dimanche 25 août 2013

Porte étroite... et fermée




Ésaïe 66, 18-21 ; Psaume 117 ; Hébreux 12, 5-13 ; Luc 13, 22-30

Luc 13, 22-30
22  Il passait par villes et villages, enseignant et faisant route vers Jérusalem.
23 Quelqu’un lui dit : "Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens qui seront sauvés ?" Il leur dit alors :
24  "Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et ne le pourront pas.
25  "Après que le maître de maison se sera levé et aura fermé la porte, quand, restés dehors, vous commencerez à frapper à la porte en disant : Seigneur, ouvre-nous, et qu’il vous répondra : Vous, je ne sais d’où vous êtes,
26  "alors vous vous mettrez à dire : Nous avons mangé et bu devant toi, et c’est sur nos places que tu as enseigné ;
27  et il vous dira : Je ne sais d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui faites ce qui est injuste.
28  "Il y aura les pleurs et les grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, ainsi que tous les prophètes dans le Royaume de Dieu, et vous jetés dehors.
29  Alors il en viendra du levant et du couchant, du nord et du midi, pour prendre place au festin dans le Royaume de Dieu.
30  "Et ainsi, il y a des derniers qui seront premiers et il y a des premiers qui seront derniers."

*

Voilà une porte — déjà étroite — qui sera fermée et qu’on ne pourra pas ouvrir ! Parole terrible ! « Je ne sais pas d’où vous êtes ».

Une tradition africaine, lisant le bonheur comme ce que l’on reconnaît quand on l’a perdu, illustre cela par la légende du margouillat, qui dit continuellement « si j’avais su » : le margouillat est un petit lézard à tête rouge connu en Afrique de l’Ouest. Il remue continuellement la tête de bas en haut. Les Ivoiriens expliquent que le margouillat était antan très riche, au point qu’il ignorait tout de la pauvreté. Curieux de la chose, il s’adressa à un animal avisé, le lièvre selon une version, l’homme selon une autre, qui lui expliqua qu’il lui suffisait de charger toute sa richesse sur une pirogue, d’aller au milieu du fleuve et de l’y faire basculer. Ce que fit le margouillat qui, depuis, connaît la pauvreté et remue constamment la tête en disant : « si j’avais su » !

Voilà qui illustre une menace peut-être accomplie pour nous tous… Voilà une parole donnée comme inaugurant le jour du Royaume de Dieu et de sa porte — étroite et — désormais fermée ! Une parole annoncée comme devant entrer dans l’histoire. Quand ? Lors d’une des dates terribles dont est constellée l’histoire ? Et pourquoi pas une date apparemment anodine ? — : une date qui signe la disparition des témoins de la parole de la grâce, par exemple. Nous sommes au lendemain d'un nouvel anniversaire du massacre de la Saint Barthélémy, la nuit du 24 août 1572. Le protestantisme ne fut pas exterminé, même si c'était sans doute la visée de ses bourreaux. Ce qui renvoie à l'actualité la plus criante, où comme en Syrie ou en Égypte, les violences politiques débouchent sur la disparition des chrétiens, fragiles témoins, de plus en plus rares, de la parole du Christ.

Le témoignage se poursuit ailleurs, pourra-t-on dire. Mais jusqu'à quand, quand les Églises se vident ? Et si la porte fermée, porte étroite devenue devenue trop étroite, c’était cela, la parole qui dit : « trop tard » ? Cela peut s’illustrer par une autre date anodine : au hasard : 1321. Un symbole intéressant, lié à l’histoire d'un christianisme exterminé, le catharisme ; symbole intéressant pour lire notre texte. Je vous propose de nous y arrêter un instant.

Pour les cathares, l'accès au Paradis supposait que l'on soit « consolé » en recevant l’imposition des mains d'un « Parfait » — ou « Bon-Homme ». Ainsi, depuis la mort du dernier d'entre eux, Bélibaste, en 1321, pour l’Occitanie cathare en tout cas, la Jérusalem céleste serait hors de portée, sa porte fermée, l’exil dans l’enfer de ce monde est irrémédiable. Le châtiment infernal récurrent est désormais seul en marche.

Que dire dès lors ? Il est incontestable que tous ne sont pas passés par l’imposition des mains consolantes de l’un de ceux qui donnaient le signe, le sacrement du salut. Certaines âmes étaient donc destinées au châtiment infernal. Et en nombre : nous en sommes tous, depuis lors.

Le seul salut possible, la porte étroite pour le salut des âmes étant ici cette consolation octroyée par les Parfaits, les Bons-Hommes, lorsque leur tâche est accomplie, ils n'ont plus à rester dans un monde devenu enfer définitif, ils doivent donc en disparaître. Or ils ont disparu, avec leur dernier martyr. À la disparition du dernier d'entre eux, le destin de ce monde, déjà tragique en ce Moyen Âge des bûchers, n’est que plus tragique encore. Au-delà du dernier recours, seul l’enfer continue son avancée et ses ravages, nous susurre encore le souffle de Bélibaste. Et si ce symbole-là devait nous intéresser nous aussi ?

Et si les portes de Jérusalem s’étaient effectivement refermées avec ses mains, qui ne consoleront plus, avec le souffle qui le portait, murmurant jusqu'à nous que le silence se fait, que la nuit devient toujours plus épaisse, qui déjà engloutissait les survivants cathares d’alors, italiens et bosniaques ?

« Y a-t-il que peu de gens qui seront sauvés ? » demandait-on à Jésus — qui n’a pas répondu à cette question… « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et ne le pourront pas. » Voilà sa réponse ! « Après que le maître de maison se sera levé et aura fermé la porte, quand, restés dehors, vous commencerez à frapper à la porte en disant : Seigneur, ouvre-nous, et qu’il vous répondra : Vous, je ne sais d’où vous êtes »…

D'autres dates ont suivi celle du bûcher de Bélibaste en 1321, d'autres dates d'exil et signes de l'absurde, parmi lesquelles la fameuse nuit de la Saint Barthélémy ou plus récemment l'assassinat de Martin Luther King dont on célèbre aujourd'hui le cinquantenaire de son fameux « rêve ». Autant de moments de tout un cortège macabre débouchant sur le XXe siècle de l'horreur et du silence glacial qui pèse sur des déserts infernaux, et un XXIe siècle qui ne commence pas au mieux.

*

La nuit s'est épaissie. En faut-il plus pour craindre que les portes ne se soient définitivement refermées, et sans doute déjà bien avant 1321 ? Une porte fermée : « Éloignez-vous de moi, vous tous qui faites ce qui est injuste. » Captivité babylonienne définitive. Pour les cathares, le cœur du pouvoir, la Babylone en question est évidemment la capitale du pouvoir d’alors, la Rome papale persécutrice. Il est intéressant de remarquer que c'est encore ce que dira quelques siècles plus tard Martin Luther, peu suspect de sympathie pour le catharisme.

Les cathares se seraient accordés avec Luther pour considérer Rome comme l’expression de la captivité babylonienne de l’Église, selon le titre d'un traité de Luther. Depuis, sont apparues d’autres Babylone ! D'autres lieux et dates symboliques — en nouveaux échos de la Babylone biblique et de la Rome impériale persécutrices.

