dimanche 17 février 2013

La tentation au désert




Deutéronome 26, 4-10 ; Psaume 91 ; Romains 10, 8-13 ; Luc 4, 1-13

Luc 4, 1-13
1 Jésus, rempli d'Esprit Saint, revint du Jourdain et il était dans le désert, conduit par l'Esprit,
2 pendant quarante jours, et il était tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et lorsque ce temps fut écoulé, il eut faim.
3 Alors le diable lui dit: "Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain."
4 Jésus lui répondit: "Il est écrit: Ce n'est pas seulement de pain que l'homme vivra."
5 Le diable le conduisit plus haut, lui fit voir en un instant tous les royaumes de la terre
6 et lui dit: "Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes, parce que c'est à moi qu'il a été remis et que je le donne à qui je veux.
7 Toi donc, si tu m'adores, tu l'auras tout entier."
8 Jésus lui répondit: "Il est écrit: Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et c'est à lui seul que tu rendras un culte."
9 Le diable le conduisit alors à Jérusalem; il le plaça sur le faîte du temple et lui dit: "Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas;
10 car il est écrit: Il donnera pour toi ordre à ses anges de te garder,
11 et encore: ils te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre."
12 Jésus lui répondit: "Il est dit: Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu."
13 Ayant alors épuisé toute tentation possible, le diable s'écarta de lui jusqu'au moment fixé.

*

Quarante jours… « Lorsque ce temps fut écoulé, il eut faim ». On pourrait se dire : après quarante jours, pas étonnant ! Voilà un signe tout simple de l’humanité du Christ, qui dépend de Dieu seul, dans une vie humaine qui réclame naturellement, comme toute vie humaine, d’être sustentée.

Quand Jésus est la manifestation, dans une vie humaine, de celui qui existe avant que le monde soit, de celui par qui le monde subsiste, ce simple… « constat » : « il eut faim », dit concrètement son humanité, et par contrecoup, la nôtre !

« Alors le diable lui dit: "Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain." » Alors que le constat de l’humanité de Jésus vient d’être posé — « il eut faim » —, le diable lui propose d’emblée de la court-circuiter ! Ce qui du même coup court-circuiterait sa mission — qui est que le Fils de Dieu rejoigne l’humanité dans tout ce qui la constitue, de la naissance à la mort, pour faire accéder cette même humanité à la mémoire perdue de son éternité.

Et c’est à ce point que le constat « il eut faim », dit aussi beaucoup sur notre humanité — et sur l’humilité de notre humanité. Voilà que nous avons été constitués, comme êtres de chair, semblables aux animaux, aux autres animaux. L’acceptation de cela fonde une part importante de la responsabilité des êtres humains vis-à-vis du reste de la Création, notamment animale. Et par là-même, l’acceptation de cela dit cet aspect bizarre de ce qu’est un être humain. Fait d’humus — selon l’étymologie commune d’homme et d’humble.

Au point que l’on est fondé à penser que c’est justement cela qui a révolté le diable, cet acte divin contre-nature apparemment : mettre, en quelque sorte, un esprit angélique, celui de l’humain, dans une créature de chair et de poils — bref un animal !

Troublant : qu’attaque précisément le diable en tentant Jésus ? Les contraintes animales de sa condition : il a faim ! Scandale concret d’un estomac qui gargouille : nous voilà bien loin de l’esprit pur, sans parler de la divinité ! Alors de grâce, "si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain." Tentation troublante, d’autant plus qu’elle est raisonnablement humaine : tout au plus le diable invite-t-il Jésus à ne plus avoir faim !

Et Jésus lui répond précisément en rappelant ce en quoi le pain est l’expression matérielle, comme le signe dans la matière, de ce que toute créature, fut-elle créature spirituelle, vit de la parole de Dieu. Ce faisant le Fils de Dieu rappelle en citant la Bible que cette règle vaut pour toute l’échelle, toute la hiérarchie de la Création : que cela s’exprime par la faim de pain ou par la faim de vérité, toute créature vit de ce qui sort de la bouche de Dieu.

Et lui est venu racheter la Création entière, avec l’être humain — chargé par là-même de sa responsabilité vis-à-vis de toute la Création matérielle, depuis l’animal jusqu’au minéral. Humilité de la condition qu’est venu partager Jésus : il eut faim. Et la prise de conscience de cette humilité et des responsabilités qui y sont afférentes est bien le sens du jeûne.

D’où, par parenthèse, le côté redoutable d’une pratique devenue rituelle, et qui risque par là d’être vidée de son sens. Les réformateurs de tout temps l’ont bien perçu. Les Réformateurs du XVIe siècle bien sûr, qui ont préféré que l’on se garde de cette habitude rituelle pour venir à sons sens, mais pas eux seuls : Les Réformateurs rejoignaient en cela d’autres réformateurs, comme Ésaïe — rappelant ce sens du jeûne : « Voici le jeûne que je préconise : détache les chaînes de la méchanceté, dénoue les liens du joug, renvoie libres ceux qu’on écrase, et que l’on rompe toute espèce de joug ; partage ton pain avec celui qui a faim et ramène à la maison les pauvres sans abri ; Si tu vois un homme nu, couvre-le, Et ne te détourne pas de celui qui est ta propre chair. » (Ésaïe 58, v. 6-7).

C’est encore ce que rappellera Jésus invitant à un jeûne caché, sans rite visible, de façon à ce que sa signification ne soit pas annulée par un côté record d’ascèse qui risque toujours d’apparaître en biais dans la pratique des champions de l’abstinence — « Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air sombre, comme font les hypocrites: ils prennent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. En vérité, je vous le déclare : ils ont reçu leur récompense. Pour toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage, pour ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, mais seulement à ton Père qui est là dans le secret » (Matthieu 6, 16-18). Jésus lui-même, a donc jeûné au désert, pas en public, et finalement, rejoignant par là-même la condition humble, de l’humanité faite d’humus… il eut faim.

*

Alors, puisque Jésus est le rédempteur de cette humanité dont la condition lui vaut un estomac qui gargouille, et puisqu’il entend ne pas s’y dérober ; puisque par ailleurs cette condition constitue les êtres d’esprit sous du poil que sont les humains en médiateurs à l’égard de toute la Création matérielle ; puisque enfin — le diable l’a bien compris — Jésus est venu en rédempteur de cette Création-là, à commencer par la créature humaine ; puisqu’il est le chef de file de cette humanité, bref le Messie — qu’il entre tout de suite dans le règne qui est sien !

Qu’il entre dans sa souveraineté de droit sur un monde qui pour lors est bel et bien dans une situation de soumission à l’égard du diable. C’était évident à l’époque pour quiconque ne vivait pas au désert — et Jésus n’y a pas passé sa vie. C’est encore plus évident aujourd’hui : il suffit d’allumer la télévision ou d’ouvrir un journal pour savoir que le diable a soumis toute la Terre.

Alors, puisque tout cela m’appartient, dit-il, tu n’as qu’à me le demander et je t’introniserai immédiatement dans ton règne messianique : à nous deux, nous ferons du bon boulot. Moi en chef d’État, et toi en Premier ministre.

Ça te demande certes un geste d’allégeance : prosterne-toi donc et adore-moi — un geste d’allégeance certes, mais qui t’évitera bien des tracas : tu assumeras, sans te compliquer la vie en passant par le détour d’une histoire douloureuse, tes responsabilités de chef des créatures de chair et de poil, puisque tu sembles tenir à cette condition !

