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dimanche 22 novembre 2020

Christ caché et tout proche




Voir le culte de l'aumônerie du Centre pénitentiaire de Poitiers Vivonne, ICI.

Ézéchiel 34, 11-17 ; Ps 23 ; 1 Co 15, 20-28 ; Matthieu 25, 31-46 

En PDF : culte en entier :: :: Lectures bibliques & Prédication

Ézéchiel 34, 11-17
11 Ainsi parle le Seigneur Dieu : Je viens chercher moi-même mon troupeau pour en prendre soin.
12 De même qu’un berger prend soin de ses bêtes le jour où il se trouve au milieu d’un troupeau dispersé, ainsi je prendrai soin de mon troupeau ; je l’arracherai de tous les endroits où il a été dispersé un jour de brouillard et d’obscurité.
13 Je le ferai sortir d’entre les peuples, je le rassemblerai des différents pays et je l’amènerai sur sa terre ; je le ferai paître sur les montagnes d’Israël, dans le creux des vallées et dans tous les lieux habitables du pays.
14 Je le ferai paître dans un bon pâturage, son herbage sera sur les montagnes du haut pays d’Israël. C’est là qu’il pourra se coucher dans un bon herbage et paître un gras pâturage, sur les montagnes d’Israël.
15 Moi-même je ferai paître mon troupeau, moi-même le ferai coucher — oracle du Seigneur Dieu.
16 La bête perdue, je la chercherai ; celle qui se sera écartée, je la ferai revenir ; celle qui aura une patte cassée, je lui ferai un bandage ; la malade, je la fortifierai. Mais la bête grasse, la bête forte, je veillerai sur elle ; je ferai paître mon troupeau selon le droit.
17 Quant à vous, mon troupeau, ainsi parle le Seigneur Dieu : Je vais juger entre brebis et brebis, entre les béliers et les boucs.

Matthieu 25, 31-46
31 Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, accompagné de tous les anges, alors il siégera sur son trône de gloire.
32 Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres.
33 Il placera les brebis à sa droite et les chèvres à sa gauche.
34 Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde.
35 Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ;
36 nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi. 37 Alors les justes lui répondront : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ?
38 Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir, nu et de te vêtir ?
39 Quand nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir à toi ?
40 Et le roi leur répondra : En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait !
41 Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : Allez-vous-en loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges.
42 Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire ; 43 j’étais un étranger et vous ne m’avez pas recueilli ; nu, et vous ne m’avez pas vêtu; malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.
44 Alors eux aussi répondront : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou en prison, sans venir t’assister ?
45 Alors il leur répondra : En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait.
46 Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes à la vie éternelle.

*

Derrière cette parabole fameuse de Matthieu, il y a Ézéchiel (texte de ce jour : ch. 34, 11-17), parlant du retour d’exil et de la façon dont les choses se passent tandis que Dieu ramène à lui ses brebis exilées, humiliées, maltraitées.

Les deux réalités, le départ pour l’exil (exil pour Babylone suite à la chute de Jérusalem en 586 av. JC, mais surtout exil spirituel, loin de Dieu), puis le retour — c’est-à-dire le repentir —, donnent les deux faces d’un jugement, d’une séparation : ce que souligne Matthieu qui retient d’Ézéchiel cette dimension spirituelle : exil loin de Dieu — et qui étend le propos aux nations. L’exil a dévoilé qu’il y a des enfants d’Israël dispersés et cachés dans toutes les nations — déjà avec l’exil des dix tribus dorénavant dissoutes parmi les nations, qui a suivi la chute de Samarie en 722 av. JC.

Là où Ézéchiel parlait de l’Israël historique, Matthieu parle à présent des nations, pour dire la venue du règne de Dieu sur l’univers, sur toutes les nations.

*

L’appel, concernant toutes les nations, vaut aussi pour tous les temps. Où l’on retrouve le « veillez et priez », concernant alors non seulement le temps (« vous ne savez ni le jour ni l’heure »), mais concernant aussi le « comment ? » : sous quelle forme ? — : sous quelle figure le Fils de l’Homme se présente-t-il avant de se dévoiler ?

Nous ne savions pas que c’était sous cette figure-là, diront les justes ! On pense à Martin, devenu ermite de Ligugé, puis plus tard Martin de Tours, qui encore soldat ne savait pas qu’il partageait son manteau avec le Christ lorsqu’il le partageait avec un misérable (cela lui est révélé après).

« Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde ». Dans l’immédiat, ce Christ caché, le Fils de l’Homme, peut l’être dans les premiers disciples persécutés, les témoins du Christ, porteurs du Christ dispersés cachés et persécutés parmi les nations. Mais l’ignorance d’avoir accueilli Jésus (qui s’adresse ici à des croyants) nous contraint à entendre cela de façon plus large. Il est vraiment caché. Frappante, cette ignorance !

Le service du Christ caché peut être rendu par quiconque, comme l’induit le texte, même non-croyant — mieux : les justes ne sont pas conscients de l’être.

Où la spécificité des lecteurs de ce texte que nous sommes, spécificité remarquable ! — : nous sommes avertis, nous savons où peut se cacher le Fils de l’Homme — a des allures de privilège, certes, mais a aussi quelque chose de redoutable, sachant que ce qui caractérise le juste est précisément de ne pas savoir l’être ! « Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ?, etc. » (v. 37-39).

*

Allons donc un peu plus loin. Parce que jusque là, tout cela reste à la fois théorique et, au fond, culpabilisant. Théorique parce que l’on ne perçoit pas forcément jusqu’où mène cet accueil de quiconque en qui se cache le Christ. Culpabilisant parce qu’on perçoit vite, pour ne pas dire immédiatement, qu’on n’en a évidemment pas fait assez !

La progression dans le propos de Jésus le laisse bien apparaître : « j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ; nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi. »

On passe d’un besoin élémentaire : un sandwich, à des zones autrement inquiétantes. Et on comprend que ce n’est pas seulement de quelques euros, ni de nourriture, vêtements, abri, ou visite qu’il est question. Voilà une exigence divine d’empathie qui risque d’engager finalement tout l’être ! Et, la période que nous traversons nous le révèle, l’empathie exige de nous une sorte d’impossible, dans un engagement qui peut s’avérer contradictoire : être présent, proche, et ne pas être vecteur de contamination virale. Situation gênante, soulignée par notre situation sanitaire, qui vaut bien plus largement, en tout temps (comme l’exil, souligné par l’exil géographique, est une réalité bien plus profonde, la traversée du désert un désert intérieur).

*

Quand on sait que le signe énorme qui est dans le « c’est à moi que vous l’avez fait » est l’établissement en dignité infinie, l’établissement du prochain au statut de fils ou fille de Dieu (la tradition juive a une histoire parallèle concernant les femmes, à accueillir toutes comme la mère possible du Messie)… Quand on sait que c’est de cette dignité-là qu’il est question, s’est creusée une vaste question !… Qui ressemble fort à un jugement des nations !

Où il apparaît que ces paroles, « c’est à moi que vous ne l’avez pas fait », portent aussi (avec ce qu’elles exigent) la marque de l’impossibilité de leur réel accomplissement ; et c’est terrible. C’est ici que doit d’abord nous conduire ce texte, sous peine d’être ou un passage vers une fausse bonne conscience de qui penserait avoir assez fait, celle d’un orgueil inconscient ; ou au contraire un vrai poids : « Malheur à moi car je suis perdu : j’ai vu les exigences de Dieu, et je n’y ai pas satisfait. »

Si on en est là, le texte a déjà accompli un de ses offices. Nous conduire à la grâce : alors l’ange prit une braise sur l’autel, « il m’en toucha la bouche et dit : "dès lors que ceci a touché tes lèvres, ta faute est écartée, ton péché est effacé" » (Es 6) ; une grâce qui n’est pas à bon marché, une grâce qui engage. Quand on en est là, on n’a bien sûr pas résolu la question humaine sur laquelle débouche ce texte.

Pas plus que vous, je n’ai de recette, mais force est de constater que l’heure est proche, redoutable, l’heure de hurler notre impuissance devant Dieu. Où l’on entend tout à nouveau ces Psaumes chargés d’imprécations, tournant contre nous (cf. Mt 25, v. 46), qui troublent tant notre paix et que le Christ a pourtant priés — c’était ses prières !

