dimanche 26 juin 2016

"Qui regarde en arrière..."




1 Rois 19.16-21 ; Psaume 16 ; Galates 5.1-18 ; Luc 9.51-62

1 Rois 19, 19-21
19 [Élie] trouva Élisée, fils de Shafath, qui labourait; il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième. Élie passa près de lui et jeta son manteau sur lui.
20 Élisée abandonna les bœufs, courut après Élie et dit: "Permets que j’embrasse mon père et ma mère et je te suivrai." Élie lui dit: "Va ! retourne ! Que t’ai-je donc fait?"
21 Élisée s’en retourna sans le suivre, prit la paire de bœufs qu’il offrit en sacrifice; avec l’attelage des bœufs, il fit cuire leur viande qu’il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Élie et fut à son service.

Luc 9, 51-62
51 Or, comme arrivait le temps où il allait être enlevé du monde, Jésus prit résolument la route de Jérusalem.
52 Il envoya des messagers devant lui. Ceux-ci s’étant mis en route entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue.
53 Mais on ne l’accueillit pas, parce qu’il faisait route vers Jérusalem.
54 Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent: "Seigneur, veux-tu que nous disions que le feu tombe du ciel et les consume?"
55 Mais lui, se retournant, les réprimanda.
56 Et ils firent route vers un autre village.
57 Comme ils étaient en route, quelqu’un dit à Jésus en chemin: "Je te suivrai partout où tu iras."
58 Jésus lui dit: "Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où poser la tête."
59 Il dit à un autre: "Suis-moi." Celui-ci répondit: "Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père."
60 Mais Jésus lui dit: "Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu."
61 Un autre encore lui dit: "Je vais te suivre, Seigneur; mais d’abord permets-moi de faire mes adieux à ceux de ma maison."
62 Jésus lui dit: "Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu."

*

On ne s’improvise pas disciple de Jésus. C’est lui qui appelle. On ne le suit que parce qu’on a entendu son appel.

Voilà un homme qui désire le suivre. Et, oh surprise, Jésus, tente de le décourager ! On l’imaginerait volontiers s’enthousiasmant de la spontanéité de l’homme : « mais bien sûr, viens, on recrute. La moisson est immense et il y a peu d’ouvrier… » Mais non ! Si tu me suis, l’avertit Jésus, tu n’auras « pas où poser la tête ». Pire que les bêtes, qui ont des tanières. Avec moi, rien de tout cela… Dur ! C’est en nous ayant bien avertis de cela, en ayant bien précisé les choses, qu’il lance son appel.

C’est lui qui appelle, et personne d’autre qui déciderait. Et quand il appelle, quand on a entendu sa voix, il faut tout laisser, sachant ce qu’il en est. « Il dit à un autre : "suis-moi." » En laissant tout, même ce qui semblerait accomplissement d’une évidence, de la bienséance — en fait un devoir : enterrer son père !

Tout laisser. Ici Jésus renvoie à Élie, au texte que nous avons lu. La présence d’Élie est fort prégnante dans tout notre passage. N’oublions pas que Jésus vient de rabrouer ses disciples voulant faire tomber le feu du ciel sur les récalcitrants ; il vient de les rabrouer au nom d’Élie découvrant le visage de Dieu dans le souffle doux et léger, là où croyant imiter Élie, ils voulaient jouer les prophètes guerriers.

Élie, donc, ici aussi. On a entendu le passage du livre des Rois. Le passage de la vocation d’Élisée. Élisée a entendu la voix silencieuse de Dieu. Élie n’a rien dit ; il a simplement jeté son manteau sur lui. Et Élisée a compris, non pas ce qu’Élie n’a pas dit : il ne l’a pas dit ! Élisée a perçu l’appel de Dieu, au-delà du geste d’Élie.

Et il décide de le suivre. Et pour cela, d’aller faire ses adieux à son père et à sa mère. Quoi de plus normal ! Ici Jésus est exégète de la Bible : il cite indirectement, devant celui qu’il appelle, ce passage que ses auditeurs connaissent sans doute bien, pour qu’ils comprennent bien. « Permets que j’embrasse mon père et ma mère et je te suivrai », a répondu Élisée. Et Élie lui dit : « Va ! Retourne ! Que t’ai-je donc fait ? ». Ou en d’autres termes : « je ne t’ai rien demandé ! »

C’est Dieu qui appelle, et personne d’autre. Voilà la façon dont Jésus a lu le passage de la vocation d’Élisée, perçue au seul frôlement du manteau d’Élie qui ne lui a effectivement rien demandé. Ce qui ne veut pas dire, évidemment, cela va sans dire, que Jésus, ou avant lui Élie, enseignent la muflerie, l’impolitesse ou la non-reconnaissance. Cela veut dire que dans le temps, dans notre temps, il y a un avant et un après l’appel de Dieu. Et qu’entre cet avant et cet après, il y a un abîme. On est d’un côté ou de l’autre.

Élisée l’a compris, et quand il retourne embrasser ses parents, c’est pour lui l’occasion de brûler tous les ponts qui seraient censés lui permettre de retourner avant cet appel. Il le signifie en brûlant son outil de travail, le consacrant à Dieu pour nourrir ceux qui ont faim : il « prit la paire de bœufs qu’il offrit en sacrifice ; avec l’attelage des bœufs, il fit cuire leur viande qu’il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Élie et fut à son service. »

C’est ce que Jésus redit. En soulignant toute la radicalité qui est dans l’appel de Dieu : « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu. » Et pour que les choses soient bien claires, à cet autre, qui a compris la référence, et qui à son tour lui cite quasi-explicitement le texte sur Élie et Élisée : « Seigneur ; permets-moi de faire mes adieux » : « quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu. » Élisée était laboureur, tu seras laboureur du champ de Dieu ; comme il a dit à d’autres, pécheurs de poisson ceux-là : « je vous ferai pécheurs d’hommes ». C’est ainsi que Jésus envoie ceux qu’il appelle.

Laboureur du champ de Dieu. Et dans le champ de Dieu, les sillons ne peuvent qu’être droits. Parenthèse personnelle : mon père a connu les derniers temps du labour à traction animale. Et, m’a t-il dit, une chose indispensable pour ce dur travail, où il faut bien appuyer sur la charrue qui ne s’enfonce pas seule, c’est de fixer le bout de la ligne, parce que le bœuf, lui, ne va pas spontanément tout droit. La charrue va où regarde le laboureur. Les hommes de la terre auxquels s’adressait Jésus savaient bien l’effet d’un labourage où l’on regarderait en arrière : ça revient à faire du n’importe quoi ! Eh bien dans le champ de Dieu, à plus forte raison, c’est la même chose !

Voilà qui explique ce qu’il vient de dire sur les morts et ceux qui les enterrent. C’est bien dans l’esprit de ce que dit la Bible sur Élie et Élisée.

Ne pas enterrer les morts, ne signifie pas qu’il s’agit d’éviter les enterrements et de ne pas accomplir son devoir d’accompagner les siens dans le deuil et les larmes, évidemment.

C’est une façon de dire, puisqu’il s’agit du champ de Dieu, du champ qu’est son Royaume, que ce Règne, celui de Dieu, n’est pas derrière nous, dans les souvenirs et la nostalgie : « ne cherche pas parmi les morts celui qui est le vivant », dira l’ange à Marie de Magdala au dimanche de Pâques : il n’est pas ici, il est ressuscité.

Pour les disciples de Jésus, puisqu’il ne saurait y avoir de culte du tombeau vide, ni de son linceul, il ne saurait à plus forte raison y avoir pas de culte du passé, aussi glorieux soit-il. (Ou aussi tendre ait-il été, pour un passé familial, ici.) Le Royaume de Dieu n’est pas dans le passé.