Jésus préfèrera alors, le règne humble, invisible, du vrai Dieu, au fracas de la gloire médiatique et au pouvoir immédiat que lui propose celui qui règne si évidemment — à ce plan-là, illusoire et menteur ! le diable…

*

Alors, puisqu’il semble si sûr du Dieu invisible, dont le règne ne se voit pas, qu’il me montre donc, suggère le diable, qu’il montre donc cette confiance en celui qui le protège jusqu’au cœur des échecs — jette-toi en bas, voyons si tu est vraiment le compagnon des anges.

Et Jésus révèle alors, comment sous la chair, s’établit la dimension spirituelle de l’humanité : de façon cachée. Pour l’humanité, la relation avec Dieu, la participation à la dimension spirituelle de la Création se vit sans fracas, sans grand signe, sans même se voir, par la foi seule : « tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ». Jésus ne cèdera pas à tentation de rendre Dieu visible pour une Création matérielle qui ne le voit naturellement pas.

À ce point, le diable reviendra à l’attaque, plus tard, au « moment fixé » (v. 13) : au jour du retour du diable vers Jésus lors de son agonie et sa mort, qui dévoile l'illusoire des propositions du menteur qui prétend avoir tout pouvoir. Ce qui est déjà dévoilé par le refus de Jésus de sauter en bas du Temple est à nouveau refusé par son refus de sauter en bas de la Croix, ou de faire intervenir les armées d’anges capables de le garder de toute chute. Alors Dieu est pleinement manifesté comme étant le Dieu caché, caché derrière l’humilité de la croix d’un homme qui meurt.

*

Récit étonnant où Jésus est présenté pour nous comme faisant l’inverse de ce à quoi on s’attendrait. Nous sommes en proie nous aussi, à notre mesure, en permanence à ces tentations-là. Un diable tel un tel génie qui nous proposerait trois vœux — en général c’est le nombre —, quelle réponse ? Le plus raisonnable, imagine-t-on, est de lui demander… ce qui semble si souhaitable : pleine forme, prospérité, réussite. Exactement ce que le diable propose à Jésus — et qu'il refuse.

Non pas que cela soit mauvais en soi, mais cela ne se reçoit que de Dieu seul et dans le respect de ses préceptes. C’est cela, la condition des êtres de chair que nous sommes.

Nous voilà responsables d’accepter notre condition humaine et ses limitations comme Jésus les a acceptées pour nous… et de vivre par la foi seule selon la parole de celui que, dans la situation qui est la nôtre, on ne voit pas. C’est comme cela que se rachète le monde.


R.P.
Poitiers, 17.02.13


dimanche 10 février 2013

« Sois sans crainte »





Ésaïe 6, 1-8 ; Psaume 138 ; 1 Co 15, 1-11 ; Luc 5, 1-11

Luc 5, 1-11
1 Comme la foule se pressait autour de lui pour entendre la parole de Dieu, et qu’il se trouvait auprès du lac de Génésareth,
2 il vit au bord du lac deux petites barques, d’où les pêcheurs étaient descendus pour laver leurs filets.
3 Il monta dans l’une de ces barques, qui était à Simon, et il lui demanda de s’éloigner un peu de terre. Puis il s’assit, et de la barque il enseignait les foules.
4 Lorsqu’il eut cessé de parler, il dit à Simon : Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour pêcher.
5 Simon lui répondit : Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre, mais, sur ta parole, je jetterai les filets.
6 L’ayant fait, ils prirent une grande quantité de poissons, et leurs filets se rompaient.
7 Ils firent signe à leurs compagnons qui étaient dans l’autre barque de venir les aider. Ils vinrent et remplirent les deux barques, au point qu’elles enfonçaient.
8 Quand il vit cela, Simon Pierre tomba aux genoux de Jésus et dit : Seigneur, éloigne-toi de moi parce que je suis un homme pécheur.
9 Car la frayeur l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la pêche qu’ils avaient faite.
10 Il en était de même de Jacques et de Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon. Et Jésus dit à Simon : Sois sans crainte ; désormais tu seras pêcheur d’hommes.
11 Alors ils ramenèrent les barques à terre, laissèrent tout et le suivirent.

*

Nous voici en présence d'un miracle de Jésus qui a un effet pour le moins inattendu à nos yeux. Voilà des pêcheurs rentrés bredouilles qui, suite à un miracle qui leur donne une pêche surabondante, abandonnent pêche et barques ! On pourrait s'attendre à un autre type de résultat…

L'étrange dialogue de Jésus et de Pierre accroît le côté troublant de cet épisode ; mais dessine en même temps, on va le voir, la voie d'une explication.


Au-delà de la façon commune de comprendre le miracle

Le récit de ce miracle est entouré de deux autres récits de divers événements miraculeux : des guérisons, qui ont pour conséquence de développer grandement la popularité de Jésus, tandis que celui-ci cherche à fuir cette popularité (4, 42 ; 5, 15-16).

Ces divers miracles sont accomplis au bénéfice de la foule, qui voit un grand avantage à s'assurer la présence permanente d'un tel guérisseur providentiel. Cette population, souvent en détresse, s'intéresse, et on peut la comprendre, aux avantages immédiats et concrets des miracles de Jésus, au point de vouloir le retenir, fût-ce d'ailleurs au déficit des autres villes (4, 42-43).

Cette attitude vis-à-vis du miracle est une attitude à courte vue, inapte à saisir la réalité spirituelle réelle du miracle, qui est signe. Lorsque la dimension spirituelle est pressentie, comme pour la guérison du paralytique par laquelle Jésus lui signifie son pardon, le miracle suscite crainte et perplexité (5, 26) !

Et c'est ce qui va en être pour Pierre et ses compagnons à propos de cette pêche miraculeuse.

Contrairement aux diverses guérisons qui ont enthousiasmé les populations, cette pêche miraculeuse concerne plus particulièrement les disciples, eux qui, confusément, ont déjà quelque idée de ce qu'il en est de Jésus.

En témoigne, quand même, l’obéissance de Pierre à Jésus lui disant de retourner jeter le filet ; Pierre qui, expérimenté en la matière, a pourtant pêché toute la nuit, et qui malgré tout, malgré ce qui inclut peut-être une volonté sous-jacente de montrer à Jésus qui est le professionnel de la pêche ; Pierre fatigué, qui y retourne quand même (v. 5).

Jésus qui vient de prêcher aux foules depuis la barque de Pierre (v. 3) — technique oratoire pour faire porter la voix plus largement — ; Jésus prend maintenant les disciples avec lui pour les inviter à repartir en mer (v. 4). Il est à présent avec un « public » plus avisé, et qui saura tirer du miracle son sens et ses conséquences les plus troublantes concernant qui est Jésus.


La leçon du miracle

Jésus, par son miracle, ne vient-il pas de montrer qu'il ouvre les portes de l'abondance, y compris, en matière de pêche, mieux que les spécialistes de la pêche ?

Et la réaction de Pierre est la frayeur, frayeur parce que, dit-il, il est un homme pécheur (v. 8-9). Pierre pressent derrière ce miracle toute une épaisseur de mystère. Il devine le tournant que ce miracle doit marquer dans sa vie. Jésus lui montre l'abondance pour lui faire comprendre qu'il lui faut abandonner déjà cette abondance dont il lui révèle avoir le secret !

Il ne saurait y avoir de pêche abondante que par la grâce de Dieu dont Jésus est le signe : c'est dire que désormais éclate aux yeux de Pierre qu'il ne saurait y avoir de sens ultime dans le geste de jeter le filet. Ce jour-là s'ouvre à ses yeux confus un horizon plus vaste que celui que lui faisait pressentir la mer qui l'appelait. D'une façon certaine, Pierre saisit que ce miracle scelle sa vocation. D'où sa frayeur : il perçoit que ce qui éclate dans le miracle qui dévoile la présence du Dieu qui l'appelle ne peut qu'être, en même temps, condamnation pour l’homme pécheur qui apparaît crûment dans la lumière de cet appel. Il y a de quoi être effrayé. Pour nous aussi. D’autant qu’à travers Pierre, ne nous leurrons pas, nous sommes aussi visés.

