dimanche 20 février 2011

"Aimer ses ennemis" !… Et être "parfaits" !




Lévitique 19, 1-2 & 17-18 ; Psaume 103 ; 1 Corinthiens 3, 16-23

Matthieu 5, 38-48
38 Vous avez entendu qu'il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent.
39 Mais moi, je vous dis de ne pas vous opposer au mauvais. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre.
40 Si quelqu'un veut te faire un procès pour te prendre ta tunique, laisse-lui aussi ton vêtement.
41 Si quelqu'un te réquisitionne pour faire un mille, fais-en deux avec lui.
42 Donne à celui qui te demande, et ne te détourne pas de celui qui veut t'emprunter quelque chose.
43 Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi.
44 Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent.
45 Alors vous serez fils de votre Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.
46 En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les collecteurs des taxes eux-mêmes n'en font-ils pas autant ?
47 Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les non-Juifs eux-mêmes n'en font-ils pas autant ?
48 Vous serez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait.

*

Le contexte des propos de Jésus, par lesquels il rappelle l'enseignement de la Torah, nous permettra de bien en comprendre la signification profonde qu'il y dévoile.

Le contexte est celui de la domination romaine. Les Romains ont colonisé le pays et y exercent l'oppression. Il semble normal de les haïr et de vouloir se venger de toutes les exactions dont ils sont les auteurs.

Et voilà que Jésus invite à redécouvrir le sens des préceptes de la Torah. Des préceptes qui ainsi redécouverts, sont la Loi du Royaume, qu'il nous appartient de vivre dès aujourd'hui !

Fait écho à Jésus la parole de l'Apôtre Paul citant le livre des Proverbes : "ne vous vengez pas vous-mêmes, mais laissez agir la colère". La victoire qui s'annonce, victoire sur tous les oppresseurs, n'est pas le fruit du sentiment et du désir de vengeance. Elle est le produit de la promesse de Dieu, Dieu juste à qui il s'agit de remettre l'exercice de la vengeance. Il s'agit de se décharger sur lui de tout ressentiment qui ne pourrait que nous ronger.

Quant à la réalisation de la promesse, elle advient par la mise en pratique, dès aujourd'hui, de la Loi du Royaume.


L'oppression romaine

Rappelons quelques aspects de l'oppression romaine, que sous-entend notre texte. Les Romains occupants pouvaient réquisitionner les populations pour telle ou telle tâche (ainsi les "mille pas" en question au v. 41). Pratique courante de la réquisition en temps de domination.

Les humiliations n'étaient pas rares, face auxquelles les dominés étaient impuissants ("si l’on te gifle") ; humiliations et spoliations, face auxquelles on n'avait de recours que devant l'ennemi lui-même, avec ses tribunaux, structurellement injustes pour les opprimés ! Dans un monde injuste, il est mal venu de se plaindre de se sentir spolié face à une justice qui n'a aucune raison d'être impartiale. Paul ne dira pas autre chose en mettant en garde contre ce qu'il appelle les plaidoiries devant les païens (1 Co 5).

Telle est la situation : un peuple sous domination étrangère, en position d'infériorité, d'humiliation, où la justice est aux mains de l'ennemi. Or, le commandement biblique "œil pour œil, dent pour dent" concerne la juste rétribution requise, concerne l'équité dont doit faire montre un juge honnête. Cela ne concerne nullement la vengeance personnelle. Et en un temps où la justice est forcément suspecte, parce que dominée par l'ennemi, la sagesse consiste à se confier en Dieu, seul juste juge, plutôt que de cultiver le ressentiment. Des jours meilleurs se préparent, qu'il nous appartient de vivre en anticipation. Il s'agit de ces jours où il n'y a plus d'ennemis, mais des prochains. Savoir déjà découvrir dans les mesquineries des oppresseurs des signes de leur immense faiblesse, des signes de leur insécurité chronique, de leur besoin de réconfort ! Savoir par là les désarmer par une force intérieure qu'ils ne soupçonnent même pas. C'est ce que Jésus enseigne de faire.


Le "second commandement", semblable au premier

C'est là le "second commandement" de la Torah, semblable au plus grand, comme dit Jésus. Remarquons en premier lieu que le commandement d'amour du prochain n'a pas été créé de toute pièce au temps de l'Incarnation de Jésus et du Nouveau Testament. Il se trouve déjà dans le Lévitique, contrairement à ce que l'on pense communément.

Reste apparemment une question. Elle concerne la notion de prochain. Il se trouve que dans la Torah, le terme prochain désigne naturellement en premier lieu celui avec qui je vis, qui partage la même religion, la même appartenance communautaire que moi : cf. Lv 25:14. Le terme prochain a donc globalement le même sens que celui que reçoit aussi le mot frère, c'est-à-dire concitoyen, ou frère en la foi — semblant ainsi exclure de la fraternité en question l'essentiel des êtres humains. C'est de cette façon de comprendre que l'on en venait facilement à conclure du commandement "tu aimeras ton prochain" (littéralement "pour ton prochain" / vouloir pour lui ce que tu voudrais pour toi) — on en concluait aisément que l'on pouvait ne pas y inclure celui qu'à tort ou à raison on considérait comme son ennemi (cf. Mt 5:43 : "tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi").

Mais voilà que Jésus enseigne d’inclure sous la notion de prochain dans la fraternité, l'ennemi lui-même. Un glissement sémantique tout–à-fait envisageable, cela dit : la notion de "frère" est bien sûr beaucoup plus vaste que le tout proche : Paul appelle "frères" la population de Jérusalem (Ac 22:1), Jésus invite à considérer quiconque comme tel. "Qui est mon prochain ?" demande le docteur de la Loi lorsque Jésus dit la parabole du bon Samaritain (Lc 10:25-37). La réponse de Jésus rejoint ce qu’il enseigne dans notre texte d'aujourd'hui : il ne s'agit pas d'aimer seulement ceux qui nous aiment comme font les païens ! Dans la parabole du bon Samaritain, la leçon de Jésus est que le prochain, le frère, est celui que l'on décide de considérer comme tel, tout simplement. "Fais cela, dit Jésus au docteur de la Loi, et tu vivras" (v.28).

Qui est mon prochain, mon frère ? Celui que, comme le Samaritain, et à l'exemple du Christ, je traite comme mon prochain, celui dont je fais mon frère par mon comportement, fût-il apparemment mon ennemi.

