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dimanche 27 octobre 2024

Un temps de Réformation




Jérémie 31.7-9 ; Ps 119.97-106 ; Héb 5.1-6 ; Marc 10.46-52

Jérémie 31, 7-9 & 33
7 Ainsi parle l’Éternel : poussez des cris de joie sur Jacob, Éclatez d’allégresse à la tête des nations ! Élevez vos voix, chantez des louanges, et dites : Éternel, délivre ton peuple, le reste d’Israël !‭
8 ‭Voici, je les ramène du pays du septentrion, Je les rassemble des extrémités de la terre ; Parmi eux sont l’aveugle et le boiteux, La femme enceinte et celle en travail ; C’est une grande multitude, qui revient ici.
‭ 9 ‭Ils viennent en pleurant, et je les conduis au milieu de leurs supplications ; Je les mène vers des torrents d’eau, Par un chemin uni où ils ne chancellent pas ; Car je suis un père pour Israël, Et Éphraïm est mon premier-né.‭ […]
‭33 Mais voici l’alliance que je ferai avec la maison d’Israël, Après ces jours-là, dit l’Éternel : Je mettrai ma loi au dedans d’eux, Je l’écrirai dans leur cœur ; Et je serai leur Dieu, Et ils seront mon peuple.‭


Hébreux 5, 1-6
1 […] Tout grand prêtre pris du milieu des hommes est établi pour les hommes dans le service de Dieu, afin de présenter des offrandes et des sacrifices pour les péchés.‭
‭2 Il peut être indulgent pour les ignorants et les égarés, puisque la faiblesse est aussi son partage.‭
3 ‭Et c’est à cause de cette faiblesse qu’il doit offrir des sacrifices pour ses propres péchés, comme pour ceux du peuple.‭
4 ‭Nul ne s’attribue cette dignité, s’il n’est appelé de Dieu, comme le fut Aaron.‭
‭5 Et Christ ne s’est pas non plus attribué la gloire de devenir grand prêtre, mais il la tient de celui qui lui a dit : Tu es mon Fils, Je t’ai engendré aujourd’hui !‭
‭6 Comme il dit encore ailleurs : Tu es prêtre pour toujours, Selon l’ordre de Melkisédeq.‭


*

Melkisédeq, selon la Genèse (ch. 14), était roi-prêtre de Salem, à laquelle on identifie Jérusalem, où régnera David, auquel est attribué et auquel renvoi le Psaume 110 cité ici — « tu es prêtre pour toujours selon l’ordre de Melkisédeq ». La prêtrise du tabernacle, puis du Temple, instituée par la Torah, est une prêtrise placée dans la généalogie de Lévi. L’Épître précise que, n’étant pas de la tribu de Lévi mais de Juda, Jésus, « s’il était sur terre ne pourrait pas être prêtre » (7, 14 & 8, 4), ni donc a fortiori grand prêtre. Or, Abraham (et son descendant Lévi alors « dans ses reins » — Hé 7, 10) a rendu hommage à la prêtrise de Melkisédeq, auquel renvoie le Psaume 110.

Et non seulement Melkisédeq n’est pas de la généalogie de Lévi, descendant d’Abraham, mais la Genèse ne lui attribue aucune généalogie. Voilà un personnage isolé, qui, pour l’Épître aux Hébreux, est, par là-même, chargé de sens. Cela en rapport avec la citation du Psaume 110 sur la prêtrise messianique : compte tenu de l’identification de Salem, dont le nom signifie « paix » — l’Épître le rappelle — à Jérusalem, ville du roi messianique David ; compte tenu de cette autre signification, celle de son nom cette fois, Melkisédeq, « roi de justice », qui le fait préfigurer Jésus pour l’auteur de l’Épître ; compte de tenu de tout cela, il y a en ce personnage, via la déclaration du Psaume 110, un signe remarquable.

L’absence de généalogie du personnage de Melkisédeq, faisant que la Torah ne légitime pas sa prêtrise par une succession temporelle comme la prêtrise lévitique, devient signe de l’éternité et de l’unicité de la prêtrise royale, davidique, de Jésus.

*

Il y a une seule alliance (« l’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée » pour le dire dans les termes de Calvin, IC II, X, 2), cela est aujourd’hui acquis, alliance indéfectible, inabrogeable du fait de la promesse de Dieu. La « nouvelle » alliance est la même et unique alliance mais « inscrite dans les cœurs » — cf. Jér 31 / Hé 8 —, il n’y a dès lors aucune raison d’en abandonner les prescriptions, d’abandonner les dispositions de la loi de Moïse ! — observées par Jésus ! On est alors au cœur de la question de l’Épître.

En effet, jusqu’à la destruction du Temple en l’an 70, tous les disciples de Jésus entendent s’en tenir à l’observance de la Torah et aux rites du Temple. La pratique des rites du judaïsme, dont les dispositions sont conservées par les disciples jusqu’en 70 — est alors le fondement de l'unité.

Les auteurs du Nouveau Testament se particularisent en ce qu’ils croient tous le Christ ressuscité. Sa résurrection apparaît comme ouverture céleste, sur un autre temps, déjà là, celui du Royaume attendu. Et comme un nouveau pôle d’unité, celui des disciples. Il ne s’agit pas de deux temps du même ordre pour deux alliances successives. Il s’agit de ce qui devient le référent commun des croyants en Christ, outre celui, commun pour tous, qui se fait toujours autour de la pratique de la Torah, dont le Temple est alors un élément central.

Les choses changent en 70 quand le Temple est détruit. Un témoin de cela est l’auteur de l’Épître aux Hébreux (le courant pharisien en étant un autre, affirmant que la Torah prime sur le Temple) — écrivant à la deuxième génération des disciples du Christ (cf. Hé 2, 4) ; c’est un helléniste (de culture grecque) écrivant d’Italie (Hé 13, 24) aux croyants en Jésus-Christ de Judée : les « Hébreux ».

En 70, il n’y aura plus de Temple, détruit par les Romains. C'est face à cela que l'Épître est un écrit de consolation : face à la destruction du Temple. Que le Temple soit déjà détruit, ou que cela soit quelque temps avant en vue de l’imminence envisageable de ce moment depuis l’investissement total de Jérusalem par les troupes romaines, on pose des réflexions théologiques sur les conséquences de la destruction (déjà advenue ou imminente) du centre référentiel du culte, le Temple et ses ordonnances temporelles, i.e. « charnelles », « imposées jusqu'à un temps de réforme » (Hé 9, 10) — en regard de la figure intemporelle de Melkisédeq.

L’argument est que tout rite, y compris ce qui s’accomplit au Temple, est temporel, toujours provisoire et donc symbolique. Si le Temple est détruit, ce qu'il signifie demeure (cf. le modèle apparu sur la montagne, au Sinaï – Ex 25, 40 / Hé 8, 5). C’est ce que le Christ dévoile d'une nouvelle manière. Au cœur de la symbolique, « par une offrande unique, il a mené pour toujours à l’accomplissement ceux qu’il sanctifie » (Hé 10, 20) : il n’y a d’entrée dans la présence de Dieu que par le don total.

