été faite chair, habitant parmi nous, pleine de grâce et de vérité. « Ma Parole ne retourne pas à moi sans effet », ayant « fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. »

Ou nos belles paroles ne seraient-elles que des mensonges ? Et alors s'expliquerait que selon Ésaïe (ch. 58), le droit reste loin de nous, que Dieu reste silencieux, devant nos jeûnes qui n'ont rien de ce qu'il nous demande, le long de nos sentiers tortueux ; mais nous disait Ésaïe, pratique le jeûne que je préconise... et alors tu appelleras et l'Éternel répondra, tu crieras et il dira : Me voici !

C'est élever à la dignité de frère du Christ que d'imiter le Christ, se faisant le frère et le prochain du blessé du bord du chemin — blessé jusqu’en son sens oblitéré de la justice, comme le Romain oppresseur, qui se croit témoin de l’ordre et de la paix : « Pax romana », clame-t-il en pratiquant l’injustice, en blessé de la justice.

Au-delà des paroles, il n'est que les soins attentionnés du Christ pour le ramener lui aussi à la vérité qui sort de Jérusalem, Cité de Dieu.

Hors cela, il n'est de comportement que celui des païens, ces ennemis romains, dont on ne fait alors qu'adopter les mœurs, montrant dès lors qu'on ne fait pas mieux qu'eux, ne faisant qu'ajouter à leur comportement un orgueil qui s'ignore. C’est là comportement de péagers, collecteurs d'impôts pour les Romains, c'est-à-dire, de collaborateurs, d'alliés des Romains. « Les péagers, collecteurs d'impôts, ne font-il pas de même ? »

*

Il ne reste donc qu'une possibilité. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », dit Jésus, évoquant le Lévitique (ch. 19, v. 2) : « vous serez saints car je suis saint, dit le Seigneur ». La « perfection » en question ne consiste pas en un état tel qu'il nous arracherait à notre humanité et à ses faiblesses, mais en une visée sérieusement poursuivie, qui se traduit en comportement accompli, — mature, pourrait-on dire selon un sens qui rend le sens de ce mot, « parfaits » : l'imitation, dans le cadre de nos limitations, de Dieu faisant pleuvoir, ou se lever le soleil, sur tous, sans conditions.

Un comportement mature, à la différence d'un comportement infantile, n'attend pas de récompense ou de reconnaissance préalable. Un comportement qui est le fruit de la liberté. Soyez-donc accomplis devant Dieu, emplis de son être de bonté, comme son comportement est débordement de lui-même.


RP, Poitiers, 23/02/14


dimanche 16 février 2014

Ne pas abolir mais accomplir ?




Dt 30, 15-20 ; Psaume 119, 1-32 ; 1 Co 2, 6-10 ; Matthieu 5, 17-37

Matthieu 5:17-37
17 Ne pensez pas que je sois venu pour abolir la Loi ou les Prophètes. Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir.
18 Amen, je vous le dis, en effet, jusqu'à ce que le ciel et la terre passent, pas un seul iota ou un seul trait de lettre de la Loi ne passera, jusqu'à ce que tout soit arrivé.
19 Celui donc qui violera l'un de ces plus petits commandements et qui enseignera aux gens à faire de même sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux, mais celui qui les mettra en pratique et les enseignera, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux. […]
21 Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre ; celui qui commet un meurtre sera passible du jugement.
22 Mais moi, je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère sera passible du jugement. […]
23 Si donc tu vas présenter ton offrande sur l'autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi,
24 laisse ton offrande là, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère, puis viens présenter ton offrande. […]
27 Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu ne commettras pas d'adultère.
28 Mais moi, je vous dis : Quiconque regarde une femme de façon à la désirer a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur. […]
33 Vous avez encore entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments.
34 Mais moi, je vous dis de ne pas jurer du tout: [...]
37 Que votre parole soit « oui, oui », « non, non » ; ce qu'on y ajoute vient du Mauvais.

*

“Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes. Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir” (Matthieu 5, 17).

Ainsi, la Loi se trouve aussi bien dans le Nouveau Testament, Loi qui est la même que celle de la Bible hébraïque ; et par ailleurs l’Évangile, comme bonne nouvelle de la libération, se trouve aussi dans la Bible hébraïque, Évangile qui est le même que celui du Nouveau Testament. L’Évangile est au cœur de la Loi. Sous un certain angle il est la Loi elle-même. Jésus s’annonce comme le Messie, celui qui va instaurer le Royaume de Dieu, ou “des cieux”, selon la façon que l’on a alors, et que Jésus ne remet pas en question, d’employer des figures de style pour ne pas prononcer à tout bout de champ le nom de Dieu — pour ne pas, toujours le respect de la Torah, prononcer son nom en vain.

Ne jurez donc pas, rappelle Jésus, si c’est pour mentir, — ni par le ciel, ce mot qu’on emploie pour désigner Dieu — en ayant la prudence de ne pas l’atteindre, ni même, plus prudent encore, par la terre, marchepied de Dieu, ni encore par Jérusalem, ville de l’Envoyé royal de Dieu. Efforcez-vous seulement d’être vrais et sincères.

En tout cela, c’est bien de la question de notre libération qu’il est question dans l’instauration du Royaume par le Messie, et de la restauration de la Loi comme Évangile. Y a t-il libération plus rigoureuse que dans une prise au sérieux radicale de la Loi ? On a parlé de la convoitise : qu’est-ce sinon un esclavage perpétuel ? Et qu’en est-il du désir de meurtre, ou de vengeance, ou du besoin permanent de se justifier et de contourner la vérité d’une parole droite ? Voilà que Jésus nous ramène au cœur véritable de la libération. Écouter, et entendre la Parole de Dieu.

L’Évangile est toujours un ordre qui libère, un ordre qui ne libère que si on l’exécute. Sa parole, celle de la Torah, ne libère le peuple que si on la prend au sérieux, si on y obéit, que si on la prend radicalement au sérieux. Elle est un ordre qui met en marche... Si on ne se laisse pas envahir par la colère et la rumination du meurtre, si on se s’abandonne pas à la convoitise de ce qui ne nous est pas donné, au désir de vengeance, etc. Cette loi ne sera pas abolie, c’est toujours la même, même si certains aspects comme les cérémonies varient d’un peuple à l’autre — ce sur quoi Paul insistait ; ou varient d’un temps à l’autre : après la destruction du Temple, les aspects du rite qui y sont liés deviennent inapplicables. Ils seront réorganisés de feux façons différentes. C’est l’origine de la séparation du peuple en deux rites, le rite talmudique et le rite chrétien. Mais la Loi n’est nullement abolie. Elle est la fin de l’esclavage, la norme de la liberté : la Loi est ainsi Évangile de notre libération.

Mais allons plus loin : là où il s'avère qu’accomplir la Loi ne l’abolit pas ! Contrairement à cet artifice, à la tentation commune qui revient à considérer que Jésus ayant accompli la Loi, il n’y aurait plus à l’observer ! Si l’on ne réintroduit pas subrepticement l’idée d’abolition de fait sous le terme d’accomplissement, si donc on lit le propos jusqu’au bout, la question reste entière : « Quelle observance chrétienne de cette Loi qui vaut pour tous les temps ? » Cette question demeure, qui a débouché sur une distinction, formalisée par Calvin et dans sa lignée, en trois aspects de la Loi : l’aspect moral, l’aspect cérémoniel et l’aspect judiciaire.