Dans le passé, il n’y a au pire que nostalgie, au minimum vaine — quand, pire encore, elle n’est pas carrément morbide. Il n’y a là au pire que nostalgie (et à ce point, le rapport au passé n’a de sens que comme repentance : à savoir laisser le passé et se tourner vers l’appel de Dieu). Et au mieux, il y a là simplement leçon à entendre, comme l’a fait Jésus de la leçon d’Élie — puisque ceux qui ignorent leur passé sont condamnés à le répéter. Ce qui revient à tracer des sillons tordus.

Il n’y a aucun avenir dans le passé ; il n’y a d’avenir qui s’ouvre qu’en ayant les regards fixés sur Jésus, dit l’épître aux Hébreux. Aucun avenir dans le passé, aucun présent non plus. Le seul présent est dans l’appel de Dieu — car l’avenir qu’ouvre Jésus à ses disciples, à nous si nous entendons son appel, l’avenir qu’il nous ouvre est au présent : c’est aujourd’hui le règne de Dieu ; le Règne de Dieu est au milieu de vous. Et il nous y envoie en mission : allez le dire, et le vivre.

Aujourd’hui son appel nous est lancé. Des signes, comme le manteau l’Élie, des paroles signifiées dans des gestes... C’est lui qui appelle, et lui seul, on ne décide pas par soi de le suivre — mais pour celui, pour celle qui a entendu son appel, c’en est fini, il n’y a plus d’hier. Il n’y a plus qu’un sillon qui ouvre le Royaume, aujourd’hui présent au milieu de nous.


R.P., Châtellerault, 26.06.16


dimanche 19 juin 2016

Élie à Sarepta




1 Rois 17.1-24 ; Zacharie 12.10-13.1 ; Psaume 63 ; Galates 3.26-29 ; Luc 9.18-24

1 Rois 17 v 7 à 16
7 Mais au bout d’un certain temps le torrent fut à sec, car il n’était point tombé de pluie dans le pays.
8 Alors la parole du Seigneur lui fut adressée en ces mots:
9 Lève-toi, va à Sarepta, qui appartient à Sidon, et demeure là. Voici, j’y ai ordonné à une femme veuve de te nourrir.
10 Il se leva, et il alla à Sarepta. Comme il arrivait à l’entrée de la ville, voici, il y avait là une femme veuve qui ramassait du bois. Il l’appela, et dit: Va me chercher, je te prie, un peu d’eau dans un vase, afin que je boive.
11 Et elle alla en chercher. Il l’appela de nouveau, et dit : Apporte-moi, je te prie, un morceau de pain dans ta main.
12 Et elle répondit : le Seigneur, ton Dieu, est vivant ! je n’ai rien de cuit, je n’ai qu’une poignée de farine dans un pot et un peu d’huile dans une cruche. Et voici, je ramasse deux morceaux de bois, puis je rentrerai et je préparerai cela pour moi et pour mon fils ; nous mangerons, après quoi nous mourrons.
13 Élie lui dit : Ne crains point, rentre, fais comme tu as dit. Seulement, prépare-moi d’abord avec cela un petit gâteau, et tu me l’apporteras ; tu en feras ensuite pour toi et pour ton fils.
14 Car ainsi parle le Seigneur, le Dieu d’Israël : La farine qui est dans le pot ne manquera point et l’huile qui est dans la cruche ne diminuera point, jusqu’au jour où le Seigneur fera tomber de la pluie sur la face du sol.
15 Elle alla, et elle fit selon la parole d’Élie. Et pendant longtemps elle eut de quoi manger, elle et sa famille, aussi bien qu’Élie.
16 La farine qui était dans le pot ne manqua point, et l’huile qui était dans la cruche ne diminua point, selon la parole que le Seigneur avait prononcée par Élie.

*

1. Dieu a parlé à Élie. (Comment ?) Est-ce qu’on peut entendre la voix de Dieu aujourd’hui ?

Il est des temps, selon la Bible, où la Parole de Dieu est rare ! 1 Samuel 3, 1 : « Le jeune Samuel était au service du Seigneur devant Éli. La parole du Seigneur était rare en ce temps-là, les visions n’étaient pas fréquentes. [… Une nuit] 4 le Seigneur appela Samuel. Il répondit : Me voici ! 5 Et il courut vers Éli, et dit : Me voici, car tu m’as appelé. Éli répondit : Je n’ai point appelé ; retourne te coucher. Et il alla se coucher. 6 Le Seigneur appela de nouveau Samuel. Et Samuel se leva, alla vers Éli, et dit : Me voici, car tu m’as appelé. Éli répondit : Je n’ai point appelé, mon fils, retourne te coucher. 7 Samuel ne connaissait pas encore le Seigneur, et la parole de le Seigneur ne lui avait pas encore été révélée. 8 le Seigneur appela de nouveau Samuel, pour la troisième fois. Et Samuel se leva, alla vers Éli, et dit : Me voici, car tu m’as appelé. Éli comprit que c’était le Seigneur qui appelait l’enfant […]. »

« Il y a un temps pour parler et un temps pour se taire », dit L'Ecclésiaste (ch. 3)… Peut-être cela vaut-il aussi pour Dieu ?! Le temps, pour nous, de recevoir le silence, et d'entrer simplement dans la relecture, selon cette étymologie du mot religion : relire ce que Dieu a dit pour ré-apprendre à entendre sa voix, reprendre contact, selon la deuxième étymologie du mot religion : relier. Apprendre à discerner sa voix dans les signes diffus de sa présence… « Ce n’est pas un langage, ce ne sont pas des paroles dont le son ne soit point entendu » (Ps 19, 3).

Mt 16, 1-3 : « [Ils] abordèrent Jésus et, pour l’éprouver, lui demandèrent de leur faire voir un signe venant du ciel. 2 Jésus leur répondit : Le soir, vous dites : Il fera beau, car le ciel est rouge ; 3 et le matin : Il y aura de l’orage aujourd’hui, car le ciel est d’un rouge sombre. Vous savez discerner l’aspect du ciel, et vous ne pouvez discerner les signes des temps. »

Apprendre à écouter la petite voix intérieure qui nous dit ce que Dieu attend de nous — reprenons le récit de Samuel (1 Samuel 3, 8-9) : « Éli comprit que c’était le Seigneur qui appelait l’enfant […] et il dit à Samuel : Va, couche-toi ; et si l’on t’appelle, tu diras : Parle, Seigneur, car ton serviteur écoute. »

2. Le miracle du bol de farine et l’huile — pourquoi est-ce qu’il y avait plein de miracles dans La Bible mais on n’en voit plus aujourd’hui ?

« Plein de miracles dans la Bible » ? Si l'on veut. On a trois temps principaux où les miracles sont nombreux : Moïse et ses proches, Élie et Élisée, Jésus et ses disciples L’Épître aux Hébreux, déjà, en parle au passé (ch. 2, 4).

Et bien sûr, quand les miracles semblent cesser, on est tenté de se poser des questions à leur sujet.

Et puis bien plus tard, les premiers temps de la science moderne ont conduit à penser que tout ça n'a aucune réalité. Aux XVIIIe et XIXe siècles, on arrive à la conclusion que tout ça est impossible. Ça ne correspond pas aux lois de la science moderne dont on découvrait toutes les conséquences. C'est l'époque où l'on ne croit vrai que ce qu'on sait… Un peu comme à Nazareth, on ne peut pas croire ce Jésus qu'on connaît trop.

Luc 4, 23-26 : « Fais ici, dans ta patrie, tout ce que nous avons appris que tu as fait à Capernaüm, demande-t-on à Jésus venu chez lui. 24 Mais, dit-il, je vous le dis en vérité, aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie. 25 Je vous le dis en vérité : il y avait plusieurs veuves en Israël du temps d’Élie, lorsque le ciel fut fermé trois ans et six mois et qu’il y eut une grande famine sur toute la terre ; 26 et cependant Élie ne fut envoyé vers aucune d’elles, si ce n’est vers une femme veuve, à Sarepta, dans le pays de Sidon. »

Depuis le début du XXe, on sait que c'est plus compliqué — les découvertes des savants contemporains ont élargi le domaine de ce que l'on sait, au-delà de ce qui se voit. Les lois de ce qui se voit ne marchent plus quand on entre dans ce qui ne se voit pas à l’œil nu. Il existe des choses impossibles, qui ne sont pas pour autant des miracles, mais qui existent quand même !