C’est là ce que le Christ a accompli, et que dès lors il a accompli pour nous. Plus d’offrande pour le péché quand on accède à la réalité céleste, qui est au-delà du péché. Pâque définitive où se dévoile la vérité de l’Alliance et de sa promesse. On retrouve les prophètes : Jérémie (ch. 31), cité par l'Épître, Ézéchiel aussi (ch. 37). On entre au cœur de l’Alliance, au cœur où elle se scelle : dans l’intériorité, en deçà du rite : la Loi inscrite dans les cœurs. Cela ne dispense pas du rite, de ses symboles. Mais cela les met à leur place : donnés pour nous, pour notre enseignement, et non pas pour Dieu ! Le rite a une fonction pédagogique, avant comme après la venue du Christ (que le rite soit juif, ou que, plus tard, il soit chrétien, catholique, ou, après la Réforme, protestant).

La vérité de l’Alliance, elle, contractée dès Abraham et le Sinaï, se scelle, dès leur temps et celui des prophètes, dans les cœurs et les pensées.

*

Allons un pas plus loin, pour percevoir plus précisément ce que révèle Jésus en matière de sacrifice qui met fin au cycle du péché et de la culpabilité. Je m’en référerai à ce qu’a écrit l'historien et anthopologue René Girard sur le sacrifice en rapport avec le mimétisme (l’imitation les uns des autres dans le désir) et à son lien avec la violence, et le péché et la culpabilité qu'il nourrit.

Si deux individus désirent la même chose, dit René Girard, il y en aura bientôt un troisième, un quatrième. Le processus fait facilement boule de neige. Il suffit d’observer la naissance d’une querelle chez des enfants au sujet d’une queue de cerise, ou d’un jouet publicitaire dans une boîte de lessive, par ex. Il suffit qu’il y en ait un pour deux, et que l’un des deux l’ait trouvé intéressant pour que s’amorce une querelle. Qu’est-ce d’autre que le fait d’être plusieurs à le convoiter tel métal jaune — ce désir partagé — qui lui donne tant de valeur ?

On reconnaît là le point de départ de toute querelle, ce que René Girard appelle le « mimétisme », l’imitation les uns des autres dans le désir — ce qui fait que le fautif n’est pas celui qui commence (en fait on ne sait jamais qui c’est), mais celui et ceux qui continuent.

L’objet de la querelle est vite oublié, tandis que les rivalités se propagent, et le conflit se transforme en antagonisme généralisé : le chaos, « la guerre de tous contre tous » (ce que René Girard appelle la « crise mimétique ») — fruit du péché, qui nous poursuit ensuite par la culpabilité. Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l’idée » d’un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l’animal expulsé au désert chargé symboliquement des fautes du peuple selon la Bible, Lv 16).

Où l’on retrouve, bien sûr, l’idée de sacrifice (cf. És 53, 10 “ayant livré sa vie en sacrifice pour le péché” / Hé 10, 12 // Jn 1, 29 “l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde”). Au paroxysme de la crise de tous contre tous intervient ce « mécanisme salvateur » du groupe : le tous contre tous violent se transforme en un tous contre un (ou une minorité), qui n’a d’ailleurs même pas de rapport avec le problème de départ ! Si le report sur un « bouc émissaire » ne se déclenche pas, c’est la destruction du groupe. Pourquoi « mécanisme » ? C’est que sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même.

Plus les rivalités pour le même objet s’exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l’origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres. À ce stade de fascination haineuse, la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, et c’est là qu’un individu (ou une minorité) pourra polariser l’appétit de violence.

Que cette polarisation s’amorce, et par un effet boule de neige, elle s’emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu, ou une minorité.

Ainsi la violence à son paroxysme aura tendance à se focaliser sur une victime et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime fait tomber brutalement l’appétit de violence dont chacun était possédé l’instant d’avant et laisse le groupe subitement apaisé et hébété. La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme l’origine de la crise et la responsable de ce miracle de la paix retrouvée — par une sorte de « plus jamais ça ». Elle devient sacrée, c’est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix. C’est la genèse du religieux selon René Girard, l’origine des sacrifices rituels comme répétition de l’événement violent fondateur.

C’est le cycle infernal de la violence que les sacrifices rituels, et donc le rituel du Temple, mettent entre parenthèses.

Sacrifices de pardon et de réconciliation. Pour exprimer qu’il y a une seule solution contre le cycle sans fin de la violence : le pardon, déjà dans nos relations quotidiennes. Ce qui suppose l’acceptation de la violence contre soi, sans se venger — pour stopper la violence. La subir. Jésus acceptant la croix : c’est là sa mission. Peu dans l’histoire ont compris cela, même après Jésus.

Jésus est venu pour mettre fin à un cycle infernal qui est tout simplement ce qui empêche l’avènement du Royaume et de la fraternité : il est venu stopper le cycle de la violence qui empêche la venue du Royaume. Voilà ce que dit, en ses termes à elle, l’Épître aux Hébreux.


R. Poupin, dimanche de la Réformation,
Châtellerault, 27.10.24
Culte en entier :: :: Prédication (format imprimable)


dimanche 3 juin 2018

Le pardon est de l’éternité




Exode 24, 3-8 ; Psaume 92 ; Hébreux 9, 11-15 ; Marc 14, 12-26

Exode 24, 3-8
3 Moïse vint rapporter au peuple toutes les paroles de l’Eternel et toutes les lois. Le peuple entier répondit d’une même voix : Nous ferons tout ce que l’Eternel a dit.
4 Moïse écrivit toutes les paroles de l’Eternel. Puis il se leva de bon matin ; il bâtit un autel au pied de la montagne, et dressa douze pierres pour les douze tribus d’Israël.
5 Il envoya des jeunes hommes, enfants d’Israël, pour offrir à l’Eternel des holocaustes, et immoler des taureaux en sacrifices d’actions de grâces.
6 Moïse prit la moitié du sang, qu’il mit dans des bassins, et il répandit l’autre moitié sur l’autel.
7 Il prit le livre de l’alliance, et le lut en présence du peuple ; ils dirent : Nous ferons tout ce que l’Eternel a dit, et nous obéirons.
8 Moïse prit le sang, et il le répandit sur le peuple, en disant : Voici le sang de l’alliance que l’Eternel a faite avec vous selon toutes ces paroles.

Hébreux 9, 11-15
11 Mais Christ est survenu, grand prêtre des biens à venir. C’est par une tente plus grande et plus parfaite, qui n’est pas œuvre des mains-c’est-à-dire qui n’appartient pas à cette création-ci,
12 et par le sang, non pas des boucs et des veaux, mais par son propre sang, qu’il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire et qu’il a obtenu une libération définitive.
13 Car si le sang de boucs et de taureaux et si la cendre de génisse répandue sur les êtres souillés les sanctifient en purifiant leur corps,
14 combien plus le sang du Christ, qui, par l’esprit éternel, s’est offert lui-même à Dieu comme une victime sans tache, purifiera-t-il notre conscience des œuvres mortes pour servir le Dieu vivant.
15 Voilà pourquoi il est médiateur d’une alliance nouvelle, d’un testament nouveau; sa mort étant intervenue pour le rachat des transgressions commises sous la première alliance, ceux qui sont appelés peuvent recevoir l’héritage éternel déjà promis.