Car avec son exigence de dignité, d’élévation au statut d’enfant de Dieu de quiconque, en qui se cache le Christ, notre texte a posé l’espérance urgente d’un autre monde, avec pour fondement l’amour, concret, du prochain, aujourd’hui réduit en esclavage — « j’ai entendu la voix des opprimés » dit Dieu au livre de l’Exode ; où l’exigence d’une Cité nouvelle, déjà, en signe, se dessine pour les disciples : « Si cherchant sa route, / Un peuple t’écoute, / Il vivra heureux ; / Il verra les signes / Qui déjà désignent / La Cité de Dieu. » (Ps 33)

Que nous dit alors l’Évangile aujourd’hui ? Il nous dit que si, certes, « vous aurez toujours les pauvres avec vous », tous les humiliés, et on en voit aujourd’hui tout le tragique, ce dont il s’agit, c’est quand même d’une dignité perdue, perdue déjà, sans doute, aux portes de l’Éden, premier exil, portes fermées par l’Ange à l’épée flamboyante, dignité rétablie pleinement dans le Christ ressuscité (1 Corinthiens 15, 20-28)… et caché en chacun des plus petits de ses frères et sœurs, en chacune et chacun de nous, de vous, de celles et ceux que nous côtoyons — une présence aimante propre à engloutir nos peurs, en son temps, ce temps tout proche, déjà là : « n’ayez crainte, je suis tout proche ».


RP, 22.11.20 (culte virtuel) 


dimanche 15 novembre 2020

Dans un temps provisoire




Proverbes 31, 10-31 ; Psaume 128 ; 1 Thessaloniciens 5, 1-6 ; Matthieu 25, 14-30

En PDF : culte en entier :: :: Prédication

Matthieu 25, 14-30
14 "Il en va comme d’un homme qui, partant en voyage, appela ses serviteurs et leur confia ses biens.
15 A l’un il remit cinq talents, à un autre deux, à un autre un seul, à chacun selon ses capacités ; puis il partit. Aussitôt
16 celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla les faire valoir et en gagna cinq autres.
17 De même celui des deux talents en gagna deux autres.
18 Mais celui qui n’en avait reçu qu’un s’en alla creuser un trou dans la terre et y cacha l’argent de son maître.
19 Longtemps après, arrive le maître de ces serviteurs, et il règle ses comptes avec eux.
20 Celui qui avait reçu les cinq talents s’avança et en présenta cinq autres, en disant : Maître, tu m’avais confié cinq talents ; voici cinq autres talents que j’ai gagnés.
21 Son maître lui dit : C’est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t’établirai ; viens te réjouir avec ton maître.
22 Celui des deux talents s’avança à son tour et dit : Maître, tu m’avais confié deux talents ; voici deux autres talents que j’ai gagnés.
23 Son maître lui dit : C’est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t’établirai ; viens te réjouir avec ton maître.
24 S’avançant à son tour, celui qui avait reçu un seul talent dit : Maître, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, tu ramasses où tu n’as pas répandu ;
25 par peur, je suis allé cacher ton talent dans la terre : le voici, tu as ton bien.
26 Mais son maître lui répondit : Mauvais serviteur, timoré ! Tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé et que je ramasse où je n’ai rien répandu.
27 Il te fallait donc placer mon argent chez les banquiers : à mon retour, j’aurais recouvré mon bien avec un intérêt.
28 Retirez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui a les dix talents.
29 Car à tout homme qui a, l’on donnera et il sera dans la surabondance ; mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré.
30 Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres du dehors : là seront les pleurs et les grincements de dents.

*

Le maître s'est éloigné. Les serviteurs sont seuls. Dans ce temps d'absence, n'ayez pas peur. C'est un des enseignements importants de notre parabole, dite « des talents ».

Hors la Présence (i.e. « Parousie ») du Maître, les serviteurs demeurent — nous demeurons — dans ce temps intermédiaire, dans le provisoire. Mais la tentation, alors que le Maître semble tarder, est de finir par s'imaginer que ce provisoire est du définitif. Alors on s'endort, comme si ce monde ne devait pas passer. C'est en tout cas ce que l'on est tenté d'imaginer, ce qu'est tenté d'imaginer le mauvais serviteur… jusqu'au retour du maître.

Si l'on n'est pas dans le provisoire, si l'on est dans le définitif, alors, effectivement les dons qui nous sont faits peuvent ne l'être que pour notre bien propre et définitif. Alors on peut s'imaginer que les talents qui sont les nôtres sont destinés à être préservés, mis de côté.

