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dimanche 25 juin 2023

"Si j’avais su au début…"




Jérémie 20, 10-13
‭10 J’apprends les mauvais propos de plusieurs, l’épouvante qui règne à l’entour : Accusez-le, et nous l’accuserons ! Tous ceux qui étaient en paix avec moi observent si je chancelle : Peut-être se laissera-t-il surprendre, et nous serons maîtres de lui, nous tirerons vengeance de lui !‭
‭11 Mais l’Éternel est avec moi comme un héros puissant ; c’est pourquoi mes persécuteurs chancellent et n’auront pas le dessus ; ils seront remplis de confusion pour n’avoir pas réussi : ce sera une honte éternelle qui ne s’oubliera pas.
‭12 L’Éternel des armées éprouve le juste, Il pénètre les reins et les cœurs. Je verrai ta vengeance s’exercer contre eux, car c’est à toi que je confie ma cause.‭
‭13 Chantez à l’Éternel, louez l'Éternel ! Car il délivre l’âme du malheureux de la main des méchants.‭

Matthieu 10, 26-33
26 Ne les craignez donc point ; car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni de secret qui ne doive être connu.‭
‭27 Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour ; et ce qui vous est dit à l’oreille, prêchez-le sur les toits.‭
‭28 Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne.‭
‭29 Ne vend-on pas deux passereaux pour un sou ? Cependant, il n’en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père.‭
‭30 Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés.‭
‭31 Ne craignez donc point : vous valez plus que beaucoup de passereaux.‭
‭32 C’est pourquoi, quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ;‭
‭33 mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.‭

*

“Si j’avais su au début […] ce que j’ai maintenant éprouvé et vu, […] je m’en serais tenu en vérité au silence […]. Mais Dieu m’a poussé de l’avant comme une mule à qui l’on aurait bandé les yeux pour qu’elle ne voie pas ceux qui accourent contre elle […]. C’est ainsi que j’ai été poussé en dépit de moi au ministère d’enseignement et de prédication ; mais si j’avais su ce que je sais maintenant, c’est à peine si dix chevaux auraient pu m’y pousser. C’est ainsi que se plaignent aussi Moïse et Jérémie d’avoir été trompés.” (Luther, Propos de table)

Luther fait allusion à Jérémie 20, 7, propos qui précède les versets que nous avons lus — je cite : “Tu m’as séduit, Éternel, et je me suis laissé séduire ; tu m’as saisi, tu m’as vaincu. Et je suis chaque jour un objet de raillerie, tout le monde se moque de moi.‭”

La même chose pour Moïse, voir Exode 3, Moïse auquel Luther doit tant, malgré son atroce mépris final pour les siens, hélas.

Aujourd’hui, dans notre pays, la vocation et la prédication ne valent certes pas persécution comme pour ces grands anciens, mais intimidation face à ce que l’écrivain Emil Cioran nomme “superstitions modernes”… Car la foi que nous confessons et prêchons porte sur un objet inaccessible à la raison, doublement inaccessible : si la science (d’ailleurs sujette elle-même au récit qu’elle donne, et à l'intuition) parle de ce qui est reproductible en laboratoire, l’objet des sciences humaines, à commencer par l’histoire, échappe à ce qui est reproductible, étant toujours événement unique. Quant à l’objet de la théologie, non seulement il est lui aussi non reproductible mais il est en plus hors de portée du discours rationnel : un nom révélé à Moïse comme Nom au-delà de tout nom, que nul n’a jamais vu et que le Christ est venu dire.

Quel est ce Nom au-delà de tout nom dont tu parles, Jérémie ? De la part de ce Jérémie trompé et moqué, le cri de reconnaissance que nous avons lu (ch. 20, v. 13) : “Célébrez le Nom, l’Éternel ! Car il délivre l’âme du malheureux de la main des méchants”, pourrait sembler bien optimiste ! Quel arrachement de la main des méchants / persécuteurs ou “intimidateurs” ? Il n’a lui-même, selon toute vraisemblance, pas vu de consolation de son vivant ! ‭Écho en Matthieu : “Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme ; […] quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ;‭ mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.‭” (Mt 10, 28,32,33). Seule consolation : avoir dit quand même. Apparemment bien maigre. Mais c’est là l’Évangile comme bonne nouvelle : persécution et crucifixion comme glorification du Juste, et seule consolation de celles et ceux que Dieu appelle…

Après reste la question : en quoi suis-je fidèle, en quoi ai-je été fidèle ? Dans les termes de Jérémie en quoi suis-je “juste”, comme Jérémie dit l’être (v. 12) ? C’est que pour lui, et pour nous si nous l’entendons, la seule justice ; notre seule justice est en Dieu. Autrement dit, je n’ai rien en moi, affirme-t-il — rien à moi que recevoir le pardon et la justice de ce Dieu qui m’a séduit, “m’a trompé” (selon une autre traduction, celle qu’a retenue Luther). Et me concernant, mêlée aux remerciements — “célébrez l’Éternel” —, la demande de pardon, à mon épouse et à mes enfants… Entre autres pour leur avoir infligé d'avoir fait le pasteur !

Alors, quel est ce Dieu qui éprouve ceux qu’il appelle, selon Jérémie ? L’Ecclésiaste nous rappelle que tout ce qui nous advient est hors de notre maîtrise, tout est entre les mains de Dieu ; comprenant cela, il est question de relecture de ce qui nous est advenu, en bien comme en mal, en joie comme en peine. C’est la relecture de son ministère et de sa vocation que fait Jérémie. Quoiqu’il en soit, tout a été et tout est dans la main de Dieu. Alors célébrez l’Éternel, dit Jérémie. En cela même est la délivrance de l’âme humiliée.

… Ce Dieu dont s’étonne le Psaume 8 que nous avons chanté. Contraste immense entre les cieux — et nous et nos œuvres. Qu’est-ce que l’homme que tu en aies souci ? Illustrant cela, la sonde Voyager 1 prenait une photo de notre terre depuis Saturne, un petit point bleu pâle, photo que l'astronome Carl Sagan commentait en ces mots : “Pensez […] à ce point. C’est là. C’est notre foyer. C’est nous […] — sur un grain de poussière suspendu dans un rayon de soleil. […] Pensez aux cruautés sans fin infligées par les habitants d’un coin de ce pixel à ceux à peine distinguables d’un autre coin, à la fréquence de leurs mésententes, à quel point ils sont prêts à se tuer l’un et l’autre, à la ferveur de leur haine.”

De quoi comprendre Cioran : “Ce matin, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j'ai renoncé à faire ma toilette : à quoi bon se laver encore ?” demande-t-il. Que l’on se rassure : je vais continuer à me laver quand même !

Le ministère pastoral ? Juste avoir essayé, en ce temps vertigineusement bref où on y est appelé, de dire, pour que ce grain de poussière ne soit pas qu’un enfer, ce qui est au cœur de la Bible, à la suite de celui-là seul qui a pleinement vécu cette Parole et en est mort jusqu’à renverser la mort.

Et remettre à Dieu ce qui lui appartient : tout reste en sa main…

Optant pour la foi ; être devant Dieu dans la foi au Juste — qui est autre que moi (qui n’ai à moi qu’à me faire pardonner). Car être devant lui c’est mesurer n’être pas au niveau requis — c’est l’expérience de l’écharde dont nous parle Paul, c’est en tout cas ainsi que je comprends cette fameuse écharde dans la chair.

Je lis 2 Co 12, 7-9 — “il m’a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me gifler et m’empêcher de m'enorgueillir.‭ ‭Trois fois j’ai prié le Seigneur de l’éloigner de moi,‭ et il m’a dit : Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse.”

Être tourmenté en permanence pour ce qu’on a fait ou pas fait, et finalement recueillir comme seule consolation cette promesse : “Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse.” Savoir n’être ni juste ni sage, pas au niveau requis, et savoir aussi que Dieu fait avec ce que nous sommes…

Psaume 25, str. 3 : “Mon Dieu, dans ta grâce immense / Qui dure éternellement, / Regarde en ta bienveillance / Et pardonne à ton enfant. / Mets loin de ton souvenir / Les péchés de ma jeunesse ; / Chaque jour viens m’affermir, / Seigneur, selon ta promesse.” Les péchés de ma jeunesse, c’est-à-dire ceux d'hier matin, de ce matin — devenant le substrat par lequel Dieu me constitue.

Écho chez Proust (À la recherche du temps perdu, À l'ombre des jeunes filles en fleurs) : "Il n’y a pas d’homme si sage qu’il soit, […], qui n’ait à telle époque de sa jeunesse prononcé des paroles, ou même mené une vie, dont le souvenir ne lui soit désagréable et qu’il ne souhaiterait être aboli. Mais il ne doit pas absolument le regretter, parce qu’il ne peut être assuré d’être devenu un sage, dans la mesure où cela est possible, que s’il a passé par toutes les incarnations ridicules ou odieuses qui doivent précéder cette dernière incarnation-là […]. On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les choses. Les vies que vous admirez […] représentent un combat et une victoire. Je comprends que l’image de ce que nous avons été dans une période première ne soit plus reconnaissable et soit en tous cas déplaisante. Elle ne doit pas être reniée pourtant, car elle est un témoignage que nous avons vraiment vécu, que c’est selon les lois de la vie et de l’esprit que nous avons, des éléments communs de la vie, […] extrait quelque chose qui les dépasse."

Ne nous leurrons toutefois pas. On n’est pas automatiquement sage d’avoir vieilli : “C'est une sale histoire de vieillir et je vous conseille de l'éviter si vous pouvez ! Vieillir ne présente aucun avantage. On ne devient pas plus sage, mais on a mal au dos, on ne voit plus très bien, on a besoin d’un appareil auditif pour entendre. Je vous déconseille de vieillir.” (Woody Allen, Cannes, mai 2010)

En reste cette parole d’Ésaïe (40, 8) : “‭L’herbe sèche, la fleur tombe ; Mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement.‭”

Me voilà comme l’herbe d’Ésaïe, passant le relais à je ne sais qui ce sera — avec, en attendant un(e) successeur(se), mes remerciements à vous toutes et tous qui prenez le relais après m’avoir entouré, à commencer par les conseils presbytéraux et leurs président(e)s. La suite est évidemment entre les mains de Dieu. Seule sa parole dure pour l'éternité.

Juste savoir — selon Colossiens 3, 1-3 : Considérez vous comme morts, “votre vie est cachée avec le Christ en Dieu.‭”

En regard de cela, au fond, si j’avais su au début… j’aurais sans doute fait la même chose… Je n’en sais pas plus qu’au début !

Restant réduit à croire l’impossible. Ainsi le dit Jésus en Luc 20, 37, citant Exode 3 et la Révélation du buisson ardent — “‭Que les morts ressuscitent, c’est ce que Moïse a fait connaître quand, à propos du buisson, il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob”, Dieu des vivants. Révélation où comme Jérémie, Moïse a peiné à acquiescer à cette vocation qui le mènera où il n'avait pas prévu avec cette seule promesse : “je serai avec toi”… Comme trace du Nom au-delà de tout nom.

Ce genre de foi nous réduit toutes et tous à l’humilité : nous ne maîtrisons pas ce qui nous dépasse. Notre savoir, qui reste tâtonnant, n’a accès qu’à ce qui est à sa portée… ce qui n’est pas le cas de celui dont même le Nom nous échappe.