Ce faisant, Jésus n’est pas en train d’innover par rapport à la Torah, mais d’inviter à y lire ce qu’elle dit. Le Lévitique déjà, quelques versets après "tu aimeras ton prochain", a élargi cette notion que nos peurs voudraient rétrécir : "tu aimeras l'immigrant comme toi-même" (Lv 19, v. 34). On voit que Jésus n'innove pas, mais réforme, revient aux sources d'une Loi qu’on a pris l'habitude d'interpréter de façon accommodante, comme ça arrange.

*

C'est annoncer une parole vide que de ne pas faire ici comme Jésus enseigne. Car toute parole qui ne s'accompagne pas d'actes est douteuse : "n'aimons pas en paroles en avec la langue, mais en action et en vérité" dit Jean (1 Jean 3, 18).

C'est ce qui fait que la Parole de Dieu est vérité : elle a été faite chair, habitant parmi nous, pleine de grâce et de vérité. "Ma Parole ne retourne pas à moi sans effet". Nos belles paroles à nous, ne seraient-elles que des mensonges ?

Et alors s'expliquerait que selon Ésaïe (ch. 58), le droit reste loin de nous, que Dieu reste silencieux, devant nos jeûnes qui n'ont rien de ce qu'il nous demande, le long de nos sentiers tortueux ; mais nous disait Ésaïe, pratique le jeûne que je préconise... et alors tu appelleras et l'Éternel répondra, tu crieras et il dira : Me voici !

C'est élever à la dignité de frère du Christ que d'imiter le Christ, se faisant le frère et le prochain du blessé du bord du chemin — blessé jusqu’au sens de la justice, comme le Romain oppresseur, qui se croit témoin de l’ordre et de la paix : "Pax romana", clame-t-il en pratiquant l’injustice, en blessé de la justice.

Au-delà des paroles, il n'est que les soins attentionnés du Christ pour le ramener lui aussi à la vérité qui sort de Jérusalem, Cité de Dieu.

Hors cela, il n'est de comportement que celui des païens, ces ennemis romains, dont on ne fait alors qu'adopter les mœurs, montrant dès lors qu'on ne fait pas mieux qu'eux, ne faisant qu'ajouter à leur comportement un orgueil qui s'ignore. C’est là comportement de péagers, c'est-à-dire, de collaborateurs, d'alliés des Romains. "les péagers ne font-il pas de même ?"

*

Il ne reste donc qu'une possibilité. "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait", dit Jésus, évoquant le Lévitique (ch. 19, v. 2) : "vous serez saints car je suis saint, dit le Seigneur". La "perfection" en question ne consiste pas en un état tel qu'il nous arracherait à notre humanité et à ses faiblesses, mais en une visée sérieusement poursuivie, qui se traduit en comportement accompli, - mature, pourrait-on dire selon un sens possible de "parfaits" : l'imitation, dans le cadre de nos limitations, de Dieu faisant pleuvoir ou se lever le soleil sur tous, sans conditions.

Un comportement mature, à la différence d'un comportement infantile, n'attend pas de récompense ou de reconnaissance préalable. Un comportement qui est le fruit de la liberté.

R.P.
Antibes, 20.02.11

dimanche 13 février 2011

L’Évangile, la Loi et les Prophètes




Dt 30, 15-20 ; Psaume 119, 1-32 ; 1 Co 2:6-10 ; Matthieu 5, 17-37

Matthieu 5:17-37
17 Ne pensez pas que je sois venu pour abolir la Loi ou les Prophètes. Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir.
18 Amen, je vous le dis, en effet, jusqu'à ce que le ciel et la terre passent, pas un seul iota ou un seul trait de lettre de la Loi ne passera, jusqu'à ce que tout soit arrivé.
19 Celui donc qui violera l'un de ces plus petits commandements et qui enseignera aux gens à faire de même sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux, mais celui qui les mettra en pratique et les enseignera, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux. […]
21 Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre ; celui qui commet un meurtre sera passible du jugement.
22 Mais moi, je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère sera passible du jugement. […]
23 Si donc tu vas présenter ton offrande sur l'autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi,
24 laisse ton offrande là, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère, puis viens présenter ton offrande. […]
27 Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu ne commettras pas d'adultère.
28 Mais moi, je vous dis : Quiconque regarde une femme de façon à la désirer a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur. […]
33 Vous avez encore entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments.
34 Mais moi, je vous dis de ne pas jurer du tout: ni par le ciel, parce que c'est le trône de Dieu,
35 ni par la terre, parce que c'est son marchepied, ni par Jérusalem, parce que c'est la ville du grand roi.
36 Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre un seul cheveu blanc ou noir.
37 Que votre parole soit « oui, oui », « non, non » ; ce qu'on y ajoute vient du Mauvais.

*

“Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes. Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir” (Matthieu 5, 17). Voilà qui pose d’emblée la question classique de la relation de la Loi et de l’Évangile.

On peut aborder la question de cette relation de l'Évangile et de la Loi par plusieurs biais : en premier lieu ce biais classique, celui de la relation entre les deux Testaments dont l'un enseignerait la Loi et l'autre l'Évangile.

Approche commode, qui a même valu aux écrits des Apôtres le titre global d'Évangile, entendu dès lors comme le Nouveau Testament, celui de la grâce, opposé à ce qu'en contrepartie on intitule de façon plus ou moins consciemment péjorative l'“Ancien Testament”, document perçu à terme comme dépassé et affreusement légaliste, tatillon et vengeur. Avec un peu d'attention, on s'accordera à reconnaître les limites de cette approche par laquelle on en vient à plus ou moins long terme à faire du Nouveau Testament une loi nouvelle censée remplacer l'ancienne, nouvelle loi dite loi de charité, ou d’amour, face à celle d’un Dieu bizarre.

C'est de cette façon qu'en toute bonne foi, on annexe à l'Évangile les préceptes de la Torah que l'on juge positifs, comme celui du Lévitique “tu aimeras ton prochain comme toi-même”. Eh bien, ce Dieu que l’on trouve bizarre est celui que Jésus appelle son Père. Et la loi dont Jésus dit qu’il n’en passera pas un seul trait de lettre est celle de ce Dieu, la Torah, l’“Ancien Testament”, plus particulièrement ses cinq premiers livres.

On comprend alors que cette façon d’opposer deux Testaments est erronée. D’autant plus qu’en regardant notre texte de près, il est facile de voir que Jésus ne remet pas en cause la Torah, mais certaines interprétations accommodantes qui en sont faites. Ce en quoi il est en parfait accord avec l’enseignement juif. On vient de dire que certains s’imaginent que le commandement “tu aimeras ton prochain comme toi-même” est une invention de Jésus. C’est un commandement du Livre du Lévitique.

