dimanche 26 août 2012

Le temps de l'engagement




Josué 24, 1-18 ; Psaume 34, 16-23 ; Éphésiens 5, 21-32 ; Jean 6, 60-69

Josué 24, 15-18
15 […] Si vous ne trouvez pas bon de servir le Seigneur, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir, ou les dieux que servaient vos pères au-delà du fleuve, ou les dieux des Amoréens dans le pays desquels vous habitez. Moi et ma maison, nous servirons le Seigneur.
16 Le peuple répondit, et dit : Loin de nous la pensée d’abandonner le Seigneur, et de servir d’autres dieux !
17 Car le Seigneur est notre Dieu ; c’est lui qui nous a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude, nous et nos pères ; c’est lui qui a opéré sous nos yeux ces grands prodiges, et qui nous a gardés pendant toute la route que nous avons suivie et parmi tous les peuples au milieu desquels nous avons passé.
18 Il a chassé devant nous tous les peuples, et les Amoréens qui habitaient ce pays. Nous aussi, nous servirons le Seigneur, car il est notre Dieu.

Jean 6, 60-69
60 Après l'avoir entendu, beaucoup de ses disciples commencèrent à dire : « Cette parole est dure ! Qui peut l'écouter ? »
61 Mais, sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce sujet, Jésus leur dit : « C'est donc pour vous une cause de scandale ?
62 Et si vous voyiez le Fils de l'homme monter là où il était auparavant... ?
63 C'est l'Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie.
64 Mais il en est parmi vous qui ne croient pas. » En fait, Jésus savait dès le début quels étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui allait le livrer.
65 Il ajouta : « C'est bien pourquoi je vous ai dit : “Personne ne peut venir à moi si cela ne lui est donné par le Père.” »
66 Dès lors, beaucoup de ses disciples s'en retournèrent et cessèrent de faire route avec lui.
67 Alors Jésus dit aux Douze : « Et vous, ne voulez-vous pas partir ? »
68 Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle.
69 Et nous, nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu. »

*

Nous arrivons avec ce texte à la dernière partie de l'enseignement de Jésus qui suit la multiplication des pains dans l'Évangile de Jean ; nous arrivons au point de la décision à prendre ; comme à l'époque de Josué, où, dans le texte que nous avons lu, le peuple arrivait à un tournant similaire : l'alliance sera-t-elle scellée ou non ?


La question qui se pose aux disciples

L'enseignement de Jésus suite au miracle de la multiplication des pains a mené les disciples et les auditeurs, témoins du miracle, à ce point crucial, à une sorte de point de rupture, avec cette sorte de constat : (v.60) "cette parole est dure, qui peut l'écouter ?"... (et v.66) "Dès lors plusieurs de ses disciples se retirèrent en arrière et cessèrent d'aller avec lui".

On a vu Jésus partir d'une réalité que l'on peut dire sociale : des gens ont faim, Jésus provoque les disciples à leur donner à manger. Et on voyait la foule, qui s'arrêterait volontiers à ce stade du problème, proposant à Jésus de le faire roi — quel bon roi que celui qui multiplie les pains ! Et qu'importe si Jésus, se refusant à cette perspective, se retire, puis s'en va de l'autre côté du lac. Les foules qu'il a nourries ne lâcheront pas si facilement ; et le retrouvent le lendemain.

C'est alors que Jésus entamait un dialogue avec les témoins du miracle, avec ceux qui le cherchent, par lequel il en vient à dévoiler, derrière leur faim concrète — qu'il n'a pas niée, il les a nourris ! — une faim d'éternité, comme il y avait une véritable nostalgie d'éternité derrière la nostalgie d'Égypte du peuple de l’Exode au désert — que dans un défi, l'on vient d'évoquer devant Jésus pour le comparer à Moïse.

C'est ce passage à un autre niveau du miracle, selon le mot "signe" qu'emploie l'Évangile de Jean pour "miracle" ; c'est ce passage à cet autre niveau, à la dimension d'éternité sur lequel, par différents angles, butent les interlocuteurs de Jésus, depuis leur insistance pour le pain concret jusqu'à leur rouspétance dubitative contre l'idée qu'il puisse y avoir recoupement entre le fils concret de ses parents, de Nazareth, et celui qui dit "être descendu du ciel". Et s'il doit y avoir un rapport entre les deux, s'il doit y avoir manifestation de l'éternité dans la chair, comment la raison ne serait-elle pas scandalisée ? Est-ce bien raisonnable ?

Et Jésus de pousser le bouchon : oui, c'est bien dans la chair concrète de cet homme de Galilée, concret, palpable, que se donne à participer l'éternité qui fonde le monde et précède ses faims, que lui peut combler : "celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour" (v.54).


L'annonce d'une Pâque particulière

Là se pressent une autre perspective, en odeur de scandale. L'Évangile a précisé qu'au temps de cette multiplication des pains, la "Pâque... était proche" (v.4). Les auditeurs peuvent difficilement s'y tromper. Celui qui se présente devant eux, parlant de sa chair comme nourriture, ne se présente-t-il pas comme agneau pascal ? Porte — de sa mort — qui s'ouvre sur un autre temps, sur un au-delà d'une captivité bien plus lourde que celle de l'Égypte, captivité irrémédiable, récurrente : celle de ce temps qui débouche sur la mort.

Qui ne le perçoit pas, qui s'en tient à l'aspect nourriture tout court du miracle, que ce soit la manne ou le pain multiplié, celui-là est alors sèchement, durement provoqué, bousculé : "vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts. Celui qui mange ce pain vivra éternellement" (v.58). "Ma chair pour la vie du monde".

C'est alors que plusieurs de ses disciples se disent : "cette parole est dure, qui peut l'écouter ?" (v.60). "Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui" (v.56). Ici s'interpose le scandale : celui de la Pâque qui s’annonce, où le Fils de l'Homme passe de ce temps-ci à l'éternité "où il était auparavant" : "cela vous scandalise ? Et si vous voyiez le Fils de l'Homme monter où il était auparavant ?" (v.61-62). Allusion à la crucifixion, puisque pour l'Évangile de Jean, la crucifixion est appelée "élévation" (cf. 12:33).


La chair et l'Esprit

Les foules ont été nourries, comme les pères au désert l'ont été par la manne — et les cailles. Dieu a manifesté sa richesse, a comblé ceux qui l'ont approché des biens les plus divers. Au peuple guidé par Josué, il a accordé une terre belle et féconde, dont il a dépouillé ses habitants antécédents, qui l'avaient irrité.

Et voici qu'à travers tous ces dons percent des souvenirs, redoutables. Depuis le plus simple comme l'indigestion de cailles, jusqu'au plus tragique, comme la déportation. Si les Amoréens se sont vus dépouillés de leur terre (Josué 24) désormais confiée aux Hébreux, c'est parce que leur injustice, ayant atteint son comble (cf. Genèse 15, 16), a fini par trop irriter Dieu. La terre les a vomis. Au temps de l'exil à Babylone et de la déportation, les prophètes rappelleront cet aspect de l'histoire : vous n'avez pas fait mieux que vos prédécesseurs, la terre va vous vomir comme elle les a vomis.

Josué prévenait : à présent qu'il s'agit de s'engager pensez-y : peut-être n'aurez-vous pas la force et la sagesse de ne pas passer à l'idolâtrie. Peut-être n'aurez-vous pas l'intelligence de voir le Donateur derrière les dons — puisque c'est là le premier temps du glissement à l'idolâtrie, qui ne consiste en rien d'autre qu'à préférer le don au Donateur. Dès lors, accrochés à une manne qui pourrit, dans un temps qui se corrompt, comment racheter ce temps, dont les jours sont mauvais — selon ce qui est la vocation du peuple de Dieu.

"La chair ne sert de rien. C'est l'Esprit qui vivifie" (v.63). Au temps du choix, du scellement du pacte, c'est là que se fait le départ, le choix : la chair qui se corrompt, ou l'Esprit éternel qui vivifie, qui régénère.


Entre une impasse et la porte d'éternité

Il ne faut pas penser que la chair, dès lors qu'elle est choisie, va s'éterniser, va devenir vivifiante : certes non, elle ne va pas pour autant cesser de pourrir.

Ne pensons pas que l'alternative que Josué proposait au peuple comporte deux termes égaux : le choix de l'idolâtrie n'aurait pas été celui du bonheur, ni même celui du moindre risque. Les douleurs de l'existence dont le peuple va être frappé s'il s'engage pour Dieu, ne seront pas épargnées non plus à ceux qui sont demeurés étrangers à l'Alliance.

Hors du cadre de l'Alliance, les douleurs perdront simplement la signification de blessure d'un combat pour le salut du monde — Paul évoque les stigmates du Christ en parlant des lacérations de sa chair que lui ont valu son combat pour le Christ.

Déchargées de sens, elles n'en disparaîtront certainement pas pour autant. Les maladies, les violences et le deuil frappent aussi les autres peuples. Dans le champ de Dieu elles sont éléments du combat sanglant dont le Christ ressuscité porte la consolation : "la gloire à venir face aux douleurs de l'enfantement du monde d'éternité" (Ro 8).


Le combat de l'éternité

Mais il s'agit de savoir, pour ceux qui vont sceller le pacte, servir le Seigneur et suivre le Christ, qu'ils s'engagent de toute façon sur un champ de bataille. "Et Jésus savait dès le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui le livrerait" (v.64), précise l'Évangile.

Ce sont de ses disciples qui montrent leur courte vue et se retirent en arrière, selon l'Évangile (v.66). Le pacte en question n'est pas dans le passage entre deux moments du temps, mais dans le passage entre le temps et l'éternité, la Pâque éternelle. C'est un passage mystérieux qu'il n'est pas en notre pouvoir de franchir : "nul ne peut venir à moi, si cela ne lui est donné par le Père" (v.65).

Et voici le signe de ce franchissement : il est dans la perception de la vraie nostalgie derrière nos nostalgies d'Égypte, et dans le vrai rassasiement derrière nos pains multipliés : "Seigneur à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle" (v.68). À ce point, avec cette question de Pierre, le choix est fait, les ponts sont coupés…


R.P.
Poitiers, 26.08.12


dimanche 19 août 2012

Pain partagé…




Psaume 34, 1-15 ; Proverbes 9, 1-6 ; Éphésiens 5, 15-20 ; Jean 6, 51-58

Jean 6, 51-58
51 "Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité. Et le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie."
52 Sur quoi, [ils] se mirent à discuter violemment entre eux : "Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ?"
53 Jésus leur dit alors : "En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas en vous la vie.
54 Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour.
55 Car ma chair est vraie nourriture, et mon sang vraie boisson.
56 Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui.
57 Et comme le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi.
58 Tel est le pain qui est descendu du ciel : il est bien différent de celui que vos pères ont mangé ; ils sont morts, eux, mais celui qui mangera du pain que voici vivra pour l’éternité."

