dimanche 24 septembre 2017

Ouvriers de la onzième heure




Ésaïe 55, 6-9 ; Ps 145 ; Phil 1, 12-30 ; Matthieu 20, 1-16

Matthieu 20, 1-16
1 "Le Royaume des cieux est comparable, en effet, à un maître de maison qui sortit de grand matin, afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne.
2 Il convint avec les ouvriers d’une pièce d’argent pour la journée et les envoya à sa vigne.
3 Sorti vers la troisième heure, il en vit d’autres qui se tenaient sur la place, sans travail,
4 et il leur dit: Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui est juste.
5 Ils y allèrent. Sorti de nouveau vers la sixième heure, puis vers la neuvième, il fit de même.
6 Vers la onzième heure, il sortit encore, en trouva d’autres qui se tenaient là et leur dit: Pourquoi êtes-vous restés là tout le jour, sans travail? —
7 C’est que, lui disent-ils, personne ne nous a embauchés. Il leur dit: Allez, vous aussi, à ma vigne.
8 Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant: Appelle les ouvriers, et remets à chacun son salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers.
9 Ceux de la onzième heure vinrent donc et reçurent chacun une pièce d’argent.
10 Les premiers, venant à leur tour, pensèrent qu’ils allaient recevoir davantage; mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d’argent.
11 En la recevant, ils murmuraient contre le maître de maison:
12 Ces derniers venus, disaient-ils, n’ont travaillé qu’une heure, et tu les traites comme nous, qui avons supporté le poids du jour et la grosse chaleur.
13 Mais il répliqua à l’un d’eux: Mon ami, je ne te fais pas de tort; n’es-tu pas convenu avec moi d’une pièce d’argent?
14 Emporte ce qui est à toi et va-t’en. Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi.
15 Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien? Ou alors ton œil est-il mauvais parce que je suis bon?
16 Ainsi les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers."

*

Parole de début d'année (5778), parole de recréation sur des bases nouvelles, surprenantes comme le maître de la vigne de notre parabole…

Il nous est facile d’imaginer les circonstances de la parabole quand on a eu l’occasion de faire les vendanges — car c'est de cela qu'il s'agit, selon l’indication de la saison, au v. 12. C’est du poids de la chaleur du jour que se plaignent les vignerons.

Les vendanges, les premiers auditeurs de la parabole connaissent probablement d'expérience pour la plupart : ils savent combien au bout de plusieurs heures elles deviennent pénibles, surtout sur les derniers moments ; moments des plus pénibles de la journée.

Ceux à qui Jésus s'adresse savent. Il résume donc. Il aurait pu parler du froid et de l’humidité du petit matin, quand par-dessus le marché, les moustiques de la nuit sortent des feuilles humides et froides pour vous piquer les mains et vous dévorer le sang. Et la journée qui avance, le soleil qui monte et qui très vite assomme, jusqu’à cette heureuse pause casse-croûte, qui elle-même a quelque chose de désespérant : elle ne débouchera pas sur la sieste, mais trop courte, sur la reprise sous le soleil brûlant. Et les reins qui tirent de plus en plus.

Le maître de la vigne a fait des embauches à toutes les heures d’une journée, qui, pour les premiers, a commencé à six heures du matin. Pour eux, au moment où ils voient l’heureuse fin de la journée se profiler, ce moment où on peut enfin se détendre, prendre un repas rapide et s’allonger enfin — plus qu’une heure —, le maître embauche encore : jusqu’à la onzième heure, c’est-à-dire dix-sept heures.

Et voilà les nouveaux venus, frais et dispos, qui coupent les grappes avec entrain. On les imagine imposant à tous un rythme alerte pour avancer dans les rangées de vignes. Le maître, d’ailleurs, n’est peut-être pas mécontent : voilà une main d’œuvre vivifiée. Et les premiers venus qui redressent le dos de temps en temps pour détendre leurs reins…

Enfin, la journée se termine : il est dix-huit heures. On s’approche alors du maître et de son intendant, pour recevoir la paye à la journée. Un salaire correct : un denier, un peu moins d’un franc or, très convenable pour l’époque. Et voilà que tous reçoivent le plein salaire.

N’est-ce pas décourageant pour les premiers ?… En fait, à y regarder de près, on les imagine quand même mal en train de s’irriter. Demain est un nouveau jour, et les ouvriers de la onzième heure d’aujourd’hui, commenceront à l’aube, à moins qu’ils n’arrêtent complètement, mais les mêmes ne pourront pas se présenter à nouveau à cinq heures de l’après-midi !

En fait l’irritation ne concerne pas les vignerons, elle nous concerne. À ce point, on a déjà quitté la parabole. Car, évidemment, c’est une parabole, qui n’est pas là que pour nous parler de vignes et de frustrations d’ouvriers fatigués.

Dans un premier temps, le temps où Jésus énonce la parabole, l’allusion vise évidemment les relations entre les bons croyants, comme les pharisiens le sont, sans oublier les disciples, ou plusieurs d’entre eux, d’un côté, et les patachons les plus divers de l’autre : prostituées, collecteurs d'impôts (qui dans cet Israël occupé collectent les impôts pour l’occupant romain !)… j’en passe et des pires.

Et voilà que Jésus annonce aux bons croyants, aux fidèles, aux gens honnêtes, que dans la perspective de leur venue au Royaume de Dieu, leur entrée dans la mission de Dieu, fût-elle tardive, les pécheurs et autres patachons ne sauraient pas lésés devant Dieu, par rapport à eux, qui ont un comportement honnête. Sachant donc ce qu’est le comportement des autres, il y a apparemment de quoi être irrité.

Et à cela on comprend qu’on est passé au-delà de la parabole, avec cette irritation des ouvriers, voyant les derniers arrivés dans leur premier jour de vendanges toucher un plein salaire pour les encourager. Illustration de ce que les fidèles peuvent s’irriter de voir la façon dont Jésus accueille les pécheurs.

La parabole est alors, selon ce que signifie ce mot, comparaison. Plusieurs d’entre vous, leur fait comprendre Jésus, seraient d’accord avec la leçon de la parabole : il serait anormal de s’irriter parce que les derniers venus à la vigne sont biens payés. Vous n’avez donc pas à vous irriter de ce que les derniers venus parmi vous aient autant que les autres. Et même, vous avez tout pour vous en réjouir. Le bonheur d’autrui est bon pour vous.

Mais quand même… avoir porté le fardeau de la fidélité à la tâche de Dieu, pour préparer le Royaume, et maintenant qu’il s’est approché, voir octroyer ses privilèges aux nouveaux qui se contentent d’en profiter sans avoir eu à porter le poids du fardeau qui l’a préparé, c’est un peu fort de café.

*

Le rappel d’une telle parabole dans la communauté à laquelle s’adresse Matthieu, est d’autant plus significatif : on est prêt justement, dans l’entourage de Matthieu, même à ce qui bouleverse et qui trouble.

Pensons ne serait-ce qu'à la façon dont les pays aisés ont tendance à se fermer de sorte que ceux qui vivent dans des pays plus pauvres ne puissent pas bénéficier de leurs biens — comme les frères de Joseph — esclave étranger vendu par ses frères, grâce à qui l’Égypte a ensuite été sauvée de la famine ; ces frères arrivant ensuite en Égypte comme réfugiés économiques. L'histoire de Joseph et de ses frères, et de l’accueil des étrangers et réfugiés est ici une autre parabole des ouvriers de la onzième heure : car il s'agit ici au fond du Royaume et de la mission libératrice confiée à l’Église et à tous ceux qui se sentent appelés à cela.

*

Car il s'agit bien sûr de la façon dont, nous, dans une Église spirituellement riche depuis longtemps, voire des générations, ou dans un pays économiquement aisé, vivons sur un acquis, voire celui de nos ancêtres, de sorte que le rythme plus alerte qui pourrait nous vivifier est bloqué — comme le travail dans les vignes se fait moins allègrement en fin de journée.

*

Et si, comme le dit le prophète Ésaïe, les voies de Dieu étaient infiniment au-dessus des nôtres ? Si ce qui nous parait injustice n'était que signe d'une sagesse infiniment plus profonde, et même comme le dit Jésus, signe, simplement, de bonté : « vois-tu d'un mauvais œil que je sois bon ? » (Mt 20, 15), ou comme le disait Ésaïe, regrette-tu que « Dieu pardonne abondamment » (És 55, 7) ? — pensons au pardon octroyé aux frères de Joseph qui l'ont vendu en esclavage et bénéficient plus tard de ce qu'il a acquis pour leur bien à eux !