Mais déjà pour Luther, plus de Parfaits à y opposer. Un pasteur n'a rien d'un Parfait !... Pour Luther comme pour nous, la captivité est définitive, elle dure autant que dure ce monde. Luther ouvre alors un recours individuel, le contact personnel avec Dieu, par la foi seule, puisque plus rien ne subsiste en matière d'intermédiaires. Pas même de purgatoire dans l'autre monde : la douleur est ici. Le purgatoire récurrent qu'était ce monde pour les cathares, dont tout le monde constatait que seul il subsistait, expliquerait alors le succès foudroyant de la Réforme.

Le recours individuel à la miséricorde gratuite du Christ, par la foi seule, pour accomplir quand même ce que dans notre temps et dans notre histoire, nous n’avons pu, nous n’aurons pu construire. « Vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, ainsi que tous les prophètes dans le Royaume de Dieu, et vous jetés dehors. Alors il en viendra du levant et du couchant, du nord et du midi, pour prendre place au festin dans le Royaume de Dieu. Et ainsi, il y a des derniers qui seront premiers et il y a des premiers qui seront derniers. »

Voilà Dieu qui seul peut faire ce que ne n’avons pas su faire. Voilà un salut à une tout autre mesure, et qui laisse pourtant le goût de sable de tous nos échecs et de nos injustices, pour laisser place au seul roc de la promesse : « il en viendra du levant et du couchant, du nord et du midi, pour prendre place au festin dans le Royaume de Dieu. » La promesse de Dieu, par la foi seule : telle est ainsi la porte étroite où il nous faut passer, par laquelle seule le salut est possible. La foi seule. Cette porte qui s'ouvre aujourd'hui.

Alors que nous dit la légende du margouillat ? Que c'est aujourd'hui le jour du salut. Avant un demain hypothétique où il n'y aurait plus qu'à dire : « si j'avais su ! »


RP,
Poitiers, 25/08/13


dimanche 18 août 2013

"Un feu sur la terre"




Jérémie 38.4-10 ; Psaume 40 ; Hébreux 12.1-4 ; Luc 12.49-53

Jérémie 38, 4-10
4 Les chefs dirent au roi : Que cet homme soit mis à mort ! car il décourage les hommes de guerre qui restent dans cette ville, et tout le peuple, en leur tenant de pareils discours ; cet homme ne cherche pas le bien de ce peuple, il ne veut que son malheur.
5 Le roi Sédécias répondit : Voici, il est entre vos mains ; car le roi ne peut rien contre vous.
6 Alors ils prirent Jérémie, et le jetèrent dans la citerne de Malkija, fils du roi, laquelle se trouvait dans la cour de la prison ; ils descendirent Jérémie avec des cordes. Il n’y avait point d’eau dans la citerne, mais il y avait de la boue ; et Jérémie enfonça dans la boue.
7 Ebed-Mélec, l’Ethiopien, eunuque qui était dans la maison du roi, apprit qu’on avait mis Jérémie dans la citerne. Le roi était assis à la porte de Benjamin.
8 Ebed-Mélec sortit de la maison du roi, et parla ainsi au roi:
9 O roi, mon seigneur, ces hommes ont mal agi en traitant de la sorte Jérémie, le prophète, en le jetant dans la citerne ; il mourra de faim là où il est, car il n’y a plus de pain dans la ville.
10 Le roi donna cet ordre à Ebed-Mélec, l’Ethiopien : Prends ici trente hommes avec toi, et tu retireras de la citerne Jérémie, le prophète, avant qu’il ne meure.

Luc 12, 49-53
49 Je suis venu jeter un feu sur la terre, et qu’ai-je à désirer dès lors qu’il est allumé ?
50 Il est un baptême dont je dois être baptisé, et combien il me tarde qu’il soit accompli !
51 Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non, vous dis-je, mais la division.
52 Car désormais cinq dans une maison seront divisés, trois contre deux, et deux contre trois ;
53 le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère.

*

Un monde scindé, coupé en deux, là où on ne s’y attendrait pas : « désormais cinq dans une maison seront divisés, trois contre deux, et deux contre trois ; le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »

Des centaines d’années plus tard, « au XIXe siècle, dans un petit village de Russie, deux familles [juives] cherchaient à marier leurs filles. Elles ont réussi à faire venir deux jeunes gens de très loin. Pendant leur voyage, le train est attaqué par des cosaques, et l’un des deux jeunes gens est tué. Finalement le rescapé arrive. Les deux mères s’écrient chacune que c’est bien le jeune homme destiné à sa fille. On décide de s’en remettre au jugement du rabbin.
- Coupez-le en deux, conclut celui-ci, et chaque jeune fille aura ainsi la moitié de son corps.
- Oh non ! s’écrie l’une des deux mères. Ne le tuez pas, ma fille en trouvera un autre !
- Si ! Si ! Coupez-le ! exige la seconde.
Le rabbin montre alors la seconde et conclut :
- C’est elle la belle-mère ! »

(M.-A. Ouaknin, Dory Rotnemer, La bible de l’humour juif, coll. J’ai lu, 1995, p. 197).

Tout ça pour dire qu’on serait prêt à comprendre les tensions familiales. Un classique… Que Jésus donne cependant pour anormal, au point qu’il en fait l’exemple extrême et étrange de ce qui se prépare. Division là où elle n’aurait pas lieu d’être. Ce qui se prépare, qui va jusqu’à diviser ce qui ne devrait pas l’être, c’est un monde scindé… Comme un partage des eaux de l’histoire en train de s’opérer par cet « autre baptême » de Jésus, la croix.

Scindé très rapidement — le feu descendu sur terre court —, de Jérusalem jusqu’au bout du monde, Rome… 15 ans après la crucifixion de Jésus déjà, en 49, les juifs sont chassés de Rome par Claude — expulsion connue par ailleurs comme étant due, selon Suétone (Claude, § 25) à ce que les juifs « fomentaient de constants tumultes à l'instigation de "Chrestus" » — à savoir, naturellement, « Christ ». Cause de divisions, comme il l’annonçait.

De Jérusalem jusqu’à Rome — d’où le feu court. Il atteint Corinthe… Le livre des Actes des Apôtre, ch. 18, faisant référence à l’expulsion de Rome alors célèbre, nous relate un épisode où les juifs de Corinthe, comprenant des exilés de Rome, se disputent entre partisans du Christ et les autres — ça continue donc !…

Les « chrétiens » de Corinthe sont bien juifs pour la plupart. La prédication de Paul divise la synagogue : le chef Crispos lui-même se convertit et est remplacé par un autre, Sosthène. Paul se met donc à prêcher à côté, chez Titius Justus, après avoir prévenu — en écho à l’avertissement de Jésus — que les querelles vont tourner aux coups, voire au sang, de la part des deux partis.

Sous l’œil indifférent (pour l’instant) des autorités régionales romaines. On pressent que ce qui s’est passé à Rome pend au nez des croyants de Corinthe : trouble à l’ordre public. Une description des choses propre à faire frémir : Sosthène, chef de la synagogue, roué de coups !

À l’instar des descriptions des conflits dans les anciens livres bibliques, le livre des Actes se contente de décrire, de constater le fait et l’indifférence des autorités romaines. Les choses changeront dans la suite des temps, quand les autorités romaines finiront par appuyer les chrétiens contre les juifs.

Le débat ne saurait être autre que celui de la parole dont Paul entend user librement — « ne te tais pas », lui confirme sa vision (Actes 18. 9) —, une libre parole qu’exercent plusieurs dans les deux camps qui se forment.

Hélas déjà on glisse aux invectives et aux coups — était-ce alors évitable ? L’histoire n’a pas donné que cela soit évité.