*

On a de tout temps buté sur ce texte aux allures... "cannibales". Provocation de Jésus ? Peut-être. Mais tout de même !

Au fond que veut-il dire ? Son propos s’inscrit bien sûr dans celui de tout le discours de ce chapitre ; c’en est le point culminant. Le propos de tout le discours est le suivant : nourrissons-nous notre vrai désir ? — le connaissons-nous, même : — le désir de Dieu ?

C’est la question que nous pose ce texte… En termes apparemment outranciers, certes. En fait en termes qui rendent la question incontournable.

Les gens avaient faim. De pain, apparemment. Jésus leur a donné du pain. Et ils ont à nouveau faim. Et lorsque Jésus veut les entraîner à la question de la vraie nourriture, ils ont bien compris, pensent-ils. Ils ont suivi leur catéchisme. Ah oui, le pain du ciel, quoi ! On connaît : c’est l’histoire de manne et de Moïse dans le désert. Car pour le judaïsme, il est traditionnel que la manne désigne la nourriture de la Parole de Dieu.

Accord apparent entre Jésus et eux, jusqu’à ce que les choses se gâtent. Provocation ? Jésus ne lésine pas : apparemment, il se donne même tort, mettant pour qui veut s’imaginer qu’il invite au cannibalisme, jusqu’au Lévitique contre lui (17, 10) : tu ne mangeras pas le sang. Tout pour être scandalisé ; à moins que l’on ne capitule, que l’on ne se rende à la foi.

*

Voilà donc les auditeurs de Jésus entre le pain abondant de la veille, dont ils veulent bien remplir à nouveau leur ventre et le pain spirituel qui les renvoie via leur enseignement catéchétique au passé religieux, au temps du désert, au temps glorieux de la religion des ancêtres.

Mais… si c’était aujourd’hui qu’ils avaient faim ? Une faim qu’ils ignorent, une faim qu’ils n’ont pas conçue. Et qui pourtant tenaille. Telle est la question de ce texte, la question qu’il nous pose aujourd’hui à nous aussi.

Et comme nous aussi, nous aimerions bien n’avoir plus le souci du pain du lendemain ; plus le souci financier du lendemain — de même, nous aussi nous savons qu’il y a une vraie nourriture spirituelle qui a fondé l’Église.

*

Oui, tout cela, on est au courant, ont-ils dit. "Au désert, nos pères ont mangé la manne, ainsi qu’il est écrit : Il leur a donné à manger un pain qui vient du ciel."

C’était antan… Un passé glorieux !… Mais qu’est ce que les yeux qui ne sont pas ceux de la foi ont vu d’autre que du passé ? Notre Dieu produit-il autre chose que du passé ? Hier, avec les concombres d’Égypte, hier encore, la veille, avec la multiplication des pains, nous ne sommes pas morts de faim. Hier aussi, nos pères ont été héroïques, ont eu une foi à renverser des montagnes.

Oui notre Dieu a produit un passé glorieux. Des Moïse, des Élie. Des prophètes, des Apôtres, des martyrs, des camisards, des résistants,… quand tout semblait perdu. Oui notre Dieu est un puissant producteur de passé. Un passé qui nous porte jusqu’à aujourd’hui.

Moïse a donné le pain du ciel. Et hier encore, avec cette multiplication des pains, on n’est pas morts de faim… Mais aujourd’hui ? Mais nous ?

*

Nous ? Notre foi n’a t-elle pas vu que notre vraie soif, Jésus peut l’assouvir ? "À qui irions-nous ?… tu as les paroles de la vie éternelle…" dira pour nous Pierre à la suite de ces paroles de Jésus (v. 68).

Hors cela, on reste dans sa faim : les pauvres, vous les aurez toujours avec vous, dira Jésus ; les pauvres vous les serez toujours, à moins que vous ne deveniez pauvres en esprit, connaissant votre vraie faim, votre vrai désir, et celui-là seul qui peut combler votre vraie faim, éternelle, au-delà de nos vies passagères.

Pour cela Jésus ira jusqu’à donner sa vie passagère… Donner sa chair à manger — en ses mots provocateurs. Il donne sa chair pour la vie du monde. C’est-à-dire il se dépouille de sa vie… Et il nous appelle à recevoir ce dépouillement — "manger sa chair".

Là, Jésus a tracé un parallèle entre le pain dont il nourrit la foule et sa propre mort. Manger le pain qu’il partage revient ainsi à confesser concrètement que l’on vit de sa mort, du don de sa vie. Le partage de la Cène est bien évidemment en perspective — ceci est mon corps donné pour vous — dira-t-il du pain partagé. Le discours de Jean 6 nous permet ainsi de comprendre en quoi ce pain, le pain de la Cène, est son corps, le corps du Christ : il ne s’agit évidemment pas de l’élément chimique qu’est le pain. Il ne s’agit pas de la matière, mais de la parole qui y est signifiée, donnée à notre foi.

Les plus attentifs à la présence réelle du Christ lors du partage du pain et du vin n’ont jamais dit autre chose. Ainsi la tradition luthérienne parle du corps du Christ "dans, avec et sous les éléments", le pain et le vin, mais il ne se confond pas avec la matière, la pâte et le liquide du pain et du vin ! L’Église catholique romaine de même parle de la substance, à savoir, littéralement, "ce qui se tient en dessous" (qui ne se confond pas avec ce que l’on touche et goûte !) — comme les luthériens, donc : "dans, avec et sous".

Eh bien, au risque d’en être surpris, on doit remarquer que Calvin ne dit pas autre chose. Je le cite, dans le petit traité de la sainte Cène : "Nous avons à confesser que si la représentation que Dieu nous fait en la Cène est véritable, la substance intérieure du sacrement est conjointe avec les signes visibles ; [...] si avons-nous bien manière de nous contenter, quand nous entendons que Jésus-Christ nous donne en la Cène la propre substance de son corps et de son sang, afin que nous le possédions pleinement, et, le possédant, ayons compagnie à tous ses biens. [...] Or nous ne saurions avoir aiguillon pour nous poindre plus au vif, que quand il nous fait, par manière de dire, voir à l'œil, toucher à la main, et sentir évidemment un bien tant inestimable : c'est de nous repaître de sa propre substance."

"Nous repaître de sa propre substance" : avec les signes du pain et du vin, son corps donné et son sang répandu. Sa mort, donc. De quoi s’agit-il ? De recevoir de son dépouillement, jusqu’au dépouillement de sa vie, la parole, la promesse de notre propre dépouillement.

En d’autres termes : recevoir sa mort, et donc abandonner l’illusion que le provisoire de la vie-même pourrait durer, pour découvrir, dans l’abandon de cette illusion, dans l’abandon de sa propre vie passagère, la vie de résurrection.

*

Mourir à ses désirs transitoires, mourir au désir d’en faire du définitif, mourir déjà à ce qui mourra ; bref : perdre sa vie. D’où la présence du Christ à la Cène est aussi communion de l’Église, les uns avec les autres : le Christ est présent comme don partagé, au milieu de nous, et pas comme pâte ingérée ! Pain et vin signifient don de sa vie, communion les uns avec les autres dans sa mort et sa vie de résurrection. Car alors prend place la parole, la promesse de la Résurrection. "Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour."

"C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie", expliquera-t-il à ce sujet.

La résurrection prend alors place comme résolution de nos désirs de pains multipliés ; désir illusoire de vie comblée de façon indéfinie. Elle prend place comme récapitulation dans le Christ de ce que nous sommes vraiment, l’ignorerions-nous. Dans la résurrection du Christ, notre résurrection au dernier jour prend place dès aujourd’hui comme présentation de nos êtres vrais devant Dieu. Comme résolution et exaucement de nos désirs, et non pas de pains multipliés qui au fond ne rassasient pas. Elle est résolution et récapitulation de la vérité de nos vies.

C’est là la vérité profonde de la parole ou Jésus mène ses interlocuteurs, où Jésus nous mène : "comme le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi". "Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité".

C’est la parole par laquelle Jésus répond en vérité aujourd’hui à toutes nos demandes.


R.P.
Poitiers, 19.08.12


dimanche 12 août 2012

Descendu du ciel




1 Rois 19, 1-8 ; Psaume 34 ; Éphésiens 4, 30-5:2 ; Jean 6, 41-51

1 Rois 19, 4-8
4 Quant à Élie, il alla dans le désert, à une journée de marche ; il s’assit sous un genêt et demanda la mort en disant : Cela suffit ! Maintenant, SEIGNEUR, prends ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes pères.
5 Il se coucha et s’endormit sous un genêt. Soudain, un messager le toucha et lui dit : Lève-toi, mange !
6 Il regarda : il y avait à côté de lui une galette cuite sur des pierres chaudes et une cruche d’eau. Il mangea et but, puis se recoucha.
7 Le messager du SEIGNEUR vint une seconde fois, le toucha et dit : Lève-toi, mange, car le chemin serait trop long pour toi.
8 Il se leva, mangea et but ; avec la force que lui donna cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à la montagne de Dieu, l’Horeb.

Jean 6, 41-51
41 Dès lors, les Juifs se mirent à murmurer à son sujet parce qu’il avait dit : "Je suis le pain qui descend du ciel."
42 Et ils ajoutaient : "N’est-ce pas Jésus, le fils de Joseph ? Ne connaissons-nous pas son père et sa mère ? Comment peut-il déclarer maintenant : Je suis descendu du ciel ?"
43 Jésus reprit la parole et leur dit : "Cessez de murmurer entre vous !
44 Nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire, et moi je le ressusciterai au dernier jour.
45 Dans les Prophètes il est écrit : Tous seront instruits par Dieu. Quiconque a entendu ce qui vient du Père et reçoit son enseignement vient à moi.
46 C’est que nul n’a vu le Père, si ce n’est celui qui vient de Dieu. Lui, il a vu le Père.
47 En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle.
48 Je suis le pain de vie.
49 Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts.
50 Tel est le pain qui descend du ciel, que celui qui en mangera ne mourra pas.
51 "Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité. Et le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie."

*

On a vu la semaine dernière les foules qui recherchaient ce Jésus nous dévoilant la nostalgie d'éternité qui nous hante. Qui nous hante — à l'image du peuple de l'Exode regrettant les viandes grasses de son esclavage égyptien, — nous aussi trop humainement. Toujours en risque de nous faire manquer notre véritable faim et la réelle présence de Dieu.

Jésus, devant les motivations intéressées des assiduités des foules se voyant enfin nourries, indiquait la vraie faim qui se cache derrière ces regrets amers, la faim d'éternité, la faim de la vérité, du pain descendu du ciel qui nourrit pour la vie éternelle : "celui qui vient à moi n'aura jamais faim" (Jn 6:35).

