Affichage des articles dont le libellé est - Trinité. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est - Trinité. Afficher tous les articles

dimanche 4 juin 2023

Comme Moïse éleva le serpent...




Jean 3, 14-18
14 Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l’homme soit élevé,‭
‭15 afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle.‭
16 Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais ait la vie éternelle.
17 Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.
18 Qui croit en lui n’est pas jugé ; qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.

*

Une évocation de la figure sombre d’un serpent de bronze pour dire que « Dieu a aimé le monde ». Dans l’Évangile selon Jean, « le monde » — cosmos — est une notion généralement négative. C’est ce qui est illusoire, vain, superficiel (le mot a donné « cosmétique »). Un faux arrangement pour lequel Jésus dit ne pas prier lorsqu’il confie les siens au Père dans son discours d’adieu (Jean 17, 9). Non qu’il le dédaigne : il y envoie les siens !

Car ce monde en souffrance, en proie à toutes les détresses, des guerres aux épidémies, des catastrophes écologiques à la haine, au racisme, à tant de fléaux, Dieu l’a tant aimé « qu’il a donné son Fils unique » ! — « pour que le monde soit sauvé par lui ». Il l’a chéri infiniment, ce monde blessé. Et cet amour du monde se traduit dans le don d’une présence, celle de son Fils, pour un salut qui advient par un simple acte de foi en lui — ce que Jésus vient d’illustrer par l’évocation de l’épisode du serpent de bronze que Moïse avait fait forger pour que quiconque le regarde après avoir été mordu par les serpents venimeux du désert de l’Exode, fût guéri.

Il en est de même de sa crucifixion, vient de dire Jésus : une élévation sur une perche similaire à l’élévation sur une perche du serpent de bronze de Moïse. Le fait que Jésus s’identifie lui-même à cette figure sombre nous dit à quel point il nous rejoint dans nos zones les plus sombres ; disant par là que rien n’est jamais perdu pour personne. Le pire des psychopathes peut être touché dans ses profondeurs les plus sombres, peut y être rejoint et élevé par celui qui a rejoint les plus perdus, atteints jusqu’en leur âme par les serpents venimeux. De nos zones les plus sombres, descendu jusqu’au séjour des morts, il a été élevé à la croix, de sorte que quiconque lève son regard vers lui, croit en lui, ait la vie éternelle, soit sauvé d’une mort comme celle donnée par la morsure d’un serpent venimeux.

Quiconque croit en lui, tel le serpent, élevé de la terre par la croix, a la vie éternelle de la même façon que quiconque regardait le serpent de Moïse était guéri des morsures des serpents. Où la croix, moment de ténèbres dressé vers la lumière, devient l’axe du monde nouveau et éternel. Où l’on retrouve et la Genèse et son commentaire par le Prologue de ce même Évangile de Jean, où le monde est créé dans la lumière de Dieu qui le fait sortir du chaos et des ténèbres.

Quel est cet acte de foi qui reçoit la grâce de Dieu donnée en plénitude dans le signe du don de son Fils ? C’est juste le regard de foi qui, du cœur des ténèbres, du chaos, du péché et de la culpabilité, de la souffrance, bref de l’exil loin de Dieu — se tourne vers la lumière sans crainte, comme les pères au désert mordus par les serpents se tournaient vers le serpent de bronze dressé dans la lumière.

Tel est l’acte de foi ouvert ici : au-delà de toute crainte qui préférerait rester plongée dans les ténèbres et le chaos, dans les œuvres mauvaises déjà absorbées par la mort — se tourner sans crainte vers celui de qui rayonne la lumière éternelle, par lequel le monde vient à son salut, vers celui qui, pendu au bois, élevé de la terre, fait resplendir la lumière en plénitude, en vie éternelle. La foi seule. La plénitude de la grâce y est donnée.

Ainsi, « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » Il n’est ici pas besoin d’autre jugement que celui qui a déjà eu lieu : être dans les ténèbres, puis y rester pour n’être né qu’une fois, n’être né qu’à ces ténèbres. Mais en Christ élevé de la terre, le jugement, en quelque sorte s’inverse, devient délivrance par la venue à la lumière, la naissance à la lumière — n’oublions pas qu’on est dans le dialogue de Jésus avec Nicodème, venu de nuit, pour s’entendre annoncer la bonne nouvelle de la naissance d’en-haut. C’est ainsi que le Souffle saint, l’Esprit de Dieu, opère la naissance d’en-haut dans la foi au Fils de Dieu.

On est passé au-delà du jugement de l’ancien monde. Ou plus exactement, ce tournant est le jugement de l’ancien monde, au-delà duquel on passe, par la seule foi en ce qui s’est accompli en Jésus. Le jugement relève d’un passé déjà jugé : qui croit en lui n’est pas jugé ; mais est passé de la mort à la vie, par la libération à l’égard du poids du mal, du péché, de la culpabilité, bref de la puissance de la mort, comme autant d’aboutissements du mal, qui retenaient le monde captif.

Le don de Jésus est le passage de la mort à laquelle, on ne le sait que trop, est voué notre ancien monde, au monde de la résurrection : le monde nouveau et éternel qui prend place par la seule foi en ce qu’en sa mort, Jésus a mis fin à puissance de la mort. Il a partagé la mort qui est la nôtre pour nous faire accéder en sa résurrection à la vie de résurrection. Telle est la création nouvelle.

Recevoir dans la foi le don de la vie de celui qui a partagé notre mort, c’est être passé au-delà du jugement, qui a eu lieu en lui, Jésus, sur sa croix.

Telle est l’immense nouvelle de ce verset central de l’Évangile : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle ».


