dimanche 25 janvier 2015

"Laissant leurs filets ils le suivirent"




Jonas 3 ; Psaume 25 ; 1 Corinthiens 7, 29-31 ; Marc 1, 14-20

Marc 1, 14-20
14 Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l’Évangile de Dieu et disait :
15 "Le temps est accompli, et le Royaume de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Évangile."
16 Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter le filet dans la mer : c’étaient des pêcheurs.
17 Jésus leur dit : "Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes."
18 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.
19 Avançant un peu, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, qui étaient dans leur barque en train d’arranger leurs filets.
20 Aussitôt, il les appela. Et laissant dans la barque leur père Zébédée avec les ouvriers, ils partirent à sa suite.

*

« Le temps est accompli », proclame Jésus dès le début de son ministère. Quel est le temps, le « moment » littéralement, ou l' « instant », qui est accompli, « rempli » ? Qu’est-ce que cela signifie ? « Le Royaume de Dieu s’est approché ». Nous voilà au bout d'un instant, celui d’une marche commencée au début de la Création, comme projet de Dieu, et pour nous humains, un projet à accompagner, à développer — car c’est nous que Dieu envoie pour dire son salut au monde, ce qui — étrangement ? — ne nous enchante pas toujours. Un projet de sortie des ténèbres vers la lumière de la gloire de la Cité future.

*

« Après que Jean eut été livré », dit le texte : l'arrestation brutale de Jean le Baptiste par la police d'Hérode vient de mettre fin à sa mission. Marc emploie (dans le texte grec) le mot « livré » qu'il reprendra plusieurs fois par la suite au sujet de Jésus (« le Fils de l'Homme va être livré aux mains des hommes » — 9, 31), puis des apôtres (« on vous livrera aux tribunaux » — 13, 9). Manière de nous dire déjà : le sort du Baptiste préfigure celui de Jésus puis de ses disciples : c'est le lot des prophètes, comme l’écrivait déjà Ésaïe (Es 50-53). « Ils diront faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi », dira de même Jésus en Matthieu (5, 11), dans les Béatitudes.

C’est le coût du retour vers Dieu, pourtant indispensable pour amener le monde à sa plénitude — « le moment est rempli ».

*

Eh bien, c’est maintenant, toujours à nouveau, que « le temps est accompli », que « le moment est rempli » et que « le Royaume de Dieu s’est approché : changez votre état d'esprit et croyez à l’Évangile. » Aujourd’hui, aujourd’hui précisément. Le Royaume s’est approché. « Le temps se fait court. La figure de ce monde passe » dira Paul aux Corinthiens (1 Co 7, 29 & 31).

C’est bien ce qu’ont entendu les premiers disciples. Simon et André : « laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent ». Puis Jacques et Jean : « il les appela. Et laissant la barque de leur père, ils partirent à sa suite »… C’est en ces termes que la vocation adressée aux premiers disciples nous est adressée à notre tour : « le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché : changez votre état d'esprit et croyez à l’Évangile. »

Entendrons-nous cet appel, aujourd’hui — ou resterons nous chacun à nos préoccupations du temps ? Pour les disciples, « laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent. » — « Laissant la barque de leur père, ils partirent à sa suite »…

« Pêcheurs d’hommes » — qu’est-ce à dire ? Une transposition évidemment de leur métier à ce qu’ils feront désormais. Lancer la parole de l’Évangile : c’est leur vocation, témoins d’une parole qui agit d’elle-même, telle une graine qui germe selon les images du travail du semeur ; et, selon l’image de la pêche, parole qui emporte l’adhésion de cœur, qui captive d’une façon mystérieuse ceux qui l’entendent vraiment, mystérieusement.

R.P., Poitiers, 25.01.2015


dimanche 18 janvier 2015

“Venez et vous verrez”




1 Samuel 3, 3-19 ; Psaume 40 ; 1 Corinthiens 6, 13-20 ; Jean 1, 35-42

Jean 1, 35-42
35  Le lendemain, Jean se trouvait de nouveau au même endroit avec deux de ses disciples.
36  Fixant son regard sur Jésus qui marchait, il dit : "Voici l'agneau de Dieu."
37  Les deux disciples, l'entendant parler ainsi, suivirent Jésus.
38  Jésus se retourna et, voyant qu'ils s'étaient mis à le suivre, il leur dit : "Que cherchez-vous ?" Ils répondirent : "Rabbi — ce qui signifie Maître —,où demeures-tu ?"
39  Il leur dit : "Venez et vous verrez." Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait et ils demeurèrent auprès de lui, ce jour-là ; c'était environ la dixième heure.
40  André, le frère de Simon-Pierre, était l'un de ces deux qui avaient écouté Jean et suivi Jésus.
41  Il va trouver, avant tout autre, son propre frère Simon et lui dit : "Nous avons trouvé le Messie !" — ce qui signifie le Christ.
42  Il l'amena à Jésus. Fixant son regard sur lui, Jésus dit : "Tu es Simon, le fils de Jean ; tu seras appelé Céphas" — ce qui veut dire Pierre.

*

« Venez et vous verrez.  » — « Vous verrez »… quoi ? De la souffrance — « l’agneau de Dieu » (v. 36) — ? de la souffrance avant la gloire. Et, avant la gloire : … du visible ! — un homme qui marche (v. 36) — qui marche à la Croix : « voici l’agneau de Dieu »… « L’agneau de Dieu ». Ou la victime sacrificielle ! — à laquelle renvoie l’évocation de l’agneau à travers plusieurs épisodes bibliques. Parmi lesquels :

- Isaac, le fils d'Abraham, dont Abraham avait cru tout d’abord que Dieu en exigeait la mort en sacrifice. Geste qu’Abraham était prêt à accomplir : c’était un acte demandé par les religions d'alors, organes de relation avec Dieu. Cela dit, quand Isaac pose à son père la question « mais où est donc l'agneau pour l'holocauste ? », Abraham répond : « C'est Dieu qui pourvoira à l'agneau pour l'holocauste ». Et au moment où il s’apprête à offrir son fils, Dieu arrête son geste, comme on sait : « ne porte pas la main sur l'enfant ! » Tandis qu’est apparu un animal pour le sacrifice. Depuis ce jour-là, en Israël, on sait que Dieu ne veut pas voir couler le sang des hommes.

- Puis l’agneau évoque, bien sûr, le rite de la Pâque, qui chaque année, rappelle au peuple que Dieu l'a libéré. La nuit de la sortie d'Égypte, on sait que Moïse avait fait pratiquer par le peuple le rite traditionnel de l'agneau égorgé : désormais, chaque année, cela vous rappellera que Dieu est passé parmi vous pour vous libérer. Le sang de l'agneau signe votre libération.