Dieu connaît les besoins de chacun, au plan matériel immédiat, bien sûr — comme pour la vigne ou les frères de Joseph, ou les réfugiés ultérieurs. Mais aussi au plan auquel conduit la parabole. Un besoin de vie, de plénitude de vie qui est rempli ipso facto par le maître de la vigne, du Royaume donc, pour quiconque y entre. Un besoin de plénitude de joie du don, dont se prive quiconque ayant commencé plus tôt que les derniers, ne voit pas qu'il a lui-même le plein salaire dans les mains et qui au lieu de s'en réjouir, grogne de ce que d’autres qui apparemment en ont moins fait reçoivent le même bonheur… finalement au bénéfice de tous ! C'est ce qu'il faut savoir. La plénitude de vie et de bonheur ne nuit à personne, au contraire, elle est cadeau pour tous !

Et, ironie, ne pas voir cela revient à voir d'un mauvais œil que Dieu soit bon — non pas à l'égard d'autrui finalement, comme le penseraient les premiers ouvriers, mais à leur égard aussi ! Car c'est aujourd'hui le jour de la plénitude du Royaume, aujourd'hui qu'est versé le salaire, pour quiconque sait l'accueillir et regarder sa journée de vendanges comme pas si désagréable que ça au fond ! Chargée de moments de joie elle aussi, à bien y regarder. Le salaire, le don de la vie, c'est aussi cela ! On garde de très bons souvenirs des vendanges, du partage qui s'y vit : c'est déjà là un avant goût du Royaume, vigne du Seigneur.

Saurez-vous, demande la parabole, être reconnaissants au Maître de la vigne pour une sagesse qui vous dépasse, et qui pour tous est grâce ; ou bien, à force d'une impatience insensée, en arriverez-vous à cesser de partager la route du Christ, sur laquelle il conduit chacun au salaire qu'il lui destine — qu'il nous destine : la liberté du Royaume ? Que chacun se confie donc à la sagesse du Maître sans amertume ni arrière-pensée… Là se trouve l'immense cadeau qui nous est donné.


R.P., Châtellerault, 24.09.17


dimanche 17 septembre 2017

Le pardon ou défaire ce qui a été




Genèse 50, 15-21 ; Psaume 103 ; Romains 14, 7-9 ; Matthieu 18, 21-35

Genèse 50, 15-21
15 Quand les frères de Joseph virent que leur père était mort, ils dirent : Si Joseph nous prenait en haine, et nous rendait tout le mal que nous lui avons fait !
16 Et ils firent dire à Joseph : Ton père a donné cet ordre avant de mourir :
17 Vous parlerez ainsi à Joseph : Oh ! pardonne le crime de tes frères et leur péché, car ils t’ont fait du mal ! Pardonne maintenant le péché des serviteurs du Dieu de ton père ! Joseph pleura, en entendant ces paroles.
18 Ses frères vinrent eux-mêmes se prosterner devant lui, et ils dirent : Nous sommes tes serviteurs.
19 Joseph leur dit : Soyez sans crainte; car suis-je à la place de Dieu ?
20 Vous aviez médité de me faire du mal : Dieu l’a changé en bien, pour accomplir ce qui arrive aujourd’hui, pour sauver la vie à un peuple nombreux.
21 Soyez donc sans crainte ; je vous entretiendrai, vous et vos enfants. Et il les consola, en parlant à leur cœur.

Matthieu 18, 21-35
21 Alors Pierre s’approcha de lui, et dit : Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu’il péchera contre moi ? Sera-ce jusqu’à sept fois ?
22 Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois.
23 « Ainsi en va-t-il du Royaume des cieux comme d’un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs.
24 Pour commencer, on lui en amena un qui devait dix mille talents.
25 Comme il n’avait pas de quoi rembourser, le maître donna l’ordre de le vendre ainsi que sa femme, ses enfants et tout ce qu’il avait, en remboursement de sa dette.
26 Se jetant alors à ses pieds, le serviteur, prosterné, lui disait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.”
27 Pris de pitié, le maître de ce serviteur le laissa aller et lui remit sa dette.
28 En sortant, ce serviteur rencontra un de ses compagnons, qui lui devait cent pièces d’argent ; il le prit à la gorge et le serrait à l’étrangler, en lui disant : “Rembourse ce que tu dois.”
29 Son compagnon se jeta donc à ses pieds et il le suppliait en disant : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai.”
30 Mais l’autre refusa ; bien plus, il s’en alla le faire jeter en prison, en attendant qu’il eût remboursé ce qu’il devait.
31 Voyant ce qui venait de se passer, ses compagnons furent profondément attristés et ils allèrent informer leur maître de tout ce qui était arrivé.
32 Alors, le faisant venir, son maître lui dit : “Mauvais serviteur, je t’avais remis toute cette dette, parce que tu m’en avais supplié.
33 Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?”
34 Et, dans sa colère, son maître le livra aux tortionnaires, en attendant qu’il eût remboursé tout ce qu’il lui devait.
35 C’est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. »

*

« Le pardon est certainement l’une des plus grandes facultés humaines et peut-être la plus audacieuse des actions, dans la mesure où elle tente l’impossible — à savoir défaire ce qui a été — et réussit à inaugurer un nouveau commencement là où tout semblait avoir pris fin. » (Hannah Arendt.) Utile à rappeler en ces temps d'approche de Roch Hachanna, où tout est recréé, où tout peut être recréé dans le pardon…

*

Joseph est devenu l'homme du pardon. Mais — un petit résumé de son histoire — avant d'être l'homme du pardon, Joseph avait d'abord été pour ses frères le petit que leur père gâtait. Et ses frères sont jaloux.

Aux yeux de ses frères, Joseph, encouragé par son vieillard de papa gâteau, fait le beau. Eux, ont eu une autre éducation, à la dure. Et voilà le petit à qui on les passe toutes… Pas étonnant qu'il ne se sente plus tout à fait, et qu'il ait des rêves de gloire, car Joseph fait des rêves de gloire, où il surpasse tous ses frères. À force, Joseph agace, suscite les jalousies.

C'est vrai qu'il est doué, mais il le sait un peu trop, pensent ses frères, son père pourrait lui apprendre la modestie. Oui, apparemment, il a tous les dons, jusqu'au charme, ce charme qui émoustille les dames et auquel succombera Mme Putiphar, l'épouse de son maître.

Bel orgueilleux pensent ses frères ! Mais là où ses frères se trompent, c'est en ce que Joseph a un talent à la mesure de l'idée qu'il s’en fait. Il est vraiment doué. Et sa haute opinion de ses propres dons n'est d'ailleurs sans doute pas étrangère à sa réussite.

Et eux, à travers leur agacement, montrent qu'ils sont vraiment aussi méchants que leurs crimes — jusqu’à vendre leur frère comme esclave ! Envieux comme Caïn. Vous êtes moins doués ? Votre père vous a moins gâtés ? Vous êtes moins beaux, moins forts, moins bons à l'école et finalement moins diplômés, avec moins de perspectives d'avenir ? Tout cela doit-il en outre vous rendre moins bons ?

Car si les frères de Joseph sont alors plus amers, cela les regarde. Là s'introduit le péché, la jalousie, qui débouchera sur le crime, qui explique leur incapacité à égaler Joseph. N’auraient-ils pas plutôt dû apprendre à regarder à Dieu, devant qui tous sont égaux et chacun unique. Mais ils ont souhaité que Joseph s'humilie, qu'il s'excuse de ce qu’ils ont pris pour de l'orgueil. À tort ! Tout au plus était-ce naïve roucoulade d'un Joseph qui y exprimait des restes de pureté d'enfance.

Et c'est eux qui bientôt recevront de lui un pardon dont ils comprendront qu’ils n'ont pas à l'exiger. Les frères de Joseph connaissent-ils le commencement du prix du pardon ?

Et nous ? C'est la question que pose la parabole de Jésus dans les versets de Matthieu que nous avons lus, présentant un homme qui manifestement n'a pas perçu ce prix.

*

Il n'y a rien de gratuit dans le pardon, rien qui soit dû par Joseph à ses frères. Son pardon est d'un prix considérable, pour Joseph, et d'ailleurs finalement aussi pour ses frères ; pour eux, le prix de l'humiliation finale. Pour Joseph, le pardon a coûté l'exil, la perte de son père pendant plusieurs années, avec ce que cela peut supposer de troubles psychologiques, de cauchemars, d'amertume, de blessures, peut-être insurmontables pour l'adolescent qu'il était — sans compter les blessures de son père aussi.

Mais à travers tout cela, détail important, Joseph n'a jamais succombé à la tentation de tout envoyer par dessus bord et de transgresser la Loi de Dieu. Contrairement à ses frères amers à cause de leur jalousie, lui n'est pas devenu un criminel pour autant. Différence de taille !