« Talent ». Voilà un mot qui a eu du succès, grâce à notre parabole. « Avoir du talent » : à quoi vous fait penser cette expression ? Être doué. À l'époque biblique le mot signifie, au sens littéral, avoir de l’argent : un talent équivaut à peu près, si j’ai bien compris, à 800 euros.

Autant dire que le maître laisse à ses serviteurs un certain pécule, qui effectivement est l'image de nos dons, de nos capacités.

Or nous sommes dans un temps intermédiaire, et passé un certain délai, passé un temps qui peut prendre fin d'un moment à l'autre, les talents qui nous sont confiés ne servent plus à rien. « Votre or rouille » dit l’Epître de Jacques, qui sait très bien qu’en termes chimiques, ce n’est pas le cas !

Lors de la crise économique de 1929, le fameux krash de Wall Street, effondrement mondial des valeurs boursières, l'argent s'est mis à perdre sa valeur de façon hémorragique. Rien — aujourd'hui on est bien placé pour le savoir à nouveau —, rien n'empêche que cela se reproduise. L'argent peut se mettre très rapidement à ne valoir plus rien. Le papier à avoir la valeur du papier. Un billet de cent euros à ne valoir pas plus que son équivalent papier.

Voilà qui permet de saisir pourquoi il est dit mauvais serviteur. Parce qu'il donne à son maître du papier, ou, à l'époque, du métal. Thésauriser, sans plus, revient à faire tout bonnement comme lui. Mais me direz-vous, comment ne pas le comprendre ? On ne sait jamais, avec la crise… les temps sont durs… que sera le lendemain ? etc. C'est là que s'esquisse ce sens de la parabole : n'ayez pas peur ! La figure de ce mauvais serviteur de la parabole devient alors une façon de nous encourager. Ne faites pas comme lui, n'ayez pas peur.

Rendre au maître le papier, ou les talents qu'il nous a confiés, comme si le temps de leur valeur devait ne jamais cesser, revient à le voler, tout simplement. En ce sens qu'il nous a confié quelque chose doté d'une valeur provisoire, mais réelle en ce temps provisoire, valeur qui consiste en ce temps intermédiaire tout simplement en un pouvoir de transformation, de développement et d'enrichissement via l’investissement pour l’embellissement du monde, et voilà que nous lui rendons ce qui dans le temps nouveau et éternel n'est que du papier, avec seule valeur celle du papier — prétendant en plus que de toute façon avec la richesse qui est la sienne, peu lui importe, il peut donner valeur infinie à du papier. Cela revient simplement à gaspiller ses talents, qui auraient pu produire et multiplier.

C'est comme un enfant à qui vous confieriez des barres de pâte à modeler en lui laissant le soin d'en faire des figurines en vue de la préparation de la fête de Noël, par exemple, et qui vous rendrait les barres intactes, vous disant qu'il sait bien que vous êtes capables de toute façon de faire des figurines vous-mêmes, aussi bien avec une autre matière que de la pâte à modeler, alors… à quoi bon, — d'autant plus qu'il sait qu'il est maladroit et qu'il craint que vous ne jugiez sévèrement son œuvre ou qu'il ait gâché la pâte. Cela comme s'il considérait la pâte à modeler comme plus précieuse que le projet que vous aviez en vue.

Ou encore un poète à qui l’on confierait les lettres de l’alphabet et qui les rendrait telles quelles, après les avoir soigneusement rangées dans un classeur. On peut donner nombre d’exemples. Quant à chacun de nous, quel est le matériau donné aux capacités qui sont les nôtres ?

Pour revenir à l'image financière, l'attitude du mauvais serviteur — que l’on retrouve dans la figure de celui qui rend son papier où est marqué cent euros, ou l’enfant sa barre de pâte à modeler, le poète ses lettres, etc. —, revient à avoir préféré l'idolâtrie de ce qui passe à la foi en Dieu qui peut donner et ôter valeur à ce qui passe.

*

Ayant fait le détour actualisé de la lettre de la parabole, on comprend bien ce qu'il en est des serviteurs fidèles dont elle parle. Ils n'ont pas cru que le temps intermédiaire était définitif, c'est-à-dire qu'ils ont cru vraiment au retour du maître, qui s'avère ici avoir lieu pourtant « longtemps après » (v. 19).