Une question se pose alors, qui perce à présent dans les murmures de ses auditeurs : en quoi cet homme-là, concret, que nous voyons, que nous côtoyons, présent dans le temps, peut-il être porteur d'une parole d'éternité, peut-il être même parole d'éternité ? "Celui-ci n'est-il pas le fils de Joseph, lui dont nous connaissons le père et la mère ? Comment donc dit-il : Je suis descendu du ciel ?" (v.41).


Le fils d'un villageois

On se trouve face à celui qui est connu comme le fils d'un homme et d'une femme du village.

La question des interlocuteurs de Jésus est une question toujours actuelle, aussi sérieuse et légitime, malgré la tentation qui peut nous venir de penser qu'elle n'est point nôtre, à l'occasion de ce que le texte dit : "les Juifs murmuraient à son sujet". L'histoire a produit l'habitude de lire juifs comme en opposition à chrétiens. Ce faisant, on passe totalement à côté de l'interpellation que l'Évangile porte ici.

L'Évangéliste lui-même est juif, comme Jésus est juif. La religion chrétienne, elle, n'est encore qu'en voie de constitution. Le terme juif désigne la religion du peuple de Dieu, et porte vraisemblablement pour l'Évangéliste à peu près le sens qu'aurait pour nous le terme chrétien.

La remarque de l'Évangéliste implique donc, non pas que les juifs ne comprennent pas ce qui est l'évidence des chrétiens — mais que la religion du Dieu de Jésus, le Dieu unique, qu'elle soit juive, ou aujourd'hui chrétienne — en général, ou protestante en particulier —, n'est pas la garantie d'une juste perception en un homme de chair, dont "on connaît les parents", humains comme nous, de "celui qui est descendu du ciel".

Là est la question légitime qu'il nous appartient de nous poser ; c'est une question classique de la théologie chrétienne : que veut dire Jésus ici parlant de sa relation avec Dieu, parlant la relation de l'humanité de la divinité en lui ? Sous ces termes, apparemment abstraits, se pose la question de notre rencontre concrète de Dieu — qui n'est autre que celle de notre salut, qui n'est autre que celle du rachat du monde. Dieu nous a-t-il atteints, nous atteint-il ?


L'enseignement mystérieux, l'attrait du Père

"Ce n'est pas que personne ait vu le Père" (v. 46), nous est-il dit, en écho au propos similaire du Prologue de l'Évangile, au chapitre 1 : "Personne n'a jamais vu Dieu" (Jn 1, 18). Et pourtant c'est le Père qui nous attire (v. 44). Au point que nul ne vient au Christ sans cet attrait.

Or la réception de cet enseignement, le fruit de cette attirance, est le signe et le temps de la venue du Royaume : "Tous seront instruits par Dieu" (v. 45) — Jésus cite ici Ésaïe (54, 9-13) :

"Il en sera comme aux jours de Noé : j'avais juré que les eaux ne se répandraient plus sur le terre ; je jure de même de ne plus m'indigner contre toi et de ne plus te menacer. Quand les montagnes s'ébranleraient, quand les collines chancelleraient, ma bienveillance pour toi ne sera pas ébranlée et mon alliance de paix ne chancellera pas, dit le Seigneur, qui a compassion de toi. Malheureuse, battue par la tempête, et que nul ne console ! Voici : je garnirai tes pierres de stuc, et je te donnerai des fondements de saphir ; je ferai tes créneaux de rubis, tes portes d'escarboucles et toute ton enceinte de pierres précieuses. Tous tes fils seront disciples du Seigneur"...

Tel est le texte, l'anneau de l'alliance, où est enchâssée cette citation de Jésus : "tous tes fils seront disciples du Seigneur"... "ils seront tous instruits par Dieu".

Il se présente donc comme le scellement de l'alliance promise par les prophètes. Il est celui en qui Dieu se dévoile, "celui qui vient de Dieu, qui a vu le Père" (v. 46), ou en d'autres termes "celui qui est dans le sein du Père, et seul le fait connaître" (Jn 1, 18). Ici, dans le fils de l’épouse d'un voisin, l'éternité se manifeste, Dieu rencontre l'humanité.


L'humanité renouvelée

"Ne murmurez pas entre vous", répond Jésus (v. 43) à l'interrogation de ses auditeurs faisant écho aux murmures des pères au désert. La difficulté est bien la même : l'aveuglement à la présence de Dieu. Qu'est ce qui nous manque dans nos déserts ? Qu'est ce qui nous rend amers dans nos déserts ? Saurons-nous y voir ce à quoi Dieu veut nous voir renoncer ?

Chacune de nos rouspétances est signe d'un arrêt sur image, d'un arrêt sur idole — arrêt au niveau de la chair. Une tentative de dénonciation de l'impuissance de Dieu correspondant en fait à un simple dévoilement de notre aveuglement à l'attirance du Père — et partant, un aveuglement à la présence de l'être céleste, du Fils de l'Homme qui vient dans la chair humiliée de l'homme de Nazareth.

Lui, passager sur terre et humilié, lui tel qu'il s'est manifesté dans sa transfiguration ou dans la gloire du dimanche de Pâques, puis sur la route d'Emmaüs, est la résurrection. Quiconque, par l'attrait caché du Père, par la soif du Père, vient à lui, il le ressuscitera au dernier jour (v. 44).

Mais avons-nous connu ce qu'il en est de cet attrait caché ? Avons-nous — comme Élie — connu dans nos déserts, la main mystérieuse de l'Ange du Seigneur cachée sous la peau de la main donnant du pain, et tendant une cruche ?

Sinon, nous rappelle Jésus : "vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts" (v. 49). "Mais celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif" (v. 35).

Tel est "le pain vivant descendu du ciel" (v. 50). Que l'on ne s'y trompe pas : le Ressuscité précède de toute l'éternité l'histoire dans laquelle il vient à nous. Au dimanche de Pâques, comme à la montagne de la transfiguration, c'est l'éternité du Fils qui se manifeste dans sa chair dès lors révélée comme elle est depuis toujours : la nourriture du monde, la vie du monde, la substance dont dépend chaque parcelle de la création, — notre vraie nourriture : "si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement, et le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde" (v. 51). C'est ce qu'ont perçu déjà les anciens prophètes : c'est là celui dont le prophète Michée annonçait que son "origine remonte aux jours d'éternité" (Mi 5, 1), une éternité inaugurée dans l'histoire au jour de sa résurrection.

Le mystère est grand : dans sa résurrection, le Père fait accéder Jésus, dans sa chair crucifiée, à une éternité qui précède de toute son infinité le jour de Pâques de sa réalisation. Cette chair crucifiée se révèle alors chair céleste, pain éternel descendu du ciel, dont le monde reçoit la vie : c'est là ce qu'enseigne Jésus au lendemain de la multiplication des pains : "le pain que je donnerai c'est ma chair pour la vie du monde" (v. 51). On peut comprendre la perplexité des auditeurs !

Dieu Fils, la Parole éternelle, de la même nature que le Père, devient chair réduite au temps ; et la chair temporelle devient chair spirituelle, chair éternelle, précédant tous les temps, remplissant les siècles des siècles.

C'est là tout le mystère de notre salut : Dieu nous a atteints dans notre réalité la plus concrète, la plus quotidienne, s'est doté en Jésus d'une humanité, la nôtre, accédant à l'éternité. En Jésus cette humanité est celle de celui qui est réputé être le fils de Joseph. Ici Dieu nous enseigne le mystère de sa propre présence, toujours cachée.

Le judaïsme, pour lequel le Messie n'est pas encore venu, enseigne à cet effet que toute femme pourrait être sa mère, d'où le respect qui est dû à toute femme.

Jésus ne dit pas autre chose quand il enseigne comme aujourd'hui qu'il est la présence cachée de Dieu qui renouvelait Élie et les pères ; puisque comme ressuscité, il est partout, et en tous !

Il ne dit pas autre chose quand il enseigne dans l'Évangile de Matthieu qu'il est caché dans le plus petit de ses frères : celui qui a faim, celui qui est nu, celui qui est malade, ou prisonnier, celui qui est étranger… Saurons-nous le reconnaître ou l'incrédulité nous fera-t-elle juger impossible la présence de l’image de Dieu dans celui que nous avons l'habitude de moins estimer, isolé, prisonnier, étranger, etc. ?

Même aveuglement que celui des auditeurs de Jésus lors de la multiplication des pains. Comment Dieu peut-il se manifester comme le fils du Joseph de Nazareth ? Comment peut-il se manifester sa présence dans un voisin du village, dans celui qui a faim, dans le malade, dans le prisonnier, dans l'étranger ? Or, c'est justement là qu'il se manifeste, là où précisément nous ne l'attendons pas.

Rappelons-nous les pèlerins d'Emmaüs en présence d'un inconnu : c'était le Christ. Dieu a donné son Fils unique, dévoilé ainsi comme vraie nourriture, par laquelle son éternité, communiquée à notre seule foi, nous fait accéder à la vie réelle et éternelle : "le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde" (v. 51). ... "et je le ressusciterai au dernier jour" (v. 44).

Que Dieu nous donne de savoir le reconnaître là précisément où nous ne l'attendons pas.

RP
Poitiers, 12.08.12


dimanche 5 août 2012

La reconnaissance, source de bonheur




Exode 16, 2-15 ; Psaume 78 ; Éphésiens 4, 17-24 ; Jean 6, 24-35

Exode 16, 2-15
2 Dans le désert, toute la communauté d’Israël se mit à parler contre Moïse et Aaron.
3 Ils leur dirent : Ah ! si nous étions morts de la main du SEIGNEUR en Égypte, quand nous étions assis près des marmites de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! C’est pour faire mourir de faim toute cette assemblée que vous nous avez fait sortir dans ce désert !
4 Le SEIGNEUR dit à Moïse : Je vais faire pleuvoir pour vous du pain depuis le ciel. Le peuple sortira pour en recueillir chaque jour la quantité nécessaire ; ainsi je le mettrai à l’épreuve pour voir s’il suit ou non ma loi.
5 Le sixième jour, lorsqu’ils prépareront ce qu’ils auront apporté, il y en aura deux fois plus que ce qu’ils recueillent jour après jour.
6 Moïse et Aaron dirent à tous les Israélites : Ce soir, vous saurez que c’est le SEIGNEUR (YHWH) qui vous a fait sortir d’Égypte,
7 et au matin vous verrez la gloire du SEIGNEUR, parce qu’il vous a entendus parler contre le SEIGNEUR ; nous, en effet, que sommes-nous, pour que vous parliez contre nous ?
8 Moïse dit : Le SEIGNEUR vous donnera ce soir de la viande à manger, et au matin du pain à satiété ; le SEIGNEUR vous a entendus parler contre lui. Nous, en effet, que sommes-nous ? Ce n’est pas contre nous que vous maugréez, c’est contre le SEIGNEUR !
9 Moïse dit à Aaron : Dis à toute la communauté des Israélites : Présentez-vous devant le SEIGNEUR, car il vous a entendus parler contre lui.
10 Tandis qu’Aaron parlait à toute la communauté des Israélites, ils se tournèrent vers le désert, et la gloire du SEIGNEUR apparut dans la nuée.
11 Le SEIGNEUR dit à Moïse :
12 J’ai entendu les Israélites parler contre moi. Dis-leur : A la tombée du soir vous mangerez de la viande, et au matin vous vous rassasierez de pain ; ainsi vous saurez que je suis le SEIGNEUR (YHWH), votre Dieu.
13 Le soir, des cailles montèrent et couvrirent le camp ; et au matin il y eut autour du camp une couche de rosée.
14 Quand cette couche de rosée se leva, le désert était recouvert de quelque chose de menu, de granuleux – quelque chose de menu, comme le givre sur la terre.
15 Les Israélites regardèrent et se dirent l’un à l’autre : Qu’est-ce que c’est ? – Car ils ne savaient pas ce que c’était. Moïse leur dit : C’est le pain que le SEIGNEUR vous donne à manger.