Les miracles eux aussi sont impossibles. Ils relèvent de la parole créatrice. Du Dieu de l'impossible. Tel est le Dieu d’Élie — qui dans la suite du récit ressuscite le fils de la veuve. Et comme pour la parole qu'il s'agit de savoir entendre même quand elle semble rare, il faut savoir percevoir l'action mystérieuse de Dieu. Les miracles sont aussi appelés signes, signes du Règne de Dieu qui s'est approché.

3. Quand nous voyons des enfants mourir de faim dans le monde, nous ressentons un sentiment d’injustice. Pourquoi est-ce que les enfants meurent dans un coin du monde tandis que chez nous, il y a autant de gaspillage  ?

On vient de parler du Règne de Dieu, dont les miracles sont des signes — signes donnés plus particulièrement dans trois temps, d'abord ceux de Moïse et d’Élie qui apparaissent entourant Jésus lors de la transfiguration, quand Jésus apparaît en pleine lumière entre Moïse et Élie, et qu'il présente ce moment comme l’apparition du Règne de Dieu, précisément.

Le Règne de Dieu est le temps où toute douleur et toute injustice ont disparu. Car oui, c'est de l'injustice en effet que ce déséquilibre entre misère et surabondance.

Cela pose aussi la question de notre part à cela… Le récit de la veuve nous en dit un mot : la confiance, la confiance dont la veuve a fait preuve. Elle aurait pu refuser de s’occuper d’Élie, et faire comme elle avait projeté. Prendre son dernier repas avec son fils, en ce temps de famine, et attendre la mort. Elle a eu confiance en la parole d’Élie, cette confiance que Jésus demande à ses disciples devant la foule qui a faim : Luc 9:13 : « Jésus leur dit : Donnez-leur vous-mêmes à manger. Mais ils répondirent : Nous n’avons que cinq pains et deux poissons […] ».

Et comme au temps d’Élie avec la farine et l'huile qui ne diminuaient pas, comme au temps de Moïse avec la manne qui ne cessait pas et qui pourrissait quand on en prenait trop — image du gaspillage et de son scandale —, Jésus multiplie le peu des disciples, appelant tout à nouveau à la confiance. Mais bien sûr, c'est fou, comme d'entendre la voix de Dieu ou de croire des choses impossibles comme les miracles. Dieu est bien le Dieu de l'impossible, et c'est cela qu'il s'agit de croire ! Croire malgré tout en la bonté, cette réalité impossible et pourtant vraie.

*

4. Si Dieu est bon, pourquoi est-ce qu’il y a la famine et d’autres catastrophes dans le monde ?

Comme pour sa voix que l'on n'entend pas ou les miracles qui sont impossibles, on est dans la Bible avec un Dieu qui est au-delà ce que l'on peut en dire, un Dieu tout proche, mais dont le monde est infiniment éloigné, le Dieu d'un Royaume qui n'est pas de ce monde, selon les mots de Jésus.

Et pourtant, lui est tout proche : « S'il ne pensait qu'à lui-même, S'il retirait à lui son esprit et son souffle, Toute chair périrait soudain, Et l'homme rentrerait dans la poussière. » (Job 34, 14-15)

Tout proche d'un monde qui est si loin de lui. Peut-être l'histoire de la venue du Règne de Dieu est celle d'un rapprochement du monde d'avec le Dieu qui en est la source. Loin de sa source, le monde est la proie au mal qui s'y déploie. « Devant toi la vie et la mort dit le Deutéronome : choisis la vie, afin que tu vives ». La vie qui est dans cette « parole tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur. »

C'est le Dieu d’Élie, qui donne la vie, contre les idoles qu'il combat, et qui sont assoiffées de sang. Dans un monde décroché de sa source et où il y a tant de souffrance, le Dieu vivant et vrai n'est pas celui au nom duquel on en rajoute dans la violence et le mal — ce dieu-là, qui agite hélas l'actualité, est l'idole que combattait Élie, assoiffé de sang — ; le Dieu vivant et vrai est celui qui pleure avec nous, qui est venu à nous avec larmes, pour nous accompagner jusqu'au cœur de nos douleurs, qui lui ont arraché ces larmes. Jésus a pleuré devant la mort de Lazare. Il a pleuré sur Jérusalem en passe d'être détruite par Rome. La bonté de Dieu est dans ces larmes versées sur un monde décroché de sa source, et qu'il appelle encore à choisir la vie.


RP – avec les questions du groupe de préKT, Poitiers, 19/06/16


dimanche 5 juin 2016

"Le souffle de l’enfant revint en lui"




1 Rois 17.17-24 ; Psaume 30 ; Galates 1.11-19 ; Luc 7.11-17

1 Rois 17.17-24
17 Après cela, le fils de la femme, maîtresse de la maison, tomba malade, et sa maladie fut si violente qu’il ne resta plus en lui de respiration.
18 Elle dit alors à Élie : Pourquoi te mêles-tu de mes affaires, homme de Dieu ? Es-tu venu chez moi pour évoquer ma faute et pour faire mourir mon fils ?
19 Il lui répondit : Donne-moi ton fils. Il le prit de ses bras, le monta dans la chambre à l’étage, où il habitait, et le coucha sur son lit.
20 Puis il invoqua le Seigneur, en disant : Seigneur, mon Dieu, causerais-tu du mal à cette veuve dont je suis l’hôte, en faisant mourir son fils ?
21 Il se mesura trois fois sur l’enfant, invoqua le Seigneur, en disant : Seigneur, mon Dieu, je t’en prie, que le souffle de cet enfant revienne en lui !
22 Le Seigneur entendit Élie : le souffle de l’enfant revint en lui, et il reprit vie.
23 Élie prit l’enfant, le descendit de la chambre dans la maison et le donna à sa mère. Élie dit : Regarde, ton fils est vivant.
24 La femme dit à Élie : Maintenant je sais que tu es un homme de Dieu, et que la parole du Seigneur dans ta bouche est vérité.

*

Pour situer ce texte, il convient de se rappeler ce que confronte Élie au 1er livre des Rois...

1 Rois 16 (juste avant qu’Élie n’apparaisse dans le livre) :
29 Achab, fils d’Omri, régna sur Israël, la trente-huitième année d’Asa, roi de Juda. Achab, fils d’Omri, régna vingt-deux ans sur Israël à Samarie.
30 Achab, fils d’Omri, fit ce qui est mal aux yeux du Seigneur, plus que tous ceux qui avaient été avant lui.
31 Et comme si c’eût été pour lui peu de chose de se livrer aux péchés de Jéroboam, fils de Nebath, il prit pour femme Jézabel, fille d’Ethbaal, roi des Sidoniens, et il alla servir Baal et se prosterner devant lui.
32 Il éleva un autel à Baal dans la maison de Baal qu’il bâtit à Samarie,
33 et il fit une idole d’Astarté. Achab fit plus encore que tous les rois d’Israël qui avaient été avant lui, pour irriter le Seigneur, le Dieu d’Israël.
34 De son temps, Hiel de Béthel bâtit Jéricho ; il en jeta les fondements au prix d’Abiram, son premier-né, et il en posa les portes au prix de Segub, son plus jeune fils, selon la parole que le Seigneur avait dite par Josué, fils de Nun.

Alors apparaît Élie…

Dans notre texte, le prophète est à Sarepta, non loin de Sidon, dans cette Phénicie où l'on a le culte du Baal, culte mu par la peur, avec parfois jusqu'à des sacrifices d'enfants comme ceux que signale notre texte concernant la refondation de Jéricho. Pays d'où vient cette Jézabel que confronte Élie. Il y est hébergé par une veuve qui vient de perdre son fils.