Ils n'ont donc idolâtré ni le temps intermédiaire, ni ses valeurs, pourtant fondées sur le pouvoir de Dieu. Y a-t-il plus grand manque de gratitude envers un bienfaiteur que de le confondre avec ses bienfaits ? Y a-t-il plus grande tristesse que de n'être aimé que pour son argent et ses biens ? — au point de donner à son bienfaiteur la valeur du papier qu'il nous confie… papier bien digne d'être enterré, caché dans un trou.

Les bons serviteurs ont clairement distingué le maître et ses talents, et ont donc été à même de faire valoir ses talents, comme on doit faire de toute chose provisoire. Le provisoire est fait pour circuler, fructifier, sinon il pourrit, comme toutes les idoles — ce provisoire qui se prend pour du définitif.

En sachant que le maître seul est de l'Éternité, les bons serviteurs se sont mis en mesure de vraiment le servir dans le provisoire, et même de devenir aptes à le servir dans le temps nouveau qui se met en place, préparant sa venue… On pourrait peut-être dire tout simplement : ils se sont mis en mesure de le louer. Car que sont ces grandes choses-là que le maître leur confie, sachant qu'ils ont su gérer les choses provisoires ? En tout cas, sachant qu'ils ne confondent pas le maître avec ses dons, ils ont prouvé leur aptitude à le louer en vérité.

Remarquons aussi un détail non-négligeable : les bons serviteurs sont dès le départ du maître, doués de plus de talents, comme ayant plus de capacités à les recevoir. Comme quoi, gérer convenablement ce que nous confie le maître est lié à un terreau, qui se cultive aussi. À nous de cultiver notre nature, chose de ce temps de façon à y devenir de bons gestionnaires. À nous de veiller dans les plus petites choses. Suis-je idolâtre de Mammon, suis-je arrêté par quelque peur ou prétendue peur de mal faire ? Autant de manques de capacité à gérer les talents que le maître nous confie, qu'il s'agit de corriger, où il s'agit de s'interroger.

Et si nous tenons à ne pas nous remettre en question, à demeurer dans la peur, avec une fausse vision d'un maître-fouettard, alors cette parabole nous dit : n'ayez pas peur ! Et déjà, n'enterrons pas nos maigres talents ; et si d'autres les font fructifier — dans la parabole l'image de la banque : prêter la pâte à modeler à quelqu'un d'autre qui en fera quelque chose — soyons-en reconnaissants !

Reste quand même, et c'est encore mieux, la possibilité de nous en remettre avec confiance au Maître, lui demandant de nous aider à développer nos capacités, car ce sont là des choses du temps, pour devenir de bons gestionnaires des talents d'éternité qu'il entend nous confier.

Et n'ayons pas peur de nous lancer, de nous salir les mains à cette pâte graisseuse, pour voir naître entre nos doigts poisseux les premiers fruits du Royaume promis. Car il ne s’agit pas de rester les yeux levés vers le ciel de celui qui s’est comme absenté, mais de se tourner vers le monde pour l’enrichir des talents que nous a confiés celui dont on attend la venue…


RP, 15.11.20 (culte virtuel)


dimanche 8 novembre 2020

Lampes & huile





Proverbes 8, 12-20 & 32-36 ; Psaume 63 ; 1 Thess 4, 13-18 ; Matthieu 25, 1-13 

En PDF : culte en entier :: :: Prédication

Matthieu 25, 1-13
1 Alors le royaume des cieux sera semblable à dix vierges qui, ayant pris leurs lampes, allèrent à la rencontre de l’époux.
2 Cinq d’entre elles étaient folles, et cinq sages.
3 Les folles, en prenant leurs lampes, ne prirent point d’huile avec elles ;
4 mais les sages prirent, avec leurs lampes, de l’huile dans des vases.
5 Comme l’époux tardait, toutes s’assoupirent et s’endormirent.
6 Au milieu de la nuit, on cria : Voici l’époux, allez à sa rencontre !
7 Alors toutes ces vierges se réveillèrent, et préparèrent leurs lampes.
8 Les folles dirent aux sages : Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent.
9 Les sages répondirent : Non ; il n’y en aurait pas assez pour nous et pour vous ; allez plutôt chez ceux qui en vendent, et achetez-en pour vous.
10 Pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux arriva ; celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée.
11 Plus tard, les autres vierges vinrent, et dirent : Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.
12 Mais il répondit : Je vous le dis en vérité, je ne vous connais pas.
13 Veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour, ni l’heure.