« Je suis venu jeter un feu sur la terre », avait averti Jésus — « et qu’ai-je à désirer dès lors qu’il est allumé ? Il est un baptême dont je dois être baptisé, et combien il me tarde qu’il soit accompli !  »

La croix, signe de contradiction. Un feu sur la terre. Jésus en est conscient — « qu’ai-je à désirer dès lors qu’il est allumé ? » —, et au-delà de la souffrance qui s’annonce pour lui — « Il est un baptême dont je dois être baptisé, et combien il me tarde qu’il soit accompli ! » —, il perçoit avec douleur ce qui s’en suivra.

*

Il apparaît alors que désormais, on sera ou d’un côté de la coupure du monde, ou d’un autre ! À moins qu’on ne soit ni d’un côté ni de l’autre mais avec Jésus, au cœur de la brèche que son baptême dans la mort a opérée.

… N’être jamais d’un camp de la violence. Rappelons-nous que le camp qui se réclame du Christ a été à Corinthe de ceux qui ont roué de coups Sosthène ! — un monde divisé en deux camps qui ne s’épargnent ni l’un ni l’autre la violence.

Pourtant les deux camps ont été prévenus. Ainsi le dit le Talmud : « quand un méchant persécute un juste, Dieu est du côté du juste contre le méchant, quand un méchant persécute un méchant, Dieu est du côté du méchant persécuté contre le méchant persécuteur, quand un juste persécute un méchant, Dieu est du côté du méchant persécuté contre le juste persécuteur ». Et Paul d’abord persécuteur des chrétiens s’entendait interpeller : « je suis Jésus que tu persécutes ».

Refuser d’user de la force devenue vaine est ce qui vaudra la persécution de Jérémie (ch. 38) :
4 Les chefs dirent au roi : Que cet homme soit mis à mort ! car il décourage les hommes de guerre qui restent dans cette ville, et tout le peuple, en leur tenant de pareils discours ; cet homme ne cherche pas le bien de ce peuple, il ne veut que son malheur.
5 Le roi Sédécias répondit : Voici, il est entre vos mains ; car le roi ne peut rien contre vous.
6 Alors ils prirent Jérémie, et le jetèrent dans la citerne de Malkija, fils du roi, laquelle se trouvait dans la cour de la prison ; ils descendirent Jérémie avec des cordes. Il n’y avait point d’eau dans la citerne, mais il y avait de la boue ; et Jérémie enfonça dans la boue.

Pour l’heure Jérémie s’en sort suite à l’intercession de l’Éthiopien Ebed-Mélec. Il n’en sera pas toujours ainsi. Mais la fidélité à Dieu dans le refus des façons trop humaines de faire venir le Règne de Dieu restera à l’ordre du jour.

C’est ainsi qu’il s’agit pour nous d’être avec Jésus crucifié dans la brèche du refus de ce qui, au sein des nations, des religions, des Églises, et jusqu’au sein des familles, et fût-ce en son nom, déchire le monde…


RP,
Poitiers, 18.08.13


dimanche 14 juillet 2013

"Celui qui a fait preuve de bonté envers lui"




Deutéronome 30, 10-14 ; Psaume 19, 8-12 ; Colossiens 1, 15-20 ; Luc 10, 25-37

Luc 10, 25-37
25 Et voici qu’un légiste se leva et lui dit, pour le mettre à l’épreuve : "Maître, que dois-je faire pour recevoir en partage la vie éternelle ?"
26 Jésus lui dit : "Dans la Loi qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ?"
27 Il lui répondit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même."
28 Jésus lui dit : "Tu as bien répondu. Fais cela et tu auras la vie."
29 Mais lui, voulant montrer sa justice, dit à Jésus : "Et qui est mon prochain ?"
30 Jésus reprit : "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, il tomba sur des bandits qui, l’ayant dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort.
31 Il se trouva qu’un prêtre descendait par ce chemin ; il vit l’homme et passa à bonne distance.
32 Un lévite de même arriva en ce lieu ; il vit l’homme et passa à bonne distance.
33 Mais un Samaritain qui était en voyage arriva près de l’homme : il le vit et fut pris de pitié.
34 Il s’approcha, banda ses plaies en y versant de l’huile et du vin, le chargea sur sa propre monture, le conduisit à une auberge et prit soin de lui.
35 Le lendemain, tirant deux pièces d’argent, il les donna à l’aubergiste et lui dit : Prends soin de lui, et si tu dépenses quelque chose de plus, c’est moi qui te le rembourserai quand je repasserai.
36 Lequel des trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme qui était tombé sur les bandits ?"
37 Le légiste répondit : "C’est celui qui a fait preuve de bonté envers lui." Jésus lui dit : "Va et, toi aussi, fais de même."

*

« Le bon samaritain » ou l’enseignement de la reconnaissance. L’histoire se termine par cette parole : « Toi, fais de même » — un appel à la reconnaissance en actes, à la gratitude.

« Qui est mon prochain ? » a demandé le légiste. On croyait recevoir une définition du prochain qui corresponde à une catégorie, du genre : c’est celui qui est proche de moi par l’ethnie, la nation, la foi partagée. Ou alors, le prochain apparaît comme celui qui s’impose à moi par ses besoins. Ainsi, presque jusqu’à la fin de cette histoire racontée par Jésus, on peut penser que le prochain est le blessé au bord de la route, celui, donc, qui a des besoins, celui qui a besoin de mon secours, celui dont la situation, qui pourrait être la mienne, remue mes entrailles, émeut ma compassion, comme elle émeut celle du Samaritain de l’histoire (ce qui certes est très bon).

Mais voilà qu’à la fin, on découvre que c’est l’inverse : le prochain n’est pas celui que l’on catégorise comme tel, ni celui qui serait reconnaissable par ses besoins, serait-ce par ce que ses besoins remuent mes entrailles…

Jésus ne conclut pas son histoire en disant : « le prochain est le blessé, le Samaritain a su s’en rendre compte » — a fortiori ne dit-il pas que c’est celui qui partage ma foi ; Jésus termine par une question : « lequel des trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme ? » La réponse est évidente, c’est celle que donne le légiste : « c’est celui qui a fait preuve de bonté envers lui ». Ce n’est donc pas le blessé, mais celui qui s’en est occupé, le Samaritain. Jésus a inversé la problématique : « lequel s’est montré le prochain ? »

Et Jésus de conclure : « Va et, toi aussi, fais de même. » Cette apparente absence de réponse (puisqu’on n’a toujours pas de définition du prochain !) — nous dit quelque chose d’autre ; nous oriente vers une autre direction. Qui est mon prochain ? C’est celui à qui je dois. Le Samaritain s’est montré le prochain du blessé, en se mettant en situation telle que le blessé lui doit — de la gratitude. Le prochain est celui qui se met en situation telle qu’on lui doive de la reconnaissance. Le blessé ne lui devra rien, au sens comptabilité (le Samaritain ne lui présente pas la facture de l’hôtelier), mais il lui doit tout, au sens de l’état d’esprit.

Savoir à qui l’on doit, et manifester sa gratitude en faisant de même, en se donnant donc des débiteurs (à qui remettre leur dette, comme nous le prions dans le Notre Père), voilà le nœud où se découvre le prochain, que l’on ne peut toujours pas catégoriser.

La problématique apparente est bien inversée : de qui dois-je faire à mon tour un débiteur, celui qui me doit de la reconnaissance (« fais de même ») ? De la gratitude.

