dimanche 28 février 2016

Un figuier stérile




Exode 3, 1-15 ; Psaume 103 ; 1 Corinthiens 10, 1-12 ; Luc 13, 1-9

Luc 13, 1-9
1 À ce moment survinrent des gens qui lui rapportèrent l'affaire des Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs sacrifices.
2 Il leur répondit : "Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens pour avoir subi un tel sort ?
3 Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même.
4 "Et ces dix-huit personnes sur lesquelles est tombée la tour à Siloé, et qu'elle a tuées, pensez-vous qu'elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ?
5 Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière."
6 Et il dit cette parabole : "Un homme avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint y chercher du fruit et n'en trouva pas.
7 Il dit alors au vigneron : Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier et je n'en trouve pas. Coupe-le. Pourquoi faut-il encore qu'il épuise la terre ?
8 Mais l'autre lui répond : Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche tout autour et que je mette du fumier.
9 Peut-être donnera-t-il du fruit à l'avenir. Sinon, tu le couperas."

*

On est en route vers Jérusalem. "Des gens" rapportent à Jésus qu'un groupe de Galiléens y a été massacré par Pilate, affreux tyran. Un rapport plein de sous-entendus. Si les interlocuteurs — en fait les « examinateurs » — de Jésus se gardent bien de faire de Pilate un bras du châtiment divin, ils n’en posent pas moins un sous-entendu douteux ! Ces Galiléens semi-païens — et Jésus, donc, est lui-même Galiléen — n'ont-ils pas eu là un signe menaçant ?

Et toi, Galiléen, prestigieux sinon d'allure messianique, quelle est ton interprétation… ? Quelle explication ?

Cette façon de chercher des raisons à tout ! Mais on le sent bien : les explications ne tiennent pas…

*

Outre les justifications insupportables de l’injustifiable et de la méchanceté tyrannique de l’instrumentalisation de la terreur — qu'elles sous-tendent souvent, de telles « explications », sont insoutenables… Et c’est ce que va montrer Jésus. Sa réponse marque le refus de voir un quelconque lien de cause à effet entre on ne sait quel regard défavorable de Dieu et la violence qui a atteint les victimes.

C'est d'abord le fait du hasard, tout simplement — même si Dieu est certes maître du hasard : il faut se garder de se mettre à sa place (en prétendant faire justice en faisant violence !) — mais aussi en trouvant si facilement de supposés liens de cause à effet entre péché et souffrance, sous peine de reprendre le discours scandaleux de ceux qui se prennent pour le bras vengeur de quelque idole sanglante : ceux qui ont été victimes du massacre de Pilate n'étaient pas plus pécheurs que les autres Galiléens, évidemment, leur signale Jésus…

Et Jésus de développer son propos en rappelant une autre catastrophe : l'écroulement de la tour de Siloé, ayant tué dix-huit personnes, judéennes celles-là, de Jérusalem, tout proches de Dieu, et non point galiléennes.

Alors comprenez, souligne Jésus, qu’il n'y a pas à considérer les victimes quelles qu’elles soient comme plus coupables que les autres — les autres habitants de Jérusalem ici —, mais à y voir une menace qui pèse sur tous ; ne serait-ce que parce que la vie est dangereuse et chargée de menaces — ce qui appelle à se convertir, c’est-à-dire à se tourner vers Dieu, seule source du bonheur. Tournement vers Dieu, dont nous sommes tous éloignés, car on ne saurait trouver le bonheur ailleurs.

*

C’est de la sorte que Jésus retourne les propos soupçonneux de ses interlocuteurs pour en faire un appel à leur tournement vers Dieu à eux aussi. Et il illustre son appel par une parabole, la parabole du figuier stérile. Par cette histoire de figuier stérile Jésus a un but : ébranler les certitudes… disons « confortables » de ses contemporains, ceux de Judée comme les autres.

Ces derniers pouvaient pencher évidemment pour la certitude naturelle que leur fidélité était une garantie relative d'impunité devant Dieu, illustrée par le sort cruel qui frappait les Galiléens. Impunité : non pas que les porte-paroles auto-proclamés des Judéens se soient imaginés que la mort et le malheur ne pouvaient pas les frapper. Mais enfin, voilà de quoi confirmer la certitude diffuse qu’ils pouvaient avoir, fidèles Judéens, et à juste titre tout de même, d'être quand même moins pécheurs…

Oui mais voilà, quand la pratique fidèle risque de devenir le prétexte d'un stérile contentement de soi… le sens de nos responsabilités risque de s'estomper à proportion. Cette responsabilité que nous donne l’appel de Dieu, et qui nous concerne aujourd’hui encore. Et — ici ça semble se compliquer pour les questionneurs — ainsi l’annonçait déjà le Livre du prophète Amos (3, 2) : « Je vous ai choisis, vous seuls, parmi tous les peuples de la terre ; c'est pourquoi je vous demanderai compte de tous vos errements ».

*

Vous avez entendu l'appel de Dieu, souffrant avec son peuple, à travers le malheur, qui n'a aucun sens en soi, le malheur qui a frappé les Galiléens, comme celui qui a frappé les Judéens, et qui frappe encore aujourd’hui. Les malheurs qui nous frappent n'ont aucun sens en soi, ils sont toujours absurdes. Mais ceux qui se tournent vers Dieu, à l’appel de Jésus, apprennent à y entendre que lui seul, souffrant auprès de nous, peut nous entendre, nous consoler, nous accueillir, nous envoyer, espérer de nous, espérer en nous.

C'est encore là ce que signifie l'histoire du figuier stérile. Ceux qui se réclament de l’alliance avec Dieu sont encore appelés à porter le fruit de la promesse — comme le figuier de la parabole. C'est-à-dire écouter l’appel de Dieu, l’entendre, lui obéir…

Tandis que la voix de Dieu perce depuis les difficultés et les épreuves du hasard, voire les plus terribles, que nous recevons.

Que fait Dieu ? Il pleure avec nous, comme la pluie qui arrose le figuier, en silence, du cœur du fumier de notre souffrance.

Tournez-vous vers Dieu, dit Jésus, pour comprendre que quand tout est obscur, Dieu reste proche de nous, espérant encore voir le fruit de sa promesse de bonheur, espérant encore en nous.

*

S'il est vrai que « les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre l'Église », il serait illégitime de se prévaloir de cette promesse pour se croire garantis de toute difficulté. Nous pouvons être bouleversés par diverses choses incompréhensibles, comme l'histoire en a toujours connu de terribles, au grand scandale des victimes… Bouleversées par ce qui peut être, et a souvent été, de grandes douleurs.

Mais cela n'empêche pas la promesse d'être fiable. L'appel qui est dans le nom caché, qui n’a rien à voir avec les idoles — surtout sanglantes, descendantes de Baal qui voulait des victimes, des sacrifices humains — ; l’appel qui est dans son nom que Dieu a manifesté à son peuple ; cet appel est par-dessus tout appel à se tourner tout à nouveau vers Dieu, avec confiance.

Aujourd'hui encore, Dieu manifeste sa patience envers son figuier, non pas pour qu'il occupe la terre, s'en nourrisse, en tire le suc, puis retourne à la terre sans avoir fait autre chose que recevoir plaisirs, et douleurs, parfois immenses ; mais pour qu'il porte ce fruit qui est d’être une bénédiction pour tous autour de lui. Pour que germe la justice, la paix vraie et la joie pour tous, si nombreux, qui en sont privés, qui n’en savent pas la source. Un appel à enrichir le monde, chacun à notre mesure, à notre humble mesure, dans la confiance au Dieu qui nous accompagne. Un appel pour chacun de nous, comme seule réponse concrète face à la douleur du monde qui est le nôtre.