Le contexte n’en laisse pas de doute : c’est un appel à la vigilance, que cette parabole, en vue de la terrible « heure où quiconque vous fera mourir croira rendre un culte à Dieu », selon les mots de Jésus (Jean 16, 2) — vous serez pourchassés jusque dans les lieux de culte, a-t-il averti (ibid.). La parabole des dix vierges renvoie à la toujours actuelle réalité de cet avertissement de Jésus : elle concerne la menace de la violence et de la persécution, des guerres et des haines, comme n’en laissent aucun doute les propos qui la précèdent immédiatement :

« On vous livrera aux tourments, et l’on vous fera mourir ; et vous serez haïs de toutes les nations, à cause de mon nom. Alors aussi plusieurs succomberont, et ils se trahiront, se haïront les uns les autres » (Mt 24, 9-10)

Il en sera comme « dans les jours qui précédèrent le déluge, [où] les hommes mangeaient et buvaient, se mariaient et mariaient leurs enfants, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; et ils ne se doutèrent de rien, jusqu’à ce que le déluge vînt et les emportât tous »… (Mt 24, 37-39)

« Quel est donc, poursuit Jésus, le serviteur fidèle et prudent, que son maître a établi sur ses gens, pour leur donner la nourriture au temps convenable ? Heureux ce serviteur, que son maître, à son arrivée, trouvera faisant ainsi ! Je vous le dis en vérité, il l’établira sur tous ses biens. Mais, si c’est un méchant serviteur, qui dise en lui-même : Mon maître tarde à venir, s’il se met à battre ses compagnons, s’il mange et boit avec les ivrognes, le maître de ce serviteur viendra le jour où il ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas »… (Mt 24, 45-50)

Et juste à la suite de ces mots… « Alors le royaume des cieux sera semblable à dix vierges »… Notre texte de ce jour… 

« Vous serez haïs à cause de mon nom » (Mt 24, 9) — « qui vous fera mourir croira rendre un culte à Dieu » (Jn 16, 2). Avertissement on ne peut plus clair. On ne peut plus clair aussi le fait que cela surprend toujours. Une imminence telle qu’elle déconcerte toujours. « Veillez donc », a dit Jésus à ses disciples — « ayez de l’huile pour vos lampes ». C’est toujours inattendu, d’autant que les victimes n’ont rien fait pour endurer cela ! — « haïs à cause de mon nom », ce nom signe d’humilité et de justice…

*

La fermeture de la porte de la salle de noces ressemble alors à celle de la porte de l’arche de Noé que Jésus vient d’évoquer — tandis que dans la nuit fait rage la violence. Non que celles des vierges (demoiselles d’honneur et non polygamie : dans la polygamie, on n'épouse pas dix femmes en même temps ! L'épouse de cette noce est la Dame élue — de 2 Jn 1 —, l’Église) — non, donc, que celles des demoiselles d’honneur qui sont pourvues d’huile soient épargnées de la violence du temps, mais elles bénéficient d’un secret, celui des fioles d’huile : cela arrive à cause de la justice, ou « à cause du nom », celui du témoin et porteur de justice — « heureux les persécutés pour la justice » (Mt 5, 10). C’est là le secret que livre Jésus, secret intime comme l’huile de la parabole qui ne peut être partagée — « allez donc plutôt chez les marchands » — ; secret qui révèle de façon éminemment intime dans ce qui arrive de façon inéluctable un sens inattendu.

Cela concerne certes d’abord le temps de Jésus… mais on peut aussi dérouler les cas à travers les temps ultérieurs. Le serviteur humble dérange toujours autant. La soif de justice pose toujours problème, avec cette constante : elle est perçue comme menace politique, comme liée à des options politico-militaires, auxquelles pourtant elle ne peut rien : celles de tels ou tels acteurs puissants ou violents. Mais, et ils l’ignorent, en réalité les victimes sont persécutées « pour la justice », « à cause du nom » comme signe de justice en marche, dévoilé par Jésus : bien que ça n’ait jamais été officiellement parce que les persécutés sont assoiffés de justice (Mt 5, 6) qu’ils sont torturés ou tués, mais pour des prétextes à côté. De nos jours comme antan, des prétextes mis en scène dans les mensonges éhontés d’une propagande éhontée pour mettre des innocents en cibles… Comme pris dans des rouages auxquels ils ne peuvent rien… 