(Textes du jour : Jérémie 20, 10-13 ; Psaume 69 ; Romains 5, 12-15 ; Matthieu 10, 26-33)


dimanche 21 mars 2021

Comme le grain de blé




Jérémie 31.31-34 ; Psaume 51 ; Hébreux 5.7-9 ; Jean 12.20-33

Jérémie 31, 31-34
31 Des jours viennent – dit le SEIGNEUR – où je conclurai avec la maison d’Israël – et la maison de Juda – une alliance nouvelle.
32 Non comme lorsque que je l’ai conclue avec leurs pères quand je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays de l'esclavage ; alliance qu'ils ont rompue, bien que je sois leur maître – dit le SEIGNEUR.
33 Voici donc l’alliance telle que je la conclurai avec la maison d’Israël après ces jours-là – oracle du SEIGNEUR : je déposerai ma loi au fond d’eux-mêmes, je l'écrirai sur leur cœur ; je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple.
34 Ils ne s’instruiront plus entre compagnons, entre frères, répétant : « Apprenez à connaître le SEIGNEUR », car ils me connaîtront tous, petits et grands – dit le SEIGNEUR. Je pardonne leur faute ; leur péché, je ne m’en souviens plus.

*

Jérémie — VIe siècle av. J.C. : l’alliance antique a été rompue par le peuple et ses dirigeants ! Mais Dieu s’est engagé : lui demeure fidèle, l’alliance sera donc renouvelée, d’une nouvelle façon (c’est ce sens qu’elle est nouvelle) : inscrite dans les cœurs. Ce qui suppose évidemment pour que cela se concrétise la reconnaissance de l’état de fait pour un retour à Dieu, c’est-à-dire, en termes techniques : repentir, humilité .

Dire cela vaudra à Jérémie beaucoup d’ennemis. Tous ont des problèmes avec l’Alliance, à commencer par le roi, ou les dirigeants, et à continuer par chacun et tout le peuple. Il s’agit de le reconnaître : c’est ce que fait le roi David au Psaume 51 ; et c’est ce que ne font pas ses successeurs au temps de Jérémie ! Et Dieu semble se détourner, comme fatigué…

Ce qui vaut au temps de Jérémie vaut à d’autres époques, et notamment en nos temps actuels, pour nos pays et nos dirigeants. Pour l’Église aussi. Avons-nous comme Église et comme disciples été attentifs à l’Alliance de Dieu, à ce qu’il attend de nous selon les dispositions de son Alliance ? Sinon, et si on reconnaît qu’on n’a pas été fidèles à l’Alliance, Dieu promet : il va la renouveler. Lui va le faire ! Il ne s’agit pas de se vouloir en nouveauté de vie par ses propres désirs et ses propres efforts. Ça, c’est mortifère : « Qui aime sa vie la perd, et qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle » dit Jésus au texte de l'Évangile de ce jour (Jean 12, 25). Comment renouveler la vie de l’Église ? En acceptant de mourir à soi-même, comme avec l’image du grain de blé, que Jésus vient de donner, au verset qui précède. Je lis — Jean 12, 24-26 :

24 En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance.
25 Qui aime sa vie la perd, et qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle.
26 Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera.

Ce n’est pas une leçon de sciences naturelles sur les grains de blé, que Jésus vient de donner, comme l'Épître de Jacques prévenant : « votre or rouille », ne donne pas une leçon de métallurgie. On sait bien, ou l’on croit savoir, que l’or ne rouille pas ! Belle façon de ne pas entendre ce que dit le texte : ne vous attachez pas à votre or. Comme ici : sachez renoncer à ce que vous croyez savoir de vous.

Car c'est de cette façon que Dieu va tout renouveler, comme le Christ nous a fait entrer dans la vie d’éternité en renonçant à sa vie du temps, demeuré fidèle tandis qu’on ne l’a pas été, ayant préféré s’agiter, et s'agitant encore pour se donner l’illusion de survivre — faire, toujours faire ! — cela tout en continuant par ailleurs à faire ce que les clauses de l'Alliance disent de ne pas faire, se détournant de ses préceptes, et en n’écoutant pas ce que disent les prophètes. Mais Dieu demeure fidèle à l’Alliance que nous avons rompue en ne l’écoutant pas, et il va la renouveler.

Comment ? En l’inscrivant dans les cœurs, pas en nous demandant d’en faire toujours plus au lieu de l’écouter — s’agiter pour être toujours plus sûrs de ne pas l’entendre ! — comme ces enfants qui se dispersent en mille activités que personne ne leur demande, histoire de ne pas faire la seule chose qui leur est demandée ! Ce n’est pas en remplaçant son Esprit par nos propres désirs et nos propres efforts qu’on va redresser ce qui est tordu ! Au contraire ! Jésus vient de le dire, parlant de lui : le moment est venu pour le grain de blé, de donner sa vie. Jean 12, 27-33 :

27 « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c’est précisément pour cette heure que je suis venu.
28 Père, glorifie ton nom. » Alors, une voix vint du ciel : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. » 29 La foule qui se trouvait là et qui avait entendu disait que c’était le tonnerre ; d’autres disaient qu’un ange lui avait parlé.
30 Jésus reprit la parole : « Ce n’est pas pour moi que cette voix a retenti, mais pour vous.
31 C’est maintenant le jugement de ce monde, maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors.
32 Pour moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. »
33 En parlant ainsi, il indiquait de quelle mort il devait mourir.

Dans l’Évangile de Jean, la mort de Jésus, mort réelle, douloureuse, sa mort est appelée « glorification », « élévation » : à la croix, c’est Dieu qui l’élève à lui. Ça vaut pour nous aussi, pour la mort à soi-même de chacun de nous, nous que Jésus appelle à venir à sa suite, selon l’image du grain de blé : « Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera.»

Là, et là seulement, est la nouveauté de vie, là est le renouvellement éternel de l’Alliance et de la Vie, là est le principe des enseignements de Dieu, inscrits dans les cœurs, pas dans les vaines agitations qui ont prouvé leur impuissance, et qui ont vu et voient mourir hier comme aujourd’hui, le peuple et l’Église : qui veut à tout prix maintenir par lui-même sa vie, la perd, il ne vit pas ! Mais qui cesse de s’y attacher (littéralement : la déteste) en ce monde (et elle n’y est pas toujours drôle !) la gardera pour la vie éternelle — par la seule confiance en la promesse de Dieu : « leur faute je ne m’en souviens plus, j’inscris mon Alliance dans leur cœur. »

Car Dieu a promis : vous avez rompu mon Alliance, mais moi je reste fidèle. Et je vais la renouveler en l’inscrivant dans vos cœurs. C’est un véritable appel à la confiance à travers le renoncement à soi-même qui nous est lancé par les paroles du prophète Jérémie et par Jésus.


RP, Poitiers, AG, 21/03/21
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dimanche 30 août 2020

La puissance du serviteur souffrant



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Jérémie 20, 7-9 ; Psaume 63 ; Romains 12, 1-2 ; Matthieu 16, 21-27

Jérémie 20, 7-9
7 Seigneur, tu m’as séduit, oui, j’ai été bien naïf ; avec moi tu as eu recours à la force et tu es arrivé à tes fins. À longueur de journée, on me tourne en ridicule, tous se moquent de moi.
8 Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois appeler au secours et clamer : « Violence, répression ! » À cause de la parole du Seigneur, je suis en butte, à longueur de journée, aux outrages et aux sarcasmes.
9 Quand je dis : « Je n’en ferai plus mention, je ne dirai plus la parole en son nom », alors elle devient au-dedans de moi comme un feu dévorant, prisonnier de mon corps ; je m’épuise à le contenir, mais n’y arrive pas.

*

Quelle est cette parole terrible que Jérémie doit annoncer à Jérusalem qui, au texte que nous avons lu, lui vaut « outrages et sarcasmes » ? C’est une parole annonçant que les temps ne sont pas à la fête, c’est la parole annonçant la menace de la destruction de Jérusalem. On en trouve le détail au ch. 25 :

Jérémie 25, 8-11
8 Ainsi parle le Seigneur de l’univers : Puisque vous n’écoutez pas mes paroles,
9 je donne ordre de mobiliser tous les peuples du nord – oracle du Seigneur –, en faisant appel à Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur, et je les amène contre ce pays, contre ses habitants – et contre toutes ces nations voisines –, je me les réserve et je les transforme pour toujours en étendues désolées qui arrachent des cris d’effroi, en champs de ruines.
10 Je fais s’éteindre chez eux cris d’allégresse et joyeux propos, chant de l’époux et jubilation de la mariée, grincements de la meule et lumière de la lampe.
11 Ce pays tout entier deviendra un champ de ruines, une étendue désolée, et toutes ces nations serviront le roi de Babylone pendant soixante-dix ans.

Soixante-dix ans. La fin du 2e livre des Chroniques (dernier livre de la Bible hébraïque) précise pourquoi ces soixante-dix ans :

2 Chroniques 36, 20-21
20 [Nabuchodonosor] déporta à Babylone ceux que l’épée avait épargnés, pour qu’ils deviennent pour lui et ses fils des esclaves, jusqu’à l’avènement de la royauté des Perses.
21 Ainsi fut accomplie la parole du Seigneur transmise par la bouche de Jérémie : « Jusqu’à ce que le pays ait accompli ses sabbats, qu’il ait pratiqué le sabbat pendant tous ses jours de désolation, pour un total de soixante-dix ans. »

Soixante-dix années sabbatiques, années de repos de la terre surexploitée, n’ont pas été respectées. L’exil correspond au temps qu’il faut pour rendre à la terre son dû, le temps de repos qui lui a manqué. Soixante-dix ans. Soit, puisque les années sabbatiques intervenaient tous les sept ans, les années sabbatiques d’une période de 490 ans. C’est le calcul que fait le livre de Daniel :

Daniel 9, 2-3 & 20-27
2 […] Moi Daniel je considérai dans les Livres le nombre des années qui, selon la parole du Seigneur au prophète Jérémie, doivent s’accomplir sur les ruines de Jérusalem : soixante-dix ans.
3 Je tournai ma face vers le Seigneur Dieu en quête de prière et de supplications […].
20 Je parlais encore, priant et confessant mon péché et le péché de mon peuple Israël, déposant ma supplication devant le Seigneur mon Dieu, au sujet de la montagne sainte de mon Dieu ;
21 je parlais encore en prière, quand Gabriel, cet homme que j’avais vu précédemment dans la vision, s’approcha de moi d’un vol rapide au moment de l’oblation du soir.
22 Il m’instruisit et me dit : « Daniel, maintenant je suis sorti pour te conférer l’intelligence.
23 Au début de tes supplications a surgi une parole et je suis venu te l’annoncer, car tu es l’homme des prédilections ! Comprends la parole et aie l’intelligence de la vision !
24 Il a été fixé soixante-dix septénaires [c’est-à-dire 490 ans] sur ton peuple et sur ta ville sainte, pour faire cesser la perversité et mettre un terme au péché, pour absoudre la faute et amener la justice éternelle, pour sceller vision et prophète et pour oindre un Saint des Saints.
25 « Sache donc et comprends : Depuis le surgissement d’une parole en vue de la [litt. : conversion et la construction] de Jérusalem, jusqu’à un messie-chef, il y [a] sept septénaires. Pendant soixante-deux septénaires, places et fossés seront [bâtis], mais dans la détresse des temps.
26 Et après soixante-deux septénaires, un messie sera retranché, mais non pas pour lui-même. Quant à la ville et au sanctuaire, le peuple d’un chef à venir les détruira ; mais sa fin viendra dans un déferlement, et jusqu’à la fin de la guerre seront décrétées des dévastations.
27 Il imposera une alliance à une multitude pendant un septénaire, et pendant la moitié du septénaire, il fera cesser sacrifice et oblation ; sur l’aile des abominations, il y aura un dévastateur et cela, jusqu’à ce que l’anéantissement décrété fonde sur le dévastateur. »

Reprenons : la relecture qui est faite par Daniel de Jérémie 25, et des 70 années symboliques d’exil annoncées — comme « rattrapage » des 70 années d’années sabbatiques non-observées (selon 2 Chr 36, 21) —, renvoie donc aux 70 septénaires / i.e. semaines d’années correspondantes, au termes desquelles apparaît 70 fois l’année sabbatique, soit, pour 70 années sabbatiques, 70 septénaires (Dn 9, 24), ce qui fait 490 ans. Si les 70 années sabbatiques non observées renvoient bien au passé, il est logique que les 490 années y renvoient aussi. Dès lors la « parole surgie », parole littéralement de « retour », « conversion » et « édification » de Jérusalem (Dn 9, 25), peut renvoyer tout simplement à la prophétie de Nathan (rapportée en 2 Samuel 7), parole d’édification, par Dieu lui-même, de la maison promise, sur les lieux de l’ancienne Jérusalem idolâtre, « convertie », conquise par David ; les sept premières semaines (soit 49 ans), renvoyant à la durée symbolique du règne du messie-chef (David : c’est au terme de son règne que le temple est bâti, par Salomon).

