dimanche 19 juillet 2015

“Reposez-vous un peu”





Jérémie 23, 1-6 ; Psaume 23 ; Éphésiens 2, 13-18 ; Marc 6, 30-34

Marc 6, 30-34
30 Les apôtres se réunissent auprès de Jésus et ils lui rapportèrent tout ce qu’ils avaient fait et tout ce qu’ils avaient enseigné.
31 Il leur dit : « Vous autres, venez à l’écart dans un lieu désert et reposez-vous un peu. » Car il y avait beaucoup de monde qui venait et repartait, et eux n’avaient pas même le temps de manger.
32 Ils partirent en barque vers un lieu désert, à l’écart.
33 Les gens les virent s’éloigner et beaucoup les reconnurent. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent à cet endroit et arrivèrent avant eux.
34 En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut pris de pitié pour eux parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de berger, et il se mit à leur enseigner beaucoup de choses.

*

« Venez à l’écart dans un lieu désert et reposez-vous un peu » : les disciples ont droit au repos. Remarquez, ce n’est pas nouveau : c’est un commandement de la Torah. Nous avons droit au repos — mais…

… Voilà les foules qui se pressent, ne laissant pas les disciples tranquilles. Apparemment, le vrai repos, ou en d’autres termes la vraie « retraite », est post mortem. Les retraités le savent, qui voient qualifier leur retraite d’ « active ». Si le vrai repos est à venir, alors que faire ? — Imaginez-vous en disciple, au jour de notre épisode : « j’avais prévu de me reposer. Jésus lui-même m’y a invité ; et voilà… » Reste alors à rouspéter, face aux foules qui sont bel et bien là — ou à prendre sur soi (en rouspétant, peut-être de toute façon, d’ailleurs, intérieurement). Deux solutions qui n’en sont pas.

*

Cela dit : Jésus fait face et prend soin des foules importunes ; il est le bon berger et a compassion de ces foules qu’il voit comme brebis à l’abandon ; et malgré l’indécence que représente ce repos troublé, il va en prendre soin. Mais lui seul est le bon berger : il n’y a donc pas lieu de « culpabiliser » si l’on est tenté de rouspéter, et même si l’on succombe à la rouspétance ou comme plus tard les disciples, à la tentation du renvoi des foules — ou si à l’inverse on serre les dents pour imiter Jésus. Car ce sont apparemment les deux seules solutions.

*

Revenons aux Douze et arrêtons-nous un instant sur l’alternance activité / repos qui est en jeu ici (et qui correspond à l’institution du shabbat — avec les six jours pour travailler, et un jour pour se reposer). Alternance dont la part repos est apparemment « squizée » ici ; — puisque les foules arrivent au lieu désert, au lieu de repos promis avant même les disciples. Avouez qu’il y a de quoi rouspéter ou au moins tomber les bras ! Les Douze reviennent d’une tournée missionnaire sans doute fatigante. Jésus leur propose de se reposer, et voilà des importuns qui veulent leur voler ce repos si mérité…

Au fond, nos repos provisoires et partiels, repos par alternance, sur un rythme temporel — un temps pour se reposer, un shabbat, qui suit un temps pour travailler ; nos repos temporels représentent l’attente du Shabbat définitif, selon une autre alternance, l’alternance Histoire / Royaume. Bref, après la question de la retraite, celle de l’intermittence, qui débouche sur un constat similaire. Où, de façon triviale : les week-ends préfigurent les vacances, qui préfigurent la retraite… Et tous ces « shabbats » préfigurent le Royaume. Le repos dans le temps, le temps de repos, représente quelque chose dont il n’est que l’ombre, il n’est qu’un repos partiel et troublé.

*

À ce point, faisons un retour à l’attitude de Jésus pour remarquer que notre texte peut être mis en rapport avec ses propos sur shabbat et guérison. En Jean 5, Jésus vient d’opérer une guérison le jour du shabbat. On le lui reproche ; Jésus répond (v. 17) : « Mon Père travaille jusqu’à présent. Moi aussi, je travaille. » — Le contexte est similaire : juste avant la multiplication des pains, comme dans notre texte.

C’est ainsi, en premier lieu, que notre texte nous permet de prendre au sérieux la problématique des pharisiens concernant les guérisons le jour du shabbat. On a vu que l’on peut comprendre un agacement éventuel des disciples (il y avait des malades dans la foule, qui cherchaient à bénéficier des mêmes privilèges que les autres guéris) ; — l’agacement probable des disciples est du même ordre que celui des pharisiens : Dieu nous a donné droit au repos ; ils peuvent se faire guérir un peu plus tard ! — Jésus répond : « Mon Père travaille jusqu’à présent. Moi aussi, je travaille. » Ici, il a compassion des foules sans berger. Problématique similaire.

Dieu travaille toujours — mais en même temps, il est entré dans son Shabbat : Genèse 2,2 « Le septième jour toute l’œuvre que Dieu avait faite était achevée et il se reposa au septième jour de toute l’œuvre qu’il avait faite. » Les deux idées sont dans la Bible. La notion de Dieu qui travaille, ou ailleurs, en d’autres termes, qui veille, est bien présente. Au-delà des alternances temporelles, il travaille donc, et en même temps, il est entré dans son repos, un vrai repos, celui-là. Jésus fait de même, et nous sommes invités à faire de même. Ce qui renvoie au shabbat en un sens « intérieur » :

L’idée de shabbat intérieur apparaît nettement dans l’Épître aux Hébreux, ch. 4 :

4 […] on a dit du septième jour : Et Dieu se reposa le septième jour de tout son ouvrage,
[… Puis…]
7 il fixe de nouveau un jour, aujourd’hui, disant beaucoup plus tard, […] : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs.
8 De fait, si Josué leur avait assuré le repos [ce qui parle de cette autre une signification du repos, désignant aussi la terre promise comme préfiguration du Royaume], — si Josué leur avait assuré le repos, il ne parlerait pas, après cela, d’un autre jour.
9 Un repos sabbatique reste donc en réserve pour le peuple de Dieu.
10 Car celui qui est entré dans son repos s’est mis, lui aussi, à se reposer de son ouvrage, comme Dieu s’est reposé du sien.
11 Empressons-nous donc d’entrer dans ce repos…

Avant le repos futur promis, et dans lequel on est déjà invité à entrer, cela concerne donc la terre promise aux Hébreux sortant d’Égypte. On a la préfiguration dans l’alternance du temps et la préfiguration dans l’espace : la terre — « un lieu à l’écart ». Or, comme durant le temps de la retraite souvent dite « active », dans la terre promise, on travaille, puisqu’il y a alternance entre travail et Shabbat.

*

Dès lors, on perçoit mieux ce qu’il peut en être : l’alternance repos / travail prend aussi une fonction symbolique. Dans le temps, et dans l’espérance du Royaume, se met en place une idée de prise de distance intérieure, où l’on est appelé à entrer ; ce qui revient à entendre aussi, avec Paul (1 Co 7, 29-31) : « le temps est écourté. Désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent comme s’ils ne se réjouissaient pas, ceux qui achètent comme s’ils ne possédaient pas, ceux qui tirent profit de ce monde comme s’ils n’en profitaient pas vraiment. Car la figure de ce monde passe. »

Le retrait temporel, le jour du repos, les temps de retraite, ou les lieux à l’écart, désignent aussi un nécessaire retrait intérieur sans lequel le retrait temporel risque d’être tout sauf un repos. On connaît tous les agités du dimanche, qui font tout sauf se reposer, et qui, du coup, deviennent de plus en plus indisponibles. Et pourtant, le dimanche a bien eu lieu !

Alors cet autre terme pour ce retrait intérieur : distance, prise de distance, prend tout son sens. La compassion dont fait preuve ici Jésus devient ainsi fonction d’une prise de distance par rapport à soi ; une compassion qui dès lors n’a rien d’une obligation, fruit d’une angoisse ou d’un sentiment de culpabilité… Une « compassion » ainsi mal vécue n’étant jamais exempte, en outre, de quelque ressentiment ou rouspétance intérieure.

Prise de distance par rapport à soi qui ne signifie pas dédain de soi, mais retrait intérieur, retrait de soi ; soi caché en Dieu. « Votre vie est cachée avec Christ, en Dieu », écrit Paul. Concevoir cela est le vrai repos, le lieu désert à l’écart est celui-là ; un lieu inaccessible.

Notons que savoir que là est le repos ne disqualifie pas les rythmes, les alternances de repos et d’activité, mais au contraire les qualifie, leur donne une certaine et réelle qualité. L’institution d’un jour de repos est un don de Dieu à Israël, transmis via l’Église à l’Empire romain et au monde. Un abattement des idoles, qui vaut jusqu’à nos jours, quand une société qui sacrifie à l’idole consumériste renoue avec la culpabilisation païenne du droit au repos…

A fortiori nos temps de repos sont-ils qualifiés par leur dimension intérieure, devenant découverte des lieux de retrait, des possibilités de paix intérieure — un temps de grâce — ; alors les accidents comme celui qu’ont rencontré là Jésus et ses disciples, s’ils demeurent gênants, deviennent cependant surmontables. La prise de distance dans le temps, par des temps de repos, qualifiée par le développement de la prise de distance intérieure, ouvre à la disponibilité.