Aucun des trois aspects n'est aboli, d’autant que les trois sont strictement imbriqués, pouvant se retrouver dans le même commandement : par exemple le Shabbath est en soi cérémoniel, exprimé strictement, historiquement, en Israël, le samedi. Mais il comporte aussi une dimension sociale (relevant de l’aspect judiciaire) et une dimension morale (comme respect d’autrui, qui a droit au repos). C'est de la sorte qu'il n'est ni abolit, ni transgressible, au-delà des débats sur la façon d'appliquer son aspect cérémoniel. Allons ici un peu plus loin...

L’aspect cérémoniel (les cérémonies religieuses de la Loi), quant à sa lettre, correspond à des temps et à des lieux donnés. La pratique varie selon les lieux, les temps et les circonstances. Ainsi, aspect cérémoniel, on ne pratique pas aujourd’hui de sacrifices d’animaux dans le Temple de Jérusalem — de toute façon détruit (sacrifices correspondant pourtant à des mitsvoth cérémonielles). Cela vaut pour tout commandement en son aspect cérémoniel — lié à des temps, des lieux, des traditions. À l’instar de l’aspect judiciaire. L’aspect judiciaire est cet aspect de la Loi qui, selon qu'elle prime par rapport aux pouvoirs, se concrétise dans une vie de la Cité gérée de façon jurisprudentielle, donc souple. Il en ressort que cet aspect est perçu, quant à la lettre de la Loi, comme correspondant à des temps et à des traditions données : par exemple les formes de gouvernements, qui sont variables selon les lieux.

En revanche l’aspect moral, comme norme idéale, comme visée de perfection, n’est pas sujet aux variations culturelles, même si son application s’adapte aux circonstances. L’aspect moral peut être considéré comme se déployant en vertus. Accomplir la loi, comme Jésus le fait, n'est donc pas l'abolir par la petite porte : elle demeure tant que dure le monde, étant en son cœur la bonne nouvelle, l'Évangile de notre libération — selon la première parole du Décalogue : je suis le Seigneur, ton Dieu, qui t'ai libéré de l'esclavage, de tout esclavage, jusqu'à l'esclavage du péché et et de la mort !


RP, Poitiers, AG, 16/02/14


dimanche 9 février 2014

Sel de la terre et lumière du monde




Ésaïe 58.5-10 ; Psaume 112 ; 1 Corinthiens 2.1-5 ; Matthieu 5.13-16

Matthieu 5, 13-16
13 « Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel ? Il ne vaut plus rien; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes.
14 « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée.
15 Quand on allume une lampe, ce n’est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.
16 De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu’en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux. »


*

« Que votre lumière brille devant les hommes afin qu’ils voient vos œuvres bonnes ». Quel rapport entre cette parole de Jésus et celle qu’il donne quelques versets plus loin (ch. 6, v. 1 sq.) : « gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour en être vus, autrement vous n'aurez pas de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux » ?

D’un côté Jésus invite ses disciples au secret ! « Gardez-vous de pratiquer votre justice pour être vus » — d'un autre, il demande « Que votre lumière brille devant tous »… Y aurait-il contradiction ?

Dans les deux cas Jésus invite à prendre au sérieux le message de la Bible. Psaume 119, v. 11 : « Je serre ta promesse / ta parole dans mon cœur afin de ne pas pécher contre toi ». Et alors seulement ce qu’il attend de nous se produira, et se verra, sans qu’on le sache ou qu’on le veuille.

Autrement dit, il ne s’agit pas de faire voir une pratique religieuse particulière, qui au fond ne change rien à la situation du monde. Là s'explique la question du sel qui perd sa saveur, en fait : qui est « devenu fou », dans le texte grec — et la question de la lampe cachée.

La lampe et le sel sont deux illustrations que donne Jésus pour expliquer ce qu’il veut dire : une lampe est faite pour éclairer. Le sel pour empêcher la corruption (en un temps où on ne pratique pas la réfrigération) et pour relever le goût…

Une lampe est faite pour éclairer, la chose est claire. On ne la cache pas. Mais la lumière vient de l’intérieur de la lampe. Comme la lumière de la parole de Dieu rayonne depuis le cœur qui la reçoit : « Je serre ta parole dans mon cœur ».

Quant au sel, il ne sert pas s’il est « devenu fou », littéralement. Qu’est-ce à dire ? — « devenu fou » ? Je vois une seule façon pour le sel de « devenir fou » : se prendre pour une fin en soi. Cela peut se faire de deux façons : soit le sel s’imagine qu’il est le plat à lui tout seul, la chose la plus importante, et que du coup il faut en mettre beaucoup (ce qui, en fait, gâte le plat), soit s’imaginant toujours qu’il est une fin en soi, il juge qu’il n’a qu’à rester dans la salière pour servir par exemple, tout seul, à être goûté en entrée ou au dessert…

Dans les deux cas le sel est devenu fou parce qu’il se prend pour autre chose que ce pourquoi il est fait. Il n’a pas perdu son goût comme on l’imagine (le sel ne perd pas son goût !) — mais sa saveur, au sens de son intérêt... Il s’est pris la tête dans la salière.

En fait le sel est peu de chose (et à l’époque en Israël, il ne coûtait pas très cher — pensez : la mer morte est à côté), mais il a une fonction bien précise : assaisonner le reste de la nourriture : c’est tout et c’est essentiel, outre son usage essentiel contre la corruption.

C’est le rôle de Jérusalem, c’est le rôle des disciples, notre rôle si nous avons entendu cet appel. Et c’est de la sorte que nous serons lumière du monde. C’est ainsi que le rôle de Jérusalem, ville sur la montagne, ou bien de l’Église, est d'être comme un grain de sel dans les rouages du monde, qui tourne trop bien, mais de travers.

*

Au temps où Jésus parle, la menace de se voir foulés aux pieds par les hommes, par les nations, comme le sel « devenu fou », est proche. Le jour de la destruction du Temple approche... Le jour où l'on abandonne définitivement des pratiques devenues par trop manifestement inutiles, voire corrompues, à force d'être affadies, est proche.

Le jour où l'on se plie aux idoles communes. Un exemple pour aujourd'hui : le repos, précepte au cœur du décalogue, contre contre Mammon, l'idole / le démon du gain, de l'argent, de l'ambition, qui tue la paix du monde — en empêchant d'entendre la promesse : « le Seigneur pourvoira ».

Qui aujourd'hui n'admet pas, parfois fièrement !, que le repos doit céder le pas à la consommation et à ses moyens — avec ce symbole éloquent, s'insinuant sous forme de question : et pourquoi ne pas abolir le précepte du repos ; et sa forme symbolique le dimanche, qui pour n'être pas le shabbat, n'en symbolise par moins l'appel à la confiance en Dieu — mais... « Dieu a-t-il vraiment dit ? » — ; pourquoi ne pas l'abolir si ça doit rapporter, aux uns comme aux autres ?! On a nommé Mammon, selon le nom imagé de cette idole qui domine le monde.