2 Samuel 7, 8-13
8 […] Ainsi parle le Seigneur de l’univers : […].
10 Je fixerai un lieu à Israël, mon peuple, je l’implanterai et il demeurera à sa place. Il ne tremblera plus, et des criminels ne recommenceront plus à l’opprimer comme jadis
11 et comme depuis le jour où j’ai établi des juges sur Israël, mon peuple. Je t’ai accordé le repos face à tous tes ennemis. Et le Seigneur t’annonce que le Seigneur te fera une maison.
12 Lorsque tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, j’élèverai ta descendance après toi, celui qui sera issu de toi-même, et j’établirai fermement sa royauté.
13 C’est lui qui bâtira une Maison pour mon Nom […].

Les 62 semaines suivantes renvoient alors au temps de Jérusalem édifiée, mais dans la détresse des temps que vient de confesser Daniel dans sa prière ; et la dernière semaine réfère à l’occupation babylonienne, avec « le messie retranché pas pour lui-même / i.e. : sans successeur », à savoir Sédécias (cf. 2 Rois 25, 1-22), dernier roi de Juda, et remplacé dans une « solide alliance » par un gouverneur à la solde de Babylone (Guedalia – cf. 2 Rois 25, 22 sq.), cela débouchant sur la destruction de la ville (Dn 9, 26) et la profanation du Temple (Dn 9, 26-27).

Cette vision, intervenant pendant la prière de Daniel, est affirmation de la maîtrise de la situation par Dieu et promesse d’exaucement de la prière de Daniel — maîtrise par Dieu que l’on trouve aussi chez Ésaïe :

Ésaïe 44, 28 - 45, 1-3
44, 28 Je dis de Koresh : « C’est mon berger » ; tout ce qui me plaît, il le fera réussir, en disant pour Jérusalem : « Qu’elle soit bâtie », et pour le temple : « Sois fondé ! »
45, 1 Ainsi parle le Seigneur à son messie : À Koresh que je tiens par sa main droite, pour abaisser devant lui les nations, pour déboucler la ceinture des rois, pour déboucler devant lui les battants, pour que les portails ne restent pas fermés :
2 Moi-même, devant toi je marcherai, les terrains bosselés, je les aplanirai, les battants de bronze, je les briserai, les verrous de fer, je les fracasserai.
3 Je te donnerai les trésors déposés dans les ténèbres, les richesses dissimulées dans des cachettes : ainsi tu sauras que c’est moi le Seigneur, celui qui t’appelle par ton nom, le Dieu d’Israël.

On a pris l’habitude, à l’inverse de ce que dit Jérémie sur les soixante-dix ans renvoyant pourtant clairement au passé, on a pris l’habitude — au prix d’une… correction de traduction de « construire » (selon l’hébreu), en « reconstruire » —, de faire dire à Daniel que la parole de construction de Jérusalem et du temple serait le décret de Cyrus, ne faisant aucun cas de la parole, autrement signifiante, du prophète Nathan !

Habitude devenue séculaire à partir de laquelle, de façon tout aussi séculaire, on estime qu’Ésaïe 44-45 parle aussi du même décret, et donc de Cyrus, empereur de Perse. Question : et si Ésaïe ne parlait pas du décret de Cyrus, mais, lui aussi, de la parole de Nathan promettant la construction du temple (ici aussi, selon l’hébreu, et le grec de la LXX, le texte ne dit pas reconstruction, mais construction) ? Si du coup, en regard du contexte d’Ésaïe 40-55, il n’était même pas question de Cyrus dans Ésaïe ?

Le mot hébreu est koresh, qui connote « comme chef » puissance, puissance suprême (selon le dictionnaire Strong). La mention de koresh, en deux versets (44, 28 et 45, 1 ; Segond et Colombe ajoutent une mention de « Cyrus », absente de l’hébreu, en 45, 13 !), la mention de koresh se trouve dans une section (40-55) qui conduit à la présentation du Messie comme serviteur souffrant : la puissance se dévoile dans le serviteur souffrant, Messie de Juda, de la lignée de David, dans lequel sont réconciliés Juda et Israël.

Que vient faire l’empereur de la Perse là-dedans, empereur nommé Kurash (le nom, ou titre, n’est pas unique dans l’Antiquité perse. Il y a déjà un Kurash élamite au VIIe siècle av. JC.), nom qui en persan signifie « soleil », le « roi soleil » ? Ce roi soleil-là a eu une politique religieuse tolérante, rétablissant les lieux de culte, comme en atteste aussi, via l’archéologie, un fameux « cylindre de Cyrus », mentionnant sa réhabilitation du temple de la divinité babylonienne Marduk, qu’il proclame comme « le grand seigneur » — témoignage d’une politique religieuse qui a aussi profité aux Judéens. Mais aucune trace d’une élévation de cet empereur, maître d’un empire allant de l’Inde à l’Éthiopie, au statut de Messie juif ! Ni même trace d’un « universalisme », au fond bien obséquieux, par lequel le livre du prophète Ésaïe aurait rendu hommage à la force militaire d’un empereur, fût-il tolérant, dans une section où précisément il dénonce la force guerrière en annonçant un messie d’Israël souffrant et humilié.

Aucune trace non plus d’un tel hommage à Cyrus dans le livre de Daniel du canon juif. En revanche le Daniel grec, qui clôt la Bible des LXX, se termine par la reconnaissance par Cyrus du Dieu d’Israël, équivalent de sa reconnaissance de Marduk dans le cylindre de Cyrus ! Gageons que c’est là, ainsi que pour Israël en exil dans le Daniel grec, que débute cette relecture de la figure de Cyrus, rejaillissant ensuite sur Ésaïe, relecture finissant par en faire carrément le Messie (sans qu’aucun geste symbolique requis, aucune onction, ne lui ait été octroyée pour un tel titre) — juste via l’identité consonantique possible entre le persan Kurash et l’hébreu koresh, puis le grec Kyros.

Cette lecture, qui fera son chemin, ne s’impose pas encore au temps du Nouveau Testament, qui renvoie abondamment à cette section d’Ésaïe sans aucune allusion à l’idée que koresh serait Cyrus ! En revanche, on trouve bien l’idée que pour Dieu, la puissance s’accomplit dans la faiblesse (1 Co 1 et 2 Co 12) — idée au cœur de cette section d’Ésaïe qui culmine avec le serviteur souffrant manifestant la puissance suprême.

*

Foin de l’obséquiosité supposée du livre d’Ésaïe, au nom d’un « universalisme » des empires et des puissants… que l’on retrouve, hélas, au long de l’histoire, voire de l’actualité. Ainsi, appuyé sur une telle lecture, le protestantisme français du XIXe siècle a répercuté cela en faveur de Napoléon, le recevant comme nouveau Cyrus et abdiquant ipso facto tout esprit critique à son égard !

Un peu d’histoire du XIXe siècle : nous avons eu l’occasion de considérer le bien que l’on peut penser du pasteur Jean-Paul Rabaut, dit Rabaut Saint-Étienne, député constituant et président de l’Assemblée constituante de 1789, auquel on doit, pour cette reprise du Décalogue qu’est la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, la précision, en l’article X, concernant la liberté de culte pour les minorités (alors protestants et juifs). Mis à mort en 1793 sous la Terreur, c’est par son jeune frère, Pierre-Antoine, dit Rabaut le Jeune, que le nom Rabaut continue d’être connu, de façon moins heureuse, du fait de sa soumission inconditionnelle à Napoléon Bonaparte. Les faits : le 18 germinal an 10 / 8 avril 1802, le protestantisme se voit accorder par le Premier consul Bonaparte le statut de religion d’État, dans un décret qui adjoint au concordat passé avec le Vatican les articles organiques concernant les protestants. Clandestins sous l’Ancien Régime les protestants s’enthousiasment pour ce nouveau Cyrus qu’est à leurs yeux ce Premier consul. Président de la commission juridique, Pierre-Antoine Rabaut est le premier à proposer pour le futur empereur le statut de Premier consul à vie, quelques mois après : le 4 août 1802 / 16 thermidor an X. Entre temps, fidèle inconditionnel de son Premier consul, il a présidé à la rédaction du décret du 30 floréal an X (20 mai 1802) rétablissant l’esclavage !… En totale contradiction avec la Déclaration de 1789 qui devait tant à son frère Jean-Paul. Terrible ! Où conduit l’obséquiosité, a fortiori si on l’appuie sur une lecture douteuse de la Bible, censée fonder cela !

Inactuel me direz-vous ? On n’est plus sous Napoléon ! Certes… mais figurez-vous que la même identification à Cyrus à l’égard cette fois de l’actuel président des États-Unis joue un rôle essentiel dans son soutien par un grand nombre de protestants évangéliques américains. Au prétexte qu’il serait, comme Napoléon avant lui, un nouveau Cyrus, et peu importe son inadéquation avec l’éthique biblique : Cyrus disent les tenants de cette thèse, n’était pas exemplaire non plus. Et pour faire bonne mesure, de référer à David et à son adultère avec Bathshéva, doublé de l’exposition de son mari à la mort — oubliant que ce n’est pas son immoralité lors de cet épisode qui a valu à David son avenir dynastique, mais son repentir !

Reste une question : et si Ésaïe ne parlait pas de Cyrus, si son koresh était non pas l’empereur perse, mais le serviteur souffrant ?…

Romains 12, 2 nous a avertis : « Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. »

Et en l’évangile de ce jour, Jésus serviteur humble et souffrant, — Matthieu 16, 21-27 — :
21 […] commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être mis à mort et, le troisième jour, ressusciter.
22 Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander, en disant : "Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera pas !"
23 Mais lui, se retournant, dit à Pierre : "Retire-toi ! Derrière moi, Satan ! Tu es pour moi occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes."
24 Alors Jésus dit à ses disciples : "Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive.
25 En effet, qui veut sauvegarder son âme, la perdra ; mais qui la perd à cause de moi, l’assurera.
26 Et quel avantage l’homme aura-t-il à gagner le monde entier, s’il le paie de son âme ? Ou bien que donnera l’homme qui ait la valeur de son âme ?
27 Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; et alors il rendra à chacun selon sa conduite.