Pierre, lui, est pris dans les filets de ce carrefour : l'appel qu’il reçoit, qui l'éclaire, l'éblouit aussi ; il l'aveugle : situation sans issue : « Seigneur éloigne-toi de moi parce que je suis un homme pécheur ». C'est la même terreur qui saisissait Ésaïe dans la vision de sa vocation : « Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme dont les lèvres sont impures » (És 6, 5). Terreur qui saisit aussi les compagnons de Pierre (v. 9-10). Et nous tous, si nous l’entendons…


La Parole de la grâce

Jésus comprend parfaitement les remous intérieurs qu'il a lui-même provoqués chez Pierre. Et il lui donne de vive voix la parole de la vocation, que Pierre a pressenti : « désormais, tu seras pêcheur — captiveur — d'hommes (comme tu as été captivé toi-même) », parole de vocation dont la force se fonde sur la parole de grâce qui la précède en apaisant la frayeur de Pierre : « Sois sans crainte » (v. 10). Car de cette pêche-là je t’ai montré, par ce signe, être le maître.

Racine de la vocation, ce « sois sans crainte » précède même probablement, dans l'Éternité, le miracle qui le signifie, et la frayeur de Pierre, qui ne pourra, dès lors, que marcher à la lumière de cette Parole de grâce. Ce jour-là, dans cette Parole de grâce qui les saisit et les appelle de façon incontournable, les disciples ont touché au domaine dont il n'est point de retour. Derrière eux s'est creusé un abîme : il n'est plus d'arrière — « alors ils ramenèrent les barques à terre, laissèrent tout et le suivirent » (v. 11).

Ce « sois sans crainte » est ici décisif. Il vaut lui aussi pour nous. Un appel qui nous est adressé à tous et qui rencontre naturellement notre crainte. Depuis celle de notre : « pourquoi moi ? » jusqu’à celle de n’être pas la hauteur. « Sois sans crainte » a dit Jésus à des apôtres qui l’ont bien entendu et qui savent par ce « sois sans crainte », qu’il ne leur est demandé que d’être ce qu’ils sont dans cette vaste tâche : des intendants d’un mystère qui les dépasse, ce mystère qui effraie Pierre. « Nous sommes des intendants des mystères de Dieu » dira Paul (1 Co 4,1). Comme Pierre n’est que le jeteur de filet d’une pêche dont Dieu seul est le maître, ce qui nous est confié n’est que l’intendance d’une grâce qui ne dépend pas de nous.

C’est tout, c’est énorme mais c’est tout. Et « ce qu’on demande en fin de compte à des intendants, c’est de se montrer fidèles », poursuit Paul (1 Co 4, 2). Soyez donc sans crainte ! C’est cela être pécheur d’hommes, c’est l’intendance spirituelle d’une grâce infinie.

Un mystère qui nous dépasse infiniment. La Parole qui fonde toute recherche de l'infini — et qui y met fin, dans la mesure où elle dévoile la présence de l'infini dans le service, à l'imitation de la Parole infinie, est venue dans la chair, afin de servir. Plus rien ne tient que de cette parole de grâce. Paul en dira : « par la grâce de Dieu, je suis ce que je suis » (1 Co 15, 10).

R.P.
Poitiers, 10.02.13


dimanche 3 février 2013

Le Jubilé de la foi




Jérémie 1.4-19 ; Psaume 71 ; 1 Corinthiens 12.31-13.13 ; Luc 4.21-30

Luc 4.21-30
21 Alors il commença à leur dire : « Aujourd'hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l'entendez. »
22 Tous lui rendaient témoignage ; ils s'étonnaient du message de la grâce qui sortait de sa bouche, et ils disaient : « N'est-ce pas là le fils de Joseph ? »
23 Alors il leur dit : « Sûrement vous allez me citer ce dicton : “Médecin, guéris-toi toi-même.” Nous avons appris tout ce qui s'est passé à Capharnaüm, fais-en donc autant ici dans ta patrie. »
24 Et il ajouta : « Oui, je vous le déclare, aucun prophète ne trouve accueil dans sa patrie.
25 En toute vérité, je vous le déclare, il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d'Elie, quand le ciel fut fermé trois ans et six mois et que survint une grande famine sur tout le pays ;
26 pourtant ce ne fut à aucune d'entre elles qu'Elie fut envoyé, mais bien dans le pays de Sidon, à une veuve de Sarepta.
27 Il y avait beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Elisée ; pourtant aucun d'entre eux ne fut purifié, mais bien Naamân le Syrien. »
28 Tous furent remplis de colère, dans la synagogue, en entendant ces paroles.
29 Ils se levèrent, le jetèrent hors de la ville et le menèrent jusqu'à un escarpement de la colline sur laquelle était bâtie leur ville, pour le précipiter en bas.
30 Mais lui, passant au milieu d'eux, alla son chemin.

*

« Aujourd'hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l'entendez » (v. 21). Il s’agit du Jubilé, l’an de grâce prévu par le Lévitique, et annoncé par Ésaïe : c’est cette parole là que Jésus vient de déclarer « accomplie pour vous qui l'entendez ». Le mot « jubilé » vient du latin jubilæus (de jubilare, « se réjouir »), traduction par Jérôme de l'hébreu yôbel qui désigne le cor en corne de chèvre qui était utilisé pour annoncer le début de cette année spéciale qui a lieu tous les cinquante ans. Cette année de grâce, de réjouissance, où les terres devaient être redistribuées de façon équitable et les esclaves libérés. Acte de souveraineté.

Affaire de foi donc que la réception de cet accomplissement par Jésus de la promesse de la souveraineté de Dieu enfin établie : la mise en place de ce Jubilé impossible à ce moment-là dans son intégralité !

Car c’est de cela qu’il s’agit. Pourquoi donc la mise en place du Jubilé n’est pas possible en son intégralité au temps de Jésus ? Parce qu’Israël n’est pas souverain pour pouvoir mettre en œuvre de telles lois. Le souverain est alors César !

Que dit la loi sur le Jubilé (Lévitique 25, 8-18) quant à son inauguration ? « Vous déclarerez » — déclaration politique : « vous déclarerez sainte la cinquantième année et vous proclamerez dans le pays la libération pour tous les habitants ; ce sera pour vous un jubilé » (v. 10). Loi de souveraineté, à présent perdue. Les Romains sont très tolérants quant à l’exercice de des différents cultes. Israël a reçu de larges concessions, mais rien qui lui donne la souveraineté politique et juridique. C’est précisément ce qui, malgré sa tolérance, vaut à Rome une inimitié qui va jusqu’aux révoltes zélotes…

Or le Jubilé relève de la souveraineté. Il est même perçu par les anciens prophètes comme marque particulière de souveraineté.

Et aux temps anciens, aux temps de la souveraineté d’Israël précisément, la loi sur le Jubilé, au grand dam des prophètes, n’a pas été mise en place, comme l’idolâtrie n’a pas été rejetée, et a fini par dominer, valant alors le départ en exil, concrétisation de la perte de souveraineté — selon une lecture qu’en font les prophètes. Ça a commencé dès le veau d’or ! S’en remettre à Dieu, avec confiance, ce que marque la pratique du Jubilé, ou se faire des divinités à notre image, bien moins exigeantes en matière de foi, d’abandon à Dieu.