Il ne faut pas imaginer une querelle religieuse insignifiante entre Élie d'un côté, Achab et Jézabel de l'autre, chacun son dieu, querelle de mots… Non, l'enjeu est considérable, ce qui explique aussi la violence, quand en réponse au massacre des prophètes de Dieu par Jézabel, Élie glisse à son tour à la tentation d'éliminer les prophètes du Baal sanguinaire. Car Élie confronte un culte qui va parfois jusqu'aux sacrifices d'enfants. À présent il est hébergé, selon l'appel de Dieu, chez cette veuve qui appartient à cette Phénicie des Baals.

Et voilà que dans cette Phénicie où la crainte du Baal peut mener jusqu'à de telles extrémités, cette veuve vient de perdre son fils. Cette femme sait qui est Élie, qu'elle appelle « homme de Dieu ». Elle sait les exigences du Dieu qu'il sert, contre la cruauté de ceux de la Phénicie. Et voilà que son enfant lui est enlevé. Première réaction, on l'a entendue : « Es-tu venu chez moi pour évoquer ma faute et pour faire mourir mon fils ? » Parole terrible qui évoque à la fois la cruauté du culte de sa tradition et du péché de l'idolâtrie qui induit cela, mais aussi, peut-être, enfoui, celui de désobéir, en hébergeant l'ennemi de ses dieux, à ce Baal que son peuple craint ; et en outre l’intuition diffuse de la sainteté du Dieu d’Élie qui opère au quotidien depuis longtemps le miracle de la permanence du peu de nourriture qui lui reste… « La farine qui était dans le pot ne manqua point, et l’huile qui était dans la cruche ne diminua point, selon la parole que le Seigneur avait prononcée par Élie » (1 R 17, 16).

Tout cela en regard de la douleur de la perte de son fils.

*

Alors Élie va invoquer Dieu (v. 20 et 21) « en disant : Seigneur, mon Dieu, causerais-tu du mal à cette veuve dont je suis l’hôte, en faisant mourir son fils ? » Puis, dit le texte : « Il se mesura trois fois sur l’enfant, invoqua le Seigneur, en disant : Seigneur, mon Dieu, je t’en prie, que le souffle de cet enfant revienne en lui ! »

« Se mesura trois fois » : c'est ce que dit le texte littéralement, que la plupart de nos versions rendent par « s'étendit trois fois » tant l’expression est étrange ! Et pourtant le mot, fréquent dans la Bible, n'est jamais traduit, ailleurs, par étendre !, toujours par mesurer. On peut penser que les traductions ont voulu résoudre la difficulté en empruntant à la résurrection opérée plus loin par Élisée, qui effectivement pour sa part, s'étend de tout son long sur l'enfant qui va se relever de la mort, réchauffant son corps. Mais rien de cela ici. Ici il est bien question de se mesurer – trois fois.

Il est par ailleurs beaucoup question de souffle dans ce texte, avec les mots qui ont donné âme, ou vie, car la vie n'est qu'un souffle. Et la Bible grecque des Septante n'a pas donné le mot grec s’étendre, mais « souffler », souffler trois fois. Voilà qui donne un indice de ce qui est derrière ce mot : se mesurer. La mesure, comme poids du souffle, pour demander à Dieu que « le souffle de cet enfant revienne en lui ! » Combien pèse ma vie, mon souffle, face à la vie de cet enfant ? Avec ce chiffre trois, qui est le chiffre du définitif, comme Paul priera trois fois avant de renoncer, comme dans les civilisations anciennes, telles celle d’Élie et de la veuve, on doit prononcer trois fois la parole de la répudiation, par exemple, pour qu'elle soit définitive. Alors par trois fois Élie mesure sa vie, son souffle, sur la vie de l'enfant, pour un constat définitif : ma vie est comme la sienne, un souffle. Avec tout ce que cela a d'ambigu : notre vie est un souffle, notre vie n'est qu'un souffle. Souffle de Dieu qui fait être, souffle de Dieu qui fait cesser d'être : « Le Seigneur Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant » (Genèse 2:7). Mais aussi : « L’herbe sèche, la fleur tombe, Quand le vent du Seigneur souffle dessus. — Certainement le peuple est comme l’herbe » (Es 40, 7).

Le souffle de la vie s'est retiré de l'enfant. Souffle de vie, souffle comme fragilité, qui est aussi définitivement celle d’Élie, qui mesure par trois fois sa vie à celle de l'enfant – Élie prophète d'un Dieu qui n'est pas le Baal de la terreur.

Son Dieu à lui n'est pas celui pour lequel on sacrifie la vie d'autrui, on n'échange pas une vie contre une ville, comme à Jéricho, une vie d'enfant pour la soif d'un Baal. Son Dieu à lui est celui au contraire du don de soi. C'est aussi le sens de cet épisode. Dieu ne condamne pas la veuve pour son péché réel ou supposé en lui prenant son fils. C'est ce que porte le geste priant d’Élie, se mesurer à l'enfant. Ma vie pour sa vie.

Alors Élie « se mesura donc trois fois » : vie pour vie. Le souffle revient en lui. Et Élie rend son fils vivant à la veuve. Peut-être le jeune homme a-t-il l'âge de nos confirmands, lesquels, avons-nous dit tout-à-l'heure, passent du regard des parents, des maîtres, des amis, regards qui les a fait advenir comme enfants de la chair, pour y recevoir en lieu et place le regard que Dieu leur adresse dans le Christ pour les faire advenir par l'Esprit saint à la liberté des enfants de Dieu. Comme pour une résurrection, une vie nouvelle.

« La femme dit à Élie : Maintenant je sais que tu es un homme de Dieu, et que la parole du Seigneur dans ta bouche est vérité. » (v. 24)

*

La parole de Dieu, parole créatrice venue en Jésus, qui à Naïn, ressuscite le fils d'une autre veuve, dans un texte qui évoque clairement Élie – ici sur la simple énonciation d'une parole créatrice ; ici aussi sur le mode du vie pour vie… Annonce de la croix de celui qui accomplit la vérité du Dieu qui donne la vie, qui donne sa vie.

Luc 7.11-16
11 [Jésus] se rendit dans une ville appelée Naïn ; ses disciples et une grande foule faisaient route avec lui.
12 Lorsqu’il approcha de la porte de la ville, on portait en terre un mort, fils unique de sa mère, qui était veuve ; et il y avait avec elle une importante foule de la ville.
13 Le Seigneur la vit ; il fut ému par elle et lui dit : Ne pleure pas !
14 Il s’approcha et toucha le cercueil. Ceux qui le portaient s’arrêtèrent. Il dit : Jeune homme, je te l’ordonne, réveille-toi !
15 Et le mort s’assit et se mit à parler. Il le rendit à sa mère.
16 Tous furent saisis de crainte ; ils glorifiaient Dieu et disaient : Un grand prophète s’est levé parmi nous, et : Dieu est intervenu en faveur de son peuple.


RP, Poitiers, 05/06/16


dimanche 29 mai 2016

Du Notre Père à la sainte Cène




Genèse 14, 18-20 ; Psaume 110 ; 1 Corinthiens 11, 23-26 ; Luc 9, 11-17

Luc 9, 11-17
11 […] ayant su [où se trouvait Jésus], les foules le suivirent. Jésus les accueillit ; il leur parlait du Règne de Dieu et il guérissait ceux qui en avaient besoin.
12 Mais le jour commença de baisser. Les Douze s’approchèrent et lui dirent : « Renvoie la foule ; qu’ils aillent loger dans les villages et les hameaux des environs et qu’ils y trouvent à manger, car nous sommes ici dans un endroit désert. »
13 Mais il leur dit : « Donnez-leur à manger vous-mêmes. » Alors ils dirent : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons… à moins d’aller nous-mêmes acheter des vivres pour tout ce peuple. »
14 Il y avait en effet environ cinq mille hommes.
Il dit à ses disciples : « Faites-les s’installer par groupes d’une cinquantaine. »
15 Ils firent ainsi et les installèrent tous.
16 Jésus prit les cinq pains et les deux poissons et, levant son regard vers le ciel, il prononça sur eux la bénédiction, les rompit, et il les donnait aux disciples pour les offrir à la foule.
17 Ils mangèrent et furent tous rassasiés ; et l’on emporta ce qui leur restait des morceaux : douze paniers.