RP, Poitiers, 30/08/20
En PDF : culte en entier :: :: Prédication


dimanche 21 juin 2020

"Tu m’as séduit, Éternel"




Reprise des cultes :
— Châtellerault depuis le 14 juin (puis, jusqu'à nouvel ordre, tous les 15 jours) ;
— Poitiers le 21 juin

Liturgie et prédication en PDF ici

Lecture de l’Évangile et prédication (PDF ici) en audio ici :


Jérémie 20, 10-13 ; Psaume 69 ; Romains 5, 12-15 ; Matthieu 10, 26-33

Jérémie 20, 7-18
7 Tu m’as séduit, Éternel, et je me suis laissé séduire ; Tu m’as saisi, tu m’as vaincu. Et je suis chaque jour un objet de raillerie, Tout le monde se moque de moi.
8 Car toutes les fois que je parle, il faut que je crie, Que je crie à la violence et à l’oppression ! Et la parole de l’Éternel est pour moi Un sujet d’opprobre et de risée chaque jour.
9 Si je dis : Je ne ferai plus mention de lui, Je ne parlerai plus en son nom, Il y a dans mon cœur comme un feu dévorant Qui est renfermé dans mes os. Je m’efforce de le contenir, et je ne le puis.
10 Car j’apprends les mauvais propos de plusieurs, L’épouvante qui règne à l’entour : Accusez-le, et nous l’accuserons ! Tous ceux qui étaient en paix avec moi Observent si je chancelle : Peut-être se laissera-t-il surprendre, Et nous serons maîtres de lui, Nous tirerons vengeance de lui !
11 Mais l’Éternel est avec moi comme un héros puissant ; C’est pourquoi mes persécuteurs chancellent et n’auront pas le dessus ; Ils seront remplis de confusion pour n’avoir pas réussi : Ce sera une honte éternelle qui ne s’oubliera pas.
12 L’Éternel des armées éprouve le juste, Il pénètre les reins et les cœurs. Je verrai ta vengeance s’exercer contre eux, Car c’est à toi que je confie ma cause.
13 Chantez à l’Éternel, louez l’Éternel ! Car il délivre l’âme du malheureux de la main des méchants.
14 Maudit soit le jour où je suis né ! Que le jour où ma mère m’a enfanté Ne soit pas béni !
15 Maudit soit l’homme qui porta cette nouvelle à mon père : Il t’est né un enfant mâle, Et qui le combla de joie !
16 Que cet homme soit comme les villes Que l’Éternel a détruites sans miséricorde ! Qu’il entende des gémissements le matin, Et des cris de guerre à midi !
17 Que ne m’a-t-on fait mourir dans le sein de ma mère ! Que ne m’a-t-elle servi de tombeau ! Que n’est-elle restée éternellement enceinte !
18 Pourquoi suis-je sorti du sein maternel Pour voir la souffrance et la douleur, Et pour consumer mes jours dans la honte ?

*

« Si j’avais su au début, quand j’ai commencé d’écrire, ce que j’ai maintenant éprouvé et vu, à savoir à quel point les gens haïssent la Parole de Dieu et s’y opposent aussi violemment, je m’en serais tenu en vérité au silence […] Mais Dieu m’a poussé de l’avant comme une mule à qui l’on aurait bandé les yeux pour qu’elle ne voie pas ceux qui accourent contre elle […] C’est ainsi que j’ai été poussé en dépit de moi au ministère d’enseignement et de prédication ; mais si j’avais su ce que je sais maintenant, c’est à peine si dix chevaux auraient pu m’y pousser. C’est ainsi que se plaignent aussi Moïse et Jérémie d’avoir été trompés. » (Luther, Propos de table)

*

Tout le malheur du prophète vient de ce qu'il a été, à son propre dire, séduit par Dieu (v. 7). La sainteté de Dieu, qui a resplendi à ses yeux depuis le silence de la Création et les paroles de sa Loi, est devenue séduction ! C'en est fini de Jérémie, c'en est fini de sa paix ; c'en sera à terme fini, pour lui, de la douceur de sa vie. C'est face à la sainteté indicible de son Dieu qu’il perçoit de façon incontournable le tragique qui désormais habitera sa vie — dans le manque qui sera le sien et que rien, en ce monde sans sainteté, ne pourra combler. « Malheur à moi, car je suis un homme aux lèvres impures, au milieu d'un peuple aux lèvres impures », dira Ésaïe face à une expérience similaire (És 6).

C’est là le fondement de la parole que Jérémie sera voué à adresser à Jérusalem : c’est dans le miroir de la sainteté divine qu’apparaît la condamnation de Jérusalem et l’exil prochain vers Babylone.

La misère de Jérusalem n'éclate que dans le miroir de la sainteté divine qui a séduit le prophète. Car le péché vient par la Loi, selon Paul aux Romains (ch. 5), la Loi divine, ce reflet du Dieu saint. Le péché nous entraîne en effet par le désir de combler le manque de sainteté que la Loi de Dieu a révélé en nous. Le prophète l'a su, la séduction de Dieu est aussi la révélation d'un manque. Le péché vient du refus de ce manque ; il naît dans la poursuite effrénée de toutes les nourritures frelatées, de toutes les sources polluées dont on voudrait étancher sa soif. Les idoles, les fausses spiritualités et autres mensonges. À propos des idoles, des faux dieux, des dieux et modèles qu’on s’invente, Jérémie parle de citernes crevassées où le peuple s’empoisonne au lieu de se de désaltérer à la parole pure du vrai Dieu, cette parole que porte Jérémie pour son malheur. Jérémie le vit jusqu'en son cri de révolte : « qu'a-t-il fallu que je naisse ! » (v. 14)

Mais il sait aussi que face à Dieu, le monde qui n'est pas à la mesure de Dieu, est insipide, vidé de goût. Un monde de faux-semblants et de masques, qui n’arrivent pas à cacher son manque. Dieu seul peut combler ce manque. La poursuite au mauvais endroit de ce qui ne peut pas le combler ne fait que produire une frustration de plus en plus irrémédiable. Alors Jérémie doit parler, il ne peut pas se taire.

*

De là naît la malédiction de la vocation de Jérémie, le bien nommé « prophète de malheur ». Car comment sa Jérusalem, à laquelle il prêche, qui, comme la plupart des vivants, n'a pas perçu la source éternelle de ses joies passagères, comment pourrait-elle accueillir de telles jérémiades ? Comment pourrait-elle accepter la parole de son malheur ?

Alors tout plutôt que cela : jusqu'à payer des faux prophètes ; surtout faire taire ce rabat-joie ! Et la suite du livre rappelle qu’on l’a bien fait : on a payé des faux prophètes pour qu’ils donnent des paroles rassurantes, mais creuses, fausses, pour remplacer la parole du prophète qui dérange parce qu’elle est vraie. Remarquez que lui aussi serait le premier à vouloir se taire, à voir cesser sa honte, le mépris qu’on lui porte. Car c’est à cause de sa vocation qu’on le méprise. Pensez : il dit la vérité.

Mais comment accepter cette parole qui nous dérange tant ? On veut être flatté. Or la vérité ne sait pas flatter ! Alors, à moins de se rendre à l'acceptation de la douleur qui tenaille le prophète, on préférera s’illusionner : j'ai faim et soif, je veux des citernes crevassées, je veux des courges d’Égypte et des cailles, je préfère le pays de servitude et l'infantilisme de son esclavage, plutôt que le désert de la Vérité.

Mais pour Jérémie, Dieu l'a saisi, et il ne pourra pas se taire. Il se trouve pris et tiraillé entre les contradictions de sa vocation. Entre la splendeur de la sainteté dont il sait qu'il ne l'atteint pas, et que le péché et la laideur demeurent, et la paix qui serait dans cette impossible atteinte.

*

Mais le comble du désespoir de Jérémie est en ce que sa justice est au cœur même de ses tiraillements, dans les paroles épouvantables de sa honte, dont le tout Jérusalem voudrait qu'il les étouffe — comme lui aussi, d'ailleurs, le voudrait bien (v. 10-11).

Puis, pourtant, c'est au cœur de sa détresse d'être au monde que Jérémie reçoit de Dieu la parole de sa justice. C'est pour celui qui a l'outrance de dire le malaise infini que creuse la sainteté de Dieu entre le désir inassouvi qu'elle a suscité et un vécu blafard — c'est pour celui qui dit ce malaise, et en quels termes, — que Dieu prend parti ; et point pour les désespérés joyeux dont le sommeil aveugle voudrait sceller la bouche qui menace leur trop sotte paix. Et Jérémie invoque le Dieu qui le voit autrement (v. 11-13).

*

Ici, le malheur de Jérémie se transfigure : quelle que soit l'incongruité de la parole qu'il a à porter, elle est la parole du relèvement de Jérusalem, au cœur de son malheur. Dans cette certitude d'un manque que rien ne peut assouvir, perce alors le regard de Dieu. Les hommes méprisent les Jérémie parce qu’ils disent ce que Dieu les envoyés dire ? Eh bien, « Dieu connaît chacun de ses passereaux… vous valez plus que beaucoup de passereaux » (Mt 10, 29 & 31).

Lisons Matthieu 10, 26-33 :
26 Ne les craignez donc point ; car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni de secret qui ne doive être connu.
27 Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour ; et ce qui vous est dit à l’oreille, prêchez-le sur les toits.
28 Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne.
29 Ne vend-on pas deux passereaux pour un sou ? Cependant, il n’en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père.
30 Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés.
31 Ne craignez donc point : vous valez plus que beaucoup de passereaux.
32 C’est pourquoi, quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ;
33 mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.

Quelle qu'en soit la douleur, le poids de déchirement, Jérémie ne reniera pas, il continuera donc à dire — « quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père » (Mt 10, 32), nous dit Jésus. Peut-être la grâce de Dieu, ici attestée, aura-t-elle le prix d'un visage inquiet, le visage d'un Jérémie qui a su, hélas, discerner derrière les sourires figés de sa Jérusalem joyeuse, le désespoir sans nom qui est dans ce qui sera le détournement du visage torturé du Christ fondant le monde. Mais là sont données en plénitude la grâce et la paix, en celui qui promet : « qui me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ».


R.P., Poitiers, 21.06.2020


dimanche 18 août 2019

"Je suis venu jeter un feu sur la terre"




Jérémie 38.4-10 ; Psaume 40 ; Hébreux 12.1-4 ; Luc 12.49-53

Jérémie 38, 4-10
4 Les chefs dirent au roi : Que cet homme soit mis à mort ! car il décourage les hommes de guerre qui restent dans cette ville, et tout le peuple, en leur tenant de pareils discours ; cet homme ne cherche pas le bien de ce peuple, il ne veut que son malheur.
5 Le roi Sédécias répondit : Voici, il est entre vos mains ; car le roi ne peut rien contre vous.
6 Alors ils prirent Jérémie, et le jetèrent dans la citerne de Malkija, fils du roi, laquelle se trouvait dans la cour de la prison ; ils descendirent Jérémie avec des cordes. Il n’y avait point d’eau dans la citerne, mais il y avait de la boue ; et Jérémie enfonça dans la boue.
7 Ebed-Mélec, l’Éthiopien, eunuque qui était dans la maison du roi, apprit qu’on avait mis Jérémie dans la citerne. Le roi était assis à la porte de Benjamin.
8 Ebed-Mélec sortit de la maison du roi, et parla ainsi au roi:
9 O roi, mon seigneur, ces hommes ont mal agi en traitant de la sorte Jérémie, le prophète, en le jetant dans la citerne ; il mourra de faim là où il est, car il n’y a plus de pain dans la ville.
10 Le roi donna cet ordre à Ebed-Mélec, l’Éthiopien : Prends ici trente hommes avec toi, et tu retireras de la citerne Jérémie, le prophète, avant qu’il ne meure.

Luc 12, 49-53

49 Je suis venu jeter un feu sur la terre, et qu’ai-je à désirer dès lors qu’il est allumé ?
50 Il est un baptême dont je dois être baptisé, et combien il me tarde qu’il soit accompli !
51 Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non, vous dis-je, mais la division.
52 Car désormais cinq dans une maison seront divisés, trois contre deux, et deux contre trois ;
53 le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère.