Jean 6, 24-35
24 Les gens de la foule, ayant vu que ni Jésus ni ses disciples n’étaient là, montèrent eux-mêmes dans ces barques et allèrent à Capernaüm à la recherche de Jésus.
25 Et l’ayant trouvé au delà de la mer, ils lui dirent : Rabbi, quand es-tu venu ici ?
26 Jésus leur répondit : En vérité, en vérité, je vous le dis, vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés.
27 Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui subsiste pour la vie éternelle, et que le Fils de l’homme vous donnera ; car c’est lui que le Père, que Dieu a marqué de son sceau.
28 Ils lui dirent : Que devons-nous faire, pour faire les œuvres de Dieu ?
29 Jésus leur répondit : L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé.
30 Quel signe fais-tu donc, lui dirent-ils, afin que nous le voyions, et que nous croyions en toi ? Que fais-tu ?
31 Nos pères ont mangé la manne dans le désert, selon ce qui est écrit : Il leur donna le pain du ciel à manger.
32 Jésus leur dit : En vérité, en vérité, je vous le dis, Moïse ne vous a pas donné le pain du ciel, mais mon Père vous donne le vrai pain du ciel ;
33 car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde.
34 Ils lui dirent : Seigneur, donne-nous toujours ce pain.
35 Jésus leur dit : Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif.

*

Une foule qui se donne de la peine. Ça a été un effort réel de rejoindre Jésus : depuis la traversée du lac jusqu’à sa recherche dans Capernaüm, où ils finissent par le trouver — dans la synagogue, puisque cette scène se passe dans la synagogue (cf. v. 69).

Un vrai effort qui vise, comme c’est souvent le cas de tout travail, à accéder à la possibilité de n’être plus contraint au travail. On peine, pour pouvoir enfin n’être plus obligé de peiner pour sa pitance. À quand la fin de l’antique malédiction "tu gagneras ton pain à la sueur de ton front" (Genèse 3) ? On travaille en visant à enfin pouvoir se reposer… Et avec Jésus, qui multiplie les pains, on accède peut-être enfin au temps où on sera libéré du travail quotidien harassant… D’où ce désir des foules, que connaît Jésus, de le faire roi (v. 15)…

*

C’est la reconnaissance de cette foule : ils ont reconnu en Jésus celui qui les a nourris. C’est d’ailleurs la base de la reconnaissance — source de bonheur —, qui s’adresse à un autre qu’à soi-même… Car si on y est attentif, la reconnaissance, qui conduit à reconnaître quelqu’un d’autre, nous fait sortir de nous-mêmes, et par là-même nous conduit à un vrai bonheur.

On a bien ici de la part de la foule qui cherche Jésus une attitude de reconnaissance — que Jésus met en lumière : "vous me cherchez parce que avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés" (v. 26) — reconnaissance… du ventre… Écho au bœuf et à l’âne de nos crèches de Noël, dont la présence a son origine au livre d’Ésaïe : "Le bœuf connaît son possesseur, Et l’âne la crèche de son maître : Mon peuple ne connaît rien, il n’a point d’intelligence." (És 1, 3) La reconnaissance du ventre : ce n’est déjà pas mal… Mais pas ce n’est pas assez : "vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés."

Jésus en appelle à une reconnaissance plus profonde — en signes —, vraie source de bonheur celle-là, par laquelle la faim de pain va apparaître comme signe désignant une faim plus fondamentale ; le désir du rassasiement comme signe d’un désir plus fondamental, ancré dans l'éternité. "Dieu a mis dans le cœur de l'homme la pensée de l'éternité" (Ecc 3, 11), écrivait l’Ecclésiaste, qui considère le repos comme le fruit heureux du travail, en méditation de la loi, dont l’observance, dit-il, est le tout de l’homme (Ecc 12, 13). Or que dit-il aujourd’hui, ce livre de la loi ?


D'une nostalgie à l'autre

Dans notre texte d’Exode 16, nous voyons le peuple quinze jours après sa sortie d'Égypte, commençant à regretter amèrement le temps qui lui apparaît à présent ironiquement comme le temps de son rassasiement ! — à savoir le temps de son esclavage. Et de rouspéter contre Moïse et Aaron qui leur ont fait quitter "les marmites de viandes" pour leur donner la sécheresse du désert !

Dès lors, nous sont données des scènes dignes de Job ou de Jérémie fatigués devant le poids de la vie : "que ne sommes nous morts [...] en Égypte" ! "Pourquoi ne suis-je pas mort dès les entrailles de ma mère" s'exclamait Job (3, 11) ; ou le prophète Jérémie : "malheur à moi, ma mère, car tu m'as fait naître" (Jér 15, 10). Et contre cette inévitable douleur, contre la douleur d'exister, au fond, le douleur de devenir selon le projet de Dieu, une nostalgie radicale perce dans la rouspétance, dans la protestation contre tout inconfort en fin de compte : celle de la bienheureuse éternité, inscrite de façon confuse et indélébile au cœur de nos mémoires.

*

De même dans notre texte du livre de l'Exode, lorsque le peuple prend à partie Moïse et Aaron, ceux-ci remarquent : "ce n'est pas contre nous que sont dirigés vos murmures, c'est contre le Seigneur" (Ex 16, 8). C'est là encore ce que, en écho inversé, enseignera Jésus : "ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel, mais mon Père qui vous donne le vrai pain venu du ciel" (Jean 6, 32).


La manne comme épreuve

Et en contrepartie, cette nourriture, la manne, devient épreuve pour qui ne reconnaît pas dans ses regrets égyptiens sa vraie nostalgie, sa faim d’éternité : "le peuple en recueillera, jour par jour, la quantité nécessaire ; ainsi je le mettrai à l'épreuve et je verrai s'il marche, ou non, selon ma loi." (Ex 16, 4).

Signe de ce que Dieu seul est celui qui nourrit son peuple : puisque, conformément à la loi, le peuple ne travaille pas le jour du shabbath, — eh bien ! la veille de ce jour de repos, la manne tombera double (v. 5).

"Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui subsiste pour la vie éternelle" (Jean 6, 27).

À nouveau la dimension de l'épreuve : allons-nous travailler pour la nourriture qui pourrit ? "Travaillez, non pour la nourriture qui périt". Car prenons-y garde. Au peuple aveugle à sa vrai faim, sourd à la vraie Parole, en redemandant, exigeant plus, Dieu a répondu finalement : de la viande en abondance, des cailles, en quantité, au point qu'on en vomissait... mais on avait pourtant toujours faim !

Mais, nous dit Jésus : "Moi je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif" (Jean 6, 35). Qu’est-ce dire ?


De la manne au Christ

Aux foules qui le poursuivent de leurs pieuses assiduités, Jésus a répondu : "vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés" (Jean 6, 26). Reconnaissance — du ventre, donc ! "Le bœuf connaît son possesseur, Et l’âne la crèche de son maître." (Ésaïe 1, 3) Ce n’est déjà pas mal… Mais pas assez… Reprenons :

Pour quelle raison les foules viennent-elles de se mettre en peine de traverser la mer de l'autre côté de laquelle Jésus les nourrissait la veille ?

On a vu Jésus — qui n'attend aucune gloire que pourraient lui apporter ses actions ! — se retirer du peuple, qui entendait le gratifier d'un titre royal ; s'en venant par la suite de ce côté du lac... à pied pour sa part, doublant la barque des disciples. Et Jésus d'inviter ses auditeurs à travailler pour une autre nourriture, celle qui subsiste pour la vie éternelle (v. 27). Un travail, une "œuvre de Dieu" qui consiste, un vrai repos... à "croire à celui qu'il a envoyé" (v. 29) — à savoir lui, Jésus.

Et là, on découvre cette réaction étrange à cet appel à la foi adressé à cette foule qui vient d'assister à la multiplication des pains : pour appuyer la foi qu'on lui demande, la foule requiert un signe afin de croire Jésus ! On est tenté de penser : mais enfin, ce signe elle vient de le voir, de le toucher, de le goûter ! Les pains multipliés la veille ! La suite du texte nous fait alors comprendre ce qu'on entend par ce signe : sa perpétuation, chaque matin, comme la manne : "nos pères ont mangé la manne dans le désert" (v. 31). Rien de nouveau sous le soleil : on persiste à regretter les marmites égyptiennes, se manifesteraient-elles sous l'espèce d'un miracle. On nourrit dans le signe l'espérance d'une sécurité matérielle définitive.

"Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui subsiste pour la vie éternelle, et que le Fils de l’homme vous donnera" (Jean 6, 27) — don du Ressuscité, le Fils de l’Homme, de la part du Père : "Mon Père vous donne le vrai pain venu du ciel" (Jean 6, 32). Et : "Moi, je suis le pain de vie" (v. 35) :

Au-delà de nos recherches légitimes, mais à vue limitée, de manne, de cailles, de marmites égyptiennes, ou de simple pain quotidien, le Christ, nous guidant à travers nos peines et nos périls, nous conduit à la reconnaissance de notre vraie faim et de celui-là seul qui la comble, concrètement, par une nourriture qui subsiste en éternité dans le signe du pain du ciel, présenté comme corps déchiré du Christ nous rejoignant jusqu’à la mort.

"Ils lui dirent : 'Seigneur donne nous toujours ce pain-là'" (v. 34). Que telle soit notre prière : "donne nous toujours ce pain-là". "Comme une biche soupire après des courants d'eau, ainsi mon âme soupire après toi, ô Dieu !" (Ps 42, 2.)

RP
Poitiers, 05.08.12


dimanche 17 juin 2012

Voir l’invisible




Hébreux 11, 1 & 12, 1-2
11, 1 La foi est une ferme assurance des choses qu’on espère, une démonstration de celles qu’on ne voit pas.