Mammon est une des trois idoles pour la Bible en tout temps dominantes. Trois idoles : — Mammon, donc, l'Argent, la recherche du gain ; — Baal, comme figure du Sexe devenu marque de pouvoir sur le monde, jusque sur les éléments, sur la terre et la pluie, figure omniprésente de tout temps ; — et le taurillon d'or, symbole de la force : le Pouvoir.

Mammon possède la clé de ce trio qui abîme le monde. Lui que l'on ne peut servir si l'on veut servir Dieu. C'est en lui que se source la haine, la violence et les guerres qui déchirent le monde et font souffrir les enfants. C'est lui qui rend méchant, et qui transforme d'anciens enfants en racistes à la babine dégoûtant de haine. Mammon, maître de la peur qui les fait tordre sur leur bouche le rictus qui fait pleurer les enfants. C'est Mammon.

Rien de nouveau sous le soleil, donc. Mais vient le jour où Jérusalem, puis l’Église, acquiesce à ce qui bien sûr n'a jamais cessé d'en être le piège que lui tend le diable — tentation aux figures protéiformes, jusqu'à la figure où elle finit par sembler au fond bien innocente et naturelle, même aux yeux de ceux qui sont appelés à être les témoins du Christ !

C'est le jour où, au lieu d'être des témoins de la lumière du Christ, on devient une partie, négligeable et négligée, méprisée, d’un vécu de vanité : c'est le jour de l'exil loin de Dieu, le jour de l'amertume et de l'engloutissement de la vérité dans la nostalgie des jours où le soleil était lumière, des jours où le sel donnait du goût — relevait les plats (faut-il entendre aussi les encéphalogrammes plats, signe de proche décomposition ?).

Il est ici question de vivre la foi, il est question d’une nourriture de l'être intérieur par les exigences d'une Loi qui dérange visiblement — et point une pratique qui s’affiche : « gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour en être vus, autrement vous n'aurez pas de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux ».

Ce que Dieu attend de nous, c'est que nous écoutions sa Parole, ses commandements, ses promesses, pour que l’image du Christ, la lumière du monde et le sel de la terre, apparaisse en nous, cette lumière qui rayonne de la présence de Dieu.

Le disciple du Christ ne se caractérise pas par ses rites particuliers, ou autres apparences — Jésus avait les mêmes que les autres en Israël de son temps —, mais par son écoute de la Parole de Dieu ; et tout ce qui en découle, tout ce qui s’en suit, nous sera donné en plus.

C'est ainsi que nous serons sel de la terre, relevant le goût de la vie qui en germe, contre la corruption qui la dénature, et pour la résurrection à laquelle la Création est promise.

C'est ainsi que nous serons lumière du monde, celle du Christ lumière du monde — avez-vous noté que cette même appellation est donnée ici aux disciples, là au Christ ? Le Christ se formant en nous devient en nous la source de la lumière de Dieu, par l'écoute de sa parole, source de toute lumière, appelée à rayonner en nous pour le monde.


RP, Poitiers, 09/02/14


dimanche 2 février 2014

Offrande de reconnaissance




Sophonie 2.3 & 3.11-13 ; Psaume: 24 ; 1 Corinthiens 1.26-31 ; Matthieu 5.1-1


2 février : c'est l'occasion de dire un mot sur la tradition des crêpes en ce jour que l'on appelle « chandeleur » et qui correspond à la fin du temps de Noël, avec la présentation de Jésus au temple et le rite de réintégration de sa mère, de la famille, précise Luc, dans le cours de la vie normale — les jours qui suivent l'accouchement les en ont exclus, c'est pourquoi on appelle cela « la purification », après une sorte de quarantaine, mise à l'écart de quarante jours... Lisons Luc, ch. 2...

Luc 2, 21-40
21 Huit jours [après sa naissance], quand vint le moment de circoncire l’enfant, on l’appela du nom de Jésus, comme l’ange l’avait appelé avant sa conception.
22 Puis quand vint le jour où, suivant la loi de Moïse, ils devaient être purifiés, ils l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur
23 – ainsi qu’il est écrit dans la loi du Seigneur : Tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur –
24 et pour offrir en sacrifice, suivant ce qui est dit dans la loi du Seigneur, un couple de tourterelles ou deux petits pigeons.
25 Or, il y avait à Jérusalem un homme du nom de Syméon. Cet homme était juste et pieux, il attendait la consolation d’Israël et l’Esprit Saint était sur lui.
26 Il lui avait été révélé par l’Esprit Saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur.
27 Il vint alors au temple poussé par l’Esprit ; et quand les parents de l’enfant Jésus l’amenèrent pour faire ce que la Loi prescrivait à son sujet,
28il le prit dans ses bras et il bénit Dieu en ces termes :
29 « Maintenant, Maître, c’est en paix,
comme tu l’as dit, que tu renvoies ton serviteur.
30 Car mes yeux ont vu ton salut,
31 que tu as préparé face à tous les peuples :
32 lumière pour la révélation aux nations
et gloire d’Israël ton peuple. »
33 Le père et la mère de l’enfant étaient étonnés de ce qu’on disait de lui.
34 Syméon les bénit et dit à Marie sa mère : « Il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en Israël et pour être un signe contesté
35 – et toi-même, un glaive te transpercera l’âme ; ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs. »
36 Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était fort avancée en âge ; après avoir vécu sept ans avec son mari,
37 elle était restée veuve et avait atteint l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Elle ne s’écartait pas du temple, participant au culte nuit et jour par des jeûnes et des prières.
38 Survenant au même moment, elle se mit à célébrer Dieu et à parler de l’enfant à tous ceux qui attendaient la libération de Jérusalem.
39 Lorsqu’ils eurent accompli tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth.
40 Quant à l’enfant, il grandissait et se fortifiait, tout rempli de sagesse, et la faveur de Dieu était sur lui.
*

Le rite de la « purification » correspond à un précepte de la Loi de Moïse. Je cite le Lévitique, ch. 12 :

1 Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse : « […]
3 Le huitième jour, on circoncit [...] l’enfant ; [...]
6 Lorsque s’achève [pour la mère] son temps de purification, pour un fils ou pour une fille, elle amène au desservant du temple, à l’entrée de la tente de la rencontre, un agneau âgé d’un an, pour un holocauste, et un pigeon ou une tourterelle, servant à un sacrifice pour le péché ;
7 [...] » Telles sont les instructions concernant la femme qui accouche d’un garçon ou d’une fille.
8 « Si elle n’arrive pas à se procurer un agneau, elle prend deux tourterelles ou deux pigeons, l’un servant à un holocauste et l’autre à un sacrifice pour le péché ; quand le desservant a fait sur elle le rite d’absolution, elle est purifiée. »

*

Dès les IVe-Ve siècles, est célébrée la présentation de Jésus au Temple. En Occident où sa naissance est fêtée le 25 décembre, cela correspond, en suivant Luc qui y assimile le rite de « la purification », à cette date du 2 février, recoupant globalement les fêtes romaines de Lupercus, dieu de la fécondité et des troupeaux (lupercales), ou les fêtes de Proserpine et de Cérès, autant de fêtes païennes de la fécondité.

On a l’équivalent chez les Celtes, qui célébraient la fête d'Imbolc le 1er février : un rite en l’honneur de la déesse Brigit, fêtant la fertilité au sortir de l’hiver. On portait des flambeaux et on parcourait les champs en procession, priant la déesse pour la terre avant les semailles. Où l'on voit apparaître les lumières, qui donneront le nom de « chandeleur », correspondant aux cierges, chandelles qui dans le christianisme illuminent la fête.