Il n'a même pas voulu user malhonnêtement de ses dons, comme de son charme, pour réussir plus vite. Il aurait pu essayer, se donnant à lui-même la propre excuse de son malheur. Les occasions n'ont pas manqué. Pensons à la belle Mme Putiphar, l’épouse de l’homme à qui il a été vendu comme esclave — par suite des manœuvres de ses frères, Mme Putiphar qui se met à le désirer.

Pourquoi ne pas succomber devant ses avances ; pourquoi ne pas manœuvrer avec elle contre Putiphar, et par exemple, à terme, prendre sa place ? Mais le malheur ne fait pas de Joseph un pécheur, un homme qui froisse et blesse autour de lui. Contrairement à ses frères, le sentiment de l'injustice ne le conduit pas à transgresser la Loi de Dieu, à blesser autrui.

Pourtant Joseph est devenu ce que la méchanceté de ses frères a contribué à faire de lui. Le soleil n'aura pour lui plus jamais la clarté et la pureté du temps de l'innocence et de la naïveté qui le faisait se vanter de ses rêves de gloire ; cette naïveté qu'ont définitivement brisée ceux qui ont voulu l'opprimer, le détruire, y compris parmi ceux-là, ceux qui, soi-disant, n'ont fait que ne pas oser s'opposer à l'avis des plus forts. Le pardon coûte toutes ces blessures. Et le prix du pardon ne disparaît pas avec l'octroi du pardon.

De même la capacité pour Joseph d'accorder le pardon n'est pas en ce que le temps aurait rendu ce pardon plus facile. Il peut même au contraire l'avoir rendu plus difficile. Car les frères de Joseph lui ont aussi appris la rancune, ce sentiment qui lui était auparavant étranger. Pensez à la façon dont il leur fait faire des allers-retours agrémentés de pièges et d'épreuves entre l’Égypte et Canaan avant de se dévoiler à eux. Il n'y a pas que de la méfiance dans son attitude.

Dans ce prince d’Égypte, les frères de Joseph ne retrouvent pas le petit adolescent innocent qu'ils avaient vendu, antan, aux caravaniers arabes. Ils retrouvent un homme marqué par la vie, au point qu'ils ne le reconnaissent pas. Le gâchis est là, et bien là.

Mais Joseph a compris que c'est à travers la douleur que Dieu conduit le monde. Et le prix que coûte à Joseph son pardon, il comprend qu'il ressemble au prix qu'il coûte pour Dieu aussi. Son peuple, élu pour porter son Nom au monde, qui se comporte ainsi ! Onze des douze pères du peuple ! (Dix en fait : Benjamin, le tout dernier, n'est pas dans le coup.)

Dieu pourrait les écarter… Mais pour les remplacer par quoi, par qui ?

Des pans entiers de chrétiens aveugles sur eux-mêmes, pires que les frères de Joseph, ont clamé pendant des siècles à partir de ce genre de textes que Dieu avait remplacé Israël (censé être ici les frères sauf Joseph !) par les chrétiens, par l’Église. Si c'était vrai, ce serait pour quoi faire ? L’Église a fait pire ! Non, la naissance de l'Église n'est en aucun cas un remplacement d'Israël, mais un élargissement de l'Alliance à des nations qui jusque là l'ignoraient.

*

Et Joseph déjà avait compris cela, endurci par ses épreuves, marqué par l'amertume : Dieu ne trouvera pas de quoi remplacer ceux qu'il a envoyés et qui soient meilleurs. L’histoire le prouvera — Joseph le sait déjà. C'est pourquoi il pardonne, épuisé par l'épreuve, lassé par l'hypocrisie de ses frères, qui ne trouvent qu'à invoquer le souvenir de ce vieux père qu'ils ont privé de voir grandir son fils.

Mais au temps qu'il est, la légitime colère de Joseph est tarie, il est lassé, et alors, alors seulement, Dieu peut le convaincre. Il constate à présent que c'est le bras de Dieu pourvoyant au salut de son peuple qui se dessine derrière ses malheurs et sa douleur, un Dieu aussi douloureux que lui.

*

Le pardon a coûté cher à Joseph. Ses frères le comprennent bien. Aussi, s'ils l'implorent, certes, ils ne sauraient exiger le pardon. Et eux aussi, même s'ils ne comprennent que ça, que le prix de leur honte, le pardon de leur frère leur a coûté.

On en a fait du chemin, depuis le jour où on était fier, où on pavoisait, sûr de son élection de fils de Jacob. Et où on était irrité et jaloux des dons du petit. Oh, oui certes, ses rêves étaient irritants comme ceux d'un enfant trop sûr de lui, trop gâté par son père.

On est loin du temps de ce qu'on jugeait comme autant d'irritantes vantardises d'enfant. Que de chemin des rêves d'avenir de l'enfant à leur réalisation.

Et que de honte à présent. Les voilà à la merci de l'enfant qu'ils ont méprisé. Les voilà qui ont contraint leur père à une vieillesse de douleur. Joseph, lui, en pleure. Et les voilà à genoux, misérables, réfugiés économiques, à la merci du châtiment de ce prince d'Égypte.

*

Et nous, comme on est loin de nos pardons à bon marché, des pardons que l'on exige d'autrui, ou à partir desquels on juge la qualité de la spiritualité d'autrui.

Voilà le vrai pardon, avec son goût d'amertume, son goût de « n'y reviens pas », mais que Dieu, et lui seul, exige parce que le monde qu'il construit est un Royaume de pécheurs, et donc est bâti sur son propre pardon, et sur le prix du sang. Il n'y en a pas d'autre, et le chemin qui y conduit est celui de Joseph, ou celui de ses frères. Celui de la douleur et de l'exil par lequel on apprend à pardonner. C'est là un chemin mystérieux, dont nul en ce monde n'a atteint le bout.

Bout du chemin avant lequel l’exigence de pardon n’exclut pas que dans certaines circonstances, il faille résister au mal toutefois, parfois dans la violence exercée contre les auteurs du mal. L’exigence de pardon n’est en aucun cas exigence d’angélisme. Joseph l’a appris, lui et ceux qui dans l’Histoire biblique, et par la suite, devront lutter et combattre. Dieu change en bien le mal qu’a subi l’offensé. Mais jusqu’où ? On sait, peut-être mieux que jamais après le XXe siècle, qu’il est dès abîmes de violence qui laissent le monde définitivement boiteux.

*

Le pardon est un chemin. Chemin cependant sur lequel Dieu exige que nous marchions, nous-même, comme son fils, à l'infini — 70 fois 7 fois — car l'infini est le vrai prix du pardon. « Alors Pierre vint lui demander : Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu'il péchera contre moi ? Jusqu'à sept fois ? Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois. » (Mt 18, 21-22)

C'est pour avoir perçu cette exigence de Dieu seul que Joseph a pardonné à ses frères : suis-je à la place de Dieu ? « Vous aviez formé le projet de me faire du mal, Dieu l'a transformé en bien » (Gn 50, 19-20).


RP, Poitiers, 17/09/17


dimanche 10 septembre 2017

Qui est le « frère qui a péché » ?




Ézéchiel 33, 7-9 ; Psaume 95 ; Romains 13, 8-10 ; Matthieu 18, 15-20

Matthieu 18, 14-20
14  […] ce n’est pas la volonté de votre Père qui est dans les cieux qu’il se perde un seul de ces petits.
15  "Si ton frère vient à pécher, va le trouver et fais-lui tes reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère.
16  S’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes pour que toute affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins.
17  S’il refuse de les écouter, dis-le à l’Église, et s’il refuse d’écouter même l’Église, qu’il soit pour toi comme le païen et le collecteur d’impôts.
18  En vérité, je vous le déclare: tout ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel.
19  "Je vous le déclare encore, si deux d’entre vous, sur la terre, se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux.
20  Car, là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux."

*

Jésus vient de donner la parabole des 99 brebis plus une — où le berger laisse 99 brebis pour en récupérer une seule qui s'est égarée ; et qui se conclut par : « de même, ce n’est pas la volonté de votre Père qui est dans les cieux qu’il se perde un seul de ces petits ». Notre texte a tout d’une sorte de commentaire de cette parabole. Voilà qui lui donne peut-être une coloration inattendue : le frère qui a péché présenté comme la centième brebis qui retient toute l’attention du berger.

Un texte qui serait donc dès lors presque un manifeste contre l’excommunication — ou, en termes contemporains : contre l’exclusion : du groupe, du parti, de l’entreprise, etc. Avouons que c’est une tendance tout humaine que d’avoir l'exclusion facile. La pratique est très commode. Elle nous permet de nous défausser sur autrui qui a quand même l’air d’avoir plus à se faire pardonner que nous-même. Surtout si manifestement il a péché, comme dans l’hypothèse proposée par Jésus.