Marc 14, 12-26
12 Le premier jour des pains sans levain, où l'on immolait la Pâque, ses disciples lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? »
13 Et il envoie deux de ses disciples et leur dit : « Allez à la ville ; un homme viendra à votre rencontre, portant une cruche d'eau. Suivez-le
14 et, là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître dit : Où est ma salle, où je vais manger la Pâque avec mes disciples ?”
15 Et lui vous montrera la pièce du haut, vaste, garnie, toute prête ; c'est là que vous ferez les préparatifs pour nous. »
16 Les disciples partirent et allèrent à la ville. Ils trouvèrent tout comme il leur avait dit et ils préparèrent la Pâque.
17 Le soir venu, il arrive avec les Douze.
18 Pendant qu'ils étaient à table et mangeaient, Jésus dit : « En vérité, je vous le déclare, l'un de vous va me livrer, un qui mange avec moi. »
19 Pris de tristesse, ils se mirent à lui dire l'un après l'autre : « Serait-ce moi ? »
20 Il leur dit : « C'est l'un des Douze, qui plonge la main avec moi dans le plat.
21 Car le Fils de l'homme s'en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne soit pas né, cet homme-là ! »
22 Pendant le repas, il prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit : « Prenez, ceci est mon corps. »
23 Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna et ils en burent tous.
24 Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude.
25 En vérité, je vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai, nouveau, dans le Royaume de Dieu. »
26 Après avoir chanté les psaumes, ils sortirent pour aller au mont des Oliviers.

*

« L'un de vous va me livrer » (v. 18), dit Jésus au moment où il partage la cène, celle de la Pâque, avec ses disciples. Un qui met la main au plat avec moi. « Serait-ce moi ? » demande chaque disciple. Car celui qui va trahir est bien là aussi, à la cène, annonçant la suite des choses : « ils sortirent pour aller au mont des Oliviers » (v. 26) — où Jésus sera livré. Au cœur d’une ambiance lourde, menaçante — annoncée par le secret du lieu, avec le signe de l’homme à la cruche qui y conduit…

« Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne soit pas né » (v. 21). Référence à celui qui le livre — dont on sait bientôt qu’il s’agit de Judas. Avec pour l’instant cette réaction de chaque disciple : « serait-ce moi ? » Même scène en Matthieu, même remarque, « il vaudrait mieux pour lui qu'il ne soit pas né » — juste après l’enseignement de Jésus rappelant que « ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25).

Chaque disciple est renvoyé à sa conscience, aucun n’accuse l’autre — « serait-ce moi ? »… Attitude juste. Contrairement à celle qui consiste, et ça vaut jusqu’aujourd’hui, à désigner Judas, en se disant : « ce ne pourrait pas être moi ». C’est l’inverse qui est juste. Car au fond, de son point de vue, Judas imagine peut-être n’être pas dans son tort ! D’où les nombreuses théories qui ont fait le succès de romanciers et de cinéastes à ce sujet. Le Nouveau Testament, lui, reste très sobre. De l’argent reçu dont il cherche ensuite à le rendre selon Matthieu, finissant par le jeter dans le Temple avant de se pendre (Mt 27) !

Manifestement Judas, dans cette perspective, ne voulait pas la mort de Jésus. Que cherchait-il précisément ? Nul ne sait. Ce que l’on perçoit, c’est qu’il n’avait sans doute pas mesuré la portée et les conséquences de son geste. C’est en cela qu’il ressemble finalement aux autres disciples… et à chacun de nous !… qui prétendons facilement maîtriser les choses. Les onze autres, la parole de Jésus les a placé face à cela, face à leur conscience et à l’abîme qui s’ouvre. « Serait-ce moi ? » se demande chacun. Et ils ont raison. C’est peut-être cela précisément qui les distingue de Judas qui lui sait, ou croit savoir, et ne s’interroge pas sur les conséquences de sa décision… au point que lorsqu’il découvre que cela va déboucher sur la mort de son maître, il se pend ! Connaissons-nous les conséquences de nos actes, des actes que nous avons posés sans nous mettre à la place d’autrui ? En connaissons-nous les conséquences sur autrui… et sur nous-même ? Sur notre conscience et sur notre inconscient ?… qui nous mène inéluctablement à subir ce que nous avons voulu infliger sans en avoir mesuré le prix pour autrui…

« Tu aimeras pour ton prochain comme pour toi-même », c’est-à-dire, « fais à autrui ce que tu voudrais qu’il te fasse ». Nous pesons minutieusement pour nous-mêmes les conséquences possibles de nos décisions. Le faisons-nous aussi attentivement quand cela concerne autrui ?… sachant que même pour nous, nous ne maîtrisons pas tout des conséquences. D’où l’indication supplémentaire de Jésus : aimez « comme je vous ai aimés ». Admettre donc que nous ne maîtrisons pas tout, s’en remettre à celui qui sait, et aimer.

« Permets que nous puissions consoler et guérir là où nous avons méprisé et blessé, Et veuille réparer toi-même les maux que nous avons causés, et dont les conséquences sont hors de notre portée », dit une de nos confessions de péché. Admettre que nous ne contrôlons pas tout, perdre donc toute prétention d’avoir le contrôle. Et recevoir le pardon, pour soi et pour autrui. C’est tout ce que Judas n’a pas fait…

« Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne soit pas né », dit Jésus ! Non pas pour ce qu’il a fait et qu’il n’a pas mesuré. Cela aussi est au bénéfice du pardon de Jésus — « pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23, 34) — ! Mais parce qu’il n’a pas su recevoir le pardon qui lui est ouvert — pour n’avoir pas mesuré l’effet de son geste… sur lui-même ! Non plus sur Jésus, mais sur lui-même !

Jésus mesure que le choc pour Judas des conséquences de sa décision l’empêchera d’accéder au pardon de lui-même, d’accéder à la réception du pardon — ce qui peut se résumer par la formule des Évangiles de Jean (22, 13) et Luc (22, 3) : « Satan entra en lui ».

*

L’Épître aux Hébreux renvoie au Tabernacle, la Tente du culte au désert, nécessairement provisoire comme tente, où se célébrait le culte de l’Exode. Nécessairement provisoire : on retrouve ici la distinction des choses terrestres, provisoires, et des réalités célestes, ou de ce qui se voit et de ce qui existe en profondeur. Ou encore, peut-être plus éloquent ici, de notre présent qui passe et des enfouissements de notre mémoire. Cet « étagement » des enfouissements du passé dans « les siècles des siècles ». Étagement mémoriel.

La mémoire ainsi étagée est aussi l’étagement des blessures, l’entassement d’un passé qui blesse et qui assaille le souvenir par le rappel des fautes, des péchés. Or c’est bien ce dont le rituel veut signifier le pardon. Et face aux blessures du passé, à la douleur récurrente, le signe du pardon se fera dans un rituel évoquant douleur et sang : le rituel sacrificiel. Rituel certes, chargé de cette faiblesse : la transposition, seulement symbolique, de la douleur dans la mort d’un animal. Et on sait très bien, l’auteur de l’Épître le rappelle, que cela est symbolique, que l’octroi du pardon est au-delà du rite, au-delà du sang des boucs et des taureaux, au-delà de la cendre de la génisse requise pour le rituel.