Avec la fête de la présentation de Jésus au Temple, associée à celle de la purification de Marie, on retrouve, dans ce dernier moment du cycle de Noël, ce que l'on a vu à Noël quant aux recoupements entre la naissance du Christ et les traditions de tous les peuples reçus dès lors comme pierres d’attente de la manifestation du Sauveur de tous les peuples...

*

Mais... où sont les crêpes ? me direz-vous...

C'est ici que l'on trouve l’enracinement biblique de cette fête qui rejoint l'espérance des peuples jusque dans leurs cultes de la fécondité, ainsi totalement relus et transformés — la fécondité d'une vierge ouvrant à présent sur l'abondance de la vie de résurrection en Jésus Christ.

Les crêpes ? On a lu dans Luc qu'il était question de tourterelles et petits pigeons. Luc donne le rite en raccourci, et en télescopant présentation et purification, qui sont pourtant séparés d’environ une semaine, la présentation de l'enfant ayant lieu le 31e jour après sa naissance. C'est le Pidyon Haben, la cérémonie de rachat des premiers-nés, basée sur Exode 13, 13 : « vous rachèterez les premiers-nés de votre peuple ».

Luc laisse donc de côté la diversité des aspects du rite pour se concentrer sur le seul fait que Jésus est bien passé par toutes les pratiques du judaïsme — de la circoncision à la bar-mitsvah, en passant par sa présentation et son rachat comme premier-né, cela accompagné de la purification de ses parents.

Maintenant, si on entre dans les détails de ce qui a dû s'accomplir à cette occasion, on découvre que selon la Loi de Moïse, « on ne doit pas apparaître au Temple sans offrandes » — Deutéronome 16, 16 (423e des 613 préceptes / mitsvoth). Et qu'une femme qui a donné naissance doit apporter une offrande au Temple après avoir été au Mikvé (le bain de purification) — Lévitique 12, 6 (437e précepte / mitsvoth).

Or, le Lévitique le précise — Lévitique 2, 1 : « Lorsque quelqu’un fera à l’Éternel une offrande en don, son offrande sera de fleur de farine ». Lévitique 2, 4 précise : « Si tu fais une offrande de ce qui est cuit au four, qu’on se serve de fleur de farine, et que ce soient des gâteaux sans levain pétris à l’huile et des galettes sans levain arrosées d’huile. Et Lévitique 7:12 : « Si quelqu’un l’offre par reconnaissance, il offrira, avec le sacrifice d’actions de grâces, des gâteaux sans levain pétris à l’huile, des galettes sans levain arrosées d’huile, et des gâteaux de fleur de farine frite et pétris à l’huile. »

Bref, des crêpes !... Ondulées par la cuisson, d'où le nom, « crêpe » venant du mot latin crispa qui signifie « bouclé », « ondulé »... Voilà d'où vient la tradition des crêpes partagées le jour de la fête de la présentation de Jésus au temple et de la purification de sa mère et de la famille.

Dernier temps de Noël — le cycle se clôt par le dévoilement du sens de ce qui apparaissait avec l'Annonciation, le « oui » de Marie qui la voyait acquiescer à l'annonce de la naissance de Jésus, acquiescer donc par avance à ce que Syméon lui annonce aujourd'hui : « une épée de transpercera l'âme ».

Acquiescer à la vie, à la fécondité du monde créé par Dieu, c'est prendre un risque terrible, c'est entrer dans le risque de la création, prendre le risque qui mène le monde à la Croix — c'est surtout cela, Noël, on le sait à présent avec Marie, qui n'en remercie pas moins son Dieu ; elle l'a dit par avance : qu'il me soit fait selon ta parole...

Alors que la douleur et l'amertume de la Pâque sont annoncées par Syméon, l'offrande joyeuse des crêpes qui accompagnait une cérémonie de reconnaissance comme la présentation et la purification apparaît comme contraste. Contraste entre d'un côté l'annonce que fait Syméon de la douleur du jeudi saint et du vendredi saint avec un repas de Pâque accompagné d'herbes amères et de l'autre côté la reconnaissance signifiée dans la douceur des crêpes.

L’offrande des crêpes — geste prescrit par Moïse pour remercier Dieu — est ainsi à présent le geste par lequel Marie dit sa reconnaissance, quoiqu'il en soit. La prophétie tragique de Syméon sur Marie donne alors tout son sens à la prophétie de Marie sur elle-même, quelques versets avant : « toutes les générations me diront bienheureuse » (Luc 1, 48). Une béatitude, un bonheur mystérieux, qui nous ouvre le sens des Béatitudes.

« Heureux [...] qui trouve son plaisir dans la loi de l’Éternel, et qui la médite jour et nuit ! Il est comme un arbre planté près d’un courant d’eau, qui donne son fruit en sa saison, et dont le feuillage ne se flétrit point » (Ps 1, 2-3). Qu'est ce d'autre que les Béatitudes qui nous sont données comme texte de ce jour ? On est au cœur des prophéties de Marie et de Syméon. « Toutes les générations me diront bienheureuse » — « une épée te transpercera l'âme » :

Matthieu 5, 1-12
3 Heureux ceux qui se savent pauvres en eux-mêmes, car le royaume des cieux est à eux !
4 Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !
5 Heureux ceux qui sont doux, car ils auront la terre en partage !
6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés !
7 Heureux les miséricordieux, car il leur sera fait miséricorde !
8 Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !
9 Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu !
10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux !
11 Heureux êtes-vous, lorsqu’on vous outrage, qu’on vous persécute et qu’on dit faussement de vous toute sorte de mal, à cause de moi.
12 Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous.


RP, Poitiers, 02/02/14


dimanche 26 janvier 2014

La vocation des disciples



http://tombeleurre.tumblr.com/post/74586010354/from-my-usual-walk-along-the

Ésaïe 8, 23-9, 4 ; Psaume 27 ; 1 Corinthiens 1, 10-17 ; Matthieu 4, 12-23

Matthieu 4, 12-23
12 Ayant appris que Jean avait été livré, Jésus se retira en Galilée.
13 Puis, abandonnant Nazara, il vint habiter à Capharnaüm, au bord de la mer, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali,
14 pour que s’accomplisse ce qu’avait dit le prophète Ésaïe :
15 Terre de Zabulon, terre de Nephtali,
route de la mer,
pays au-delà du Jourdain,
Galilée des Nations !
16 Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres
a vu une grande lumière ;
pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort,
une lumière s’est levée.
17 A partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous : le Règne des cieux s’est approché. »
18 Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André, son frère, en train de jeter le filet dans la mer : c’étaient des pêcheurs.
19 Il leur dit : « Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d’hommes. »
20 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.
21 Avançant encore, il vit deux autres frères : Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d’arranger leurs filets. Il les appela.
22 Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils le suivirent.
23 Puis, parcourant toute la Galilée, il enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Règne et guérissait toute maladie et toute infirmité parmi le peuple.