12, 1 Nous donc aussi, puisque nous sommes environnés d’une si grande nuée de témoins, rejetons tout fardeau et le péché qui nous enveloppe si facilement, et courons avec persévérance l’épreuve qui nous est proposée,
2 les yeux fixés sur Jésus, qui est l’auteur de la foi et qui la mène à la perfection. Au lieu de la joie qui lui était proposée, il a supporté la croix, méprisé la honte, et s’est assis à la droite du trône de Dieu.

Luc 9, 28-36
28 Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques et monta sur la montagne pour prier.
29 Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage changea et son vêtement devint d’une blancheur éclatante.
30 Et voici que deux hommes s’entretenaient avec lui ; c’étaient Moïse et Élie ;
31 apparus en gloire, ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem.
32 Pierre et ses compagnons étaient écrasés de sommeil ; mais, s’étant réveillés, ils virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui se tenaient avec lui.
33 Or, comme ceux-ci se séparaient de Jésus, Pierre lui dit : “Maître, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie.” Il ne savait pas ce qu’il disait.
34 Comme il parlait ainsi, survint une nuée qui les recouvrait. La crainte les saisit au moment où ils y pénétraient.
35 Et il y eut une voix venant de la nuée; elle disait : “Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le !”
36 Au moment où la voix retentit, il n’y eut plus que Jésus seul. Les disciples gardèrent le silence et ils ne racontèrent à personne, en ce temps-là, rien de ce qu’ils avaient vu.

*

« Les yeux fixés sur Jésus ». Qu’est-ce à dire, sachant que « la foi est une ferme assurance des choses qu’on espère, une démonstration de celles qu’on ne voit pas » ?

Cela nous enseigne beaucoup sur ce sens qu’est la vue, et qui renvoie au-delà de lui-même, au-delà de ce qu’on voit. C’est aussi ce que les arts de la vue répercutent pour nous. Car ce qu’il s’agit de voir, dans un tableau par exemple, mais ça vaut aussi pour la photo ou l’aspect visuel du cinéma, ce n’est pas ce qu’on voit, mais ce dont la vue nous donne le signe, et qui est au-delà de ce que l’on voit. Cela nous apprend à lire un portrait, qui dit un caractère, ou un paysage, qui dit, au-delà du tragique de la nature qui le fait advenir, la source de beauté qui le déborde infiniment — ce qu’essaie de dire l’abstraction —, comme elle déborde infiniment la couleur qui est donnée à nos yeux, à nos sens, à notre chair, qui devient l’interprète d’une lumière originelle qui précède toute couleur. Un signe alors que la couleur, signe — comme sacrement, « forme visible d’une réalité invisible » selon Augustin. Une parole donnée à nos yeux, à nos sens.

Les yeux fixés sur celui qu’on ne voit pas, voilà le résumé de la traversée du ch. 11 de l’Épître aux Hébreux… Celui qu’on ne voit pas, le Ressuscité et son Royaume ; qu’on ne voit pas, au moins depuis l’Ascension et la fin de ses apparitions. Pour ceux qui ont vu Jésus de sa naissance à sa mort, comme Siméon (Luc 2) dont les yeux ont vu en Jésus enfant le salut attendu, soit ! Encore qu’il fallait bien la lumière de l’Esprit saint pour reconnaître le Fils éternel de Dieu en un enfant semblable aux autres, puis en un homme semblable aux autres. Mais que dire nous concernant, nous qui n’avons pas frayé avec Jésus sur les routes de Galilée ou de Judée ?…

Et même pour ceux qui ont eu ce privilège, se pose la question de la foi, de cette œuvre de l’Esprit saint qui leur fait percevoir la présence de Dieu en cet homme. « Nul n’a jamais vu Dieu », souligne l’Évangile de Jean, qui précise : « Dieu Fils unique seul l’a fait connaître. » Alors, « les yeux fixés sur Jésus », qu’on ne voit pas, qu’est-ce à dire ?

Ou alors, serait-ce que contrairement à l’époque du Décalogue, on verrait désormais ? Avoir « fait connaître Dieu » l’aurait-il rendu visible ? Dieu dévoilé dans sa Gloire : est-ce ce que signifie la rencontre de Jésus ressuscité au dimanche de Pâques, ou au jour de la Transfiguration ?

Dieu serait-il devenu donc devenu comme visible, ou imaginable ? Pour que l’on ait, de la sorte, « les yeux fixés sur Jésus ». En effet, puisque, comme chrétiens, nous confessons avoir connu Dieu dans l’humanité du Christ, la gloire céleste du Fils de Dieu serait-elle donc devenue visible dans l’humanité visible du Christ ?

Ne serait-ce alors pas là la satisfaction notre tentation ? Voir Dieu. Déjà dans l’Exode, à Moïse : « fais-nous des dieux qui marchent devant nous » ! Cela ne correspond-il pas d’ailleurs à la tentation de Jésus lui-même : rendre Dieu visible en levant le voile de son humanité et en se montrant dans sa seule gloire céleste ? C’est bien le cœur de sa tentation au désert ! « Montre-toi comme tu es, Fils éternel de Dieu ! » Or, Jésus a résisté : quant à sa gloire, son ministère se déroulera dans le secret, dans l’anonymat.

La Transfiguration, comme un premier dimanche de Pâques est alors le moment où trois disciples reçoivent le privilège de voir lever un instant — pour leurs yeux ! — ce secret de la gloire cachée de celui qui demeure dans l’éternité auprès du Père. Secret qui ne sera pleinement levé pour la foi des croyants qu’au dimanche de Pâques, et universellement lors de la Parousie.

Mais que nous dit ce dévoilement d’un instant ? Il nous dit dès lors rien d’autre que cela : l’humanité, à laquelle Jésus n’a pas voulu renoncer, est au-delà de nos capacités de compréhension et a fortiori de vision. Et il serait mal venu, sous prétexte que Jésus a assumé une réelle humanité, et qu’il a refusé d’y renoncer, ou d’en lever pleinement le voile — de penser que du coup nous aurions prise sur lui ; que son humanité, en un mot, serait à la mesure de nos conceptions et de nos visions.

Au contraire, l’humanité de Jésus est l’humanité du Fils de Dieu, l’humanité en laquelle Dieu nous rencontre, l’humanité même de Dieu ! Sacrement qui fonde les autres, baptême et Cène, comme paroles visibles.

Une vision d’un instant, une parole visible d’un instant qui bouleverse notre humanité propre. « L’effroi avait saisi les disciples » dit le texte. Notre humanité propre, et celle de nos prochains, est comme cachée, au-delà de que nous en savons ou croyons en voir ou en savoir. « Votre vie est cachée avec le Christ en Dieu » (Col 3, 3).

*

« Nous ne connaissons plus selon la chair », écrit Paul — à savoir : depuis la Résurrection, et a fortiori depuis la cessation des apparitions, des possibilités de vision du Ressuscité, cessation qui en soi est un enseignement.

La vérité du Christ, homme semblable à tous les êtres humains, est au-delà de ce que l’on peut en voir, de ce que ses disciples ont pu en voir. Semblable en son humanité à tous les êtres humains : du coup cela concerne chacun de nous et de nos prochains.

C’est aussi ce que nous disent les arts visuels : non pas imitation de la nature, reproduction de ce qui n’est pas reproductible, mais invitation à aller au-delà de ce que l’on y voit.

… Comme en écho de que nous disent les récits de la Transfiguration, lorsqu’ils nous dévoilent que ce Jésus que les disciples ont côtoyé n’est autre que le Fils éternel de Dieu fait homme. Au-delà de ce qu’ils ont vu ! Quant à lui, « écoutez-le », dit le texte. Écoutez-le aujourd’hui, précisera l’Épître de Pierre dans son récit de la transfiguration : aujourd’hui « nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même » (2 P 1, 19). La Loi et les Prophètes.

*

Revenons donc à la Loi et aux Prophètes. Voilà ce dont se souviennent Pierre et les Évangiles. La Loi et les Prophètes, à savoir Moïse et Élie dans le récit de la Transfiguration selon les Évangiles.

Le récit de la Transfiguration est enraciné dans la mémoire du Sinaï (cf. Exode 24) : la montagne (Ex 24, 1 & 12-13), les six jours (Ex 24, 16), les trois personnes : Aaron, Nadav et Avihou (Ex 24, 1 & 9), la nuée et la voix (Ex 24, 15-17)… Derrière cette histoire, il y a le rappel du Sinaï où Moïse est médiateur de la Loi, la Torah. Et comme pour la Torah, ce qui est en bas renvoie à ce qui est en haut. Un tabernacle terrestre, ainsi le rappelle l’Épître aux Hébreux, signe d’un Tabernacle céleste contemplé par Moïse.

En bas : trois disciples. En haut, trois figures célestes : Jésus, Moïse et Élie. Moïse et Élie, « la Loi et les Prophètes ». Et entre les deux, le Fils de l’Homme qui est dans les cieux, en haut ; — et en bas, un projet de tabernacles, de tentes (selon que, Jn 1, 14, « il a “tabernaclé” parmi nous »).

Et au Sinaï qu’en est-il de ce qu’on voit ? — : une voix, une voix que le peuple voit : « vous avez vu la voix — les voix — de Dieu », est-il dit au peuple au Sinaï.

Et aussi, on peut le remarquer, la voix et la présence d’Élie orientent aussi vers l’attente du Messie à la fin des temps, selon le livre du Prophète Malachie. Les visions du Prophète Daniel sur la venue du Royaume. Plusieurs d’entre vous ne mourront pas avant d’avoir vu le Royaume disait Jésus juste avant la Transfiguration.

Alors, qu’ont-t-il retenu finalement, les trois disciples ? Pas grand chose de visualisable. Une Parole : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! »… « Écoutez-le » : voilà ce qu’est « avoir les yeux fixés sur Jésus » — le voir !

Et quant à la vision proprement dite, le récit de l’épisode marque rien moins qu’un embarras : pour parler de la blancheur éclatante de la lumière, si le mot correspond, semble dire le texte, on n’a de comparaison que celle du teinturier. Ce jour-là c’était plus blanc encore, dit l’Évangile ! Que fait d’autre un peintre voulant rendre la clarté ? Ce qui ne renseigne pas beaucoup, sauf à comprendre qu’ici aussi, il s’agit d’aller au-delà de ce qui est accessible à nos sens, à notre vue…

Blancheur éclatante, lumière. Et voilà que pour fixer la lumière, comme si c’était possible, comme pour une impression photographique !, les disciples n’ont d’autre idée que de dresser des tentes — comme une chambre noire pour développement de l’impression ?! Mais après tout, pourquoi pas des tentes ? On peut imaginer qu’ils pensent aux tabernacles (même mot que tente) — tabernacles de la fête du même nom — référence à l’Exode (cf. aussi Jean 1, 14 cit. supra : « il a “tabernaclé” parmi nous »).