Ça vaut aussi pour le baptême (Hé 6, 2), qui en soi, ne peut que purifier le corps ; d’où le peu d’importance de la quantité d’eau. C’est ce à quoi les gestes et signes renvoient qu’il s’agit de recevoir.

En bref, le Tabernacle céleste, le vrai Tabernacle qu’a contemplé Moïse et sur le modèle duquel il a fait construire le Tabernacle historique (Exode 26, 30), est au-delà de ce qui se signifie par le rituel accompli dans le Tabernacle, ou le Temple, historiques — ou nos temples et églises, temporelles elles aussi.

Ce « lieu » céleste-là, le vrai Temple, cette « profondeur »-là, au-delà, ou en deçà, des abîmes de notre mémoire, lieu de notre vrai fondement, au cœur de Dieu, lieu d’en deçà, ou d’au-delà des blessures du temps, du péché et de la culpabilité, est le vrai cœur du vrai Sanctuaire. C’est là que le Christ s’est offert lui-même éternellement (« par l’Esprit éternel »). S’étant « offert lui-même par l’Esprit éternel » : mourir à tout ce qui blesse est le passage, la traversée des cieux, des profondeurs de la mémoire, pour l’obtention de la paix. C’est là ce qu’a effectué le Christ au jour de sa mort et que nous rappelle chaque sainte Cène.

Cela ouvre sur une vraie guérison des mémoires, des blessures, guérison déjà obtenue ! Le pardon est donné — c’est ce que dit le baptême, bien plus profondément que le rite corporel et dont chaque sainte Cène est la mémoire. Revenir sans cesse, quand il le faut, à la parole du pardon, à l’amour qui nous l’a acquis, et que n’a pas perçu Judas. Le pardon est plus profond que toutes nos blessures, à cause de l’amour dont nous avons été aimés — « À peine mourrait-on pour un juste ; quelqu'un peut-être mourrait-il pour un homme de bien. Mais Dieu prouve son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous » (Romains 5, 7-8). Ce qui relève du temps, des blessures de culpabilité qui nous blessent, relève toujours du passé ! Le pardon est de l’éternité.


RP, Poitiers, 03.06.18


dimanche 17 juin 2012

Voir l’invisible




Hébreux 11, 1 & 12, 1-2
11, 1 La foi est une ferme assurance des choses qu’on espère, une démonstration de celles qu’on ne voit pas.

12, 1 Nous donc aussi, puisque nous sommes environnés d’une si grande nuée de témoins, rejetons tout fardeau et le péché qui nous enveloppe si facilement, et courons avec persévérance l’épreuve qui nous est proposée,
2 les yeux fixés sur Jésus, qui est l’auteur de la foi et qui la mène à la perfection. Au lieu de la joie qui lui était proposée, il a supporté la croix, méprisé la honte, et s’est assis à la droite du trône de Dieu.

Luc 9, 28-36
28 Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques et monta sur la montagne pour prier.
29 Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage changea et son vêtement devint d’une blancheur éclatante.
30 Et voici que deux hommes s’entretenaient avec lui ; c’étaient Moïse et Élie ;
31 apparus en gloire, ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem.
32 Pierre et ses compagnons étaient écrasés de sommeil ; mais, s’étant réveillés, ils virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui se tenaient avec lui.
33 Or, comme ceux-ci se séparaient de Jésus, Pierre lui dit : “Maître, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie.” Il ne savait pas ce qu’il disait.
34 Comme il parlait ainsi, survint une nuée qui les recouvrait. La crainte les saisit au moment où ils y pénétraient.
35 Et il y eut une voix venant de la nuée; elle disait : “Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le !”
36 Au moment où la voix retentit, il n’y eut plus que Jésus seul. Les disciples gardèrent le silence et ils ne racontèrent à personne, en ce temps-là, rien de ce qu’ils avaient vu.

*

« Les yeux fixés sur Jésus ». Qu’est-ce à dire, sachant que « la foi est une ferme assurance des choses qu’on espère, une démonstration de celles qu’on ne voit pas » ?

Cela nous enseigne beaucoup sur ce sens qu’est la vue, et qui renvoie au-delà de lui-même, au-delà de ce qu’on voit. C’est aussi ce que les arts de la vue répercutent pour nous. Car ce qu’il s’agit de voir, dans un tableau par exemple, mais ça vaut aussi pour la photo ou l’aspect visuel du cinéma, ce n’est pas ce qu’on voit, mais ce dont la vue nous donne le signe, et qui est au-delà de ce que l’on voit. Cela nous apprend à lire un portrait, qui dit un caractère, ou un paysage, qui dit, au-delà du tragique de la nature qui le fait advenir, la source de beauté qui le déborde infiniment — ce qu’essaie de dire l’abstraction —, comme elle déborde infiniment la couleur qui est donnée à nos yeux, à nos sens, à notre chair, qui devient l’interprète d’une lumière originelle qui précède toute couleur. Un signe alors que la couleur, signe — comme sacrement, « forme visible d’une réalité invisible » selon Augustin. Une parole donnée à nos yeux, à nos sens.

Les yeux fixés sur celui qu’on ne voit pas, voilà le résumé de la traversée du ch. 11 de l’Épître aux Hébreux… Celui qu’on ne voit pas, le Ressuscité et son Royaume ; qu’on ne voit pas, au moins depuis l’Ascension et la fin de ses apparitions. Pour ceux qui ont vu Jésus de sa naissance à sa mort, comme Siméon (Luc 2) dont les yeux ont vu en Jésus enfant le salut attendu, soit ! Encore qu’il fallait bien la lumière de l’Esprit saint pour reconnaître le Fils éternel de Dieu en un enfant semblable aux autres, puis en un homme semblable aux autres. Mais que dire nous concernant, nous qui n’avons pas frayé avec Jésus sur les routes de Galilée ou de Judée ?…

Et même pour ceux qui ont eu ce privilège, se pose la question de la foi, de cette œuvre de l’Esprit saint qui leur fait percevoir la présence de Dieu en cet homme. « Nul n’a jamais vu Dieu », souligne l’Évangile de Jean, qui précise : « Dieu Fils unique seul l’a fait connaître. » Alors, « les yeux fixés sur Jésus », qu’on ne voit pas, qu’est-ce à dire ?

Ou alors, serait-ce que contrairement à l’époque du Décalogue, on verrait désormais ? Avoir « fait connaître Dieu » l’aurait-il rendu visible ? Dieu dévoilé dans sa Gloire : est-ce ce que signifie la rencontre de Jésus ressuscité au dimanche de Pâques, ou au jour de la Transfiguration ?

Dieu serait-il devenu donc devenu comme visible, ou imaginable ? Pour que l’on ait, de la sorte, « les yeux fixés sur Jésus ». En effet, puisque, comme chrétiens, nous confessons avoir connu Dieu dans l’humanité du Christ, la gloire céleste du Fils de Dieu serait-elle donc devenue visible dans l’humanité visible du Christ ?