R.P., Châtellerault, 28.02.16


dimanche 21 février 2016

"Écoutez-le"




Genèse 15, 5-18 ; Psaume 27 ; Philippiens 3, 17 – 4, 1 ; Luc 9, 28-36

Luc 9, 28-36
28 Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques et monta sur la montagne pour prier.
29 Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage changea et son vêtement devint d’une blancheur éclatante.
30 Et voici que deux hommes s’entretenaient avec lui ; c’étaient Moïse et Élie ;
31 apparus en gloire, ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem.
32 Pierre et ses compagnons étaient écrasés de sommeil ; mais, s’étant réveillés, ils virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui se tenaient avec lui.
33 Or, comme ceux-ci se séparaient de Jésus, Pierre lui dit : “Maître, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie.” Il ne savait pas ce qu’il disait.
34 Comme il parlait ainsi, survint une nuée qui les recouvrait. La crainte les saisit au moment où ils y pénétraient.
35 Et il y eut une voix venant de la nuée; elle disait : “Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le !”
36 Au moment où la voix retentit, il n’y eut plus que Jésus seul. Les disciples gardèrent le silence et ils ne racontèrent à personne, en ce temps-là, rien de ce qu’ils avaient vu.

*

Que faisait le diable lors de la tentation au désert ? Il essayait de conduire Jésus à renoncer à son humanité et à se montrer dans sa seule gloire céleste. À partir de là, Jésus ayant résisté, il est acquis que son ministère se déroulera dans le secret quant à sa gloire, dans l’anonymat.

La Transfiguration est le moment où trois disciples reçoivent le privilège de voir lever un instant ce secret de la gloire cachée de celui qui demeure dans l’éternité auprès du Père. Secret qui ne sera pleinement levé pour la foi des croyants qu’au dimanche de Pâques.

Mais alors, cela aurait-il rendu Dieu visible ? Dieu dévoilé en Jésus dans la Gloire : est-ce ce que signifie la rencontre de Jésus ressuscité au dimanche de Pâques, ou au jour de la Transfiguration ? Puisqu’ici il n’est plus question de connaître selon la chair, pour le dire avec Paul.

Dieu — esprit (Jean 4) —, que nul n'a jamais vu (Jean 1) serait-il devenu donc devenu comme visible, ou imaginable ? Puisque, comme chrétiens, nous confessons avoir connu Dieu dans l’humanité du Christ, la gloire céleste du Fils de Dieu serait-elle donc devenue visible dans l’humanité visible du Christ ?

Ne serait-ce alors pas là la satisfaction de notre tentation de voir Dieu ? Déjà dans l’Exode, à Moïse : « fais-nous des dieux qui marchent devant nous » ! Cela ne correspond-il pas d’ailleurs à la tentation essentielle de Jésus lui-même : rendre Dieu visible en levant le voile de son humanité et en se montrant dans sa seule gloire céleste ? C’est bien le cœur de sa tentation au désert ! « Montre-toi comme tu es, Fils éternel de Dieu ! » Or, Jésus a résisté : quant à sa gloire, son ministère se déroulera dans le secret, dans l’anonymat.

Que nous dit alors la Transfiguration par ce dévoilement d’un instant ? Elle nous dit que l’humanité, à laquelle Jésus n’a pas voulu renoncer, est au-delà de nos capacités de compréhension et a fortiori de vision.

L’humanité de Jésus est l’humanité du Fils de Dieu, l’humanité en laquelle Dieu nous rencontre, l’humanité même de Dieu ! Mais ça, c’est tout de même troublant, d’autant que cela bouleverse notre humanité propre. Où apparaît alors pour nous la tentation d'avoir quand même prise sur lui ; connaître le Christ « selon la chair ». En d’autres termes, vouloir un Christ à notre mesure — contre ce qu’en dévoile la Transfiguration.

C’est la même leçon que tire de la Transfiguration la seconde Épître de Pierre : « ce n’est pas en nous mettant à la traîne de fables sophistiquées que nous vous avons fait connaître la venue puissante de notre Seigneur Jésus Christ, mais pour l’avoir vu de nos yeux dans tout son éclat. Car il reçut de Dieu le Père honneur et gloire, quand la voix venue de la splendeur magnifique de Dieu lui dit: “Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir.” Et cette voix, nous-mêmes nous l’avons entendue venant du ciel quand nous étions avec lui sur la montagne sainte. » (2 Pierre 1, 16-18).

Cela n’empêchera pas de voir prospérer ce désir récurrent d’un Christ « selon la chair ». C’est ainsi que les Christ à notre image vont foisonner. Un Christ accessible non seulement à nos yeux, mais jusqu’à l’analyse de nos laboratoires de recherche, voire de nos scalpels.

Des chrétiens parmi les chercheurs se réjouissent même de trouver — disent-ils —, des traces nombreuses du Jésus de l’Histoire ; à partir desquelles se dessinent régulièrement des portraits et autres « biographies », distinctes des Évangiles, dans des ouvrages promis au statut de best-sellers, preuve que leur souci est aussi largement celui du grand public.

Que font-ils, ces biographes ? Comme tous les auteurs, mais ici par le détour par Jésus, ils parlent d’eux-mêmes. Et foisonnent les Christ, toujours au goût, à la mode du jour.

D’autres parmi les chercheurs, parmi les non-croyants ceux-là, ont en revanche pour projet de mettre en question le christianisme : eux aussi parlent d’eux-mêmes — et se réjouissent pour leur part qu’il y ait aussi peu de traces dans les Évangiles de ce Jésus dit « de l’Histoire » distinct du Christ de la foi — c’est un euphémisme : il n’y en a pas !… On n’a de récits que des Évangiles. C’est dans cette ligne-là que tout un courant de l’historiographie soviétique avait beau jeu de carrément mettre en doute l’existence de Jésus… Ces auteurs parlaient d’eux-mêmes, eux aussi, bien sûr. Aujourd’hui ces mises en doutes sont, malgré un effet de retour, considérées quand même comme dépassées. Mais les traces d’un personnage historique, distinct des récits évangéliques ? — me direz-vous. Eh bien, on n’en a évidemment toujours pas. Rien en tout cas qui permette de faire un portrait ! C’est au point que des auteurs à la mode renouent aujourd’hui avec ledit courant de l’historiographie soviétique, en rescapés de la méthode apparemment… pour nous expliquer qu’il n’y a de Jésus que mythique.

Quoique aujourd’hui, (à part dans ce courant à la mode) on ne se demande plus s’il a vraiment existé ; mais on aimerait cependant souvent en savoir un peu plus…

« Nous ne connaissons plus selon la chair », écrit Paul — sous-entendu : depuis sa résurrection. Or, tous les textes évangéliques ont été écrits après la Résurrection.

C’est cela que nous disent les récits de la Transfiguration, celui de Luc (ou Matthieu et Marc) ou celui de Pierre : ce Jésus que vous avez côtoyé n’est autre que le Fils éternel de Dieu. « Écoutez-le ». Écoutez-le aujourd’hui, précisera l’Épître de Pierre dans les Écritures : « nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même ».

*

Revenons donc à la Loi et aux Prophètes. Ils ont désigné Jésus depuis le commencement. Voilà ce dont se souviennent Pierre et les Évangiles. La Loi et les Prophètes, à savoir Moïse et Élie dans le récit de la Transfiguration selon les Évangiles.

Le récit de la Transfiguration est profondément enraciné dans la mémoire du Sinaï (cf. Exode 24) : la montagne (Ex 24, 1 & 12-13), les six jours (Ex 24, 16), les trois personnes : Aaron, Nadav et Avihou (Ex 24, 1 & 9), la nuée et la voix (Ex 24, 15-17)… Derrière cette histoire, il y a le rappel du Sinaï où Moïse est médiateur de la Loi, la Torah. Et comme pour la Torah, ce qui est en bas renvoie à ce qui est en haut. Un tabernacle terrestre, ainsi le rappelle l’Épître aux Hébreux, signe d’un Tabernacle céleste contemplé par Moïse. En bas : trois disciples. En haut, trois figures célestes : Jésus, Moïse et Élie. Moïse et Élie, « la Loi et les Prophètes » — c'est-à-dire la Bible. Et entre les deux, le Fils de l’Homme qui est dans les cieux, en haut ; — et en bas, un projet de tabernacles, de tentes (selon que, Jn 1, 14, « il a “tabernaclé” parmi nous »).