Alors Jésus, pour qui la centième brebis a un prix infini, va proposer une autre voie. Contre la tentation de pointer du doigt le fautif, éviter au maximum de faire du bruit autour de l’affaire : reprends seul à seul ton frère qui a péché. Remarquons déjà la dimension exagérée, presque ironique peut-être, de l’exemple de Jésus : il ne cherche pas à parler de tort partagé, ce qui est presque toujours le cas. Jésus donne le cas hypothétique où celui qui accuse son frère serait parfaitement intègre : « si ton frère a péché » — à savoir « contre toi » (comme le précisent plusieurs manuscrits). Aucun tort partagé, ici.

Eh bien, même dans ce cas-là, dit Jésus, ne l’accable pas — ce qui serait pourtant possible, et qui est plutôt fréquent : c’est commode, ça a la vertu de faire apparaître en contraste la pureté irréprochable de l’offensé, de l’accusateur. Non : « reprends-le seul à seul ». Et Jésus ne précise pas : du bout des lèvres — comme en ayant déjà en tête l’étape suivante, prélude à l'exclusion.

Il s’agit bien de la centième brebis, précieuse au point que cette première étape bien négociée a de fortes chances de marcher : « tu auras gagné ton frère ».

Mais allons-y au pire, envisage cependant Jésus : ton frère est une bourrique. Alors, on connaît dans ce cas la procédure de la Torah — que Jésus cite : deux ou trois témoins. À cette étape on n’a pas encore convoqué la presse !

Notons qu’à ce point, la pureté de l’offensé, de l’accusateur, risque peut-être d’être un peu écornée : il y a tout de même besoin d’une ou deux tierces personnes pour démêler le différend éventuel — ou ce qui y ressemble. À ce point, l’offensé hypothétique s’est fait partie civile, c’est-à-dire victime collective, victime représentative — peut-être le porte-parole des 99 brebis qui n’ont pas que ça à faire qu’attendre le retour du berger sous la menace de la nuit qui approche, du loup, peut-être, que sais-je ?

Avec deux ou trois témoins, on est bien passé à une autre étape. Mais on n'en est pas à l'exclusion — qui manifestement n’enthousiasme pas Jésus qui en évoque la coutume. Certes, la communauté messianique n’a pas à se confondre avec une société d’idolâtres et de collaborateurs (les païens et les péagers — car c’est de cela qu’il est question) !

Mais Jésus, s’il a donc évoqué la possibilité réelle de l’exclusion du pécheur (v. 17), revient sur les deux ou trois témoins — pour rappeler le pouvoir de réconciliation, ce pouvoir qui est en son nom — le nom de l’exclu, Jésus, l’exclu par excellence (« là où deux ou trois »… réunis non plus pour juger l’égaré, mais pour en faire un réconcilié et être au milieu d’eux).

« Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel ». Nous avons eu l’occasion de nous pencher sur ce fameux « pouvoir des clefs » évoqué ici. Lier – délier. Cela pour constater que Jésus n’invite en aucun cas à lier les gens ! — mais au contraire à les délier en liant le péché : « tout ce que vous lierez sur la terre (le péché) sera lié au ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre (ses victimes) sera délié au ciel ». Nous voilà donc au cœur de l’Évangile, comme dans la parabole des cent brebis. Il est une puissance aimante en Jésus, qui délie.

Revenons donc au débat entre mon frère et moi, avec témoins ou sans témoins, ou au contraire en plein public. À l’époque des reality shows, voilà qui demande quelques précisions. Il est devenu commun que l’on dise devant des millions de téléspectateurs ce qui relève de l’intimité du confessionnal ou du cabinet du psychologue. Et c’est censé avoir une fonction thérapeutique ! Voire. Ce que Jésus envisageait comme un cas qui, hélas, arrive — le dévoilement d’un problème devant toute la communauté, semble devenu une panacée ; oubliant l'importance du secret.

*

Ce n’est pas pour rien que Jésus parle de lier et de délier. La connaissance de la faute, commise, ou subie ; cette connaissance lie, crée un lien, et en l’occurrence très fort. Un lien qui s’apparente à une vulnérabilité partagée : (ex. : crime guerre avoué, parfois très tard… Difficile à pardonner. Ce qui n’empêche pas qu’on a parfois plus de peine à pardonner une offense personnelle qui n'a pas une telle gravité !).

Le secret qui cache le traumatisme — qu’il ait un rapport ou non avec une faute, d’ailleurs, — ; ce secret est un rempart protecteur. Celui qui se le voit confier a dès lors noué un lien avec celui dont il partage ce secret. Et c’est redoutable pour les deux.

C’est redoutable si la confiance est totale et fiable, avec compassion, amour, partage désintéressé du secret. C’est encore plus redoutable si cette qualité de confiance, cette fiabilité, n’est pas là. Celui qui se confie pourrait percevoir alors le fait qu’il s’est mis à la merci de celui qui dès lors, sait. Où le lien peut devenir tout autre, jusqu’à de la haine.

Pensons au cas où celui qui se confie perçoit dans l’œil de celui qui l’écoute un brin d’ironie, ou de mépris, ou de dégoût. Pensons aussi à un écoutant qui n’est pas sans désir de se faire valoir au dépens du « fautif ». Voilà un lien qui peut bien tourner à la haine.

Voilà donc des liens qui se créent avec un tout éventail de significations possibles. Alors, dit Jésus, seul à seul, et si l’on sait déjà : si ton frère a péché contre toi. Ou si l’on a le privilège redoutable d’avoir été choisi pour une confidence. Seul à seul, ou si la situation l'exige, deux ou trois. Éviter à tout prix le recours ultime au dévoilement public, en sachant — Jésus revient aux deux ou trois — qu’en lui est le pouvoir de délier le pécheur et de lier le péché.

À quoi s’ajoute ainsi la vertu infiniment supérieure de la réconciliation : parlant à nouveau de deux ou trois, Jésus donne finalement cette parole d’une portée inouïe — au cœur de l’accord et de la réconciliation, cette fois : « là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux » !

La suite du texte donnera des indications sur ce pouvoir : jusqu’à combien de fois pardonnerai-je ? demandera Pierre juste après. Sans limite répond Jésus, qui ajoute une parabole signifiant : mettez-vous à la place de celui qui est en dette, notamment à votre égard. Bref : et si le frère qui a péché, c’était moi ?… Celui qui me prend seul à seul, celui qui a le pouvoir de me délier — n’est nul autre que Jésus.

Où tout le propos se retourne, en ces termes, ceux d’une prière : « Jésus, je suis ton frère qui ai péché contre toi, je suis la centième brebis, et tu me reprends, seul à seul… »


R.P., Poitiers, 10/09/2017


dimanche 3 septembre 2017

La croix pour briser le cercle de la violence




Jérémie 20, 7-9 ; Psaume 63 ; Romains 12, 1-2 ; Matthieu 16, 21-27

Matthieu 16, 21-27
21 À partir de ce moment, Jésus Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être mis à mort et, le troisième jour, ressusciter.
22 Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander, en disant : "Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera pas !"
23 Mais lui, se retournant, dit à Pierre : "Retire-toi ! Derrière moi, Satan ! Tu es pour moi occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes."
24 Alors Jésus dit à ses disciples : "Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive.
25 En effet, qui veut sauvegarder sa vie, la perdra ; mais qui perd sa vie à cause de moi, l’assurera.
26 Et quel avantage l’homme aura-t-il à gagner le monde entier, s’il le paie de sa vie ? Ou bien que donnera l’homme qui ait la valeur de sa vie ?
27 Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; et alors il rendra à chacun selon sa conduite.

*

« Qui veut sauvegarder sa vie la perdra ; mais qui perd sa vie à cause de moi, l’assurera. »

*

Que veut faire Pierre ? Il veut simplement intervenir pour sauver la vie de Jésus, lui éviter la croix ; et voilà Jésus qui le traite de satan ! Qu’est-ce à dire ? Et quelle signification cela peut-il avoir pour nous ? Jésus l’explique de cette façon : cela ne sert à rien de gagner le monde entier, sinon à perdre sa vie.

Le monde sur lequel Jésus règne, et qui n'est pas ce monde, mais le Royaume, s'inaugure par un véritable bouleversement. Pas question de le bâtir sur les vieilles catégories, celles de la violence : que ce soit les catégories militaires, comme s’y apprête Pierre sans s’en rendre compte — on sait qu'il voudra, plus tard, prendre l’épée pour Jésus ; que ce soit les catégories nationales ou identitaires diverses (défendre « son » messie militant) ; ou les catégories économiques et financières (qui s'avèrent régulièrement si fragiles)… Autant de façons — apparentes — de s'assurer un avenir — au prix, tôt ou tard, de la violence.