Le Royaume de Dieu est au milieu de vous, dit encore Jésus. À savoir, ce repos espéré qu’est le Royaume, cette promesse d’un shabbat définitif, peut être saisi dans notre aujourd’hui : « c’est aujourd’hui le jour du repos », dit l’Épître aux Hébreux au passage que l’on a cité. Le Royaume nous a rejoints au cœur de notre intimité. Quand les temps alternés nous apprennent que le repos est au fond intérieur, la présence et la disponibilité sont l’autre face, selon laquelle « Dieu travaille jusqu’à présent », comme le dit Jésus. En fait, celui qui se repose en Dieu, témoigne en même temps, en se reposant, en quelque sorte, de sa présence : « En vain vous levez-vous matin, vous couchez-vous tard, et mangez-vous le pain d’affliction, dit le Psaume (127, 2) ; il en donne autant à son bien-aimé pendant qu‘il dort » ! Ce qui ne veut sans doute pas dire qu’il ne faut rien faire, mais qu’il faut savoir qu’il est un lieu de refuge intérieur dont la fréquentation n’est pas facultative.

*

Le repos est nécessaire et demande des temps, et des lieux, réservés. Mais il n’est jamais complet, sans trouble et définitif dans notre temps. Jésus est maître du repos, qu'il source en Dieu ; source de compassion et d’action à la fois. Le cœur des temps de repos est caché en Dieu : le repos est au fond hors du temps, qui est lieu de l’action. Il est prise de distance de soi en Dieu.

« Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. » (Mt 11, 28)


R.P. Poitiers, 19.07.15


dimanche 12 juillet 2015

Dans l'urgence




Amos 7, 11-15 ; Psaume 85 ; Éphésiens 1, 3-14 ; Marc 6, 7-13

Amos 7, 11-15
11 Car voici ce que dit Amos : Jéroboam mourra par l’épée, et Israël sera emmené captif loin de son pays.
12 Et Amatsia dit à Amos : Homme à visions, va-t-en, fuis dans le pays de Juda ; manges-y ton pain, et là tu prophétiseras.
13 Mais ne continue pas à prophétiser à Béthel, car c’est un sanctuaire du roi, et c’est une maison royale.
14 Amos répondit à Amatsia : Je ne suis ni prophète, ni fils de prophète ; mais je suis berger, et je cultive des sycomores.
15 L’Éternel m’a pris derrière le troupeau, et l’Éternel m’a dit : Va, prophétise à mon peuple d’Israël.

Marc 6, 7-13
7 Il fait venir les Douze. Et il commença à les envoyer deux par deux, leur donnant autorité sur les esprits impurs.
8 Il leur ordonna de ne rien prendre pour la route, sauf un bâton : pas de pain, pas de sac, pas de monnaie dans la ceinture,
9 mais pour chaussures des sandales, « et ne mettez pas deux tuniques ».
10 Il leur disait : « Si, quelque part, vous entrez dans une maison, demeurez-y jusqu’à ce que vous quittiez l’endroit.
11 Si une localité ne vous accueille pas et si l’on ne vous écoute pas, en partant de là, secouez la poussière de vos pieds : ils auront là un témoignage. »
12 Ils partirent et ils proclamèrent qu’il fallait se convertir.
13 Ils chassaient beaucoup de démons, ils faisaient des onctions d’huile à beaucoup de malades et ils les guérissaient.

*

Qu'est-ce que cette intolérance ?! Voilà des disciples qui prêchent la repentance, qui prennent autorité sur les esprits impurs et qui secouent la poussière de leurs pieds contre ceux qui n'écoutent pas !…

L’Église Protestante Unie, en France, aujourd’hui : cote de popularité au zénith. Oh ! on connaît bien les protestants, ils sont sympathiques, ils sont modernes, tolérants, etc. Bref ils plaisent, et ce n'est pas faute de faire tout pour plaire. Question : l'indispensable tournement libérateur vers Dieu, la conversion / techouva en termes techniques, c'est-à-dire concrètement la repentance (qui elle n'est pas très à la mode, elle ; mais l'a-t-elle jamais été ?), a-t-il lieu ? S’il n’y a aucune remise question, aucune exigence en d'autres termes, eh bien, il n’y a qu’à se contenter de la grâce à bon marché, qui ne coûte rien que d’accepter que tout est bien. Mais il n’y a alors aucune autre libération à espérer.

C’est ainsi que lorsqu’on tente de dire la moindre exigence libératrice, on ne fait que susciter l’inimitié : qu’est ce que cette intolérance subite ? Car la suite du texte, où il est question de la mission d’évangélisation des disciples, le précise : « Ils partirent et ils proclamèrent qu’il fallait se convertir » (v. 12), ou, puisque c'est le même mot, autre traduction : « se repentir ». Ce qui implique concrètement qu’il y a des choses à changer dans les comportements. Et ça, c’est le côté… désagréable de toute délivrance !

Or il y a urgence. C'est le sens de : « Il leur ordonna de ne rien prendre pour la route, sauf un bâton : pas de pain, pas de sac, pas de monnaie dans la ceinture, mais pour chaussures des sandales, et "ne mettez pas deux tuniques" ». Urgence au temps des Douze, mais peut-être aujourd'hui aussi, tant il y a toujours urgence, tant on est toujours dans l'aujourd'hui quand il s'agit de vivre vraiment ; voire de survivre.

*

Avant les Douze, c'est déjà le cas d'Amos, dont un extrait est proposé à nos lectures de ce jour. Amos, une prédication qui irrite, c'est le moins qu'on puisse dire. Amos prophète de malheur auprès d'un peuple qui se berce de sa tranquillité provisoire, Amos auquel on demande donc de se taire.

« Jéroboam, annonce Amos, [le roi] Jéroboam mourra par l’épée, et Israël sera emmené captif loin de son pays. » Il s'agit des dix tribus disparues depuis. Le prêtre officiel, Amatsia, n'aime pas cette prédication qui risque de secouer la léthargie ambiante. Dormir au milieu d'un champ de ruines.

Voilà qui évoque peut-être notre situation, hélas.

*

Un monde en champ de ruines, avec un îlot d'aisance ensommeillé, de plus en plus pressé par ceux qui vivent dans le champ de ruines. Un champ de ruines depuis lequel on se demande s'il n'a pas été entretenu pour maintenir l'ilôt en son état d'ilôt. Un ilôt bordé de frontières, comme la Méditerranée de nos plages, qui ne parvient plus à cacher ce champ de ruines qui nous entoure.

Et dans l'ilôt, que fait-on, jusque dans les Églises ? On débat de problèmes sociétaux, un peu comme en Israël au temps d'Amos, ou à Byzance à la veille de la chute de Constantinople. On s'en moque aujourd'hui, disant qu'ils discutaient du sexe des anges.

« Ne nous permets pas de rester insensible aux souffrances que nous côtoyons chaque jour » prions-nous dans notre liturgie de deuil.

« Envoie Lazare ressuscité pour que mes proches se repentent » demande le riche défunt tourmenté. « Ils ont Moïse et les prophètes. S'ils ne les écoutent pas, même un ressuscité ne les touchera pas » lui est-il répondu.

Et nous, ce matin nous avons Amos et les Douze envoyés prêcher la repentance. « Marre de se repentir » entend-on comme réponse. Comme si on avait une fois commencé à se repentir, c'est-à-dire à regarder les choses en face et à changer de cap, selon la signification du mot « repentir », qui ne veut pas dire se morfondre sur ce qui est advenu avant nous ! mais faire retour.

« Si l’on ne vous écoute pas »… avertit Jésus. Je n'ai pas la solution. Je ne crois plus aux pétitions et autres adresses aux dirigeants qui sont parfaitement informés de ce dont on croirait les informer.

Amos, qui dit n'être pas prophète professionnel, mais bouvier de profession, a averti, comme les Douze envoyés par Jésus, qu'il s'agit de se repentir, de crier à Dieu.

Nous sommes sur « un très grand navire confortablement aménagé, imagine un prophète moderne, Kierkegaard. C'est vers le soir. Les passagers s'amusent, tout resplendit. Ce n'est que liesse et réjouissance. Mais sur le pont, le capitaine voit un point blanc grossir à l'horizon et dit : “La nuit sera terrible”. Il distribue les ordres nécessaires aux membres de l'équipage. Puis, ouvrant sa Bible, il lit juste ce passage : “Cette nuit-même, ton âme te sera redemandée”. Pendant ce temps. Dans les salons on continue de festoyer. Les bouchons de champagne sautent [sautent des Jéroboam, puisque le nom du roi d’Israël du temps d'Amos est devenu celui d'une bouteille de champagne !]. L’orchestre joue de plus en plus fort. On boit à la santé du capitaine. Et “La nuit sera terrible”. (S. Kierkegaard - 1813-1855 -, "Note du Journal de 1855", dans L'Instant, cité par J. Brun, “Sablons le champagne”, Foi et vie, Janvier-Février 1976.)

Kierkegaard imagine alors une situation plus effrayante encore. Les conditions sont exactement les mêmes avec cette différence que, cette fois-ci, le capitaine est au salon, rit et danse, il est même le plus gai de tous. C'est un passager qui voit le point menaçant à l'horizon. Il fait demander au capitaine de monter un instant sur le pont. Il tarde ; enfin il arrive. Mais il ne veut rien entendre et plaisantant, il se hâte de rejoindre en bas la société bruyante et désordonnée des passagers qui boivent à sa santé dans l'allégresse générale. Et il adresse ses remerciements chaleureux ». (Ibid.)

*

Quid de l’écho que les prophètes ont eu, ou n’ont pas eu : oh ! laissez-moi vivre comme je l’ai toujours fait… ne pas être remis en question. Or l’Évangile qui libère, à la suite d'Amos et des prophètes, demande des changements de vie.