*

Voilà des petits artisans de la pêche dont on apprend qu'ils « laissèrent les filets et suivirent Jésus ». Est-ce que la pêche n'est plus ce qu'elle était ? Est-ce que les entreprises des frères Pierre et André et celle des Zébédée & Co battent de l'aile ? — Que voulez-vous, c'est la crise ! De toute façon la pêche est un travail difficile, et qui rapporte peu. Alors après tout pourquoi ne pas tenter autre chose, et en ces temps sombres — et pourquoi pas au service de Jésus ? Après tout, vu les difficultés des temps, on n'a rien à perdre. Là au moins, pas de chômage. Et si on ne gagne peut-être pas des cents et des mille, qu'est-ce qu'on rigole !

C'est sans compter sans la radicalité de la rupture entre leur vie quotidienne et la vocation chrétienne ! Radicalité qui nous concerne aussi et sans laquelle il n'y a pas de vraie relation avec le Christ vivant. Pierre et André, Jacques et Jean, sont en train de pêcher. Ils exercent leur activité habituelle. C'est leur gagne-pain. « Suivez-moi, dit Jésus, et je vous ferai pêcheurs d'hommes ». À travers ce jeu de mot est introduite une rupture après laquelle plus rien ne sera comme avant : aussitôt, laissant filets et barques, « ils le suivirent ».

*

Nous sommes en Galilée, cette Galilée dont le Ressuscité dira à la fin de ce même évangile de Matthieu qu'il y précède les disciples. Si le ministère de Jésus est inauguré de façon officielle en Judée, par son baptême auprès de Jean, le véritable départ a lieu en Galilée. Et Matthieu y insiste de façon suffisante, à l'appui d'Ésaïe, pour que ce ne soit pas indifférent. La Galilée est réputée être une terre à la foi douteuse aux yeux des Judéens, qui ont le Temple, le centre religieux, la bonne doctrine, etc.

En ces temps de prière pour l’unité, il n’est pas dépourvu de sens de considérer cela. Chacun d’entre nous considère volontiers être de la bonne façon de croire et de vivre la foi, réputant volontiers les autres d’être dans une sorte de semi-pénombre spirituelle.

Eh bien, comme Jésus a surpris en recrutant ses disciples dans le camp douteux, celui de la Galilée des païens, lui, qui est toujours le même, est toujours en passe de nous surprendre en portant un regard plus favorable qu’on ne le voudrait sur ceux qui nous paraissent à nous un peu douteux, ou héritiers d’un passé douteux. Dieu est toujours en situation de faire toutes choses nouvelles.

Des textes comme celui d’aujourd’hui, qui insistent tant sur l’importance de la Galilée, terre juive elle aussi, comme la Judée, font qu’il faut voir dans ces tensions au cœur des Évangiles, aussi des tensions régionales, voire quelque peu régionalistes, concernant des revendications de primauté d’un lieu sur l’autre, d’une pratique religieuse sur l’autre, etc. Trois tendances régionales se font concurrence alors, celle de la Judée, celle de la Galilée, celle de la Samarie. La mieux vue, parce que celle de la capitale, avec son Temple superbe, est celle de la Judée, qui a donné son nom finalement à tous les autres, au point qu’à l’étranger, hors d’Israël, on appelle tout le monde des Juifs — nom, au sens strict et originel, des habitants de la Judée — distinguant mal entre les Judéens et les Galiléens, voire autres Samaritains.

Or, comme l’Évangile s’est largement répandu hors des frontières d’Israël, on en est venu à prendre des querelles régionales internes pour une opposition de Jésus contre les juifs en général, même d'hors de la Judée. Et puisque le courant pharisien était si important dans les tendances religieuses juives, on est est venu à confondre le tout : Jésus est contre tous ceux-là, les chrétiens feront de même. Ça en serait presque à se demander si Jésus était juif lui-même ! Ce méli-mélo s’estompe si on perçoit bien les tensions régionales internes, non pas entre juifs et chrétiens, qui n’existent pas encore, mais — sans compter les Samaritains — entre Judéens et Galiléens.

Et voilà que Jésus offre à ces Galiléens à moitié dans la nuit — à l'appui de la citation que fait Matthieu d'Ésaïe « le peuple qui marche dans les ténèbres » — la primeur de son message : c’est comme si demain, les choses importantes cessaient de se passer à Paris, alors qu’à l’étranger, on a parfois l’habitude de confondre la capitale avec la France en général. Voilà qui aurait un petit parfum de querelles régionalistes. Et pour le dire d’une autre façon, en termes plus religieux, imaginez qu’au lieu de se passer à « Protestants en fête », un renouveau important intervienne ailleurs, dans un endroit aussi flou que peu réputé. C’est un peu tout cela, la vocation des disciples autour de leur barque au bord du lac de Galilée. Il est opportun de penser à cela en ces temps de prière pour l’unité : Dieu peut toujours nous surprendre en appelant les Galiléens avant nous...

Peuple probablement en outre complexé face à ceux qui sont en vue, peuple de Galilée que Jésus prend en affection, n’ignorant pas que dans les temps de crise, il se retournera éventuellement contre lui — cela à l'appui de complexes d'infériorité, et en mal de soulagement des ressentiments qui en naissent.

Jésus n’en comprend pas moins leurs difficultés, apportant autant que possible ce qu’ainsi ils n’auront pas besoin d’aller chercher ailleurs. « Tu brises aujourd'hui le joug de l'oppression qui pèse sur ton peuple, la barre qui écrase ses épaules, le bâton dont on le frappe » (És 9, 3). Ce faisant Jésus court le risque qui fait que cela se retournera contre lui. Son message n’est pas dans les illusions auxquelles on succombe si facilement. Son message, lumière éblouissante, est chargé d’une croix : la vie qu'offre Jésus n’est pas cette auberge espagnole où chacun amène tous ses désirs et les voit enfin comblés.

*

Les ténèbres de la Galilée d'Ésaïe rappelées lors de la vocation des disciples valent pour quiconque est appelé par Dieu. C'est au cœur de notre Galilée, de nos ténèbres, que Jésus nous précède — aveuglés face à sa lumière éblouissante, aussi. Luther le dit ainsi : « Dieu m’a poussé de l’avant comme une mule à qui l’on aurait bandé les yeux [...]. C’est ainsi que j’ai été poussé en dépit de moi au ministère d’enseignement et de prédication ; mais si j’avais su ce que je sais maintenant [l’opposition que cela me vaut], c’est à peine si dix chevaux auraient pu m’y pousser. C’est ainsi que se plaignent aussi Moïse et Jérémie d’avoir été trompés. » (Propos de table, cité par Volz dans son Commentaire, p. 208.)

Luther évoque Jérémie, qui s'épanche devant Dieu en disant : « Tu m'as séduit, Seigneur, Et je me suis laissé séduire ; tu m'as saisi et tu as vaincu. Et je suis chaque jour en dérision, tout le monde se moque de moi. » (Jér 20 v. 7.)

On imagine combien Pierre, André, Jacques, qui aujourd’hui quittent leur barque, tous trois morts martyrs, peuvent faire leurs de telles paroles à la fin de leur vie.

En fait, la paix, la vraie paix qu’amène Jésus est une paix que le monde ne connaît pas, un bien-être qui n’est pas forcément celui de voir tout réussir à tous les plans. Une joie qui est celle de savoir que l’on a répondu à l’appel de la vérité. C’est là le bonheur, le salaire nouveau des disciples qui abandonnent tout pour lui, pas comme on abandonne tout pour un « gourou ». Aucune illusion : demain ne sera pas facile. C'est aussi cela être disciple. Demain, il faudra encore manger à la sueur de son front, mais une route est commencée, qui mène, via la croix, à la vraie vie, au Royaume, qui s’accomplira dans la Résurrection.