Car un tel monde est bâti sur le désir de posséder ce qui reçoit sa valeur de la convoitise partagée : l'or n' a-t-il pas en effet la réputation d'assurer l'avenir ? Or sa valeur vient d'où, sinon de sa relative rareté qui assure la permanence de sa convoitise ? Bâtir sur un souci de vanité, c'est bien de cela qu'il s'agit, et au prix de la violence — pour le défendre !

C’est là que l’invective contre Pierre nous concerne tous. Pas question pour nous de mourir crucifiés, on le suppose, et donc pas besoin d’éviter la croix.

Mais pour nous face à la mort, il est question — et c’est au fond l’équivalent : c’est cela la volonté de gagner le monde —, il est question de s’assurer un avenir (provisoire). Or c’est bien de satan que Pierre s’est fait traiter pour avoir voulu assurer un avenir à Jésus. Gagner le monde ?… Malheur garanti.

Qui veut sauver sa vie la perdra. Si on est, en ce qui nous concerne, loin de l'idée de mourir crucifiés et des tentations de s’en protéger par les armes, on est dans ce monde de déséquilibre et on va tous mourir d’une façon ou d’une autre, tôt ou tard.

Et quelle qu’en soit la façon, c’est Dieu qui assure notre avenir, qui sait le jour et l'heure. Et ni nos biens — alors que les déséquilibres s'accentuent — ; ni la façon dont nous assurons nos vies, et notamment l’épée censément protectrice, ne nous en protègent.

Alors à quoi bon la proposition de Pierre ? Simple tentation pour Jésus, puisque c’est son heure. Une attitude de Pierre pourtant compréhensible : il veut éviter une mort affreuse à son maître…

Alors avec d’autant plus de force, à plus forte raison, la réaction de Jésus nous enseigne : à quoi bon nos inquiétudes pour notre avoir — fût-ce pour notre propre vie !? Ce sont là les trésors que l'on accumule pour soi-même en leur prêtant une valeur à force simplement de les convoiter — à l'imitation les uns des autres ! Ainsi le dit Jésus : gagner le monde entier. C’est là le bonheur que Pierre a voulu procurer à Jésus : lui assurer un avenir. Mais Dieu seul ouvre un avenir heureux. Vers la résurrection, mais par la croix.

C’est en fait une véritable leçon d’espoir que donne ici Jésus. Pour tous, qui allons de toute façon mourir : on pourrait parler de ceux qui savent comme lui à ce moment avoir une épée de Damoclès au dessus de la tête ; que ce soit la croix, un cancer, le sida, ou simplement le temps qui passe.

En attendant, c'est aujourd'hui le jour du salut, c'est aujourd'hui qu'il s'agit de vivre de la foi, c'est-à-dire la confiance en Dieu. C'est aujourd'hui qu'il s'agit de recevoir notre aptitude à entrer dans le bonheur éternel, au-delà de la mort. C’est cette richesse qu'il s'agit de boire avec abondance du sein du Christ d'où elle coule comme parole de vie : cherchez d'abord le Royaume de Dieu, — et tout ce que le commun des mortels recherche, vous le recevrez sans le souci qui sinon l'accompagne, — vous le recevrez avec en prime la grâce donnée à la seule foi, et qui est de développer l'aptitude au bonheur.

*

« Pierre, tirant Jésus à part, se mit à le réprimander, en disant : "Dieu t’en préserve, Seigneur !, cela ne t’arrivera pas !" ».

Pierre, l'homme prompt à tirer l'épée,… pour la plus juste des causes. Mais voilà que Jésus ne l'entend pas ainsi !

*

Allons un pas plus loin, pour percevoir plus précisément le bouleversement qu'initie Jésus. Je m'en référerai, j'y ai déjà fait allusion, à ce que l'on sait des origines de la violence en lien avec ce que l'on s'imite les uns les autres dans ce qu'on désire, dans la convoitise de la même chose. Un processus qui fait facilement boule de neige : si deux personnes désirent la même chose, il y en aura bientôt une troisième, une quatrième.

Cela s'observe aisément dans une querelle entre enfants, pour le moindre prétexte, le moindre objet même sans importance, bout de ficelle ou queue de cerise, qui finit en cris voire en coups.

Mais qu'est-ce d'autre que le fait d'être plusieurs à le convoiter qui donne tant de valeur à tel métal jaune, l'or, on l'a évoqué, censé assurer l'avenir ? Être plusieurs à le convoiter : on reconnaît là le point de départ de toute querelle, même entre adultes — ce qui fait que le fautif n'est pas tant celui qui commence (en fait on ne sait jamais qui c'est), mais celui et ceux qui continuent (malgré ce qu'en disent les enfants — et adultes — en querelle : c'est lui qui a commencé).

J'ai parlé de métal jaune, j'aurais pu parler de résidu fossile huileux et à mauvaise odeur. Apparaît quoiqu'il en soit le rapport avec les questions économiques et financières et la guerre : la convoitise partagée, tous obnubilés par la même chose, le même matériau, le même symbole, métallique, de papier ou chiffré, de l'aisance économique, du même pouvoir…

Mais l’objet de la querelle est volontiers oublié, tandis que les rivalités se propagent et que l'on se donne bon droit : l'autre est le fautif, moi je défends le droit, voire les Droits de l'Homme… Ou, quelques siècles après la proposition de Pierre, le Christ et sa croix ! Tous ces bons motifs apparents pour des conflits qui se transforment, quand la crise mimétique devient aiguë, en antagonismes généralisés : le chaos, « la guerre de tous contre tous ».

Comment la crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, selon la théorie mimétique que l'on aura reconnue, énoncée l'anthropologue René Girard, les hommes ont trouvé « l'idée » d'un « bouc émissaire » (le terme renvoie au bouc expulsé au désert chargé symboliquement des péchés du peuple selon la Bible).

C’est ainsi, précisément, qu'au paroxysme de la crise de tous contre tous peut intervenir ce « mécanisme » : le tous contre tous violent se transformant en un tous contre un (ou une minorité), qui n'a d'ailleurs même pas de rapport avec le problème de départ ! Si ce report sur un « bouc émissaire » ne se déclenche pas, c'est la destruction du groupe. « Il vaut mieux qu'un seul homme meure que tout le peuple », dira clairement le grand pontife Caïphe dans l’Évangile selon Jean.

Un véritable « mécanisme » : sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même. Plus les rivalités pour le même objet s'exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l'origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres. À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, et il se pourra alors qu'un individu (ou une minorité) polarise l'appétit de violence. « Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, souffrir beaucoup »…

En effet, que le processus s'amorce, et par un effet boule de neige il s'emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu unique (ou une minorité).

Ainsi la violence à son paroxysme aura alors tendance à se focaliser sur une victime et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime fait tomber brutalement l’appétit de violence dont chacun était possédé l’instant d’avant et laisse le groupe subitement apaisé et hébété. La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme l’origine de la crise et la responsable de ce miracle de la paix retrouvée — par une sorte de « plus jamais ça ». Elle devient sacrée, c'est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix. C’est, selon l'anthropologue René Girard, la genèse du religieux du sacrifice rituel comme répétition de l’événement violent fondateur.

*

Un événement déclencheur et un massacre qui ne peut plus s'arrêter !

Mais l'illégitimité de cette violence va déboucher sur une sorte de réhabilitation des victimes. Pour un « plus jamais ça ».

« Plus jamais ça » ! Eh bien c'est précisément ce cycle infernal pour un « plus jamais ça » que les sacrifices rituels mettent entre parenthèse tandis que Jésus — et c'est là le sens de la dureté de sa réaction contre Pierre « Derrière moi, Satan ! » — Jésus y met fin en ne s'y prêtant pas, en ne répliquant pas, en mourant, donc.

Une seule solution contre le cycle sans fin de la violence : le pardon — déjà dans nos relations quotidiennes. Ce qui suppose l'acceptation de la violence contre soi — pour la stopper. Jésus acceptant la croix : c'est là sa mission. Peu dans l'histoire ont compris cela, même après Jésus. Un Martin Luther King est des plus récents de ceux qui ont compris.

Voilà pourquoi Jésus dit à Pierre : « Retire-toi ! Derrière moi, Satan ! Tu es pour moi occasion de chute / scandale, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Jésus est venu pour mettre fin à un cycle infernal qui est tout simplement ce qui empêche, ce qui bloque (on appelle cela un scandale — ce qui bloque) : il est venu stopper un cycle qui empêche la venue du Royaume, qui en bloque l'entrée : un scandale.