RP, Poitiers, Trinité, 4/06/23
Diaporama :: :: Culte en entier :: :: Prédication (format imprimable)


(Textes du jour : Exode 34, 4-9 ; Psaume 148 ; 2 Corinthiens 13, 11-13 ; Jean 3, 16-18)


dimanche 12 juin 2022

Esprit de vérité




Proverbes 8, 22-31 ; Psaume 8 ; Romains 5, 1-5 ; Jean 16, 12-15

Proverbes 8, 22-31
22 Le SEIGNEUR m’a engendrée, prémisse de son activité,
prélude à ses œuvres anciennes.
23 J'ai été sacrée depuis toujours,
dès les origines, dès les premiers temps de la terre.
24 Quand les abîmes n’étaient pas, j’ai été enfantée,
quand n’étaient pas les sources profondes des eaux.
25 Avant que n’aient surgi les montagnes,
avant les collines, j’ai été enfantée,
26 alors qu’Il n’avait pas encore fait la terre et les espaces
ni le premier grain de la poussière du monde.
27 Quand Il affermit les cieux, moi, j’étais là,
quand Il grava un cercle face à l’abîme,
28 quand Il condensa les masses nuageuses en haut
et quand les sources de l’abîme montraient leur violence ;
29 quand Il assigna son décret à la mer – et les eaux n’y contreviennent pas –,
quand Il traça les fondements de la terre. 30 Je fus maître d’œuvre à son côté,
objet de ses délices chaque jour, jouant en sa présence en tout temps,
31 jouant dans son univers terrestre ;
et je trouve mes délices parmi les hommes.

Jean 16, 12-15
12 J’ai encore bien des choses à vous dire mais vous ne pouvez les porter maintenant ;
13 lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir.
14 Il me glorifiera car il recevra de ce qui est à moi, et il vous le communiquera.
15 Tout ce que possède mon Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il vous communiquera ce qu’il reçoit de moi.

*

SEIGNEUR, notre Seigneur,
Que ton nom est magnifique par toute la terre !
Mieux que les cieux, elle chante ta splendeur !
Par la bouche des tout-petits et des nourrissons,
tu as fondé une forteresse contre tes adversaires.
(Psaume 8, 2-3)

Les tout-petits… Si la vérité est tout proche de nous, nous sommes loin d’elle : elle relève de ce que Dieu a « caché aux sages, et a révélé aux tout-petits » (Matthieu 11, 25). « L’Esprit de vérité vous fera accéder à la vérité tout entière », promet alors Jésus, au jour de son départ. Adressée à ses Apôtres, c'est une parole qui concerne aussi ceux qui suivront, recevant la parole des Apôtres — c’est-à-dire nous.

« L’Esprit de vérité vous fera accéder à la vérité tout entière ». Cela, bien sûr, ne préjuge en rien de ce qu’il en est de notre participation effective à cet accès à la vérité : celui qui aime en paroles et non en action et en vérité n’a pas connu Dieu, et ment en prétendant l’avoir connu, de même que ment celui qui prétend n'avoir pas de péché (1 Jean 2, 4 ; 3, 18). Celui qui pèche n’a pas connu Dieu et celui qui prétend n’avoir pas de péché ne l’a pas connu non plus et n'est pas dans la vérité (1 Jean 1, 8). Le don de la vérité est appelé à se déployer.

*

Au jour où Jésus s’adresse à ses disciples dans ce texte de Jean 16, la croix s’approche, chose cachée aux sages, chose incompréhensible à toutes nos sagesses. Celui qui est annoncé comme le Bien-aimé de Dieu, le maître du Royaume, peut-il mourir de la sorte ? Voilà qui est incompréhensible et qui pourtant est le don de la vérité, qui se dévoilera comme telle au matin du dimanche de Pâques, sans qu’alors tout le sens n’en ait été saisi par les disciples.

C’est l’Esprit saint, l’Esprit du Père qui vit en Jésus qui leur dévoilera la signification de la croix du Ressuscité : qui le glorifiera ! Le glorifiera ! Rappelons que sous ce terme l’évangile de Jean désigne la croix ! (Cf. Jean 12, 23 & 32-33.) Or cela, au jour où Jésus parle, les disciples ne peuvent le saisir. Et même le simple événement du dimanche de Pâques, comme événement, n’est que la première ouverture vers un dévoilement dans lequel l’Esprit saint va conduire les disciples, et avec eux, nous tous. Ce qui doit venir, à commencer par la croix au jour où Jésus parle, va être dévoilé.

Un dévoilement qui dit cette vérité entière inaccessible comme telle à nos intelligences, cachée aux sages et aux intelligents. La vérité de Dieu se donne dans l’humilité du Fils, une révélation qui vaut pour toute la vie humaine de Jésus, de Pâques à la Croix et à Noël, ce premier moment d’humilité du Fils de Dieu rendu infiniment proche de nous par une vérité dont nous sommes très loin mais qui porte pour nous toute consolation et à laquelle seul l’Esprit consolateur peut nous conduire.

Une vérité pleinement révélée aux Apôtres dans le Nouveau Testament, et par eux, à nous, mais qui devra être reçue et vécue par chacun dans la suite des temps et jusqu’à nous. Cela commence par le don de l’Esprit qui conduit les plus sages dans l’humilité de la vérité. Hors cela, la Croix est incompréhensible, tout comme la venue en chair de la Parole éternelle — choses cachées aux sages et aux intelligents, mais révélées à l’humilité, ce don des plus petits.

*

Autant de choses incompréhensibles à commencer par la Croix et à continuer par Noël et par toute la vie du Christ, que l’Esprit saint fait découvrir comme sagesse plus sage que le monde. Une vérité inaccessible comme telle aux plus hautes intelligences tant l’humilité de Dieu est au-delà de toute attente, comme il était incompréhensible que Jésus mourût.

Au jour où Jésus prononce ces paroles annonçant l’Esprit de vérité à ses disciples, à la veille de sa mort, ils ne pourront pas comprendre avant que l’Esprit ne les y guide, ne leur fasse découvrir que Dieu se donne où on ne l’attend pas : dans ce qui est humble.

Alors, la vérité, dont nous sommes loin, s’est approchée, très proche de nous, venue parmi nous et en nous par l’Esprit de vérité, pour nous ouvrir à sa consolation : notre faiblesse, celle de notre intelligence qui ne peut saisir tous les paramètres de ce qui fonde nos êtres, celle de nos maigres vertus, est la faiblesse dans laquelle s’accomplit la puissance de Dieu.

Car sa puissance s’accomplit dans la faiblesse, pour que nous recherchions dans ce qui est humble cette sagesse cachée dans l’humilité de notre prochain, dévoilée à nous en Jésus humble et mourant, lui parole éternelle glorifiée de la sorte, de sorte que tout genou fléchisse devant le Crucifié !