Mais précisément, comme l’écrira bien plus tard un grand témoin de Jésus du Moyen Âge, Thomas A Kempis, dans son livre L’imitation de Jésus-Christ : « Jésus trouve beaucoup de personnes désirant son royaume céleste, mais peu partageant sa croix ; beaucoup souhaitant ses consolations, mais peu aimant ses douleurs. Beaucoup de compagnons de sa table, mais peu de son abstinence. Tous désirent se réjouir avec lui, mais peu veulent souffrir quelque chose pour lui. Beaucoup suivent Jésus jusqu’à la fraction du pain, mais peu jusqu’à boire la coupe de sa passion. Beaucoup admirent ses miracles, mais peu recherchent l’ignominie de sa croix. Beaucoup admirent Jésus tant que l’adversité n’arrive pas...

« Ceux qui aiment Jésus pour lui-même […] le bénissent en toute épreuve et dans l’angoisse du cœur comme dans la plus grande joie. Et ne voulût-il jamais les consoler, ils le loueraient néanmoins toujours et toujours lui rendraient grâces.

« Donne-moi, Seigneur, de savoir ce que je dois savoir, d’aimer ce que je dois aimer, d’estimer ce qui est précieux devant toi et de blâmer ce qui est vil à tes yeux. Ne me laisse pas juger d’après les dehors que l’œil aperçoit, ni prononcer sur le rapport des hommes peu sensés ; mais fais-moi discerner avec justesse les choses sensibles et les choses spirituelles, et chercher surtout et toujours ton bon plaisir »
.


RP, Poitiers, 26/01/14


dimanche 19 janvier 2014

"L'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde"




Ésaïe 49, 1-6 ; Psaume 40 ; 1 Co 1, 1-9 ; Jean 1, 29-41

Jean 1, 29-34
29 Le lendemain, il voit Jésus qui vient vers lui et il dit: "Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.
30 C’est de lui que j’ai dit: Après moi vient un homme qui m’a devancé, parce que, avant moi, il était.
31 Moi-même, je ne le connaissais pas, mais c’est en vue de sa manifestation à Israël que je suis venu baptiser dans l’eau."
32 Et Jean porta son témoignage en disant: "J’ai vu l’Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui.
33 Et je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau, c’est lui qui m’a dit: Celui sur lequel tu verras l’Esprit descendre et demeurer sur lui, c’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint.
34 Et moi j’ai vu et j’atteste qu’il est, lui, le Fils de Dieu."
35 Le lendemain, Jean était encore là, avec deux de ses disciples ;
36 et, ayant regardé Jésus qui passait, il dit : Voilà l’Agneau de Dieu.
37 Les deux disciples l’entendirent prononcer ces paroles, et ils suivirent Jésus.
38 Jésus se retourna, et voyant qu’ils le suivaient, il leur dit : Que cherchez-vous ? Ils lui répondirent : Rabbi, ce qui signifie Maître, où demeures-tu ?
39 Venez, leur dit-il, et voyez. Ils allèrent, et ils virent où il demeurait ; et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. C’était environ la dixième heure.
40 André, frère de Simon Pierre, était l’un des deux qui avaient entendu les paroles de Jean, et qui avaient suivi Jésus.
41 Ce fut lui qui rencontra le premier son frère Simon, et il lui dit : Nous avons trouvé le Messie ce qui signifie Christ.

*

Nous voulons être admirés ? C'est humain ! Jean l'a compris : c'est trop humain. Et voici qu'un homme se présente devant lui, celui qui a enseigné à Jean qu'il ne s'agit pas de servir Dieu pour être admiré ! « C’est de lui que j’ai dit : Après moi vient un homme qui m’a devancé, parce que, avant moi, il était. » (v. 30). C'est le rôle de Jean : témoigner d’un plus grand que lui. Un témoin. Comme un témoin planté dans le sable du désert apparaît avant la lumière, avant qu’on ne perçoive la source de la lumière, mais la lumière l’a précédé. Il n’apparaît qu’en contraste à une lumière qui le déborde infiniment, et qu’on ne voit pas en elle-même parce qu’elle éblouit. Le témoin renvoie à elle. Mais sans lumière, il ne serait jamais apparu. Invisible dans les ténèbres. « Il vient après moi, mais il était avant moi », dit Jean de Jésus.

Là est toute la mission et la prédication du prophète : s’abaisser, être simple ombre, pour faire apparaître la lumière. Qui s’abaisse jusqu’à jouer son vrai rôle d’ombre-témoin est signe du Christ ; mais qui s’élève, s’exalte et se prétend lumineux, brillant, exalte sa piété, son savoir, sa beauté, sa richesse, ses titres — autant de pâles loupiotes en regard de la lumière de celui qui est lumière — cherche donc nécessairement à vivre dans les ténèbres pour mettre en relief cela, qui ne se voit pas dans la lumière : si une faible loupiote doit briller, il lui faut du sombre, il ne faut pas qu’elle soit allumée en plein jour...

Jean a choisi : s’effacer ; plus que briller, être l’ombre, pour vivre dans la lumière, être l’ombre de la lumière, l’ombre qui dévoile la lumière.

Si sa prédication et son baptême sont l’ombre de la lumière, à combien plus forte raison nos paroles et nos gestes à nous. C’est le baptême spirituel, administré de façon invisible, Esprit soufflé par le Christ, qui sauve — et point les bains et autres ablutions que seules peuvent administrer les hommes. Comme le dit Jean de lui-même, nous n’avons de pouvoir que celui de répandre de l’eau, pas de communiquer l’Esprit. Ainsi, ce ne sont point nos paroles, aussi pertinentes seraient-elles, qui sont vérité — mais c’est la Parole éternelle seule, créatrice de l’univers, cette Parole devenue chair, Jésus, qui peut sauver.

C’est ainsi qu’à présent le témoin Jean, le Baptiste, nous présente Jésus comme l’homme de l’humilité, « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », réminiscence de l’humilité du serviteur du Livre d'Ésaïe en cette section du Livre d’Ésaïe que nous appelons « Chants du Serviteur ». Un Serviteur que le Baptiste et les témoins du Nouveau Testament reconnaissent en Jésus, désigné à présent comme « l'Agneau de Dieu ».

*

« Agneau de Dieu ». À cette formule, à l’époque, se superposent des correspondances, essentiellement liées à la Pâque. Cette simple formule de Jean, « l'Agneau de Dieu » signifie alors beaucoup de choses. La signification première étant l’agneau de la fête de la Pâque, l'agneau que l’on mange en famille en se souvenant que sa mort a évité au peuple la mort que subissaient les gens de Pharaon.

Jésus à son tour rappellera l’utilisation de cette parole lors de la commémoration de son dernier repas. À l’instar de l’agneau, il fait don de soi, solidaire de tous les autres. C'est en s'identifiant au peuple pécheur, que Jésus apparaît comme « agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » — qui donc délivre de la mort comme lors de l'Exode. Où l’on retrouve le Serviteur du Livre d'Ésaïe.