Mais la présence de Dieu ne se fixe pas. Il faudra redescendre de la Montagne. Où le texte fait apparaître que les disciples sont tout de même à côté de la plaque… photographique !

Et pour cause : ils sont de la terre. Ils se trouvent en présence de celui qui manifestement vient du ciel, qui provient de l’au-delà de toute lumière. Celui qui est au-delà des choses visibles du commencement jusqu’à la fin, et qui en ces jours est dévoilé en Jésus comme à leurs yeux.

*

Ce Jésus-là n’est autre que le Ressuscité. C’est ce qu’ont compris les disciples, plus tard. C’est bien le Ressuscité qui leur est apparu ce jour-là, avant même la crucifixion, celui qui demeure dans le sein du Père dans toute l’Éternité, celui en qui vient le Royaume ; qu’ils ont donc contemplé dans la Gloire avant même leur mort.

Et on a retenu la voix qui a retenti : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! ». Écoutez ce que Dieu vous dit par lui. Déjà le Royaume est à l’intérieur de vous… Ne restez pas sur Mont de la Transfiguration. Allez suivre le Ressuscité là où il vous précède : « Écoutez bien ce que je vais vous dire : le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes. » — « Mais, poursuit le texte, ils ne comprenaient pas cette parole ; elle leur restait voilée ». Car il s’agit à présent, la vision ayant cessé, de vivre comme « comme voyant celui qui est invisible » (Hébreux 11:27)… « les yeux fixés sur Jésus », selon ce que l’on a entendu comme de nos yeux lors de la vision de la transfiguration : « écoutez-le », écoutez ce qu'il dit dans le témoignage des Apôtres transmis jusqu'à nous, attesté à nos sens, à notre vue, comme parole visible, don pour nous de la lumière invisible qui précède la lumière et ses signes, « forme visible de la grâce invisible », sacrements.

Alors nous sommes l’objet même de la prière de Jésus lui-même. Jean 17 : c’est pour eux que je prie — les Apôtres. Et aussi pour ceux qui, « sans avoir vu », auront cru par leur parole.

dimanche 10 juin 2012

"Serait-ce moi ?"




Exode 24, 3-8 ; Psaume 92 ; Hébreux 9, 11-15 ; Marc 14, 12-26

Marc 14, 12-26
12 Le premier jour des pains sans levain, où l'on immolait la Pâque, ses disciples lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? »
13 Et il envoie deux de ses disciples et leur dit : « Allez à la ville ; un homme viendra à votre rencontre, portant une cruche d'eau. Suivez-le
14 et, là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître dit : Où est ma salle, où je vais manger la Pâque avec mes disciples ? ”
15 Et lui vous montrera la pièce du haut, vaste, garnie, toute prête ; c'est là que vous ferez les préparatifs pour nous. »
16 Les disciples partirent et allèrent à la ville. Ils trouvèrent tout comme il leur avait dit et ils préparèrent la Pâque.
17 Le soir venu, il arrive avec les Douze.
18 Pendant qu'ils étaient à table et mangeaient, Jésus dit : « En vérité, je vous le déclare, l'un de vous va me livrer, un qui mange avec moi. »
19 Pris de tristesse, ils se mirent à lui dire l'un après l'autre : « Serait-ce moi ? »
20 Il leur dit : « C'est l'un des Douze, qui plonge la main avec moi dans le plat.
21 Car le Fils de l'homme s'en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne soit pas né, cet homme-là ! »
22 Pendant le repas, il prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit : « Prenez, ceci est mon corps. »
23 Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna et ils en burent tous.
24 Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude.
25 En vérité, je vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai, nouveau, dans le Royaume de Dieu. »
26 Après avoir chanté les psaumes, ils sortirent pour aller au mont des Oliviers.

*

"L'un de vous va me livrer" (v. 18), dit Jésus au moment où il partage la cène, celle de la Pâque, avec ses disciples. Un qui met la main au plat avec moi. Tragique : Judas aussi est là, à la cène, annonçant la suite des choses : "ils sortirent pour aller au mont des Oliviers" (v. 26). L'institution de la sainte Cène au dernier repas de Jésus est rattachée à celle de la Pâque — via sa mort. Elle se placera bientôt dans un élargissement universel, concernant aussi les païens. Si Judas lui-même était là ! pourra-t-on dire... Au cœur d’une ambiance lourde, menaçante — signe : le secret du lieu, avec le signe de l’homme à la cruche qui y conduit…


Une Pâque universelle

Avant et après ce soir-là, aucune restriction à l'admission à la Cène, dans les Évangiles. L'Évangile de Jean nous montre Jésus référant clairement à son corps et à son sang, jusqu'à scandaliser les disciples, une multiplication des pains dont il fait bénéficier tous parmi la foule, sans écarter quiconque. Les disciples, eux, voudraient renvoyer la foule, tentation qui est celle de tous les égoïsmes quand le pain semble manquer, et surtout quand manque la foi que Dieu pourvoit à la générosité. Que n'entendons-nous aujourd'hui la foule demander : renvoyez ceux-ci ou ceux-là, il n'y a chez nous pas assez à manger. Donnez-leur vous-même à manger, dit Jésus à qui sait l'entendre.

Comme dans les Évangiles, aucune restriction à la sainte Cène non plus dans le livre des Actes où l'on voit les Apôtres faire nommer des diacres pour servir aux tables avec une justice égale pour les "hellénistes", c'est-à-dire les juifs grecs, et les Hébreux, juifs du pays, ainsi que pour leurs veuves respectives ; servir aux tables dont on sait qu'elles étaient le lieu de la célébration de la Cène, le pain et le vin du repas signifiant, comme au dernier repas de Jésus, son corps et son sang.

Dans ce même livre des Actes, on voit même Paul, en pleine tempête, rompre le pain dans le bateau qui menace de faire naufrage et le partager avec tous — 276 personnes en tout, dit le texte — (Actes 27:34-38), après avoir promis à tous que leur vie serait épargnée. Les termes qu'emploie Luc ici, dans les Actes — "il prit du pain, rendit grâces et le rompit" — sont les mêmes que ceux qu'il emploie pour l'institution de la sainte Cène (Luc 22:19) ou lors de l'apparition du ressuscité aux disciples d'Emmaüs (Luc 24:30).

Dans tous ces cas, l'allusion à une portée universelle, très large, de la Cène, est certaine, comme il est question dans l'institution du sang de l'Alliance répandu pour la multitude. Qu'en est-il alors de la réserve de la 1ère Epître aux Corinthiens, plus volontiers reprise que l'ouverture des autres textes — mais peut-être pas de la bonne manière ?


Un regard sur l'histoire

La réserve de Paul, grand promoteur de l'extension universelle de l’Évangile, a très vite entraîné une stricte discipline de la Cène dans l'Église. La participation au repas du Seigneur est, déjà dans l'Église ancienne, un mystère réservé aux seuls baptisés, au point qu'à une époque ancienne, les bâtiments étaient séparés en deux parties, de même que le culte, les baptisés seuls participant à la deuxième partie du culte, et se retirant des yeux de ceux qu'on appelait alors les catéchumènes, à savoir les personnes qui n'avaient pas encore reçu le baptême, qui pouvaient d'ailleurs être parfois avancées en âge.

Il est à noter que cependant, les petits enfants ayant reçu le baptême n'étaient pas exclus, et — c'est le cas jusqu'aujourd'hui dans l'Église orthodoxe —, participaient à la sainte Cène, quel que soit leur âge. Puis au Moyen Age, la confirmation, administrée auparavant aux nourrissons lors de leur baptême, avait été déplacée à un âge, l'adolescence, où les enfants devenus grands étaient à même de professer eux-mêmes leur foi, profession de foi responsable dorénavant exigée donc, pour qu'ils puissent participer à la Cène.

Autant de restrictions successives fondées au plus probable sur la réserve de Paul dans le texte de la 1ère Épître aux Corinthiens. Réserve qu'il faut donc examiner de près, d'autant plus qu'on a peut-être ajouté à la restriction de Paul.


La réserve de Paul

Lorsque Paul écrit aux Corinthiens et leur rapporte la tradition de l'institution de la sainte Cène agrémentée des fameux avertissements qu'il exprime, il s'adresse à une Église, celle de Corinthe qui, contrairement à ce qu'elle pense d'elle-même, est loin d'être exemplaire.

Un comportement erroné, dans l'Église de Corinthe est sous-jacent au passage sur la sainte Cène. Cet écart de comportement est mentionné aux v. 17 à 22. Il est lié aux fameux partis que connaît alors l'Église de Corinthe — cf. 1 Co 1 : "Moi je suis de Paul, moi d'Apollos, moi de Céphas (c'est-à-dire Pierre)." Et lors des réunions de l'Église, et notamment lors des repas, au cours desquels est célébrée la sainte Cène, les divisions en question subsistent. Notre texte laisse à penser que ces divisions se situent à plusieurs niveaux : au niveau religieux, division entre chrétiens, sans compter un niveau social — division entre les catégories sociales qui composent l'Église de Corinthe (cf. v.21 et 34). Lors du repas, les divisions et les discriminations sociales éclatent : au point que certains ont priorité sur d'autres.

Une honte que la division entre chrétiens. Une honte pire encore sans doute, que la discrimination, entre groupes sociaux, entre autochtone et étrangers, etc., face à laquelle Paul ne montre aucune tendresse. Il n'invite, dans un premier temps, qu'à plus de pudeur : "vous avez des maisons pour manger et pour boire" (v. 22). Ne venez donc pas étaler vos différences et vos attitudes discriminatoires jusque dans l'Église. Ce qui n'est sans doute pourtant pas sans conséquences à terme.

Ici, Paul ne fait que mentionner ce qui malheureusement, se passe en ville. Quant à l'Église, on y vit la communion avec le Christ. Le Christ n'est pas divisé, y compris sur le plan social : lorsque l'on mange ce pain et boit cette coupe, c'est au Christ lui-même que l'on participe. C'est donc le bafouer que de vivre cette cérémonie avec un tel comportement ; c'est carrément retarder la venue du Royaume, qui est celui de la justice pour tous quelle que soit leur provenance, où la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres, la libération aux captifs, le recouvrement de la vue aux aveugles. Dans le Royaume, il n'y a ni pauvres, ni esclaves, ni infirmes ; même la mort a disparu.

Or si les yeux de notre foi ne discernent pas le corps du Seigneur, qui se signifie, ici à la Cène, le Royaume n'advient plus au milieu de nous. Nous demeurons donc dans le monde du malheur, perpétuant la maladie, l'infirmité et la mort que le Christ a détruits et qui prendront fin à l'instauration du Royaume. Sans ce discernement du corps du Christ, notre participation à une Cène réduite à l'état de casse-croûte — pâté pour les uns, mais caviar pour les autres, est pur mensonge, jugement contre soi, marque de ce vieux monde, où agit la mort.