Ne serait-ce alors pas là la satisfaction notre tentation ? Voir Dieu. Déjà dans l’Exode, à Moïse : « fais-nous des dieux qui marchent devant nous » ! Cela ne correspond-il pas d’ailleurs à la tentation de Jésus lui-même : rendre Dieu visible en levant le voile de son humanité et en se montrant dans sa seule gloire céleste ? C’est bien le cœur de sa tentation au désert ! « Montre-toi comme tu es, Fils éternel de Dieu ! » Or, Jésus a résisté : quant à sa gloire, son ministère se déroulera dans le secret, dans l’anonymat.

La Transfiguration, comme un premier dimanche de Pâques est alors le moment où trois disciples reçoivent le privilège de voir lever un instant — pour leurs yeux ! — ce secret de la gloire cachée de celui qui demeure dans l’éternité auprès du Père. Secret qui ne sera pleinement levé pour la foi des croyants qu’au dimanche de Pâques, et universellement lors de la Parousie.

Mais que nous dit ce dévoilement d’un instant ? Il nous dit dès lors rien d’autre que cela : l’humanité, à laquelle Jésus n’a pas voulu renoncer, est au-delà de nos capacités de compréhension et a fortiori de vision. Et il serait mal venu, sous prétexte que Jésus a assumé une réelle humanité, et qu’il a refusé d’y renoncer, ou d’en lever pleinement le voile — de penser que du coup nous aurions prise sur lui ; que son humanité, en un mot, serait à la mesure de nos conceptions et de nos visions.

Au contraire, l’humanité de Jésus est l’humanité du Fils de Dieu, l’humanité en laquelle Dieu nous rencontre, l’humanité même de Dieu ! Sacrement qui fonde les autres, baptême et Cène, comme paroles visibles.

Une vision d’un instant, une parole visible d’un instant qui bouleverse notre humanité propre. « L’effroi avait saisi les disciples » dit le texte. Notre humanité propre, et celle de nos prochains, est comme cachée, au-delà de que nous en savons ou croyons en voir ou en savoir. « Votre vie est cachée avec le Christ en Dieu » (Col 3, 3).

*

« Nous ne connaissons plus selon la chair », écrit Paul — à savoir : depuis la Résurrection, et a fortiori depuis la cessation des apparitions, des possibilités de vision du Ressuscité, cessation qui en soi est un enseignement.

La vérité du Christ, homme semblable à tous les êtres humains, est au-delà de ce que l’on peut en voir, de ce que ses disciples ont pu en voir. Semblable en son humanité à tous les êtres humains : du coup cela concerne chacun de nous et de nos prochains.

C’est aussi ce que nous disent les arts visuels : non pas imitation de la nature, reproduction de ce qui n’est pas reproductible, mais invitation à aller au-delà de ce que l’on y voit.

… Comme en écho de que nous disent les récits de la Transfiguration, lorsqu’ils nous dévoilent que ce Jésus que les disciples ont côtoyé n’est autre que le Fils éternel de Dieu fait homme. Au-delà de ce qu’ils ont vu ! Quant à lui, « écoutez-le », dit le texte. Écoutez-le aujourd’hui, précisera l’Épître de Pierre dans son récit de la transfiguration : aujourd’hui « nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même » (2 P 1, 19). La Loi et les Prophètes.

*

Revenons donc à la Loi et aux Prophètes. Voilà ce dont se souviennent Pierre et les Évangiles. La Loi et les Prophètes, à savoir Moïse et Élie dans le récit de la Transfiguration selon les Évangiles.

Le récit de la Transfiguration est enraciné dans la mémoire du Sinaï (cf. Exode 24) : la montagne (Ex 24, 1 & 12-13), les six jours (Ex 24, 16), les trois personnes : Aaron, Nadav et Avihou (Ex 24, 1 & 9), la nuée et la voix (Ex 24, 15-17)… Derrière cette histoire, il y a le rappel du Sinaï où Moïse est médiateur de la Loi, la Torah. Et comme pour la Torah, ce qui est en bas renvoie à ce qui est en haut. Un tabernacle terrestre, ainsi le rappelle l’Épître aux Hébreux, signe d’un Tabernacle céleste contemplé par Moïse.

En bas : trois disciples. En haut, trois figures célestes : Jésus, Moïse et Élie. Moïse et Élie, « la Loi et les Prophètes ». Et entre les deux, le Fils de l’Homme qui est dans les cieux, en haut ; — et en bas, un projet de tabernacles, de tentes (selon que, Jn 1, 14, « il a “tabernaclé” parmi nous »).

Et au Sinaï qu’en est-il de ce qu’on voit ? — : une voix, une voix que le peuple voit : « vous avez vu la voix — les voix — de Dieu », est-il dit au peuple au Sinaï.

Et aussi, on peut le remarquer, la voix et la présence d’Élie orientent aussi vers l’attente du Messie à la fin des temps, selon le livre du Prophète Malachie. Les visions du Prophète Daniel sur la venue du Royaume. Plusieurs d’entre vous ne mourront pas avant d’avoir vu le Royaume disait Jésus juste avant la Transfiguration.

Alors, qu’ont-t-il retenu finalement, les trois disciples ? Pas grand chose de visualisable. Une Parole : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! »… « Écoutez-le » : voilà ce qu’est « avoir les yeux fixés sur Jésus » — le voir !

Et quant à la vision proprement dite, le récit de l’épisode marque rien moins qu’un embarras : pour parler de la blancheur éclatante de la lumière, si le mot correspond, semble dire le texte, on n’a de comparaison que celle du teinturier. Ce jour-là c’était plus blanc encore, dit l’Évangile ! Que fait d’autre un peintre voulant rendre la clarté ? Ce qui ne renseigne pas beaucoup, sauf à comprendre qu’ici aussi, il s’agit d’aller au-delà de ce qui est accessible à nos sens, à notre vue…

Blancheur éclatante, lumière. Et voilà que pour fixer la lumière, comme si c’était possible, comme pour une impression photographique !, les disciples n’ont d’autre idée que de dresser des tentes — comme une chambre noire pour développement de l’impression ?! Mais après tout, pourquoi pas des tentes ? On peut imaginer qu’ils pensent aux tabernacles (même mot que tente) — tabernacles de la fête du même nom — référence à l’Exode (cf. aussi Jean 1, 14 cit. supra : « il a “tabernaclé” parmi nous »).

Mais la présence de Dieu ne se fixe pas. Il faudra redescendre de la Montagne. Où le texte fait apparaître que les disciples sont tout de même à côté de la plaque… photographique !

Et pour cause : ils sont de la terre. Ils se trouvent en présence de celui qui manifestement vient du ciel, qui provient de l’au-delà de toute lumière. Celui qui est au-delà des choses visibles du commencement jusqu’à la fin, et qui en ces jours est dévoilé en Jésus comme à leurs yeux.

*

Ce Jésus-là n’est autre que le Ressuscité. C’est ce qu’ont compris les disciples, plus tard. C’est bien le Ressuscité qui leur est apparu ce jour-là, avant même la crucifixion, celui qui demeure dans le sein du Père dans toute l’Éternité, celui en qui vient le Royaume ; qu’ils ont donc contemplé dans la Gloire avant même leur mort.