- L’agneau évoque aussi Moïse d’une autre façon. Les commentaires juifs de l'Exode comparent Moïse à un agneau : ils imaginent une balance : sur l'un des deux plateaux, toutes les forces de l'Égypte rassemblées : Pharaon, ses chars, ses armées, ses chevaux, ses cavaliers. Sur l'autre plateau, Moïse représenté sous la forme d'un petit agneau. Eh bien, face à la puissance des Pharaons, ce sont la faiblesse et l'innocence qui l'ont emporté…

- Et aussi, le mot « agneau » fait penser, bien sûr, au serviteur de Dieu du Livre d’Ésaïe, comparé à un agneau : « Brutalisé, il s'humilie ; il n'ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l'abattoir, comme une brebis devant ceux qui la tondent : elle est muette ; lui n'ouvre pas la bouche » (Es 53, 7). Le serviteur du livre d’Ésaïe subit donc la persécution et la mort (le prophète parle d'abattoir) — mais il est ensuite exalté : « Voici que mon serviteur triomphera, il sera haut placé, élevé, exalté à l'extrême » (Es 53, 13).

*

Ésaïe 53 : Un homme est mis en cause, persécuté, exécuté… Quel délit présumé ? Qu’est-ce qui a mené à la situation qui voit le Serviteur du livre d’Ésaïe subir la violence persécutrice ? Le texte l’ignore ! Aucun acte d’accusation, aucun procès verbal. La cause, le prétexte de la mise à mort du Serviteur, n’ont manifestement aucune importance pour le prophète ! Apparaît ainsi comme en filigrane que quel qu’il soit, le prétexte est sans importance : c’est un prétexte, précisément ! « Nous » sommes tous concernés. « Nous » face à « lui » : lui est la victime d’une violence qu’il porte pour autrui, pour nous. De même qui est-il ? Qui est le Serviteur souffrant ? On a longuement débattu pour savoir de qui il s’agit, parlant de ce Serviteur. Voilà dès lors un texte apparemment difficilement compréhensible : sauf à le prendre comme parole — poétique — de dévoilement d’autre chose. Au-delà de l’enracinement historique, que le texte ne donne pas, ce qui est dévoilé là est un phénomène humain, trop humain, universellement humain — dévoilé et dénoncé dans toute sa réalité dans un condensé du trajet biblique « depuis Caïn et Abel jusqu’à Zacharie » (Matthieu 23, 35)…

On connaît la lecture que René Girard (cf. Le bouc émissaire, Des choses cachées depuis la fondation du monde, etc.) a faite du phénomène universel du sacrifice, et la particularité de sa reprise dans la tradition biblique : toute querelle est le dévoilement d’un désir mimétique, d’une imitation les uns des autres dans la convoitise de ce qui est jugé désirable : tous désirent la même chose et cela finit invariablement en conflit. Entre temps, l’objet de la querelle initiale a été oublié, tandis que les rivalités se sont propagées. Le conflit s’est généralisé en « guerre de tous contre tous » — que Girard appelle « crise mimétique ». Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l'idée » d'un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l'animal expulsé au désert chargé symboliquement des péchés du peuple selon la Bible — Lév. 16).

C’est ainsi, précisément, qu'au moment paroxystique de la crise de tous contre tous se produit éventuellement un « mécanisme salvateur » : le conflit généralisé se transforme en un tous contre un (ou une minorité), qui n'a d'ailleurs même pas de rapport avec le problème de départ ! Si le report sur un « bouc émissaire » ne se déclenche pas, c'est la destruction du groupe. Pourquoi « mécanisme » ? C'est que sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même.

Plus les rivalités pour le même objet s'exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l'origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres. À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, et il se pourra alors qu'un individu (ou une minorité — nous revoilà dans l'actualité !) polarise alors l'appétit de violence. Que cette polarisation s'amorce, et par un effet boule de neige elle s'emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu unique (ou une minorité).

Ainsi la violence à son paroxysme aura alors tendance à se focaliser sur une victime et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime éteint le désir de violence qui pouvait animer chacun juste avant que celle-ci ne meure. Le groupe — « nous » (v. 2-6) — retrouve alors son calme via « le châtiment qui nous donne la paix » (Es 53, v. 5). Cela « nous » concerne (cf. le nombre de « nous » dans les versets 2 à 6). La victime apparaît alors comme fondement de la crise et comme auteur de la paix retrouvée — par une sorte de « plus jamais ça ».

La caractéristique de la lecture du phénomène dans la Bible est de révéler que la victime est innocente, ce qu’ignorent tous les mythes de l’humanité. C’est une différence essentielle entre Caïn et Abel et Romulus et Remus : Abel n’est pas mis en cause. On est au cœur du texte d’Ésaïe 53 : le persécuté est innocent.

*

Voilà en tout cela, à ce terme d’agneau, l’évocation d’images d’abord cruelles ! Mais comme pour Moïse face à Pharaon, comme pour le serviteur du livre d’Ésaie broyé par la persécution, c’est pour un triomphe de la faiblesse sur la force.

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Notre texte suit le prologue de Jean, parlant de toute la Création : en Jésus, en la parole venue en Jésus — « était la vie et la vie était la lumière des hommes » (Jean 1, 4), lumière de la parole créatrice : « rien n’a été fait sans elle — tout a été fait par elle » (Jean 1, 3). « Cette lumière était la véritable lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a point connue » (Jean 1, 9-10)… Point connue.

Car que voit-on de la Création, sinon le « rien » qui a été fait sans la parole, la vanité, le chaos, auquel s’identifie la nature et sa souffrance ? — jusqu’à ce que l’agneau de Dieu assume sa souffrance et la mène, elle d’abord nature, au statut de Création accomplie dans la lumière de la parole éternelle. De la Croix à la gloire. Ce que la Création découvre en Jésus, par le regard de la foi des disciples : ainsi, « venez et vous verrez ».

Voilà que nous est présenté un monde en son achèvement ; dans le « vous verrez » adressé aux disciples… « J’estime en effet, écrit Paul, que les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera révélée pour nous. Aussi la création attend-elle avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise à la vanité, – non de son gré, mais à cause de celui qui l’y a soumise, avec l’espérance qu’elle aussi sera affranchie de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Or, nous savons que, jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement » (Ro 8, 18-22).

Théodore Monod parle d’un crapaud croisé dans son enfance, et dont il se souvient, en notant : « la nature est emplie d'horreur, de souffrance et de sang. Jeune encore, lorsque je commençais à m'intéresser à l'histoire naturelle, j'ai rencontré en Normandie un malheureux crapaud, dont le visage, la face était partiellement détruite par la croissance d'une larve de diptère. Certaines pondent dans les fosses nasales des crapauds ; la larve, en se développant, détruit une partie de la tête de ce malheureux animal. […] Les parasites composent un monde incroyable. Il s'en trouve partout. Il n'est pas une espèce animale qui ne connaisse ses parasites externes ou internes. Ces derniers peuvent causer des ravages physiques considérables, provoquant des souffrances qui ne le sont pas moins. » Auparavant Monod a évoqué les fauves…

Bref, cela, c’est la nature. Qui relève d’un projet inabouti, voire d'un projet déchu. Ce qui s’ouvre depuis le Prologue de Jean et qui passe par l’appel des disciples, c’est la porte et l’espace d’un monde nouveau.

Le passage de la nature à la Création nouvelle. Depuis la marche de l’homme que présente le Baptiste, vers la Croix : « fixant son regard sur Jésus qui marchait, Jean dit : "Voici l'agneau de Dieu." » — début de l’accomplissement du Prologue, Prologue qui précède ce passage. « En lui, Jésus, parole éternelle, était la vie et la vie était la lumière des hommes ».