C'est ainsi que « si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. Qui veut sauvegarder sa vie, la perdra; mais qui perd sa vie à cause de moi, l’assurera. »


R.P., Rouillé, 3.09.17


dimanche 27 août 2017

Une question qui engage




Ésaïe 22, 19-23 ; Psaume 138 ; Romains 11, 33-36 ; Matthieu 16, 13-20

Matthieu 16, 13-20
13 Arrivé dans la région de Césarée de Philippe, Jésus interrogeait ses disciples: "Qui dit-on que je suis, moi, le Fils de l’homme ?"
14 Ils dirent: "Pour les uns, Jean le Baptiste; pour d’autres, Élie; pour d’autres encore, Jérémie ou l’un des prophètes."
15 Il leur dit : "Et vous, qui dites-vous que je suis ?"
16 Prenant la parole, Simon-Pierre répondit: "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant."
17 Reprenant alors la parole, Jésus lui déclara: "Heureux es-tu, Simon fils de Jonas, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux.
18 Et moi, je te le déclare: Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et la Puissance de la mort n’aura pas de force contre elle.
19 Je te donnerai les clés du Royaume des cieux ; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aux cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aux cieux."
20 Alors il commanda sévèrement aux disciples de ne dire à personne qu’il était le Christ.

Romains 11, 33-36
33 O profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables, et ses voies incompréhensibles ! Car
34 Qui a connu la pensée du Seigneur, Ou qui a été son conseiller ?
35 Qui lui a donné le premier, pour qu’il ait à recevoir en retour ?
36 C’est de lui, par lui, et pour lui que sont toutes choses. A lui la gloire dans tous les siècles ! Amen !

*

« Qui dit-on que je suis ? »... La réponse est sous-entendue dans la question de Jésus — posée en ces termes : « Qui dit-on que je suis, moi, le Fils de l’homme ? »

Le Fils de Homme est cette figure, connue des disciples, qui annonce dans des livres comme Ézéchiel ou Daniel l’inauguration du Royaume de Dieu : il s'agit d'un être céleste, qui demeure auprès du Père, le Fils de l'Homme qui est dans les cieux — et qui vient sur la terre.

« Et vous ? » demande t-il à ses disciples. — « Et vous, qui dites-vous que je suis ? »

Jésus, qui vient donc de dire que c'est lui ce Fils de l'Homme, celui qui vient inaugurer et apporter le Royaume, renvoie alors les disciples à eux mêmes : qu'en est-il de votre perception ? Qui dites-vous que je suis ? De là la réponse de Pierre : « qui est-tu ? Mais, Fils de l'Homme, tu viens de le dire, tu es donc le Christ — le Messie ! »

Pierre, a répondu à peu près la même chose que les anonymes, parlant de prophètes, mais en mieux (et Jésus l'en félicite) : carrément « le Christ ». Jésus, avec sévérité, leur ordonne de ne le dire à personne.

Il s'agace d'une popularité dont il sait non seulement la vanité, mais aussi qu’en ce qui le concerne, elle est signe de sa prochaine persécution. Et que de toutes façons le mot qui la déclenchera, « Christ », « doté de l’onction divine », « Messie », est compris de travers…

*

Mais au-delà de tout ce que disent les hommes, il s’agit pour lui de situer ses disciples face à lui seul — « Et vous, qui dites-vous que je suis ? », c’est cela qui importe et non pas « que dit-on de moi ? » — Se situer face à lui, aujourd'hui populaire — mais aussi malgré sa réputation bientôt déplorable pour des lendemains catastrophiques — quoique cela coûte.

« À ce point, tout a changé. On est passé de ce que disent et pensent les hommes, à ce que « vous, vous dites ». On passe de « on » à « toi », de l'admiration plus ou moins béate mais finalement pas dérangeante, à la mise en question.

Jésus refuse toute réponse anonyme ; Jésus n'a que faire d’une réponse admirative, mais qui, dans une heure, sera oubliée, et qui, finalement n'aura guère de conséquences dans les vies ; les foules bientôt crucifieuses rangeront par la suite ce « grand homme » dans leur mémoire comme on range des photos de grands hommes. Et dans la galerie des grands personnages, il y en aura un de plus.

Et cela n’intéresse pas Jésus. Il veut une réponse personnelle (toi ! moi !), une réponse qui engage, qui compromet pour toujours. Une réponse où tout change dans la vie de celui qui la formule. Une réponse comme celle que va donner de Pierre. « Tu es le Christ de Dieu », et qui veut dire concrètement : tu es mon Seigneur ; tu es celui qui est au cœur de ma foi, celui qui donne un sens à ma vie et à mon histoire ; celui en dehors de qui je ne peux plus désormais trouver des raisons de vivre.

Si Jésus a fait bien des choses étonnantes jusqu'ici, il n'avait, apparemment, rien fait de décisif qui le fasse confesser comme Christ. Il requiert à présent une réponse qui joue toute notre vie. C'est ça, la foi, et c'est ce qui la différencie de l'admiration qui n'est jamais que sa mauvaise copie, d'autant plus dangereuse qu'elle permet d'esquiver Jésus et d'esquiver son salut.

C’est la question qui nous est posée, à nous aussi aujourd’hui, et dont la réponse correspond à rien moins qu’à un engagement : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? »

*

La réponse à cette question est dans l'abandon de toute prétention à y répondre !

Si Jésus est bien « le Christ, le Fils du Dieu vivant », comme l'a confessé Pierre, alors il s'agit — contrairement à ce qu’il a fait, tentant de donner un contenu repérable à son affirmation — ; il s'agit de tirer les conséquences de cela et de renoncer à s'en donner une conception, ou une image, ou une compréhension !

Le Dieu vivant dont il est le Fils est précisément le Dieu que l'on ne cerne pas !

Le Dieu vivant est, par cela même qu'il est vivant, celui qui échappe à toute image. Vivant est celui qui est où on ne l’attend pas, celui qui n'est pas fixé à telle ou telle conception que l'on s'en fait — que l'on voudrait s’en faire.

Ses voies incompréhensibles comme ses jugements sont insondables (Ro 11, 33) — « Qui a connu la pensée du Seigneur, Ou qui a été son conseiller ? » (Ro 11, 34 – Es 40)

Si Jésus est bien celui qui manifeste ce Dieu-là, comme l'a confessé Pierre, alors le renoncement nécessaire que Jésus rappelle dans les versets qui suivent cette confession de Pierre, est incontournable, inévitable — sous peine de n'avoir prononcé que des mots inutiles, encore des images fixes d'un Dieu qui ne se fixe pas.

Des images fixes, repérables, qui du coup nous fixent, nous figent nous-mêmes — car nous sommes à l'image de ce que nous que nous nous donnons comme Dieu.

« Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la trouvera. Et que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s’il perdait son âme ? ou, que donnerait un homme en échange de son âme ? » (Mt 16, 24-26)

Confesser Jésus, comme le Christ, le Fils du Dieu vivant, revient à renoncer à s'en faire une image qui le figerait dans telle théologie, littérature, ou tout ce qu'on voudra, et du coup à nous y figer nous-mêmes.

« Qui dites-vous que je suis ? »

La réponse à cette question engage notre vie : celui que l'on a bien repéré dans une définition qui nous y figera nous-mêmes, figures figées d'un Dieu concept — ou hommes et femmes qui renoncent à toute compréhension définitive d'eux-mêmes, devenant par là-même vivants, disciples vivants d'un Dieu vivant qui comme tel ne se fixe pas et ne se comprend pas, dont ce qu'il dessine pour nous nous échappe — « ses jugements sont insondables, et ses voies incompréhensibles » ; « Qui a connu la pensée du Seigneur, Ou qui a été son conseiller ? »

Alors nous est donnée la parole donnée à Pierre, la parole de la délivrance de tout et de tous : « tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aux cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aux cieux »,

Lier ce qui nous lie, ce qui lie les hommes et les femmes, pour délier tous et chacun, chaque homme chaque femme : vous n'avez pas à vous soucier de ce que vous croyez être.

Cela relève du même secret dont Jésus demande à ses disciple de l'entourer : «  alors il commanda sévèrement aux disciples de ne dire à personne qu’il était le Christ. » Ce que vous êtes est secret, caché en Dieu, sous le même sceau d'insondable et d’incompréhensible qui caractérise ce qu'il fait.