Et on a retenu la voix qui a retenti : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! ». Écoutez ce que Dieu vous dit par lui. Déjà le Royaume est à l’intérieur de vous… Ne restez pas sur Mont de la Transfiguration. Allez suivre le Ressuscité là où il vous précède : « Écoutez bien ce que je vais vous dire : le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes. » — « Mais, poursuit le texte, ils ne comprenaient pas cette parole ; elle leur restait voilée ». Car il s’agit à présent, la vision ayant cessé, de vivre comme « comme voyant celui qui est invisible » (Hébreux 11:27)… « les yeux fixés sur Jésus », selon ce que l’on a entendu comme de nos yeux lors de la vision de la transfiguration : « écoutez-le », écoutez ce qu'il dit dans le témoignage des Apôtres transmis jusqu'à nous, attesté à nos sens, à notre vue, comme parole visible, don pour nous de la lumière invisible qui précède la lumière et ses signes, « forme visible de la grâce invisible », sacrements.

Alors nous sommes l’objet même de la prière de Jésus lui-même. Jean 17 : c’est pour eux que je prie — les Apôtres. Et aussi pour ceux qui, « sans avoir vu », auront cru par leur parole.

dimanche 2 mai 2010

La Cité céleste





Actes 14, 21-27 ; Psaume 145 ; Apocalypse 21, 1-5 ; Jean 13, 31-35

Hébreux 11, 1-19
1 Or la foi, c'est la réalité de ce qu'on espère, l'attestation de choses qu'on ne voit pas.
2 C'est par elle que les anciens ont reçu un bon témoignage.
3 Par la foi, nous comprenons que les mondes ont été formés par une parole de Dieu, de sorte que ce qu'on voit ne provient pas de ce qui est manifeste.
4 C'est par la foi qu'Abel offrit à Dieu un sacrifice de plus grande valeur que celui de Caïn ; par elle, il lui fut rendu le témoignage qu'il était juste, Dieu lui-même rendant témoignage à ses offrandes ; par elle, quoique mort, il parle encore.
5 C'est par la foi qu'Hénoch fut transporté, de sorte qu'il ne vit pas la mort ; on ne le trouva plus, parce que Dieu l'avait transporté. En effet, avant d'être transporté, il avait reçu le témoignage qu'il plaisait à Dieu.
6 Or, sans la foi, il est impossible de lui plaire, car celui qui s'approche de Dieu doit croire que celui-ci est et qu'il récompense ceux qui le recherchent.
7 C'est par la foi que Noé, divinement averti de ce qu'on ne voyait pas encore et animé par sa piété, bâtit une arche pour le salut de sa maison ; c'est par elle qu'il condamna le monde et devint héritier de la justice qui répond à la foi.
8 C'est par la foi qu'Abraham obéit à un appel en partant vers un lieu qu'il allait recevoir en héritage : il partit sans savoir où il allait.
9 C'est par la foi qu'il vint s'exiler sur la terre promise comme dans un pays étranger, habitant sous des tentes avec Isaac et Jacob, héritiers avec lui de la même promesse.
10 Car il attendait la cité qui a de solides fondations, celle dont Dieu est l'architecte et le constructeur.
11 C'est par la foi aussi que Sara elle-même, malgré sa stérilité et son âge avancé, fut rendue capable d'avoir une descendance, parce qu'elle tint pour digne de confiance celui qui avait fait la promesse.
12 C'est pourquoi d'un seul homme — et d'un homme déjà atteint par la mort — sont nés des descendants aussi nombreux que les étoiles du ciel et que le sable qui est au bord de la mer, qu'on ne peut compter.
13 C'est selon la foi que tous ceux-là sont morts, sans avoir obtenu les choses promises ; cependant ils les ont vues et saluées de loin, en reconnaissant publiquement qu'ils étaient étrangers et résidents temporaires sur la terre.
14 En effet, ceux qui parlent ainsi montrent clairement qu'ils cherchent une patrie.
15 S'ils avaient eu la nostalgie de celle qu'ils avaient quittée, ils auraient eu le temps d'y retourner.
16 Mais en fait ils aspirent à une patrie supérieure, c'est-à-dire céleste. C'est pourquoi Dieu n'a pas honte d'être appelé leur Dieu ; car il leur a préparé une cité.
17 C'est par la foi qu'Abraham, mis à l'épreuve, a offert Isaac. C'est son fils unique qu'il offrait, lui qui avait accueilli les promesses
18 et à qui il avait été dit : C'est par Isaac que tu auras ce qui sera appelé ta descendance.
19 Il estimait que Dieu avait même le pouvoir de réveiller un mort. C'est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une parabole.

*

L’Épître aux Hébreux conduit ses lecteurs jusqu’à ce ch. 11 dans sa conviction que si notre temps passager est en train de passer ; si ce passage risque même de se faire dans la douleur, ce monde qui passe a un fondement inébranlable que le Christ est venu dévoiler.

Et cela de façon telle qu’ayant vécu la réalité de l’humanité, et cela jusqu’à la mort, il l’a conduite aussi, à travers ce passage de sa propre mort, à son fondement éternel. Et cet accès n’est le fait que de la foi, de la foi seule, « substance des choses qu’on espère », « substance » littéralement selon le mot grec employé ici. Ce mot désigne le fondement, ce qui est en dessous, ce qui se tient en dessous ; à savoir ce qui fonde ce que l’on espère et que le Christ a dévoilé.

L’auteur de l’Épître tient là à ses lecteurs un propos visant à leur consolation dans un temps de détresse où ce qui tient lieu de cœur du monde et de sa relation avec Dieu, le Temple, est en proie à la violence de l’armée romaine, à la veille de sa destruction : la foi est la substance de ce que l’on espère. La foi, et rien d’autre, pas même l’Église où cette parole doit être proclamée. Comme le rite du Temple, seul rite biblique, symbolise une réalité éternelle, le rite de l’Église a fonction symbolique et la parole qu’elle porte désigne ce fondement éternel.

Les Églises et leurs rites relèvent du provisoire. Le Christ ne se confond pas avec une Église ni avec fortiori avec telle ou telle institution d’Église ou autre, depuis nos diaconats jusqu’à nos instituions laïques. La réalité éternelle sur laquelle ouvre la foi relève de la foi seule. L’auteur témoigne ainsi, malgré les différences qui l’en distinguent, de sa proximité d’avec Paul, l’Apôtre de l’affirmation insistante du salut par la foi seule, avec lequel on l’a parfois confondu.

Ainsi, ce n’est pas celui qui a fait montre de puissance, comme Caïn, que Dieu justifie, mais celui qui a foi, comme Abel. Ou encore, Hénoch qui selon la Genèse a accédé à la réalité éternelle par une élévation est le signe de la foi comme substance fondamentale. Noé qui selon la Genèse a traversé la destruction du monde par la foi en est un autre. « La justice s’obtient par la foi ».

*

L’Épître rappelle alors que le peuple hébreu a été fondé sur la foi en une promesse concernant quelque chose qu’il ne voyait pas encore, lui non plus que ses héritiers.

C’est pour cela que l’Épître remonte aux racines patriarcales, aux premiers temps de la constitution du peuple, d’Abraham aux prophètes.

Aucun de tous ceux-là qui n’ait cheminé par la foi sur les routes de la promesse.