Que chacun donc se juge soi-même, s'examine soi-même : est-ce le pain d'un casse-croûte, est-ce le vin d'une beuverie que je déguste, ou est-ce que je crois que je reçois là le corps et le sang du Christ, réconciliant les hommes de tous les milieux, de toutes les peuples, de toutes origines et provenances. Ou en d'autres termes, Dieu a-t-il ouvert les yeux de ma foi pour que je sache recevoir ici son Fils qui me nourrit et me régénère ? Son Fils qui n'est pas divisé, non plus, au gré des confessions chrétiennes.

Point d'autre dignité que lui-même, Jésus, qui a abattu le mur de séparation entre les êtres humains : "en lui il n'y a plus ni juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme".


Quelle dignité ?

Si je fonde ma dignité sur quoi que ce soit d'autre que Jésus, à commencer par ma dignité sociale, nationale, pseudo-raciale (puisqu'on sait qu'il n'y a qu'une race humaine), confessionnelle, voire plus subtilement ma vertu morale, ou celle que je m'attribue, alors me voilà participant indignement, faisant obstacle à la présence du Royaume au milieu de nous.

Le risque est grand en effet de déplacer au plan de la dignité morale la restriction de Paul, et de lui donner ainsi un sens qui n'est pas le sien. Pour Paul il n'est de dignité que celle de la foi, qui consiste simplement à savoir discerner que nous participons collectivement, par l'Esprit que nous invoquons, au corps et au sang du Christ, à savoir que ce pain et ce vin sont la communion au corps et au sang du Christ. Point question de dignité sociale, nationale, pseudo-raciale, confessionnelle ou morale des uns par laquelle ils s'arrogeraient le droit de juger les autres, voire les cœurs des autres, et de les excommunier, puisque c'est ce que signifie privation de la Cène.

C'est au strict plan de la discipline personnelle ("que chacun s'examine soi-même"), avec pour seul remède le foi, que Paul insiste ici sur la question morale impliquée dans les discriminations. "Suis-je Judas" ? Si je le pense, alors le Christ seul est mon recours et mon salut.

On a par la suite sans doute abusé de ce moyen, la Cène et l'exclusion de sa participation, que l'Église n'a utilisée dans un premier temps, bien qu'il soit difficile d'en trouver trace dans la Bible, que pour faire obstacle aux scandales évidents. Cet usage a sans doute contribué à développer la confusion entre dignité morale et dignité de foi — celle du Christ seul. Mais les critères extérieurs sont si pratiques pour en venir à juger ce que Dieu seul connaît... Il n'y a pourtant à l'origine que discipline en vue d'éviter les scandales évidents, et en premier lieu, pour Paul, le scandale des écarts sociaux, des discriminations, de la fracture sociale, éclatant jusque dans l'Église, ou même s'y renouvelant sous forme de divisions confessionnelles : "moi je suis de Paul, moi de Céphas, moi de Luther, moi du pape, moi de Calvin...".

La dignité dont il est question ici se résume au fond à se savoir indigne, point de départ vers la cessation dans l'Église du scandale des divisions de toute sorte, sociales, morales, religieuses. Et, sachant cela, à chacun de lutter pour la manifestation du Royaume par l'Église, dans ce signe qu'est le partage, le travail pour l'abolition de ce scandale qu'est l'abîme des différences sociales, ou confessionnelles, au sein du corps du Christ.

*

Suis-je Judas qui trahit le Christ qui affirme que là où est l'exclu, l'étranger, le malade, c'est lui-même qui est présent ? Alors que je m'examine moi-même, pour recevoir cette seule dignité qui reste, celle de la foi. À chacun de savoir qu'en mangeant ce pain et en buvant de cette coupe, il ne fait pas un geste vain, s'il croit que par l'Esprit saint, il a communion au corps et au sang du Christ, qui rassemble dans l'amour les êtres humains de toutes les provenances, "et qu'ainsi, comme dit Paul, il mange du pain et boive de la coupe" (1 Co 11:28).

RP
Vence 10.06.12


dimanche 3 juin 2012

"Avec vous tous les jours jusqu'à la fin du temps"




Deutéronome 4, 32-40 ; Psaume 33 ; Romains 8, 14-17 ; Matthieu 28, 16-20

Matthieu 28, 16-20
16 Les onze disciples allèrent en Galilée, sur la montagne que Jésus avait désignée.
17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais quelques-uns eurent des doutes.
18 Jésus s'approcha d'eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre.
19 Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,
20 leur enseignant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du temps. »

*

« Avec vous jusqu’à la fin du temps ». Une promesse qui fonde une conviction, que l’on retrouve dans la formule « flagror non consumor » — « Je brûle mais ne me consume pas » — une devise du protestantisme français, qui a accompagné l’histoire de l’Église réformée de France. La devise vient d’un verset de l’Exode : « Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiân. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l'Horeb. L'ange du SEIGNEUR lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda : le buisson était en feu et le buisson n'était pas dévoré. » (Exode 3, 1-2)

Vous savez que notre Église réformée cesse d’exister… sous ce nom — Église réformée de France. Mais la devise, bien sûr — « je brûle mais ne me consume pas » — demeure, comme demeure pour tous les temps le texte dont elle ressort, et la promesse « Je suis avec vous… ».

Notre Église s’efface sous ce nom d’Église réformée de France pour devenir l’Église protestante unie de France qu’elle formera bientôt avec l’ex-Église évangélique luthérienne de France. Cela a été voté au synode national de Belfort il y a quinze jours. Cela sera scellé au synode national commun de 2013, dans un an.

Notre Église locale d’Antibes-Cagnes et Vence aussi cesse d’exister, dans un peu moins d’un mois, pour devenir bientôt l’Église protestante d’Antibes-Cagnes et l’Église protestante de Grasse et Vence. Et c’est ce tournant, vous le savez — l’Église qui m’a appelé cessant d’exister comme telle fin juin 2012 —, qui a fait déclic pour mon départ pour cette même date, ce qui correspond à un temps normal dans une paroisse : neuf ans.

Il est des moments tournants, des temps marqués. Un temps pour chaque chose. Des temps marqués qui ne laissent aucun doute sur les choix à faire. Le temps est donc venu pour ma famille et moi de poursuivre notre route au-delà de notre passage à Antibes, Cagnes et Vence. Cela laisse derrière nous le souvenir d’une période riche, chargée de bénédictions, pour laquelle nous vous sommes reconnaissants. Nous sommes encore ici jusqu’à fin juin… Et déjà un autre temps s’ouvre devant nous tous, sous le regard de Celui qui nous envoie… Pour ma famille et moi à Poitiers.

*

Ici, à Vence avec Grasse et à Antibes-Cagnes, s’ouvrira un nouveau projet qui je l’espère gardera le cœur de ce qui a caractérisé le projet pour lequel vous m’avez appelé, qui m’a retenu et que je me suis efforcé de remplir, avec joie. Au cœur de ce projet, vous le savez : vivre et développer des relations ouvertes avec les autres Églises et communautés, et sur la vie de la cité en général. Comme son Seigneur, en effet, l’Église est « pour » — pas pour elle-même mais pour celui qui l’envoie, et donc pour celles et ceux vers qui il l’envoie, de toutes nations dans notre texte, de toute compréhension — toujours insuffisante — du Nom qui n’appartient à personne, Celui que nul n’a jamais vu, dit l’Évangile de Jean en rappel du Décalogue — Décalogue auquel fait écho la montagne désignée par Jésus dans notre texte.

Envoyés avec les autres disciples, bientôt les autres chrétiens, les autres Églises, en relation avec les traditions diverses et en premier lieu la tradition juive, héritière privilégiée et témoin de la révélation biblique — depuis la montagne, que Jésus désigne — révélation qui fonde l’envoi de ses disciples par Jésus. Vers la cité des hommes…

Et comme chrétiens, envoyés par le Christ, dans le texte de ce jour, ce dimanche dit dans les liturgies chrétiennes dimanche de la Trinité — selon le terme qui a été retenu pour résumer la formule de l’envoi des disciples. Au Nom du Père, et du Fils, et de l’Esprit saint.

*

« Au Nom ». Le Nom. Voilà qui, en deçà de la formule donnée aux disciples envoyés baptiser et enseigner mobilisait forcément leur mémoire de lecteurs de la Bible : « Interroge les temps anciens » dit le Deutéronome (ch. 4) au texte de ce jour que nous avons entendu comme Loi.

On sait que les juifs — dont étaient bien sûr les onze disciples — ne prononcent pas le Nom de Dieu donné au jour du buisson ardent, mais lisent Hashem, ce qui signifie Le Nom. Car Dieu échappe à toute nomination ; il est au-delà de toutes les représentations que nous pouvons nous en faire. L’appellation Hashem est une façon de souligner que ce Nom est inconnu — contre toute tentation idolâtre.

Pour les onze disciples, et ceux qui les suivront, c’est de ce Nom qu’ils reçoivent leur nom par l’Esprit saint, comme leur maître reçoit le sien. Ils ne sont maîtres ni du Nom de Dieu bien sûr, ni même de leur propre Nom. Nous ne sommes pas maîtres de nos noms, reçus d’un autre, ce qui est rappelé au baptême ; ni de ce que nos noms signifient devant Dieu, ni de ce qu’il nous confie en nous appelant par nos noms lorsqu’il nous envoie dans le monde.

Un moment pour les onze disciples qui à la fois les lie à Israël en qui s’enracine la foi de Jésus et la leur, et qui en séparera leur avenir ; leur avenir qui, en fonction du pouvoir universel que Jésus annonce ici comme le sien, les conduit vers les nations où, pour le meilleur ou pour le pire, éclora leur nom nouveau : chrétiens…

Pour le meilleur ou le pire. « Quand ils virent Jésus, les disciples se prosternèrent, mais quelques-uns eurent des doutes » dit le texte : le pressenti du pire possible serait-il aussi dans ce doute ?

*

Un rabbin, Irving Greenberg, a écrit dans un essai intitulé La nuée et le feu, judaïsme, christianisme et modernité après l’Holocauste : « À l’origine du développement du christianisme, il y a un pari de foi. Élevé au sein du judaïsme et dans son espérance messianique, Jésus pouvait être considéré soit comme un faux messie soit comme un nouveau dévoilement de l’amour de Dieu, comme une révélation d’amour et de salut pour l’humanité. Ceux qui suivirent Jésus en le proclamant Christ misèrent leur vie sur cette révélation en faisant le pari que cette nouvelle orientation n’était ni une illusion ni une hérésie, mais une nouvelle étape sur la voie du salut et le support d’un message d’amour à l’humanité… Comme c’est le cas dans toute entreprise associant Dieu et les hommes, le bilan spirituel de ce pari est inégal […]. » (Irving Greenberg, La nuée et le feu, Paris, Cerf, 2000, pp.39-40. Cit. in Alain Nouis, « Christianisme et judaïsme – la question de l’altérité », Actes du colloque « Foi protestante et judaïsme », organisé par la FPF à Paris les 1er et 2 octobre 2010.)