Et lorsque les disciples, sur cette simple parole de Jean : « Voici l'agneau de Dieu », « s'étaient mis à le suivre, et qu’il leur dit : "Que cherchez-vous ?" — tandis qu’ils répondent : "Rabbi, où demeures-tu ?" », Jésus leur dit alors : « Venez et vous verrez ». Puis le texte : « ils virent où il demeurait ». Écho au v. 18 : « Personne n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui demeure dans le sein du Père, lui seul l’a fait connaître ».

C’est là ce que nous sommes appelés à contempler et à vivre aujourd’hui : « venez et vous verrez » — un appel qui nous est adressé aussi. Puis : « ils virent où il demeurait ». Telle est la promesse qui nous est donnée tout à nouveau, et qui accomplit l’appel : « venez et vous verrez » !

RP, Poitiers, 18/01/15


dimanche 11 janvier 2015

Solidaire




Esaïe 55, 1-11 ; Esaïe 12 ; 1 Jean 5, 1-9 ; Marc 1, 7-11

Marc 1, 7-11
7 Il proclamait : « Celui qui est plus fort que moi vient après moi, et je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la lanière de ses sandales.
8 Moi, je vous ai baptisés d’eau, mais lui vous baptisera d’Esprit Saint. »
9 Or, en ces jours-là, Jésus vint de Nazareth en Galilée et se fit baptiser par Jean dans le Jourdain.
10 A l’instant où il remontait de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit, comme une colombe, descendre sur lui.
11 Et des cieux vint une voix : « Tu es mon Fils bien-aimé, il m’a plu de te choisir. »

*

Avez-vous noté que ce qui se passe actuellement au cœur de cette parole de solidarité, « je suis Charlie », qui résonne dans tout notre pays et au-delà, fait remarquablement écho à Jésus disant sans mot, au moment de son baptême, « je suis chacun de vous » ?...

*

Le baptême de Jean renvoie aux bains rituels du judaïsme, il renvoie au miqvé, ce bain dans de l’eau vive, bassin non fermé ou rivière. Ici le Jourdain. Le Jourdain, et en arrière-plan la Mer Rouge, renvoient aux grandes traversées historiques des exodes et des retours d’exil — on revenait d’exil en traversant forcément le Jourdain — ; ces exils fruits de catastrophes qui ont marqué les mémoires en Israël. Baptême de « retour », et en vérité de retour à Dieu, « repentance » donc, que le baptême de Jean.

Où on a aussi une allusion au déluge ! — et par-delà le déluge aux eaux primordiales de la Genèse, comme un lieu du chaos du fond de nos âmes, dont les exils réactivent la mémoire enfouie, forgeant l’attente d’une naissance nouvelle dans un nouvel Exode.

Mais dans tous les cas : l’exil, le déluge ou les eaux primordiales, on a le vis-à-vis de l’Esprit, comme la touche d’espérance, qui « planait au-dessus des eaux » au début de la Genèse, reconnu dans la présence de la colombe au déluge. On se souvient du retour de la colombe qui annonce la fin de la catastrophe. Et puis, Jésus remonte de l’eau. Et « il vit les cieux se déchirer et l’Esprit, comme une colombe, descendre sur lui.  » (v. 10)

Où le baptême de Jésus renvoie à quelque chose de profondément inscrit dans nos angoisses. Référence à cette dimension enfouie d’un sens du chaos signifié par le déluge inscrit dans la valeur symbolique du baptême, et donc du baptême de Jésus par Jean. Jésus est descendu, il est descendu avec nous au cœur de nos peurs les plus enfouies, au cœur du chaos, au cœur du déluge — c’est aussi ce que nous dit son baptême —, mais il y est descendu pour nous en faire remonter, pour donner un sens à tout ce qui ne semble que chaos, un sens porté par l’Esprit de Dieu, le souffle de Dieu.

Une descente aux enfers, annoncée à son baptême, qui est le trajet qui sera celui de son ministère, et qui débouche de la sorte — 1 Pierre 3, 18-21 — :

18 Le Christ lui-même a souffert pour les péchés, une fois pour toutes, lui juste pour les injustes, afin de vous présenter à Dieu, lui mis à mort en sa chair, mais rendu à la vie par l’Esprit.
19 C’est alors qu’il est allé prêcher même aux esprits en prison,
20 aux rebelles d’autrefois, quand se prolongeait la patience de Dieu aux jours où Noé construisait l’arche, dans laquelle peu de gens, huit personnes, furent sauvés par l’eau.
21 C’était l’image du baptême qui vous sauve maintenant.

Le rapport entre baptême et déluge, autour de la plongée du Christ dans notre chaos, se précise bien. C’est sans doute tout le sens de la descente aux enfers de ce passage de 1 Pierre, qu’un Calvin considère comme concernant essentiellement l’agonie à Gethsémané.

Ainsi, la mort du Christ est bien un élément de sa plongée dans notre chaos, notre enfer d’ici-bas, annoncée à son baptême.

Le Christ plongeant au plus bas de l’humanité, tel est le signe de la solidarité avec chacun de nous jusqu'au cœur de son chaos, marqué par la présence de cet autre signe, la colombe, rappel de la fin du déluge, et signe de l’Esprit de Dieu qui va donner forme au chaos. Le baptême dit aussi cela, et nous conduit donc a une parole terrible sur nous-mêmes, nous-mêmes, humanité.

Pourquoi se soumettre à ce signe de repentir qu'est le baptême de Jean pour un homme qui n'a pas à se repentir, Jésus ?! Dans ce baptême de repentir Jésus nous rejoint jusqu'en ce que nous, voire nos prières, avons de plus trouble, il se repent de nos péchés. Il se solidarise avec nous à ce point !

Voilà qui nous conduit dès lors très loin dans le tragique de notre condition... — pour nous en faire enfin sortir : c’est la bonne nouvelle que porte pour nous Jésus à son baptême.

Mais en vis-à-vis de cela, en deçà de cela, nous sommes renvoyés à la parole la plus terrible prononcée par la Bible à propos de l’humanité : Genèse 6, 6 : « le Seigneur se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre. » Parole qui précède et origine le déluge.

Dieu « se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre » ! Dieu ne s’est pas repenti d’avoir fait les cafards, les crocodiles, les requins et autres animaux, mais l’homme ! — Un repentir tel qu'il débouche sur l’engloutissement du déluge !

Où l’on trouve peut-être les protestations de Job ! — auquel Dieu répond, justement, qu’il a aussi créé les monstres et autres crocodiles.

Quant à l’homme, il aurait peut-être fallu y penser avant, avant de le créer, plutôt que de se repentir après, semble dire Job, et avec lui Jérémie, et pas mal d’autres dans l’histoire : il aurait mieux valu que je ne naisse pas ! — disent-ils ! Parole insensée, parole de révolté !

Parole de sagesse aussi, selon l’Ecclésiaste : « L’avorton, celui qui n’a pas vu le jour, vaut mieux que celui qui ne se rassasie pas de bonheur » (Ecclésiaste 6, 3), mais qui à la place ne voit que le malheur qui se vit sous le soleil !