Et au Sinaï qu’en est-il de ce qu’on voit ? — : une voix, une voix que le peuple voit : « vous avez vu la voix de Dieu », est-il dit au peuple au Sinaï. Et aussi, on peut le remarquer, la voix et la présence d’Élie orientent aussi vers l’attente du Messie à la fin des temps, selon le livre du Prophète Malachie. Les visions du Prophète Daniel sur la venue du Royaume. Plusieurs d’entre vous ne mourront pas avant d’avoir vu le Royaume disait Jésus juste avant la Transfiguration.

Alors, qu’ont-t-il retenu finalement, les trois disciples ? Pas grand chose de visualisable. Une Parole : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! »… Et quant à la vision proprement dite, le récit de l’épisode marque rien moins qu’un embarras : pour parler de la blancheur éclatante de la lumière, on n’a de mot que blancheur éclatante, lumière. Pour fixer leur bonheur, comme si c’était possible, les disciples n’ont d’autre idée que de dresser des tentes ! Et pourquoi pas : on peut imaginer qu’ils pensent aux tabernacles de la fête du même nom — référence à l’Exode (ainsi donc Jean 1, 14 : « il a “tabernaclé” parmi nous »).

Mais la présence du Fils de Dieu ne se fixe pas. Il faudra redescendre de la Montagne. Où le texte fait apparaître que les disciples sont tout de même à côté de la plaque !

Et pour cause : ils sont de la terre. Ils se trouvent en présence de celui qui manifestement vient du ciel, qui provient d’au-delà de l’Histoire et dont la Loi et les Prophètes ont parlé et parlent encore, celui auquel toute l’Histoire biblique, de Moïse, les commencements, à Élie, celui qui vient à la fin, ne cesse de renvoyer ; celui qui est au-delà de l’Histoire du commencement jusqu’à la fin, et qui est en ces jours au milieu d’eux, dans leur histoire. Il ne nous est pas donné pas d’autre Jésus de l’Histoire que celui-là.

*

Ce Jésus-là n’est autre que le Ressuscité. C’est ce qu’ont compris les disciples, plus tard. C’est bien le Ressuscité qui leur est apparu ce jour-là, avant même la crucifixion, celui qui demeure dans le sein du Père dans toute l’Éternité, celui en qui vient le Royaume ; qu’ils ont donc contemplé dans la Gloire avant même leur mort.

Et on a retenu la voix qui a retenti : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! ». Écoutez ce que Dieu vous dit par lui. Déjà le Royaume est à l’intérieur de vous… Ne restez pas sur Mont de la Transfiguration. Allez suivre le Ressuscité sur les routes où il vous précède. Et c’est ce que Jésus va leur montrer par l’épisode, miraculeux, qui suit et qui se conclut par cette parole, alors que tous s’enthousiasment : « Écoutez bien ce que je vais vous dire : le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes. » — « Mais, poursuit le texte, ils ne comprenaient pas cette parole ; elle leur restait voilée ». Qu’il est dur de descendre du Mont de la Transfiguration. Mais Jésus lui-même en est descendu. À nous de le suivre à présent.

Alors nous sommes l’objet même de la prière de Jésus lui-même. Jean 17 : « c’est pour eux que je prie — les Apôtres. Et aussi ceux qui auront cru par leur parole, la parole des Apôtres » : « celui-ci est mon Fils élu, écoutez-le » !


RP, Poitiers, 21/02/16


dimanche 14 février 2016

La tentation au désert




Deutéronome 26, 4-10 ; Psaume 91 ; Romains 10, 8-13 ; Luc 4, 1-13

Luc 4, 1-13
1 Jésus, rempli d'Esprit Saint, revint du Jourdain et il était dans le désert, conduit par l'Esprit,
2 pendant quarante jours, et il était tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et lorsque ce temps fut écoulé, il eut faim.
3 Alors le diable lui dit: "Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain."
4 Jésus lui répondit: "Il est écrit: Ce n'est pas seulement de pain que l'homme vivra."
5 Le diable le conduisit plus haut, lui fit voir en un instant tous les royaumes de la terre
6 et lui dit: "Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes, parce que c'est à moi qu'il a été remis et que je le donne à qui je veux.
7 Toi donc, si tu m'adores, tu l'auras tout entier."
8 Jésus lui répondit: "Il est écrit: Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et c'est à lui seul que tu rendras un culte."
9 Le diable le conduisit alors à Jérusalem; il le plaça sur le faîte du temple et lui dit: "Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas;
10 car il est écrit: Il donnera pour toi ordre à ses anges de te garder,
11 et encore: ils te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre."
12 Jésus lui répondit: "Il est dit: Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu."
13 Ayant alors épuisé toute tentation possible, le diable s'écarta de lui jusqu'au moment fixé.

*

Quarante jours… « Lorsque ce temps fut écoulé, il eut faim ». On pourrait se dire : après quarante jours, pas étonnant ! Voilà un signe tout simple de l’humanité du Christ, qui dépend de Dieu seul, dans une vie humaine qui réclame naturellement, comme toute vie humaine, d’être sustentée.

Quand Jésus est la manifestation, dans une vie humaine, de celui qui existe avant que le monde soit, de celui par qui le monde subsiste, ce simple… « constat » : « il eut faim », dit concrètement son humanité, et par contrecoup, la nôtre !

« Alors le diable lui dit: "Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain." » Alors que le constat de l’humanité de Jésus vient d’être posé — « il eut faim » —, le diable lui propose d’emblée de la court-circuiter ! Ce qui du même coup court-circuiterait sa mission — qui est que le Fils de Dieu rejoigne l’humanité dans tout ce qui la constitue, de la naissance à la mort, pour faire accéder cette même humanité à la mémoire perdue de son éternité.

Et c’est à ce point que le constat « il eut faim », dit aussi beaucoup sur notre humanité — et sur l’humilité de notre humanité. Voilà que nous avons été constitués, comme êtres de chair, semblables aux animaux, aux autres animaux. L’acceptation de cela fonde une part importante de la responsabilité des êtres humains vis-à-vis du reste de la Création, notamment animale. Et par là-même, l’acceptation de cela dit cet aspect bizarre de ce qu’est un être humain. Fait d’humus — selon l’étymologie commune d’homme et d’humble.

Au point que l’on est fondé à penser que c’est justement cela qui a révolté le diable, cet acte divin contre-nature apparemment : mettre, en quelque sorte, un esprit angélique, celui de l’humain, dans une créature de chair et de poils — bref un animal !

Troublant : qu’attaque précisément le diable en tentant Jésus ? Les contraintes animales de sa condition : il a faim ! Scandale concret d’un estomac qui gargouille : nous voilà bien loin de l’esprit pur, sans parler de la divinité ! Alors de grâce, "si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain." Tentation troublante, d’autant plus qu’elle est raisonnablement humaine : tout au plus le diable invite-t-il Jésus à ne plus avoir faim !

Et Jésus lui répond précisément en rappelant ce en quoi le pain est l’expression matérielle, comme le signe dans la matière, de ce que toute créature, fut-elle créature spirituelle, vit de la parole de Dieu. Ce faisant le Fils de Dieu rappelle en citant la Bible que cette règle vaut pour toute l’échelle, toute la hiérarchie de la Création : que cela s’exprime par la faim de pain ou par la faim de vérité, toute créature vit de ce qui sort de la bouche de Dieu.

Et lui est venu racheter la Création entière, avec l’être humain — chargé par là-même de sa responsabilité vis-à-vis de toute la Création matérielle, depuis l’animal jusqu’au minéral. Humilité de la condition qu’est venu partager Jésus : il eut faim. Et la prise de conscience de cette humilité et des responsabilités qui y sont afférentes est bien le sens du jeûne.