*

Lire la multiplication des pains en regard du Notre Père — « donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour » — et de la tentation de Jésus au désert — « change ces pierres en pain », selon ce que lui propose le satan —, c'est ce à quoi peuvent nous ouvrir les textes de ce jour. En arrière-plan, le peuple au désert, en marche vers le règne de Dieu espéré dans les Psaumes comme cœur des prières d'Israël relisant la Torah, une prière que l'on retrouve dans le judaïsme, donnée aux « dix-huit bénédictions » priées quotidiennement. Ainsi la 2ème bénédiction :

Notre pain de ce jour, donne-le nous aujourd’hui. Tu nourris les vivants par amour, tu ressuscites les morts par grande miséricorde, tu soutiens ceux qui tombent, tu guéris les malades et délivres les captifs. Qui est comme toi, Maître des puissances ?

Un pain de ce jour, ce jour comme jour du règne de Dieu — pain de demain, de ce fait, mais un « demain » si urgent, qu’il en devient un « aujourd’hui » — car « c’est aujourd’hui le jour du salut ».

Une parole donnée à Israël comme rappel du désert et comme promesse que, comme alors, Dieu pourvoit dans tous les déserts. Comme lors de la multiplication des pains, il reste douze paniers pour signifier les douze tribus.

*

Le pain de ce jour fait ainsi écho à la manne, donnée au jour le jour comme nourriture du peuple en marche, à la fois concrète et, en signe, spirituelle. Jésus se présente alors comme redisant la présence du Dieu qui est prié dans les dix-huit bénédictions juives — dont il reprend et souligne les implications en termes de responsabilité humaine.

Et tout cela renvoie à lui, homme et signe de l’action de Dieu.

*

On a là le signe du règne de Dieu présent en Jésus alors que déjà le jour baisse (v. 12), comme l’approche de ce règne semble s’éloigner au temps du désert (v. 12) ; comme au lendemain de l’Exode, il s’agit de recevoir le don de Dieu pour le temps de la traversée du désert — après la traversée de la mer, ici apaisée par Jésus peu avant (Luc 8, 22-25), figurant le baptême —, traversée du désert dans lequel on se trouve à présent en charge d’une foule qui a faim…

Les disciples inclus dans la mission en vue du Royaume (Luc 9, 1-6) et dans la manifestation du don de Dieu pour son peuple, sont dès lors aussi interrogés par ce geste auquel ils participent, et qui ne peut pas ne pas être perçu en écho, lorsqu’il est relaté dans les évangiles, comme renvoyant au repas du Seigneur.

Avec la question déjà récurrente : quelle signification en ce signe du Royaume dans un monde divisé, religieusement et socialement, jusqu’au sein de l’Église ?

Cf. 1 Corinthiens 11, 17-26 :
17 […] vos réunions, loin de vous faire progresser, vous font du mal.
18 Tout d'abord, lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions, me dit-on, et je crois que c'est en partie vrai :
19 il faut même qu'il y ait des scissions parmi vous afin qu'on voie ceux d'entre vous qui résistent à cette épreuve.
20 Mais quand vous vous réunissez en commun, ce n'est pas le repas du Seigneur que vous prenez.
21 Car, au moment de manger, chacun se hâte de prendre son propre repas, en sorte que l'un a faim, tandis que l'autre est ivre.
22 N'avez-vous donc pas de maisons pour manger et pour boire ? Ou bien méprisez-vous l'Église de Dieu et voulez-vous faire affront à ceux qui n'ont rien ? Que vous dire ? Faut-il vous louer ? Non, sur ce point je ne vous loue pas.
23 En effet, voici ce que moi j'ai reçu du Seigneur, et ce que je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain,
24 et après avoir rendu grâce, il le rompit et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous, faites cela en mémoire de moi. »
25 Il fit de même pour la coupe, après le repas, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; faites cela, toutes les fois que vous en boirez, en mémoire de moi. »
26 Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne.
27 C’est pourquoi celui qui mangera le pain ou boira la coupe du Seigneur indignement, sera coupable envers le corps et le sang du Seigneur.
28 Que chacun donc s’éprouve soi-même, et qu’ainsi il mange du pain et boive de la coupe ;
29 car celui qui mange et boit sans discerner le corps du Seigneur, mange et boit un jugement contre lui-même.
30 C’est pour cela qu’il y a parmi vous beaucoup d’infirmes et de malades, et qu’un grand nombre sont morts.
31 Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés.
32 Mais quand nous sommes jugés, nous sommes châtiés par le Seigneur, afin que nous ne soyons pas condamnés avec le monde.
33 Ainsi, mes frères, lorsque vous vous réunissez pour le repas, attendez-vous les uns les autres.
34 Si quelqu’un a faim, qu’il mange chez lui, afin que vous ne vous réunissiez pas pour attirer un jugement sur vous. […]

Voilà qui contraste avec la 2e bénédiction que nous avons entendue : « tu ressuscites les morts par grande miséricorde, tu soutiens ceux qui tombent, tu guéris les malades et délivres les captifs », y lit-on, dans une reprise de la promesse du livre d'Ésaïe annonçant le règne de Dieu : « L’esprit du Seigneur, l’Eternel, est sur moi, Car l’Eternel m’a oint pour porter de bonnes nouvelles aux malheureux ; Il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, Pour proclamer aux captifs la liberté, Et aux prisonniers la délivrance » (És 61, 1). Voilà donc que la Cène, annonce de la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne, est annonce et promesse du règne de Dieu, où la souffrance, la maladie et la mort-même sont vaincues. Or qu'en est-il en Église ? Non seulement la souffrance et la maladie n'ont pas disparu, non seulement on meurt : nul n'y échappe ; mais même ce minimum en forme de signe du règne de Dieu qu'est l'établissement de la justice demeure à venir.

Alors Paul ramène le signe à ce qu'il est : non plus un repas comme celui auquel le Christ participera avec nous au jour de sa venue, mais un signe, qui se limite donc aux signes du pain et du vin, signes de son corps rompu et de son sang répandu. Et nous sommes invités donc à nous savoir indignes en nous-mêmes — lui seul est notre dignité : jugez-vous vous-mêmes, et ainsi, vous sachant indignes en vous-même, à la différence du monde qui a la manie de se croire digne et qui est incapable de discerner la souffrance que partage le Christ — que chacun se juge, et qu'ainsi il mange et boive en participation à la coupe du Christ dans l'espérance du règne de Dieu.

Nous voilà bien en chemin d’Exode en un temps de dépendance de Dieu pour le pain, un pain d’aujourd’hui auquel Dieu pourvoit, et qui est désormais, en signe, celui de demain… Un lendemain auquel Dieu pourvoit aussi, dans le ministère de ses disciples, de l’Église, comme antan par le ministère de Moïse, pour les douze tribus, dans les cinq livres de la Torah (selon Augustin) — il pourvoit à partir d’une quantité infime (5 pains, 2 poissons).

Avec une seule exigence : ne pas perdre de vue la visée qui demeure notre flambeau dans le désert : « vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne. » Ce qui inclut de viser l’unité — devenir un seul peuple uni, au-delà de nos « scissions » (1 Co 11, 18-19), et la justice en un monde si plein de déséquilibres où les uns sont rassasiés — succombant à la tentation à laquelle Jésus n'a pas succombé — quand les autres n'ont rien, contre l’espérance du règne de Dieu où tous sont un et où les abîmes des disparités de ce monde sont comblés — « ou bien méprisez-vous l'Église de Dieu et voulez-vous faire affront à ceux qui n'ont rien ? »

Où notre participation au repas de Seigneur prend tout son sens comme geste prophétique : d’où la sévérité de Paul : sans cette souffrance prophétique, quel sens cela a-t-il ? Souffrance du crucifié qui nous élève à sa vie de résurrection.