Eh bien c’est au cœur de ce chaos-là, au cœur de ce drame, que Jésus nous rejoint par son baptême, début d’un ministère qui à vue humaine laisse à se demander si la vie de cet homme, Jésus, valait bien d’être vécue ! — pour se terminer comme elle s’est terminée...

Voilà qui prend tout un sens dans l'actualité de ces derniers jours et qui justifie les slogans que l'on a beaucoup entendu : « je suis Charlie », « je suis Ahmed », « je suis juif », slogans solidaires s'il en est, solidaires de toute victime, quoiqu'il en soit par ailleurs de nos croyances, non-croyances, appartenances diverses, et sans que quiconque ne soit fondé à se sentir en supériorité par rapport à quiconque, fût-ce par rapport aux bourreaux !... À l'instar de Jésus se repentant, en solidarité humaine, y compris avec ceux qui le haïssent, de fautes qu'il n'a pas commises.

*

Puis Jésus remonta de l’eau, dit alors l’évangile... les cieux se déchirant et l’Esprit, comme une colombe, descendant sur lui. Tandis que des cieux vint une voix : « Tu es mon Fils bien-aimé, il m’a plu de te choisir. » Or cette proclamation céleste se produit au moment où Jésus vient de marquer sa solidarité avec toute l'humanité. Il est, à ce moment, chacun de nous.


RP, Poitiers, 11/01/15


dimanche 4 janvier 2015

Repartir avec les Mages par un autre chemin




Ésaïe 60, 1-6 ; Psaume 72 ; Éphésiens 3, 2-6 ; Matthieu 2, 1-12

Matthieu 2, 1-12
1 Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem
2 et demandèrent: "Où est le roi des Judéens qui vient de naître? Nous avons vu son astre à l'Orient et nous sommes venus lui rendre hommage."
3 A cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où le Messie devait naître.
5 "A Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c'est ce qui est écrit par le prophète :
6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda : car c'est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple."
7 Alors Hérode fit appeler secrètement les mages, se fit préciser par eux l'époque à laquelle l'astre apparaissait,
8 et les envoya à Bethléem en disant: "Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant; et, quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j'aille lui rendre hommage."
9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à l'Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.
10 A la vue de l'astre, ils éprouvèrent une très grande joie.
11 Entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

*

Repartir avec les Mages par un autre chemin : celui de la reconnaissance. Tout est bouleversé. Rien ne sera plus comme avant : il est temps de laisser l'hier avec reconnaissance et d'entrer dans ce qui s'ouvre et qui ouvre un autre chemin - avec reconnaissance.

*

Selon notre texte les Mages cherchent un roi des Judéens — non pas un « roi des juifs » comme le laissent penser les traductions, mais un roi des Judéens : on n’est pas roi d’une religion ! — à nouveau cette précision indispensable : Hérode règne sur la Judée, pas sur la diaspora, à laquelle correspond alors largement notre vocable de « juifs », de même qu’il ne règne pas sur la Galilée et autres régions, juives mais pas judéennes !

On vient donc en Judée rencontrer un roi des Judéens ! Et on vient bien sûr au palais royal, celui d’Hérode, qui est loin de régner sur les « juifs » ! Il est reconnu, bien sûr, mais du bout des lèvres. Placé là par les Romains, fustigé par la plupart des mouvements, lui et toute sa dynastie, fustigée par Jean le Baptiste et les disciples de Jésus comme par les pharisiens, Hérode se sait impopulaire, et comme tel, est tyrannique. C’est ainsi que le massacre des Innocents qui comme on sait suit notre épisode des Mages, a largement de quoi relever des possibilités historiques ! Hérode a perpétré plusieurs massacres des Innocents.

Il a beau avoir embelli le Temple, joué les grands monarques, il n’en est pas aimé pour autant, et il le sait.

Bref, Hérode, roi des Judéens, n’est pas aimé des juifs, et il le sait. Et il est sans doute mal vu de la plupart des juifs du monde entier. Car le judaïsme est déjà une réalité internationale, depuis l’exil à Babylone.

Le judaïsme connaît un rayonnement qui influence les autres religions du monde antique, dont celle des Mages, tribu sacerdotale en Perse, des prêtres mazdéens. Et lorsque selon leur croyance et observations des astres, ils ont investigué la naissance d’un roi des judéens, ils se sont mis en route, non pas comme rois, mais comme prêtres, annonçant cependant l’hommage de rois futurs, selon le prophète Ésaïe, le Psaume 72, etc.

L’idée a beau sembler étrange, elle n’a elle non plus rien d’invraisemblable, en ce sens que, oui, le rayonnement du judaïsme s’étend alors jusqu’en Perse. Oui, l’espérance de délivrance que portent les prophètes d’Israël habite d’autres peuples et ils y croisent volontiers leurs diverses prophéties — comme ici la naissance, annoncée selon les livres zoroastriens qui sont les leurs par une étoile, de leur « Saoshiant », sauveur de fin des temps.

*

Hérode, lui, sait bien que ce n’est pas lui qui est porteur de l’espérance messianique en Israël. Il sait en tout cas qu’il n’en est pas porteur auprès de son peuple.

Alors la venue d’une délégation de prêtres étrangers cherchant un roi des Judéens est pour lui mauvais signe. Surtout quand les théologiens juifs de sa cour lui confirment la vocation de Bethléem, ville de David, comme ville messianique qui soulève l’espoir jusqu’en ce lointain Orient. Non, ce n’est pas chez lui qu’est né ce futur libérateur !

Ce que vont découvrir les Mages, c’est un enfant humble. Rien à voir avec le puissant Hérode au service de l’ordre romain.

*

Les Mages sont donnés comme une avant-garde de ce qui est avéré depuis : c’est dans l’humilité de l’enfant de Noël qu’est la promesse de la délivrance que les rois reconnaîtront un jour.

Le texte est lourd d’une puissance prophétique… trop bouleversante sans doute pour qu’on sache en voir toute la portée !

Voilà huit jours que le nouvel an était célébré. Comme chaque année, on nous montrait au journal télévisé le passage dans l’année nouvelle, depuis l’Australie à l’extrême Est, jusqu’à l’autre bout du monde, en passant par la Chine, le monde arabe, etc.

Qu’est ce qui marque ce passage ? La date symbolique de la naissance de l’enfant qu’ont reconnu les Mages. Ou, pour être précis, la date symbolique de sa circoncision.

Et c’est même l’Empire romain, dont Hérode est garant de son ordre, qui le premier verra cette date marquer son temps, avant de devenir repère de datation universelle : la circoncision de cet enfant.

« Les voies du Seigneur sont impénétrables », comme le dit la Bible. Et ce texte relatant la venue de Mages auprès de l’enfant est d’une portée prophétique inouïe pour quiconque a des yeux pour voir.

*

Mais la prophétie n’est pas encore à son terme. Aujourd’hui encore, alors que l’on a vu que l’humilité de l’enfant renversait les puissants de leur trône… Ou qu’on l’a entrevu : ce n’est pas la naissance d’Hérode qui marque nos années, ce n’est pas non plus la naissance de César Auguste. C’est celle de cet enfant inconnu qu’ont, les premiers, reconnu ces prêtres mazdéens venus lui rendre hommage. Et pourtant aujourd’hui encore, on n’a pas compris ! Aujourd’hui encore, on adore les puissants et les symboles de la puissance.