RP, Châtellerault, 27/08/17


dimanche 20 août 2017

Une Cananéenne




Esaïe 56, 1-7 ; Psaume 67 ; Romains 11, 13-32 ; Matthieu 15, 21-28

Matthieu 15, 21-28
21 Jésus partit de là et se retira dans le territoire de Tyr et de Sidon.
22 Une femme cananéenne qui venait de ces contrées, lui cria : Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David. Ma fille est cruellement tourmentée par le démon.
23 Il ne lui répondit pas un mot ; ses disciples s’approchèrent et lui demandèrent : Renvoie-la, car elle crie derrière nous.
24 Il répondit : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël.
25 Mais elle vint se prosterner devant lui en disant : Seigneur, viens à mon secours.
26 Il répondit : Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens.
27 Oui, Seigneur, dit-elle, pourtant les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.
28 Alors Jésus lui dit : O femme, ta foi est grande, qu’il te soit fait comme tu le veux. Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.

*

Temps de repos pour Jésus, dans un territoire où lui seront épargnées les controverses théologiques comme celle qui précède notre texte – en l'occurrence sur le pur et l'impur.

Un territoire marqué par la croyance aux divinités locales, comme une poche où l’universalité du règne du Dieu d'Israël est voilée. Ici sont placés dans la foi des populations, les daïmonia, les idoles pour les juifs, les idoles pour Jésus.

Les démons, ces divinités inférieures auxquelles le peuple donne souvent beaucoup de place, n'offrent pas la libération qui est une vie dans la confiance ouverte par celui qui échappe à tous les schémas, à tous les projets de vie que nous nous donnons et qui finissent par nous rendre captifs, nous et les nôtres.

C'est à ce point de conscience qu'est parvenue la femme cananéenne. Elle le crie à Jésus. Cette captivité récurrente hors de la vie atteint déjà sa fille, cruellement tourmentée par le daïmon, par la divinité, à laquelle il faut se plier, encore et encore, de génération en génération. Une femme épuisée qui crie sa détresse à celui dont elle sait qu'il a le pouvoir de casser ce cercle infernal d'une vie pour la mort, d'une vie de tourment.

*

Jésus se tait. Il sait. Les disciples, eux, veulent la paix : ils sont ici pour un temps de repos – comme à la veille de la multiplication des pains, rappelez-vous – un temps de repos à présent loin des controverses épuisantes. Alors, s'il te plaît, renvoie-là ; et puis ses problèmes avec ses divinités, son démon, ne sont pas les nôtres !

Jésus approuve, apparemment : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». Oui, il est d'accord : telle est sa mission. Il approuve, mais transpose à un plan que les disciples, avant le dimanche de Pâques – et nombre de commentateurs, après – ne perçoivent pas.

Effectivement il n'y a de libération que par le Dieu qui est au-delà de tout nom, au-delà de toute représentation, autre que toute divinité locale. Le Dieu universel qui seul peut libérer. Le Dieu révélé à Israël et par Israël. Il n'y a de liberté que dans la foi en ce Dieu-là, qui est au-delà de tout Dieu, au point que si on s'en donne une conception, ce n'est pas encore lui.

*

Un paradoxe qui passe par le fait que le Dieu au-delà de tout Dieu, au delà de toute conception de la divinité, le libérateur au-delà de toutes nos limites, est donné, révélé dans une histoire particulière, celle d'un peuple particulier, avec toutes ses limites. Le Dieu dont nous sommes témoins malgré nous est bien celui qui nous est donné, qui se donne malgré tout dans une histoire particulière avec toutes ses limites.

Jésus a fait siennes toutes ces limites-là, nos limites, jusqu’à celles de la « nationalité » et de la religion.

Comme il a fait sienne notre mortalité. Il a fait siens nos deuils : il a pleuré la mort de Lazare. Il a fait sienne notre humanité au sens le plus précis.

Comme nous, il est devenu un individu, cet individu, appartenant à ce moment de l’histoire — né sous César Auguste, crucifié sous Ponce Pilate — ; appartenant à ce peuple, le peuple juif, peuple de l’Alliance et donc peuple premier de Dieu. Cela aussi Jésus le fait sien jusqu’au bout !

Car c'est dans cette histoire particulière, par cette histoire particulière et malgré elle que le Dieu de l’universel se dévoile, comme en contraste. Ce texte nous dit la profondeur de l'Incarnation du Fils de Dieu, une réalité qui n'a rien d'abstrait.

« Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». Oui c'est bien par cette réalité concrète-là que se dessine le Royaume : il s'inscrit dans histoire-là, qui est celle dans laquelle le Fils de Dieu s'inscrit, en élevant au statut d'enfant d’Abraham, d'enfant d’Israël, d'affranchi du Dieu d'Israël selon la promesse des prophètes, quiconque en appelle par delà ses idoles et ses captivités à celui qui est au-delà de toute captivité et toute identité qui rend captif (y compris celle héritée pourtant d'Abraham – c'est le propos des controverses qui précèdent notre texte).

*

Cette libération est ce qui se produit avec l’histoire de cette Cananéenne – une histoire qui n'est pas sans analogie avec celle de la Samaritaine en Jean 4 : « le salut vient des Judéens ». C’est comme cela que le Dieu qui est dessus de tout Dieu nous sauve. Celui qui est la parole éternelle, qui a fondé le monde et connaît tous les méandres de nos vies a emprunté un chemin, celui de l’Alliance qui va d’Abraham au Royaume de Dieu.

Et il conduit cette femme à le confesser en ses termes à elle, parlant pour sa part de miettes, comme il nous y conduit tous. « Un chien noble, nous signale l'écrivain autrichien Robert Musil, s'il cherche sa place sous la table à manger, ce n'est point par bassesse de chien, mais par attachement et fidélité. » (R. Musil, <i>L'homme sans qualités</i>, t. 1, Points Seuil, p. 39)

On ne sera libéré des daïmonia, des idoles qui nous tiennent captifs et par lesquelles nous tenons captifs les nôtres – comme la fille de cette femme –, qu'en les dénonçant pour ce qu'il en est : des idoles, dont seul le Dieu qui est au-delà de tout nom, de toute figure que l'on s'en fait peut rompre le mensonge.

C'est le Dieu qui s'est dévoilé dans l'histoire d'Israël, le Dieu d'Israël qui s'est montré en Jésus et qui délivre en faisant passer au statut d'enfant perdu de son héritage. C'est le Dieu au-delà de toute figure de Dieu – car toute figure n'est jamais qu'idole, démon –, c'est le Dieu au-delà de tout dieu qui nous advient comme miette vraie de liberté, là où nous n'avions connu que table d'idole.

C'est aujourd’hui, à l'instant, qu’advient ce don de liberté qui se saisit comme miette qui fera tout exploser de nos faux-semblants. Une miette de cette liberté qui est de n’avoir plus d'images de Dieu, plus d'images de ce que devraient être nos vies et celles des nôtres, fera toutes choses nouvelles.

Telle est la grande foi que Jésus reconnaît en la femme cananéenne : « ta foi est grande ». Et aussitôt, dit texte, sa fille fut guérie...


RP, Poitiers, 20/08/17


dimanche 16 juillet 2017

Le semeur




Ésaïe 55, 10-11 ; Psaume 65 ; Romains 8, 18-23 ; Matthieu 13, 1-23

Matthieu 13, 1-23
1 En ce jour-là, Jésus sortit de la maison et s’assit au bord de la mer.
2 De grandes foules se rassemblèrent près de lui, si bien qu’il monta dans une barque où il s’assit; toute la foule se tenait sur le rivage.
3 Il leur dit beaucoup de choses en paraboles. "Voici que le semeur est sorti pour semer.
4 Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin; et les oiseaux du ciel sont venus et ont tout mangé.
5 D’autres sont tombés dans les endroits pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre; ils ont aussitôt levé parce qu’ils n’avaient pas de terre en profondeur;
6 le soleil étant monté, ils ont été brûlés et, faute de racine, ils ont séché.
7 D’autres sont tombés dans les épines; les épines ont monté et les ont étouffés.
8 D’autres sont tombés dans la bonne terre et ont donné du fruit, l’un cent, l’autre soixante, l’autre trente.
9 Entende qui a des oreilles!"
10 Les disciples s’approchèrent et lui dirent: "Pourquoi leur parles-tu en paraboles?"
11 Il répondit: "Parce qu’à vous il est donné de connaître les mystères du Royaume des cieux, tandis qu’à ceux-là ce n’est pas donné.
12 Car à celui qui a, il sera donné, et il sera dans la surabondance; mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré.
13 Voici pourquoi je leur parle en paraboles: parce qu’ils regardent sans regarder et qu’ils entendent sans entendre ni comprendre;
14 et pour eux s’accomplit la prophétie d’Ésaïe, qui dit: Vous aurez beau entendre, vous ne comprendrez pas; vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas.
15 Car le cœur de ce peuple s’est épaissi, ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, pour ne pas voir de leurs yeux, ne pas entendre de leurs oreilles, ne pas comprendre avec leur cœur, et pour ne pas se convertir. Et je les aurais guéris!
16 "Mais vous, heureux vos yeux parce qu’ils voient, et vos oreilles parce qu’elles entendent.
17 En vérité, je vous le déclare, beaucoup de prophètes, beaucoup de justes ont désiré voir ce que vous voyez et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l’ont pas entendu.
18 "Vous donc, écoutez la parabole du semeur.
19 Quand l’homme entend la parole du Royaume et ne comprend pas, c’est que le Malin vient et s’empare de ce qui a été semé dans son cœur; tel est celui qui a été ensemencé au bord du chemin.
20 Celui qui a été ensemencé en des endroits pierreux, c’est celui qui, entendant la Parole, la reçoit aussitôt avec joie;
21 mais il n’a pas en lui de racine, il est l’homme d’un moment: dès que vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il tombe.
22 Celui qui a été ensemencé dans les épines, c’est celui qui entend la Parole, mais le souci du monde et la séduction des richesses étouffent la Parole, et il reste sans fruit.
23 Celui qui a été ensemencé dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et comprend: alors, il porte du fruit et produit l’un cent, l’autre soixante, l’autre trente."