D’où, par parenthèse, le côté redoutable d’une pratique devenue rituelle, et qui risque par là d’être vidée de son sens. Les réformateurs de tout temps l’ont bien perçu. Les Réformateurs du XVIe siècle bien sûr, qui ont préféré que l’on se garde de cette habitude rituelle pour venir à sons sens, mais pas eux seuls : Les Réformateurs rejoignaient en cela d’autres réformateurs, comme Ésaïe — rappelant ce sens du jeûne : « Voici le jeûne que je préconise : détache les chaînes de la méchanceté, dénoue les liens du joug, renvoie libres ceux qu’on écrase, et que l’on rompe toute espèce de joug ; partage ton pain avec celui qui a faim et ramène à la maison les pauvres sans abri ; Si tu vois un homme nu, couvre-le, Et ne te détourne pas de celui qui est ta propre chair. » (Ésaïe 58, v. 6-7).

C’est encore ce que rappellera Jésus invitant à un jeûne caché, sans rite visible, de façon à ce que sa signification ne soit pas annulée par un côté record d’ascèse qui risque toujours d’apparaître en biais dans la pratique des champions de l’abstinence — « Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air sombre, comme font les hypocrites: ils prennent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. En vérité, je vous le déclare : ils ont reçu leur récompense. Pour toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage, pour ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, mais seulement à ton Père qui est là dans le secret » (Matthieu 6, 16-18). Jésus lui-même, a donc jeûné au désert, pas en public, et finalement, rejoignant par là-même la condition humble, de l’humanité faite d’humus… il eut faim.

*

Alors, puisque Jésus est le rédempteur de cette humanité dont la condition lui vaut un estomac qui gargouille, et puisqu’il entend ne pas s’y dérober ; puisque par ailleurs cette condition constitue les êtres d’esprit sous du poil que sont les humains en médiateurs à l’égard de toute la Création matérielle ; puisque enfin — le diable l’a bien compris — Jésus est venu en rédempteur de cette Création-là, à commencer par la créature humaine ; puisqu’il est le chef de file de cette humanité, bref le Messie — qu’il entre tout de suite dans le règne qui est sien !

Qu’il entre dans sa souveraineté de droit sur un monde qui pour lors est bel et bien dans une situation de soumission à l’égard du diable. C’était évident à l’époque pour quiconque ne vivait pas au désert — et Jésus n’y a pas passé sa vie. C’est encore plus évident aujourd’hui : il suffit d’allumer la télévision ou d’ouvrir un journal pour savoir que le diable a soumis toute la Terre.

Alors, puisque tout cela m’appartient, dit-il, tu n’as qu’à me le demander et je t’introniserai immédiatement dans ton règne messianique : à nous deux, nous ferons du bon boulot. Moi en chef d’État, et toi en Premier ministre.

Ça te demande certes un geste d’allégeance : prosterne-toi donc et adore-moi — un geste d’allégeance certes, mais qui t’évitera bien des tracas : tu assumeras, sans te compliquer la vie en passant par le détour d’une histoire douloureuse, tes responsabilités de chef des créatures de chair et de poil, puisque tu sembles tenir à cette condition !

Jésus préfèrera alors, le règne humble, invisible, du vrai Dieu, au fracas de la gloire médiatique et au pouvoir immédiat que lui propose celui qui règne si évidemment — à ce plan-là, illusoire et menteur ! le diable…

*

Alors, puisqu’il semble si sûr du Dieu invisible, dont le règne ne se voit pas, qu’il me montre donc, suggère le diable, qu’il montre donc cette confiance en celui qui le protège jusqu’au cœur des échecs — jette-toi en bas, voyons si tu est vraiment le compagnon des anges.

Et Jésus révèle alors, comment sous la chair, s’établit la dimension spirituelle de l’humanité : de façon cachée. Pour l’humanité, la relation avec Dieu, la participation à la dimension spirituelle de la Création se vit sans fracas, sans grand signe, sans même se voir, par la foi seule : « tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ». Jésus ne cèdera pas à tentation de rendre Dieu visible pour une Création matérielle qui ne le voit naturellement pas.

À ce point, le diable reviendra à l’attaque, plus tard, au « moment fixé » (v. 13) : au jour du retour du diable vers Jésus lors de son agonie et sa mort, qui dévoile l'illusoire des propositions du menteur qui prétend avoir tout pouvoir. Ce qui est déjà dévoilé par le refus de Jésus de sauter en bas du Temple est à nouveau refusé par son refus de sauter en bas de la Croix, ou de faire intervenir les armées d’anges capables de le garder de toute chute. Alors Dieu est pleinement manifesté comme étant le Dieu caché, caché derrière l’humilité de la croix d’un homme qui meurt.

*

Récit étonnant où Jésus est présenté pour nous comme faisant l’inverse de ce à quoi on s’attendrait. Nous sommes en proie nous aussi, à notre mesure, en permanence à ces tentations-là. Un diable tel un tel génie qui nous proposerait trois vœux — en général c’est le nombre —, quelle réponse ? Le plus raisonnable, imagine-t-on, est de lui demander… ce qui semble si souhaitable : pleine forme, prospérité, réussite. Exactement ce que le diable propose à Jésus — et qu'il refuse.

Non pas que cela soit mauvais en soi, mais cela ne se reçoit que de Dieu seul et dans le respect de ses préceptes. C’est cela, la condition des êtres de chair que nous sommes.

Nous voilà responsables d’accepter notre condition humaine et ses limitations comme Jésus les a acceptées pour nous… et de vivre par la foi seule selon la parole de celui que, dans la situation qui est la nôtre, on ne voit pas. C’est comme cela que se rachète le monde.


R.P. Poitiers, 14.02.16


dimanche 24 janvier 2016

Jubilé




Psaume 19, 8-15 ; Néhémie 8, 1-10 ; 1 Corinthiens 12, 12-30 ; Luc 1, 1-4 & 4, 14-21

Luc 1, 1-4 & 4, 14-21
1 1 Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements accomplis parmi nous,
2 d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et qui sont devenus serviteurs de la parole,
3 il m’a paru bon, à moi aussi, après m’être soigneusement informé de tout à partir des origines, d’en écrire pour toi un récit ordonné, très honorable Théophile,
4 afin que tu puisses constater la solidité des enseignements que tu as reçus.

4 14 Alors Jésus, avec la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, et sa renommée se répandit dans toute la région.
15 Il enseignait dans leurs synagogues et tous disaient sa gloire.
16 Il vint à Nazara où il avait été élevé. Il entra suivant sa coutume le jour du sabbat dans la synagogue, et il se leva pour faire la lecture.
17 On lui donna le livre du prophète Ésaïe, et en le déroulant il trouva le passage où il était écrit :
18 L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté,
19 proclamer une année d’accueil par le Seigneur.
20 Il roula le livre, le rendit au servant et s’assit ; tous dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui.
21 Alors il commença à leur dire : "Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez."

*

Nous assistons avec ce texte de Luc, à la proclamation par Jésus du Jubilé, « an de grâce du Seigneur », une institution — qui n'avait pas vraiment l'habitude d'être respectée. Il s'agit de cette loi biblique qui voulait que tous les cinquante ans les compteurs soient remis à zéro. On devait alors libérer les esclaves, ne pas travailler pendant un an, redistribuer les terres acquises au cours des cinquante années précédentes. Une véritable révolution périodique, qui n'avait pas vraiment eu l'heur d'être appliquée, tout comme les simples années sabbatiques, d'ailleurs — qui mettaient en place tous les sept ans des bouleversements très importants aussi.

Je cite — Lévitique 25, 10-18 :
10 vous déclarerez sainte la cinquantième année et vous proclamerez dans le pays la libération pour tous les habitants ; ce sera pour vous un jubilé ; chacun de vous retournera dans sa propriété, et chacun de vous retournera dans son clan.
11 Ce sera un jubilé pour vous que la cinquantième année : vous ne sèmerez pas, vous ne moissonnerez pas ce qui aura poussé tout seul, vous ne vendangerez pas la vigne en broussaille,
12 car ce sera un jubilé, ce sera pour vous une chose sainte. Vous mangerez ce qui pousse dans les champs.
13 En cette année du jubilé, chacun de vous retournera dans sa propriété.
14 Si vous faites du commerce — que tu vendes quelque chose à ton prochain, ou que tu achètes quelque chose de lui, que nul d’entre vous n’exploite son frère :
15 tu achèteras à ton prochain en tenant compte des années écoulées depuis le jubilé, et lui te vendra en tenant compte des années de récolte.
16 Plus il restera d’années, plus ton prix d’achat sera grand ; moins il restera d’années, plus ton prix d’achat sera réduit : car c’est un certain nombre de récoltes qu’il te vend.
17 Que nul d’entre vous n’exploite son prochain ; c’est ainsi que tu auras la crainte de ton Dieu. Car c’est moi, le SEIGNEUR, votre Dieu.
18 Mettez mes lois en pratique ; gardez mes coutumes et mettez-les en pratique : et vous habiterez en sûreté dans le pays.