Il n’est pas jusqu’aux passages les plus concrets qui n’aient été traversés par la foi, puisque sans la foi de Sarah, devenue trop âgée pour enfanter, Isaac n’aurait pas vu le jour indispensable pour qu’advienne la réalisation de la promesse !

Pas de retour possible vers une nostalgie d’un passé qui ne reviendra pas. Nous voilà « étrangers et résidents temporaires sur la terre. » En marche vers une autre patrie, « c’est-à-dire céleste ». La transposition, du temps à l'éternité, pratique typique de l’Épître aux Hébreux, est ici remarquable. Transposition immédiate. La promesse est au fond, en vérité, celle de la rencontre du fondement éternel de ce temps passager : la Cité céleste.

Promesse de résurrection : il n’est pas jusqu’à la ligature d’Isaac par Abraham qui ne soit lue à la lumière de la foi à la résurrection, qui s’est à présent approchée dans le Christ préexistant dans ce monde de la résurrection et venu la dévoiler dans notre temps passager.

*

En écho à ce cheminement des patriarches et aux signes qu’ils ont portés, alors que s’approche l’accomplissement de la promesse, Jésus à l’heure de sa mort et de sa résurrection que l’Epître a vu préfigurée dans la ligature d’Isaac, Jésus annonce cet accomplissement qui s’approche à la croix en ces termes :

Jean 13, 31-35 :
31 […] Maintenant le Fils de l'homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié en lui.
32 Si Dieu a été glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera en lui, il le glorifiera aussitôt.
33 Mes enfants, je suis avec vous encore un peu. Vous me chercherez ; et comme j'ai dit aux Judéens : « Là où, moi, je vais, vous, vous ne pouvez pas venir », à vous aussi je le dis maintenant.
34 Je vous donne un commandement nouveau : que vous vous aimiez les uns les autres ; comme je vous ai aimés, que vous aussi, vous vous aimiez les uns les autres.
35 Si vous avez de l'amour les uns pour les autres, tous sauront que vous êtes mes disciples.

Le chemin n’est pas terminé : « Là où, moi, je vais, vous, vous ne pouvez pas venir ». Pour l’heure le signe du Royaume qui se dessine comme horizon de notre foi, dont notre foi est déjà la substance, ce Royaume se concrétise, à l’heure où Jésus va être glorifié, c’est-à-dire crucifié. Le Royaume se concrétise en signe dans un commandement nouveau qui est en fait le commandement des origines, dont la Torah porte déjà l’écho, un commandement plus ancien que le monde, mais qui est définitivement nommé commandement nouveau : « que vous vous aimiez les uns les autres ; comme je vous ai aimés, que vous aussi, vous vous aimiez (ou chérissiez) les uns les autres. Si vous avez de l'amour (ou chérissement) les uns pour les autres, tous sauront que vous êtes mes disciples. »

À l’heure de la glorification du fils, c’est la nouveauté radicale de la nouvelle création qui est appelée à être portée par les disciples dans l’accomplissement toujours nouveau du commandement qui annonce le monde nouveau et qui fonde notre service.

Car c’est le manque de la pratique du commandement où se source le monde nouveau qui éloigne l’horizon que dessine la foi. C’est le manque du chérissement dont le Christ donne la plénitude qui est la source de la douleur, des larmes, de tout ce qui oblitère le Royaume.

Le chérissement, rendant son prix à ce qui nous est offert, à celui, celle qui nous sont offerts comme infiniment précieux et à servir ; infiniment chers — le chérissement, commandement nouveau est alors nouveauté de vie, nouveau comme est nouveau le Cantique nouveau annoncé par l’Apocalypse, et qui est plus ancien que le monde même, nouveauté perpétuelle de la Création et de la Création nouvelle.

Apocalypse 21, 1-5 :
1 Alors je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle ; car le premier ciel et la première terre avaient disparu, et la mer n'était plus.
2 Et je vis descendre du ciel, d'auprès de Dieu, la ville sainte, la Jérusalem nouvelle, prête comme une mariée qui s'est parée pour son époux.
3 J'entendis du trône une voix forte qui disait : La demeure de Dieu est avec les humains ! Il aura sa demeure avec eux, ils seront ses peuples, et lui-même, qui est Dieu avec eux, sera leur Dieu.
4 Il essuiera toute larme de leurs yeux, la mort ne sera plus, et il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu.
5 Celui qui était assis sur le trône dit : De tout je fais du nouveau. Et il dit : Ecris, car ces paroles sont certaines et vraies.

RP
Antibes, 02.05.10


mardi 20 avril 2010

"La proclamation de l'aujourd'hui"





Hébreux 3, 12-19
12  Prenez garde, frères, qu’aucun de vous n’ait un cœur mauvais que l’incrédulité détache du Dieu vivant,
13  mais encouragez-vous les uns les autres, jour après jour, tant que dure la proclamation de l’aujourd’hui, afin qu’aucun d’entre vous ne s’endurcisse, trompé par le péché.
14  Nous voici devenus, en effet, les compagnons du Christ, pourvu que nous tenions fermement jusqu’à la fin notre position initiale,
15  alors qu’il est dit: Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs comme au temps de l’exaspération.
16  Quels sont, en effet, ceux qui entendirent et qui provoquèrent l’exaspération? N’est-ce pas tous ceux qui sortirent d'Égypte grâce à Moïse?
17  Et contre qui s’est-il emporté pendant quarante ans? N’est-ce pas contre ceux qui avaient péché, dont les cadavres tombèrent dans le désert?
18  Et à qui jura-t-il qu’ils n’entreraient pas dans son repos, sinon à ces indociles?
19  Et nous constatons qu’ils ne purent pas entrer à cause de leur incrédulité.
*

Voilà un texte, lecture de ce jour, qui commence par une exigence sévère : « Prenez garde, frères, qu’aucun de vous n’ait un cœur mauvais ». Une mise en garde qui renvoie à l'exigence du repos ! Car le cœur mauvais et l'incrédulité en question concernent « la proclamation de l'aujourd'hui » (v, 13) à savoir « l'aujourd'hui » du jour du repos : « On verra bien s'ils entreront dans mon repos ! » vient de dire l'Épitre (v, 11) avant cette mise en garde. C'est « aujourd'hui » (ch. 4, v. 7) le jour du repos.

Une question avant d'aller plus loin : l'Épître donnant ici ce qui semble être un échec de Moïse mettrait-elle en concurrence Moïse et Jésus, et par ricochet le judaïsme et le christianisme, pour affirmer la supériorité du second sur le premier et par ricochet du christianisme sur le judaïsme. Ainsi l'Épître aux Hébreux serait une pierre à l’édifice de la « théologie de la substitution », qui a fait tant de dégâts dans l’histoire — théologie selon laquelle le christianisme serait venu remplacer un judaïsme relégué dans le passé…

Affirmons d’emblée que cette lecture est erronée : relisons le début du texte l'Épître qui débouche sur ce passage. L'Épître présente Jésus comme être céleste, préexistant, supérieur aux anges (ch.1) et venant de cette préexistence céleste à la rencontre de l’humanité (ch.2), précisément et concrètement en la descendance d’Abraham, pour lui signifier sa « vocation céleste » (ch.3, v.1).