*

« Je suis venu jeter un feu sur la terre », avertit Jésus — « et qu’ai-je à désirer dès lors qu’il est allumé ? Il est un baptême dont je dois être baptisé, et combien il me tarde qu’il soit accompli ! » Parole difficile ! C’est de la croix que Jésus parle.

La croix, signe de contradiction. Un feu sur la terre. Jésus en est conscient — « qu’ai-je à désirer dès lors qu’il est allumé ? » —, déjà la souffrance qui s’annonce pour lui : « il est un baptême dont je dois être baptisé, et combien il me tarde qu’il soit accompli ! » On sait qu’il parle de sa mort crucifié comme d’un baptême, baptême dans la mort (cf. Mc 10, 38)… baptême, l’eau comme seule à même d’éteindre le feu. Jésus perçoit avec douleur les conséquences pour lui de ce feu pour lequel, au fond, il est venu !

Le feu est déjà en marche, contre lui, et il ne s’en réjouit pas, loin s’en faut ! Peut-il être pressé que ce feu soit allumé comme pourraient le laisser imaginer plusieurs traductions (moins littérales, lisant : « qu’il me tarde qu’il soit allumé ») ? — ce qui irait finalement dans le sens qui veut que Jésus ait prôné la violence et ait donc été, selon les conceptions de l’époque, condamné à juste titre.

Car quelques textes des évangiles, comme on sait, sont abusivement utilisés en ce sens, outre celui-ci — comme celui où lors de son arrestation (Luc 22, 36-37 sq.), Jésus demandait aux disciples de prendre des épées ; ils en ont deux, cela suffit dit-il, comme si deux épées suffisaient à empêcher son arrestation par une troupe de soldats armés ! Exigeant de Pierre qu’il remette la sienne au fourreau, il signifie ainsi qu’il n’est pas question d’en faire usage, mais qu'il n'y a pas lieu d'éviter le malentendu qui correspond à la prophétie, selon l’évangile : « afin qu’il soit compté parmi les malfaiteurs » !… puisque Jésus n’a pas été condamné parce qu’il était juste, mais sous prétexte qu’il aurait voulu renverser le pouvoir romain. On ne persécute jamais un juste sans un bon prétexte !

*

Depuis peu (suite à un philosophe médiatique qui tient à retrouver à tout prix dans les textes bibliques ses affirmations que Jésus prônerait ce genre de pratique), on utilise aussi une parabole parlant d’égorgement (pratique hélas réactualisée par l’État islamique et les groupes qui lui ressemblent. Encore 63 morts dans un attentat à Kaboul, ce matin) ! Concernant Jésus, puisqu’il est impossible de trouver un tel enseignement dans la prédication de celui qui exige : « aimez vos ennemis », on va le chercher dans une parabole parlant d’un propriétaire égorgeur (Luc 19, 12-27), qui n’avait jamais été interprétée comme prônant une telle pratique, même au temps les plus sombres de l’histoire de l’Église. Quel Dieu, dépeint comme un orgre ?! Évidemment, on savait que c’est une parabole, pas un précepte !…

« L’Ogre alla prendre un grand couteau ; et en approchant des pauvres enfants, il l’aiguisait sur une longue pierre, qu’il tenait à sa main gauche. Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit : "Que voulez-vous faire à l’heure qu’il est ? n’aurez-vous pas assez de temps demain ? […]"
L’Ogre avait sept filles, qui n’étaient encore que des enfants. Ces petites ogresses […] n’étaient pas encore fort méchantes ; mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang. On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une couronne d’or sur la tête.
Il y avait dans la même chambre un autre lit de la même grandeur : ce fut dans ce lit que la femme de l’Ogre mit coucher les sept petits garçons ; après quoi, elle s’alla coucher elle-même dans son lit.
Le Petit Poucet, qui avait remarqué que les filles de l’Ogre avaient des couronnes d’or sur la tête, et qui craignait qu’il ne prît à l’Ogre quelque remords de ne les avoir pas égorgés dès le soir même, se leva vers le milieu de la nuit, et prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla tout doucement les mettre sur la tête des sept filles de l’Ogre, après leur avoir ôté leurs couronnes d’or, qu’il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne, afin que l’Ogre les prît pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu’il voulait égorger. La chose réussit comme il l’avait pensé : car l’Ogre, s’étant éveillé sur le minuit, eut regret d’avoir différé au lendemain ce qu’il pouvait exécuter la veille. Il se jeta donc brusquement hors du lit, et, prenant son grand couteau : « Allons voir, dit-il, comment se portent nos petits drôles ; n’en faisons pas à deux fois. »
Il monta donc à tâtons à la chambre de ses filles, et s’approcha du lit où étaient les petits garçons, qui dormaient tous, excepté le Petit Poucet, qui eut bien peur lorsqu’il sentit la main de l’Ogre qui lui tâtait la tête, comme il avait tâté celles de tous ses frères. L’Ogre, qui sentit les couronnes d’or : « Vraiment, dit-il, j’allais faire là un bel ouvrage ; je vois bien que je bus trop hier soir. » Il alla ensuite au lit de ses filles, où, ayant senti les petits bonnets des garçons : « Ah ! les voilà, dit-il, nos gaillards ; travaillons hardiment. » En disant ces mots, il coupa, sans balancer, la gorge à ses sept filles. Fort content de cette expédition, il alla se recoucher dans sa chambre. »

Est-ce que des parents lisant ce conte à leurs enfants — vous avez reconnu Le Petit Poucet — leur enseigneraient les bienfaits de l’égorgement ? Évidemment pas ! C’est un conte, une petite histoire… comme les paraboles ! Si on le lit peu de nos jours, c’est aussi parce qu’il n’est plus aisément compréhensible, notamment sous cet angle, quand une telle pratique effrayante n’était pas inenvisageable au temps du conte, portant en cela son poids effrayant. C’était le cas aussi au temps de Jésus…

*

Or c’est bien un malentendu sur une supposée violence qui a valu à Jésus sa condamnation par les autorités romaines et leurs collaborateurs du Temple, comme zélote voulant renverser le pouvoir. Malentendu que Jésus n’espère même pas corriger ! Il sait déjà que cela se terminera par sa crucifixion, et que le jour approche où il faudra affronter ce feu que sa seule présence sur terre attise et allume, et que seule l’eau de son engloutissement dans la mort pourra éteindre ! C’est là le sens de son propos.

« Je suis venu jeter un feu sur la terre ». La croix, signe de contradiction, dévoile une coupure du monde : être avec les prophètes remettant le monde en question, où contre eux, avec ceux qui sont prêts à tous les subterfuges pour faire taire ce qui les dérange et dérange le désordre établi du monde. Une division du monde qui éclate à la croix, où on tente définitivement de faire taire la vérité, en condamnant Jésus à mort comme un terroriste, lui qui a enseigné d’aimer ses ennemis et de tendre l’autre joue ! Car à nouveau c’est bien le motif officiel, inscrit sur la croix (roi des Judéens, voulant donc renverser le représentant de César), de sa condamnation !

Il apparaît alors que désormais, on sera ou d’un côté de la coupure du monde, ou d’un autre ! À moins qu’on ne soit avec Jésus, au cœur de la brèche que son baptême dans la mort a opérée.

*

N’être jamais d’un camp de la persécution et de la violence, fût-elle simplement morale, via la calomnie. N’être pas du camp des chercheurs de poux dans la tête des témoins honnêtes, dont on cherche juste à ne pas entendre leurs remises en question.

On a dit tout et son contraire contre les prophètes, jusqu’à déclarer leur parole inaudible comme pour Paul (jugé, selon 2 Pierre 3, 16, « difficile » — en fait trop dérangeant pour qu’on entende avec simplicité ce qu’il écrit), ou Jérémie contre qui on a été, dit la Bible, jusqu’à payer des faux-prophètes évidemment moins dérangeants, ressassant ce qu’on a, croit-on, toujours entendu ! Ce qui rejoint la parole attribuée à Confucius : « Lorsque tu fais quelque chose, sache que tu auras contre toi, ceux qui voudraient faire la même chose, ceux qui voulaient le contraire, et l'immense majorité de ceux qui ne voulaient rien faire ».

Pour Jésus, on le dénonce comme une menace contre le pouvoir de Rome et du Temple (donc prônant la violence), prétexte de sa condamnation ! Et tout cela, avertit Jésus, relisant les anciens prophètes, ira jusqu’à diviser les familles, les nations, les Églises !… Et ira jusqu’à sa mort, son baptême dans les eaux sombres de la mort.

Si un faux-prophète fait aisément nombre autour de lui, voire l’unanimité, ou, de nos jours, reçoit l'aval médiatique ou au moins la curiosité intéressée, le vrai prophète dérange trop pour cela… Et on accusera — « la volonté de condamner emploie toujours l'arme qu'elle a sous la main. » (Gaston Bachelard) —  : on accusera Jésus de vouloir détruire le Temple, bref, de mettre le feu en ce sens-là ! Comme déjà on accusait Jérémie, opposé à l’avis majoritaire : son refus d’user de la force violente contre Babylone (de toute façon bien plus puissante, comme Rome au temps de Jésus) est ce qui lui vaudra la persécution — contre sa parole jugée catastrophiste et défaitiste (ch. 38) :
4 Les chefs dirent au roi : Que cet homme soit mis à mort ! car il décourage les hommes de guerre qui restent dans cette ville, et tout le peuple, en leur tenant de pareils discours ; cet homme ne cherche pas le bien de ce peuple, il ne veut que son malheur.
5 Le roi Sédécias répondit : Voici, il est entre vos mains ; car le roi ne peut rien contre vous.
6 Alors ils prirent Jérémie, et le jetèrent dans la citerne de Malkija, fils du roi, laquelle se trouvait dans la cour de la prison ; ils descendirent Jérémie avec des cordes. Il n’y avait point d’eau dans la citerne, mais il y avait de la boue ; et Jérémie enfonça dans la boue.

Pour l’heure Jérémie s’en sort suite à l’intercession de l’Éthiopien Ebed-Mélec. Il n’en sera pas toujours ainsi. Mais la fidélité à Dieu dans le refus des façons trop humaines de faire venir son Règne (ce pourquoi Jésus est condamné !), ce refus qui est le fait de Jérémie et de Jésus, reste pour nous à l’ordre du jour.

C’est ainsi qu’il s’agit d’être avec Jésus crucifié dans la brèche du refus de ce qui, au sein des nations, des religions, des Églises, et jusqu’au sein des familles, et fût-ce en son nom, déchire le monde… ce qui est pourtant inéluctable : faire ce que l'on a à faire, sachant que : « Je suis venu jeter un feu sur la terre », a averti Jésus.


RP, Poitiers, 18.08.19


dimanche 18 mars 2018

État des lieux et fidélité de Dieu




Jérémie 31.31-34 ; Psaume 51 ; Hébreux 5.7-9 ; Jean 12.20-33

Jérémie 31, 31-34
31 Des jours viennent – dit le SEIGNEUR – où je conclurai avec la communauté d’Israël – et la communauté de Juda – une alliance nouvelle.
32 Non comme lorsque que je l’ai conclue avec leurs pères quand je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d’Égypte ; alliance qu'ils ont rompue, bien que je sois leur maître – dit le SEIGNEUR.
33 Voici donc l’alliance telle que je la conclurai avec la communauté d’Israël après ces jours-là – oracle du SEIGNEUR : je déposerai ma loi au fond d’eux-mêmes, je l'écrirai sur leur cœur ; je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple.
34 Ils ne s’instruiront plus entre compagnons, entre frères, répétant : « Apprenez à connaître le SEIGNEUR », car ils me connaîtront tous, petits et grands – dit le SEIGNEUR. Je pardonne leur faute ; leur péché, je ne m’en souviens plus.