C'est comme un être faible (Es 49, 4) au sein d'un peuple opprimé, affaibli, sans force, que le Serviteur du livre d'Ésaïe reçoit de la faveur de Dieu, qui est sa force (v.5), l'investiture qui en fait son porte-parole jusqu'aux extrémités de la Terre (Es 49, 5-6). Un agneau… C'est ce Serviteur-là dont Ésaïe 42 nous disait qu'il n'élève pas la voix, qu'il ne brise pas le roseau blessé, figure qui annonce le ministère de Jésus. Au-delà d’Ésaïe se dessine donc bien l’Agneau de l’Exode auquel Ésaïe renvoie ; ainsi, par-delà l’Exode, qu’à Isaac, le fils d’Abraham au moment de sa ligature. Autant de figures de faiblesse, d’humilité.

*

... Comme l'humilité de Jésus nous rejoint jusqu'à la douleur de sa mort : il nous rejoint jusqu'aux sinuosités de nos égarements, par quoi il nous garantit que rien ne peut nous séparer de l'amour de Dieu (Romains 8, 38-39), pas même nos propres tortuosités. Il « enlève le péché du monde ».

On est bien alors dans une relecture d'Ésaie 53 : « il enlève le péché du monde ». Ésaie 53 : un homme est mis en cause, persécuté, exécuté… Quel délit présumé ? Qu’est-ce qui a mené à la situation qui voit le Serviteur du livre d’Ésaïe subir la violence persécutrice ? Ésaïe l’ignore ! Aucun acte d’accusation, pas procès verbal. La cause, le prétexte de la mise à mort du Serviteur n’ont manifestement pas d’importance ici ! C’est un prétexte, précisément !

De même qui est ce Serviteur souffrant ?... Il y a eu de nombreux débats pour savoir de qui il s’agit, sans que l'on parvienne à trancher… Voilà un texte apparemment difficilement compréhensible : sauf à le prendre comme parole — poétique — dévoilant autre chose. Au-delà de l’enracinement historique, que le texte ne donne pas, ce qui est dévoilé là est un phénomène humain, universellement humain…

On connaît la lecture que René Girard a faite du phénomène universel du sacrifice, et la particularité de la reprise de ce phénomène dans la tradition biblique : toute querelle est le dévoilement d’une imitation les uns des autres dans la convoitise de ce qui est jugé désirable : tous désirent la même chose et cela finit invariablement en conflit. Entre temps, l’objet de la querelle initiale a été oublié, tandis que les rivalités se sont propagées. Le conflit s’est généralisé en « guerre de tous contre tous » — « crise mimétique » dit René Girard.

Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l'idée » d'un « bouc émissaire » (le terme réfère à l'animal expulsé au désert chargé symboliquement des péchés du peuple selon Lévitique 16) : au paroxysme de la crise, du conflit de tous contre tous se produit éventuellement un « mécanisme victimaire », mécanisme salvateur : le conflit généralisé se transforme en un tous contre un (ou une minorité), qui n'a d'ailleurs même pas de rapport avec le problème de départ !

L’élimination de la victime éteint le désir de violence qui pouvait animer chacun juste avant que celle-ci ne meure. Le groupe — « nous » (v. 2-6) — retrouve alors son calme via « le châtiment qui nous donne la paix » (És 53, v. 5). Cela « nous » concerne (le nombre de « nous » dans les versets 2 à 6). La victime apparaît alors comme fondement de la crise et comme auteur de la paix retrouvée — par une sorte de « plus jamais ça ».

La caractéristique de la Bible est de révéler que la victime est innocente, ce qu’ignorent les mythes des autres traditions. On est au cœur d’Ésaïe 53 : le persécuté est innocent (v. 6). On comprend dès lors pourquoi les chrétiens on vu là la figure du Christ, qui n’a sans doute pas manqué de méditer lui-même la profonde leçon d’Ésaïe 53 : la violence est vaincue quand la victime ne joue pas le jeu. « Agneau de Dieu », qui comme tel, « enlève le péché du monde », en le dévoilant comme péché : accuser et condamner l'innocent !

*

L' « Agneau de Dieu », innocent, nous a rejoints, devant Jean « baptisant en vue de la repentance », jusqu'à nos repentirs et jusqu'à nos prières. Il nous rejoint jusqu'à nos prières avec tout ce qu'elles peuvent avoir de tortueux, mesquin ou commerçant ; ou au mieux ce qu'elles peuvent avoir de marqué par ce que nous sommes. Le Christ n'a-t-il pas fait siens les Psaumes d'hommes chargés de faiblesses, de désirs de vengeance et d'auto-justifications ? Et c'est pour cela que nous louons Dieu avec les Psaumes, ces Psaumes qui nous ressemblent.

Jésus nous rejoint dans les faiblesses qui sont les nôtres, et élève par sa mort, dans les eaux de cet autre baptême, qui « lui viennent jusqu'à la gorge », ces prières de nos faiblesses jusqu'à la gloire de la filiation éternelle. Il nous rejoint, aux pieds du Baptiste, jusque dans nos repentirs, accomplissant toute justice. Et moi j’ai vu et j’atteste qu’il est, lui, le Fils de Dieu, peut dire le Baptiste.

*

Jean, le plus grand des prophètes, en dira Jésus, a su la grandeur du Royaume de Dieu qui se manifeste devant lui en Jésus. La grâce précédant l'univers, devançant les prophètes, qui se présente aujourd'hui, en Jésus Christ — « il était avant moi » —, est plus grande que nos désespoirs. C'est là ce que voient ces premiers disciples que nous présente l'Évangile de Jean : ils voient où Jésus demeure (Jean 1, 39). Dès avant que le monde fût, il demeure dans le sein du Père, d'où il répand la grâce et la vérité.

C’est tout le sens de ce propos étrange : « Un homme qui m’a devancé, parce que, avant moi, il était. Moi-même, je ne le connaissais pas ». Voilà un homme qui vient d’auprès de Dieu en qui il demeure dans toute l’éternité, et qui de la gloire éternelle vient nous rejoindre au cœur de nos réalités, même les plus désespérantes.

C'est là l'Agneau de Dieu, le Serviteur humilié, qui ainsi, enlève le péché du monde.


RP, Poitiers, 19/01/14


dimanche 12 janvier 2014

"Accomplir toute justice"




Ésaïe 42, 1-7 ; Psaume 29 ; Actes 10, 34-38 ; Matthieu 3, 13-17

Matthieu 3, 13-17
13 Alors paraît Jésus, venu de Galilée jusqu’au Jourdain auprès de Jean, pour se faire baptiser par lui.
14 Jean voulut s’y opposer : "C’est moi, disait-il, qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi !"
15 Mais Jésus lui répliqua : "Laisse faire maintenant : c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice." Alors, il le laisse faire.
16 Dès qu’il fut baptisé, Jésus sortit de l’eau. Voici que les cieux s’ouvrirent et il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui.
17 Et voici qu’une voix venant des cieux disait : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir."

*

Le baptême de Jean renvoie aux bains rituels du judaïsme, il renvoie au miqvé, ce bain dans de l’eau vive, bassin non fermé ou rivière. Ici le Jourdain. Le Jourdain, et en arrière-plan la Mer Rouge, renvoient aux grandes traversées historiques des exodes et des retours d’exil — on revenait d’exil en traversant forcément le Jourdain — ; ces exils fruits de catastrophes qui ont marqué les mémoires en Israël. Baptême de « retour », et en vérité de retour à Dieu, « repentance » donc, que le baptême de Jean.