Cf. Jérémie (ch. 1, v. 15-16) : « voici, je vais appeler tous les peuples des royaumes du septentrion, dit l’Eternel ; ils viendront, et placeront chacun leur siège à l’entrée des portes de Jérusalem, contre ses murailles tout alentour, et contre toutes les villes de Juda. Je prononcerai mes jugements contre eux […] parce qu’ils m’ont abandonné et […] se sont prosternés devant l’ouvrage de leurs mains. »

« Mettez mes lois en pratique ; gardez mes coutumes et mettez-les en pratique : et vous habiterez en sûreté dans le pays » (Lév. 25, 18), précisait le texte du Lévitique instituant la loi du Jubilé. Ça n’a pas été fait, ce qu’a sanctionné l’exil.

« Nebucadnetsar emmena captifs à Babylone ceux qui échappèrent à l’épée ; et ils lui furent assujettis, à lui et à ses fils, jusqu’à la domination du royaume de Perse, afin que s’accomplît la parole de l’Eternel prononcée par la bouche de Jérémie ; jusqu’à ce que le pays eût joui de ses sabbats, il se reposa tout le temps qu’il fut dévasté, jusqu’à l’accomplissement de soixante-dix ans. » (2 Chronique 36, 20-21) — à savoir les années sabbatiques et les Jubilés qui lui ont manqué.

La non application du Jubilé, qui signe un manque de liberté, une soumission aux pratiques ambiantes et au culte des idoles, est sanctionnée par la perte de la liberté sous la domination babylonienne — selon la lecture des prophètes.

Et depuis cet exil, y compris après le retour d’exil, l’application de cette loi de liberté n’est plus possible — autrement qu’à l’échelle individuelle : la pleine souveraineté d’Israël n’a jamais été rétablie, jusqu’à l’époque de Jésus. Aucune proclamation politique d’un Jubilé n’est alors possible, sous peine de voir les Romains intervenir…

Les faits sont là !… Ces faits qui valent à la proclamation de Jésus de résonner comme chose impossible, pour ne pas dire exorbitante !

Sauf à la recevoir par une foi qui s'ancre au-delà de ce qui se voit, des réalités politiques concrètes.

Voilà pourquoi la parole que donne ici Jésus, qui engage la foi la plus inconcevable… rencontre… le réalisme le plus massif… et compréhensible !

Ici ce réalisme prend la forme d’une question : qui est-il celui-là pour oser une telle déclaration, si exorbitante !? Nous connaissons son père et sa mère ! Qu’il nous donne donc au moins un signe, un miracle, comme ceux qu’il a produits à Capharnaüm !

Mais les signes, c’est pour provoquer une foi à apparaître, provoquer une foi conçue à germer. En d’autres termes, c’est pour ceux du dehors, précisément ! Comme au temps d’Élie… Mais pour ceux qui ont côtoyé au quotidien le prophète et sa famille, il leur sera difficile de voir au-delà de ce quotidien trivial. Au point que même le signe s’avérera inutile : il cantonnera celui qui le verra à sa fonction éventuellement utilitaire ! (Comme la multiplication des pains que d’aucuns se contentent de juger bien utile !) « Il ne fit pas de signe miraculeux ici, à Nazareth, à cause de leur manque de foi » précisent Marc et Matthieu. Non pas que la foi rende le signe possible, mais que l’incrédulité, qui consiste à s’en tenir à ce que l’on voit, et que l’on croit savoir, le rend inutile !

Voilà qui provoquera même la colère des siens, de ceux de Nazareth !

Et il est constant dans l’histoire que les signes cessent quand est établie la foi. Cessation comme signe elle-même de ce qui doit advenir — 1 Co 13, 8-10 : « Les prophéties prendront fin, les langues cesseront, la connaissance disparaîtra. Car nous connaissons en partie, et nous prophétisons en partie, mais quand ce qui est parfait sera venu, ce qui est partiel disparaîtra. »

La parole que Jésus a prononcée requiert la simple adhésion de la foi — sans qu’il soit besoin de signe supplémentaire ! Puisque sans la foi qui le reçoit, le signe est inutile.

« Passant au milieu d'eux, Jésus alla son chemin », conclut le texte…

Serons-nous de ceux au milieu desquels Jésus passe, continuant son chemin, ou serons-vous de ceux qui n’ont plus besoin de signes supplémentaires pour ajouter foi à sa parole : « aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez » !


RP,
Poitiers, 03.02.13


dimanche 27 janvier 2013

Jubilé




Psaume 19, 8-15 ; Néhémie 8, 1-10 ; 1 Corinthiens 12, 12-30 ; Luc 1, 1-4 & 4, 14-21

Luc 1, 1-4 & 4, 14-21
1 1 Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements accomplis parmi nous,
2 d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et qui sont devenus serviteurs de la parole,
3 il m’a paru bon, à moi aussi, après m’être soigneusement informé de tout à partir des origines, d’en écrire pour toi un récit ordonné, très honorable Théophile,
4 afin que tu puisses constater la solidité des enseignements que tu as reçus.


4 14 Alors Jésus, avec la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, et sa renommée se répandit dans toute la région.
15 Il enseignait dans leurs synagogues et tous disaient sa gloire.
16 Il vint à Nazara où il avait été élevé. Il entra suivant sa coutume le jour du sabbat dans la synagogue, et il se leva pour faire la lecture.
17 On lui donna le livre du prophète Ésaïe, et en le déroulant il trouva le passage où il était écrit :
18 L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté,
19 proclamer une année d’accueil par le Seigneur.
20 Il roula le livre, le rendit au servant et s’assit ; tous dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui.
21 Alors il commença à leur dire : "Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez."

*

Nous assistons avec ce texte de Luc, à la proclamation par Jésus du Jubilé, « an de grâce du Seigneur », une institution — qui n'avait pas vraiment l'habitude d'être respectée. Il s'agit de cette loi biblique qui voulait que tous les cinquante ans les compteurs soient remis à zéro. On devait alors libérer les esclaves, ne pas travailler pendant un an, redistribuer les terres acquises au cours des cinquante années précédentes. Une véritable révolution périodique, qui n'avait pas vraiment eu l'heur d'être appliquée, tout comme les simples années sabbatiques, d'ailleurs — qui mettaient en place tous les sept ans des bouleversements très importants aussi.

Je cite — Lévitique 25, 10-18 :
10 vous déclarerez sainte la cinquantième année et vous proclamerez dans le pays la libération pour tous les habitants ; ce sera pour vous un jubilé ; chacun de vous retournera dans sa propriété, et chacun de vous retournera dans son clan.
11 Ce sera un jubilé pour vous que la cinquantième année: vous ne sèmerez pas, vous ne moissonnerez pas ce qui aura poussé tout seul, vous ne vendangerez pas la vigne en broussaille,
12 car ce sera un jubilé, ce sera pour vous une chose sainte. Vous mangerez ce qui pousse dans les champs.
13 En cette année du jubilé, chacun de vous retournera dans sa propriété.
14 Si vous faites du commerce — que tu vendes quelque chose à ton compatriote, ou que tu achètes quelque chose de lui, que nul d’entre vous n’exploite son frère :
15 tu achèteras à ton compatriote en tenant compte des années écoulées depuis le jubilé, et lui te vendra en tenant compte des années de récolte.
16 Plus il restera d’années, plus ton prix d’achat sera grand ; moins il restera d’années, plus ton prix d’achat sera réduit : car c’est un certain nombre de récoltes qu’il te vend.
17 Que nul d’entre vous n’exploite son compatriote ; c’est ainsi que tu auras la crainte de ton Dieu. Car c’est moi, le SEIGNEUR, votre Dieu.
18 Mettez mes lois en pratique ; gardez mes coutumes et mettez-les en pratique : et vous habiterez en sûreté dans le pays.