Gratitude fondée sur le double commandement que vient de rappeler le légiste et que commente ici Jésus. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée » (Deut 6.5) « et ton prochain comme toi-même » (Lv 19.18). Ce n’est pas Jésus qui vient de donner le cœur de la Loi biblique, c’est le légiste. L’amour de Dieu à qui l’on doit tout trouve l’expression de la gratitude qu’il induit dans ce « fais de même. »

*

Voilà donc un texte, l’histoire du Samaritain et du blessé au bord de la route, étonnant, derrière ses aspects naïfs. Un texte qui commente le cœur de la Loi, mettant en vraie complicité Jésus et le légiste, qui au départ voulait savoir ce que Jésus avait dans le ventre.

Les deux, Jésus et le légiste, sont d’accord, ne nous y trompons pas. Au cœur de leur accord, en premier lieu le sens de la Loi. Et en second lieu le fait qu’elle ne donne pas de recette.

C’est ce qui ressort de la deuxième question du légiste, en écho à sa première sur la vie éternelle, façon de dire à Jésus : si nous sommes d’accord sur le cœur de la Loi, cela n’a pas répondu tout à fait concrètement à ma question sur la vie éternelle, question qui donc en a appelé une autre : qui est mon prochain ? En d’autres termes : comment est-ce que le double commandement qui résume la Loi biblique, ouvre concrètement sur la vie éternelle. La réponse sera : la grâce, dont l’expression est la gratitude.

Il faut se débarrasser de l’habitude de faire d’un tel texte une lecture qui invaliderait le judaïsme. Pour Jésus, le prêtre et le lévite présentés ici ne sont pas des représentants du judaïsme, mais de ce que précisément il n’est pas — un système à recette, où l’on saurait bien qui est le prochain : d’où, à provocation du légiste le mettant à l’épreuve (v. 25), provocation et demi de Jésus qui met en avant un Samaritain, censé être mal vu.

Le légiste a montré par sa question qu’il est au fond d’accord avec Jésus. Et a contrario, apparaît ce que Dieu attend de quiconque se réclame de lui, à l’égard de quiconque.

Jésus rappelle le destin et la vocation d’Israël, et de l’Église qui en hérite : donner ce que Dieu lui donne, en signe de gratitude. Une lecture d’un tel texte selon laquelle Jésus ferait une leçon de charité plus ou moins hautaine à un peuple légaliste — et à nous par ricochet —, revient tout bonnement à en ruiner le sens.

*

Gratitude, reconnaissance, envers Dieu, et envers ceux par qui il dispense ses bienfaits : compte les bienfaits de Dieu et ceux par qui il te les dispense…, si tu le peux.

Telle est la réponse à la question du scribe : qui est mon prochain ?… Trouver son prochain ?… C’est se montrer le prochain d’autrui en se constituant des débiteurs, comme a fait le Samaritain. Et leur remettre leurs dettes.

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même. » Et qui est mon prochain ? Celui à qui je dois ! Alors à ton tour, accumule les débiteurs à ton égard sans croire pour autant que l’on te doit quoi que ce soit. « Fais de même » que le Samaritain, dit Jésus au légiste : mets-toi en situation telle que l’on te doive, enrichis le monde, en devenant par là-même plus riche.


RP,
Poitiers, 14.07.13


dimanche 7 juillet 2013

"Réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux."




Ésaïe 66, 10-14 ; Psaume 66 ; Galates 6, 14-18; Luc 10, 1-20

Luc 10, 1-20
1 Après cela, le Seigneur désigna soixante-douze autres disciples et les envoya deux par deux devant lui dans toute ville et localité où il devait aller lui-même.
2 Il leur dit : "La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson.
3 Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.
4 N’emportez pas de bourse, pas de sac, pas de sandales, et n’échangez de salutations avec personne en chemin.
5 "Dans quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison.
6 Et s’il s’y trouve un homme de paix, votre paix ira reposer sur lui; sinon, elle reviendra sur vous.
7 Demeurez dans cette maison, mangeant et buvant ce qu’on vous donnera, car le travailleur mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison.
8 "Dans quelque ville que vous entriez et où l’on vous accueillera, mangez ce qu’on vous offrira.
9 Guérissez les malades qui s’y trouveront, et dites-leur : Le Règne de Dieu est arrivé jusqu’à vous.
10 Mais dans quelque ville que vous entriez et où l’on ne vous accueillera pas, sortez sur les places et dites :
11 Même la poussière de votre ville qui s’est collée à nos pieds, nous l’essuyons pour vous la rendre. Pourtant, sachez-le : le Règne de Dieu est arrivé.
12 "Je vous le déclare : Ce jour-là, Sodome sera traitée avec moins de rigueur que cette ville-là.
13 Malheureuse es-tu, Chorazin ! Malheureuse es-tu, Bethsaïda ! car si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps qu’elles se seraient converties, vêtues de sacs et assises dans la cendre.
14 Oui, lors du jugement, Tyr et Sidon seront traitées avec moins de rigueur que vous.
15 Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu’au ciel ? Tu descendras jusqu’au séjour des morts.
16 "Qui vous écoute m’écoute, et qui vous repousse me repousse; mais qui me repousse repousse celui qui m’a envoyé."
17 Les soixante-douze disciples revinrent dans la joie, disant : "Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom."
18 Jésus leur dit : "Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair.
19 Voici, je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents et scorpions, et toute la puissance de l’ennemi, et rien ne pourra vous nuire.
20 Pourtant ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux."

*

« Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair ».

Qu’est ce que ce propos ? Le satan serait au ciel jusque là ? Ou bien à l’inverse, s’il y était, n’y serait-il plus depuis la mission des soixante-douze ? Deux idées bizarres… Le satan au ciel ? Bizarre, mais après tout, n’est-ce pas ce que nous dit le Livre de Job parlant de ce satan céleste qui se présente devant Dieu ? On l’y voit dans un rôle de procureur d’une cour de justice où trône Dieu. Le satan y a la fonction « d'accusation » auprès de Dieu, qui est celle du diable dans le Nouveau Testament. Et cela avec toutes les conséquences que cela entraîne : le mal, la culpabilité, une douleur morale récurrente rappelant sans cesse le péché réel ou imaginaire, etc. Bref : Job…

Bon, mais s’il apparaît au ciel de cette façon là, comme accusateur devant Dieu, il n’y serait plus depuis la mission des soixante-douze ? En fait, on le comprend, « l’accusation » des consciences, cette tentation du trouble et du remords (qui n’est pas le repentir !) est toujours actuelle : réalité pénible et permanente...

Alors en quel sens la mission, puisque c’est de cela qu’il s’agit, la prédication missionnaire, a-t-elle fait voir à Jésus le « satan tomber du ciel comme l’éclair » ?

*

En d’autres termes, quel est, en fait, l’effet de la mission ? Tout d’abord, avant d’aller plus loin, ne négligeons pas la nécessité de l’humilité, rappelée dans la mise en garde de Jésus devant la joie des disciples : attention au glissement vers un désir classique de pouvoir ! — « ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis ».

Il existe une légende, concernant le roi d’Israël Salomon. Selon cette légende, il aurait été donné à ce roi, le plus grand et le plus sage, que les démons lui soient soumis. Légende qui fait référence à sa sagesse, qui commence par la crainte de Dieu. Car n’oublions pas que le mot « démons » ne fait rien d’autre que désigner les divinités inexistantes face au Dieu d’Abraham.