Les Mages, par leurs cadeaux d’hommage, ont reconnu la royauté de l’enfant : l’hommage de l’or. Les voilà bientôt élevés eux-mêmes par là à un statut royal — celui de rois-mages — qui n’est d’abord pas celui de ces prêtres. Ces prêtres qui lui ont fait aussi l’hommage de leur dignité sacerdotale : le symbole de l’encens.

Et ils nous ont dit que la reconnaissance de sa dignité éternelle ne serait ni aisée, ni sans que l’histoire future, à commencer par la sienne, ne soit chargée de douleurs : la myrrhe, produit d’embaumement des princes royaux pour les sarcophages.

Trois cadeaux qui seront bientôt aussi le décompte du nombre des Mages, selon les trois continents connus dans l’Antiquité, dont ils deviennent ainsi les représentants : l’Afrique, l’Asie, l’Europe.

Aujourd’hui, nous marquons nos années à la venue de ce prince royal. Aujourd’hui des temples, nos églises, lui sont dédiés sur toute la face de la terre, hommage à sa dignité sacerdotale. Et aujourd’hui encore, le royaume de paix et de bonheur dont il est porteur est embaumé comme en un sarcophage.

Alors que les Mages nous ont dit que le prince de la paix était cet enfant humble, loin de la richesse des palais royaux, des Hérode et des César Auguste, aujourd’hui quand même, alors qu’on date nos années de la venue de cet enfant, on court encore après la richesse des palais royaux et de richesses que les Mages ont laissés au pieds de l’enfant.

De palais royaux en fêtes de la consommation, à la poursuite d’un bien-être illusoire ; tandis que celui que l'on célèbre frénétiquement reste comme embaumé sous nos soucis.

Cela aussi les Mages nous l’avaient dit, avec leur troisième cadeau, la myrrhe…

Et cette année encore, ils nous invitent à repartir avec eux par un autre chemin (v. 12), qui ne soit pas celui des palais royaux et de la gloire de la possession, mais celui de la reconnaissance, dans l’humilité du prince de la paix, cette « paix que le monde ne connaît pas » et qu’il nous appelle toujours à recevoir.

RP, Poitiers, 04.01.14


jeudi 25 décembre 2014

Noël - Promesse de lumière




Esaïe 52, 7-10 ; Psaume 98 ; Hébreux 1, 1-6 ; Jean 1, 1-18

Jean 1, 1-18
1 Au commencement était la Parole ; la Parole était avec Dieu ; et la Parole était Dieu.
2 Elle était au commencement avec Dieu.
3 Tout a été fait par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle.
4 En elle était vie, et la vie était la lumière des humains.
5 La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas reçue.
6 Survint un homme, envoyé de Dieu, du nom de Jean.
7 Il vint comme témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui.
8 Ce n'est pas lui qui était la lumière ; il venait rendre témoignage à la lumière.
9 La Parole était la vraie lumière, celle qui éclaire tout humain ; elle venait dans le monde.
10 Elle était dans le monde, et le monde est venu à l'existence par elle, mais le monde ne l'a jamais connue.
11 Elle est venue chez elle, et les siens ne l'ont pas accueillie ;
12 mais à tous ceux qui l'ont reçue, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu
— à ceux qui mettent leur foi en son nom.
13 Ceux-là sont nés, non pas du sang, ni d'une volonté de chair, ni d'une volonté d'homme, mais de Dieu.
14 La Parole est devenue chair ; elle a fait sa demeure parmi nous, et nous avons vu sa gloire, une gloire de Fils unique issu du Père ; elle était pleine de grâce et de vérité.
15 Jean lui rend témoignage, il s'est écrié : C'était de lui que j'ai dit : Celui qui vient derrière moi est passé devant moi, car, avant moi, il était.
16 Nous, en effet, de sa plénitude nous avons tous reçu, et grâce pour grâce ;
17 car la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ.
18 Personne n'a jamais vu Dieu ; Dieu Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l'a dévoilé.

*

Conçus dans une Parole de lumière qui précède toute lumière, cette lumière qui nous éclaire tous qui sommes venus dans le monde, nous voilà dans le monde de la chair de ténèbres, de souffrance et d’humiliation qui est d'être au temps où tout se corrompt, s'use, comme jusqu'à abîmer l’éternité...

C'est là que la Parole qui nous précède et nous fonde dans sa lumière d'éternité nous a rejoints, devenant chair pour qu'au cœur de notre chair nous percevions notre être d'éternité, notre vérité cachée sous le désespoir de l’humiliation de la chair, à présent promise à la vérité de la grâce. Don de Noël...

(Ci-dessous, quelques mots de réflexions supplémentaires sur le texte pour le lecteur...)

*

La lumière est venue dans un enfant. La lumière créatrice. Avant le verset 14, on est avant l'Incarnation, avant la venue en chair de Jésus. L'allusion à l'Incarnation et à sa lumière sera ce dont témoignera Jean le Baptiste, lui qui est le dernier témoin avant la venue du Royaume en cet enfant, Parole de lumière faite chair, justement, car son témoignage est bien porté avant, bien que comme il le dit, la Parole soit avant lui.

La Parole, créatrice, au commencement de toute chose, est celle qui vient à nous à Noël, graine de lumière, pour ensemencer toute chose, pour mener le monde, la Création, à son achèvement. C'est à cette Parole des origines, créatrice, que renvoie ce commencement de l’évangile de Jean, et à la lumière qui en est le premier effet. Une lumière qui précède toute lumière, vraie lumière, qui éclaire tout humain venant dans le monde.

La lumière est celle de la vie, elle est celle de Noël. Elle nous illumine, dès l’instant où nous venons à la vie. C'est en elle que nous apparaissons quand la Parole qui nous fait exister est prononcée, toutes choses qui précèdent donc son Incarnation, sa venue en chair. Et lorsque nous venons au jour, notre naissance, le jour naturel qui nous éclaire est alors symbole de cette lumière qui le précède de toute l'éternité, et qui vient à nous à Noël.

La Parole est au commencement, en vis-à-vis de Dieu, tournée vers Dieu. Tournée vers Dieu, en vis-à-vis comme l'image est en vis-à-vis dans le miroir qui réfléchit cette image. Dans le vis-à-vis de sa Parole, Dieu réfléchit, la Parole est Dieu même réfléchissant ; « la Parole était Dieu » — le mot pour Parole qu'emploie l’Évangile de Jean étant en grec le même mot que pour « raison » ; c'est le mot — logos — qui a donné « logique ». Dieu réfléchit, réfléchit en lui-même, Dieu raisonne, puis il parle, exprimant ce raisonnement — parole de lumière.

« En cette Parole est la lumière du monde », avant même la lumière naturelle, donc. Lorsqu'elle s'exprime, la lumière, apparaît : « Dieu dit : que la lumière soit, et la lumière est ». Cette vraie lumière est la lumière spirituelle dans laquelle le monde prend forme.

En cette lumière qui est celle de Noël, le monde de la résurrection est alors répandu comme un graine de lumière. Le déroulement de la création est le développement de cette illumination du monde, de sa sortie du chaos et des ténèbres.