En regard de l’exil, en guérison de la tragique déportation à Babylone, le livre du prophète Ésaïe annonçait un an de grâce du Seigneur, an qui verrait l'exil prendre fin.

Ésaïe 61, 1-3 :
1 L’Esprit du Seigneur, l’Éternel, est sur moi, car le Seigneur m’a donné l’onction. Il m’a envoyé pour porter de bonnes nouvelles à ceux qui sont humiliés ; pour panser ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs leur libération et aux prisonniers leur élargissement ;
2 Pour proclamer une année favorable de la part du Seigneur et un jour de vengeance de notre Dieu ; pour consoler tous ceux qui sont dans le deuil ;
3 Pour accorder à ceux de Sion qui sont dans le deuil, pour leur donner de la splendeur au lieu de cendre, une huile de joie au lieu du deuil, un vêtement de louange au lieu d’un esprit abattu, afin qu’on les appelle térébinthes de la justice, plantation de l’Éternel, pour servir à sa splendeur.

Et voilà que Jésus lisant ce texte d'Ésaïe, pour la prédication inaugurale de son ministère, annonce l'accomplissement de la Parole du prophète ; il se présente lui-même comme celui qui accomplit cette parole.

Aujourd'hui s'inaugure l'année jubilaire, l'an de grâce du Seigneur, avec toutes ses conséquences : tel est bien le propos de Jésus.

Voilà une parole bien étrange que les auditeurs de Nazareth auront de la peine à recevoir. On sait qu’ils lui demanderont, comme il est coutume dans les évangiles, un miracle, pour croire. Et on peut les comprendre. Ce Jubilé, cet an de grâce, on en voudrait tout de même des signes pour le croire.

Et si ce Jubilé est bien la guérison des yeux aveugles de ceux qui baignent dans les ténèbres de l'esprit de la captivité, on n'hésitera pas à attendre comme signe que les aveugles recouvrent la vue, selon la lettre de la traduction grecque de la parole du prophète : après tout le Royaume de Dieu n'implique-t-il pas la guérison totale de toutes nos souffrances ; d'où la façon dont les habitants de Nazareth apostropheront Jésus : « médecin guéris-toi toi-même » (Luc 4, 23), et ton peuple avec toi.

Car le Jubilé annoncé par Ésaïe est bien l'inauguration du Royaume. Le Jubilé marque l'espérance de ce jour où le Shabbath devient éternel, ce jour à partir duquel il devient définitivement possible de dire : « c'est aujourd'hui de jour du Shabbath », selon l’Épître aux Hébreux, ch. 4. Cela étant appelé à être chargé de sens en ce qui concerne les relations humaines, enfin empreintes de sagesse et de grâce. Aujourd'hui commence le monde nouveau, s'ouvre le ciel nouveau d'où apparaît la Jérusalem nouvelle sur la nouvelle terre du monde à venir, inauguré ce jour-là.

Mais voilà que comme face à la recherche de la sagesse, Dieu a opposé la folie de la prédication, voilà, en ce qui concerne la grâce, que face à la recherche de miracles — il n’y a pas eu de miracle ce jour-là à Nazareth —, Dieu a opposé la foi à la faiblesse de la croix, où le Christ rejoint le souffrance de l’humanité, la souffrance de son peuple.

Sans autre signe que la faiblesse du Christ dévoilée bientôt à la croix Jésus annonce aujourd’hui l’accomplissement de cette parole du prophète Ésaïe : ici commence le Jubilé, le grand Shabbath, l'an de grâce qui inaugure le Royaume de Dieu. Même si cela ne se voit pas, ne relève pas de la vue… Parole donnée à la foi seule. Accomplissement qui ne se voit pas.

Cette parole relève de cette folie de Dieu plus sage que les hommes et cette faiblesse de Dieu plus forte que les hommes, folie et faiblesse selon lesquelles Dieu a choisi les choses folles et faibles de ce monde pour confondre les sages et fortes (1 Co 1). Or ces choses folles et faibles sont ceux et celles qui sont appelés par l'Évangile pour être sagesse et justice en Jésus-Christ. C'est nous qui entendons ce que Jésus dit aujourd’hui.

*

Nos années se datent en autant d'ans de grâce : « an de grâce 2016 », disons-nous ! Autant d’années de Jubilé ! Si le nous croyons, si nous croyons que le Jubilé est advenu, si nous sommes dans l'an de grâce du Seigneur, plus rien ne manque pour que nous en appliquions les modalités : libérés de tout esclavage, être libres de remettre les dettes, de pardonner, puisque c’est là le Jubilé, libres parce ce que la délivrance des captifs a eu lieu...

Chacun à notre humble mesure : nous qui sommes au bénéfice de la remise des dettes avons dès lors tous le pouvoir de remettre les dettes à notre égard ; comme nous le prions dans le Notre Père — « remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs. » (Ça vaut comme pardon des offenses concernant ces dettes que sont les fautes ; ça vaut aussi à tous les autres plans — Jésus n’a pas commis de péché, mais outre sa solidarité avec nous, il n’en était pas moins débiteur de sa vie envers son Père, ce qu’il savait lorsqu’il enseignait cette prière : « remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs. »)

Si nous ne faisons pas de miracles spectaculaires, comme Jésus n’en a pas fait à Nazareth (comme pour nous dire : vous aussi vous pouvez beaucoup de choses sans que cela ne soit spectaculaire) — nous avons la possibilité de mettre en place les modalités essentielles de l’an de grâce — comme remise à notre mesure des compteurs à zéro.

Dieu nous appelle aujourd’hui à entrer avec humilité, au regard de l’histoire, mais de plain-pied tout de même, dans ce temps de la grâce, en place dès à présent. « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. »


RP, Châtellerault, 24.01.16


dimanche 17 janvier 2016

À Cana... Des noces éternelles





Esaïe 62.1-5 ; Psaume 96 ; 1 Corinthiens 12.4-11 ; Jean 2.1-12

Jean 2, 1-12
1 Or, le troisième jour, il y eut une noce à Cana de Galilée et la mère de Jésus était là.
2 Jésus lui aussi fut invité à la noce ainsi que ses disciples.
3 Comme le vin manquait, la mère de Jésus lui dit: "Ils n’ont pas de vin."
4 Mais Jésus lui répondit: "Que me veux-tu, femme? Mon heure n’est pas encore venue."
5 Sa mère dit aux serviteurs: "Quoi qu’il vous dise, faites-le."
6 Il y avait là six jarres de pierre destinées aux purifications rituelles; elles contenaient chacune de deux à trois mesures.
7 Jésus dit aux serviteurs: "Remplissez d’eau ces jarres"; et ils les emplirent jusqu’au bord.
8 Jésus leur dit: "Maintenant puisez et portez-en au maître du repas." Ils lui en portèrent,
9 et il goûta l’eau devenue vin-il ne savait pas d’où il venait, à la différence des serviteurs qui avaient puisé l’eau, aussi il s’adresse au marié
10 et lui dit: "Tout le monde offre d’abord le bon vin et, lorsque les convives sont gris, le moins bon; mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant!"
11 Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.
12 Après quoi, il descendit à Capharnaüm avec sa mère, ses frères et ses disciples; mais ils n’y restèrent que peu de jours.