Voilà qui fait intolérant et quelque peu… « moraliste ». Pensez : les Douze, envoyés, se mettent à proclamer qu’il faut se repentir !

Proclamer donc, que ce que l’on fait n’est peut-être pas adéquat à la liberté de l’Évangile, et au comportement libre qu’il induit (libre aussi quant au désir de plaire à tout prix). Or la repentance que prêchent les Douze est incontournable quant à l’exigence d’un changement libérateur (« Sortez de Babylone », i.e. « quittez ce qui vous rend captifs »). Mais c’est une exigence, ça ! Eh oui ! Une exigence qui risque même de rendre impopulaire.

Face à cela, que dit Jésus ? Non pas : faites des efforts pour leur plaire, mais secouez contre eux la poussière de vos pieds !… Car vient le temps où les prophètes se taisent, devant l'évidence que l'on n'a rien à faire de ce qu'ils disent…

Jésus leur donne autorité sur les esprits impurs, est-il dit des Douze. Plutôt qu'à des rois Jéroboam qui savent, tout comme les prêtres Amatsia, c'est à Dieu que crie Amos, en avertissant, c'est-à-dire en disant ce que les ensommeillés savent très bien, à savoir que sans un repentir réel, pour une prise d'autorité sur les esprits impurs qui ont conduit à cette situation, un monde malade, l’avenir est sombre.

Je n'ai pas de solution, pas plus que vous ou nos dirigeants, qui savent tout ce qu'il y a à savoir, via les experts qui les informent, qui savent aussi ce qui a conduit à cette situation, ce qui continue à se faire, à défaut de repentance.

Alors je crois qu'aujourd'hui, entendre la voix des prophètes consiste en un cri, jour et nuit, vers Dieu, dans l'intimité de nos cœurs, là où se chassent les esprits impurs, dans un monde où nous sommes tous dans le même bateau, pour que jaillisse un sursaut, dont j'ignore ce qu'il est, mais qui revêt la même urgence qu'au temps d'Amos ou des Douze.


RP, Poitiers, 12.07.15


dimanche 5 juillet 2015

Un prophète en sa patrie…




Ézéchiel 2, 2-5 ; Psaume 123 ; 2 Corinthiens 12, 7-10 ; Marc 6, 1-6

Ézéchiel 2, 2-5
2 […] Un esprit vint en moi ; il me fit tenir debout ; alors j’entendis celui qui me parlait.
3 Il me dit: « Fils d’homme, je t’envoie vers [...] des gens [...] au visage obstiné et au cœur endurci, je t’envoie vers eux ; tu leur diras: Ainsi parle le Seigneur DIEU.
5 Alors, qu’ils t’écoutent ou ne t’écoutent pas [...], ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux.
2 Corinthiens 12, 7-10
7 Et parce que ces révélations étaient extraordinaires, pour m’éviter tout orgueil, il a été mis une écharde dans ma chair, un ange de Satan chargé de me frapper, pour m’éviter tout orgueil.
8 A ce sujet, par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi.
9 Mais il m’a déclaré : « Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » Aussi mettrai-je mon orgueil bien plutôt dans mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ.
10 Donc je me complais dans les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions, et les angoisses pour Christ! Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort.
Marc 6, 1-6
1 Jésus partit de là. Il vient dans sa patrie et ses disciples le suivent.
2 Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. Frappés d’étonnement, de nombreux auditeurs disaient : « D’où cela lui vient-il ? Et quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, si bien que même des miracles se font par ses mains ?
3 N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques, de Josès, de Jude et de Simon ? et ses sœurs ne sont-elles pas ici, chez nous ? » Et il était pour eux une occasion de chute.
4 Jésus leur disait : « Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison. »
5 Et il ne pouvait faire là aucun miracle ; pourtant il guérit quelques malades en leur imposant les mains.
6 Et il s’étonnait de ce qu’ils ne croyaient pas. Il parcourait les villages des environs en enseignant.
*

« N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques, de Josès, de Jude et de Simon ? et ses sœurs ne sont-elles pas ici, chez nous ? »

Voilà qui indique ce qu’est la dimension biologique de nos vies — ici de la vie de Jésus — et donc la façon dont le monde nous perçoit : fils ou fille d’un tel, formé dans telle école, de tel métier, de telle couleur, ou de telle religion, etc. Bref, la dimension repérable de quelqu’un, condition qui permet d’établir des petites cases, et surtout de l’y cantonner…

Eh bien la bonne nouvelle que porte Jésus, c’est que la vérité de nos êtres est cachée en Dieu. Comme il est Fils unique de Dieu, unique devant Dieu, nous sommes appelés à l’être, tout autre chose que ce qui correspond aux cases de nos appartenances, familiales, professionnelles, repérables à l’œil, etc. La vérité de nos êtres est cachée en Dieu. Ce que nous sommes est unique. C’est ce que nous dit en signe le baptême : vous êtes tout autre chose que ce que l’on voit de vous, que ce l’on dit de vous.

Voilà donc Jésus chez les siens, dans son village, cantonné à ce que l’on sait, à ce dont on se souvient le concernant. Normalement, il ne peut qu’être cela. Et voilà qu’il ouvre la bouche, et que ce qu’il dit et fait étonne, dénote…

Voilà que le public prend très mal les paroles et les actes de Jésus. Voilà simplement, en fait, qu’à l’instar des prophètes bibliques et plus tard de ses disciples, il est rejeté.

Est-ce à dire que les prophètes, et Jésus, n’étaient pas à la hauteur de leur public ? Eh bien au sens de l’audimat, peut-être ! Mais au fond, cela n’est que prétexte : ses paroles sont sagesse et vérité — on la lui reconnait même, cette sagesse ! Ce qu’on reproche à Jésus, c’est de déranger — de même qu’à tous ceux qui s’en tiennent au message du Dieu qui libère.

Les prétextes diffèrent : pour Ézéchiel apparemment, c’est qu’on le trouvait un peu borné : ressasser toujours cette vieille loi — qu’on a appris à dépasser, n’est-ce pas ?

Pour Paul, ce qu’il dit est trop compliqué selon uns (cf. 2 Pierre 3, 16), trop paradoxal selon les autres, peu séduisant pour tous. On se creuse depuis 2000 ans pour savoir ce qu’est cette fameuse écharde dans sa chair et qui l’empêche de s’enorgueillir. En tout cas, quoiqu’il en soit, c’est quelque chose qui l’empêche de briller. Et finalement, admet-il, c’est plutôt une bonne chose. C’est ainsi, dans ce qui n’est pas apprécié, que le message de Dieu est communiqué. On ne peut pas annoncer le crucifié en trônant dans la gloire : « ma puissance s’accomplit dans la faiblesse ».

Car au fond, le cœur du problème est là : la vérité n’est pas dans ce qui brille. Elle est cachée pour chacun de nous dans ce qui est humble, au cœur des faiblesses de nos vies. Jésus dans son village a été ignoré des chercheurs de brillance. Ses paroles et ses actes ont eu beau étonner, on pensait qu’il était mal placé pour dire, et faire, ce qu’il disait, aussi sage cela fût-il — surtout parmi ceux qui l’avaient vu grandir…

Une chose demeure : la parole de Dieu dérange. Elle dérange par son humilité-même, qu’on voudrait donc faire taire, ou à défaut, remplacer par des illusions brillantes, genre promesses de bonheur de longévité, de bonne santé, tout cela à bon marché — plutôt que de se voir réduits à prendre nos problèmes à bras de corps.

Que la vérité dérange, c’est une chose toujours à l’ordre du jour. Israël au temps d’Ézéchiel, les Grecs au temps de Paul, qui aujourd’hui ? Qu’on veuille faire taire la vérité est toujours aussi vrai. Les méthodes n’ont pas changé non plus : la soumission à l’illusion et à la facilité, ou l’exclusion.

C’est de tout temps la méthode des faux prophètes. C’est ce que dit Jésus à la suite des prophètes qui l’ont précédé. « Malheur à vous quand on dira du bien de vous : c’est ainsi qu’on agissait à l’égard des faux prophètes. Heureux serez-vous lorsqu’on répandra sur vous toute sorte de propos méprisants : c’est ainsi qu’on faisait à l’égard des vrais prophètes ».

Cela est particulièrement inquiétant pour notre époque d’audimat roi. Particulièrement inquiétant sous cet angle de voir des hommes publics, politiques, ou ecclésiastiques, éviter les propos de fond, qui ennuient, ou surtout pourraient déranger, pour venir au contraire se fondre dans le décor des émissions de variété. Être « sympa »… Et à quand un applaudimètre pour évaluer les prédicateurs ?

La chose est si délicate que l’on ne s’en prendra jamais de face au problème. On attaquera de biais. Paul est trop compliqué, Ézéchiel trop borné. Ne disait-on pas de Jésus : pour qui il se prend ? On l’a vu grandir, on connaît ses parents et ses frères et sœurs, etc.

… En tout cela, on cherche à éviter de confronter nos vrais problèmes, de reconnaître notre faiblesse, là où seulement s’accomplit la puissance de la grâce — par cette vérité qui fait mal et où le Christ peut guérir et consoler vraiment.

La vérité, qui dérange forcément, n’a que faire de briller. Ce sont les chefs de sectes qui esbaudissent leurs disciples, comme les faux prophètes dans la Bible. À Nazareth, on a appris les actes spectaculaires réputés de Jésus. Et ça n'est pas un problème en soi. On voudrait même — pourquoi pas ? — en bénéficier, à condition que ce ne soit pas pour ce qu'ils sont pour Jésus : des signes, qui dérangent forcément. Hors des actes de compassion comme Jésus en accomplit ailleurs aussi, il ne pourra donc y avoir de miracles à Nazareth !