Voilà qui nous situe d’emblée, non pas dans l’histoire où pérégrinent Abraham et ses descendants, dont les lecteurs de l'Épître, et Moïse comme fondateur de la religion qui est celle des lecteurs de l'Épître, mais dans la préexistence céleste de Jésus à laquelle aussi sont appelés ces lecteurs.

Ni substitution d’une religion à l’autre, ni supériorité d’une religion sur l’autre. Une seule religion, celle d’Israël, à qui son rite a été donné par Moïse, rite qui est celui des lecteurs, qui vaut pour tout ce temps, tant que ce temps dure. Et d’autre part un monde céleste qui a été manifesté en Jésus, forme du Royaume qui vient de façon imminente : le Royaume qui s’annonce, celui promis dès Abraham et dont la maison gérée par Moïse est l’insertion dans l’histoire et dans le temps, temps dans lequel Moïse nous apprend à vivre.

Et voilà que — c’est la confession de foi que l'Épître aux Hébreux invite ses lecteurs à garder — le temps céleste du Royaume promis, le temps de la fin de l’exil s’est approché.

Et l'an 70 est là, qui voit la destruction du Temple, fin de ce monde pour les témoins du Nouveau Testament, comme la destruction du premier Temple avait été la fin d’un autre monde. Anticipation de la fin du monde comme le déluge avait été la fin d’un premier monde (cf. 2 Pierre, ch. 3).

70, date autour de laquelle tourne l'Épître aux Hébreux (qui n'en parle pas explicitement, en étant pourtant imprégnée), comme tout le Nouveau Testament. Fin d’un monde, fin annoncée autour de laquelle va se mettre en place sur le rythme de la célébration des événements de la vie de Jésus (que l’on appellera « les faits chrétiens »), le rite de l’attente de la venue en gloire de Jésus. En naît une seconde religion, en rien supérieure à la première, simplement caractérisée par la foi que le Royaume espéré (et l’on sait l’importance thème de l’espérance dans l'Épître – cf. ch. 11) s’est approché, étant porté par Jésus.

C’est la foi scellée au dimanche de Pâques, dont ne parle pas explicitement l'Épître aux Hébreux, qui en est pourtant imprégnée : la foi à la résurrection de Jésus est devenue l’attestation de son être, le fondement de la foi à sa préexistence, et le moment inaugural du Royaume espéré. Comme pour les événements de 70, l'événement de Pâques est prégnant : la mention explicite de ce qui est évidemment sous-jacent, et dans l'esprit de tous n'a pas lieu d'être signalé !

Dès lors la religion de ceux qui croient que le Royaume éternel s’est approché en Jésus coexistera avec celle de ceux qui garderont le rite de Moïse en l’attente de la venue visible et tangible du Royaume de Dieu dans l’histoire.

Pas de supériorité d’un homme sur un autre, ni a fortiori d’une religion sur une autre, mais la foi à la venue d’un Royaume éternel, préexistant, au terme imminent d’une histoire, terme signifié par la destruction du Temple — le Royaume éternel étant, lui, annoncé par la manifestation dans le temps, au dimanche de Pâques, de celui qui est perçu par la foi comme le Prince préexistant de ce Royaume, homme comme nous... et homme céleste, divin, au-dessus des anges, et donc de tout homme, dont il est pourtant l'égal. L'entrée dans le repos de la foi est alors la réception de cette dignité éternelle du Fils dévoilée par lui comme étant celle de chacun !

Voilà donc une entrée dans le repos de Dieu proposée comme quelque chose de bien particulier — relevant de l’impossible, auquel s’oppose « l’incrédulité » — cet impossible donc qu’est la foi à autre chose. Telle est la vocation céleste qui nous est adressée en Jésus.

Vocation à entrer enfin dans son repos : le mot grec pour repos, « catapausis » (« catapause »), qui traduit l’hébreu « shabbath », désigne bien, comme l’hébreu, une cessation. (Il est frappant que cela soit aussi le sens de « nirvana » !) Cessation. Cessation de l’agitation, de ce qui exaspère. Cessation qui doit enfin advenir pour que cesse notre traversée du désert.

Une traversée qui évoque ceux « dont les cadavres tombèrent dans le désert » (Hé 3, 17) ; nous voilà qui traînons un quotidien pesant, sans horizon autre que cet horizon qui recule sans cesse. Nous voilà ancrés dans la nostalgie d’un hier semblable à l’Égypte des courges d’abondance. Telle est l’incrédulité qui bouche toute possibilité de repos : la cécité à tout autre horizon, contre laquelle sonne la voix de l’Esprit saint. « Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs comme au temps de l’exaspération », dit l’Épître citant le Psaume 95.

Au bout de l’horizon du temps, comme de la nostalgie des temps qui ne reviendront pas, il n’est que chemin de désert, et qu’hier emporté par le vent.

« Ils ne connaissent pas mes chemins », poursuit le Psaume 95 cité par l’Épître.

Alors, retentit par la voix de l'Esprit Saint une promesse renouvelée. À travers une mise en garde — « Prenez garde, frères, qu’aucun de vous n’ait un cœur mauvais que l’incrédulité détache du Dieu vivant » (v. 12) — et une exhortation : « encouragez-vous les uns les autres, jour après jour, tant que dure la proclamation de l'aujourd'hui, afin qu’aucun d’entre vous ne s’endurcisse, trompé par le péché. » (v. 13) — la promesse est que « nous voici devenus, en effet, les compagnons du Christ, pourvu que nous tenions fermement jusqu’à la fin notre position initiale » (v, 14).

« Compagnons du Christ » : cette position à tenir est le don toujours actuel du repos en Dieu, qui met fin au « mauvais cœur » — dont on voit alors qu'il est tout simplement le fruit de la peur, de l'incrédulité, de l'idée que le don qui nous est ouvert serait hors d'atteinte, qu'il ne serait pas offert totalement dès à présent.

Psaume 136 :
1 Célébrez le Seigneur, car il est bon — car sa fidélité est pour toujours !
2 Célébrez le Dieu des dieux — car sa fidélité est pour toujours !
3 Célébrez le Seigneur des seigneurs — car sa fidélité est pour toujours !
4 Celui qui seul fait des choses grandes et étonnantes — car sa fidélité est pour toujours !
5 Celui qui fait le ciel avec intelligence — car sa fidélité est pour toujours !
6 Celui qui construit la terre sur les eaux — car sa fidélité est pour toujours !
7 Celui qui fait les grandes lumières, — car sa fidélité est pour toujours ! —
8 le soleil pour dominer sur le jour, — car sa fidélité est pour toujours ! —
9 la lune et les étoiles pour dominer sur la nuit — car sa fidélité est pour toujours !

16 Celui qui conduit son peuple dans le désert — car sa fidélité est pour toujours !

23 Celui qui se souvint de nous quand nous étions abaissés, — car sa fidélité est pour toujours ! —
24 qui nous arracha à nos oppresseurs — car sa fidélité est pour toujours !
25 Celui qui donne du pain à tous — car sa fidélité est pour toujours !
26 Célébrez le Dieu du ciel, car sa fidélité est pour toujours !

RP
Antibes,
Mardi 20 avril 2010