*

Rien de plus sain qu'une fête, des noces, la joie. On a souvent remarqué cet aspect de ce passage, et il faut le rappeler. Jésus ne dédaigne pas les réjouissances d'une fête tout humaine. Un repas de noces, que le texte nous présente comme célébré parmi des proches ou des amis de sa mère (v.1) ; et qui va illustrer la joie à la résurrection (v.1 : le troisième jour), renvoyant donc à Pâques et aux noces de l’agneau.

Voilà donc dans notre texte une fête de mariage où Jésus est invité aussi, ainsi que ses disciples. Les noces sont alors un événement considérable, qui dure toute la semaine ; et on n’invite pas seulement les amis, mais les amis des amis, qui se trouvent naturellement en pareille circonstance être eux-mêmes des amis et avoir aussi des amis qui du coup accèdent aussi au cercle des amis. La joie s'étend aux cercles les plus larges.

Société du partage, qui déborde tout particulièrement dans la joie ; un peu comme celle que donne l'Esprit saint, et qui ne connaît pas de calculs ni de lendemains, surtout, précisément, dans la joie. Jésus fera allusion à cela en évoquant, dans la parabole des noces, les invités du bord du chemin.

La famille en joie veut du monde pour partager sa joie. Et veut y prendre du temps. Ici la fête a beaucoup duré. Et voilà que le vin vient à manquer. Et la famille se sent au bord de l’humiliation. Les convives sont en passe de ne pas être honorés comme il se doit. Non pas que le maître ait été chiche, ou plus pauvre qu'il aurait voulu le laisser paraître, mais plutôt que la joie ayant été très grande, le vin a coulé, coulé, coulé. À cette fête que Jésus n'a pas dédaigné d'honorer de sa présence.

Fête tout humaine : il ne s’agit pas d’une bénédiction nuptiale — la bénédiction, chose qui n’existera pas dans l’Église avant le Ve siècle, concerne dans le rite juif uniquement le premier jour, qui précède les sept jours de fête —, mais de la suite — la fête qui suit, où l'on trouve Jésus — un temps tout à fait profane ; moment qui n’en réfère pas moins au précepte de la Genèse sur l’homme et la femme : soyez féconds et multipliez-vous — d’où le signe de l’abondance de la fête…

Il y a un temps pour tout, y compris pour la fête, qui n'a pas à être bridée parce que ce n'est pas tous les jours la fête, au contraire précisément, et tant pis pour les lendemains. Le Dieu qui pourvoit à la joie pourvoit à plus forte raison au quotidien. "Ne vous inquiétez pas pour vos lendemains, remettez cela à Dieu", dit Jésus.

… Et le vin vient à manquer avant qu'il n'ait suffisamment réjoui le cœur des participants. La nouvelle du problème commence à courir. On s'informe l'un l'autre : la fête risque bien d'être abrégée. Marie informe son fils. Et voilà de la part de Jésus une réaction étrange.

*

Jésus apparemment, perçoit cette information comme une interpellation. Venu en ce monde pour ce monde, ce qui l'entoure l'interpelle. Combien de fois ne le voyons-nous pas faire des miracles par compassion, apparemment à côté du sens qui est celui de tous ses miracles. Apparemment seulement, parce que fussent-ils œuvres de compassion, les miracles de Jésus sont toujours chargés d'une plénitude de sens qui en fait autant de portes ouvertes sur la vie spirituelle. Ce sens est d'ailleurs sans doute fort lié à ce que le monde l'interpelle, — comme on dit —, ne le laisse pas indifférent.

La fin de la fête, la fin qui s'annonce, ne le laisse pas non plus indifférent. La fin de nos fêtes. Pourquoi faut-il que nos fêtes, nos joies, se terminent toujours ? Pourquoi faut-il que ce qui commence par des chants se termine dans la frustration, dans la tristesse, en manque du vin qui réjouit le cœur de l'homme ? Cette noce, par exemple, se terminera.

À regarder plus loin, plus tard, elle se terminera mal comme toute noce, de toute façon par un deuil — il faudra se quitter lorsque, au mieux après la vieillesse, la mort viendra frapper. Il faudra bien quitter ce monde, se quitter l'un l'autre, arraché l'un à l'autre par la douleur de la mort, la joie tournera en deuil, comme la fête tourne court dans le manque de vin.

Alors Jésus donne le signe de ce qu'il est lui-même la fête éternelle, le fête où le vin ne vient jamais à manquer. Dans sa conscience du malheur du deuil prochain qui est au cœur de toutes nos fêtes, Jésus s'interpose ; il s'interpose contre le scandale du fatal manque de vin. Alors son sang bientôt coulera, vin de joie de la fête éternelle.

Qu'en savent les hommes, qu'en sait sa mère ? D'où sa façon de lui répondre : qu'y a-t-il entre toi et moi ? Toi tu es de la terre ; quant à moi qui sais le remède à la douleur des fêtes passagères, des noces promises au deuil, mon heure n'est pas encore venue, l'heure où mon sang coulera comme un vin nouveau pour le salut du monde.

C'est ce que Jésus va signifier par son miracle, attestant qu'il vit lui-même au-delà des fêtes passagères, et qu'il fait entrer dans cet au-delà ceux qui, au cœur de leur fête, savent goûter le vin de l'alliance renouvelée, alliance nouvelle et éternelle, qui purifie mieux que l'eau de toutes les aspersions dont sont remplies les jarres des purifications.

Car c'est bien de jarres de purification qu'il s'agit. Changer cette eau-là en vin, cette eau qu'il fait verser dans ces jarres-là, n'est pas le fait du hasard de la part de Jésus. Par lui prend place la joie éternelle de l'Alliance, où le meilleur des vins de fête ne vient jamais à manquer. C'est là la dimension où Jésus resitue la question de sa mère. On est dans un autre monde, où l'on vient par le mystère de la foi (v.11).

*

C'est que dès lors tout est à double sens.

L'étonnement de l'organisateur devant la qualité de ce vin servi en fin de fête, par exemple : au premier plan, il s'agit d'une stricte interrogation sur le pourquoi de cette façon de faire : servir le bon vin à la fin. À un autre plan, il nous est indiqué que là est l'entrée dans l'alliance du Royaume, de la joie éternelle.

La façon dont Jésus répond apparemment sèchement à sa mère est aussi à double sens pour nous : adressée à celle qui n'entre que partiellement dans la pensée de celui qui pour être son fils n'en est pas moins son Dieu, cette parole vaut aussi et a fortiori pour nous, qui n'avons pourtant pas le bénéfice d'une telle grâce.

La foi, qui permet à ses disciples de saisir dans le miracle la gloire de Jésus, relève d'un étonnement devant le Dieu qui agit par où on ne l'attendrait pas, c'est-à-dire peut-être, d'un Dieu tout à fait libre par rapport aux conseils que l'on voudrait lui donner, par rapport aux façons d'agir que l'on voudrait lui suggérer à demi-mot — "ils n'ont plus de vin, tu sais ce qu'il te reste à faire".

Prenons garde : il est des prières exaucées dont le sens sera pour nous plus dérangeant qu'une absence de réponse, des exaucements qui vont nous obliger à des bouleversements que nous ne prévoyons pas en formulant ces prières, des bouleversements tels que si nous les avions connus d'abord, nous nous serions peut-être abstenus de ces prières-là.

Et il est des façons de souffler à Dieu ce qu'il devrait nous enseigner, c'est-à-dire ce que l'on a l'habitude d'entendre — vieilles jarres comme vieilles outres.

C'est nous que Jésus appelle aujourd’hui encore à avoir part à l'ivresse spirituelle du vin nouveau. C'est toujours nous qu’il vise à travers cet attachement à des jarres que Dieu veut les remplir du vin le meilleur.

*

Là seulement est le remède à notre aveuglement, qui est cette certitude que la fête doit finir le jour où finit le vin de nos vieilles outres. Nous sommes alors appelés à goûter ce vin qui ne peut que faire éclater nos vieilles outres, emplir d'ivresse nos vieilles jarres.