Or, c’est Dieu même qui est manifesté ici. Ce dimanche est traditionnellement appelé dimanche de la Trinité. Notre texte de Jean, proposé à notre méditation en ce dimanche, nous dit ce qu’il est en de cette manifestation de Dieu, ce que veut dire ce terme de Trinité : l’Esprit nous conduit dans la vérité entière, qui est que Dieu, Père d’éternité, se dévoile pleinement dans l’humilité, vécue jusqu’en son cœur par son Fils.

Dans le terme Trinité, et c’est pour cela qu’on en dit qu’il est un mystère, Dieu se manifeste comme celui que l’on attendrait en aucun cas de cette façon : donné dans celui qui a pris forme d’esclave, nous rejoignant jusqu’à la mort pour être déployé en nous par l’Esprit dans tout ce qui doit venir. Il nous précède dans tous nos lendemains et nous y ouvre la vérité entière.


RP, Châtellerault, Trinité, 12/06/22
Culte en entier :: :: Prédication


dimanche 30 mai 2021

"Enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit"




Deutéronome 4.32-40 ; Psaume 33 ; Romains 8.14-17 ; Matthieu 28.16-20

Deutéronome 4, 32-40
32 Interroge les temps anciens qui t’ont précédé, depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre, et d’une extrémité du ciel à l’autre : y eut-il jamais si grand événement, et a-t-on jamais entendu chose semblable ?
33 Fut-il jamais un peuple qui entendît la voix de Dieu parlant du milieu du feu, comme tu l’as entendue, et qui soit demeuré vivant ? […]
36 Du ciel, il t’a fait entendre sa voix pour t’instruire ; et, sur la terre, il t’a fait voir son grand feu, et tu as entendu ses paroles du milieu du feu. […]
39 Sache donc en ce jour, et retiens dans ton cœur que l'Éternel est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre, et qu’il n’y en a point d’autre.
40 Et observe ses lois et ses commandements que je te prescris aujourd’hui, afin que tu sois heureux, toi et tes enfants après toi, et que tu prolonges désormais tes jours dans le pays que l'Éternel, ton Dieu, te donne.

Matthieu 28, 16-20
16 Les onze disciples allèrent en Galilée, sur la montagne que Jésus leur avait désignée.
17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent devant lui. Mais quelques-uns eurent des doutes.
18 Jésus, s’étant approché, leur parla ainsi : Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre.
19 Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
20 et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde.

*

« Observe les lois et les commandements que je te prescris aujourd’hui » (Dt 4, 40), parole adressée à Israël depuis la Montagne — « enseignez aux nations à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mt 28, 20), parole adressée aux nations, depuis la Montagne où se trouvent les Onze disciples. C’est la différence entre les deux textes : élargissement aux nations.

Mais qu’en est-il du contenu de ce qui est à observer ? Qu’est-ce que le Christ a prescrit ?

On le trouve par ex. en Matthieu 5, 18-19 : « je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre […]. — Donc qui supprimera l’un de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire de même, sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais qui les observera, et qui enseignera à les observer, sera appelé grand dans le royaume des cieux. »

Jésus vient de dire, juste avant cet appel à la pratique de la Loi : « ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir, c'est-à-dire, littéralement, observer pleinement » (Mt 5, 17).

C'est là ce qu’il a prescrit ! Observer la Loi jusqu’en ses plus petits préceptes, contrairement à la tentation commune qui revient à considérer que Jésus en ayant rempli l’enseignement, il n’y aurait plus à l’observer ! Au contraire, il s'agit de la pratiquer, d’y fonder un comportement libre, y sourcer notre éthique, notre morale.

Les paroles d’envoi du Ressuscité sont données par Matthieu comme s'inscrivant dans cette lignée là. Alors quelle est notre observance d’une loi qui non seulement n’est pas abolie, mais sachant que son cœur est ce qu’a prescrit Jésus, concerne dès lors, suite à l’envoi des disciples, toutes les nations et pas seulement Israël ?

C’est ce qu’on va essayer de percevoir : selon Matthieu, ces paroles du Ressuscité sont données dans les années 30, donc avant la destruction du Temple, avant l’an 70. Le retour de l’exil de 586 à Babylone avait laissé le pays sous la souveraineté de la Perse, puis des divers empires, malgré quelques moments de résistance glorieux comme sous les Grecs.

Mais pas de réintégration totale et définitive de la souveraineté. Plus de royaume actuel ni en vue, au point que Jean le Baptiste annonce encore, au temps romain, la fin prochaine de l’exil (fin qui n’a donc pas vraiment eu lieu) et la venue du Royaume. Au point qu’au début du livre des Actes des Apôtres (ch. 1, v. 6), les disciples interrogent encore le Ressuscité sur le jour de la restauration du Royaume d’Israël !

Après 70, cette perte de souveraineté devient définitive. Les rites célébrés autour du Temple, désormais détruit, ne pourront plus être observés. Le judaïsme rabbinique recentre alors le culte autour de la Torah. Le christianisme en gestation se réorganise autour de la vie du Christ (ce qui structurera notre année liturgique).

*

La lecture des Évangiles s'inscrit alors dans la tradition juive de lecture des Écritures comme culte en exil, méditation des Écritures comme mémoire d’éternité ; cela ne peut se faire qu’en regard positif permanent de sa source, la Bible hébraïque, veillant à éviter les contresens qui verraient dans les tensions internes au Nouveau Testament celles d'un conflit judéo-chrétien, alors que le christianisme comme religion n'existe pas encore au temps du Nouveau Testament !

*

Mais, trouble annoncé par les doutes des Onze (v. 17), très vite, selon l’envoi aux nations de notre texte, le nombre de disciples non-juifs de Jésus augmente, et cela dès le Nouveau Testament, non-juifs desquels classiquement en judaïsme il n'est pas requis qu'ils observent les rites de la Torah, qui concernent les juifs (c’est enseigné par la tradition juive, qui prévoit pour les « craignants Dieu » la seule observance de la loi de Noé). Paul, notamment, s'inscrit dans cette perspective, qui verra plus tard se développer un christianisme séparé du judaïsme, ipso facto dispensé des rites propres au judaïsme (mais cela s’est fait au prix d’un débat avec l'Église de Jérusalem, qui entend rester fidèle à l’envoi du Ressuscité en Mt 28). Il est clair que l'option retenue en Actes 15, est cette option, provisoire, en vue de la prochaine venue du Royaume.