En regard de l’exil, en guérison de la tragique déportation à Babylone, le livre du prophète Ésaïe annonçait un an de grâce du Seigneur, an qui verrait l'exil prendre fin.

Ésaïe 61, 1-3 :
1 L’Esprit du Seigneur, l’Éternel, est sur moi, car le Seigneur m’a donné l’onction. Il m’a envoyé pour porter de bonnes nouvelles à ceux qui sont humiliés ; pour panser ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs leur libération et aux prisonniers leur élargissement ;
2 Pour proclamer une année favorable de la part du Seigneur et un jour de vengeance de notre Dieu ; pour consoler tous ceux qui sont dans le deuil ;
3 Pour accorder à ceux de Sion qui sont dans le deuil, pour leur donner de la splendeur au lieu de cendre, une huile de joie au lieu du deuil, un vêtement de louange au lieu d’un esprit abattu, afin qu’on les appelle térébinthes de la justice, plantation de l’Éternel, pour servir à sa splendeur.

Et voilà que Jésus lisant ce texte d'Ésaïe, pour la prédication inaugurale de son ministère, annonce l'accomplissement de la Parole du prophète ; il se présente lui-même comme celui qui accomplit cette parole.

Aujourd'hui s'inaugure l'année jubilaire, l'an de grâce du Seigneur, avec toutes ses conséquences : tel est bien le propos de Jésus.

Voilà une parole bien étrange que les auditeurs de Nazareth auront de la peine à recevoir. On sait qu’ils lui demanderont, comme il est coutume dans les évangiles, un miracle, pour croire. Et on peut les comprendre. Ce Jubilé, cet an de grâce, on en voudrait tout de même des signes pour le croire.

Et si ce Jubilé est bien la guérison des yeux aveugles de ceux qui baignent dans les ténèbres de l'esprit de la captivité, on n'hésitera pas à attendre comme signe que les aveugles recouvrent la vue, selon la lettre de la traduction grecque de la parole du prophète : après tout le Royaume de Dieu n'implique-t-il pas la guérison totale de toutes nos souffrances ; d'où la façon dont les habitants de Nazareth apostropheront Jésus : « médecin guéris-toi toi-même » (Luc 4, 23), et ton peuple avec toi.

Voilà une interpellation qui résonne de façon particulièrement tragique en ce jour de commémoration de la Shoah et de prévention des crimes contre l’humanité. Qu’est-ce que l’histoire qui a suivi a montré de ce qui est donné de jour-là ?

Car le Jubilé annoncé par Ésaïe est bien l'inauguration du Royaume. Le Jubilé marque l'espérance de ce jour où le Shabbath devient éternel, ce jour à partir duquel il devient définitivement possible de dire : « c'est aujourd'hui de jour du Shabbath », selon l’Épître aux Hébreux, ch. 4. Cela étant appelé à être chargé de sens en ce qui concerne les relations humaines, enfin empreintes de sagesse et de grâce.

Mais voilà que comme face à la recherche de la sagesse, Dieu a opposé la folie de la prédication, voilà, en ce qui concerne la grâce, que face à la recherche de miracles — il n’y a pas eu de miracle ce jour-là à Nazareth —, Dieu a opposé la foi à la faiblesse de la croix, où le Christ rejoint le souffrance de l’humanité, la souffrance de son peuple.

Sans autre signe que la faiblesse du Christ dévoilée bientôt à la croix Jésus annonce aujourd’hui l’accomplissement de cette parole du prophète Ésaïe : ici commence le Jubilé, le grand Shabbath, l'an de grâce qui inaugure le Royaume de Dieu. Même si cela ne se voit pas, ne relève pas de la vue… Parole donnée à la foi seule. Accomplissement qui ne se voit pas.

Cette parole relève de cette folie de Dieu plus sage que les hommes et cette faiblesse de Dieu plus forte que les hommes, folie et faiblesse selon lesquelles Dieu a choisi les choses folles et faibles de ce monde pour confondre les sages et fortes (1 Co 1). Or ces choses folles et faibles sont ceux et celles qui sont appelés par l'Évangile pour être sagesse et justice en Jésus-Christ. C'est nous qui entendons ce que Jésus dit aujourd’hui.

*

Nos années se datent en autant d'ans de grâce : « an de grâce 2013 », disons-nous ! Autant d’années de Jubilé ! Si le nous croyons, si nous croyons que le Jubilé est advenu, si nous sommes dans l'an de grâce du Seigneur, plus rien ne manque pour que nous en appliquions les modalités : libérés de tout esclavage, être libres de remettre les dettes, puisque c’est là le Jubilé, libres parce ce que la délivrance des captifs a eu lieu, proclamation de la libération des victimes de toutes les oppressions possibles...

Chacun à notre humble mesure : nous avons tous le pouvoir de remettre les dettes à notre égard ; comme nous le prions dans le Notre Père — « remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs. » (Ça vaut comme pardon des offenses concernant ces dettes que sont les fautes ; ça vaut aussi à tous les autres plans — Jésus n’a pas commis de péché, il n’en était pas moins débiteur de sa vie envers son Père, ce qu’il savait évidemment lorsqu’il enseignait cette prière : « remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs. »)

Si nous ne faisons pas de miracles spectaculaires, comme Jésus n’en a pas fait à Nazareth (comme pour nous dire : vous aussi vous pouvez beaucoup de choses sans que cela ne soit spectaculaire) — nous avons la possibilité de mettre en place les modalités essentielles de l’an de grâce : à commencer par remettre pour notre part les compteurs à zéro.

Dieu nous appelle aujourd’hui à entrer avec humilité, au regard de l’histoire, mais de plain-pied tout de même, dans ce temps de la grâce, en place dès à présent. « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. »


R.P.
Poitiers, 27.01.13


dimanche 20 janvier 2013

À Cana... Des noces éternelles





Esaïe 62.1-5 ; Psaume 96 ; 1 Corinthiens 12.4-11 ; Jean 2.1-12

Jean 2, 1-12
1 Or, le troisième jour, il y eut une noce à Cana de Galilée et la mère de Jésus était là.
2 Jésus lui aussi fut invité à la noce ainsi que ses disciples.
3 Comme le vin manquait, la mère de Jésus lui dit: "Ils n’ont pas de vin."
4 Mais Jésus lui répondit: "Que me veux-tu, femme? Mon heure n’est pas encore venue."
5 Sa mère dit aux serviteurs: "Quoi qu’il vous dise, faites-le."
6 Il y avait là six jarres de pierre destinées aux purifications rituelles; elles contenaient chacune de deux à trois mesures.
7 Jésus dit aux serviteurs: "Remplissez d’eau ces jarres"; et ils les emplirent jusqu’au bord.
8 Jésus leur dit: "Maintenant puisez et portez-en au maître du repas." Ils lui en portèrent,
9 et il goûta l’eau devenue vin-il ne savait pas d’où il venait, à la différence des serviteurs qui avaient puisé l’eau, aussi il s’adresse au marié
10 et lui dit: "Tout le monde offre d’abord le bon vin et, lorsque les convives sont gris, le moins bon; mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant!"
11 Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.
12 Après quoi, il descendit à Capharnaüm avec sa mère, ses frères et ses disciples; mais ils n’y restèrent que peu de jours.

*

Rien de plus sain qu'une fête, des noces, la joie. On a souvent remarqué cet aspect de ce passage, et il faut le rappeler. Jésus ne dédaigne pas les réjouissances d'une fête tout humaine. Un repas de noces, que le texte nous présente comme célébré parmi des proches ou des amis de sa mère (v.1) ; et qui va illustrer la joie à la résurrection (v.1 : le troisième jour), renvoyant donc à Pâques et aux noces de l’agneau.