Dieu a gardé ce bon vin qu'il nous dévoile — aujourd'hui, — car il y a encore un aujourd'hui. Il nous le dévoile aujourd'hui encore en Jésus pour nous enivrer de sa présence qui ne finit jamais, pour nous préparer aux noces éternelles.


R.P, Poitiers, 17.01.16


dimanche 10 janvier 2016

Jésus, baptisé lui aussi




Ésaïe 40, 1-11 ; Psaume 104 ; Tite 2, 11-14 & 3, 4-7 ; Luc 3, 15-22

Luc 3, 15-22
15 Le peuple était dans l’attente et tous se posaient en eux-mêmes des questions au sujet de Jean : ne serait-il pas le Messie ?
16 Jean répondit à tous : “Moi, c’est d’eau que je vous baptise; mais il vient, celui qui est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de délier la lanière de ses sandales. Lui, il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu;
17 il a sa pelle à vanner à la main pour nettoyer son aire et pour recueillir le blé dans son grenier ; mais la bale, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas.”
18 Ainsi, avec bien d’autres exhortations encore, il annonçait au peuple la Bonne Nouvelle.
19 Mais Hérode le tétrarque, qu’il blâmait au sujet d’Hérodiade, la femme de son frère, et de tous les forfaits qu’il avait commis,
20 ajouta encore ceci à tout le reste : il enferma Jean en prison.
21 Or comme tout le peuple était baptisé, Jésus, baptisé lui aussi, priait; alors le ciel s’ouvrit ;
22 l’Esprit Saint descendit sur Jésus sous une apparence corporelle, comme une colombe, et une voix vint du ciel : “Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré.”

*

« Jésus, baptisé lui aussi » (v. 21). C'est le temps de la venue de cette bonne nouvelle que Jean annonçait et accompagnait d'exhortations, comme nous dit le texte (v.18).

Au-delà des rappels de la Loi en vue du repentir que portait Jean, il y a la consolation du peuple exilé dans le péché, qu'il annonce selon Ésaïe, et la miséricorde de Dieu, dont l'éminent signe public est ce baptême du Christ.

Miséricorde étonnante qui est dans le partage, dans la solidarité qui se dit dans ce baptême. Car quel besoin de repentir, de baptême de repentir, pour un homme sans péché ? C'est là un geste de solidarisation avec le peuple exilé dans le péché. Le Seigneur partage l'exil du peuple, vient dans l'exil avec le peuple afin de l'en ramener — baptisé lui aussi « comme tout le peuple était baptisé » (v. 21).

Être Fils de Dieu, ainsi que le dit de Jésus la voix venue du ciel avec l'Esprit saint apparu comme une colombe, est pleinement lié à la réalisation du bon plaisir de Dieu par ce baptême de solidarité. Être Fils de Dieu, réalité intemporelle, s'exprime dans le temps : dans son humanité, Jésus est le Fils éternel de Dieu, et il le signifie dans son baptême. Dans ce geste, se faire baptiser, qui le solidarise avec le peuple, Jésus reçoit de l'Esprit, publiquement, sa consécration pour entrer dans son ministère de Messie, de Sauveur du peuple, ce qui marque le temps de la fin de l'exil du peuple dans le péché. Par ce geste, il exprime sa prise en charge, en obéissance au Père, de son rôle de serviteur, celui qui se solidarise avec le peuple exilé, toujours selon Ésaïe.

C'est l'œuvre de la seule grâce de Dieu, qui vient nous rejoindre dans les lieux de nos égarements pour nous placer devant lui, dans la liberté de l'Esprit, fin de tous les exils, liberté fondée sur la confiance en sa faveur, sa grâce.

*

Lorsque avec l'Esprit venu comme une colombe, la voix déclare ainsi Jésus Fils de Dieu, c'est, en vertu de la solidarité qu'il montre à notre égard en se faisant baptiser, notre adoption comme fils et fille à notre tour qui est aussi prononcée. Le baptême, qui est en premier lieu un geste d'humilité, un geste de repentir, devient aussi le signe d'une régénération. Ici, il nous est dit aussi : « toi qui est pécheur comme le dit en premier lieu ton baptême, tu reçois aussi la force de l'Esprit de Jésus par lequel en se solidarisant avec les pécheurs, il a sanctifié, rempli d'Esprit, ce geste d'humilité. »

Dieu a dit une fois pour toutes en Jésus : « tu es mon fils, moi, aujourd'hui, je t'ai engendré. » Et cela signifie aussi ce partage de l'Esprit du Christ, ce don de son Esprit, dont le baptême est désormais un signe. Ce don d'affermissement, de force, est ce qui nous qualifie, nous donne capacité de grandir dans la liberté.

*

Qu'est-ce à dire ? On connaît le reste de la prédication de Jean, celui qui baptise Jésus, les fameuses exhortations avec lesquelles il accompagne la Bonne Nouvelle : comblez les abîmes, abaissez les montagnes, redressez ce qui est tordu. Notre texte nous rappelle qu'il est emprisonné pour cela, par le roi Hérode, qui n'aime pas qu'on lui rappelle trop publiquement qu'il est un pécheur public.

Cet appel de Jean à la justice, Jésus vient de l'assumer par son baptême, l'assumer pour l'accomplir par solidarité. Car la solidarité n'est pas un vain mot. Il s'agit d'être concrets. Jésus l'est. Et ce que le Baptiste nous appelle tous à faire, Jésus le fait. L'Esprit l'investit pour cela, et puisqu'il nous donne aussi cet Esprit, il nous donne aussi, comme le dit notre liturgie, la force de la faire. C'est là la liberté.

*

Le temps annoncé par Jean le Baptiste s’est approché ; le temps de combler les fossés creusés par la richesse et la corruption. Un temps toujours actuel bien sûr, tant que dure le temps — « vous aurez toujours les pauvres avec vous », rappellera Jésus. Face à l'énormité du déséquilibre, on est pris d'un sentiment de malaise, et d'impuissance. Et dès lors, à terme, de culpabilité. Ce qui est inutile, comme toute impuissance ou culpabilité, mais le Christ libère de la culpabilité en donnant du même coup la force qui est dans la liberté qu'il octroie.

Car être libéré de la culpabilité suppose recevoir aussi la parole qui fait se lever, et la force de se lever. Lazare n'est libéré de son tombeau que parce qu'il entend et reçoit la Parole qui lui dit : sors. Et il ne sort que par la force de cette Parole, par l'Esprit qui l'accompagne et la porte. La liberté que nous donne le Christ se traduit, comme toute liberté, en don. Qui ne sait que se replier, et ne sait pas donner, n'est pas libre. Un Lazare qui entendant la parole qui lui dit « Sors », et qui ne sortirait pas donnerait à se demander s'il l'a bien entendue. Paul parle (Ro 12, 3) de la mesure de foi accordée à chacun, et qui se jauge en liberté, et donc en don.

Si l'Esprit nous est donné, si tout est don, qu'en est-il d'une liberté qui ne débouche pas sur le don mais laisse dans le repliement et la peur ? Le don de temps, de présence, d'attention, et de ce qui est proche du cœur, d'argent.

Rappelons-nous aujourd'hui encore que, avec ses faibles moyens, mais avec l’affermissement de l’Esprit, l'Église a aussi pour vocation de lutter contre les déséquilibres dénoncés par Jean, et qui n'ont peut-être fait qu'augmenter ; puisqu’on continue d’assister à l'augmentation apparente du déséquilibre que dénonçait Jean.

Le Christ est apparu au baptême de Jean pour se solidariser avec nous et nous donner la force, pour nous rendre libres. « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libre », vous qui vous dites enfants d'Abraham, dira Jésus — Abraham à qui Dieu suscite des enfants depuis des pierres, selon ce même Jean le Baptiste. Puisque l'Évangile n'est rien d'autre que la parole qui libère.