Puis, il y eut 70 et la destruction du 2e Temple, renvoyant sine die l'avènement du Royaume, inscrit dès lors dans la seule intériorité, selon que le Règne de Dieu est au milieu, ou à l’intérieur de vous…

Sachant donc que, comme chrétiens, on n’observe pas un certain nombre de préceptes pourtant bien inscrits dans la Bible hébraïque, et que gardent les juifs, se pose à nouveau la question de ce qu'il y a à observer, notamment au plan moral. La réponse la plus connue passe par le Décalogue, qui semble conservé, via une lecture de la Bible hébraïque orientée vers la venue du Christ. On observe donc au moins le Décalogue… Quoique ! Sont-ils vraiment observés ces « dix commandements » ?

*

L’observance chrétienne des « dix commandements » s’avère problématique dès qu’on les aborde de façon concrète. Qu'en est-il d’une observance chrétienne du Shabbat, par exemple ?

La difficulté apparaît à travers le débat qui s’est levé dans certains courants du protestantisme, où l’on s’est attaché à observer le dimanche comme un Shabbat, ce que le dimanche n’est pas. Le débat a débouché pour certains sur la décision d’observer vraiment le Shabbat, et cela le jour du Shabbat, le samedi. Ceux-là sont parfois appelés « sabbatistes ». Les plus connus en France de ce courant sont les adventistes du 7e jour, aujourd’hui membres de la Fédération protestante de France.

L’option « sabbatiste » ne l’a cependant pas majoritairement emporté, on le sait. L’approche la plus commune consiste à retenir l’aspect moral et social du Shabbat — qui existe, souligné par le Deutéronome (5, 14-15), mais qui ne résume pas tout le commandement et sa dimension cérémonielle, soulignée par l’Exode (20, 11), de signe de Dieu.

On pourrait aussi mentionner le commandement sur les représentations (« tu ne te feras pas d’images cultuelles »), que plusieurs courants du christianisme historique (courants majoritaires) estiment ne pas concerner les chrétiens et leurs images du Christ et des personnages historiques de la tradition.

Qu’en est-il donc de l’observance chrétienne de la Loi biblique, observance prescrite par Jésus ?

*

La Réforme a enseigné de distinguer trois aspects de la Loi : l’aspect moral, l’aspect cérémoniel et l’aspect judiciaire.

L’aspect judiciaire est cet aspect de la Loi qui, selon sa primauté par rapport aux pouvoirs, se concrétise dans une vie de la Cité gérée de façon jurisprudentielle, donc souple. Il en ressort que cet aspect est perçu, quant à la lettre de la Loi, comme correspondant à des temps et à des traditions données : par exemple les formes de gouvernements, qui sont variables selon les lieux (sachant en outre qu’on n'est plus avant l’exil de 586 av. JC et que la souveraineté politique, davidique, est perdue).

La même chose quant à l’aspect cérémoniel (les cérémonies religieuses de la Loi) aspect perçu lui aussi, quant à sa lettre, comme correspondant à des temps et à des traditions données. Dans cette perspective, la pratique varie selon les lieux, les temps et les circonstances. Ainsi, quant à l’aspect cérémoniel, on ne pratique pas aujourd’hui de sacrifices d’animaux dans le Temple de Jérusalem — de toute façon détruit (on est désormais après l'an 70) ; les sacrifices correspondant pourtant à des commandements cérémoniels dont le judaïsme demeure le témoin (par son fondement strict dans la Torah, puisqu’il ne peut plus les pratiquer littéralement non plus). Une perspective calvinienne considère que dans un cadre chrétien, la variabilité des rites vaut pour tout commandement en son aspect cérémoniel — lié à des temps, des lieux, des traditions. À l’instar de l’aspect judiciaire.

En revanche l’aspect moral, comme norme idéale, comme visée de perfection, propre à orienter une éthique juste, n’est pas sujet aux variations des temps et des lieux, même si son application s’adapte aux circonstances. L’aspect moral peut être considéré comme se déployant en vertus. À commencer par des vertus communes, comme vertus dites naturelles — avec cependant cette caractéristique, dans la perspective chrétienne, d’être enracinées dans une nature perçue en regard de la Bible. La loi naturelle est en quelque sorte « corrigée » — en regard de la Loi biblique.

D’où la permanence de la méditation des Écritures, et de l'attention à ce qu’elles prescrivent et que Jésus est venu souligner, observer, et reprendre comme valant pour toutes les nations.

Au jour où toutes les nations sont appelées à être baptisées, c’est-à-dire intégrées dans l’Alliance, et l’ont largement été — les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, faites de toutes les nations des disciples — c’est-à-dire les appelant à se mettre à l’école — enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit —, devenir disciples d’une morale exigeante comme morale de liberté, celle qu’a vécue et pratiquée Jésus. C’est ce témoignage que l'Église est appelée à porter en faveur d’un monde désorienté, sans boussole, désorientation au cœur du malaise, des replis et des exclusions qui tentent notre temps.

« Et voici », a promis Jésus : « je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du temps. »


RP, 30.05.2021
Diaporama :: :: Liturgie :: :: Prédication


dimanche 7 juin 2020

Dieu a tant aimé le monde…




Cultes au temple suspendus jusqu'à décision du conseil presbytéral suite au décret des pouvoirs publics (du 22 mai 2020) ré-autorisant la célébration des cultes

Méditations quotidiennes ici :
Liturgie et prédication en PDF ici

Lecture de l’Évangile et prédication (PDF ici)

Exode 34, 4-9 ; Psaume 148 ; 2 Corinthiens 13, 11-13 ; Jean 3, 16-18

Jean 3, 16-18
16 Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais ait la vie éternelle.
17 Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.
18 Qui croit en lui n’est pas jugé ; qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.

*

« Dieu a aimé le monde ». Dans l’Évangile selon Jean, « le monde » — cosmos — est une notion le plus souvent négative. C’est ce qui est illusoire, vain, superficiel. Un faux arrangement pour lequel Jésus dit ne pas prier lorsqu’il confie les siens au Père dans son discours d’adieu (Jean 17, 9). Non qu’il le dédaigne : il y envoie les siens !