Ou sachant cela, on se contente de dire que les pharisiens ignoraient que c’était là un commandement central de la Torah. C’est faux aussi : il suffit de lire la parabole du Bon Samaritain pour voir que c’est le pharisien lui-même qui présente à Jésus ce commandement comme central. Alors — toujours cette volonté de penser que Jésus innove — on en vient, au regard de des paroles de Jésus dans Matthieu, à penser que la Torah enseignait la haine des ennemis. Or la Torah ne dit jamais ça.

Ce à quoi Jésus s’oppose, c’est à une interprétation accommodante et laxiste de la Torah. Comme à l’idée que l’amour du prochain qu’elle commande s’arrêterait aux frontières de la nationalité, de la religion, que sais-je encore. C’est à cela que Jésus s’oppose, et pour ce faire, c’est à la Torah qu’il renvoie. Jésus se veut non pas innovateur en train d’inventer une nouvelle Torah, mais réformateur d’un judaïsme que certains ne prenaient pas assez au sérieux.

Ainsi, la Loi se trouve aussi bien dans le Nouveau Testament, Loi qui est la même que celle de la Bible hébraïque ; et par ailleurs l’Évangile sous l’angle où ce mot désigne le salut pas la foi seule, se trouve aussi dans la Bible hébraïque, Évangile qui est le même que celui du Nouveau Testament. L’Évangile est au cœur de la Loi. Sous un certain angle il est la Loi elle-même.

Jésus s’annonce comme le Messie, celui qui va instaurer le Royaume de Dieu, ou “des cieux”, selon la façon que l’on a, et que Jésus ne remet pas en question, d’employer des figures de style pour ne pas prononcer à tout bout de champ le nom de Dieu — pour ne pas, toujours le respect de la Torah, prononcer son nom en vain.

Ne jurez donc pas, rappelle Jésus, si c’est pour mentir, — ni par le ciel, ce mot qu’on emploie pour désigner Dieu — en ayant la prudence de ne pas l’atteindre, ni même, plus prudent encore, par la terre, marchepied de Dieu, ni encore par Jérusalem, ville de l’Envoyé royal de Dieu. Efforcez-vous seulement d’être vrais et sincères.

En tout cela, c’est bien de la question de notre libération qu’il est question dans l’instauration du Royaume par le Messie, et de la restauration de la Loi comme Évangile. Y a t-il libération plus rigoureuse que dans une prise au sérieux radicale de la Loi ? On a parlé de la convoitise : qu’est-ce sinon un esclavage perpétuel ? Et qu’en est-il du désir de meurtre, ou de vengeance, ou du besoin permanent de se justifier et de contourner la vérité d’une parole droite ? Voilà que Jésus nous ramène au cœur véritable de la libération. Écouter, et entendre la Parole de Dieu.

L’Évangile est toujours un ordre qui libère, un ordre qui ne libère que si on l’exécute. Sa parole, celle de la Torah, ne libère le peuple que si on la prend au sérieux, si on y obéit, que si on la prend radicalement au sérieux. Elle est un ordre qui met en marche... Si on ne se laisse pas envahir par la colère et la rumination du meurtre, si on se s’abandonne pas à la convoitise, au désir de vengeance, etc. Cette loi ne sera pas abolie, c’est toujours la même, même si certains aspects comme les cérémonies varient d’un peuple à l’autre — ce sur quoi Paul insistait ; ou varient d’un temps à l’autre : après la destruction du Temple, les aspects du rite qui y sont liés deviennent inapplicables. Ils seront réorganisés de feux façons différentes. C’est l’origine de la séparation du peuple en deux rites, le rite talmudique et le rite chrétien. Mais la Loi n’est nullement abolie. Elle est la fin de l’esclavage, la norme de la liberté. L’essentiel de la Loi est toujours Évangile, à savoir, selon le sens du terme, la bonne nouvelle de notre libération.

RP
Vence, AG, 13.02.11


mardi 8 février 2011

Un livre brûlé




Au ch. 36 du livre de Jérémie, Jérémie reçoit une prophétie qu’il doit faire écrire et faire lire publiquement. Une mise en garde suite à laquelle « peut-être la maison de Juda prendra-t-elle garde à tout le mal que je me prépare à lui faire, de sorte que chacun d'eux reviendra de sa voie mauvaise ; alors je pardonnerai leur faute et leur péché. […] Peut-être leur supplication parviendra-t-elle devant le Seigneur et reviendront-ils, chacun de sa voie mauvaise » (v. 3 & 7)…
Lecture est faite dans le temple de ce texte recueilli par écrit par le « secrétaire » de Jérémie, Baruch. Impressionné on proclame un jeûne et on décide de lire le texte au roi, Joïaqim…