Ma Parole, dit Dieu, ne revient pas à moi sans effet. Elle demeure éternellement. Et le souffle de l'Esprit qui la porte libère ce qui est appelé à la liberté et dessèche ce qui n’a pas lieu d’être : « il vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu »… « recueillant le blé dans son grenier ; mais la bale, il la brûlera ». Tout comme « l'herbe sèche, la fleur se fane quand le souffle du Seigneur vient sur elles... Oui, le peuple, c'est de l'herbe : l'herbe sèche, la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu subsistera toujours ! »

Alors que l'Esprit saint nous libère de ce qui doit être desséché et nous fasse entendre cette Parole par laquelle Jésus nous est donné : « Tu es mon fils, moi, aujourd'hui, je t'ai engendré. »

Alors la liberté jaillira comme un fleuve qui donne sans cesse l'eau qu'il reçoit, comme ce fleuve au-dessus duquel la colombe désignait l'Esprit par lequel nous aussi pouvons devenir fils et filles, c'est-à-dire libres.


RP, Poitiers, 10.01.16


dimanche 3 janvier 2016

"Lève-toi, brille, car ta lumière paraît"




Ésaïe 60, 1-6 ; Psaume 72 ; Éphésiens 3, 2-6 ; Matthieu 2, 1-12

Ésaïe 60, 1-5
1 Lève-toi, brille, car ta lumière paraît,
Et la gloire du Seigneur se lève sur toi.
2 Car voici que les ténèbres couvrent la terre
Et l'obscurité les peuples ;
Mais sur toi le Seigneur se lève,
Sur toi sa gloire apparaît.
3 Des nations marcheront à ta lumière
Et des rois à la clarté de ton aurore.
4 Porte tes yeux alentour et regarde :
Tous ils se rassemblent,
Ils viennent vers toi ;
Tes fils arrivent de loin,
Et tes filles sont portées sur les bras.
5 A cette vue tu seras radieuse,
Ton cœur bondira et se dilatera,
Quand les richesses seront détournées de la mer vers toi,
Quand les ressources des nations viendront vers toi.
6 Tu seras couverte d'une foule de chameaux,
Ainsi que de dromadaires de Madian et d'Épha ;
Ils viendront tous de Saba ;
Ils porteront de l'or et de l'encens
Et annonceront les louanges du Seigneur.

*

« Lève-toi, brille, car ta lumière paraît, et la gloire du Seigneur se lève sur toi. Car voici que les ténèbres couvrent la terre et l'obscurité les peuples ; mais sur toi le Seigneur se lève, sur toi sa gloire apparaît. »

La lumière de Jérusalem ne vient pas d'elle-même, mais de celui qui sur elle resplendit. Sa gloire, sa beauté, n'a pas sa source en elle, et c'est ce qui en fait le symbole du salut pour tous les peuples, faisant accourir vers elle les rois de toute la terre, à la suite des Mages venu vers l'enfant Jésus, et qui seront ainsi par la suite élevés au statut royal que les traditions leur ont donné — puisque Jésus dans son humilité symbolise ce que dit le livre d'Ésaïe parlant d'une gloire toute d'humilité : une gloire que Jérusalem n'a pas par elle-même, mais par celui qui rayonne sur elle.

Le teint solaire et rayonnant de Jérusalem lui est donné par son Seigneur, par le regard de lumière de son Seigneur sur elle.

*

C'est là précisément ce que le Cantique des Cantiques dit de la Sulamite, qui peut ainsi nous fournir comme une clé de lecture… via une petite digression pour revenir à Ésaïe...

« Je suis noire et belle… ». Ainsi s’ouvre le Cantique des Cantiques (chapitre 1, verset 5). « Je suis noire et belle… », selon la traduction correcte — et la seule possible — de ce verset rendu depuis des siècles de façon malencontreuse — pour ne pas dire malveillante — par : « Mais belle » ! Il n’y a pas de « mais » en hébreu. Il n’y a pas de « mais » non plus dans la version grecque des Septante. Mais une remarquable illustration de ce que la lumière qui brille sur Jérusalem comme sur la Sulamite vient de la source de toute lumière. La première version célèbre où apparaît le « mais » est la Vulgate.

Remarquable illustration aussi et tout d'abord, avec l’habitude de ce « mais » inséré dans le Cantique, de la mise en garde de Jésus contre le travers d’attenter au « iota » dans les Écritures ! Ici, on en mesure les conséquences ! La couleur noire serait-elle en opposition à la beauté ?!

La noirceur de la Sulamite du Cantique est en réalité comme un symbole de beauté, précisément, en tant que la beauté se reçoit d’ailleurs, d’un regard extérieur, de Dieu ultimement : la couleur noire, on le sait, est captatrice de lumière, de la lumière qui en contraste dévoile la beauté.

Beauté donc dans toute son intensité, mais qui n’a pas sa source en elle : le noir indique alors un vis-à-vis, signe d’altérité irréductible — qui est entre la beauté et sa source éternelle.

Aux origines, c’est ce vis-à-vis que signale la beauté de la Sulamite, le vis-à-vis de la Bien-Aimée et de son Aimé, Dieu finalement.

« Je suis noire et belle… ». C’est le soleil, rayonnement du regard de mon Bien-Aimé, et de mon éternel Bien-Aimé sur ma beauté, qui m’a donné ma couleur (Cantique ch. 1, v. 6), signe du désir de mieux capter sa lumière, source de toute beauté.

D'où, en regard du contraste du noir et de la lumière, on a considéré aussi la beauté comme en contraste : signe du péché — qui est de se croire source de sa propre beauté —, puis en conséquence de cette propension — ici pour Jérusalem — à se croire source de sa propre beauté, de sa propre gloire, de l'exil dans l'obscurité et de la souffrance du peuple…

Le « mais », qui n'est pas dans le texte, devient alors nuance d'humilité : je suis rayonnante de la lumière du soleil qui donne son éclat à mon teint, comme par une brûlure, « mais », c'est à-dire « mais précisément », c'est du soleil de mon Dieu que je tient ma beauté, ma gloire. Lui est ma lumière, qui resplendit sur moi et qui me fait rayonnante. Départ sans doute du glissement vers le « mais » (qui n’est donc pas dans le texte)…

Puis, on le sait, l’habitude d'ajouter ce « mais » s’est perpétuée dans les traductions, jusqu'à — concernant le français — la traduction de Chouraqui, puis la Nouvelle TOB, qui ont emboîté le pas à Léopold Sédar Senghor, pour donner les premières traductions françaises à ma connaissance à avoir repris l’original : « Je suis noire et belle… »

Cela dit, la dimension symbolique est importante et annoncée dans ce rapport soleil / noirceur : une dépendance réciproque des deux figures du Cantique qui restent toujours à distance d'une troisième jamais nommée — et Dieu n'est jamais nommé dans le Cantique.

L'ultime apparaît comme en creux dans cette permanente non rencontre des deux figures du Cantique à la recherche de l'ultime d'eux-mêmes l'un par l'autre (avec l'injonction à la fiancée : va vers toi — 2, 13). L'absence est décisive dans le Cantique. Lorsqu'il semble que l’union va advenir, l'absence se pose (cf. ch. 2 à 3, 1-2 ; ch. 5, 6 ; ch. 6 à 7, 1 sq.).

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Où l'on retrouve le texte du livre du prophète Ésaïe comme parlant du regard de Dieu sur Jérusalem, de ce que sa gloire, sa beauté, vient de la lumière qu'elle ne détient pas, mais qui se révèle par le rayonnement de la lumière divine.

Alors sa lumière fait venir toutes les nations à la recherche de la source de sa splendeur, à commencer par… les Mages, selon Matthieu, qui se rendent… à Jérusalem, la rayonnante, comme la Sulamite du Cantique, pour découvrir, dans l'humilité de l'enfant, la source de son rayonnement et de sa gloire : sous l'humilité, la source infinie de sa lumière et de son rayonnement, qui l'invite à se relever. C'est, sous l'humilité où nous sommes appelés à chercher la source de toute lumière, un appel qui est alors lancé à chacun de nous : « Lève-toi, brille, car ta lumière paraît, et la gloire du Seigneur se lève sur toi. Car voici que les ténèbres couvrent la terre et l'obscurité les peuples ; mais sur toi le Seigneur se lève, sur toi sa gloire apparaît. »


RP, Poitiers, 3.1.16