Dieu n'a pas choisi la méthode des coups d'éclats à bon marché. Il a choisi Paul et ses paradoxes compliqués, Moïse qui est bègue, Jérémie entremêlé dans sa timidité d’adolescent qui vient de muer, que sais-je encore ? Mais au risque pour ceux-là d’être en proie à des tracasseries, ou comme antan et ailleurs à des persécutions, et évidemment, pas toujours de front. On leur cherche, aujourd’hui comme antan, des poux dans la tête. Qui veut tuer son chien l’accuse de la rage.

*

Le vrai problème n’est pas de savoir si tel prophète est trop simple ou trop compliqué. Si on connaît son cousin ou son grand-père, qu’on en fasse un critère dévalorisant comme pour Jésus ou valorisant pour d’autres ; ce n’est pas son jeune âge qui le rend proche des jeunes ou son grand âge qui le rend sage, s’il est bègue ou malade, etc., et que sais-je encore…

La vraie question est posée par Jésus — Mathieu 7, 15-20 : « Gardez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous vêtus en brebis, mais qui au-dedans sont des loups rapaces. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur un buisson d’épines, ou des figues sur des chardons ? Ainsi tout bon arbre produit de bons fruits, mais l’arbre malade produit de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, ni un arbre malade porter de bons fruits. Tout arbre qui ne produit pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu. Ainsi donc, c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. »

Fruits : il ne s’agit pas de la quantité des disciples, on le comprend. La question, parlant de fruits, raisins et figues, contre chardons et épines est : est-ce que la parole qu’il porte est nourrissante, donc exigeante, car telle est la parole de Dieu, comme le raisin et la figue, là où celle des faux prophètes est desséchante, frustrante. Nourrissante, ce qui ne veut pas dire forcément douce. Douce parfois, âpre d’autres fois, d’apparence compliquée d’autres fois, comme pour la prédication de Paul. La grâce gratuite n’est pas à bon marché.

Un peu comme, si on écoutait nos enfants, on ne les nourrirait que de bonbons, ce qui ne serait pas pour leur mieux. Il leur faut aussi des choses moins douces à avaler, de la viande et pas que du lait dit le Nouveau Testament — ni a fortiori que des bonbons !

C’est cette exigence qui est reprochée aux témoins de la parole de Dieu. Face à Jésus, Ézéchiel ou Paul, c’est toujours ce reproche — pour finalement les faire taire en inventant toute sorte de prétextes pour préférer les donneurs de bonbons ; ceux qui ne dérangent pas.

Les prophètes, les Apôtres et Jésus dérangent. Ils dérangent les petites cases dans lesquelles on ne peut pas les ranger. Et c’est à ce prix qu’ils consolent : on ne peut y ranger personne. Heureux qui a goûté que la parole de Dieu, même sous ce qui est souvent son amertume, est bonne — et qui la cherche là où il la donne.

R.P., Poitiers, 05.07.15


dimanche 28 juin 2015

“Jeune fille, lève-toi”



(image ici)

Ézéchiel 18, 21-32 ; Psaume 30 ; 2 Corinthiens 8, 7-15 ; Marc 5, 21-43

Marc 5, 21-43
21  Quand Jésus eut regagné en barque l'autre rive, une grande foule s'assembla près de lui. Il était au bord de la mer.
22  Arrive l'un des chefs de la synagogue, nommé Jaïros : voyant Jésus, il tombe à ses pieds
23  et le supplie avec insistance en disant : "Ma petite fille est près de mourir ; viens lui imposer les mains pour qu'elle soit sauvée et qu'elle vive."
24  Jésus s'en alla avec lui ; une foule nombreuse le suivait et l'écrasait.

25  Une femme, qui souffrait d'hémorragies depuis douze ans
26  - elle avait beaucoup souffert du fait de nombreux médecins et avait dépensé tout ce qu'elle possédait sans aucune amélioration ; au contraire, son état avait plutôt empiré,
27  cette femme, donc, avait appris ce qu'on disait de Jésus. Elle vint par-derrière dans la foule et toucha son vêtement.
28  Elle se disait : "Si j'arrive à toucher au moins ses vêtements, je serai sauvée."
29  À l'instant, sa perte de sang s'arrêta et elle ressentit en son corps qu'elle était guérie de son mal.
30  Aussitôt Jésus s'aperçut qu'une force était sortie de lui. Il se retourna au milieu de la foule et il disait : "Qui a touché mes vêtements ?"
31  Ses disciples lui disaient : "Tu vois la foule qui te presse et tu demandes : Qui m'a touché ?
32  Mais il regardait autour de lui pour voir celle qui avait fait cela.
33  Alors la femme, craintive et tremblante, sachant ce qui lui était arrivé, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité.
34  Mais il lui dit : "Ma fille, ta foi t'a sauvée ; va en paix et sois guérie de ton mal."

35  Il parlait encore quand arrivent, de chez le chef de la synagogue, des gens qui disent : "Ta fille est morte ; pourquoi ennuyer encore le Maître ?"
36  Mais, sans tenir compte de ces paroles, Jésus dit au chef de la synagogue : "Sois sans crainte, crois seulement."
37  Et il ne laissa personne l'accompagner, sauf Pierre, Jacques et Jean, le frère de Jacques.
38  Ils arrivent à la maison du chef de la synagogue. Jésus voit de l'agitation, des gens qui pleurent et poussent de grands cris.
39  Il entre et leur dit : "Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L'enfant n'est pas morte, elle dort."
40  Et ils se moquaient de lui. Mais il met tout le monde dehors et prend avec lui le père et la mère de l'enfant et ceux qui l'avaient accompagné. Il entre là où se trouvait l'enfant,
41  il prend la main de l'enfant et lui dit : "Talitha qoum", ce qui veut dire : "Fillette, je te le dis, réveille-toi !"
42  Aussitôt la fillette se leva et se mit à marcher, — car elle avait douze ans. Sur le coup, ils furent tout bouleversés.
43  Et Jésus leur fit de vives recommandations pour que personne ne le sache, et il leur dit de donner à manger à la fillette.

*

Ce texte intercale un récit à un autre pour une raison bien précise. La clé de cela est dans la précision "douze ans" : la femme est atteinte d'une perte de sang depuis douze ans. La jeune fille a atteint ses douze ans. C'est l'âge où dans la tradition biblique un enfant atteint la maturité, la responsabilité, par la bar-mitsva, pour un garçon comme Jésus revendiquant à douze ans son autonomie devant Dieu face à ses parents ; l'équivalent pour une fille comme dans notre récit. Or cela est une véritable mort pour les parents, ici pour le père Jaïros, appelé à être une sorte de Jephté laissant sa fille à Dieu seul — la perdant en la consacrant, mais pour qu’elle vive ; équivalent d'Abraham élevant Isaac au mont Moriya.

Le fait que Jésus croise cette femme qui perd son sang depuis douze ans, l'âge de la jeune fille, n'est pas dû au hasard. C'est pour Jésus, en chemin vers la fillette, un signe de ce qui va se passer. Cela dans le cadre de la solidarité des êtres humains. La femme devient comme la mère, au sens large, de la fillette — à savoir pour un enfantement à la vie de résurrection. Car il s’agit de rien moins que d’une résurrection !

L'accession de la fillette de sa vie d’enfant devant Jaïros à sa vie de femme devant Dieu suppose ce signe : la guérison de la femme ; le double miracle sera pour une guérison des deux femmes de la servitude de la biologie pour accéder à la vie de l’Esprit ; et pour la fillette, libération de sa dépendance de son père, Jaïros, chef de communauté religieuse, de plus. La jeune fille revit, droite devant Dieu, exorcisée de toute peur.

Connaissez-vous le conte La belle au bois dormant ?

Il était une fois un roi et une reine qui étaient si fâchés de n'avoir point d'enfants, si fâchés qu'on ne saurait dire. Enfin pourtant la reine devint enceinte, et accoucha d'une fille : on donna pour marraines à la petite princesse toutes les fées qu'on pût trouver dans le pays (il s'en trouva sept), afin que chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des fées en ce temps-là, la princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables.

La fée, les fées, comme un monde spirituel et mystérieux ; un monde ambigu que ce monde où la fillette n'est pas entrée, monde dangereux, qui attend le déploiement de la vie de l’Esprit dans la proclamation de la résurrection du Christ.

Après les cérémonies du baptême, la compagnie revint au palais du roi, où il y avait un grand festin pour les fées. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique, avec un étui d'or massif, où il y avait une cuiller, une fourchette, et un couteau de fin or, garni de diamants et de rubis. Mais comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille fée qu'on n'avait point priée parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une tour et qu'on la croyait morte, ou enchantée. Le roi lui fit donner un couvert, mais il n'y eut pas moyen de lui donner un étui d'or massif, comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait faire que sept pour les sept fées. La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents.

Voilà une fée blessée, qui ne se remet pas d'un cycle de la vie qui va bientôt l'en exclure. Elle vieillit. La naissance de la fillette en est le signe. Sa féminité est blessée. Sa féminité en saigne continuellement : on ne se guérit pas de l'irrémédiable, le temps qui blesse, se ruinerait-on auprès des médecins et souffrirait-on beaucoup de leur fait, comme le dit le texte l’évangile quant à la femme. — Exclue, impure, comme une mauvaise fée, une sorcière, son contact souille ce qu’elle touche. Mais, chose miraculeuse, le contact de Jésus, plus fort, purifie ce qu’il touche ! Jésus la guérira au prix de sa renonciation à sa blessure anonyme, renonciation qui renverse sa transgression, quant à l’impureté, en acte de foi. Elle l'a touché, il l'a su, sa guérison publiée la sort de l'anonymat de sa blessure. Mais on n'en est pas encore là.