RP, Poitiers, 29.05.16


dimanche 22 mai 2016

"Il vous fera accéder à la vérité tout entière"




Proverbes 8, 22-31 ; Psaume 8 ; Romains 5, 1-5 ; Jean 16, 12-15

Jean 16, 12-15
12 J’ai encore bien des choses à vous dire mais vous ne pouvez les porter maintenant ;
13 lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir.
14 Il me glorifiera car il recevra de ce qui est à moi, et il vous le communiquera.
15 Tout ce que possède mon Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il vous communiquera ce qu’il reçoit de moi.

*

« L’Esprit de vérité vous fera accéder à la vérité tout entière ». Il s’agit de l’Esprit promis par Jésus à ses disciples. Jésus s’adresse ici à ses Apôtres. C’est une parole qui cependant, concerne aussi ceux qui suivront, recevant la parole des Apôtres — parmi lesquels nous sommes.

« L’Esprit de vérité vous fera accéder à la vérité tout entière ». Cela, bien sûr, ne préjuge en rien de ce qu’il en est de notre participation effective à cet accès à la vérité : celui qui aime en paroles et non en action et en vérité n’a pas connu Dieu, et ment en prétendant l’avoir connu, de même que ment celui qui prétend n'avoir pas de péché (1 Jean 2, 4 ; 3, 18). Celui qui pèche n’a pas connu Dieu et celui qui prétend n’avoir pas de péché ne l’a pas connu non plus et n'est pas dans la vérité (1 Jean 1, 8). Le don de la vérité est appelé à se déployer.

C’est que, si la vérité est tout proche de nous, nous sommes loin d’elle : ces choses Dieu les a « cachées aux sages, et les a révélées aux tout-petits » (Matthieu 11, 25). Psaume 8, 2-3 :

SEIGNEUR, notre Seigneur,
Que ton nom est magnifique par toute la terre !
Mieux que les cieux, elle chante ta splendeur !
Par la bouche des tout-petits et des nourrissons,
tu as fondé une forteresse contre tes adversaires,

*

Au jour où Jésus s’adresse à ses disciples dans le texte de Jean 16 que nous avons lu, la croix s’approche, chose incompréhensible à toutes nos sagesses. Celui qui est annoncé comme le Bien-aimé de Dieu, le maître du Royaume, peut-il mourir de la sorte ?

Voilà qui est incompréhensible et qui pourtant est le don de la vérité, qui se dévoilera comme telle au matin du dimanche de Pâques, sans qu’alors tout le sens n’en ait été saisi par les disciples. C’est Esprit saint, l’Esprit du Père qui vit en Jésus qui leur dévoilera la signification de la croix du Ressuscité : qui le glorifiera ! Le glorifiera ! De quoi est-il question sous ce terme dans l’évangile de Jean ? De la croix ! (Cf. Jean 12, 23 & 32-33.)

Et cela, au jour où Jésus parle, les disciples ne peuvent le saisir. Et même le simple événement du dimanche de Pâques, comme événement, n’est que la première ouverture vers un dévoilement dans lequel l’Esprit saint va conduire les disciples, et avec eux, nous tous. Ce qui doit venir, à commencer par la croix au jour où Jésus parle, va être dévoilé.

Un dévoilement qui dit cette vérité entière inaccessible comme telle à nos intelligences. La vérité de Dieu se donne dans l’humilité du Fils, une révélation qui vaut pour toute la vie humaine de Jésus, de Pâques à la Croix et à Noël, ce premier moment d’humilité du Fils de Dieu rendu infiniment proche de nous par une vérité dont nous sommes très loin mais qui porte pour nous toute consolation et à laquelle seul l’Esprit consolateur peut nous conduire.

Une vérité pleinement révélée aux Apôtres dans le Nouveau Testament, et par eux, à nous, mais qui devra être reçue et vécue par chacun dans la suite des temps et jusqu’à nous. Cela commence par le don de l’Esprit qui conduit les plus sages dans l’humilité de la vérité.

Hors cela, la Croix est incompréhensible, tout comme la venue en chair de la Parole éternelle — choses cachées aux sages et aux intelligents, mais révélées à l’humilité, ce don des plus petits.

*

Autant de choses incompréhensibles à commencer par la Croix et à continuer par Noël et par toute la vie du Christ, que l’Esprit saint fait découvrir comme sagesse plus sage que le monde. Une vérité inaccessible comme telle aux plus hautes intelligences tant l’humilité de Dieu est au-delà de tout attente, comme il était incompréhensible que Jésus mourût.

Au jour où Jésus prononce ces paroles annonçant l’Esprit de vérité à ses disciples, il est à la veille de sa mort, qu’ils ne pourront pas comprendre avant que l’Esprit ne les y guide, ne leur fasse découvrir que Dieu se donne où on ne l’attend pas : dans ce qui est humble.

À présent, la vérité, dont nous sommes loin, s’est approchée, rendue toute proche de nous, venue parmi nous et en nous par l’Esprit de vérité, pour nous ouvrir à toute consolation : notre faiblesse, celle de notre intelligence qui ne peut saisir tous les paramètres de ce qui fonde nos êtres, celle de nos maigres vertus, est la faiblesse dans laquelle s’accomplit la puissance de Dieu.

Car sa puissance s’accomplit dans la faiblesse, pour que nous le recherchions dans ce qui est humble, cette sagesse cachée dans l’humilité de notre prochain, dévoilée à nous en Jésus humble et mourant, lui parole éternelle glorifiée de la sorte, de sorte que tout genou fléchisse devant le Crucifié !

Or, c’est Dieu même qui est manifesté ici. Ce dimanche est appelé traditionnellement dimanche de la Trinité. Notre texte de Jean, proposé à notre méditation en ce dimanche, nous dit ce qu’il est en de cette manifestation de Dieu, ce que veut dire ce terme de Trinité : l’Esprit nous conduit dans la vérité entière, qui est que Dieu, Père d’éternité, se dévoile pleinement dans l’humilité, vécue jusqu’en son cœur par son Fils.

Dans le terme Trinité, et c’est pour cela qu’on en dit qu’il est un mystère, Dieu se manifeste comme celui que l’on attendrait en aucun cas de cette façon : donné dans celui qui a pris forme d’esclave, nous rejoignant jusqu’à la mort pour être déployé en nous par l’Esprit dans tout ce qui doit venir. Il nous précède dans tous nos lendemains et nous y ouvre la vérité entière.


R.P., Châtellerault, 22.05.16


dimanche 15 mai 2016

Pentecôte - "Il demeure éternellement avec vous"




Nombres 11.11-12, 14-17, 24-25 ; Actes 2.1-11 ; Psaume 104 ; Romains 8.8-17 ; Jean 14.15-26

Nombres 11
16 Le SEIGNEUR dit à Moïse : « Rassemble-moi soixante-dix des anciens d’Israël, des hommes dont tu sais qu’ils sont des anciens et des scribes du peuple. Tu les amèneras à la tente de la rencontre ; ils s’y présenteront avec toi.
17 J’y descendrai et je te parlerai ; je prélèverai un peu de l’esprit qui est en toi pour le mettre en eux ; ils porteront alors avec toi le fardeau du peuple, et tu ne seras plus seul à le porter.

24 Moïse sortit de la tente et rapporta au peuple les paroles du SEIGNEUR ; il rassembla soixante-dix des anciens du peuple qu’il plaça autour de la tente.
25 Le SEIGNEUR descendit dans la nuée et lui parla ; il préleva un peu de l’esprit qui était en Moïse pour le donner aux soixante-dix anciens. Dès que l’esprit se posa sur eux, ils se mirent à prophétiser, mais ils ne continuèrent pas.

Actes 1, 3-5
3 Après qu’il eut souffert, il leur apparut vivant, et leur en donna plusieurs preuves, se montrant à eux pendant quarante jours, et parlant des choses qui concernent le royaume de Dieu.
4 Comme il se trouvait avec eux, il leur recommanda de ne pas s’éloigner de Jérusalem, mais d’attendre ce que le Père avait promis, ce que je vous ai annoncé, leur dit-il ;
5 car Jean a baptisé d’eau, mais vous, dans peu de jours, vous serez baptisés du Saint-Esprit.