Quatre grands référents schématiques de la violence contre les témoins du serviteur souffrant :

Antiquité, l’Empire romain : les disciples sont persécutés parce qu’ils sont jugés subversifs quant aux autorités impériales, ce dont ils se défendent. N’empêche, ils sont jugés dérangeants quant à leur façon de vivre leur foi.
Moyen Âge, très nombreux sont ceux qui sont persécutés… par l’Église au pouvoir cette fois, ou les califats (selon la rive de la Méditerranée) ! Motif : hérétiques, subversifs aux yeux du pouvoir.
XXe siècle, les totalitarismes jugent ceux qu’ils persécutent subversifs, ou agents de l’ennemi, et comme au Moyen Âge hérétiques par rapport au dogme (qui n’est certes plus le même — ici c'est la vulgate de « la race » des nazis ou celle du matérialisme soviétique). 
XXIe siècle, on connaît l’actualité… 

« À cause de mon nom », « à cause de la justice », a averti Jésus… Au-delà des questions idéologiques, des prétextes religieux ou dogmatiques, allant du dogme nazi au XXe siècle à l’idéologie islamiste de nos jours — la déstabilisation, la division, la guerre, surtout civile, ont toujours pour conséquence la prise à partie des minorités, des plus humbles, à l’image du serviteur souffrant. « À cause de mon nom ».

Au Moyen Âge le rapport de force Orient-Occident était à peu près l’inverse de ce qu’il est aujourd’hui. La chrétienté était sous la menace de la puissance supérieure de l’Orient musulman. Menace qui a cessé en 1571 lors de la défaite ottomane à la bataille de Lépante, après laquelle le rapport de force a fini par s’inverser. Auparavant, l’Occident se sentant menacé avait opté pour la ligne de défense de la Croisade. Or, que se passe-t-il alors en Europe lorsqu’une Croisade s’ébranle ? On commence par pourchasser les supposés « infidèles » locaux, les juifs. 

Aujourd’hui le rapport de force est inversé. Le monde musulman est sous la menace de puissances militaires incommensurablement plus fortes. Certains en son sein, rongés de ressentiment, se vengent donc de façons diverses, prétendant « venger le prophète » (comme s'il en avait besoin !), jusque par des crimes atroces — visant le cœur spirituel de ceux qu’ils attaquent : l’instruction (M. Paty), la prière (dans la basilique de Nice), visant les plus faibles en tête : les victimes sont témoins malgré elles, leur enseignement et leurs prières étant donc des armes plus redoutables que les bombes et les couteaux.

Au fond, va-t-on leur reprocher !, cela ne leur arrive pas pour rien : ils n’ont qu’à enseigner selon le bon dogme et prier selon le bon rite — « haïs à cause de mon nom » de témoin humilié, a averti Jésus…

Ainsi, puisqu’ils ne sont officiellement pas réellement menacés pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils représentent de ce fait, on susurre que ce qui leur arrive est… un peu de leur faute ! (N’entend-on pas suggérer discrètement que les persécutés devraient mieux se tenir, avec des propos plus religieusement corrects, ou plus modérés !)


L’avertissement de Jésus vaut bien en tout temps, pas seulement au premier siècle ! Où l’on retrouve nos dix vierges et leurs lampes à huile ! Huile symbole de la sagesse cachée qui fait défaut à la moitié d’entre elles, huile symbole de l’Esprit prophétique qui semble manquer cruellement au temps où il serait le plus utile. Au temps où pullulent les prophètes en manque d’huile qui clament « paix, paix, et il n’y a point de paix » (Jérémie 6, 14)… tandis que les prophètes de malheur — les Jérémie — se voient montrer du doigt.

Jusqu’à quand ? Jusqu’au jour où la violence fondra sur vous, vient d’annoncer Jésus au ch. 24 de Matthieu, qui précède notre parabole, annonçant le jour où l’huile manque irrémédiablement et où les portes se ferment sur la douleur qui a déjà atteint d’autres, jusque là souvent dans notre indifférence de vierges folles. Il est alors toutefois toujours temps de troquer l’huile malodorante des sous-sols ensanglantés pour l’huile de l’Esprit prophétique qui aujourd’hui encore nous appelle à la prière et au témoignage. Bref de se réveiller, et de faire œuvre de paix et de solidarité, de refuser d’entrer dans la violence et la haine de ceux qui ne cherchent qu’à détruire et diviser (diviser : de la même étymologie, en grec, que le mot diable) — provoquer division et guerre civile. Ce qui aujourd’hui, jusqu’à présent, ne marche pas ! Signe de la présence de cette huile mystérieuse.