Une des jeunes fées qui se trouva auprès d'elle l'entendit grommeler, et jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite princesse, alla, dès qu'on fut sorti de table, se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer autant qu'il lui serait possible le mal que la vieille aurait fait.
Cependant les fées commencèrent à faire leurs dons à la princesse. La plus jeune lui donna pour don qu'elle serait la plus belle du monde, celle d'après qu'elle aurait de l'esprit comme un ange, la troisième qu'elle aurait une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait, la quatrième qu'elle danserait parfaitement bien, la cinquième qu'elle chanterait comme un rossignol, et la sixième qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments à la perfection. Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit en branlant la tête, encore plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d'un fuseau, et qu'elle en mourrait.


Préfiguration de la croix — au temps de la venue du sang, ici sang comme celui de la femme qui perd son sang — ou de la blessure d'un fuseau —, l'enfant meurt, ou plutôt, dit Jésus, elle dort.

Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment la jeune fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles : "Rassurez-vous, roi et reine, votre fille n'en mourra pas : il est vrai que je n'ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait. La princesse se percera la main d'un fuseau ; mais au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un roi viendra la réveiller."

"Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? — dit Jésus. L'enfant n'est pas morte, elle dort." L’enfant de la chair s’en va, l’enfant de Dieu qu'elle est va s'éveiller.
"Je dormais mais je m'éveille : j'entends mon bien-aimé qui frappe", dit le Cantique des Cantiques (ch.5, v.2) — "Ouvre-moi, ma sœur, ma compagne, ma colombe, ma parfaite ; car ma tête est pleine de rosée ; mes boucles, des gouttes de la nuit."

Le roi — disons Jaïros —, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussitôt un édit, par lequel il défendait à tous de filer au fuseau, ni d'avoir des fuseaux chez soi sous peine de mort.

Que ne ferait pas un père, ou une mère, pour conserver enfant son enfant.

Mais il arriva que la jeune princesse courant un jour dans le château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon, où une bonne vieille était seule à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point entendu parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau.
— "Que faites-vous là, ma bonne femme ?" dit la princesse.
— "Je file, ma belle enfant" lui répondit la vieille qui ne la connaissait pas.
— "Ha ! que cela est joli" reprit la princesse, "comment faites-vous ? Donnez-moi que je voie si j'en ferais bien autant."
Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau, que comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'arrêt des fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main, et tomba évanouie.
Alors le roi se souvint de la prédiction des fées, et jugeant bien qu'il fallait que cela arrivât, puisque les fées l'avaient dit, fit mettre la princesse dans le plus bel appartement du palais, sur un lit en broderie d'or et d'argent.
La bonne fée qui lui avait sauvé la vie en fut avertie. La fée partit aussitôt, et on la vit au bout d'une heure arriver dans un chariot tout de feu, traîné par des dragons. Le roi lui alla présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait; mais comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que quand la princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux château.
Voici ce qu'elle fit : elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce château (hors le roi et la reine), gouvernantes, filles d'honneur, femmes de chambre, gentilshommes, officiers. Il crût dans un quart d'heure tout autour du parc une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n'y aurait pu passer : en sorte qu'on ne voyait plus que le haut des tours du château, encore n'était-ce que de bien loin. On ne douta point que la fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que la princesse, pendant qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des curieux.
Au bout de cent ans, le fils du roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c'était que ces tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais. Un vieux paysan prit la parole, et lui dit :
— "Mon prince, il y a plus de cinquante ans que j'ai entendu dire de mon père qu'il y avait dans ce château une princesse, la plus belle du monde ; qu'elle devait y dormir cent ans, et qu'elle serait réveillée par le fils d'un roi, à qui elle était réservée."
Le jeune prince résolut de voir sur-le-champ ce qu'il en était. A peine s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent d'eux-mêmes pour le laisser passer :


Jésus s'en alla avec lui ; une foule nombreuse le suivait et l'écrasait. Ses disciples lui disaient : "Tu vois la foule qui te presse et tu demandes : Qui m'a touché ?

Il marche vers le château qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entra, et ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé. Il continua donc son chemin.
Il entra dans une grande avant-cour où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte : c'était un silence affreux, l'image de la mort s'y présentait partout, et ce n'était que des corps étendus d'hommes et d'animaux, qui paraissaient morts. Il traverse plusieurs chambres pleines de gentilshommes et de dames, dormant tous, les uns debout, les autres assis ; il entre dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu : une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans — douze ans, en fait, on le sait.
Alors comme la fin de l'enchantement était venue, la princesse s'éveilla ; et le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre : "Est-ce vous, mon prince ? lui dit-elle, vous vous êtes bien fait attendre."


Ici, on quitte le conte où le prince épouse la princesse. On le quitte de la façon suivante : c’est dans un tout autre monde que celui qui était prévu par les fées que Jésus fait entrer la fillette. Jésus lui disant "Talitha qoum, jeune fille lève-toi", la fait se lever du sommeil de son enfance, de l’enfance spirituelle, à sa réalité d’enfant de Dieu, passant de la mort à l'ouverture vers la vie. Ce qu’on appelle un saut qualitatif, que même Jaïros n’avait pas prévu !

C'est à la liberté de l'Évangile à laquelle d'autres femmes ont accédé à Pâques, que Jésus nous donne, à nous tous, par ces femmes, d'accéder aujourd'hui. Il nous dépouille tous du sommeil de nos dépendances, comme la jeune fille ; de nos fausses espérances, comme celles, peut-être, de Jaïros avant ; de l'amertume de ce que nous aurions perdu, comme la femme qu'il guérit ; et nous dit à tous, dit à nos âmes ensommeillées dans l'oubli de leur Dieu, "jeune fille, lève-toi" : "Je dormais mais je m'éveille : j'entends mon bien-aimé qui frappe !" — "Ouvre-moi, ma sœur, ma compagne, ma colombe, ma parfaite; car ma tête est pleine de rosée ; mes boucles, des gouttes de la nuit."

RP, Châtellerault / Exoudun, 28.06.15


dimanche 21 juin 2015

La tempête apaisée




Job 38, 1 & 8-11 ; Psaume 107 ; 2 Corinthiens 5, 14-17 ; Marc 4, 35-41

Marc 4, 35-41
35  Ce jour-là, le soir venu, Jésus leur dit : « Passons sur l'autre rive. »
36  Quittant la foule, ils emmènent Jésus dans la barque où il se trouvait, et il y avait d'autres barques avec lui.
37  Survient un grand tourbillon de vent. Les vagues se jetaient sur la barque, au point que déjà la barque se remplissait.
38  Et lui, à l'arrière, sur le coussin, dormait. Ils le réveillent et lui disent : « Maître, cela ne te fait rien que nous périssions ? »
39  Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence ! Tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme.
40  Jésus leur dit : « Pourquoi avez-vous si peur ? Vous n'avez pas encore de foi. »
41  Ils furent saisis d'une grande crainte, et ils se disaient entre eux : « Qui donc est-il, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

*

Jésus et les disciples sont en train de traverser pour aller du côté est de la mer de Galilée, vers un territoire païen. C'est un départ en mission, en quelque sorte.

*

On sait que l'Église a souvent perçu l'épisode de la tempête apaisée comme signifiant sa propre situation : l’Église, barque du Christ sur les flots agités de ce monde.

On peut noter qu'il y a plusieurs barques. Chaque Église se perçoit volontiers elle-même comme étant la barque sur laquelle est Jésus... L'Église primitive, en ses diverses barques, prenait le large, s'embarquant, fragile, face à un Empire romain qui ne lui épargnait aucune violence, aucune persécution. Elle était évidemment fondée à trouver une consolation dans ce texte, dans le récit de ce miracle de Jésus.

Les choses étant ce qu'elles sont, l'Église a continué, en d'autres périodes, à faire sienne cette lecture du miracle. L'Église s'est rarement avouée en situation tempérée. Il est vrai que l'inconfort, la menace, la douleur, ne connaissent pas de baromètre objectif. Telle personne subira comme une véritable catastrophe un revers que telle autre jugera insignifiant. Cette subjectivité à l'épreuve est fonction de l'éducation, des influences diverses, de la culture, etc. Cela doit nous conduire à l'humilité. Nos peurs nous sont propres.

Mes peurs sont les miennes, nos peurs à chacun sont les nôtres. Ne sachant pas ce qu'endure autrui, nous sommes naturellement tentés de penser que nos épreuves à nous, quand nous en subissons, nos tempêtes, sont les plus menaçantes, assez pour nous laisser au port...

Notre Église traverse pour sa part régulièrement des périodes, peut-être pas toujours de tempête, mais de difficultés. Avec parfois une certaine propension à s'imaginer être la seule dans cette situation. Cela peut aller jusqu'à s'accompagner d'une baisse des effectifs, qui correspond à une tendance générale, face aux tempêtes ou aux épreuves, au repli cellulaire et individuel, affectif et financier. Épreuve donc, un jour, — tempête peut-être, demain. Malgré cela, il faut aussi le remarquer, aux yeux du reste du monde, l'Église en Occident et en Europe, et l'Europe en général, apparaissent comme étant dans une situation de confort extraordinaire. Combien de pays où l’on est persécuté — avec des bourreaux à l'abri du regard des médias ?