Jérémie 36, 14-32 :
14 Alors tous les princes envoyèrent à Baruch Yehoudi, fils de Netania, fils de Shélémia, fils de Koushi, pour lui dire : Prends le rouleau que tu as lu au peuple, et viens ! Baruch, fils de Nériya, prit le rouleau et se rendit auprès d'eux.
15 Ils lui dirent : Assieds-toi, je t'en prie, et lis-le-nous. Baruch le leur lut.
16 Lorsqu'ils eurent entendu toutes ces paroles, ils se regardèrent avec frayeur les uns les autres et dirent à Baruch : Nous allons rapporter toutes ces paroles au roi.
17 Ils interrogèrent alors Baruch : Dis-nous, je te prie, comment tu as écrit toutes ces paroles sous sa dictée.
18 Baruch leur répondit : Il m'a dicté toutes ces paroles, et je les écrivais dans ce livre avec de l'encre.
19 Les princes dirent à Baruch : Va, cache-toi, ainsi que Jérémie, et que personne ne sache où vous êtes.
20 Ils allèrent ensuite à la cour vers le roi, laissant le livre en dépôt dans la salle d'Elishama, le scribe, et ils en rapportèrent toutes les paroles au roi.
21 Le roi envoya Yehoudi prendre le rouleau. Yehoudi le prit dans la salle d'Elishama, le scribe, et il le lut au roi et à tous les princes qui se tenaient auprès du roi.
22 Le roi était assis dans la maison d'hiver — c'était au neuvième mois — et un brasero brûlait devant lui.
23 A mesure que Yehoudi lisait trois ou quatre colonnes, le roi les découpait avec le canif du scribe et les jetait dans le feu du brasero, jusqu'à ce que tout le rouleau soit consumé.
24 Ainsi le roi et tous les gens de sa cour qui entendirent toutes ces paroles ne furent pas effrayés et ne déchirèrent pas leurs vêtements.
25 Pourtant Elnathan, Delaya et Guemaria étaient intervenus auprès du roi pour qu'on ne brûle pas le rouleau ; mais il ne les avait pas écoutés.
26 Le roi ordonna à Yerahméel, fils du roi, à Seraya, fils d'Azriel, et à Shélémia, fils d'Abdéel, d'arrêter Baruch, le scribe, et Jérémie, le prophète. Mais le SEIGNEUR les cacha.
27 La parole du SEIGNEUR parvint à Jérémie, après que le roi eut brûlé le rouleau avec les paroles que Baruch avait écrites sous la dictée de Jérémie :
28 prends un autre rouleau, et tu y écriras toutes les paroles qui étaient dans le premier rouleau qu'a brûlé Joïaqim, roi de Juda.
29 Et contre Joïaqim, roi de Juda, tu diras : Ainsi parle le SEIGNEUR : C'est toi qui as brûlé ce rouleau, en disant : « Pourquoi y as-tu écrit ces paroles : “Le roi de Babylone viendra sans faute, il détruira ce pays et il en fera disparaître les humains et les bêtes.” »
30 A cause de cela, voici ce que dit le SEIGNEUR contre Joïaqim, roi de Juda : Aucun des siens ne s'assiéra sur le trône de David ; son cadavre sera exposé à la chaleur pendant le jour et au froid pendant la nuit.
31 Je leur ferai rendre des comptes pour leurs fautes, à lui, à sa descendance et aux gens de sa cour, et je ferai venir sur eux, sur les habitants de Jérusalem et sur les hommes de Juda tout le malheur que je leur ai annoncé — bien qu'ils n'aient pas écouté.
32 Jérémie prit un autre rouleau et le donna à Baruch, fils de Nériya, le scribe. Baruch y écrivit, sous la dictée de Jérémie, toutes les paroles du livre qu'avait brûlé au feu Joïaqim, roi de Juda. Beaucoup d'autres paroles semblables y furent encore ajoutées.

*

Voilà qui évoque, en amont, les tables de loi brisées par Moïse après l’épisode du veau d’or...

… Et en aval le Livre brûlé de Rabbi Nahman de Braslav (1772-1811), un maître du mouvement juif du hassidisme, arrière-petit-fils du célèbre Baal Chem Tov :

Le Livre Brûlé est un livre extraordinaire auquel R. Nahman s'était donné totalement. Il l’a terminé en 1806. En 1807, à l'âge de 35 ans, il apprenait qu'il était atteint de tuberculose. C'est alors qu'il a pris la décision de le brûler, décision exécutée en 1808 (de son vivant) par un de ses disciples. On dit que R. Nahman aurait en outre écrit un second livre, dit le Livre Caché, pour lequel la règle était encore plus sévère : il ne pouvait être lu par personne (sauf éventuellement par le messie).
Avant même d'avoir décidé de le brûler, R. Nahman avait annoncé que le futur Livre Brûlé ne serait ni visible, ni préhensible, ni lisible - sauf éventuellement par une seule personne, un sage qui aurait été capable de le comprendre. Il ne devait jamais être publié, mais seulement recopié à la main, en un seul exemplaire, pour être récité dans quelques villes, une seule fois. Il ne devait jamais être dévoilé entièrement. La copie aussi allait être brûlée.
La décision de brûler le livre n'était pas prise à l'avance. Elle est venue dans un moment de crise, à l'annonce de la mort de son fils, quand il a appris la probabilité de sa propre disparition. Il ne serait pourtant pas tout à fait exact de dire qu'elle a été improvisée. C'est une décision qui s'inscrit dans une pensée élaborée, complexe. Un livre doit conserver la multiplicité de ses sens. Ce n'est pas un lieu de tranquillité, mais un lieu de tension, de conflit, de coexistence des contraires. Il ne doit pas faire l'objet d'une appropriation. Pour préserver l'incertitude, il doit se retirer. […] Le monde de Rabbi Nahman est en chemin pour l'effacement. Pour accueillir l'autre, il faut faire un vide au sein de soi. […]
Le Livre est dans la position du nom de Dieu (Yhvh), qui reste dans son silence. Il ne peut être lu que s'il est démembré, éclaté, brisé, comme les Tables de la Loi. […]

Au-delà des différences entre les trois moments, Moïse, Jérémie, Rabbi Nahman, une constante : la parole est ouverte, elle est ouverture, le livre qui la reçoit, ou la pierre où elle est gravée l’est tout autant. La parole n’est pas figée ou déterminée !

Joïaquim refuse la menace que contient le texte : l’invasion babylonienne. Et il le brûle, estompant écarter ce qui est écrit dans le livre, cette menace. Ce faisant il en refuse aussi l’ouverture : la repentance possible.

La menace n’est pas inéluctable, considère-t-il, repentance ou pas… Le brûlement du livre témoigne de cette conviction juste : rien n’est figé. Mais ce faisant Joïaquim efface aussi le fait que dans ce qui rend la menace évitable est le repentir, dont il efface en même temps l’invite que contient aussi le livre.

Le premier livre témoigne de cette ouverture… à l’instar des tables de la loi et de leur brisement, qui débouche sur d’autre tables. Rien n’est clos, pas même dans l’écrit, dont le cœur décisif est au-delà de ses mots. Ce dont témoignera Rabbi Nahman par son geste : brûler son livre essentiel.

Le second livre de Jérémie, qui ne sera pas brûlé par le roi… ne contient pas cette seconde invite, la repentance, comme pour dire un inéluctable… Comme pour dire que vient le jour où les portes se ferment, où l’on ne trouve plus l’autre lecture que l’on peut faire de ce qui est écrit… Le jour où l’on pose ce constat tragique qui alors posé devant de roi : c’était écrit, figé, c’est entré dans l’histoire, comme la ruine de Jérusalem sous les coups de Babylone…

À nous de savoir recevoir l’autre lecture possible de ce qui est mis en paroles, en texte, en histoire, d’en recevoir l’ouverture : d’autres possibles sont ouverts, rien n’est figé, on peut encore faire retour pour d’autres ouvertures, tout est devant nous jusqu’à ce que… Tout est ouvert « tant qu’on peut encore dire aujourd’hui » (Hébreux 3, 13)…

RP,
CP, 8.02.11


dimanche 6 février 2011

"Sel de la terre, lumière du monde" ?




« Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 13-14). Un des lieux de déploiement de cette promesse de Jésus :

1 Corinthiens 12, 27-31 :
27 Vous êtes le corps de Christ et vous êtes ses membres, chacun pour sa part.
28 Et ceux que Dieu a disposés dans l'Église sont, premièrement des apôtres, deuxièmement des prophètes, troisièmement des hommes chargés de l'enseignement ; vient ensuite le don des miracles, puis de guérison, d'assistance, de direction, et le don de parler en langues.
29 Tous sont-ils apôtres ? Tous prophètes ? Tous enseignent-ils ? Tous font-ils des miracles ?
30 Tous ont-ils le don de guérison ? Tous parlent-ils en langues ? Tous interprètent-ils ?
31 Ayez pour ambition les dons les meilleurs. Et de plus, je vais vous indiquer une voie infiniment supérieure.

*

Si l’unité de l’Église est dans la confession du Christ Seigneur (cf. 1 Co 12, 3, au début du développement de Paul) — Seigneur unique là où les idoles sont multiples —, cette unité se déploie dans la diversité des dons, appels et ministères.

Or c’est devenu à Corinthe une occasion de division ! Paul emploie alors, concernant l’Église, la métaphore du corps et de la diversité de ses membres — c’est alors un classique chez les stoïciens concernant la société et le monde. La diversité des membres du corps, loin de poser problème et de faire division, est la condition de l’unité et du fonctionnement harmonieux !

Deux façons de ruiner cette harmonie et le bon fonctionnement de la communauté, que ce soit le monde ou l’Église : 1) concernant son propre rôle ; 2) concernant le rôle d’autrui. Concernant son rôle, ne pas le connaître ou même ne pas l’aimer. Concernant celui d’autrui, le dévaloriser ce qui peut revenir, d’ailleurs, à le jalouser sans le savoir...

Or, un rôle, dans l’Église, est une vocation, un appel, en fonction de ce que nous sommes vraiment, devant Dieu... Et cela se déploie dans le texte de Paul en trois aspects : parole ; service ; prière (signifiée ici par son expression intuitive, le langage inexpressif - v. 30b / « parler en langues ») qui précède le langage explicité, la parole (« interprété » - v.30c), qui s’ancre dans le service (v. 30a : « guérison »).

Chaque chose à sa place : « jugez-en vous-mêmes : est-il bon que nous délaissions la parole de Dieu pour servir aux tables ? » demandent les Apôtres (Actes 6). Aucune dévalorisation en cela : simplement un appel à prendre conscience de ce qui est la tâche propre de chacun, cela pour une véritable articulation sans laquelle on entre dans un cercle de contraintes inutiles, et de division, où au bout du compte tout repose sur un ou deux.

D’où l’appel final de Paul, sur qu’est le don par excellence pour que se développe une Église harmonieuse où chacun connaisse sa place, son rôle, et respecte celui d’autrui : l’agapè. C’est là le cœur la vocation de l’Église pour le monde : que s’y vive en microcosme, comme en un laboratoire, ce à quoi est appelé le monde…

Un laboratoire solidaire, où à titre d’encouragement il n’est pas interdit d’être à l’occasion présent, à l'appui, dans un rôle qui n’est pas proprement le sien… La vraie question qui se pose, à chacun d’entre nous, est : quelle est ma vocation, mon don, mon rôle pour le service de tous. C’est dans la réponse de chacun, pour soi et pas à la place d’autrui, qu’est la vie de la communauté. C’est en cela aussi que l’Église devient vrai laboratoire pour le monde :

« Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 13-14 – texte du jour).

Cela par autant de ministères spirituels...

RP,
Antibes, AG, 06.02.11


dimanche 30 janvier 2011

Les Béatitudes




Sophonie 2, 3 ; 3, 12-13 ; psaume 146 ; 1 Corinthiens 1, 26-31 ; Matthieu 5, 1-12

Matthieu 5, 1-12
1 À la vue des foules, Jésus monta dans la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
2 Et, prenant la parole, il les enseignait :
3 « Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux.
4 Heureux les doux : ils auront la terre en partage.
5 Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.
6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.
7 Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.
8 Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.
9 Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.
10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux.
11 Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi.
12 Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés. »


Le bonheur — selon ce sens du mot béatitude — est caché, nous dit Jésus ; il est comme la face cachée de nos échecs, de nos fautes et nos gouffres. Cela est au cœur du message que nous livrent les Béatitudes. Le bonheur est la face cachée de nos défaites lorsqu’elles sont reconnues. Cela à l’encontre de l'apparence… qui fascine. Il s’agit alors de veiller !

Nous voilà, en d’autres termes, contraints au refus de la superficialité. Refus du creux, copie superficielle de la vie, qui voudrait que le bonheur ne soit nulle part ailleurs que dans l’aisance matérielle, dans le fait d'être rassasié, dans les réjouissances, dans la considération que nous porte autrui. Jésus enseigne que le bonheur est à peu près le contraire. Tout ce qui brille n'est que clinquant et qui s'y fie rate le bonheur. Ce n’est pas qu'il faille souhaiter la pauvreté, la faim, le deuil, et d'être rejeté et haï !… Mais c’est pourtant pas loin de là que demeure, de façon cachée, la source du bonheur (v. 11-12)…

*

Où la richesse devient signe de malheur, où les fêtes sont une façon d’engloutir dans le bruit le manque et la soif de vérité. Où les réjouissances deviennent comme des cris étouffés de détresse secrète, cris de la faim de lumière, de présence, de justice. Où les rires ne sont plus que signes éclatants de solitude, comme des masques carnavalesques de larmes prêtes à jaillir… Et le désir d'être bien vu une lâcheté paralysant au fond des cœurs les paroles et les gestes de vérité, cette envie qui tenaille d'être enfin vrais !

Face à cela est cet étrange bonheur des disciples que proclame Jésus ! Un bonheur au-delà des apparences, tout entier dans la participation à la vie de Jésus.

*

« Heureux les pauvres », « les pauvres en esprit », ou « de cœur », c’est-à-dire les vrais pauvres, pauvres jusqu’au fond d'eux-mêmes,... « car le Royaume des cieux est à eux ». Savoir au cœur son être, de son esprit, qu'il est une insondable misère qu'aucun bien ne saurait réparer : cette connaissance est la clef du Royaume que nul ne peut ravir : Dieu lui-même, que nul ne saurait voir, devient alors notre abondance.