*

Le thème du semeur est en quelque sorte l'équivalent en parabole du thème de la naissance d'en haut dans l'Évangile de Jean — ou l’enfantement du monde en Romains 8. Autant de façons de référer aux promesses prophétiques par différentes images : « ma Parole ne retourne pas vers moi sans effet », dit Ésaïe (ch. 55). Au fond, en particulier en ce domaine, ce qui advient nous échappe et ne dépend pas de nous.

Ici c'est l'Esprit de Dieu qui précède tout mouvement de la foi. Et nous fait perdre tout pouvoir sur nous. Le Royaume vient par l’effet d’une parole sur laquelle et sur les conséquences de laquelle nous n’avons aucun pouvoir.

La venue du Règne de Dieu n'est finalement pas en notre pouvoir. Tout comme le vent souffle où il veut, tout comme on ne peut pas naître par la force de la volonté, nul ne peut préjuger du fruit d’une semence ni expliquer la raison finale de sa germination.

C'est la semence de cette parole que le semeur, au-delà de nos volontés et de nos refus, vient répandre en nous. Est-ce parce que cet ensemencement fait peur, au fond, que ceux qui le craignent préfèrent se boucher les yeux et les oreilles, comme le dit Jésus citant Ésaïe ?

On retrouve une idée équivalente à cette naissance d'en haut ou à cet ensemencement mystérieux dans quelques autres textes du Nouveau Testament. Cela sous des termes qui en sont assez proches, traduits généralement par « régénération ». Comme avec la « régénération » des individus ou du monde, mais plus explicitement encore, on est avec le semeur dans le cadre d'une image jardinière, agricole, évidente pour ceux que leur métier a enseigné à dépendre de la météo et de la qualité du terrain.

Ici, dans la parabole du semeur, ne pas voir et de ne pas entendre, selon les mots d’Ésaïe, s'exprime dans les trois causes de la non-éclosion de la parole :
— « ôtée par le diable »,
— mal perçue, considérée comme réjouissante (ne pas croître commence par la joie), et dès lors pas enracinée,
— « étouffée par les soucis ou l'attrait des richesses », en un mot, la peur.

Cela ne renvoie pas forcément à trois catégories de personnes, mais à trois aspects, ou trois degrés de notre incapacité à recevoir la parole dont on sent bien qu'elle écartera tout ce que l'on voudrait préserver en nous : si le grain ne meurt pas, il ne portera pas de grain à son tour… dit Jésus ailleurs (Jean 12, 24). Pour des paysans entendant « semence », ils peuvent penser à tout cela. En tout cas, l’absence de maîtrise des divers éléments ne leur échappe pas.

Pas en notre pouvoir. Il s’agit de lâcher prise. Comme le grain doit disparaître pour germer. Qu'il est terrible de lâcher ce que l'on a passé sa vie à établir patiemment ! C'est pourtant ce que suppose le fait de comprendre la Parole : alors seulement, le fruit que nous attendons se préparera. Mais pour cela, il faut se perdre. Perdre l’idée de notre maîtrise des choses — même nous concernant !

Voilà donc pour quelques aspects de la semence ; notons encore, concernant le semeur plutôt que la semence du coup, que lui-même, le semeur, est contraint ici à une humilité que devrait méditer tout prédicateur : ne faire que semer, sans autre pouvoir que celui d’attendre et au mieux, d’arroser, mais encore pas trop : ça peut faire pourrir !

*

Voyons les empêchements à la germination et à l’éclosion, mentionnés par Jésus. Le diable, la joie et les soucis — que signifient
— d'un côté le bord du chemin et les oiseaux, à savoir la superficialité du terrain ensemencé, qui peut inclure aussi le « parce qu'ils ne comprennent pas dont pas » dont parle Jésus : c'est-à-dire aussi ne pas comprendre en prenant l’Évangile pour une métaphore ! ce sur quoi Jésus dans un second temps détrompe les disciples en leur expliquant la parabole ;
— et de l'autre côté les épines du terrain qui en est envahi.

Notons à nouveau que le semeur n’y peut rien. Et les bénéficiaires de la semence, de la parole, non plus. Nous n’y pouvons rien. Ce qui est souligné d’emblée par l’évocation de la figure du diable. Ce n’est pas notre résistance à la parole qui est mise en cause, c’est le diable qui en ôte la semence.

Ce qui permet de bien lire les deux autres causes mentionnées : la joie superficielle, l’enthousiasme vain à son écoute ou à l’inverse le poids des soucis. Je n’ai pas beaucoup de pouvoir sur mon tempérament, qu’il soit du genre à s’enthousiasmer ou qu’il soit du genre inquiet (s’il n’est pas les deux à la fois).

La venue du Royaume ne relève ni de mon enthousiasme, qui peut sous cet angle se rapprocher de l’action du diable, ni de mon inquiétude, qui sans que l'on s'en rende compte étouffe l’effet de la parole de Dieu. La venue du Royaume ne vient que de la germination d’une parole qui me précède et qui m’échappe, et cela se compare à une graine tombée dans une bonne terre. Dieu s’est en quelque sorte placé lui-même dans la dépendance.

Dieu lui-même s’est réduit à faire venir le Royaume sur le mode de l’ensemencement et de la germination ; d’une façon qui le rende en quelque sorte comme « sujet » d’aléas divers, comme pour un agriculteur les oiseaux, le soleil et les ronces.

Tenter de faire venir le Royaume comme si nous avions en la matière plus de pouvoir que Dieu, c’est risquer de faire venir en lieu et place du Paradis espéré, un enfer : l’histoire l’a maintes fois prouvé…

Et Dieu l’a envisagé autrement. Et c’est là qu’est le cœur de la question, celle du salut. Que nous dit au fond cette parabole ? Que le salut « ne vient pas de façon à frapper les regards », qu’on ne le fait avancer ni par nos enthousiasmes, ni par nos soucis, qu’il n’a rien à voir avec tout ce que nous prétendrions en construire à force de forcer les choses.

Cette parabole nous conduit au cœur de l’Évangile de la foi, de la confiance seule. C'est de l’ordre de la semence à recevoir de la seule écoute de la Parole de Dieu. La bonne terre n’est rien d’autre que cette disposition, cette disponibilité confiante — qui n’est ni bord de chemin, ni cailloux, ni épines. Bonne terre, disponible. Et dès lors à même de fructifier en abondance. C’est la seule façon qu’a proposé Dieu de faire venir le Royaume. En le forçant, on le gâche. En y introduisant un rôle à l’enthousiasme ou au souci, on le manque.

Il s’agit simplement d’être ouvert à la Parole de Dieu avec cette confiance :
« Comme descend la pluie ou la neige, du haut des cieux, et comme elle ne retourne pas là-haut sans avoir saturé la terre, sans l’avoir fait enfanter et bourgeonner, sans avoir donné semence au semeur et nourriture à celui qui mange, ainsi se comporte ma Parole du moment qu’elle sort de ma bouche : elle ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’ai envoyée. Vous serez dans la jubilation et la paix » (Ésaïe 55, 10.11).

Ro 8:18-21 :
18 J’estime en effet que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous.
19 Car la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu:
20 livrée au pouvoir du néant-non de son propre gré, mais par l’autorité de celui qui l’a livrée, elle garde l’espérance,
21 car elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu.


R.P., Poitiers, 16.07.17