*

Jésus vient de multiplier les pains. Autre exemple d'inconfort plus significatif que le nôtre — c’est désormais connu —, la faim, avec la misère de nombreux pays du Sud, ou la persécution et la guerre. Tout cela conduit aux grands exodes qui se dessinent, et parlant de barque, on ne peut pas ne pas penser à celles, surchargées, qui s’échouent en Méditerranée.

On peut aussi penser à la crise écologique — sans doute primordiale, avec les exils écologiques en marche, outre ceux dus aux persécutions ou à la faim. Si la destruction de la planète et de ses ressources continue à ce rythme, certains avertissent que dans quelques années le basculement pourrait être irréparable.

Voilà que nous avons largement dépassé les difficultés propres de notre Église. Avec pourtant un constat : nous sommes décidément tous dans la même mer... Où Dieu semble dormir, à l'image de Jésus, ce qui nous dit ce silence de Dieu, mais aussi la confiance qui est celle de Jésus.

*

On ne sait jamais quelle sera la tempête que l’on devra affronter, comme les tempêtes sont toujours des surprises dans la mer de Galilée. Cela ramène à notre texte, pour y constater que c'est la mer, précisément, que Jésus apaise, la mer qui est la même pour tous ; il ne propose pas de ramener la barque au bord. Il apaise la tempête en lui donnant un ordre.

La mer, dans l'Antiquité, et donc à l'époque de notre récit, a toute une signification, une signification ambiguë. La mer a certes une dimension positive : par exemple les pêcheurs que sont les Apôtres en tirent leur nourriture. Mais la mer a alors surtout une signification négative, qui s'exprime dans cette tempête. Toujours menaçante, la mer signifie tout ce qui brave la Création. Seul Dieu peut la dompter et en fixer les limites. La mer a même une dimension de symbolique diabolique. C'est ainsi que, toujours symboliquement, l'Apocalypse annonce le jour où la mer ne sera plus.

La mer ramène alors symboliquement à la menace qui pèse aujourd’hui sur la survie de la planète. Menaçante, la mer n'échappe cependant pas au pouvoir de Dieu, au point-même que son Esprit n'est pas étranger à ses agitations. Rappelez-vous la Genèse, le récit de la Création : l'Esprit de Dieu planait à la surface des eaux. Notre texte, lui, parle du vent que Jésus apaise. Souffle de Dieu ou vent créé, esprit angélique ou démoniaque, esprit bon ou mauvais, souffle et vent. L'Esprit de Dieu souffle où il veut, dit Jésus, montrant aux disciples l’action de Dieu, celui qui fixe ses limites à la mer, celui qui donne l'esprit ou le retient, celui qui donne ses ordres à la mer et aux anges, esprits, souffles et vents.

*

Jésus apaise la mer, en se faisant obéir du vent et de la mer qui sont les mêmes pour tous. En montrant la puissance divine à ses disciples, Jésus leur montre aussi que si lui a pouvoir sur la tempête, pour tous, il leur serait mal venu, à eux, de limiter leur foi en son pouvoir aux frontières de l'Église, ou de leur terre d’origine. Comme Église, c'est jusqu'aux fin-fonds de l'Empire romain, mer hostile, qu'il envoie leur barque.

Voilà qui nous ramène à une tempête qui traverse le temps, jusqu’à nous à l’autre bout de vingt siècles, notre tempête elle aussi plus vaste que notre seule barque. La tempête, qui agite les flots pour tous, s'apaise aussi pour tous, montre Jésus en réduisant à l'obéissance la mer et le vent. Jésus, lui, est dans la barque, au milieu des flots agités, agités pour tout le monde. Et il calme la tempête, pour tous. Pour nous comme pour les Apôtres envoyés dans la vaste Cité humaine, la Cité romaine en leur temps, vers les païens dans cette traversée de la mer. Nous y sommes envoyés aussi. Je vous envoie dans le monde, dit Jésus.

*

Dans la situation qui est la nôtre, le miracle de Jésus est un appel :
- à lui faire confiance : il a pouvoir sur toutes les tempêtes ;
- et, sachant qu'il n'apaise la tempête que pour tout le monde et que notre barque ne peut connaître de paix que quand la tempête est apaisée pour tous, à aller courageusement dans le monde, pour notre humble part, à notre humble place, y vivre de façon responsable, concrète et réaliste, dans la solidarité, et dans un esprit de prière vraiment universelle.

Il ne nous est finalement demandé pas grand chose d'autre que la vigilance et la fidélité dans les petites choses. Avec la confiance. Avec cette promesse : prenez courage, à Dieu obéissent même le vent et la mer de toutes nos crises.


RP, Poitiers, 21.06.15


dimanche 7 juin 2015

"Serait-ce moi ?"




Exode 24, 3-8 ; Psaume 92 ; Hébreux 9, 11-15 ; Marc 14, 12-26

Marc 14, 12-26
12 Le premier jour des pains sans levain, où l'on immolait la Pâque, ses disciples lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? »
13 Et il envoie deux de ses disciples et leur dit : « Allez à la ville ; un homme viendra à votre rencontre, portant une cruche d'eau. Suivez-le
14 et, là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître dit : Où est ma salle, où je vais manger la Pâque avec mes disciples ? ”
15 Et lui vous montrera la pièce du haut, vaste, garnie, toute prête ; c'est là que vous ferez les préparatifs pour nous. »
16 Les disciples partirent et allèrent à la ville. Ils trouvèrent tout comme il leur avait dit et ils préparèrent la Pâque.
17 Le soir venu, il arrive avec les Douze.
18 Pendant qu'ils étaient à table et mangeaient, Jésus dit : « En vérité, je vous le déclare, l'un de vous va me livrer, un qui mange avec moi. »
19 Pris de tristesse, ils se mirent à lui dire l'un après l'autre : « Serait-ce moi ? »
20 Il leur dit : « C'est l'un des Douze, qui plonge la main avec moi dans le plat.
21 Car le Fils de l'homme s'en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne soit pas né, cet homme-là ! »
22 Pendant le repas, il prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit : « Prenez, ceci est mon corps. »
23 Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna et ils en burent tous.
24 Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude.
25 En vérité, je vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai, nouveau, dans le Royaume de Dieu. »
26 Après avoir chanté les psaumes, ils sortirent pour aller au mont des Oliviers.

*

"L'un de vous va me livrer" (v. 18), dit Jésus au moment où il partage la cène, celle de la Pâque, avec ses disciples. Un qui met la main au plat avec moi. "Serait-ce moi ?" demande chaque disciple. Car celui qui va trahir est bien là aussi, à la cène, annonçant la suite des choses : "ils sortirent pour aller au mont des Oliviers" (v. 26). L'institution de la sainte Cène au dernier repas de Jésus est rattachée à celle de la Pâque — via sa mort. Elle se placera bientôt dans un élargissement universel, concernant aussi les païens. Au cœur d’une ambiance lourde, menaçante — signe : le secret du lieu, avec le signe de l’homme à la cruche qui y conduit…

*

Avant et après ce soir-là, aucune restriction à l'admission à la Cène, dans les Évangiles. L'Évangile de Jean nous montre Jésus référant clairement à son corps et à son sang, jusqu'à scandaliser les disciples, une multiplication des pains dont il fait bénéficier tous parmi la foule, sans écarter quiconque, ni examiner foi ou mœurs. Les disciples, eux, voudraient renvoyer la foule.

Comme dans les Évangiles, aucune restriction à la sainte Cène non plus dans le livre des Actes des Apôtres, où l'on voit les Apôtres faire nommer des diacres pour servir aux tables avec une justice égale pour les "hellénistes", c'est-à-dire les juifs grecs, et les Hébreux, juifs du pays, ainsi que pour leurs veuves respectives ; servir aux tables dont on sait qu'elles étaient le lieu de la célébration de la Cène, le pain et le vin du repas signifiant, comme au dernier repas de Jésus, son corps et son sang.

Dans ce même livre des Actes, on voit même Paul, en pleine tempête, rompre le pain dans le bateau qui menace de faire naufrage et le partager avec tous — 276 personnes en tout, dit le texte — (Actes 27:34-38), après avoir promis à tous que leur vie serait épargnée. Les termes qu'emploie Luc ici, dans les Actes — "il prit du pain, rendit grâces et le rompit" — sont les mêmes que ceux qu'il emploie pour l'institution de la sainte Cène (Luc 22:19) ou lors de l'apparition du ressuscité aux disciples d'Emmaüs (Luc 24:30).

Dans tous ces cas, l'allusion à une portée universelle, très large, de la Cène, est certaine, comme il est question dans l'institution du sang de l'Alliance répandu pour la multitude. Qu'en est-il alors de la réserve de la 1ère Épître aux Corinthiens — "que chacun s'examine afin de ne pas participer à la Cène indignement" —, plus volontiers reprise que l'ouverture des autres textes — mais peut-être pas de la bonne manière ?

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La réserve de Paul, grand promoteur de l'extension universelle de l’Évangile, a très vite entraîné une stricte discipline de la Cène dans l'Église. La participation au repas du Seigneur est, déjà dans l'Église ancienne, un mystère réservé aux seuls baptisés, au point que dès une époque ancienne, les bâtiments seront séparés en deux parties, de même que le culte, les baptisés seuls participant à la deuxième partie du culte, et se retirant des yeux de ceux qu'on appelait alors les catéchumènes, à savoir les personnes qui n'avaient pas encore reçu le baptême, qui pouvaient d'ailleurs être parfois avancées en âge.