Voilà donc dans notre texte une fête de mariage où Jésus est invité aussi, ainsi que ses disciples. C'est que, dans la civilisation de la Palestine d'alors, les noces sont un événement considérable, qui dure toute la semaine ; et on n’invite pas seulement les amis, mais les amis des amis, qui se trouvent naturellement en pareille circonstance être eux-mêmes des amis et avoir aussi des amis qui du coup accèdent aussi au cercle des amis. La joie s'étend aux cercles les plus larges.

Société du partage, qui déborde tout particulièrement dans la joie ; un peu comme celle que donne l'Esprit saint, et qui ne connaît pas de calculs ni de lendemains, surtout, précisément, dans la joie. Jésus fera allusion à cela en évoquant, dans la parabole des noces, les invités du bord du chemin.

La famille en joie veut du monde pour partager sa joie. Et veut y prendre du temps. Ici la fête a beaucoup duré. Et voilà que le vin vient à manquer. Et la famille se sent au bord de l’humiliation. Les convives sont en passe de ne pas être honorés comme il se doit. Non pas que le maître ait été chiche, ou plus pauvre qu'il aurait voulu le laisser paraître, mais plutôt que la joie ayant été très grande, le vin a coulé, coulé, coulé. À cette fête que Jésus n'a pas dédaigné d'honorer de sa présence.

Fête tout humaine : il ne s’agit pas d’une bénédiction nuptiale — la bénédiction, chose qui n’existera pas dans l’Église avant le Ve siècle, concerne dans le rite juif uniquement le premier jour, qui précède les sept jours de fête —, mais d’un moment tout à fait profane ; qui n’en accomplit pas moins le précepte de la Genèse sur l’homme et la femme : soyez féconds et multipliez-vous — d’où le signe de l’abondance de la fête…

Il y a un temps pour tout, y compris pour la fête, qui n'a pas à être bridée parce que ce n'est pas tous les jours la fête, au contraire précisément, et tant pis pour les lendemains. Le Dieu qui pourvoit à la joie pourvoit à plus forte raison au quotidien. "Ne vous inquiétez pas pour vos lendemains, remettez cela à Dieu", dit Jésus.

… Et le vin vient à manquer avant qu'il n'ait suffisamment réjoui le cœur des participants. La nouvelle du problème commence à courir. On s'informe l'un l'autre : la fête risque bien d'être abrégée. Marie informe son fils. Et voilà de la part de Jésus une réaction étrange.

*

Jésus apparemment, perçoit cette information comme une interpellation. Venu en ce monde pour ce monde, ce qui l'entoure l'interpelle. Combien de fois ne le voyons-nous pas faire des miracles par compassion, apparemment à côté du sens qui est celui de tous ses miracles. Apparemment seulement, parce que fussent-ils œuvres de compassion, les miracles de Jésus sont toujours chargés d'une plénitude de sens qui en fait autant de portes ouvertes sur la vie spirituelle. Ce sens est d'ailleurs sans doute fort lié à ce que le monde l'interpelle, — comme on dit —, ne le laisse pas indifférent.

La fin de la fête, la fin qui s'annonce, ne le laisse pas non plus indifférent. La fin de nos fêtes. Pourquoi faut-il que nos fêtes, nos joies, se terminent toujours ? Pourquoi faut-il que ce qui commence par des chants se termine dans la frustration, dans la tristesse, en manque du vin qui réjouit le cœur de l'homme ? Cette noce, par exemple, se terminera.

À regarder plus loin, plus tard, elle se terminera mal comme toute noce, de toute façon par un deuil — il faudra se quitter lorsque, au mieux après la vieillesse, la mort viendra frapper. Il faudra bien quitter ce monde, se quitter l'un l'autre, arraché l'un à l'autre par la douleur de la mort, la joie tournera en deuil, comme la fête tourne court dans le manque de vin.

Alors Jésus donne le signe de ce qu'il est lui-même la fête éternelle, le fête où le vin ne vient jamais à manquer. Dans sa conscience du malheur du deuil prochain qui est au cœur de toutes nos fêtes, Jésus s'interpose ; il s'interpose contre le scandale du fatal manque de vin. Alors son sang bientôt coulera, vin de joie de la fête éternelle.

Qu'en savent les hommes, qu'en sait sa mère ? D'où sa façon de lui répondre : qu'y a-t-il entre toi et moi ? Toi tu es de la terre ; quant à moi qui sais le remède à la douleur des fêtes passagères, des noces promises au deuil, mon heure n'est pas encore venue, l'heure où mon sang coulera comme un vin nouveau pour le salut du monde.

C'est ce que Jésus va signifier par son miracle, attestant qu'il vit lui-même au-delà des fêtes passagères, et qu'il fait entrer dans cet au-delà ceux qui, au cœur de leur fête, savent goûter le vin de l'alliance renouvelée, alliance nouvelle et éternelle, qui purifie mieux que l'eau de toutes les aspersions dont sont remplies les jarres des purifications.

Car c'est bien de jarres de purification qu'il s'agit. Changer cette eau-là en vin, cette eau qu'il fait verser dans ces jarres-là, n'est pas le fait du hasard de la part de Jésus. Par lui prend place une nouvelle alliance, celle de la joie éternelle, où le meilleur des vins de fête ne vient jamais à manquer. C'est là la dimension où Jésus resitue la question de sa mère. On est dans un autre monde, où l'on vient par le mystère de la foi (v.11).

*

C'est que dès lors tout est à double sens.

L'étonnement de l'organisateur devant la qualité de ce vin servi en fin de fête, par exemple : au premier plan, il s'agit d'une stricte interrogation sur le pourquoi de cette façon de faire : servir le bon vin à la fin. À un autre plan, il nous est indiqué que là est l'entrée dans l'alliance du Royaume, de la joie éternelle.

La façon dont Jésus répond apparemment sèchement à sa mère est aussi à double sens pour nous : adressée à celle qui n'entre que partiellement dans la pensée de celui qui pour être son fils n'en est pas moins son Dieu, cette parole vaut aussi et a fortiori pour nous, qui n'avons pourtant pas le bénéfice d'une telle grâce.

La foi, qui permet à ses disciples de saisir dans le miracle la gloire de Jésus, relève d'un étonnement devant le Dieu qui agit par où on ne l'attendrait pas, c'est-à-dire peut-être, d'un Dieu tout à fait libre par rapport aux conseils que l'on voudrait lui donner, par rapport aux façons d'agir que l'on voudrait lui suggérer à demi-mot — "ils n'ont plus de vin, tu sais ce qu'il te reste à faire".

Prenons garde : il est des prières exaucées dont le sens sera pour nous plus dérangeant qu'une absence de réponse, des exaucements qui vont nous obliger à des bouleversements que nous ne prévoyons pas en formulant ces prières, des bouleversements tels que si nous les avions connus d'abord, nous nous serions peut-être abstenus de ces prières-là.

Et il est des façons de souffler à Dieu ce qu'il devrait nous enseigner, c'est-à-dire ce que l'on a l'habitude d'entendre — vieilles jarres comme vieilles outres.

C'est nous que Jésus appelle aujourd’hui encore à avoir part à l'ivresse spirituelle du vin nouveau. C'est toujours nous qu’il vise à travers cet attachement à des jarres que Dieu veut les remplir du vin le meilleur.

*

Là seulement est le remède à notre aveuglement, qui est cette certitude que la fête doit finir le jour où finit le vin de nos vieilles outres. Nous sommes alors appelés à goûter ce vin qui ne peut que faire éclater nos vieilles outres, emplir d'ivresse nos vieilles jarres.