Jean 12, 24-26
24 En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance.
25 Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle.
26 Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera.

*

Jérémie — état des lieux du VIe siècle av. J.C. : l’alliance antique a été rompue par le peuple ! Mais Dieu s’est engagé : lui demeure fidèle, l’alliance sera donc renouvelée, d’une nouvelle façon (c’est ce sens qu’elle est nouvelle) : inscrite dans les cœurs. Ce qui suppose évidemment pour que cela se concrétise la reconnaissance de l’état de fait pour un retour à Dieu, c’est-à-dire, en termes techniques : repentir.

À commencer, donc, pour ce retour à l’Alliance, par ce qui vaut à Jérémie beaucoup d’ennemis : faire cet indispensable état des lieux — à l’instar du Psaume de ce jour que nous avons entendu, le Psaume 51. Bref, humilité : « Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite » — « Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle. »

État des lieux : tous ont des problèmes avec l’Alliance, à commencer par le roi, ou les dirigeants, et à continuer par chacun et tout le peuple. Il s’agit de le reconnaître : c’est ce que fait le roi David au Psaume 51 ; et c’est ce que ne font pas ses successeurs au temps de Jérémie ! Et Dieu se détourne, comme fatigué…

Ce qui vaut au temps de Jérémie vaut à d’autres époques, et notamment, donc, en nos temps actuels… État des lieux : avons-nous comme Église et comme peuple été attentifs, finalement, à l’Alliance de Dieu, à ce qu’il attend de nous selon les dispositions de son Alliance ?

Sinon, et si on reconnaît qu’on n’a pas été fidèles à l’Alliance, Dieu promet : il va la renouveler. Lui va le faire ! Il ne s’agit pas de se vouloir en nouveauté de vie par ses propres désirs et ses propres efforts. Ça, c’est mortifère : « Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle. » Ça vaut aussi pour l’Église ! Comment renouveler la vie de l’Église ? En acceptant de mourir à soi-même, comme avec l’image du grain de blé !

C’est de cette façon que Dieu va tout renouveler, selon qu’il est, lui, demeuré fidèle tandis que ne l’ayant pas été, ayant préféré s’agiter, on s’agite encore pour se donner l’illusion de survivre — faire, toujours faire ! — cela tout en continuant à faire ce que les clauses de l’Alliance disent de ne pas faire, se détournant de ses préceptes, et en n’écoutant pas ce que disent les prophètes. Mais Dieu demeure fidèle à l’Alliance que nous avons rompue en ne l’écoutant pas, et il va la renouveler.

Comment ? En l’inscrivant dans les cœurs, pas en nous demandant d’en faire toujours plus au lieu de l’écouter — s’agiter pour être toujours plus sûrs de ne pas l’entendre ! — comme ces enfants qui se dispersent en mille activités que personne ne leur demande, histoire de ne pas faire la seule chose qui leur est demandée !

Ce n’est pas en remplaçant son Esprit par nos propres désirs et nos propres efforts qu’on va redresser ce qui est tordu ! Au contraire !

Jean 12 :
24 En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance.
25 Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle.
26 Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera.


Jésus vient de dire, parlant de lui : « Elle est venue, l’heure où le Fils de l’homme doit être glorifié » (v. 23), avant de parler, pour nous — « Ce n’est pas pour moi que cette voix a retenti, mais pour vous » (v. 30) — avant de parler, pour nous, de la mort à soi-même (v. 24-26). Puis il poursuit, le concernant (v. 27 sq.) :

27 « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c’est précisément pour cette heure que je suis venu.
28 Père, glorifie ton nom. » Alors, une voix vint du ciel : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »
29 La foule qui se trouvait là et qui avait entendu disait que c’était le tonnerre ; d’autres disaient qu’un ange lui avait parlé.
30 Jésus reprit la parole : « Ce n’est pas pour moi que cette voix a retenti, mais pour vous.
31 C’est maintenant le jugement de ce monde, maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors.
32 Pour moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. »
33 En parlant ainsi, il indiquait de quelle mort il devait mourir.


Dans l’Évangile de Jean, la mort de Jésus, mort réelle, douloureuse, sa mort est appelée « glorification », « élévation » : à la croix, c’est Dieu qui l’élève à lui. Ça vaut pour nous aussi, pour la mort à soi-même de chacun de nous, nous que Jésus appelle à venir à sa suite, selon l’image du grain de blé : « Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera. »

Là, et là seulement, est la nouveauté de vie, là est le renouvellement éternel de l’Alliance et de la Vie, là est le principe des enseignements de Dieu, inscrits dans les cœurs, pas dans les vaines agitations qui ont prouvé leur impuissance, et qui ont vu et voient mourir hier comme aujourd’hui, le peuple et l’Église : Celui qui veut à tout prix maintenir par lui-même sa vie, la perd, il ne vit pas ! Mais celui qui cesse de s’y attacher (littéralement : la déteste) en ce monde (et elle n’y est pas toujours drôle !) la gardera pour la vie éternelle — par la seule confiance en la promesse de Dieu : leur faute je ne m’en souviens plus, j’inscris mon Alliance dans leur cœur.

Car Dieu a promis : vous avez rompu mon Alliance, mais moi je reste fidèle. Et je vais la renouveler en l’inscrivant dans vos cœurs. C’est un véritable appel à la confiance à travers le renoncement à soi-même qui nous est lancé par les paroles du prophète Jérémie et par Jésus.


RP, Poitiers, 18/03/18


dimanche 25 juin 2017

Séduction divine...



(photo ici)
Jérémie 20, 10-13 ; Psaume 69 ; Romains 5, 12-15 ; Matthieu 10, 26-33

Jérémie 20, 7-18
7 Tu m’as séduit, Éternel, et je me suis laissé séduire ; Tu m’as saisi, tu m’as vaincu. Et je suis chaque jour un objet de raillerie, Tout le monde se moque de moi.
8 Car toutes les fois que je parle, il faut que je crie, Que je crie à la violence et à l’oppression ! Et la parole de l’Éternel est pour moi Un sujet d’opprobre et de risée chaque jour.
9 Si je dis : Je ne ferai plus mention de lui, Je ne parlerai plus en son nom, Il y a dans mon cœur comme un feu dévorant Qui est renfermé dans mes os. Je m’efforce de le contenir, et je ne le puis.
10 Car j’apprends les mauvais propos de plusieurs, L’épouvante qui règne à l’entour : Accusez-le, et nous l’accuserons ! Tous ceux qui étaient en paix avec moi Observent si je chancelle : Peut-être se laissera-t-il surprendre, Et nous serons maîtres de lui, Nous tirerons vengeance de lui !
11 Mais l’Éternel est avec moi comme un héros puissant ; C’est pourquoi mes persécuteurs chancellent et n’auront pas le dessus ; Ils seront remplis de confusion pour n’avoir pas réussi : Ce sera une honte éternelle qui ne s’oubliera pas.
12 L’Éternel des armées éprouve le juste, Il pénètre les reins et les cœurs. Je verrai ta vengeance s’exercer contre eux, Car c’est à toi que je confie ma cause.
13 Chantez à l’Éternel, louez l’Éternel ! Car il délivre l’âme du malheureux de la main des méchants.
14 Maudit soit le jour où je suis né ! Que le jour où ma mère m’a enfanté Ne soit pas béni !
15 Maudit soit l’homme qui porta cette nouvelle à mon père : Il t’est né un enfant mâle, Et qui le combla de joie !
16 Que cet homme soit comme les villes Que l’Éternel a détruites sans miséricorde ! Qu’il entende des gémissements le matin, Et des cris de guerre à midi !
17 Que ne m’a-t-on fait mourir dans le sein de ma mère ! Que ne m’a-t-elle servi de tombeau ! Que n’est-elle restée éternellement enceinte !
18 Pourquoi suis-je sorti du sein maternel Pour voir la souffrance et la douleur, Et pour consumer mes jours dans la honte ?

*

La chouette vit la nuit, parce que le soleil lui brûle les yeux. Qui de nous osera vivre le jour ?

Le texte de Jérémie que nous avons lu est peut-être une des clefs du mystère de notre relation avec celui auprès de qui le soleil n'est qu'une loupiote, une lampe contre le plafond de notre ciel si bas. Le texte de Jérémie dévoile quelque chose de notre relation à Dieu.

*

Tout le malheur du prophète vient de ce qu'il a été, à son propre dire, séduit par Dieu (v. 7). De tous les pores de la Création, de chaque lettre de la Loi, la beauté de Dieu, sa sainteté, a transpiré à ses yeux. Séduit par Dieu ! C'en est fini de Jérémie, c'en est fini de sa paix ; c'en sera à terme fini, pour lui, de la saveur de sa vie. C'est face à cette splendeur dévorante, la sainteté de Dieu, que le prophète perçoit désormais de façon incontournable la malédiction qu’est l'inéluctable douleur de sa propre existence ; le manque qui est le sien et que rien en ce monde sans sainteté, impur, ne peut combler. « Malheur à moi, car je suis un homme aux lèvres impures, au milieu d'un peuple aux lèvres impures », dira Ésaïe face à une expérience similaire (És 6).

C’est là le fondement de la parole que Jérémie sera voué à adresser à Jérusalem : c’est dans le miroir de la sainteté divine qu’apparaît la condamnation de Jérusalem et l’exil prochain vers Babylone.

La misère de Jérusalem n'éclate que dans le miroir de la sainteté divine qui a séduit le prophète. Car le péché vient par la loi, selon Paul aux Romains (ch. 5), la loi, ce reflet du Dieu saint. Le péché nous entraîne en effet par le désir de combler le manque de sainteté que la loi de Dieu a révélé en nous. Le prophète l'a su, la séduction de Dieu est aussi la révélation d'un manque. Le péché vient du refus de ce manque ; il naît dans la poursuite effrénée de toutes les nourritures frelatées, de toutes les sources polluées dont on voudrait étancher sa faim et sa soif. Les idoles, les fausses spiritualités et autres mensonges. À propos des idoles, des faux dieux, des dieux et modèles qu’on s’invente, Jérémie parle de citernes crevassées où le peuple s’empoisonne au lieu de se de désaltérer à la parole pure du vrai Dieu, cette parole que porte Jérémie pour son malheur. Jérémie le vit jusqu'en son cri de révolte : « qu'a-t-il fallu que je naisse ! »

Mais il sait aussi que face à Dieu, le monde qui n'est pas à la mesure de Dieu, est insipide, vidé de goût. Un monde de faux-semblants et de masques, qui n’arrivent pas à cacher son manque. Dieu seul peut combler ce manque. La poursuite au mauvais endroit de ce qui ne peut pas le combler ne fait que produire une frustration de plus en plus irrémédiable. Alors Jérémie doit parler, il ne peut pas se taire.

*

De là naît la malédiction de la vocation de Jérémie, le bien nommé « prophète de malheur ». Car comment Jérusalem à laquelle il prêche, qui, comme la plupart des vivants, n'a pas perçu la source éternelle de ses joies passagères, comment pourrait-elle accueillir de telles jérémiades ? Comment pourrait-elle accepter la parole de son malheur ?

Alors tout plutôt que cela : jusqu'à payer des faux prophètes ; mais surtout faire taire ce rabat-joie. Et la suite du livre rappelle qu’on l’a bien fait : on a payé des faux prophètes pour qu’ils donnent des paroles rassurantes, mais creuses, fausses, pour remplacer la parole du prophète qui dérange parce qu’elle est vraie. Remarquez que lui aussi serait le premier à vouloir se taire, à voir cesser sa honte, le mépris qu’on lui porte. Car c’est à cause de sa vocation qu’on le méprise. Pensez : il dit la vérité.