Il est à noter que cependant, les petits enfants ayant reçu le baptême n'étaient pas exclus, et — c'est le cas jusqu'aujourd'hui dans l'Église orthodoxe —, participaient à la sainte Cène, quel que soit leur âge. Puis au Moyen Age, la confirmation, administrée auparavant aux nourrissons lors de leur baptême, avait été déplacée à un âge, l'adolescence, où les enfants devenus grands étaient à même de professer eux-mêmes leur foi, profession de foi responsable dorénavant exigée donc, pour qu'ils puissent participer à la Cène.

Autant de restrictions successives fondées au plus probable sur la réserve de Paul dans le texte de la 1ère Épître aux Corinthiens. Réserve qu'il faut donc examiner de près, d'autant plus qu'on a peut-être ajouté à la restriction de Paul.

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Lorsque Paul écrit aux Corinthiens et leur rapporte la tradition de l'institution de la sainte Cène agrémentée des fameux avertissements qu'il exprime, il s'adresse à une Église, celle de Corinthe qui, contrairement à ce qu'elle pense d'elle-même, est loin d'être exemplaire.

Un comportement erroné, dans l'Église de Corinthe est sous-jacent au passage sur la sainte Cène. Cet écart de comportement est mentionné au ch. 11, v. 17 à 22. Il est lié aux fameux partis que connaît alors l'Église de Corinthe — cf. 1 Co 1 : "Moi je suis de Paul, moi d'Apollos, moi de Céphas (c'est-à-dire Pierre)." Et lors des réunions de l'Église, et notamment lors des repas, au cours desquels est célébrée la sainte Cène, les divisions en question subsistent. Notre texte laisse à penser que ces divisions se situent à plusieurs niveaux : au niveau religieux, division entre chrétiens, sans compter un niveau social — division entre les catégories sociales qui composent l'Église de Corinthe (cf. v.21 et 34). Lors du repas, les divisions et les discriminations sociales éclatent : au point que certains ont priorité sur d'autres.

Une honte que la division entre chrétiens. Une honte que la discrimination, entre groupes sociaux, entre autochtone et étrangers, etc., face à laquelle Paul ne montre aucune tendresse. Il n'invite, dans un premier temps, qu'à plus de pudeur : "vous avez des maisons pour manger et pour boire" (v. 22). Ne venez donc pas étaler vos différences et vos attitudes discriminatoires jusque dans l'Église. Ce qui n'est sans doute pourtant pas sans conséquences à terme.

Ici, Paul ne fait que mentionner ce qui malheureusement, se passe en ville. Quant à l'Église, on y vit la communion avec le Christ. Le Christ n'est pas divisé, y compris sur le plan social : lorsque l'on mange de ce pain et boit de cette coupe, c'est au Christ lui-même que l'on participe. C'est donc le bafouer que de vivre cette cérémonie avec un tel comportement ; c'est carrément retarder la venue du Royaume, qui est celui de la justice pour tous quelle que soit leur provenance, où la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres, la libération aux captifs, le recouvrement de la vue aux aveugles. Dans le Royaume, il n'y a ni pauvres, ni esclaves, ni infirmes ; même la mort a disparu.

Or si les yeux de notre foi ne discernent pas le corps du Seigneur, qui se signifie ici à la Cène, le Royaume n'advient plus au milieu de nous. Nous demeurons donc dans le monde du malheur, perpétuant la maladie, l'infirmité et la mort que le Christ a détruits et qui prendront fin à l'instauration du Royaume. Sans ce discernement du corps du Christ, notre participation à une Cène réduite à l'état de casse-croûte — pâté pour les uns, mais caviar pour les autres, est pur mensonge, jugement contre soi, marque de ce vieux monde, où agit la mort.

Que chacun donc se juge soi-même, s'examine soi-même : est-ce le pain d'un casse-croûte, est-ce le vin d'une beuverie que je déguste, ou est-ce que je crois que je reçois là le corps et le sang du Christ, réconciliant les hommes et femmes de tous les milieux, de tous les peuples, de toutes origines et provenances. Ou en d'autres termes, Dieu a-t-il ouvert les yeux de ma foi pour que je sache recevoir ici son Fils qui me nourrit et me régénère ? Son Fils qui n'est pas divisé, non plus, au gré des confessions chrétiennes.

Point d'autre dignité que lui-même, Jésus, qui a abattu le mur de séparation entre les êtres humains : "en lui il n'y a plus ni juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme".

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Tous doivent se savoir accueillis. N’oublions pas que pour cela, le vin de la cène était casher : Paul vient de parler, juste avant, ch. 8 & 10, de l'attitude à avoir quant aux viandes et et au vins sacrifiés aux idoles, c'est-à-dire alors non-casher. On a un parallèle en Romains ch. 14, où Paul conclut de même que tous dans cette Église d'une époque où la rupture avec le judaïsme n'a pas eu lieu, tous, même ceux d'origine non-juive qui ne se sentent pas tenus par la casherout, doivent s'en tenir à la nourriture casher, à cause de la conscience des autres. Accueil des "faibles" par les "forts" et réciproquement, si bien qu'au bout du compte, le "faible" ou le "fort" n'est peut-être pas celui qu'on croit.

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Si je fonde ma "force", et au fond ma dignité, sur quoi que ce soit d'autre que Jésus, à commencer par ma dignité sociale, nationale, pseudo-raciale (puisqu'on sait qu'il n'y a qu'une race humaine), confessionnelle, voire plus subtilement ma vertu morale, ou celle que je m'attribue, alors me voilà participant indignement, faisant obstacle à la présence du Royaume au milieu de nous.

Le risque est grand en effet de déplacer au plan de la dignité morale la restriction de Paul, et de lui donner ainsi un sens qui n'est pas le sien. Pour Paul il n'est de dignité que celle de la foi, qui consiste simplement à savoir discerner que nous participons collectivement, par l'Esprit que nous invoquons, au corps et au sang du Christ, à savoir que ce pain et ce vin sont la communion au corps et au sang du Christ. Point question de dignité sociale, nationale, pseudo-raciale, confessionnelle ou morale des uns par laquelle ils s'arrogeraient le droit de juger les autres, voire les cœurs des autres, et de les excommunier, puisque c'est ce que signifie privation de la Cène.

C'est au strict plan de la discipline personnelle ("que chacun s'examine soi-même"), avec pour seul remède le foi, que Paul insiste ici sur la question morale impliquée dans les discriminations. "Suis-je Judas" ? Si je le pense, alors le Christ seul est mon recours et mon salut.

On a par la suite sans doute abusé de ce moyen, la Cène et l'exclusion de sa participation, que l'Église n'a utilisée dans un premier temps, bien qu'il soit difficile d'en trouver trace dans la Bible, que pour faire obstacle aux scandales évidents. Cet usage a sans doute contribué à développer la confusion entre dignité morale et dignité de foi — celle du Christ seul. Mais les critères extérieurs sont si pratiques pour en venir à juger ce que Dieu seul connaît... Il n'y a pourtant à l'origine que discipline en vue d'éviter les scandales évidents, et en premier lieu, pour Paul, le scandale des écarts sociaux, des discriminations, de la fracture sociale, éclatant jusque dans l'Église, ou même s'y renouvelant sous forme de divisions confessionnelles : "moi je suis de Paul, moi de Céphas, moi de Luther, moi du pape, moi de Calvin...".

La dignité dont il est question ici se résume au fond à se savoir indigne, point de départ vers la cessation dans l'Église du scandale des divisions de toute sorte, sociales, morales, religieuses. Et, sachant cela, à chacun de lutter pour la manifestation du Royaume par l'Église, dans ce signe qu'est le partage, le travail pour l'abolition de ce scandale qu'est l'abîme des différences sociales, ou confessionnelles, au sein du corps du Christ.

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Suis-je Judas qui trahit le Christ qui affirme que là où est l'exclu, l'étranger, le malade, c'est lui-même qui est présent ? Alors que je m'examine moi-même, pour recevoir cette seule dignité qui reste, celle de la foi. À chacun de savoir qu'en mangeant de ce pain et en buvant de cette coupe, il ne fait pas un geste vain, s'il croit que par l'Esprit saint, il a communion au corps et au sang du Christ, qui rassemble dans l'amour les êtres humains de toutes les provenances, "et qu'ainsi, comme dit Paul, il mange du pain et boive de la coupe" (1 Co 11:28).


RP, Poitiers 7.06.15


dimanche 24 mai 2015

Pentecôte





Actes 2, 2-6 ; Psaume 104 ; Galates 5, 16-25 ; Jean 15, 26-27 & 16, 12-15

Actes 2, 2-6
2 Tout à coup il y eut un bruit qui venait du ciel comme le souffle d’un violent coup de vent: la maison où ils se tenaient en fut toute remplie;
3 alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s’en posa sur chacun d’eux.
4 Ils furent tous remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler d’autres langues, comme l’Esprit leur donnait de s’exprimer.
5 Or, à Jérusalem, résidaient des Juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel.
6 A la rumeur qui se répandait, la foule se rassembla et se trouvait en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue.

Jean 15, 26-27
26 “Lorsque viendra le Consolateur que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra lui-même témoignage de moi;
27 et à votre tour, vous me rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement.

Jean 16, 12-15
12 J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant.
13 lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir.
14 Il me glorifiera, parce qu’il prendra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera.
15 Tout ce que le Père a est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il prend de ce qui est à moi, et qu’il vous l’annoncera.