Car ce monde en souffrance, en proie à toutes les détresses, des guerres aux épidémies, des catastrophes écologiques à la haine, au racisme, à tant de fléaux, Dieu l’a tant aimé « qu’il a donné son Fils unique » ! — « pour que le monde soit sauvé par lui ». Il l’a chéri infiniment, ce monde blessé. Et cet amour du monde se traduit dans le don d’une présence, celle de son Fils, pour un salut qui advient par un simple acte de foi en lui— ce que Jésus vient d’illustrer (au verset précédent, v. 15) par l’évocation de l’épisode du serpent d’airain, ce serpent que Moïse avait fait forger pour que quiconque le regarde après avoir été mordu par les serpents venimeux du désert de l’Exode, fût guéri.

Il en est de même de la crucifixion de Jésus, vient-il de dire : une élévation sur une perche similaire à l’élévation sur une perche du serpent d’airain de Moïse de sorte que quiconque lève son regard vers lui, croit en lui, ait la vie éternelle, soit sauvé d’une mort aussi certaine que celle qui suit la morsure d’un serpent venimeux.

Quiconque croit en lui, le pendu élevé de la terre, a la vie éternelle de la même façon que quiconque regardait le serpent de Moïse était guéri des morsures des serpents. Où la croix, moment de ténèbres dressé vers la lumière, devient l’axe du monde nouveau et éternel. Où l’on retrouve et la Genèse et son commentaire par le Prologue de ce même Évangile de Jean, où le monde advient comme création dans la lumière de Dieu qui le fait sortir du chaos et des ténèbres.

Quel est cet acte de foi qui reçoit la grâce de Dieu donnée en plénitude dans le signe du don de son Fils ? C’est juste le regard de foi qui, du cœur des ténèbres, du chaos, du péché et de la culpabilité, de la souffrance, bref de l’exil loin de Dieu— se tourne vers la lumière sans crainte, comme les pères au désert mordus par les serpents se tournaient vers le serpent d’airain dressé dans la lumière.

Tel est l’acte de foi ouvert ici : au-delà de toute crainte qui préférerait rester plongée dans les ténèbres et le chaos, dans les œuvres mauvaises déjà absorbées par la mort — se tourner sans crainte vers celui de qui rayonne la lumière éternelle, par lequel le monde vient à son salut, vers celui qui, pendu au bois, élevé de la terre, fait resplendir la lumière en plénitude, en vie éternelle. La foi seule. La plénitude de la grâce y est donnée.

Ainsi, « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » Il n’est ici pas besoin d’autre jugement que celui qui a déjà eu lieu : être dans les ténèbres, puis y rester pour n’être né qu’une fois, n’être né qu’à ces ténèbres. Mais dans le Christ élevé de la terre, le jugement, en quelque sorte s’inverse, devient délivrance par la venue à la lumière, la naissance à la lumière — n’oublions pas qu’on est dans le dialogue de Jésus avec Nicodème, venu de nuit, pour s’entendre annoncer la bonne nouvelle de la naissance d’en-haut. C’est ainsi que le Souffle saint, l’Esprit de Dieu, opère en nous la naissance d’en-haut dans la foi au Fils de Dieu.

On est passé au-delà du jugement de l’ancien monde. Ou plus exactement, ce tournant est le jugement de l’ancien monde, au-delà duquel on passe, par la seule foi en ce qui s’est accompli en Jésus. Le jugement relève d’un passé déjà jugé, mais qui croit en lui n’est pas jugé ; il est passé de la mort à la vie, par la libération à l’égard du poids du mal, du péché, de la culpabilité, bref de la puissance de la mort, comme autant d’aboutissements du mal, qui retenaient le monde captif.

Le don de Jésus est le passage de la mort à laquelle, on ne le sait que trop, est voué notre ancien monde, au monde de la résurrection : le monde nouveau et éternel qui prend place par la seule foi en ce qu’en sa mort, Jésus a mis fin à puissance de la mort. Il a partagé la mort qui est la nôtre pour nous faire accéder en sa résurrection à la vie de résurrection. Telle est la création nouvelle.

Recevoir dans la foi le don de la vie de celui qui a partagé notre mort, c’est être passé au-delà du jugement, qui a eu lieu en lui, Jésus, sur sa croix.

Telle est l’immense nouvelle de ce verset central de l’Évangile : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle ».


RP, 7.06.2020

À suivre ici :

Méditations quotidiennes



dimanche 16 juin 2019

Esprit & Création




Proverbes 8, 22-31 ; Psaume 8 ; Romains 5, 1-5 ; Jean 16, 12-15

Proverbes 8, 22-31
22 Le SEIGNEUR m’a engendrée, prémice de son activité,
prélude à ses œuvres anciennes.
23 J’ai été sacrée depuis toujours,
dès les origines, dès les premiers temps de la terre.
24 Quand les abîmes n’étaient pas, j’ai été enfantée,
quand n’étaient pas les sources profondes des eaux.
25 Avant que n’aient surgi les montagnes,
avant les collines, j’ai été enfantée,
26 alors qu’Il n’avait pas encore fait la terre et les espaces
ni l’ensemble des molécules du monde.
27 Quand Il affermit les cieux, moi, j’étais là,
quand Il grava un cercle face à l’abîme,
28 quand Il condensa les masses nuageuses en haut
et quand les sources de l’abîme montraient leur violence ;
29 quand Il assigna son décret à la mer
– et les eaux n’y contreviennent pas –,
quand Il traça les fondements de la terre.
30 Je fus maître d’œuvre à son côté,
objet de ses délices chaque jour,
jouant en sa présence en tout temps,
31 jouant dans son univers terrestre ;
et je trouve mes délices parmi les hommes.

Psaume 8, 2-5
2 SEIGNEUR, notre Seigneur,
Que ton nom est magnifique par toute la terre !
Mieux que les cieux, elle chante ta splendeur !
3 Par la bouche des tout-petits et des nourrissons,
tu as fondé une forteresse contre tes adversaires,
pour réduire au silence l’ennemi revanchard.
4 Quand je vois tes cieux, œuvre de tes doigts,
la lune et les étoiles que tu as fixées,
5 qu’est donc l’homme pour que tu penses à lui,
l’être humain pour que tu t’en soucies ?

Jean 16, 12-15
12 J’ai encore bien des choses à vous dire mais vous ne pouvez les porter maintenant ;
13 lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir.
14 Il me glorifiera car il recevra de ce qui est à moi, et il vous le communiquera.
15 Tout ce que possède mon Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il vous communiquera ce qu’il reçoit de moi.