C'est de la sorte que graine de lumière et de résurrection, cette même Parole qui nous fait venir à l'être peut aussi nous faire venir à la vie de Dieu, pourvu que nous l'accueillions. Car la Création, le monde, dès lors qu'il ne reçoit pas la Parole par laquelle il existe, est dans les ténèbres, selon que c'est cette Parole, qui sépare la lumière des ténèbres. Parole, et lumière.

Comme lorsque les Apôtres disent au paralytique : « lève-loi et marche » —, « ceux qui ont reçu la Parole ont reçu le pouvoir de devenir enfants de Dieu ». Cette Parole, qui est aussi celle de Jean-Baptiste, un témoignage, est donnée en premier lieu comme Loi par Moïse.

La grâce venue par Jésus-Christ est la force, le pouvoir de se lever à l'écoute de la Parole venue sous forme de Loi donnée par Moïse, premier témoin. La Loi est le premier témoin, où Jean le Baptiste, représentant les Prophètes, est le dernier de ceux-ci avant l'incarnation de la Parole, avant le devenir chair de la Parole reçue.

Allusion est faite à tous les témoins, à tous ceux qui reçoivent cette Parole. Allusion bien sûr à Marie, en qui la Parole est faite chair, Jésus, quand elle la reçoit dans sa chair, comme nous tous sommes appelés à le faire. Allusion à Marie bien sûr, qui à nouveau apparaît a la fin de l'Évangile de Jean, à la croix, nouvel enfantement. Allusion à Marie puisque la venue en chair suit immédiatement le verset sur la réception de la Parole.

C'est pourquoi, ce texte — plus précisément au fond que ceux de Luc et Matthieu, qui sont donnés comme récits figurés — enseigne la naissance virginale.

Quant à nous aussi, à ceux qui ont reçu la Parole, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, comme autant de porteurs de cette Parole qui fait venir à la vie, lesquels ne sont pas nés de la chair, mais de la volonté de Dieu. Recevoir la Parole qui fait advenir a la vie. Et juste après : la Parole a été faite, chair... Jésus.

Jésus : l'expression par excellence de ce raisonnement en Dieu, de ce vis-à-vis éternel de Dieu et de sa Parole, comme son reflet, sa réflexion, est Jésus-Christ, sa Parole faite chair (Jean 1, 14). Lorsqu'il l’exprime, le monde prend forme et s'éclaire (voir Colossiens ch. 1, concernant Jésus-Christ : "tout a été fait en lui, par lui et pour lui").

Face à cela, les ténèbres naturelles sont le signe qu'il est une limite à la pénétration de la lumière : ne pas la recevoir. Ne pas accueillir la lumière dans laquelle nous venons à l'être est une possibilité, mystérieuse, aussi pour les créatures intelligentes que nous sommes, devenant par là stupides.

Mais que de possibilités s'ouvrent au contraire par cet accueil : le pouvoir de devenir enfants de Dieu, juste par l'accueil, dans la foi, de cette Parole et de sa lumière, par l'accueil de cette Parole donnée d'abord dans le ministère de Moïse à Jean-Baptiste, Loi et Prophète, qui pour être témoins de la lumière, ne donnent pas le pouvoir de la vivre en vérité, dans la chair. La grâce seule peut faire franchir ce pas de la vérité incarnée. Elle est venue en Jésus-Christ, qui fait connaître celui que seul il connaît : le Père.

Car le connaître ne se fait que dans l'accueil de la Parole dans la chair, dans le fait de vivre de la Parole qui fait vivre, de voir de la lumière qui illumine nos yeux. Connaître, c'est être en communion. Connaître c'est être dans l'amour... Cette possibilité nous est donnée par Jésus-Christ, communion vivante avec Dieu, rencontre pleine de Dieu. De cette plénitude nous recevons tous. C'est là le cadeau de Noël. La réception de la Parole, son accueil, la grâce de la vivre, a donné celle même parole faite chair, croissant jusqu'en la résurrection.

Que cette Parole, qui est née en Marie il y a deux mille ans, Jésus, Parole éternelle qui nous a créés, Parole éternelle qui nous illumine - naisse en chacun de nous pour nous rendre féconds en Dieu. Qu'elle fasse germer en nous la grâce de l'accueillir d 'où qu'elle vienne ; de ne pas endurcir notre cœur lorsque nous l'entendons par la bouche de tous ses témoins, de Moïse à Jean-Baptiste, puis aux Apôtres et à tous les anonymes que nous côtoyons peut-être sans le savoir…

Et tous ceux, qui jusqu’aux confins du monde sont témoins des possibilités qu’ouvre cette parole — en étant comme autant de terres nouvelles à même d’être ensemencées des graines de cette lumière semée à Noël. Accueillir la Parole créatrice, illuminatrice, source de la vie nouvelle. Cette Parole est le Fils unique de Dieu, en qui demeure pour nous le pouvoir de devenir nous aussi enfants de Dieu.

RP, Poitiers, Noël, 25.12.14


dimanche 21 décembre 2014

"Sois joyeuse, toi qui as la faveur de Dieu…"




2 Samuel, 7, 1-16 ; Psaume 89 ; Romains 16, 25-27 ; Luc 1, 26-38

Luc 1, 26-38
26 Le sixième mois, l'ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée du nom de Nazareth,
27 à une jeune fille accordée en mariage à un homme nommé Joseph, de la famille de David ; cette jeune fille s'appelait Marie.
28 L'ange entra auprès d'elle et lui dit : « Sois joyeuse, toi qui as la faveur de Dieu, le Seigneur est avec toi. »
29 A ces mots, elle fut très troublée, et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation.
30 L'ange lui dit : « Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu.
31 Voici que tu vas être enceinte, tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus.
32 Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ;
33 il régnera pour toujours sur la famille de Jacob, et son règne n'aura pas de fin. »
34 Marie dit à l'ange : « Comment cela se fera-t-il puisque je n'ai pas de relations conjugales ? »
35 L'ange lui répondit :
« L'Esprit Saint viendra sur toi
et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre ;
c'est pourquoi celui qui va naître sera saint et sera appelé Fils de Dieu.
36 Et voici que Élisabeth, ta parente, est elle aussi enceinte d'un fils dans sa vieillesse et elle en est à son sixième mois, elle qu'on appelait la stérile,
37 car rien n'est impossible à Dieu. »
38 Marie dit alors : « Je suis la servante du Seigneur. Que tout se passe pour moi comme tu me l'as dit ! » Et l'ange la quitta.

*

« Sois joyeuse, toi qui as la faveur de Dieu… » Qui est la jeune femme qui reçoit cette parole ? Une inconnue. Elle ne demeure pas dans les palais d’Hérode. Elle ne convoite rien de cet-ordre-là ni une future célébrité hypothétique. Et elle restera inconnue pour longtemps. Sauf, avant un second temps, dans le cercle restreint des disciples.

« Sois joyeuse, toi qui as la faveur de Dieu… » Quelle est cette faveur ? Pas la gloire, mais quelque chose qui a tout pour ne pas réjouir une jeune femme vierge, tout particulièrement en son temps : cette faveur, cette grâce, est celle de devenir fille-mère !