Et voilà à présent que les disciples annoncent plus grand que Salomon, et que les esprits leur sont soumis. Extraordinaire ! — Eh bien, « ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis » ! Là n’est pas le vrai sujet de réjouissance. Humilité. Ce qui nous place aussi, autre mise en garde, face à un aspect tragique de la mission. Chorazin, Bethsaïda et Capharnaüm — pire que Tyr et Sidon, qui ont été ravagées :

Écoutons, sur Tyr et Sidon, la complainte d’Ézéchiel (ch. 28, v. 12-23) :
12 "Fils d’homme, entonne une complainte sur le roi de Tyr. Tu lui diras : Ainsi parle le Seigneur DIEU : Toi qui scelles la perfection, toi qui es plein de sagesse, parfait en beauté,
13 tu étais en Eden, dans le jardin de Dieu, entouré de murs en pierres précieuses : sardoine, topaze et jaspe, chrysolithe, béryl et onyx, lazulite, escarboucle et émeraude ; et l’or dont sont ouvragés les tambourins et les flûtes, fut préparé le jour de ta création.
14 Toi, le chérubin étincelant, le protecteur, je t’avais établi ; tu étais sur la montagne sainte de Dieu, tu allais et venais au milieu des charbons ardents.
15 Ta conduite fut parfaite depuis le jour de ta création, jusqu’à ce qu’on découvre en toi la perversité :
16 par l’ampleur de ton commerce, tu t’es rempli de violence et tu as péché. Aussi, je te mets au rang de profane loin de la montagne de Dieu ; toi, le chérubin protecteur, je vais t’expulser du milieu des charbons ardents.
17 Tu t’es enorgueilli de ta beauté, tu as laissé ta splendeur corrompre ta sagesse. Je te précipite à terre, je te donne en spectacle aux rois.
18 Par le nombre de tes péchés, par ton commerce criminel, tu as profané ton sanctuaire. Aussi je fais sortir un feu du milieu de toi, il te dévorera, je te réduirai en cendre sur la terre, sous les yeux de tous ceux qui te regardent.
19 Tous ceux d’entre les peuples qui te connaissent seront dans la stupeur à cause de toi ; tu deviendras un objet d’épouvante. Pour toujours tu ne seras plus !"
20 Il y eut une parole du SEIGNEUR pour moi :
21 "Fils d’homme, dirige ton regard vers Sidon, et prononce un oracle contre elle.
22 Tu diras : Ainsi parle le Seigneur DIEU : Je viens contre toi, Sidon, je serai glorifié au milieu de toi, alors on connaîtra que je suis le SEIGNEUR à cause des jugements que j’exécuterai contre elle ; alors, je manifesterai en elle ma sainteté.
23 J’y enverrai la peste, il y aura du sang dans ses rues, les morts tomberont au milieu d’elle à cause de l’épée dressée contre elle de toutes parts. Alors, on connaîtra que je suis le SEIGNEUR.

*

« Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu’au ciel ? Tu descendras jusqu’au séjour des morts » comme Tyr et Sidon, pour n’avoir pas entendu — comme elles — la parole de ta délivrance… « Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair » : voilà le mal vaincu ! Voilà aussi ce qu’évoque le rappel de Tyr et Sidon — avec la menace sur Chorazin, Bethsaïda, et Caphanaüm d’accompagner cette chute. On pense alors aux conquistadors et autres façons de « missionnaires », qui comme les disciples, juste avant cet épisode, sont rabroués par Jésus après avoir parlé de faire tomber le feu du ciel sur les récalcitrants !

À moins que la parole annoncée ne soit entendue (déjà par les envoyés eux-mêmes), et le mal vaincu : c’est l’autre aspect de la dégringolade du satan. Le mal vaincu : c’est l’effet central de la mission ; là est toute l’importance de la mission. Cela a une valeur universelle : rappelons-nous qu’il y a 72 envoyés (ou 70 parfois), chiffres qui symbolisent toutes les nations ; ce qui induit dimension universelle, au-delà des villes du pays visitées alors.

Et si le satan n’est pas vaincu, si le mal n’est pas vaincu, la mission, notre mission risque toujours de devenir ce tragique et sanglant esprit de conquête usant du feu du ciel…

*

Le mal vaincu via la déchéance du satan. Une illustration de cela est fournie par Luther ; à travers l’image populaire des pactes avec le diable. La tradition en a été recueillie dans le mythe de Faust. L’idée que dans le malheur de sa condition, on pouvait vendre son âme au diable, chose parfois illustrée par un pacte signé de son sang. Cette transaction avait pour propos l’espérance de voir soulager sa misère en ce temps, en échange de l’éternité. On reconnaît le mythe de Faust et Méphistophélès popularisé par le poète Goethe.

Ce genre de légendes circulait déjà à l’époque de Luther.

Et voilà qu’une dame confie son désespoir au réformateur quant à son propre salut : — « mon bon Monsieur Luther, il n’y aucun espoir pour moi quant à votre Évangile : j’ai vendu mon âme au diable. »

Savez-vous ce que lui a répondu Luther ? — « Madame, que diriez-vous si votre voisin vendait votre maison, avec un contrat en bonne et due forme, à l’un de ses parents. » — « Mais ce contrat n’aurait aucune valeur, ma maison ne lui appartient pas ! » — « Eh bien, Madame, votre contrat avec le diable, fût-il signé de votre sang, n’a aucune valeur : votre âme ne vous appartient pas. Vous avez vendu, ou cru pouvoir vendre, la propriété d’un autre, Jésus-Christ. Et non content que votre âme appartienne à Jésus-Christ de toute façon, il l’a, pour que les choses soient bien claires, rachetée par-dessus le marché. »

« Réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux » dit Jésus : c’est cela la vraie victoire sur le mal, malgré ses ravages qui se poursuivent. Et la mission pour laquelle Jésus nous envoie à notre tour, c’est de vivre, et dire cela, partout dans le monde.

Là est l’éviction du satan céleste. Et l’Évangile, bonne nouvelle : être nommé devant Dieu, être connu de lui autrement que comme accusé. Être reconnu dans sa vérité intime qui échappe à tous les regards, et surtout à la malveillance. À ce point passent au second plan même les triomphes passagers sur la calomnie, la soumission des mauvais esprits. La vérité de nos êtres, plus essentielle que les accablements, est ancrée dans l’éternité.


R.P.,
Poitiers, 07.07.13


mardi 2 juillet 2013

"Claude avait ordonné à tous les Juifs de quitter Rome"




Actes 18.1-17
1 [Paul] quitta Athènes pour se rendre à Corinthe.
2 Il y trouva un Juif nommé Aquilas, originaire du Pont, récemment arrivé d’Italie avec sa femme Priscille, parce que Claude avait ordonné à tous les Juifs de quitter Rome. Il se lia avec eux ;
3 comme il avait le même métier, il demeurait chez eux et travaillait : ils étaient, de leur métier, fabricants de tentes.
4 Chaque shabbat, il discutait dans la synagogue et persuadait des Juifs et des Grecs.
5 Mais quand Silas et Timothée furent descendus de Macédoine, Paul se consacra entièrement à la Parole ; il attestait aux Juifs que Jésus est le Christ.
6 Mais comme les Juifs s’opposaient à lui avec des calomnies, il secoua ses vêtements et leur dit : Que votre sang soit sur votre tête ! Moi, j’en suis pur ; dorénavant j’irai vers les non-Juifs.
7 Il partit de là et se rendit chez un nommé Titius Justus, un adorateur de Dieu dont la maison était contiguë à la synagogue.
8 Pourtant Crispos, le chef de la synagogue, crut le Seigneur, avec toute sa maison. Et beaucoup de Corinthiens qui écoutaient devenaient croyants et recevaient le baptême.
9 Pendant la nuit, le Seigneur dit à Paul en vision : N’aie pas peur ! Parle, ne te tais pas,
10 car moi, je suis avec toi. Personne ne mettra la main sur toi pour te faire du mal, parce que j’ai un peuple nombreux dans cette ville.
11 Il resta un an et six mois à enseigner parmi eux la parole de Dieu.
12 Alors que Gallion était proconsul de l’Achaïe, les Juifs se dressèrent d’un commun accord contre Paul et le conduisirent devant le tribunal,
13 en disant : Cet individu persuade les gens d’adorer Dieu d’une manière contraire à la loi.
14 Paul allait prendre la parole lorsque Gallion dit aux Juifs : S’il s’agissait d’un forfait ou d’un délit grave, quel qu’il soit, je vous écouterais patiemment, ô Juifs, comme il se doit ;
15 mais s’il s’agit de débats sur des mots, sur des noms et sur votre propre loi, cela vous regarde ; moi, je ne souhaite pas en être juge.
16 Et il les renvoya du tribunal.
17 Alors tous prirent Sosthène, le chef de la synagogue, et se mirent à le battre devant le tribunal, sans que Gallion s’en soucie le moins du monde.