Mais comment accepter cette parole qui nous dérange tant ? On veut être flatté. Or la vérité ne sait pas flatter ! Alors, à moins de se rendre à l'acceptation de la douleur qui tenaille le prophète, on préférera s’illusionner : j'ai faim, je veux des citernes crevassées, je veux des courges et des cailles, je préfère l’Égypte et l'infantilisme de son esclavage, plutôt que le désert de la Vérité.

Mais pour Jérémie, Dieu l'a saisi, et il ne pourra pas se taire. Il se trouve pris et tiraillé entre les contradictions de sa vocation. Entre la Splendeur dont il sait qu'il ne l'atteint pas, et que le péché et la laideur demeurent, et la paix qui serait dans cette impossible atteinte.

Un spirituel musulman, Hallâj, mis à mort par les siens pour cela, a dit ce tiraillement en des termes qu'aurait sans doute bien compris Jérémie : « prétendre le connaître, c'est de l'ignorance ; persister à le servir, c'est de l'irrespect ; s'interdire de le combattre, c'est folie ; se laisser endormir par sa paix, c'est sottise » (Akhb. 14).

Ignorance que prétendre le connaître, car qui aura les yeux assez grand pour y engloutir le soleil ? Irrespect que de persister à le servir, car comment vouloir parler de Dieu correctement quand je ne connais de sa lumière que la pâle image d'une lampe sur un plafond et quand je sais n’être pas à la mesure de la sainteté que j’ai entrevue ? Comment s'interdire de le combattre, quand toute vraie prière est combat contre un malheur qui vient d’avoir été séduit par Dieu ? Combattre pour survivre face à Dieu, survivre plutôt que de s'endormir dans sa paix, par une sottise qui voudrait me faire oublier que la chouette ne saurait trouver la paix dans le soleil qui la brûle.

C'est dès lors bien cela qui reste à Jérémie : combattre Dieu, dans un combat bien sûr perdu d'avance, pour parvenir, si possible à se taire, à s'endormir dans sa paix, cette paix impossible, pour échapper à la honte d'un service dont il voit bien par-dessus le marché, qu'il est de l'irrespect (cf. v. 8-9).

*

Mais le comble du désespoir de Jérémie est en ce que sa justice est au cœur même de ses tiraillements, dans les paroles épouvantables de sa honte, dont le tout Jérusalem voudrait qu'il les étouffe — comme lui aussi, d'ailleurs, le voudrait bien (v. 10-11).

Puis, pourtant, c'est au cœur de sa détresse d'être au monde que Jérémie reçoit de Dieu la parole de sa justice. C'est pour celui qui a l'outrance de dire le malaise infini que creuse la sainteté de Dieu entre le désir inassouvi qu'elle a suscité et un vécu blafard — c'est pour celui qui dit ce malaise, et en quels termes, — que Dieu prend parti ; et point pour les désespérés joyeux dont le sommeil aveugle voudrait sceller la bouche qui menace leur trop sotte paix. C'est alors que Jérémie invoque contre Lui-même le Dieu qui le voit autrement (v.11-13).

*

Ici, le malheur de Jérémie se transfigure : quelle que soit l'incongruité de la parole qu'il a à porter, elle est la parole du relèvement de Jérusalem, au cœur de son malheur. Dans cette certitude d'un manque que rien ne peut assouvir, perce alors le regard de Dieu. Les hommes méprisent les Jérémie parce qu’ils disent ce que Dieu les envoyés dire ? Eh bien, « Dieu connaît chacun de ses moineaux… vous valez plus que beaucoup de moineaux » (Mt 10, 29-31).

Lisons Matthieu 10, 26-33 :
26 Ne les craignez donc point ; car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni de secret qui ne doive être connu.
27 Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour ; et ce qui vous est dit à l’oreille, prêchez-le sur les toits.
28 Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne.
29 Ne vend-on pas deux passereaux pour un sou ? Cependant, il n’en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père.
30 Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés.
31 Ne craignez donc point : vous valez plus que beaucoup de passereaux.
32 C’est pourquoi, quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ;
33 mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.

Quelle qu'en soit la douleur, le poids de déchirement, Jérémie ne reniera pas, il continuera donc à dire, « quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père » (Mt 10, 32), nous dit Jésus. Peut-être la grâce de Dieu, ici attestée, aura-t-elle le prix d'un visage inquiet, le visage d'un Jérémie qui a su, hélas, discerner derrière les sourires figés de sa Jérusalem joyeuse, le désespoir sans nom qui est dans ce qui sera le détournement du visage torturé du Christ fondant le monde.

*

Alors nous voilà comme la chouette condamnée à vivre la nuit pour avoir perçu la Splendeur du soleil, pour en avoir deviné la brûlure. Une chouette aux yeux immenses, ses yeux qui mangent sa figure, ses yeux écarquillés par leur désir de se gorger de lumière, ses yeux qui dès lors et parce qu'ils sont rendus immenses par ce désir de lumière, condamnent la chouette à vivre la nuit, et à porter malgré elle témoignage au soleil, face aux moqueries des êtres dont les petits yeux ne savent pas même deviner sa brûlure.


R.P., Châtellerault, 25.6.17


dimanche 18 septembre 2016

Un patrimoine pour la liberté




Cf. Exode 20 / Deutéronome 5
1) Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai libéré de l’esclavage.
2) Tu n’auras pas d’autres dieux que moi ;
tu ne te feras pas d’images pour te prosterner devant elles
et pour les servir, car je suis le Seigneur ton Dieu.
3) Tu ne prononceras pas à tort le nom du Seigneur ton Dieu.
4) Souviens-toi du jour du repos pour le sanctifier.
5) Honore ton père et ta mère.
6) Tu ne commettras pas de meurtre.
7) Tu ne commettras pas d’adultère.
8) Tu ne commettras pas de vol.
9) Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain.
10) Tu ne convoiteras rien de ce qui appartient à ton prochain.

Jérémie 31, 33
Mais voici l’alliance que je ferai avec la maison d’Israël, Après ces jours-là, dit le Seigneur : Je mettrai ma loi au dedans d’eux, Je l’écrirai dans leur cœur ; Et je serai leur Dieu, Et ils seront mon peuple.

*

Protestantisme et citoyenneté, tel et le thème que nous nous sommes proposé pour ces journées européennes du patrimoine 2016. La société laïque actuelle pose comme clef de voûte de la cité des principes qui font qu'aucune des religions qui ont traditionnellement pu structurer la cité n'y exerce ce rôle. On pourrait noter que cela déplace le sens que nous continuons pourtant de donner au mot religion. Si au plan de la cité le terme suppose faire lien commun (selon une des étymologies – relier – du mot religion), aucune religion ne joue plus ce rôle aujourd'hui.

Le protestantisme est en France très minoritaire, mais il a joué un rôle significatif dans la mise en place du système laïque actuel, comme lieu d’expression d'une citoyenneté devenue universelle, étendue à tous ceux à qui elle fut refusée.

Le protestantisme français porte l'héritage d'une minorité persécutée, ayant connu sous l'Ancien Régime plus d'un siècle de clandestinité (de la révocation, en 1685, de l’Édit de tolérance dit Édit de Nantes, à un nouvel Édit de tolérance en 1687). On est en un temps où une religion majoritaire fait clef de voûte de la cité.

Les choses changent lors de la Révolution française, où la minorité protestante va réclamer plus que la tolérance, la liberté – pour tout culte minoritaire, protestants et juifs, dans la France d'alors.

Un pasteur, député à l'Assemblée constituante de 1789, le pasteur Jean-Paul Rabaud Saint-Étienne, sera le porte-parole de cette revendication. Rabaud Saint-Étienne a joué un rôle significatif dans l'adoption de l'article X de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 (qui est en arrière-plan de l'article XVIII de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948) dans la forme qui est la sienne : « nul de doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi ». L'incise « même religieuses » est due au pasteur Rabaud Saint-Étienne : nous voulons la liberté et pas seulement la tolérance.

L’articulation entre tolérance et liberté, qui ne relève pas d'une majorité qui octroierait cette tolérance à des minorités, apparaît dans la la fin de l'article : « pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public ».

La minorité protestante, sortant alors de la clandestinité et de la persécution, se reconnaît dans une revendication de liberté, et pas seulement de tolérance, qui vaut pour toutes les autres minorités – selon la lecture que les protestants persécutés faisaient des textes de la Bible hébraïque rappelant l'exigence de respect de la dignité de quiconque : car toi aussi tu as été étranger au pays de l'esclavage (cf. Deutéronome 10, 19).

*

En arrière plan, les dix paroles qui résument la Loi de Dieu, en deux tables que reproduisent celles de la Déclaration des Droits de l'Homme de 1789, ces dix paroles qui se résument encore en deux paroles : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Deutéronome 6, 5). « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19, 18), puis en une, aimer le prochain (cf. Galates 5, 14), qui se décline en : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c'est la loi et les prophètes. » (Matthieu 7:12 ; cf. Luc 6, 31) – « Ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît, ne l'inflige pas à autrui. C'est là toute la Torah, le reste n'est que commentaire. Maintenant, va et étudie » (Hillel, Talmud de Babylone, traité Shabbat 31a).

*

Au départ, le Dieu invisible, dont on ne perçoit que la trace invisible, « par derrière », c'est-à-dire dans une relecture de ce qui est advenu…

Exode 33, 22 : « Quand ma gloire passera, je te mettrai dans un creux du rocher, et je te couvrirai de ma main jusqu’à ce que j’aie passé. 23 Et lorsque je retournerai ma main, tu me verras par derrière, mais ma face ne pourra pas être vue. »
Puis, Exode 33, 1, « L’Éternel dit à Moïse : Taille deux tables de pierre comme les premières, et j’y écrirai les paroles qui étaient sur les premières tables que tu as brisées. »

Première parole de ces tables, parole décisive : « Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai libéré de l’esclavage ». Première parole d'une loi qui n'a dès lors pas de source : tu ne pourras pas me voir, sinon discerner mes traces à la relecture. Pas de pouvoir qui puisse prétendre être l'auteur de cette Loi qui excède tout auteur.

« Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai libéré de l’esclavage ». C'est là le libérateur, pas un homme, fût-ce Moïse, et c'est cet invisible, inconnu, irreprésentable, donc, qui est la source de la Loi qui libère, pas un homme qui en serait source et garant, comme Hammourabi en Babylonie ou Pharaon en Égypte. Bref : pas d'auteur ! Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, est donnée une Loi qui n'a pas d'auteur, et à laquelle par conséquent tout humain, fût-il roi ou empereur, ou pape, doit se tenir (cf. David, pourtant roi, soumis à la Loi, et qui se repend quand il la transgresse – Ps 51).

C'est cela qui se développera dans la suite de l'histoire en Droits de l'Homme où tous sont égaux devant la Loi, même les gouvernants, même les rois. Et, pas d'auteur humain donc, personne n'est clef de voûte de la cité, pas même un gouvernant, pas même une Église ou institution cultuelle.

Et en parallèle, à terme, nul n'est esclave. Plus d’opposition possible entre esclave et citoyen – ce dont en 1794 se saisit Haïti, alors colonie française de Saint-Domingue. C'est en effet sous la pression des esclaves révoltés de Haïti qui se sont saisis de la Déclaration de 1789 proclamant que « tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » que les représentants du peuple prennent conscience de la portée de ce qu'ils ont déclaré et abolissent en conséquence l'esclavage, cinq ans après 1789. Apparaît ainsi qu'au fond ils ne sont pas les auteurs de ce qu'ils ont proclamé, comme au Sinaï : la portée de ce qu'ils ont reconnu « sous les auspices de l’Être suprême » selon le préambule, les dépasse ! Ce qu’ils découvrent « par derrière »...