Grâce terrible, dont il lui est demandé sans détour, avant même qu’elle ne sache ce dont il s’agit, de se réjouir ! Quelle amertume ne pourrait-elle pas ressentir à la parole qui suit : « tu sera enceinte », amertume comme celle d’une sombre ironie !

Mais oh surprise, la jeune femme semble à des lustres de l’amertume — qui nous pousse à récriminer pour peu qu’on ne fasse pas cas de nous ! Qui nous pousse à vanter nos mérites, nos actions, ce que l’on nous doit, les sacrifices que l’on dit faire… Un regard sur la jeune femme de Galilée est propre à ramener cela à sa juste proportion et à renverser l’ironie amère qu’elle nous semblerait avoir dû ressentir — et qui ramène à leur proportion nos prétendus mérites, actions jugées indispensables et autres sacrifices ou déclarés tels !

La voix de l’ange qui invite Marie à se réjouir retentit jusqu’aujourd’hui pour chacun de nous, lorsque Dieu nous confie sa faveur, aussi étrange soit-elle ! Quoiqu’il nous confie, il nous l’annonce en ces termes : « Sois joyeuse, sois joyeux… », de quelque faveur qu’il te charge. Réjouis-toi : en cela-même le Seigneur est avec toi. Recevoir comme une grâce ce que Dieu nous confie, qui n’a pas toujours à première vue l’allure d’une route de gloire — quand nous sommes portés à récriminer pour peu que cela tarde.

Ce que Dieu nous confie, c’est sa parole, qui seule fait advenir sa promesse. Sois joyeuse : cette parole, on le comprend est adressée aussi à l’Église, et crée l’Eglise, malgré nos impatiences et récriminations qui risquent de tout froisser. C’est encore ce que nous dit ce qui arrive à cette jeune femme — sa grossesse, a priori un drame à l’époque. Mais là naît l’Église. Mieux, là naît celui pour qui est l’Église, celui en qui naît l’Église.

La jeune femme, elle, qui ne sait pas encore cela, est troublée, nous dit le texte, elle s’interroge sur le sens de cette salutation.

Et l’ange redit : « tu as trouvé grâce auprès de Dieu » puis continue : « Voici que tu vas être enceinte, tu enfanteras un fils ». Fille-mère pour cette fiancée — le texte a mentionné Joseph —, telle est la grâce qu’elle reçoit d’une parole qui engendre ce qu’elle annonce. La parole « crée » la grossesse, la parole de Dieu dite par l’ange est une citation (Genèse 16, 11) : « Voici que tu es enceinte et tu vas enfanter un fils ».

Futur ? Présent ? La parole qui crée est au-delà du temps. « Que la lumière soit, et la lumière fut » / littéralement « était » — tu vas être enceinte, tu es enceinte, et tu vas enfanter. La même parole qui est féconde de la lumière qu’elle annonce (et que rappellent nos bougies de l’Avent comme la fête de Hanoukka dans laquelle le judaïsme est entré dans ces jours-ci) — la même parole est féconde de l’enfant qui va en naître. Elle est féconde aussi de l’acquiescement de Marie qui va suivre ce que la parole a créé en elle : « qu’il me soit fait selon ta parole ».

Ce « oui » — « qu’il me soit fait selon ta parole » — est lui-même fruit de la même parole de Dieu qui fait advenir le Fils éternel de Dieu à son humanité, il n’en est pas la condition. La parole qui crée l’humanité du Christ crée aussi, précède infiniment, le « oui » de Marie.

Un « oui » qui n’en est que plus remarquable. Dans ce oui est déjà l’épée qui lui transpercera l’âme que va bientôt annoncer à Marie le prophète Syméon (Luc 2). Car avant que ne se réalise la promesse que vient de lui faire l’ange — ton fils auquel tu donneras le nom de Jésus « sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la famille de Jacob, et son règne n'aura pas de fin » — avant que ne se réalise cette promesse, le jour de la gloire qui consacrera aussi la grandeur de ce que vit Marie — avant cela, c’est d’un chemin de douleur qu’il s’agit d’abord.

Ce « oui » est l’acceptation de la douleur à venir, la douleur des épreuves qui accompagnent tout chemin de vie d’une mère, la douleur, dont elle ne sait pas encore ce qu’elle sera, pour elle horrible — « une épée te transpercera l’âme » —, de voir son fils humilié, calomnié par le monde entier, traité comme criminel, torturé et crucifié pour cela. L’acceptation de cet avenir qu’elle ne connaît pas encore est dans le oui de Marie — « qu’il me soit fait selon ta parole ».

Après viendra la plénitude la joie, la reconnaissance du rôle unique de celle que Calvin nomme à plusieurs reprises « Notre Dame », lui qui, comme Luther, ne remet nullement en cause ni ce qui concerne la virginité de la jeune femme, ni l’immensité de ce qui lui arrive et qui en fait la mère de son Seigneur, la mère de son Dieu ! Grand mystère que Calvin ne conteste nullement tout en préférant que l’on utilise l’expression « mère du Seigneur », comme pour rejoindre l’humilité de celle qui répond par un simple « oui » à ce qui lui arrive de terrible en vérité.

Un « oui », donc, qui exclut par avance toute récrimination, précisément parce qu’il est chargé d’une radicale humilité.

Elle ne prétend à rien. C’est la force de Dieu, selon le nom « Gabriel » donné au messager céleste — car nul ne peut voir Dieu, on n’en perçoit que l’Ange, le messager —, c’est donc la force de Dieu, toute de douceur, qui seule agit ; la force d’une parole énoncée dans l’intimité et non pas devant de vastes auditoires. Fût-elle prononcée devant des foules, elle n’en aurait pas plus de force, celle qui bouleverse l’âme dans l’intimité — « ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse » (2 Corinthiens 12).

La parole qui a bouleversé le monde, qui a fait advenir le Royaume espéré depuis des siècles dans le sein d’une jeune fille, parole indicible, parole silencieuse, est la force de Dieu.

Ce n’est pas par nos agitations, ce n’est pas par nos prétentions à faire de grandes choses et à en attendre une reconnaissance dont le manque nous rend amers, que Dieu crée le monde nouveau, mais par une humble parole prononcée dans la plus intime des intimités, une parole qui loin de toute amertume ou récrimination, fruits de nos prétentions, fait dire à celle qui l’a reçue « qu’il me soit fait selon ta parole », quoiqu’il advienne. Quant à l’amertume que porte son nom, Marie, elle en connaîtra la nature profonde, au pied de la Croix, quand sa foi la voit alors déjà changée en douceur infinie, écho de son « oui », « qu’il me soit fait selon ta parole » — qu’il me soit fait selon ce qui est déjà advenu en moi, ce que ta parole a déjà accompli en moi !