Aujourd'hui même finit notre stock de piquette. Dieu a gardé ce bon vin qu'il nous dévoile — aujourd'hui, — car il y a encore un aujourd'hui. Il nous le dévoile aujourd'hui encore en Jésus pour nous enivrer de sa présence qui ne finit jamais, pour nous préparer aux noces éternelles.


R.P
Poitiers, 20.01.13


lundi 14 janvier 2013

Parfum versé




Luc 7, 36-50
36 Un Pharisien l’invita à manger avec lui; il entra dans la maison du Pharisien et se mit à table.
37 Survint une femme de la ville qui était pécheresse; elle avait appris qu’il était à table dans la maison du Pharisien. Apportant un flacon de parfum en albâtre
38 et se plaçant par-derrière, tout en pleurs, aux pieds de Jésus, elle se mit à baigner ses pieds de larmes; elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux du parfum.
39 Voyant cela, le Pharisien qui l’avait invité se dit en lui-même: "Si cet homme était un prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu’elle est: une pécheresse."
40 Jésus prit la parole et lui dit: "Simon, j’ai quelque chose à te dire." -"Parle, Maître, dit-il.
41 - "Un créancier avait deux débiteurs; l’un lui devait cinq cents pièces d’argent, l’autre cinquante.
42 Comme ils n’avaient pas de quoi rembourser, il fit grâce de leur dette à tous les deux. Lequel des deux l’aimera le plus?"
43 Simon répondit: "Je pense que c’est celui auquel il a fait grâce de la plus grande dette." Jésus lui dit: "Tu as bien jugé."
44 Et se tournant vers la femme, il dit à Simon: "Tu vois cette femme? Je suis entré dans ta maison: tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds, mais elle, elle a baigné mes pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux.
45 Tu ne m’as pas donné de baiser, mais elle, depuis qu’elle est entrée, elle n’a pas cessé de me couvrir les pieds de baisers.
46 Tu n’as pas répandu d’huile odorante sur ma tête, mais elle, elle a répandu du parfum sur mes pieds.
47 Si je te déclare que ses péchés si nombreux ont été pardonnés, c’est parce qu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour."
48 Il dit à la femme: "Tes péchés ont été pardonnés."
49 Les convives se mirent à dire en eux-mêmes: "Qui est cet homme qui va jusqu’à pardonner les péchés?"
50 Jésus dit à la femme: "Ta foi t’a sauvée. Va en paix."

*

Que nous dit ce geste de la femme essuyant les pieds de Jésus avec ses cheveux, à travers les paroles que Jésus adresse à elle d’une part, à son hôte pharisien de l’autre ?

Tout d’abord, on peut remarquer que l’hôte pharisien est choqué, et du geste, et du fait que Jésus laisse faire. On peut le comprendre, on le serait à moins !

Remarquons aussi qu’il n’a pas exprimé son trouble. Jésus comprend ce trouble sans qu’il ne soit exprimé : il n’a évidemment aucune difficulté à imaginer que l’homme soit choqué.

Tout de même : une femme connue en ville pour avoir les mœurs légères et qui se met à mouiller de ses larmes et à sécher de ses cheveux les pieds de Jésus ! En les couvrant de parfum… le tout accompagné de baisers !

On s’attendrait au moins à ce que Jésus la repousse, fût-ce délicatement. Mais non, il laisse faire. Et devine donc l’effet produit sur son hôte, les remous intérieurs que cela provoque.

Et Jésus subtilement, y apporte réponse par sa petite parabole, expliquant que la dette de la femme, ou plutôt la conscience de dette de la femme est plus aiguë, à savoir la conviction d’être dans le péché, est chez elle plus intense. Il est vrai qu’elle a matière, peut-on penser avec l’hôte de Jésus.

La dette qui lui est remise est donc plus grande — quant à la conscience qu’elle en a. Elle manifeste donc une reconnaissance à proportion de la dette remise, ou de sa conscience d’être en dette. Bref, on est plus reconnaissant envers quelqu’un qui efface une dette qu’on a envers lui si elle atteint plusieurs milliers d’euros, qu’envers quelqu’un à qui l’on doit quelques centimes…

Eh bien, explique alors Jésus, c’est exactement la situation de la femme. Son geste, maladroit peut-être, correspondant à sa (rudimentaire) culture n’en est pas moins un grand geste que Jésus reçoit comme tel : un geste — maladroit peut-être — de reconnaissance immense (signifié par le prix exorbitant du parfum).

Elle aime intensément parce qu’il lui a été beaucoup pardonné — comme traduit justement la TOB. Méfions-nous de la mauvaise traduction assez courante : on lui pardonne parce qu’elle aime… Non ! Son amour relève de la reconnaissance : elle aime parce qu’elle sait le prix du pardon la concernant.

Preuve qu’il faut bien l’entendre ainsi : Jésus choque à nouveau — ou au moins interroge — tout le cercle des convives. Qui est-il pour pardonner les péchés ?

C’est la question qui était posée deux chapitres plus haut à Jésus qui venait de proclamer son pardon au paralytique : « Quel est cet homme qui dit des blasphèmes ? Qui peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? » (Luc 5, 21) Et après le miracle que Jésus leur donne en signe de son pouvoir de pardonner les péchés, tous de s’étonner : « Nous avons vu aujourd’hui des choses extraordinaires » disaient les témoins (Luc 5, 26).

Eh bien c’est la même chose que Jésus donne à voir aujourd’hui. Et à présent, Jésus franchit un pas de plus dans ce sens, en recevant le geste de reconnaissance de la femme — fût-il indécent aux yeux de tous. Jésus en reconnaît la valeur. En ses gestes à elle, avec toute sa maladresse, elle a exprimé sa louange. L’accueil que fait Jésus au geste de reconnaissance de la femme est ce pas supplémentaire franchi dans sa leçon sur la grâce : il accepte quiconque avec ses gestes et ses façons — sembleraient-ils surprenants : et ô combien, pour le geste cette femme ! Et signe de ce que cela vaut pour quiconque : elle n’est pas nommée — elle en devient ainsi figure de l’Église.

« Jésus dit à la femme : "Ta foi t’a sauvée. Va en paix." » (v. 50). « le Fils de l’homme a sur la terre autorité pour pardonner les péchés » (Luc 5, 24). Il nous le dit à nouveau, à chacun de nous, à quiconque lui donne sa confiance — parlant à chacun de nous, parlant à l’Église : « Ta foi t’a sauvée. Va en paix. »


RP,
CP Poitiers, 14.01.13


dimanche 13 janvier 2013

Jésus baptisé




Ésaïe 40, 1-11 ; Psaume 104 ; Tite 2, 11-14 & 3, 4-7 ; Luc 3, 15-22

Luc 3, 15-22
15 Le peuple était dans l’attente et tous se posaient en eux-mêmes des questions au sujet de Jean : ne serait-il pas le Messie ?
16 Jean répondit à tous : “Moi, c’est d’eau que je vous baptise; mais il vient, celui qui est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de délier la lanière de ses sandales. Lui, il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu;
17 il a sa pelle à vanner à la main pour nettoyer son aire et pour recueillir le blé dans son grenier ; mais la bale, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas.”
18 Ainsi, avec bien d’autres exhortations encore, il annonçait au peuple la Bonne Nouvelle.
19 Mais Hérode le tétrarque, qu’il blâmait au sujet d’Hérodiade, la femme de son frère, et de tous les forfaits qu’il avait commis,
20 ajouta encore ceci à tout le reste : il enferma Jean en prison.
21 Or comme tout le peuple était baptisé, Jésus, baptisé lui aussi, priait; alors le ciel s’ouvrit ;
22 l’Esprit Saint descendit sur Jésus sous une apparence corporelle, comme une colombe, et une voix vint du ciel : “Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré.”