Actes 2, 1-5
1 Lorsque arriva le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble en un même lieu.
2 Tout à coup, il vint du ciel un bruit comme celui d'un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils étaient assis.
3 Des langues leur apparurent, qui semblaient de feu et qui se séparaient les unes des autres ; il s'en posa sur chacun d'eux.
4 Ils furent tous remplis d'Esprit saint et se mirent à parler en d'autres langues, selon ce que l'Esprit leur donnait d'énoncer.
5 Or des Juifs pieux de toutes les nations qui sont sous le ciel habitaient Jérusalem.
6 Au bruit qui se produisit, la multitude accourut et fut bouleversée, parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue.

*

« Jean a baptisé d’eau, mais vous, dans peu de jours, vous serez baptisés du Saint-Esprit. »
(Actes 1, 5)

Lorsque Jean baptisait, il annonçait : « Moi, je vous baptise d’eau ; mais il vient, celui qui est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de ses souliers. Lui, il vous baptisera du Saint-Esprit et de feu » (Luc 3, 16). Jésus l'annonce dix jours avant Pentecôte : « dans peu de jours, vous serez baptisés du Saint-Esprit » —, le jour est à présent venu...

Pentecôte — Shavouoth, en hébreu. Ce jour est aussi celui du souvenir du don de la Torah, traité de l’Alliance. Célébration du don de la Torah, la loi — dont les Prophètes annonçaient qu’elle est appelée à s’inscrire dans le cœur des croyants par le don de l'Esprit — « celui qui a mes commandements et qui les garde », en dit Jésus (Jean 14, 21) promettant l'Esprit saint.

Dans la promesse de la fidélité de Dieu, l’Esprit nous précède, précède même notre naissance… Et il précède notre baptême. Comme Jean, nous baptisons d'eau ; si le signe est différent : Jean baptise pour le repentir, nous baptisons en Christ, — le moyen est aussi l'eau, et l'Esprit annoncé par Jean est la vérité de ce que nous signifions par l'eau.

Dieu nous précède, son Esprit qui scelle en nous la promesse nous précède. Depuis Abraham, Isaac et Jacob, et quelle que soit l’infidélité des enfants, notre infidélité, Dieu demeure fidèle et n'abroge jamais rien de ce qu'il a dit et promis. Dieu est fidèle à Israël du fait de sa promesse aux pères, dit Paul (Ro 11.28-29). Et « si nous sommes infidèles, lui demeure fidèle car il ne peut se renier lui-même » (2 Ti 2:13).

Car en outre, c'est ce que dit le miracle des langues lors de cette Pentecôte... En Jésus Christ ressuscité, inaugurant le Royaume promis, le Royaume qui commence par la Résurrection, Dieu nous dévoile que cette précédence de l’amour de Dieu concerne plus que les seuls descendants d’Abraham par l’observance de la Torah. La promesse s’étend à tous ceux qui ont la foi d'Abraham. Jésus prie pour tous ceux qui croiront par la Parole des Apôtres, juifs comme Grecs, et autres nations jusqu'aux extrémités de la Terre.

L'événement de Pentecôte ne signifie pas que les Pères d’avant la venue de Jésus ignoraient la communion de Dieu qui est dans l’Esprit saint. Le contraire est même certain. Comment en effet auraient-ils pu vivre de la foi qui était la leur, leur faisant préférer, selon l’Épître aux Hébreux, l’exil et la pérégrination, à des gratifications immédiates ? Il est bien question de participation à l’Esprit dans la Torah (Nb 11.24-30), dans les Prophètes (Éz 37.1), dans les Psaumes (Ps 51.13)…

*

En Nombres 11, 25 : « Le SEIGNEUR descendit dans la nuée et lui parla ; il préleva un peu de l’esprit qui était en Moïse pour le donner aux soixante-dix anciens. »

70 anciens (chiffre rond, ou 72 si on compte les deux de plus Eldad et Medad dans le même récit — car selon le Talmud Dieu a accordé à Moïse que le nombre d'anciens représente chaque tribu par nombre égal : 6 anciens pour chacune des douze tribus, ce qui fait 72). Ces 70 / 72 deviendront la préfiguration de toutes les étapes vers le Royaume étendu aux nations (70 nations selon la Genèse — chiffre symbolique pour dire toutes les nations). Ces 70 anciens recevant l'Esprit deviendront le modèle du sanhédrin, en quelque sorte témoin de la parole de Moïse et de sa loi au sein du peuple, composé de 70 anciens + 1, représentant les nations et Israël. Puis ils donneront leur titre, 70 — septante — à la version de la Bible destinée à tous les peuples, la traduction grecque du même nom : Septante.

Puis 70 disciples (ou 72 si l'on n'arrondit pas) seront choisis par Jésus pour préfigurer en Israël la prochaine mission universelle de l’Église. Toujours l’élargissement de la promesse à toutes les nations. Écho à l’événement, la prophétie bien connue de Joël : « Après cela, je répandrai mon Esprit sur toute chair ; Vos fils et vos filles prophétiseront, Vos anciens auront des songes, Et vos jeunes gens des visions » (Joël 3, 1). On sait que c’est cette prophétie qui sera reprise au livre des Actes, lors de l’événement de Pentecôte, premier signe décisif de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations. Écho encore à Ésaïe : mon Esprit couvrira la terre comme l’eau couvre le fond des mers.

Voilà une prophétie qui est bien celle de la perte contrôle, de notre perte de contrôle par le don de l'Esprit. Dieu seul prend l’initiative.

*

Désormais, selon la promesse, l’Alliance avec sa consolation s’est élargie à tous les peuples. C’est ce que nous fêtons à Pentecôte. Le miracle des langues étrangères comprises de tous, rapporté dans le texte des Actes des Apôtres, a pour fonction de nous le rappeler.

Par delà l’Alliance traitée avec son peuple, l’Esprit de Dieu est présent à la Création du monde — « il planait à la face des eaux » dit la Genèse — porteur de la Parole par laquelle tout a été fait — porteur de la lumière qui éclaire tout être humain venant dans le monde (Jean 1). L’Esprit précède ainsi non seulement les descendants historiques d’Abraham, mais tout être humain. Ainsi l’Apôtre Paul insistera pour que l’Évangile soit annoncé à tous les peuples… Comme l’Esprit lui-même signifiait à l’Apôtre Pierre que la famille romaine de Corneille, non circoncis, devait aussi être baptisée. L’Esprit de Dieu l’y avait précédé.

Le signe de l’Alliance est alors donné par le seul baptême. Il n’est que le signe que donne l’Église, le signe de ce que Dieu lui-même a déjà donné : les disciples connaissent déjà l’Esprit qu’ils recevront. Prémisses de l’Esprit, promesse de l’Esprit.

Jean 14, 15 sq. :
15 Si vous m’aimez, gardez mes commandements.
16 Et moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre consolateur, afin qu’il demeure éternellement avec vous,
17 l’Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu’il ne le voit point et ne le connaît point ; mais vous, vous le connaissez, car il demeure avec vous, et il est en vous.
18 Je ne vous laisserai pas orphelins, je viendrai à vous.


RP, Poitiers, Pentecôte, 15/05/16


dimanche 1 mai 2016

"Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole"



(Image ici)

Actes 15. 1-29 ; Psaume 67 ; Apocalypse 21. 10-23 ; Jean 14. 23-29

Jean 14, 23-29

23 Jésus [dit] : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera ; nous viendrons à lui et nous établirons chez lui notre demeure.
24 Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles ; or, cette parole que vous entendez, elle n’est pas de moi mais du Père qui m’a envoyé.
25 Je vous ai dit ces choses tandis que je demeurais auprès de vous ;
26 le Paraclet, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit.
27 Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur cesse de se troubler et de craindre.
28 Vous l’avez entendu, je vous ai dit : “Je m’en vais et je viens à vous.” Si vous m’aimiez, vous avez à vous réjouir de ce que je vais au Père, car le Père est plus grand que moi.
29 Je vous ai parlé dès maintenant, avant l’événement, afin que, lorsqu’il arrivera, vous croyiez.