*

Où l’on rencontre des expulsés de Rome, Aquilas et Priscilla (Ac 18 ; 1 Co 16, 19) — expulsés avec les autres juifs, pour des raisons proches de ce qui apparaît dans la suite de notre texte. Aquilas et Priscilla ou Prisca (Ro 16, 3 ; 2 Ti 4, 19). Prica signifie en latin « ancienne », Priscilla « petite ancienne », équivalent du grec Presbyterissa / Presbytera : un probable titre latin (elle et Aquilas viennent d’Italie), titre pouvant correspondre à « ancienne », féminin de « prêtre ».

Cf. un parallèle chez des juifs de Malte : « La ville romaine de Melite, dans l'archipel de Malte, en Méditerranée centrale, avait, en commun avec d'autres avant-postes provinciaux de l'Empire, une colonie de diaspora juive comme en témoignent six hypogées qui mettent bien en évidence la ménorah à sept branches. Il y a des indices possibles d'organisation religieuse et peut-être administrative dans une inscription en grec qui marque la sépulture d'un gerusiarch et fidèle des ‘commandements’ qui était peut-être le chef d'un conseil des anciens de la synagogue de la ville, et de son épouse Eulogia ‘l'aînée’. Le titre presbytera utilisé dans le texte a un sens spécial et suggère que le mari et la femme occupaient des postes prestigieux au niveau de la gestion de la colonie. » (Mario Buhagiar, “The Jewish Catacombs of Roman Melite”, The Antiquaries Journal / Volume 91 / August 2011, pp 73-100.)

Le fait que Prisca / Priscilla soit mentionnée systématiquement avec Aquilas la marque comme personnage important, avec un ministère (ou au moins — on trouve la trace de cet usage, mais plus tard — « femme d’ancien », de prêtre). Ici sa mention systématique peut suggérer un ministère presbytéral, qui implique alors qu’on mentionne aussi son mari — elle est nommée avant Aquilas en Ac 18, 18 et (Prisca) Ro 16, 3 ; 2 Ti 4, 19. Harnack y voit l’auteur de l’Épître aux Hébreux (écrite d’Italie) et le fait que l’auteur ne soit pas nommé (une femme).

Le couple a été chassé de Rome par Claude — expulsion connue par ailleurs comme étant due, selon Suétone (Claude, § 25) à ce que les juifs « fomentaient de constants tumultes à l'instigation de "Chrestus" » : i.e. probablement Christ.

Il est intéressant de noter que c’est ce qui va se passer dans la suite du texte : les juifs de Corinthe se disputent entre partisans du Christ et les autres. Les « chrétiens » de Corinthe sont bien juifs pour la plupart. La prédication de Paul divise la synagogue : le chef Crispos lui-même se convertit et est remplacé par un autre, Sosthène. Paul se met donc à prêcher à côté, chez Titius Justus, après avoir prévenu de la suite des querelles, qui vont tourner aux coups, voire au sang, de la part des deux partis…

Sous l’œil indifférent (pour l’instant) des autorités régionales romaines (le proconsul Gallion). On pressent que ce qui s’est passé à Rome leur pend au nez : trouble à l’ordre public. Une description des choses propre à faire frémir : Sosthène roué de coups. À l’instar des descriptions des conflits dans les anciens livres bibliques, le livre des Actes se contente de décrire, de constater le fait et l’indifférence des autorités romaines. Les choses changeront dans la suite des temps, quand les autorités romaines finiront par appuyer les chrétiens contre les juifs.

Le débat ne saurait être autre que celui de la parole dont Paul entend user librement — « ne te tais pas », lui confirme sa vision (v. 9) —, une libre parole qu’exercent plusieurs dans les deux camps qui se forment.

Hélas déjà on glisse aux invectives et aux coups — était-ce alors évitable ? L’histoire n’a pas donné que cela soit évité. Mais il nous appartient de prendre la leçon : le débat est sain et légitime, même sur ce qui nous semble essentiel : il s’agit de savoir être respectueux et de garder l’humilité de recevoir même de ce qui nous semblerait incompatible avec nos convictions… Notre Dieu, sa vérité, est au-delà de ce que nous pouvons en dire, de ce qu’en reçoivent nos convictions les plus sincères : « le Seigneur est dans son saint temple, que toute la terre fasse silence devant lui » (Habacuc 2, 20).

Prière :

Psaume 84
2 Comme elles sont chéries, tes demeures, SEIGNEUR (YHWH) des Armées !
3 Je m’épuise à force de languir après les cours du temple du SEIGNEUR, mon cœur et ma chair crient vers le Dieu vivant.
4 Même le passereau trouve un gîte, et l’hirondelle un nid où elle dépose ses petits :tes autels, SEIGNEUR (YHWH) des Armées, mon roi et mon Dieu !
5 Heureux ceux qui habitent ta maison !Ils te loueront encore.
6 Heureux les hommes dont la force est en toi !Ils ont dans leur cœur des routes toutes tracées.
7 Lorsqu’ils traversent la vallée du Baka, ils en font une oasis, et la pluie d’automne la couvre aussi de bénédictions.
8 Leur vigueur ne cesse de croître, ils paraîtront devant Dieu à Sion.
9 SEIGNEUR, Dieu des Armées, entends ma prière !Prête l’oreille, Dieu de Jacob !
10 Toi qui es notre bouclier, ô Dieu, vois !Regarde le visage de l’homme qui a reçu ton onction !
11 Mieux vaut en effet un jour dans les cours de ton temple que mille ailleurs ; j’ai choisi de me tenir sur le seuil de la maison de mon Dieu, plutôt que de résider sous les tentes de la méchanceté.
12 Car le SEIGNEUR Dieu est un soleil et un bouclier, le SEIGNEUR donne la grâce et la gloire, il ne refuse aucun bien à ceux qui suivent la voie de l’intégrité.
13 SEIGNEUR (YHWH) des Armées, heureux l’homme qui met sa confiance en toi !