« Heureux ceux qui mènent deuil, car ils seront consolés ». Consolation en ce qu’en Jésus crucifié, les larmes de nos deuils peuvent devenir signe partagé des plaies de « l'Agneau de Dieu », « l'Agneau de Dieu égorgé dès la fondation du monde » (Ap 13, 8) : sceau de Vérité de l'amour de Dieu fondant le monde dans le renoncement.

« Heureux les doux, car ils hériteront de la terre ». En ce monde où il n'est que couteau ou blessure, avoir pour part la blessure, dans le partage du Crucifié, être mort avec lui, est richesse infinie : le monde n'a point prise ici ; la terre et tout ce qu’elle contient est dès lors l’héritage de vies cachées avec le Crucifié : « En lui, tout est à vous », dira l’Apôtre Paul.

« Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés ». Voilà une faim qui cesse par cela même qu'elle est connue. Dans tout ce dont on a faim, tout ce qui nous attire, il n'est au fond qu'une réalité, que tout ne dévoile que de façon parcellaire, la dévorante Vérité de Dieu, qui s'y cache, et de sa justice. Qui sait que telle est sa faim en connaît déjà le rassasiement : « à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ».

« Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ». Ici la rencontre du Crucifié est d’entrer dans la douleur ou la faiblesse de ceux que Dieu a aimés, jusqu'à en partager la plaie. Comme Jésus ! Et comme lui on est certes rarement au bénéfice de la miséricorde de ceux qu'il a rejoints dans leur peine ; mais — seule consolation — il s’agit d’être, avec le Christ souffrant, au bénéfice de la miséricorde qu’il connaît, dans le regard de Dieu.

« Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ». Un cœur miroir sans fond de l'invisible, celui que nul n'a jamais vu, et qui vient dans le Christ.

« Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu ». Une paix sans faux-semblants, qui ne dit point « paix, paix, quant il n'y a point de paix » ; procurer la paix, celle du Christ, qui ouvre les portes de la paix que le monde ne connaît pas.

« Heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le Royaume de Dieu est à eux ». « S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ». Chercher la Vérité, la dire et s’y tenir. Quiconque voudra servir le prochain, même égaré, sera persécuté, car la vérité dérange ; et aura pour consolation d’être dans la justice de la vérité : là est son étrange richesse.

Face au malheur, qui est d'être privé de la pleine jouissance de Dieu, trop immense pour que l'on puisse la recevoir en plénitude, le bonheur d’être disciple — les béatitudes — conduit sur les rivages de la joie que Dieu seul peut combler.

Et se dévoile ainsi en Jésus-Christ le Fils de l'Homme source toujours plus abondante de cet infini de bonheur. Y a-t-il autre chose que bénédiction, étrange signe de bonheur, dans le fait d'être traité comme l'étaient les prophètes du passé et tous les témoins de la Vérité, ignorés et méprisés, parce que les hommes, aveugles, ignoraient et craignaient cette Vérité à même de faire leur bonheur ?

*

Les Béatitudes sont ce bonheur caché, sous le visage du Christ abandonné, dans l'intimité de Dieu, caché dans une éternité qui fait peu cas des apparences. Et pourtant à même de fonder un bonheur sans limites.

R.P.
Vence, 30.01.11


mardi 25 janvier 2011

"À table avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux."




Matthieu 8, 1-17
1 Lorsqu'il fut descendu de la montagne, de grandes foules le suivirent.
2 Un lépreux survint, qui se prosternait devant lui en disant : Seigneur, si tu le veux, tu peux me rendre pur.
3 Il tendit la main, le toucha et dit : Je le veux, sois pur. Aussitôt il fut pur de sa lèpre.
4 Puis Jésus lui dit : Garde-toi d'en parler à personne, mais va te montrer au prêtre et présente l'offrande que Moïse a prescrite ; ce sera pour eux un témoignage.

5 Comme il était entré dans Capharnaüm, un centurion l'aborda
6 et le supplia : Seigneur, mon serviteur est couché à la maison, paralysé et violemment tourmenté.
7 Il lui répondit : Moi, je viendrai le guérir.
8 Le centurion répondit : Seigneur, ce serait trop d'honneur pour moi que tu entres sous mon toit ; dis seulement une parole, et mon serviteur sera guéri !
9 Car je suis moi-même sous l'autorité de mes supérieurs et j'ai des soldats sous mes ordres ; je dis à l'un : « Va ! » et il va, à l'autre : « Viens ! » et il vient, et à mon esclave : « Fais ceci ! » et il le fait.
10 Après l'avoir entendu, Jésus, étonné, dit à ceux qui le suivaient : Amen, je vous le dis, chez personne en Israël je n'ai trouvé une telle foi.
11 Je vous le dis, beaucoup viendront de l'est et de l'ouest pour s'installer à table avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux.
12 Mais les fils du Royaume seront chassés dans les ténèbres du dehors ; c'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents.
13 Puis Jésus dit au centurion : Va, qu'il t'advienne selon ta foi. Et à ce moment même le serviteur fut guéri.

14 Jésus se rendit ensuite chez Pierre, dont il vit la belle-mère couchée ; elle avait de la fièvre.
15 Il lui toucha la main, et la fièvre la quitta ; elle se leva et se mit à le servir.

16 Le soir venu, on lui amena beaucoup de démoniaques. Il chassa les esprits par sa parole et guérit tous les malades.
17 Ainsi s'accomplit ce qui avait été dit par l'entremise du prophète Ésaïe : Il a pris nos infirmités et il s'est chargé de nos maladies.

*

Les institutions légales du culte d’Israël conservent toute leur valeur lorsque se manifeste le Fils de Dieu (v. 1-4), qui non seulement ne les abolit mais les légitime comme ayant fonction d’attester auprès des hommes ce qui se déploie depuis les cieux. Ainsi lorsqu’il guérit miraculeusement un lépreux, c’est le sacerdoce institué en Israël qui en attestera — la mission de Jésus s’effectuant dans le secret. Sa révélation n’est donnée que dans l’annonce de l’événement du dimanche de Pâques.