*

« Quand je vois tes cieux ! », écrivait le Psalmiste il y a près de trois milliers d’années, fasciné. Que dire alors aujourd’hui quand on estime que l'Univers observable compte 2 000 milliards de galaxies, selon les études les plus récentes (si mes renseignements sont à jour), dont celles « de masse significative », selon le vocabulaire consacré, contiennent chacune quelques centaines de milliards d’étoiles. Les nombres avancés n’étant pas limitatifs… L’Univers dans son ensemble, dont l'extension réelle n'est pas connue, est susceptible de compter un nombre immensément plus grand de galaxies qu'on ne le pense…

Notre galaxie, la Voie lactée, est une de ces 2 000 milliards de galaxies de l'univers observable… Elle a une extension de l'ordre de 100 000 années-lumière. C’est-à-dire que l’on perçoit les étoiles lointaines de notre seule galaxie comme elles étaient il y a 100 000 ans. Et notre galaxie est donc une seule de ces quelques 2 000 milliards de galaxies de quelques centaines de milliards d'étoiles.

Bref, parmi ces 2 000 milliards de galaxies, dans une de ces galaxies, notre galaxie, qui compte quelques centaines de milliards d’autres étoiles, une de ces étoiles, le soleil est donc l’étoile de notre système solaire, autour duquel tourne la terre — sur laquelle se déroule en cet endroit minuscule à Châtellerault le culte par lequel nous célébrons aujourd’hui celui qui s’est relevé d’entre les morts, ouvrant sur un Ciel nouveau et une Terre nouvelle.

Un premier univers est apparu, puis un homme s'est relevé de la mort dans un coin infime de l'univers qui ressemble ainsi à un mini-laboratoire — moment donné à la foi, aussi terrible et écrasant, en un sens que l'on va essayer de voir, que la contemplation du ciel visible. Un homme, laissant son tombeau vide a alors inauguré un Ciel nouveau et une Terre nouvelle. Est-ce moins compréhensible, plus compréhensible que l’apparition de l'Univers actuel ?

*

Par la foi miraculeuse — le miracle, ce lieu de l’étonnement, selon un des sens du mot —, écho à l'étonnement du Psalmiste observant les cieux, Jésus ouvre une nouvelle Création, celle initiée devant un tombeau vide, Création au moins aussi mystérieuse que la première. Et effrayante elle aussi ! (Cf. Marc 16, 8)

Alors « l’Esprit de vérité vous fera accéder à la vérité tout entière », en son temps, au rythme de chacun. Car cela, bien sûr, ne préjuge en rien de ce qu’il en est de notre participation effective à cet accès à la vérité encore cachée. Il s’agit de l’Esprit de sagesse et de vérité promis par Jésus à ses disciples. Jésus s’adresse ici aux Douze. C’est une parole qui cependant, concerne aussi ceux qui suivront, recevant la parole des Apôtres — parmi lesquels nous sommes.

*

C'est cette sagesse que porte Jésus et que communique l’Esprit, sagesse mystérieuse et cachée, que le monde, c’est-à-dire l’apparence selon l'étymologie, cosmos, ne reçoit pas (Jn 14.19-23 ; cf. 1 Co 1.20) — quand pourtant il s'origine dans cette sagesse créatrice selon le livre des Proverbes, sagesse mystérieuse de l’Esprit divin. Dès avant la fondation du monde. « Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 11.27). Esprit promis à présent par Jésus : « Tout ce que possède mon Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il vous communiquera ce qu’il reçoit de moi » (Jn 16.15).

C'est cette sagesse mystérieuse et cachée qu'annonce aussi le livre des Proverbes… Il faut bien une sagesse mystérieuse pour lire cet univers, non seulement fascinant, mais effrayant, étant en outre chargé de douleurs. Pour approcher ce problème mystérieux, celui du mal dans l’univers donc, le judaïsme avance l’idée du tsimtsoum, en français « contraction », en l’occurrence contraction de Dieu mettant l’univers au monde : Dieu emplit tout en effet. Aussi, pour que quelque chose d’autre que lui puisse être, il faut que Dieu fasse un espace en lui, se contracte, comme une femme en couches. Dès lors, le monde peut advenir, être créé, mais il l’est dans une absence de Dieu, retiré. Dans ce creux, ce vide, le mal aussi peut s’infiltrer, dès les origines des galaxies, en fusion nucléaire — tohu-bohu pour prendre le mot de Gn 1.2.

Le mal moral en est comme l’écho, mais pas la source ! Dans la Genèse, le mal s’infiltre entre l’homme et la femme, séparés pour se rencontrer. Avant la séparation, l’interdit est donné. Une fois la séparation intervenue, ce mal venu d’on ne sait où, porté par la figure du serpent venu « des champs », trouve à s’infiltrer comme mal moral.

L’humain est pénétré du mal, et pourtant son rôle est de cultiver et garder « le jardin » (Gn 2.15). Voilà une nature, d’abord tohu-bohu, que l’humain est appelé à relire comme Création, voulue comme telle par le Dieu bon, dans ce jardin qu'est appelée à devenir notre toute petite planète. Appelée à devenir l'espace et le laboratoire d'une Création nouvelle et éternelle. Et voilà que l’homme, contre sa vocation, accentue le chaos, détruisant ce qui lui est confié, jusqu'au « temps de la destruction de ceux qui détruisent la terre » (Apocalypse 11, 18) ! Le défi de la nécessaire écologie est alors de retrouver la vocation humaine trahie.

Au-delà de la responsabilité commune de tous pour stopper les dégâts avant qu’il ne soit trop tard, une place modeste des croyants dans l’écologie, au cœur de cette nature chaotique, et menacée, est alors de la porter devant Dieu. La relire, dans la prière, comme promesse. Acte de foi en la promesse : « Tout ce que possède mon Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il vous communiquera ce qu’il reçoit de moi. » (Jn 16.15). Cela concerne aussi notre relecture de la nature comme Création — postulant Créateur, reçu dans la foi comme le Dieu bon… « J’ai encore bien des choses à vous dire mais vous ne pouvez les porter maintenant ; lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. » (Jn 16.12-13).