RP
CP Poitiers, 2.07.13


dimanche 30 juin 2013

"Pas où poser la tête"




1 Rois 19.16-21 ; Psaume 16 ; Galates 5.1-18 ; Luc 9.51-62

1 Rois 19, 19-21
19 [Élie] trouva Élisée, fils de Shafath, qui labourait; il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième. Élie passa près de lui et jeta son manteau sur lui.
20 Élisée abandonna les bœufs, courut après Élie et dit: "Permets que j’embrasse mon père et ma mère et je te suivrai." Élie lui dit: "Va ! retourne ! Que t’ai-je donc fait?"
21 Élisée s’en retourna sans le suivre, prit la paire de bœufs qu’il offrit en sacrifice; avec l’attelage des bœufs, il fit cuire leur viande qu’il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Élie et fut à son service.

Luc 9, 51-62
51 Or, comme arrivait le temps où il allait être enlevé du monde, Jésus prit résolument la route de Jérusalem.
52 Il envoya des messagers devant lui. Ceux-ci s’étant mis en route entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue.
53 Mais on ne l’accueillit pas, parce qu’il faisait route vers Jérusalem.
54 Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent: "Seigneur, veux-tu que nous disions que le feu tombe du ciel et les consume?"
55 Mais lui, se retournant, les réprimanda.
56 Et ils firent route vers un autre village.
57 Comme ils étaient en route, quelqu’un dit à Jésus en chemin: "Je te suivrai partout où tu iras."
58 Jésus lui dit: "Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où poser la tête."
59 Il dit à un autre: "Suis-moi." Celui-ci répondit: "Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père."
60 Mais Jésus lui dit: "Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu."
61 Un autre encore lui dit: "Je vais te suivre, Seigneur; mais d’abord permets-moi de faire mes adieux à ceux de ma maison."
62 Jésus lui dit: "Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu."

*

On ne s’improvise pas disciple de Jésus. C’est lui qui appelle. On ne le suit que parce qu’on a entendu son appel.

Voilà un homme qui désire le suivre. Et, oh surprise, Jésus, tente de le décourager ! On l’imaginerait volontiers s’enthousiasmant de la spontanéité de l’homme : « mais bien sûr, viens, on recrute. La moisson est immense et il y a peu d’ouvrier… » Mais non ! Si tu me suis, l’avertit Jésus, tu n’auras « pas où poser la tête ». Pire que les bêtes, qui ont des tanières. Avec moi, rien de tout cela… Dur ! C’est en nous ayant bien avertis de cela, en ayant bien précisé les choses, qu’il lance son appel.

C’est lui qui appelle, et personne d’autre qui déciderait. Et quand il appelle, quand on a entendu sa voix, il faut tout laisser, sachant ce qu’il en est. « Il dit à un autre : "suis-moi." » En laissant tout, même ce qui semblerait accomplissement d’une évidence, de la bienséance — en fait un devoir : enterrer son père !

Tout laisser. Ici Jésus renvoie à Élie, au texte que nous avons lu. La présence d’Élie est fort prégnante dans tout notre passage. N’oublions pas que Jésus vient de rabrouer ses disciples voulant faire tomber le feu du ciel sur les récalcitrants ; il vient de les rabrouer au nom d’Élie découvrant le visage de Dieu dans le souffle doux et léger, là où croyant imiter Élie, ils voulaient jouer les prophètes guerriers.

Élie, donc, ici aussi. On a entendu le passage du livre des Rois. Le passage de la vocation d’Élisée. Élisée a entendu la voix silencieuse de Dieu. Élie n’a rien dit ; il a simplement jeté son manteau sur lui. Et Élisée a compris, non pas ce qu’Élie n’a pas dit : il ne l’a pas dit ! Élisée a perçu l’appel de Dieu, au-delà du geste d’Élie.

Et il décide de le suivre. Et pour cela, d’aller faire ses adieux à son père et à sa mère. Quoi de plus normal ! Ici Jésus est exégète de la Bible : il cite indirectement, devant celui qu’il appelle, ce passage que ses auditeurs connaissent sans doute bien, pour qu’ils comprennent bien. « Permets que j’embrasse mon père et ma mère et je te suivrai », a répondu Élisée. Et Élie lui dit : « Va ! Retourne ! Que t’ai-je donc fait ? ». Ou en d’autres termes : « je ne t’ai rien demandé ! »

C’est Dieu qui appelle, et personne d’autre. Voilà la façon dont Jésus a lu le passage de la vocation d’Élisée, perçue au seul frôlement du manteau d’Élie qui ne lui a effectivement rien demandé. Ce qui ne veut pas dire, évidemment, cela va sans dire, que Jésus, ou avant lui Élie, enseignent la muflerie, l’impolitesse ou la non-reconnaissance. Cela veut dire que dans le temps, dans notre temps, il y a un avant et un après l’appel de Dieu. Et qu’entre cet avant et cet après, il y a un abîme. On est d’un côté ou de l’autre.

Élisée l’a compris, et quand il retourne embrasser ses parents, c’est pour lui l’occasion de brûler tous les ponts qui seraient censés lui permettre de retourner avant cet appel. Il le signifie en brûlant son outil de travail, le consacrant à Dieu pour nourrir ceux qui ont faim : il « prit la paire de bœufs qu’il offrit en sacrifice ; avec l’attelage des bœufs, il fit cuire leur viande qu’il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Élie et fut à son service. »

C’est ce que Jésus redit. En soulignant toute la radicalité qui est dans l’appel de Dieu : « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu. » Et pour que les choses soient bien claires, à cet autre, qui a compris la référence, et qui à son tour lui cite quasi-explicitement le texte sur Élie et Élisée : « Seigneur ; permets-moi de faire mes adieux » : « quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu. » Élisée était laboureur, tu seras laboureur du champ de Dieu ; comme il a dit à d’autres, pécheurs de poisson ceux-là : « je vous ferai pécheurs d’hommes ». C’est ainsi que Jésus envoie ceux qu’il appelle.

Laboureur du champ de Dieu. Et dans le champ de Dieu, les sillons ne peuvent qu’être droits. Parenthèse personnelle : mon père a connu les derniers temps du labour à traction animale. Et, m’a t-il dit, une chose indispensable pour ce dur travail, où il faut bien appuyer sur la charrue qui ne s’enfonce pas seule, c’est de fixer le bout de la ligne, parce que le bœuf, lui, ne va pas spontanément tout droit. La charrue va où regarde le laboureur. Les hommes de la terre auxquels s’adressait Jésus savaient bien l’effet d’un labourage où l’on regarderait en arrière : ça revient à faire du n’importe quoi ! Eh bien dans le champ de Dieu, à plus forte raison, c’est la même chose !

Voilà qui explique ce qu’il vient de dire sur les morts et ceux qui les enterrent. C’est bien dans l’esprit de ce que dit la Bible sur Élie et Élisée.

Ne pas enterrer les morts, ne signifie pas qu’il s’agit d’éviter les enterrements et de ne pas accomplir son devoir d’accompagner les siens dans le deuil et les larmes, évidemment.

C’est une façon de dire, puisqu’il s’agit du champ de Dieu, du champ qu’est son Royaume, que ce Règne, celui de Dieu, n’est pas derrière nous, dans les souvenirs et la nostalgie : « ne cherche pas parmi les morts celui qui est le vivant », dira l’ange à Marie de Magdala au dimanche de Pâques : il n’est pas ici, il est ressuscité.

Pour les disciples de Jésus, puisqu’il ne saurait y avoir de culte du tombeau vide, ni de son linceul, il ne saurait à plus forte raison y avoir pas de culte du passé, aussi glorieux soit-il. (Ou aussi tendre ait-il été, pour un passé familial, ici.) Le Royaume de Dieu n’est pas dans le passé.