La venue du Royaume pour toutes les nations, qui relève de sa source céleste et dont Jésus est le porteur ne fait ni rupture d’avec l’institution mosaïque, ni ne pose sa mise à l’écart. C’est bien dans la révélation qu’entre le geste de Jésus (v. 5-13) répondant à la foi du centurion romain — celui-ci voit en Jésus celui en qui advient le royaume promis en Abraham, Isaac et de Jacob.

C’est des cieux, du Dieu d’Israël que provient l’autorité que déploie Jésus sur la terre. Une vérité qui vaut même pour les héritiers de la tradition. Même les plus marquants des représentants de la tradition, y compris celle qui est en train de naître, autour de Pierre — témoin ici sa belle-mère (v. 14-15) —, voient leur liberté fondée au-delà d’eux mêmes.

Jésus annonce et porte un royaume qui ainsi vaut non seulement pour tous les hommes, mais jusqu’aux créatures invisibles et célestes (v. 16)… « Sur la terre comme au ciel. » Et le carrefour du déploiement de ce royaume, de sa venue parmi nous s’ouvre sur la croix où « il a pris nos infirmités et s'est chargé de nos maladies. » (v. 17 / Ésaïe 53, 4)


RP
CP Vence, 25.01.11


dimanche 16 janvier 2011

"Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde"




Ésaïe 49, 3-6 ; Psaume 40 ; 1 Co 1, 1-3 ; Jean 1, 29-34

Ésaïe 49, 3-6
3 Et il m'a dit : Tu es mon serviteur, Israël, c'est en toi que je montre ma splendeur.
4 Mais moi, j'ai dit : C'est pour rien que je me suis fatigué, c'est pour le chaos, la futilité, que j'ai épuisé ma force ; assurément, mon droit est auprès du Seigneur et ma récompense auprès de mon Dieu.
5 Maintenant le Seigneur parle, lui qui me façonne depuis le ventre de ma mère pour que je sois son serviteur, pour ramener à lui Jacob, pour qu'Israël soit rassemblé auprès de lui ; je suis glorifié aux yeux du Seigneur, car mon Dieu a été ma force.
6 Il a dit : C'est peu de chose que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob et pour ramener les restes d'Israël : j'ai fait de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu'aux extrémités de la terre.

Jean 1, 29-34
29 Le lendemain, il voit Jésus qui vient vers lui et il dit: "Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.
30 C’est de lui que j’ai dit: Après moi vient un homme qui m’a devancé, parce que, avant moi, il était.
31 Moi-même, je ne le connaissais pas, mais c’est en vue de sa manifestation à Israël que je suis venu baptiser dans l’eau."
32 Et Jean porta son témoignage en disant: "J’ai vu l’Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui.
33 Et je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau, c’est lui qui m’a dit: Celui sur lequel tu verras l’Esprit descendre et demeurer sur lui, c’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint.
34 Et moi j’ai vu et j’atteste qu’il est, lui, le Fils de Dieu."

*

« C’est de lui que j’ai dit: Après moi vient un homme qui m’a devancé, parce que, avant moi, il était. » (v. 30). Tel est le rôle de Jean : témoigner d’un plus grand que lui. Un témoin.

Comme un témoin planté dans le sable du désert apparaît avant la lumière, avant qu’on ne perçoive la source de la lumière, mais la lumière l’a précédé. Il n’apparaît d’abord, que parce que la lumière l’a précédé. Il n’apparaît qu’en contraste à une lumière qui le déborde infiniment, et qu’on ne voit pas en elle-même parce qu’elle éblouit. Le témoin renvoie à elle. Mais sans lumière, il ne serait jamais apparu. Invisible dans les ténèbres. « Il vient après moi, mais il était avant moi », dit Jean de Jésus.

Être l’ombre qui fait paraître la lumière, tel est le rôle de Jean. N’être visible que comme ombre de la lumière. Là est toute la mission et la prédication du prophète : s’abaisser, être simple ombre, pour faire apparaître la lumière.

Qui s’abaisse jusqu’à jouer son vrai rôle d’ombre-témoin est signe du Christ ; mais qui s’élève, s’exalte et se prétend lumineux, brillant, exalte sa piété, son savoir, sa beauté, sa richesse, ses titres — autant de pâles loupiotes en regard de la lumière de celui qui est lumière —cherche donc nécessairement à vivre dans les ténèbres pour mettre en relief cela, qui ne se voit pas dans la lumière : si une faible loupiote doit briller, il lui faut du sombre, il ne faut pas qu’elle soit allumée en plein jour...

Jean a choisi : s’effacer ; plus que briller, être l’ombre, pour vivre dans la lumière, être l’ombre de la lumière, l’ombre qui dévoile la lumière : c’est de cette façon qu’il peut aplanir le chemin du Seigneur : en se sachant indigne d’en dénouer les sandales.

Si sa prédication et son geste si chargé de sens, son baptême, sont l’ombre de la lumière ; à combien plus forte raison les nôtres, nos gestes. C’est le baptême spirituel, administré de façon invisible, Esprit soufflé par le Christ, qui sauve — et point les bains et autres ablutions que seules peuvent administrer les hommes. Comme le dit Jean de lui-même, nous n’avons de pouvoir que celui de répandre de l’eau, pas de communiquer l’Esprit. Ainsi, ce ne sont point nos paroles, aussi pertinentes seraient-elles, qui sont vérité — mais c’est la Parole éternelle seule, créatrice de l’univers, cette Parole devenue chair, Jésus, qui peut sauver.

Jean est un simple témoin, comme un bâton, planté là. Il sait ne produire que de l’ombre… mais qui montre par là la source de la lumière. La lumière vient du point exactement inverse à l’ombre que ce point produit. C’est cela Jean : le témoin de la terre, indiquant a contrario la lumière du ciel, depuis l’ombre qu’elle projette par lui. L’homme de l’humilité qui annonce la gloire de l’humilité quand elle est à son comble… car celui qu’il annonce comme la lumière scelle la vérité de l’humilité comme élévation dans la lumière…

*

C’est ainsi qu’à présent le témoin Jean, le Baptiste, nous présente Jésus comme l’homme de l’humilité, « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », réminiscence de l’humilité du serviteur d'Ésaïe 53 et de tout le contenu de cette section du Livre d’Ésaïe que nous appelons « Chants du Serviteur ». Un Serviteur que le Baptiste et les témoins du Nouveau Testament reconnaissent en Jésus, désigné à présent comme l'Agneau de Dieu.