*

« Jésus, baptisé lui aussi » (v. 21). C'est le temps de la venue de cette bonne nouvelle que Jean annonçait et accompagnait d'exhortations, comme nous dit le texte (v.18).

Au-delà des rappels de la Loi en vue du repentir que portait Jean, il y a la consolation du peuple exilé dans le péché, qu'il annonce selon Ésaïe, et la miséricorde de Dieu, dont l'éminent signe public est ce baptême du Christ.

Miséricorde étonnante qui est dans le partage, dans la solidarité qui se dit dans ce baptême. Car quel besoin de repentir, de baptême de repentir, pour un homme sans péché ? C'est là un geste de solidarisation avec le peuple exilé dans le péché. Le Seigneur partage l'exil du peuple, vient dans l'exil avec le peuple afin de l'en ramener — baptisé lui aussi « comme tout le peuple était baptisé » (v. 21).

Être Fils de Dieu, ainsi que le dit de Jésus la voix venue du ciel avec l'Esprit saint apparu comme une colombe ; recevoir l'affection éternelle de Dieu pour son Fils est pleinement lié à la réalisation du bon plaisir de Dieu par ce baptême de solidarité. Être Fils de Dieu, réalité intemporelle, s'exprime dans le temps : dans son humanité, Jésus est le Fils éternel de Dieu, et il le signifie dans son baptême. Dans ce geste, se faire baptiser, qui le solidarise avec le peuple, Jésus reçoit de l'Esprit, publiquement, sa consécration pour entrer dans son ministère de Messie, de Sauveur du peuple, ce qui marque le temps de la fin de l'exil du peuple dans le péché. Par ce geste, il exprime sa prise en charge, en obéissance au Père, de son rôle de serviteur, celui qui se solidarise avec le peuple exilé, toujours selon Ésaïe.

C'est l'œuvre de la seule grâce de Dieu, qui vient nous rejoindre dans les lieux de nos égarements pour nous placer devant lui, dans la liberté de l'Esprit, fin de tous les exils, liberté fondée sur la confiance en sa faveur, sa grâce.

*

Lorsque avec l'Esprit venu comme une colombe, la voix déclare ainsi Jésus Fils de Dieu, c'est, en vertu de la solidarité qu'il montre à notre égard en se faisant baptiser, notre adoption comme fils et fille à notre tour qui est aussi prononcée. Le baptême, qui est en premier lieu un geste d'humilité, un geste de repentir, devient aussi le signe d'une régénération. Ici, il nous est dit aussi : « toi qui est pécheur comme le dit en premier lieu ton baptême, tu reçois aussi la force de l'Esprit de Jésus par lequel en se solidarisant avec les pécheurs, il a sanctifié, rempli d'Esprit, ce geste d'humilité. »

Dieu a dit une fois pour toutes en Jésus : « tu es mon fils, moi, aujourd'hui, je t'ai engendré. » Et cela signifie aussi ce partage de l'Esprit du Christ, ce don de son Esprit, dont le baptême est désormais un signe. Ce don d'affermissement, de force, est ce qui nous qualifie, nous donne capacité de grandir dans la liberté.

*

Qu'est-ce à dire ? On connaît le reste de la prédication de Jean, celui qui baptise Jésus, les fameuses exhortations avec lesquelles il accompagne la Bonne Nouvelle : comblez les abîmes, abaissez les montagnes, redressez ce qui est tordu. Notre texte nous rappelle qu'il est emprisonné pour cela, par le roi Hérode, qui n'aime pas qu'on lui rappelle trop publiquement qu'il est un pécheur public.

Cet appel de Jean à la justice, Jésus vient de l'assumer par son baptême, l'assumer pour l'accomplir par solidarité. Car la solidarité n'est pas un vain mot. Il s'agit d'être concrets. Jésus l'est. Et ce que le Baptiste nous appelle tous à faire, Jésus le fait. L'Esprit l'investit pour cela, et puisqu'il nous donne aussi cet Esprit, il nous donne aussi, comme le dit notre liturgie, la force de la faire. C'est là la liberté.

*

Le temps annoncé par Jean le Baptiste s’est approché ; le temps de combler les fossés creusés par la richesse et la corruption. Et aujourd'hui, pire que le roi Hérode prenant la femme de son frère, nos touristes débarquent dans les bordels du Sud-Est asiatique ou d’autres régions pauvres de la planète pour prendre les enfants de leurs frères ! Face à l'énormité du déséquilibre, on est pris d'un sentiment de malaise, et d'impuissance. Et dès lors, à terme, de culpabilité. Ce qui est inutile, comme toute impuissance ou culpabilité, mais le Christ libère de la culpabilité en donnant du même coup la force qui est dans la liberté qu'il octroie.

Car être libéré de la culpabilité suppose recevoir aussi la parole qui fait se lever, et la force de se lever. Lazare n'est libéré de son tombeau que parce qu'il entend et reçoit la Parole qui lui dit : sors. Et il ne sort que par la force de cette Parole, par l'Esprit qui l'accompagne et la porte. La liberté que nous donne le Christ se traduit, comme toute liberté, en don. Qui ne sait que se replier, et ne sait pas donner, n'est pas libre. Un Lazare qui entendant la parole qui lui dit « Sors », et qui ne sortirait pas donnerait à se demander s'il l'a bien entendue. Paul parle (Ro 12, 3) de la mesure de foi accordée à chacun, et qui se jauge en liberté, et donc en don.

Si l'Esprit nous est donné, si tout est don, qu'en est-il d'une liberté qui ne débouche pas sur le don mais laisse dans le repliement et la peur ? Le don de temps, de présence, d'attention, et de ce qui est proche du cœur, d'argent.

Rappelons-nous aujourd'hui encore que, avec ses faibles moyens, mais avec l’affermissement de l’Esprit, l'Église a aussi pour vocation de lutter contre les déséquilibres dénoncés par Jean, et qui n'ont peut-être fait qu'augmenter ; puisqu’on continue d’assister à l'augmentation apparente du déséquilibre que dénonçait Jean.

Le Christ est apparu au baptême de Jean pour se solidariser avec nous et nous donner la force, pour nous rendre libres. « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libre », vous qui vous dites enfants d'Abraham, dira Jésus — Abraham à qui Dieu suscite des enfants depuis des pierres, selon ce même Jean le Baptiste. Puisque l'Évangile n'est rien d'autre que la parole qui libère.

Ma Parole, dit Dieu, ne revient pas à moi sans effet. Elle demeure éternellement. Et le souffle de l'Esprit qui la porte libère ce qui est appelé à la liberté et dessèche ce qui n’a pas lieu d’être : « il vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu »… « recueillant le blé dans son grenier ; mais la bale, il la brûlera ». Tout comme « l'herbe sèche, la fleur se fane quand le souffle du Seigneur vient sur elles... Oui, le peuple, c'est de l'herbe : l'herbe sèche, la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu subsistera toujours ! »

Alors que l'Esprit saint nous libère de ce qui doit être desséché et nous fasse entendre cette Parole par laquelle Jésus nous est donné : « Tu es mon fils, moi, aujourd'hui, je t'ai engendré. »

Alors la liberté jaillira comme un fleuve qui donne sans cesse l'eau qu'il reçoit, comme ce fleuve au-dessus duquel la colombe désignait l'Esprit par lequel nous aussi pouvons devenir fils et filles, c'est-à-dire libres.


RP
Poitiers, 13.01.13