Où on a aussi une allusion au déluge ! — et par-delà le déluge aux eaux primordiales de la Genèse, comme un lieu du chaos du fond de nos âmes, dont les exils réactivent la mémoire enfouie, forgeant l’attente d’une naissance nouvelle dans un nouvel Exode.

Mais dans tous les cas : l’exil, le déluge ou les eaux primordiales, on a le vis-à-vis de l’Esprit, comme la touche d’espérance, qui « planait au-dessus des eaux » au début de la Genèse, reconnu dans la présence de la colombe au déluge. On se souvient du retour de la colombe qui annonce la fin de la catastrophe. Et puis, « Jésus sortit de l’eau. Voici que les cieux s’ouvrirent et il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. » (v. 16)

Où le baptême de Jésus renvoie à quelque chose de profondément inscrit dans nos angoisses. Référence à cette dimension enfouie d’un sens du chaos signifié par le déluge inscrit dans la valeur symbolique du baptême, et donc du baptême de Jésus par Jean. Jésus est descendu, il est descendu avec nous au cœur de nos peurs les plus enfouies, au cœur du chaos, au cœur du déluge — c’est aussi ce que nous dit son baptême —, mais il y est descendu pour nous en faire remonter, pour donner un sens à tout ce qui ne semble que chaos, un sens porté par l’Esprit de Dieu, le souffle de Dieu.

Une descente aux enfers, annoncée à son baptême, qui est le trajet qui sera celui de son ministère, et qui débouche de la sorte — 1 Pierre 3, 18-21 — :

18 Le Christ lui-même a souffert pour les péchés, une fois pour toutes, lui juste pour les injustes, afin de vous présenter à Dieu, lui mis à mort en sa chair, mais rendu à la vie par l’Esprit.
19 C’est alors qu’il est allé prêcher même aux esprits en prison,
20 aux rebelles d’autrefois, quand se prolongeait la patience de Dieu aux jours où Noé construisait l’arche, dans laquelle peu de gens, huit personnes, furent sauvés par l’eau.
21 C’était l’image du baptême qui vous sauve maintenant.

Le rapport entre baptême et déluge, autour de la plongée du Christ dans notre chaos, se précise bien. C’est sans doute tout le sens de la descente aux enfers de ce passage de 1 Pierre, qu’un Calvin considère comme concernant essentiellement l’agonie à Gethsémané.

Ainsi, la mort du Christ est bien un élément de sa plongée dans notre chaos, notre enfer d’ici-bas, annoncée à son baptême. Voilà qui donne aussi toute une signification à la remarque de Jean choqué par ce baptême — une signification portée par la réponse de Jésus : « Laisse faire maintenant : c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice. »

Le Christ plongeant au plus bas de l’humanité, là où la présence Dieu ne peut se signifier que par le retour à Dieu, le repentir, tel est le signe de l’accomplissement de la justice, marqué par la présence de cet autre signe, la colombe, rappel de la fin du déluge, et signe de l’Esprit de Dieu qui va donner forme au chaos. Le baptême dit aussi cela, et nous conduit donc a une parole terrible sur nous-mêmes, nous-mêmes, humanité.

Pourquoi se soumettre à ce signe de repentir qu'est le baptême de Jean pour un homme qui n'a pas à se repentir, Jésus ?! C'est ce qui choque Jean — quand Jésus lui répond qu'il s'agit d'accomplir toute justice —, c'est ce qui est fondé à nous choquer aussi : le Christ nous rejoignant au point que, lui qui n'a pas commis de péché, Paul en dira qu' « il a été fait péché pour nous »(1 Corinthiens 5, 21) ! Voilà qui nous indique de quoi Jésus se repent dans ce baptême de repentir : nous rejoignant jusqu'en ce que nous, voire nos prières, avons de plus trouble, il se repent de nos péchés. Il se solidarise avec nous à ce point !

Voilà qui nous dit aussi pourquoi des prières comme les Psaumes, bardés de paroles de repentance, sont vraiment et sérieusement les prières de Jésus : avec les Psaumes, Jésus, qui n'a jamais commis le péché, se repent sérieusement en solidarité avec nous : il a pris nos péchés à ce point-là. Voilà ce que nous enseigne sa réponse à Jean : laisse moi plonger dans le repentir avec les autres humains, pour accomplir toute justice.

Voilà qui nous conduit dès lors très loin dans le tragique de notre condition... — pour nous en faire enfin sortir : c’est la bonne nouvelle que porte pour nous Jésus à son baptême.

Mais en vis-à-vis de cela, en deçà de cela, nous sommes renvoyés à la parole la plus terrible prononcée par la Bible à propos de l’humanité : Genèse 6, 6 : « le Seigneur se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre. » Parole qui précède et origine le déluge.

Dieu « se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre » ! Dieu ne s’est pas repenti d’avoir fait les cafards, les crocodiles, les requins et autres animaux, mais l’homme ! — Un repentir tel qu'il débouche sur l’engloutissement du déluge !

Où l’on trouve peut-être les protestations de Job ! — auquel Dieu répond, justement, qu’il a aussi créé les monstres et autres crocodiles.

Quant à l’homme, il aurait peut-être fallu y penser avant, avant de le créer, plutôt que de se repentir après, semble dire Job, et avec lui Jérémie, et pas mal d’autres dans l’histoire : il aurait mieux valu que je ne naisse pas ! — disent-ils ! Parole insensée, parole de révolté !

Parole de sagesse aussi, selon l’Ecclésiaste : « L’avorton, celui qui n’a pas vu le jour, vaut mieux que celui qui ne se rassasie pas de bonheur » (Ecclésiaste 6, 3), mais qui à la place ne voit que le malheur qui se vit sous le soleil !

Eh bien c’est au cœur de ce chaos-là, au cœur de ce drame, que Jésus nous rejoint par son baptême, début d’un ministère qui à vue humaine laisse à se demander si la vie de cet homme, Jésus, valait bien d’être vécue ! — pour se terminer comme elle s’est terminée...

« Jésus sortit de l’eau » annonce alors l’évangile !

En écho : « Choisis la vie » a ordonné la Torah ! « Choisis la vie » ! Eh bien : c’est cette parole qu’est venu sceller Jésus au baptême, tout simplement : « Jésus sortit de l’eau ». C’est ce que confirme la présence de l’Esprit qui va mener en lui toute chose à sa fin, au projet caché de Dieu, dont on sait à présent, dont on a su, qu’il débouchait sur la résurrection proclamée au dimanche de Pâques.

Telle est la parole qui nous est confiée depuis les cieux ouverts au baptême de Jésus : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir. » Une parole qui nous rejoint au cœur de nos détresses, de nos engloutissements dans le non-sens et le chaos, pour donner cette orientation qui dit que cela vaut encore, quand même et malgré tout, la peine.

« Choisis la vie », comme un acte de foi, que l’on peut encore poser : « le juste vivra par sa foi » (Hab 2, 4) — malgré tout : « c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice. » — « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir. » Voilà qui donne tout son sens à la foi dont vit le juste. Alors aujourd’hui encore : « Choisis la vie, afin que tu vives ».


RP, Poitiers, 12/01/14