*

Et en arrière plan, toujours, ce cœur de la loi, déjà de la loi biblique : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse / fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fasse (principe universel que l'on trouve déjà en Orient antique). Ainsi : tu as été libéré de l'esclavage, alors ça vaut pour autrui, pour quiconque !

Deutéronome 26:5 : « Tu prendras encore la parole, et tu diras devant l’Éternel, ton Dieu : Mon père était un Araméen nomade ; il descendit en Égypte avec peu de gens, et il y fixa son séjour ; là, il devint une nation grande, puissante et nombreuse. » Aussi, Deutéronome 10,19 : « Vous aimerez l’étranger, car vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte. »

*

Une Loi qui va prendre effet de façon universelle comme structure intérieure de nos vies :
Jérémie 31, 33 : « voici l’alliance que je ferai avec la maison d’Israël, Après ces jours-là, dit le Seigneur : Je mettrai ma loi au dedans d’eux, Je l’écrirai dans leur cœur ; Et je serai leur Dieu, Et ils seront mon peuple. »

Ézéchiel 36, 27 : « Je mettrai mon esprit en vous, et je ferai en sorte que vous suiviez mes ordonnances, et que vous observiez et pratiquiez mes lois. »

C'est de ces textes que se réclame l'événement de Pentecôte / Shavouoth, advenu dans le livre des Actes des Apôtres le jour de la fête du don de la Torah, appelée à s'inscrire dans les cœurs par le don de l'Esprit de Dieu.

C'est de cet héritage, de ce patrimoine que se réclame la tradition protestante de l'intériorité, où se fonde l'image de Dieu en nous, dont ces piétistes que sont quakers et méthodistes, qui refusent la possibilité de l'esclavage, et verront éclore l'égalité hommes-femmes.

Car quelle que soit l'origine, que ce soit l'appartenance religieuse, les convictions diverses, quel que soit le taux de mélanine qui donne la couleur de la peau, le taux hormonal qui distingue un homme d'une femme, l'image de Dieu en l'être humain, c'est-à-dire en d'autres termes sa dignité infinie, est au-delà de ce qui frappe la vue : on est au cœur de ce qui ressort de la découverte du tombeau vide : « votre identité est cachée, avec le Christ ressuscité, en Dieu », en dit Paul (Col 3, 3). Cela vaut pour quiconque, indépendamment de sa foi ou de sa non-foi.

L'image de Dieu est ce qui nous échappe en nous et qui nous fonde en humanité et en fraternité, et requiert comme loi intériorisée la liberté et l’égalité pour tous : la liberté reçue ne peut qu'être reconnue pour quiconque est ipso facto mon frère, ma sœur, appelé comme moi à la liberté : « c'est pour la liberté que avez été libérés, ne vous remettez donc pas sous le joug de l'esclavage » (Galates 5, 1).


RP, Poitiers, 18/09/16
Journées du patrimoine, « Patrimoine et citoyenneté »


mardi 8 février 2011

Un livre brûlé




Au ch. 36 du livre de Jérémie, Jérémie reçoit une prophétie qu’il doit faire écrire et faire lire publiquement. Une mise en garde suite à laquelle « peut-être la maison de Juda prendra-t-elle garde à tout le mal que je me prépare à lui faire, de sorte que chacun d'eux reviendra de sa voie mauvaise ; alors je pardonnerai leur faute et leur péché. […] Peut-être leur supplication parviendra-t-elle devant le Seigneur et reviendront-ils, chacun de sa voie mauvaise » (v. 3 & 7)…
Lecture est faite dans le temple de ce texte recueilli par écrit par le « secrétaire » de Jérémie, Baruch. Impressionné on proclame un jeûne et on décide de lire le texte au roi, Joïaqim…

Jérémie 36, 14-32 :
14 Alors tous les princes envoyèrent à Baruch Yehoudi, fils de Netania, fils de Shélémia, fils de Koushi, pour lui dire : Prends le rouleau que tu as lu au peuple, et viens ! Baruch, fils de Nériya, prit le rouleau et se rendit auprès d'eux.
15 Ils lui dirent : Assieds-toi, je t'en prie, et lis-le-nous. Baruch le leur lut.
16 Lorsqu'ils eurent entendu toutes ces paroles, ils se regardèrent avec frayeur les uns les autres et dirent à Baruch : Nous allons rapporter toutes ces paroles au roi.
17 Ils interrogèrent alors Baruch : Dis-nous, je te prie, comment tu as écrit toutes ces paroles sous sa dictée.
18 Baruch leur répondit : Il m'a dicté toutes ces paroles, et je les écrivais dans ce livre avec de l'encre.
19 Les princes dirent à Baruch : Va, cache-toi, ainsi que Jérémie, et que personne ne sache où vous êtes.
20 Ils allèrent ensuite à la cour vers le roi, laissant le livre en dépôt dans la salle d'Elishama, le scribe, et ils en rapportèrent toutes les paroles au roi.
21 Le roi envoya Yehoudi prendre le rouleau. Yehoudi le prit dans la salle d'Elishama, le scribe, et il le lut au roi et à tous les princes qui se tenaient auprès du roi.
22 Le roi était assis dans la maison d'hiver — c'était au neuvième mois — et un brasero brûlait devant lui.
23 A mesure que Yehoudi lisait trois ou quatre colonnes, le roi les découpait avec le canif du scribe et les jetait dans le feu du brasero, jusqu'à ce que tout le rouleau soit consumé.
24 Ainsi le roi et tous les gens de sa cour qui entendirent toutes ces paroles ne furent pas effrayés et ne déchirèrent pas leurs vêtements.
25 Pourtant Elnathan, Delaya et Guemaria étaient intervenus auprès du roi pour qu'on ne brûle pas le rouleau ; mais il ne les avait pas écoutés.
26 Le roi ordonna à Yerahméel, fils du roi, à Seraya, fils d'Azriel, et à Shélémia, fils d'Abdéel, d'arrêter Baruch, le scribe, et Jérémie, le prophète. Mais le SEIGNEUR les cacha.
27 La parole du SEIGNEUR parvint à Jérémie, après que le roi eut brûlé le rouleau avec les paroles que Baruch avait écrites sous la dictée de Jérémie :
28 prends un autre rouleau, et tu y écriras toutes les paroles qui étaient dans le premier rouleau qu'a brûlé Joïaqim, roi de Juda.
29 Et contre Joïaqim, roi de Juda, tu diras : Ainsi parle le SEIGNEUR : C'est toi qui as brûlé ce rouleau, en disant : « Pourquoi y as-tu écrit ces paroles : “Le roi de Babylone viendra sans faute, il détruira ce pays et il en fera disparaître les humains et les bêtes.” »
30 A cause de cela, voici ce que dit le SEIGNEUR contre Joïaqim, roi de Juda : Aucun des siens ne s'assiéra sur le trône de David ; son cadavre sera exposé à la chaleur pendant le jour et au froid pendant la nuit.
31 Je leur ferai rendre des comptes pour leurs fautes, à lui, à sa descendance et aux gens de sa cour, et je ferai venir sur eux, sur les habitants de Jérusalem et sur les hommes de Juda tout le malheur que je leur ai annoncé — bien qu'ils n'aient pas écouté.
32 Jérémie prit un autre rouleau et le donna à Baruch, fils de Nériya, le scribe. Baruch y écrivit, sous la dictée de Jérémie, toutes les paroles du livre qu'avait brûlé au feu Joïaqim, roi de Juda. Beaucoup d'autres paroles semblables y furent encore ajoutées.

*

Voilà qui évoque, en amont, les tables de loi brisées par Moïse après l’épisode du veau d’or...

… Et en aval le Livre brûlé de Rabbi Nahman de Braslav (1772-1811), un maître du mouvement juif du hassidisme, arrière-petit-fils du célèbre Baal Chem Tov :

Le Livre Brûlé est un livre extraordinaire auquel R. Nahman s'était donné totalement. Il l’a terminé en 1806. En 1807, à l'âge de 35 ans, il apprenait qu'il était atteint de tuberculose. C'est alors qu'il a pris la décision de le brûler, décision exécutée en 1808 (de son vivant) par un de ses disciples. On dit que R. Nahman aurait en outre écrit un second livre, dit le Livre Caché, pour lequel la règle était encore plus sévère : il ne pouvait être lu par personne (sauf éventuellement par le messie).
Avant même d'avoir décidé de le brûler, R. Nahman avait annoncé que le futur Livre Brûlé ne serait ni visible, ni préhensible, ni lisible - sauf éventuellement par une seule personne, un sage qui aurait été capable de le comprendre. Il ne devait jamais être publié, mais seulement recopié à la main, en un seul exemplaire, pour être récité dans quelques villes, une seule fois. Il ne devait jamais être dévoilé entièrement. La copie aussi allait être brûlée.
La décision de brûler le livre n'était pas prise à l'avance. Elle est venue dans un moment de crise, à l'annonce de la mort de son fils, quand il a appris la probabilité de sa propre disparition. Il ne serait pourtant pas tout à fait exact de dire qu'elle a été improvisée. C'est une décision qui s'inscrit dans une pensée élaborée, complexe. Un livre doit conserver la multiplicité de ses sens. Ce n'est pas un lieu de tranquillité, mais un lieu de tension, de conflit, de coexistence des contraires. Il ne doit pas faire l'objet d'une appropriation. Pour préserver l'incertitude, il doit se retirer. […] Le monde de Rabbi Nahman est en chemin pour l'effacement. Pour accueillir l'autre, il faut faire un vide au sein de soi. […]
Le Livre est dans la position du nom de Dieu (Yhvh), qui reste dans son silence. Il ne peut être lu que s'il est démembré, éclaté, brisé, comme les Tables de la Loi. […]

Au-delà des différences entre les trois moments, Moïse, Jérémie, Rabbi Nahman, une constante : la parole est ouverte, elle est ouverture, le livre qui la reçoit, ou la pierre où elle est gravée l’est tout autant. La parole n’est pas figée ou déterminée !

Joïaquim refuse la menace que contient le texte : l’invasion babylonienne. Et il le brûle, estompant écarter ce qui est écrit dans le livre, cette menace. Ce faisant il en refuse aussi l’ouverture : la repentance possible.

La menace n’est pas inéluctable, considère-t-il, repentance ou pas… Le brûlement du livre témoigne de cette conviction juste : rien n’est figé. Mais ce faisant Joïaquim efface aussi le fait que dans ce qui rend la menace évitable est le repentir, dont il efface en même temps l’invite que contient aussi le livre.

Le premier livre témoigne de cette ouverture… à l’instar des tables de la loi et de leur brisement, qui débouche sur d’autre tables. Rien n’est clos, pas même dans l’écrit, dont le cœur décisif est au-delà de ses mots. Ce dont témoignera Rabbi Nahman par son geste : brûler son livre essentiel.

Le second livre de Jérémie, qui ne sera pas brûlé par le roi… ne contient pas cette seconde invite, la repentance, comme pour dire un inéluctable… Comme pour dire que vient le jour où les portes se ferment, où l’on ne trouve plus l’autre lecture que l’on peut faire de ce qui est écrit… Le jour où l’on pose ce constat tragique qui alors posé devant de roi : c’était écrit, figé, c’est entré dans l’histoire, comme la ruine de Jérusalem sous les coups de Babylone…

À nous de savoir recevoir l’autre lecture possible de ce qui est mis en paroles, en texte, en histoire, d’en recevoir l’ouverture : d’autres possibles sont ouverts, rien n’est figé, on peut encore faire retour pour d’autres ouvertures, tout est devant nous jusqu’à ce que… Tout est ouvert « tant qu’on peut encore dire aujourd’hui » (Hébreux 3, 13)…

RP,
CP, 8.02.11