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« Agneau de Dieu ». À cette formule, à l’époque, se superposent des correspondances, essentiellement liées à la Pâque. Cette simple formule de Jean, « l'Agneau de Dieu » signifie alors beaucoup de choses. La signification première étant l’agneau de la fête de la Pâque.

Mais alors la parole de Jean pourrait sembler bien obscure. Ce n’est pas un agneau, qui apparaît, mais un homme, Jésus. Désignant un agneau que l’on mange en famille en se souvenant que sa mort a évité au peuple la mort que subissaient les Égyptiens.

Voilà qui donne toute une série de sens à la vie de cet homme, Jésus, qui à son tour rappellera l’utilisation de cette parole lors de la commémoration de son dernier repas. À l’instar de l’agneau, cet homme fait don de soi, cet homme est solidaire de tous les autres.

*

Où l’on retrouve Ésaïe. C'est en s'identifiant au peuple pécheur, que Jésus apparaît comme agneau de Dieu qui enlève le péché du monde — qui donc délivre de la mort, et d’une autre mort que celle de l’exil en Égypte.

C'est comme un être faible (Es 49, 4) au sein d'un peuple opprimé, affaibli, sans force, que le Serviteur du livre d'Ésaïe reçoit de la faveur de Dieu, qui est sa force (v.5), l'investiture qui en fait son porte-parole jusqu'aux extrémités de la Terre (Es 49, 5-6). Un agneau… C'est ce Serviteur-là dont Ésaïe 42 nous disait qu'il n'élève pas la voix, qu'il ne brise pas le roseau blessé, figure qui annonce le ministère de Jésus.

Au-delà d’Ésaïe se dessine donc bien l’Agneau de l’Exode auquel Ésaïe renvoie ; ainsi, par-delà l’Exode, qu’à Isaac, le fils d’Abraham au moment de sa ligature. Autant de figures de faiblesse, d’humilité, quoiqu’il en soit.

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Figure étonnante que ce Messie faible et humble. Et on voit là se dessiner le visage du Christ, qui adressera ses paroles apaisantes, qui n'écrasent pas l'être blessé, le peuple exilé dans sa faiblesse, sa fatigue, son désespoir, mais qui fustige violemment quiconque, sûr de soi, voudrait l’écraser sous des jugements.

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Le Serviteur, lui, n'écrase pas le lumignon qui chancelle, ne brise pas le roseau froissé ; il en partage la faiblesse. Il fait sienne la fatigue du peuple. C'est pourquoi Dieu l'élève en cette croix où il va jusqu'au bout, à la gloire qui est la sienne.

C'est pour les malades qu'il vient, non pour les bien-portants ; pour les pécheurs, non pour les justes. Dans ce geste, venir au Baptiste, qui le solidarise avec le peuple captif du péché et du poids de sa culpabilité, Jésus reçoit de l'Esprit, publiquement, sa consécration pour entrer dans son ministère messianique, qui marque le temps de la fin de l'exil du peuple dans le péché et la culpabilité : il enlève le péché du monde. Par ce geste, il exprime sa prise en charge, en obéissance au Père, de son rôle de serviteur, celui qui se solidarise avec le peuple exilé, selon Ésaïe.

C'est l’œuvre de la seule grâce de Dieu, qui vient nous rejoindre dans les lieux de nos égarements pour nous placer devant lui, dans la liberté de l'Esprit, fin de tous les exils, liberté fondée sur la confiance en sa faveur.

*

Il est un baptême dont Jésus doit être baptisé (Luc 12, 50), qui s'annonce en ce jour : son engloutissement dans les eaux sombres de la mort où il rejoindra — on ne peut plus totalement — le peuple qu'il rachète.

Il nous rejoindra jusqu'à la douleur de sa mort, il nous rejoint jusqu'aux sinuosités de nos égarements, par quoi il nous garantit que rien ne peut nous séparer de l'amour de Dieu (Romains 8, 38-39), pas même nos propres tortuosités. Il enlève le péché du monde.

Car il nous a rejoints, devant Jean, « baptisant en vue de la repentance », jusqu'à nos repentirs et jusqu'à nos prières.

Il nous rejoint jusqu'à nos prières avec tout ce qu'elles peuvent avoir de tortueux, mesquin ou commerçant ; ou au mieux ce qu'elles peuvent avoir de marqué par ce que nous sommes. Le Christ n'a-t-il pas fait siens les Psaumes d'hommes chargés de faiblesses, de désirs de vengeance et d'auto-justifications ? Et c'est pour cela que nous louons Dieu avec les Psaumes, ces Psaumes qui nous ressemblent ; ce n'est pas parce qu'ils seraient autant de « Notre Père », de prières modèles du Seigneur.

Or voilà que Jésus nous rejoint dans les faiblesses qui sont les nôtres, et élève par sa mort, dans les eaux de cet autre baptême, qui « lui viennent jusqu'à la gorge », ces prières de nos faiblesses jusqu'à la gloire de la filiation éternelle.

Et c'est de la sorte qu'il nous rejoint, aux pieds du Baptiste, jusque dans nos repentirs. C'est alors, nous ayant rejoint dans les lieux les plus sombres de nos obscurités, qu'il accomplit toute justice. Et moi j’ai vu et j’atteste qu’il est, lui, le Fils de Dieu, peut dire le Baptiste.

*

Jean, le plus grand des prophètes, dira Jésus, a su la grandeur du Royaume de Dieu qui se manifeste devant lui en Jésus. Le Royaume des souffrants est plus grand que lui, grand prophète.

Il a vu en cet homme, porteur de l'Esprit de grâce, celui qui est avant lui, avant tous, avant que le monde fût.

La grâce précédant l'univers, devançant les prophètes, qui se présente aujourd'hui, en Jésus Christ, est plus grande que nos désespoirs, plus légère que les plus lourds de nos fardeaux.

C'est là ce que voient ces premiers disciples que nous présente l'Évangile de Jean : ils voient où Jésus demeure (Jean 1, 39). Dès avant que le monde fût, il demeure dans le sein du Père, d'où il répand la grâce et la vérité.

C’est tout le sens de ce propos étrange : « Un homme qui m’a devancé, parce que, avant moi, il était. Moi-même, je ne le connaissais pas ». Voilà un homme qui vient d’auprès de Dieu en qui demeure dans toute l’éternité, et qui de la gloire éternelle vient nous rejoindre au cœur de nos réalités, même les plus désespérantes.

C'est là l'Agneau de Dieu, le Serviteur humilié, qui ainsi, enlève le péché du monde.

R.P.
Antibes, 16.01.11.