Dans le passé, il n’y a au pire que nostalgie, au minimum vaine — quand, pire encore, elle n’est pas carrément morbide. Il n’y a là au pire que nostalgie (et à ce point, le rapport au passé n’a de sens que comme repentance : à savoir laisser le passé et se tourner vers l’appel de Dieu). Et au mieux, il y a là simplement leçon à entendre, comme l’a fait Jésus de la leçon d’Élie — puisque ceux qui ignorent leur passé sont condamnés à le répéter. Ce qui revient à tracer des sillons tordus.

Il n’y a aucun avenir dans le passé ; il n’y a d’avenir qui s’ouvre qu’en ayant les regards fixés sur l’horizon, les regards fixés sur Jésus, dit l’épître aux Hébreux. Aucun avenir dans le passé, aucun présent non plus. Le seul présent est dans l’appel de Dieu — car l’avenir qu’ouvre Jésus à ses disciples, à nous si nous entendons son appel, l’avenir qu’il nous ouvre est au présent : c’est aujourd’hui le règne de Dieu ; le Règne de Dieu est au milieu de vous. Et il nous y envoie en mission : allez le dire, et le vivre.

Aujourd’hui son appel nous est lancé. Des signes, comme le manteau l’Élie, des paroles signifiées dans des gestes... C’est lui qui appelle, et lui seul, on ne décide pas par soi de le suivre — mais pour celui, pour celle qui a entendu son appel, c’en est fini, il n’y a plus d’hier. Il n’y a plus qu’un sillon qui ouvre le Royaume, aujourd’hui présent au milieu de nous.


R.P.,
Poitiers, 30.06.13


dimanche 23 juin 2013

"Qui dites-vous que je suis ?"




Zacharie 12,10-13,1 ; Psaume 63 ; Galates 3,26-29 ; Luc 9,18-24

Luc 9, 18-24
18 Or, comme il était en prière à l'écart, les disciples étaient avec lui, et il les interrogea : "Qui suis-je au dire des foules?"
19 Ils répondirent : "Jean le Baptiste; pour d'autres, Élie; pour d'autres, tu es un prophète d'autrefois qui est ressuscité."
20 Il leur dit : "Et vous, qui dites-vous que je suis ?" Pierre, prenant la parole, répondit : "Le Christ de Dieu."
21 Et lui, avec sévérité, leur ordonna de ne le dire à personne,
22 en expliquant : "Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que, le troisième jour, il ressuscite."
23 Puis il dit à tous : "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix chaque jour, et qu'il me suive.
24 En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra; mais qui perd sa vie à cause de moi, la sauvera.

*

« Qui suis-je au dire des foules ? » Cette question de Jésus ne répond pas à une inquiétude quant à sa popularité ou son identité aux yeux d’autrui, mais au contraire, à ce que, connaissant sa popularité et sa réputation — jusqu’ici plutôt flatteuse, qui le place dans la lignée des plus grands prophètes —, il s'en agace.

« Et vous ? » demande t-il à ses disciples. — « Et vous, qui dites-vous que je suis ? »

Et Pierre, répondant à peu près la même chose que les foules mais en mieux : carrément « le Christ de Dieu », Jésus, avec sévérité, leur ordonne de ne le dire à personne, en expliquant : « Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort » (v. 22).

Il s'agace d'une popularité dont il sait non seulement la vanité, mais aussi qu’en ce qui le concerne, elle est signe de sa prochaine persécution. Et que de toutes façons le mot qui la déclenchera, « Christ », « doté de l’onction divine », « Messie », est compris de travers…

Persécution, mépris, seront bientôt son lot, et le lot, avertit-il, de quiconque voudra le suivre. Jésus a donc posé cette série de questions pour en arriver là : redire aux disciples et à quiconque veut le suivre que pour un disciple la popularité est mauvais signe.

Plus encore, elle est un piège, celui des flatteurs, qui veulent surtout n'être pas remis en question par l'Évangile et qui veulent faire taire son porte-parole : rappelez-vous le corbeau et le renard : « tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute » ; rappelez-vous, en ce même Luc, au ch. 6 : « Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent, lorsqu'ils vous rejettent et qu'ils insultent et proscrivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l'homme. Réjouissez-vous ce jour-là et bondissez de joie, car voici, votre récompense est grande dans le ciel ; c'est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les prophètes ». Mais « Malheureux êtes-vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous : c'est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les faux prophètes. »

Non que l'impopularité soit à rechercher, évidemment ! — mais Jésus nous a mis en garde : l'Évangile est l'inverse d’un bon « audimat ».

C'est ici qu'il faut en venir à ce petit détail, en début de notre texte : Jésus était en prière à l'écart. Le point essentiel : on est soi-même avec toute sa valeur non pas dans la célébrité, y compris d'ailleurs dans les célébrités de village ou de quartier, mais dans l'intimité du regard de Dieu : en prière à l'écart, avec Jésus. Et non avec la foule des acclamateurs-girouettes. En prière à l'écart, là est le fondement, le cœur secret de notre mission.

Alors il dit à tous : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix chaque jour, et qu'il me suive. En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perd sa vie à cause de moi, la sauvera » (v. 24). On arrive là au cœur de son propos : au-delà de tout ce que l’on vient de voir, il s’agit pour lui de situer ses disciples face à lui seul.

« Et vous, qui dites-vous que je suis ? », c’est cela qui importe et non pas « que dit-on de moi ? » — Se situer face à lui sans tergiverser, malgré sa réputation déplorable pour des lendemains catastrophiques ; bref, quoique cela coûte.

À ce point, tout a changé. On est passé de ce que disent et pensent les hommes ou les foules, à ce que « vous, vous dites ». On passe de « on » à « toi », de l'admiration plus ou moins béate mais finalement pas dérangeante, à la mise en question.

Jésus refuse toute réponse anonyme ; Jésus n'a que faire d’une réponse admirative, mais qui, dans une heure, sera oubliée, et qui, finalement n'aura guère de conséquences dans les vies ; les foules bientôt crucifieuses rangeront par la suite ce « grand homme » dans leur mémoire comme on range des photos de grands hommes. Et dans la galerie des grands personnages, il y en aura un de plus. Un peu comme aujourd’hui, accourent au chevet de Mandela les mêmes médias qui relayaient antan ceux qui le traitaient de terroriste.

Un tel engouement pour lui-même n’intéresse pas Jésus. Il veut une réponse personnelle (toi ! moi !) qui engage, qui compromet pour toujours. Une réponse où tout change dans la vie de celui qui la formule. Une réponse comme celle que va donner de Pierre : « tu es le Christ de Dieu », mais qui veuille dire concrètement : « tu es mon Seigneur ; tu es celui qui est au cœur de ma foi, celui qui donne un sens à ma vie et à mon histoire ; celui en dehors de qui je ne peux plus désormais trouver de raison de vivre. »

Jésus requiert aujourd’hui de nous une réponse qui joue toute notre vie. Celle de la foi, différente de l'admiration qui n'est jamais que sa mauvaise copie, d'autant plus dangereuse qu'elle permet d'esquiver Jésus et d'esquiver son salut.

Alors la foi étant arrivée, Jésus affirmera que l'heure est aussi arrivée de révéler quel sera le Christ et quel sera le signe de son règne : beaucoup souffrir ; être rejeté par les responsables en place ; être condamné et mis à mort (alors qu'il semblait devoir être porté aux nues) ; et être ressuscité ». « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » C’est la question qui nous est posée, à nous aussi aujourd’hui. La réponse correspond à rien moins qu’à un engagement : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? »


RP,
Poitiers, 23.06.13