*

« Si vous m’aimiez, vous avez à vous réjouir de ce que je vais au Père » – difficile traduction de ce verset, qui rendu en français de façon apparemment littérale – « Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez » – semble connoter un aspect négatif, comme si Jésus sous-entendait : « si vous êtes triste, c'est que vous ne m'aimez pas, ou pas suffisamment ». Pas de ce sous-entendu dans le propos de Jésus. Le « m'aimiez », au passé, veut dire que Jésus est déjà dans la perspective de son départ : « si vous m'aimiez pendant que j'étais avec vous en ce temps-ci, alors à présent que je ne serai plus, que je ne suis plus dans ce temps, vous avez tout pour vous réjouir : le Père, auquel je vais, est plus grand que moi, et que moi dans ce temps : ma présence auprès de vous est dès à présent, puisque je vais au Père, plus intense que jamais, et ça, c'est un sujet de joie, au cœur même de votre tristesse de me voir partir. L'amour que vous avez pour moi va déjà porter son fruit ».

« Ce fruit est celui de votre foi » : « Je vous ai parlé dès maintenant, avant l’événement, afin que, lorsqu’il arrivera, vous croyiez ». Fruit de la foi, le texte est suivi de la parabole du cep et des sarments : « Que vous demeuriez en moi et que vous portiez beaucoup de fruit ».

Là se dévoile le début de notre texte : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera ; nous viendrons à lui et nous établirons chez lui notre demeure. » Il s'agit d'un rapport à la parole de Jésus, parole du Père (v. 24), d'une relation à cette parole telle qu'elle correspond à la présence de Jésus et du Père au cœur de la vie de celui qui la garde parce qu'il l'aime, la chérit, chérit celui qui la porte. C'est déjà la présence de l'Esprit saint par lequel cette parole vit en celui qui la reçoit, devient parole vivante qui produit son fruit d'amour.

Avez-vous noté que chez Jean le double commandement du Deutéronome et du Lévitique n'est pas cité ? – « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur de toute ton âme, de toute ton intelligence, de tous tes moyens », et « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Il est cité chez Matthieu, Marc, Luc, mais pas chez Jean. À la place, on a « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » et « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ». Cela revient sans doute à une citation du double commandement – mais tout d'abord pas littérale, et de ce fait présenté sous un autre angle, d'une façon précisée, un peu comme quand Jésus commente la Loi, chez Matthieu, en termes de « moi je vous dis. » Il ne contredit jamais la Loi, mais en offre un vécu personnel, une lecture intimement personnelle : non pas dans le « on », mais dans le « je », « moi je ». Eh bien ici, chez Jean, il en est de même pour Jésus, mais de façon explicite, pas simplement pour Jésus seul, mais pour les disciples, par le don de l'Esprit saint, du Paraclet, du Consolateur qui vient combler le vide de sa mort à l'avantage de ses disciples : « réjouissez-vous de ce que je vais au Père ».

Il s'agit d'une relation toujours nouvelle à la parole du Père qui est celle de Jésus, c'est-à-dire donnée comme un vécu : je vous ai donné un exemple vient-il de dire après avoir lavé les pieds de ses disciples : c'est quelques versets plus haut. Ici nous comprenons que ce n'est pas d'une imitation comme celle d'une recette qu'il s'agit, mais au contraire d'un exemple de ce que le vécu de la loi doit être toujours nouveau, toujours chargé d'imagination et de surprise, rien de l'ordre de la routine ou de la recette. Le commandement est toujours nouveau, il l'a toujours été, depuis le Lévitique, et même depuis la création du monde.

Ce n'est pas un autre commandement, puisqu'il est très ancien, le plus ancien même, comme le rappellent les épîtres de Jean. Il est nouveau en ce qu'il est toujours nouveau, qu'il l'a toujours été quant à son application, qui n'est jamais de l'ordre de la répétition, de l’imitation, de la recette, mais toujours créateur, fruit de la Parole créatrice. Celui qui m'aime garde ma Parole – qui est à l'origine de toute chose –, cette Parole créatrice qui devient créatrice en celui qui la garde, et en qui de ce fait demeure Jésus qui la donne comme parole unique, et le Père dont c'est la Parole.

Voilà donc la lecture intime qui est faite de la parole du Deutéronome – « tu aimeras le Seigneur ton Dieu ». Cet amour de Dieu qu'on ne voit pas consiste à garder sa parole. Quelque chose de très classique au fond, et de toujours radicalement nouveau. Et qui est la présence aimante de Dieu en nous. « Mon Père aimera celui qui garde ma parole. Et par cette parole gardée le Père et moi demeurerons en lui, en elle ».

Et cela, c'est le don de l'Esprit saint qui « vous enseignera toutes choses par le rappel, la concrétisation en vous, de tout ce que je vous ai enseigné ». C'est là au fond quelque chose de classique dans le judaïsme, où aussi, c'est toujours nouveau : garder les commandements, les observer à son humble mesure et contribuer ainsi à la réparation du monde, de ce monde blessé.

Et il n'y a rien d'angoissant à ce que nous ne sommes pas à la mesure de la hauteur des paroles et des actes de Jésus. Chacun sa mesure, précisément. C'est pourquoi, « que votre cœur cesse de se troubler et de craindre » – « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. » Ma parole portera son fruit, par mon Esprit, l'Esprit du Père, qui est l'amour qu'il vous porte par sa parole, ma parole qui habite en vous – et porte son fruit en amour du prochain.

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Cet amour dont Jésus nous a donné l'exemple est trop pour que nous le pratiquions comme lui ? Certes. On n'aime pas jusqu'à la mort – comme il a aimé. À preuve, ce qui est encore loin d'être la mort, on ne donne pas tous ses biens. On ne donne que de son superflu. Par exemple, on ne remédie pas aux écarts de revenus faramineux de notre société. Celui qui a infiniment plus estime l'avoir mérité face à celui qui n'a rien. Faut-il un autre signe de ce qu'on n'aime pas comme Jésus a aimé ?

« Celui qui m'aime garde ma parole ». La parole qu'il nous faut garder est à vivre par chacun comme il est, chacun à sa mesure, par le don de l'Esprit consolateur – déjà un peu, à la mesure de l'humilité de chacun –, « aimez-vous comme je vous ai aimés », chacun comme il est, à la mesure de l'humble possibilité d'empathie de chacun. Se mettre à la place d'autrui dans une humble mesure, ne pas en vouloir à celui, celle, que Jésus a aimé – « pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font » (Luc 23, 34). C'est ce que le romancier Albert Cohen a appelé « tendresse de pitié » – comme une ouverture à la bonté. D'autant que la vie est brève et que comme toi, dit-il, ton prochain est voué à la mort.

Et puis, « si tu sais que l'autre [, écrit-il,] ne peut être que ce qu'il est, comment lui en vouloir, comment ne pas lui pardonner ? […] Tu considéreras alors cet innocent avec une tendresse de pitié, et tu n'y auras nul mérite » (Albert Cohen, Carnets 1978, p. 174).

Cette façon humble de suivre Jésus, déjà de loin, comme ceux des disciples présents à la croix, est la voie de ce qui a été appelé l'Imitatio Dei, l’imitation de Dieu, qui a compassion de toi, qui fait pleuvoir sur tous et briller son soleil sur tous, sans aucun mérite.

Alors la parole gardée commence à porter son fruit, « comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres ». Ce n'est pas un fardeau accablant que garder sa parole – « je vous donne ma paix »  : c'est juste apprendre que dans la brièveté de la vie, faite de tant de misères, il n'y a pas de place ni de temps pour ne pas s'ouvrir à la bonté.


RP, Poitiers 01/05/16