RP, Poitiers, 16.06.19


dimanche 22 mai 2016

"Il vous fera accéder à la vérité tout entière"




Proverbes 8, 22-31 ; Psaume 8 ; Romains 5, 1-5 ; Jean 16, 12-15

Jean 16, 12-15
12 J’ai encore bien des choses à vous dire mais vous ne pouvez les porter maintenant ;
13 lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir.
14 Il me glorifiera car il recevra de ce qui est à moi, et il vous le communiquera.
15 Tout ce que possède mon Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il vous communiquera ce qu’il reçoit de moi.

*

« L’Esprit de vérité vous fera accéder à la vérité tout entière ». Il s’agit de l’Esprit promis par Jésus à ses disciples. Jésus s’adresse ici à ses Apôtres. C’est une parole qui cependant, concerne aussi ceux qui suivront, recevant la parole des Apôtres — parmi lesquels nous sommes.

« L’Esprit de vérité vous fera accéder à la vérité tout entière ». Cela, bien sûr, ne préjuge en rien de ce qu’il en est de notre participation effective à cet accès à la vérité : celui qui aime en paroles et non en action et en vérité n’a pas connu Dieu, et ment en prétendant l’avoir connu, de même que ment celui qui prétend n'avoir pas de péché (1 Jean 2, 4 ; 3, 18). Celui qui pèche n’a pas connu Dieu et celui qui prétend n’avoir pas de péché ne l’a pas connu non plus et n'est pas dans la vérité (1 Jean 1, 8). Le don de la vérité est appelé à se déployer.

C’est que, si la vérité est tout proche de nous, nous sommes loin d’elle : ces choses Dieu les a « cachées aux sages, et les a révélées aux tout-petits » (Matthieu 11, 25). Psaume 8, 2-3 :

SEIGNEUR, notre Seigneur,
Que ton nom est magnifique par toute la terre !
Mieux que les cieux, elle chante ta splendeur !
Par la bouche des tout-petits et des nourrissons,
tu as fondé une forteresse contre tes adversaires,

*

Au jour où Jésus s’adresse à ses disciples dans le texte de Jean 16 que nous avons lu, la croix s’approche, chose incompréhensible à toutes nos sagesses. Celui qui est annoncé comme le Bien-aimé de Dieu, le maître du Royaume, peut-il mourir de la sorte ?

Voilà qui est incompréhensible et qui pourtant est le don de la vérité, qui se dévoilera comme telle au matin du dimanche de Pâques, sans qu’alors tout le sens n’en ait été saisi par les disciples. C’est Esprit saint, l’Esprit du Père qui vit en Jésus qui leur dévoilera la signification de la croix du Ressuscité : qui le glorifiera ! Le glorifiera ! De quoi est-il question sous ce terme dans l’évangile de Jean ? De la croix ! (Cf. Jean 12, 23 & 32-33.)

Et cela, au jour où Jésus parle, les disciples ne peuvent le saisir. Et même le simple événement du dimanche de Pâques, comme événement, n’est que la première ouverture vers un dévoilement dans lequel l’Esprit saint va conduire les disciples, et avec eux, nous tous. Ce qui doit venir, à commencer par la croix au jour où Jésus parle, va être dévoilé.

Un dévoilement qui dit cette vérité entière inaccessible comme telle à nos intelligences. La vérité de Dieu se donne dans l’humilité du Fils, une révélation qui vaut pour toute la vie humaine de Jésus, de Pâques à la Croix et à Noël, ce premier moment d’humilité du Fils de Dieu rendu infiniment proche de nous par une vérité dont nous sommes très loin mais qui porte pour nous toute consolation et à laquelle seul l’Esprit consolateur peut nous conduire.

Une vérité pleinement révélée aux Apôtres dans le Nouveau Testament, et par eux, à nous, mais qui devra être reçue et vécue par chacun dans la suite des temps et jusqu’à nous. Cela commence par le don de l’Esprit qui conduit les plus sages dans l’humilité de la vérité.

Hors cela, la Croix est incompréhensible, tout comme la venue en chair de la Parole éternelle — choses cachées aux sages et aux intelligents, mais révélées à l’humilité, ce don des plus petits.

*

Autant de choses incompréhensibles à commencer par la Croix et à continuer par Noël et par toute la vie du Christ, que l’Esprit saint fait découvrir comme sagesse plus sage que le monde. Une vérité inaccessible comme telle aux plus hautes intelligences tant l’humilité de Dieu est au-delà de tout attente, comme il était incompréhensible que Jésus mourût.

Au jour où Jésus prononce ces paroles annonçant l’Esprit de vérité à ses disciples, il est à la veille de sa mort, qu’ils ne pourront pas comprendre avant que l’Esprit ne les y guide, ne leur fasse découvrir que Dieu se donne où on ne l’attend pas : dans ce qui est humble.

À présent, la vérité, dont nous sommes loin, s’est approchée, rendue toute proche de nous, venue parmi nous et en nous par l’Esprit de vérité, pour nous ouvrir à toute consolation : notre faiblesse, celle de notre intelligence qui ne peut saisir tous les paramètres de ce qui fonde nos êtres, celle de nos maigres vertus, est la faiblesse dans laquelle s’accomplit la puissance de Dieu.

Car sa puissance s’accomplit dans la faiblesse, pour que nous le recherchions dans ce qui est humble, cette sagesse cachée dans l’humilité de notre prochain, dévoilée à nous en Jésus humble et mourant, lui parole éternelle glorifiée de la sorte, de sorte que tout genou fléchisse devant le Crucifié !

Or, c’est Dieu même qui est manifesté ici. Ce dimanche est appelé traditionnellement dimanche de la Trinité. Notre texte de Jean, proposé à notre méditation en ce dimanche, nous dit ce qu’il est en de cette manifestation de Dieu, ce que veut dire ce terme de Trinité : l’Esprit nous conduit dans la vérité entière, qui est que Dieu, Père d’éternité, se dévoile pleinement dans l’humilité, vécue jusqu’en son cœur par son Fils.

Dans le terme Trinité, et c’est pour cela qu’on en dit qu’il est un mystère, Dieu se manifeste comme celui que l’on attendrait en aucun cas de cette façon : donné dans celui qui a pris forme d’esclave, nous rejoignant jusqu’à la mort pour être déployé en nous par l’Esprit dans tout ce qui doit venir. Il nous précède dans tous nos lendemains et nous y ouvre la vérité entière.