Le rabbin Greenberg rappelle alors que la Shoah a eu lieu sur une terre, l’Europe, ensemencée durant des siècles par la parole chrétienne et s’interroge, nous interroge : « Le pari de la foi en Jésus ne serait-il pas perdu ?» (Ibid.)

Telle est la question qui, vingt siècles après cet envoi aux nations se pose au christianisme en général, et donc au christianisme protestant — comme le rappelle le fameux théologien protestant Karl Barth au sortir de la dernière guerre mondiale : «L’Église protestante a assumé au seizième siècle une grande responsabilité dans l’élaboration des destinées du monde — écrit-il. Elle doit se demander comment l’Europe a pu se trouver quatre cents ans après la Réforme au bord du précipice le plus terrifiant ? Ce qui doit faire réfléchir l’Église protestante, c’est le fait que le national-socialisme ait pu naître dans le pays où est née la Réforme et qu’il ait pu s’y développer jusqu’à devenir un objet de crainte et d’horreur pour le monde entier » (Karl Barth, Une voix suisse, Genève, Labor & fides, 1944, p.106. Cit. ibid.).

*

Notre texte de ce dimanche de la Trinité, où le disciple Matthieu rappelle que lui et ses condisciples reconnaissent Jésus comme leur Seigneur ressuscité, celui dont le Nom témoigne pour eux du Nom du Père, ce que l’Esprit leur confère à leur tour — ce texte les enjoint aussi d’enseigner tout ce que Jésus leur a prescrit. Des prescriptions qui les rattachent donc à leur enracinement juif, dans la Bible hébraïque. Car il n’y a pas de doute que pour Matthieu qui rapporte cela, Jésus leur a prescrit notamment l’observance de la Torah — « pas un seul trait de lettre n’en passera » insistait-il, selon le même Matthieu.

Et les voilà envoyés aux nations, auxquelles les préceptes observés par les disciples ne sont pourtant pas imposés ! et cela, cependant, en fidélité à l’envoi aux nations avec ce qu'elles sont : en naîtra notre christianisme qui recevra l’enseignement prescrit par Jésus d’une façon qui leur soit adaptée, qui a fait le christianisme pluriel et l’a conduit jusqu’à nous — en passant par le choc du XXe siècle que je viens d’évoquer.

Avec, dès lors, une question : « quelle observance chrétienne de la loi de Moïse ? » Sans vouloir déflorer trop ce que j’essayerai de vous dire ce 14 juin au centre culturel israélite sur ce thème, autant dire déjà que l’envoi de Jésus nous contraint au vis-à-vis d’Israël et de son rôle de fidélité à la Torah sans lequel le christianisme, pour être fidèle pour sa part à son envoi aux nations, verrait trahir la nature de cet envoi, sa nature-même, pour des dérives vers un manque de vigilance dont l’histoire a montré jusqu’où il a pu conduire.

Deux fidélités en tension et nécessaires à l’Église. C’est un aspect concret de la leçon pour moi de ces années à Antibes, Cagnes et Vence, une vie œcuménique dans la pluralité des Églises et en dialogue avec le judaïsme dans l’amitié judéo-chrétienne, dialogue minutieux et exigeant, en présence d’un judaïsme concret. Mes paroisses précédentes étaient dans des villes, ou villages, où les communautés juives étaient absentes, et donc le rapport avec le judaïsme plus théorique. L’enseignement de mon ami le rabbin Marcel Zemour m’a été particulièrement précieux (durant ces années de rencontres de l'AJC présidées par Mme Ginette Goudon, qui vient de passer le relais tout en restant très présente). C’est un des aspects de ma reconnaissance à Dieu pour mon passage parmi vous que je voulais souligner, et une part de ce que je voudrais léguer à mes frères et sœurs chrétiens : maintenir et développer ces liens, et continuer à les développer dans les liens œcuméniques vers la communion des Églises, à commencer par Antibes, Cagnes et Vence.

Le texte d’aujourd’hui parlant du Nom de notre envoi situe donc l’Église, et donc notre unité chrétienne, en vis-à-vis d’Israël, qui spécifie, même, l’unité chrétienne : notre unité chrétienne aussi est en relation avec l’ultime, dans le Nom du Père, au-delà de tout nom, donné aux Églises par le Fils, dans l’Esprit, ce Nom dont toute famille de la terre tire son nom, rappelle l'Apôtre Paul. Ce que nous sommes nous échappe, donc, y compris nos identités d’Églises, comme le souligne le même Paul : votre identité est « cachée avec le Christ en Dieu » (Colossiens 3, 3).

Aussi ce que nous vivons, depuis nos temps de séparation, au redécoupage de nos secteurs, et à la naissance de l’Église unie dont bénéficient non seulement nos Églises protestantes, mais les autres Églises aussi, et au-delà (on a ici un des rédacteurs de la constitution de l’Église unie, le pasteur Gilles Pivot, président du conseil régional de notre Église PACCA, rapporteur national pour un travail que j’ai eu le privilège de relayer au niveau régional comme rapporteur de notre synode PACCA) — ce que nous vivons là est dans notre histoire commune un signe de ce que nos identités ne sont pas nôtres, comme nos présences, ici ou au-delà, ne le sont pas.

Je suis convaincu que les autres Églises nous ont apporté plus que ce que nous imaginons dans notre processus d’union. Et cela par des rencontres concrètes, comme celles qui ont été les nôtres, qui sont les nôtres, à Antibes, Cagnes et Vence. Notamment avec les Églises catholique, orthodoxe — et anglicane pour Vence, — avec nos groupes œcuméniques de Vence, Cagnes, Antibes et avec tous les participants, avec mes collègues prêtres.

J’inclus aussi les Églises évangéliques — je pense à leur évolution aussi, avec la création du CNEF — et je les inclus dans la démarche œcuménique : nous ne serons témoins fidèles du Christ qui nous envoie vers le monde qu’autant que nous ne commencerons pas par déployer ce qui nous sépare : nos identités repérées, ce que nous croyons connaître de nous et des autres — alors que selon les Écritures : nous avons été connus par celui qui nous a aimés le premier, avant même que nous ne nous donnions des identités et des noms. Ça ne veut pas dire promouvoir la confusion, ça veut dire une certaine humilité, à commencer bien sûr, par le retour sur nos condamnations ! C’est déjà bien avancé à notre époque, il faut continuer, sachant que nos différences sont autant de marques de nos vocations spécifiques que Dieu, qui seul les connaît, peut déployer par nous.

Et cela s’étend au-delà de l’Église et d’Israël. C’est ce qui est dit aussi dans cet envoi aux nations, qui porteront chacune autant de perceptions différentes du message des Apôtres. Chacune à respecter comme elle est. Chaque communauté aussi, dans notre espace commun, à respecter comme elle est. C’est peut-être la meilleure garantie contre le communautarisme. Je garde le souvenir de M. Baccouche, dont le décès intervenu trop vite a coupé le lien qu’il était pour nous, avec sa grande culture, avec les musulmans d’Antibes — J.G. Ott m'en est témoin.

Autant de moments riches de la vie de nos communautés dans la cité qu’il m’a été donné de vivre — et je remercie M. le maire d’Antibes, M. Jean Léonetti, d’être ici aujourd’hui.

Notre envoi — mission — comme les disciples auprès de la cité se concrétise aussi, au loin et au près, dans l’entraide, déjà à Antibes et à Vence : à Vence, le foyer d’accueil d’urgence, avec ses chevilles ouvrières, Alain Rosier, Jacques Merland et Violette Guignier qui nous ont quittés ; à Antibes notre entraide et CAS — je remercie M. Chauvel, qui en a été longtemps le président, d’être ici.

Dans ce qu’il m’a été donné dans nos relations avec la cité, je pense particulièrement aux célébrations gospel du festival de jazz, avec le P. B. Canuet — j’espère qu’elles vont prendre encore de l’importance. Un lieu riche d’articulation de notre envoi auprès de tous. Un lieu d’articulation de la foi et de la culture : le gospel est bien une marque de l’enracinement dans la foi de pans entiers de l’art universel. Déploiement de la dimension publique de la foi la plus intime. Car si la foi relève du privé, de l’intime même, le culte, lui, se déploie dans le domaine public, comme lieu et temps de gratuité, de ce qui apparemment ne sert à rien — signe en cela aussi de noms qui nous échappent — gratuité comme culture, qui connote culte, donné comme art depuis le gospel jusqu’au classique dont notre temple accueille des concerts.

Gratuité, ce qui apparemment ne sert à rien, car notre fonction dans la cité est précisément d’y être comme… inutiles. C’est un des sens du culte. Dire une parole qui, ne rapportant rien, nous sort de la course effrénée de l’utile. Y sommes-nous toujours fidèles ? C’est de notre vocation de témoigner du fait que tout n’est pas de l’ordre du rentable. Tant que l’on est capable de dire qu’il y a de l’autre, procédant d’un Nom qu’on ne peut nommer, tant que la cité accueille ce fondement de toute liberté, ouverte à sa propre âme, alors elle est à même de connaître son humanité… Ce qui me conduit à évoquer aussi notre cercle Philo-Sophia, qui s’est donné pour tâche d’approfondir ces questions-là avec le P. Toccoli et Mme Ève Depardieu.

Et puis je n’oublie pas que l’envoi, étant celui des onze, est collégial, ce qui me renvoie à notre pastorale consistoriale. J’ai compté, depuis que je suis ici nous avons été onze…

Je remercie aussi les conseils presbytéraux. Enfin je veux avoir une pensée pour les membres de notre paroisse qui nous ont quittés, particulièrement Alain Rosier - que l’ancien président du conseil régional, le pasteur Jean-Daniel Dollfuss a nommé lors de son décès un « grand laïc » - sans l’amicale pression duquel (conjuguée à celle de J.-Daniel) je ne serais pas venu parmi vous. Et je veux évoquer Jacques Merland, qui a été une cheville ouvrière de notre paroisse et un soutien fort lors de l’arrivée de nos neveux.

Mon épouse, qui est aussi ma mémoire, et que je remercie, pas seulement pour cela ! corrigera mes oublis involontaires…

À présent, ma famille et moi reprenons notre route, avec cette parole que je veux vous laisser aussi : « moi, dit Jésus, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du temps. »

RP
3.06.12 Antibes, culte d'adieux