RP, Poitiers, 4e dimanche de l'Avent, 21.12.14


dimanche 14 décembre 2014

Témoin de la lumière




Ésaïe 61, 1-11 ; Luc 1, 46-55 ; 1 Thess 5, 16-24 ; Jean 1, 6-8 & 19-26

Jean 1, 6-8 & 19-28
6 Il y eut un homme, envoyé de Dieu : son nom était Jean.
7 Il vint en témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui.
8 Il n'était pas la lumière, mais il devait rendre témoignage à la lumière.
[…]
19 Et voici quel fut le témoignage de Jean lorsque, de Jérusalem, les Judéens envoyèrent vers lui des prêtres et des lévites pour lui poser la question : "Qui es-tu ?"
20 Il fit une déclaration sans restriction, il déclara : "Je ne suis pas le Christ."
21 Et ils lui demandèrent : "Qui es-tu ? Es-tu Élie ?" Il répondit : "Je ne le suis pas." - Es-tu le Prophète ?" Il répondit : "Non.
22 Ils lui dirent alors : "Qui es-tu ?... que nous apportions une réponse à ceux qui nous ont envoyés ! Que dis-tu de toi-même ?"
23 Il affirma : "Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Aplanissez le chemin du Seigneur, comme l'a dit le prophète Ésaïe."
24 Or ceux qui avaient été envoyés étaient des Pharisiens.
25 Ils continuèrent à l'interroger en disant : "Si tu n'es ni le Christ, ni Élie, ni le Prophète, pourquoi baptises-tu ?"
26 Jean leur répondit : "Moi, je baptise dans l'eau. Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ;
27 il vient après moi et je ne suis même pas digne de dénouer la lanière de sa sandale."
28 Cela se passait à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait.

*

Un dialogue entre des pharisiens, prêtres et lévites qui lui sont envoyés, et Jean, interrogé. Un dialogue en forme de questions-réponses : qui es-tu, toi qui n’es reconnu par personne d’autorisé, en tout cas pas par nous, responsables religieux ? Et Jean, qui par ailleurs ne prétend rien, rien qu’accomplir la volonté du Dieu qui l’envoie ; Jean rejette en bloc toutes les hypothèses, sans doute fumeuses à son goût, et autres références flatteuses que certains lui appliquent, autant de vrais titres glorieux.

Et pourtant les rumeurs persistantes ont tout pour l’encourager à céder à cette tentation, pour l’inciter à succomber aux croyances qui sont derrière. Pensez : Jean être céleste ! Prophète venu du ciel ! On lui reconnaît même fréquemment une fonction qui s’inscrit dans la lignée d’une étrange parole du prophète Malachie, cette parole qui annonçait la venue future d’Élie, cet autre prophète qui, lui, avait été enlevé au ciel !

Alors, Jean, nouvel Élie ? Oh, allez, peut-être pas forcément, pour tous, un ange descendu du ciel, mais simplement un précurseur semblable à l’Élie de Malachie, au message de l’Élie de Malachie. Voilà qui n’est déjà pas mal : un homme envoyé de Dieu, dit le texte-même que nous avons lu : cela pourrait s’interpréter dans le sens où on le pousse.

*

Être céleste Jean ? Il n’a pas cette prétention : lui est l’homme de la terre, du désert, simple messager du repentir, de l’aplanissement du chemin où va passer un autre ; un simple témoin, témoin de la lumière, d’une lumière qui le dépasse de tout l’infini qui est entre celui qui vient du ciel précisément, cette lumière, et lui, Jean, qui, comme tous les témoins, n’est que poussière du désert, et signe d’une lumière si puissante que l’ombre seule en fait deviner la source.

On ne regarde pas le soleil en face. On ne sait même pas de quel point du ciel il vient. On ne regarde pas la lumière en plein soleil. On sait d’où elle vient en regardant l’ombre qu’elle projette derrière un simple témoin planté là. Jean est ce témoin. Il sait ne produire que de l’ombre ; mais qui montre l’origine de la lumière.

La lumière vient du point exactement inverse à l’ombre que ce point produit. C’est cela Jean : le témoin de la terre, indiquant a contrario la lumière du ciel, depuis l’ombre qu’elle projette par lui. Le témoin planté dans le sable du désert apparaît avant la lumière, avant qu’on ne perçoive la source de la lumière, mais la lumière l’a précédé. Il n’apparaît d’abord, que parce que la lumière l’a précédé. Il n’apparaît qu’en contraste à une lumière qui le déborde infiniment, et qu’on ne voit pas en elle-même parce qu’elle éblouit. Le témoin renvoie à elle. Mais sans lumière, il ne serait jamais apparu. Invisible dans les ténèbres. “Il vient après moi, mais il était avant moi”, dit Jean de Jésus.

Là apparaît pleinement le grand rôle de Jean : être l’ombre qui fait paraître la lumière. N’être visible que comme ombre de la lumière. Là est toute la mission et la prédication de Jean : s’abaisser, être simple ombre, pour faire apparaître la lumière. Ou, pour le dire dans les termes d’Ésaïe, qu’il cite : aplanir le chemin du Seigneur qui vient, Jésus, la Parole éternelle : quiconque s’abaisse jusqu’à jouer son vrai rôle d’ombre-témoin est signe du Christ ; mais qui s’élève, s’exalte et se prétend lumineux, se prétend brillant, est obstacle sur le chemin, détourneur de lumière, qui pour cela vit nécessairement dans les ténèbres.

J’exalte ma piété, mon savoir, ma beauté, ma richesse, mes titres ? — autant de pâles loupiotes en regard de la lumière de celui qui est lumière. Je veux que ces loupiotes brillent : je cherche donc nécessairement à vivre dans les ténèbres puisque je veux que tout cela se voit, alors que tout cela, qui n’est qu’autant de faibles bougies, ne se voit pas, justement, sous la lumière éclatante du soleil dans le désert de ma vie : si une faible bougie doit briller, il lui faut du sombre, il ne faut pas qu’elle soit allumée en plein jour...

Jean a choisi : s’effacer ; plus que de briller, être l’ombre, pour vivre dans la lumière, être l’ombre de la lumière, l’ombre qui dévoile la lumière : c’est de cette façon qu’il peut aplanir le chemin du Seigneur : en se sachant indigne d’en dénouer les sandales. Même sa prédication et son geste sublime, son baptême, sont l’ombre de la lumière. À combien plus forte raison les nôtres, nos gestes. C’est le baptême administré de façon invisible, comme un souffle, Esprit soufflé par le Christ, qui sauve — et point les bains et autres ablutions que seules peuvent administrer les hommes. Comme le dit Jean, nous n’avons de pouvoir que celui de répandre de l’eau, pas de communiquer l’Esprit.

De même, c’est la Parole éternelle, créatrice de l’univers, cette Parole devenue chair, Jésus, qui peut sauver — et point nos paroles, aussi remarquables sembleraient-elles, que peuvent proférer nos bouches enténébrées.

*

S’il en est ainsi de nos paroles et gestes religieux, que dire alors de nos autres diverses gloires passagères, autant d’instruments qui pourraient être au service du Seigneur, autant d’instruments inutiles, au mieux, d’oppression au pire pour qui n’y prend point garde !

On pourrait dire cela de tous les aspects glorieux, croyons-nous, de nos vies : autant de possibles abats-jours visant sans le savoir toujours clairement, à voiler le Christ... Alors aujourd’hui, que l’attente de Dieu donne à chacun de nous de devenir un peu une ombre, l’humble ombre du soleil magnifique que nous pourrons ainsi fêter et accueillir dignement. Que Dieu nous accorde cette joie : être ainsi vraiment de la fête qui est d'être appelés à devenir enfants de Dieu dans la lumière que nous attendons à Noël.


R.P., Poitiers, 3e dimanche de l'Avent, 14.12.14