R.P., Châtellerault, 22.05.16


dimanche 26 mai 2013

"Il vous fera accéder à la vérité tout entière"





Proverbes 8, 22-31 ; Psaume 8 ; Romains 5, 1-5 ; Jean 16, 12-15

Jean 16, 12-15
12 J’ai encore bien des choses à vous dire mais vous ne pouvez les porter maintenant ;
13 lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir.
14 Il me glorifiera car il recevra de ce qui est à moi, et il vous le communiquera.
15 Tout ce que possède mon Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il vous communiquera ce qu’il reçoit de moi.

*

« L’Esprit de vérité vous fera accéder à la vérité tout entière ». Il s’agit de l’Esprit promis par Jésus à ses disciples. Jésus s’adresse ici à ses Apôtres. C’est une parole qui cependant, concerne aussi ceux qui suivront, recevant la parole des Apôtres — parmi lesquels nous sommes.

« L’Esprit de vérité vous fera accéder à la vérité tout entière ». Cela, bien sûr, ne préjuge en rien de ce qu’il en est de notre participation effective à cet accès à la vérité : celui qui aime en paroles et non en action et en vérité n’a pas connu Dieu, et ment en prétendant l’avoir connu, de même que ment celui qui prétend n'avoir pas de péché (1 Jean 2, 4 ; 3, 18). Celui qui pèche n’a pas connu Dieu et celui qui prétend n’avoir pas de péché ne l’a pas connu non plus et n'est pas dans la vérité (1 Jean 1, 8). Le don de la vérité est appelé à se déployer.

C’est que, si la vérité est tout proche de nous, nous sommes loin d’elle : ces choses Dieu les a « cachées aux sages, et les a révélées aux tout-petits » (Matthieu 11, 25). Psaume 8, 2-3 :

SEIGNEUR, notre Seigneur,
Que ton nom est magnifique par toute la terre !
Mieux que les cieux, elle chante ta splendeur !
Par la bouche des tout-petits et des nourrissons,
tu as fondé une forteresse contre tes adversaires,

*

Au jour où Jésus s’adresse à ses disciples dans le texte de Jean 16 que nous avons lu, la croix s’approche, chose incompréhensible à toutes nos sagesses. Celui qui est annoncé comme le Bien-aimé de Dieu, le maître du Royaume, peut-il mourir de la sorte ?

Voilà qui est incompréhensible et qui pourtant est le don de la vérité, qui se dévoilera comme telle au matin du dimanche de Pâques, sans qu’alors tout le sens n’en ait été saisi par les disciples. C’est Esprit saint, l’Esprit du Père qui vit en Jésus qui leur dévoilera la signification de la croix du Ressuscité : qui le glorifiera ! Le glorifiera ! De quoi est-il question sous ce terme dans l’évangile de Jean ? De la croix ! (Cf. Jean 12, 23 & 32-33.)

Et cela, au jour où Jésus parle, les disciples ne peuvent le saisir. Et même le simple événement du dimanche de Pâques, comme événement, n’est que la première ouverture vers un dévoilement dans lequel l’Esprit saint va conduire les disciples, et avec eux, nous tous. Ce qui doit venir, à commencer par la croix au jour où Jésus parle, va être dévoilé.

Un dévoilement qui dit cette vérité entière inaccessible comme telle à nos intelligences. La vérité de Dieu se donne dans l’humilité du Fils, une révélation qui vaut pour toute la vie humaine de Jésus, de Pâques à la Croix et à Noël, ce premier moment d’humilité du Fils de Dieu rendu infiniment proche de nous par une vérité dont nous sommes très loin mais qui porte pour nous toute consolation et à laquelle seul l’Esprit consolateur peut nous conduire.

Une vérité pleinement révélée aux Apôtres dans le Nouveau Testament, et par eux, à nous, mais qui devra être reçue et vécue par chacun dans la suite des temps et jusqu’à nous. Cela commence par le don de l’Esprit qui conduit les plus sages dans l’humilité de la vérité.

Hors cela, la Croix est incompréhensible, tout comme la venue en chair de la Parole éternelle — choses cachées aux sages et aux intelligents, mais révélées à l’humilité, ce don des plus petits.

*

Autant de choses incompréhensibles à commencer par la Croix et à continuer par Noël et par toute la vie du Christ, que l’Esprit saint fait découvrir comme sagesse plus sage que le monde. Une vérité inaccessible comme telle aux plus hautes intelligences tant l’humilité de Dieu est au-delà de tout attente, comme il était incompréhensible que Jésus mourût.

Au jour où Jésus prononce ces paroles annonçant l’Esprit de vérité à ses disciples, il est à la veille de sa mort, qu’ils ne pourront pas comprendre avant que l’Esprit ne les y guide, ne leur fasse découvrir que Dieu se donne où on ne l’attend pas : dans ce qui est humble.

À présent, la vérité, dont nous sommes loin, s’est approchée, rendue toute proche de nous, venue parmi nous et en nous par l’Esprit de vérité, pour nous ouvrir à toute consolation : notre faiblesse, celle de notre intelligence qui ne peut saisir tous les paramètres de ce qui fonde nos êtres, celle de nos maigres vertus, est la faiblesse dans laquelle s’accomplit la puissance de Dieu.

Car sa puissance s’accomplit dans la faiblesse, pour que nous le recherchions dans ce qui est humble, cette sagesse cachée dans l’humilité de notre prochain, dévoilée à nous en Jésus humble et mourant, lui parole éternelle glorifiée de la sorte, de sorte que tout genou fléchisse devant le Crucifié !

Or, c’est Dieu même qui est manifesté ici. Ce dimanche est appelé traditionnellement dimanche de la Trinité. Notre texte de Jean, proposé à notre méditation en ce dimanche, nous dit ce qu’il est en de cette manifestation de Dieu, ce que veut dire ce terme de Trinité : l’Esprit nous conduit dans la vérité entière, qui est que Dieu, Père d’éternité, se dévoile pleinement dans l’humilité, vécue jusqu’en son cœur par son Fils.

Dans le terme Trinité, et c’est pour cela qu’on en dit qu’il est un mystère, Dieu se manifeste comme celui que l’on attendrait en aucun cas de cette façon : donné dans celui qui a pris forme d’esclave, nous rejoignant jusqu’à la mort pour être déployé en nous par l’Esprit dans tout ce qui doit venir. Il nous précède dans tous nos lendemains et nous y ouvre la vérité entière.


R.P.
Poitiers, 26.05.13