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Quelques cinquante jours avant Pentecôte, Jésus annonce, dans ce texte, l’envoi de l’Esprit saint, qui nous le dévoile comme Christ glorifié, pour nous envoyer à notre tour. Cet envoi de l’Esprit saint comme tout à nouveau, lors d’une fête juive de Shavouoth du premier siècle de notre ère, est ce que nous fêtons aujourd’hui.

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Cela commence donc, cinquante jours avant, par une chose étrange. Alors que Jésus va partir, être retiré à ses disciples, concrètement qu’il va mourir ; il annonce dans ce départ, cette réalité étonnante de la vie de Dieu avec le monde : le signe de son retrait à lui, son absence. Car si Dieu est présent partout, et si le Christ ressuscité est lui-même corporellement présent — il est ici —, il est aussi étrangement absent, caché, comme l’est aussi le Père — nous ne le voyons pas.

Cela signifie plusieurs choses. D’abord qu’il règne, que l’on n’a point de mainmise sur lui, un peu comme ces princes antiques qui exerçaient leur pouvoir en restant toujours cachés de tous, sauf à quelques occasions réservées à leurs proches — cachés derrière une série de voiles. Le rituel biblique exprime cela par le voile du Tabernacle, puis celui du Temple, derrière lequel ne vient, et qu’une fois l’an, le grand prêtre.

Ce lieu très saint a son équivalent céleste, comme nous l’explique l’Épître aux Hébreux (8:5) lisant l’Exode (25:40). Temple céleste dans lequel officie le Christ.

C’est dans ce lieu très saint céleste qu’il est entré par son départ, au-delà du voile dit l’Épître aux Hébreux, départ avéré à sa mort — ce qui est signifié dans sa Résurrection et son Ascension. Le Christ entre dans son règne et se retire, voilé dans une nuée. Sa croix est alors, comme il l’annonçait, sa glorification : « l’Esprit de vérité vous conduira dans toute la vérité ; [...] Il me glorifiera, parce qu’il prendra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera » (Jean 16, 13-14). Dieu nous parle…

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Le don de l’Esprit est alors la présence de celui qui ne se laisse plus voir, et le partage de sa vie. Jésus présent de façon visible, Jésus dans ce monde, est celui qu’on voulait fixer sur un trône palpable, lors des Rameaux, il est celui qu’on croyait fixer, par la crucifixion ; ou celui dont on voudrait se faire un Dieu commode, saisissable, visible, en somme.

Or Jésus manifeste le Dieu insaisissable, invisible, celui qui nous échappe, qui échappe à nos velléités de nous en fixer la forme, d’en faire une idole ! Une telle volonté relève de l’esprit du monde.

Mais l’Esprit de Dieu, l’Esprit saint, est celui qui nous communique cette impalpable, imperceptible présence au-delà de l’absence, et nous met dans la communion de l’insaisissable. C’est pourquoi sa venue est liée au départ de Jésus — ce que Jésus vient de dire à ses disciples : « si je ne m’en vais pas, le Saint Esprit, ne viendra pas ».

Nous laissant ainsi la place, il nous permet alors de devenir par l’Esprit saint ce à quoi Dieu nous destine, ce pourquoi il nous a créés.

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Cela nous enseigne en parallèle ce qu’il nous appartient de faire en ces temps d’absence : devenir ce à quoi nous sommes destinés, en marche vers le Royaume ; accomplissement de la Création.

C’est à présent, dans cette perspective, l’ultime étape du projet de Dieu : l’effusion de l’Esprit promise par les prophètes — « comme l’eau couvre le fond des mers », une effusion générale (Joël 3 / Actes 2), sur tous les peuples (Actes 8 & 10). C’est là la nouveauté fondamentale, cette universalité, car en Israël, les fidèles connaissaient la vie de l’Esprit déjà auparavant (voir par ex. Luc 2:25) — et des temps d’effusion, de réveil. Dorénavant, dans cette nouvelle effusion, tous les peuples sont au bénéfice du don de Dieu : « élevé de la terre », le Christ, selon sa promesse, « attire tous les hommes à lui » (Jean 12:32).

Cela pour une connaissance partagée du Père, ce qui est la vie éternelle : « la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ » (Jean 17:3). Cette connaissance, cette consolation, n’est autre que la communion à son humilité, à son entrée dans la condition de l’esclave, que nous sommes conviés à faire nôtre (Philippiens 2:4-6) — connaissance de la vérité, car sans humilité, il n’y a que mensonge sur nous-même.

C’est une dépossession à laquelle nous sommes appelés. La dépossession que suppose le don de l’Esprit saint est la dépossession de toute sagesse et puissance qu’a connue Jésus crucifié (1 Co 2:1-11 ; Ph 2:7). Dépossession qui doit aussi être notre part.

Ce n’est pas une incitation à l’irresponsabilité, mais une mise en garde contre une façon de s’imaginer régner, une façon, qui est mensonge, de refuser d’être dépossédé comme le Christ l’a été, une façon de s'imaginer être propriétaires de notre identité ; là où le Christ, lui s’en est dépossédé. C’est ainsi que son Esprit nous conduira dans toute la vérité, et dans la gloire qui est la sienne — élevé à croix.

Or cette dépossession correspond précisément à l’action mystérieuse de Dieu dans la création. On lit dans la Genèse que Dieu est entré dans son repos. Dieu s’est retiré pour que nous puissions être, comme le Christ s’en va, par la croix avant l’Ascension — et c’est sa glorification — pour que vienne l’Esprit qui nous fasse advenir nous-mêmes en Dieu.

Il y a là une puissante parole d’encouragement pour nous tous. L’Esprit saint remplit de sa force de vie quiconque, étant dépossédé, jusqu’à être abattu, en appelle à lui en reconnaissant cette faiblesse et cette incapacité. L’Esprit saint ne remplit pas un peuple ou un individu plein de lui-même.

C’est au contraire quand nous sommes sans force que tout devient possible. « Ma grâce te suffit car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse », est–il dit à Paul (2 Co 12). Ou Pierre qui vient de renier Jésus, faiblesse immense, est à la veille de recevoir la puissance qui va l’envoyer, plein de la seule force de Dieu, jusqu’aux extrémités de la terre.

Et de même tous les disciples, dont la faiblesse, la dépossession de toute capacité, a été la porte du déferlement de l’Esprit saint. Il me semble qu’il y a là un message très actuel pour nous tous, pour nous, Église faible, en perte de capacités, en un peuple affaibli.

S’il y avait là un signe pour nous d’un proche déferlement nouveau ? À nous, à présent, de reconnaître notre faiblesse et notre abattement et d’en appeler dès lors à celui-là seul par qui tout est possible, et sans qui nous ne pouvons rien faire.

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Nous sommes, 2000 ans après, toujours dans la période qui a suivi cet événement de Pentecôte ; où, en quelque sorte, l’étape ultime de la création se met en place. Le jour s’approche de l’entrée de la Création dans le repos de Dieu, le jour de l’apaisement qu’appellent les prières du peuple de Dieu dans la liturgie divine dans laquelle s’inscrivent aussi les Apôtres (Actes 2, v.14).

En se retirant, ultime humilité à l’image de Dieu, le Christ, Dieu créant le monde, nous laisse la place pour qu’en nous retirant à notre tour, nous devenions, par l’Esprit, par son souffle mystérieux, ce que nous sommes de façon cachée. Non pas ce que nous projetons de nous-mêmes, non pas ce que nous croyons être en nous situant dans le regard des autres.

Devenir ce que nous sommes en Dieu qui s’est retiré pour que nous puissions être, par le Christ qui s’est retiré pour nous faire advenir dans la liberté de l’Esprit saint, suppose que nous nous retirions à notre tour de tout ce que nous avons pris l’habitude de croire de nous-mêmes, suppose que nous nous retirions de l’image qu’ont forgée de nous nos parents, nos maîtres, nos amis ou ennemis ; que nous nous retirions de la volonté de nous différencier par nous-mêmes pour être dans la vérité, conduits par L’Esprit de vérité dans toute la vérité et en premier lieu, à nouveau par l’humilité. Calvin, dont la pensée est en grande partie une méditation de l’œuvre de Esprit saint, ouvre ainsi son Institution chrétienne : « Toute la somme presque de nostre sagesse, laquelle, à tout conter, mérite d’estre réputée vraye et entière sagesse, est située en deux parties : c’est qu’en cognoissant Dieu, chacun de nous aussi se cognoisse. »

L’Esprit de Dieu est celui qui insuffle en nous la liberté de n’être rien de ce dont nous aurions la maîtrise, de ne plus rechercher ce que nos habitudes nous ont rendu désirable, de ne plus aimer ni haïr en réaction.

Le Christ lui-même s’est retiré pour nous laisser notre place, pour que l’Esprit vienne nous animer, cela à l’image de Dieu se retirant dans son repos pour laisser le monde être. À combien plus forte raison, devons-nous voir se retirer tous nos modèles et nos anti-modèles, tous nos désirs de nous démarquer, ou de perpétuer ce que nous prétendons être.

C’est dans ce renoncement seulement que se complète notre création à l’image de Dieu. C’est là seulement qu’est notre entrée avec le Christ dans le Temple éternel qu’est appelé à devenir ce monde. Hors cela il n’est que stérile agitation et poursuite de la vanité.

Que ce jour soit pour nous une prière de retrait en Dieu. De sorte que l’Esprit de Dieu que nous envoie le Christ se retirant, déferle en nous comme la sève dans le cep, et soit le souffle qui nous permettant de nous retirer de nous-mêmes, nous fasse alors accéder à la liberté de devenir enfants de Dieu et au sens de notre mission.

R.P. Poitiers, 24.05.15