L’Esprit que symbolise l’huile donne de savoir que quand un membre est éprouvé, tout le corps souffre (cf. Paul, 1 Co 12). Nos frères et sœurs en humanité violentés au loin comme ici, c’est nous, c’est notre corps — leur cri est déjà le cri dans la nuit qui retentit à nos oreilles de vierges ayant toutes, sages comme folles selon la parabole, sombré dans le sommeil.

Ce cri dans la nuit est l’avertissement du pasteur Niemöller au temps du nazisme :
« Lorsqu'ils sont venus chercher les communistes,
Je me suis tu, je n'étais pas communiste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les syndicalistes,
Je me suis tu, je n'étais pas syndicaliste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les juifs,
Je me suis tu, je n'étais pas juif.
Puis ils sont venus me chercher,
Et il ne restait plus personne pour protester. »

… Ils ont attaqué ceux du bout du monde, ils sont venus attaquer ceux qui habitaient moins loin, puis, de proche en proche, tout près — et il n’y aurait plus d’huile ?…

Cette huile de l’Esprit de vigilance requise, en écho au texte de Martin Niemöller, par le cri retentissant dans la nuit, celui du pasteur M.-L. King : « ce qui m'effraie, ce n'est pas l'oppression des méchants ; c'est l'indifférence des bons » (façon de manque d’huile). L’huile : la vigilance, la prière, le témoignage, ont une portée que l’on ne soupçonne pas, d’où, même si elle est invisible, l’importance humble de « veiller et prier » (Mt 26, 41) — en se sachant un même corps avec toutes les victimes de la violence et de la haine.


RP, 8.11.20 (culte virtuel)


dimanche 7 juin 2020

Dieu a tant aimé le monde…




Cultes au temple suspendus jusqu'à décision du conseil presbytéral suite au décret des pouvoirs publics (du 22 mai 2020) ré-autorisant la célébration des cultes

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Liturgie et prédication en PDF ici

Lecture de l’Évangile et prédication (PDF ici)

Exode 34, 4-9 ; Psaume 148 ; 2 Corinthiens 13, 11-13 ; Jean 3, 16-18

Jean 3, 16-18
16 Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais ait la vie éternelle.
17 Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.
18 Qui croit en lui n’est pas jugé ; qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.

*

« Dieu a aimé le monde ». Dans l’Évangile selon Jean, « le monde » — cosmos — est une notion le plus souvent négative. C’est ce qui est illusoire, vain, superficiel. Un faux arrangement pour lequel Jésus dit ne pas prier lorsqu’il confie les siens au Père dans son discours d’adieu (Jean 17, 9). Non qu’il le dédaigne : il y envoie les siens !

Car ce monde en souffrance, en proie à toutes les détresses, des guerres aux épidémies, des catastrophes écologiques à la haine, au racisme, à tant de fléaux, Dieu l’a tant aimé « qu’il a donné son Fils unique » ! — « pour que le monde soit sauvé par lui ». Il l’a chéri infiniment, ce monde blessé. Et cet amour du monde se traduit dans le don d’une présence, celle de son Fils, pour un salut qui advient par un simple acte de foi en lui— ce que Jésus vient d’illustrer (au verset précédent, v. 15) par l’évocation de l’épisode du serpent d’airain, ce serpent que Moïse avait fait forger pour que quiconque le regarde après avoir été mordu par les serpents venimeux du désert de l’Exode, fût guéri.

Il en est de même de la crucifixion de Jésus, vient-il de dire : une élévation sur une perche similaire à l’élévation sur une perche du serpent d’airain de Moïse de sorte que quiconque lève son regard vers lui, croit en lui, ait la vie éternelle, soit sauvé d’une mort aussi certaine que celle qui suit la morsure d’un serpent venimeux.

Quiconque croit en lui, le pendu élevé de la terre, a la vie éternelle de la même façon que quiconque regardait le serpent de Moïse était guéri des morsures des serpents. Où la croix, moment de ténèbres dressé vers la lumière, devient l’axe du monde nouveau et éternel. Où l’on retrouve et la Genèse et son commentaire par le Prologue de ce même Évangile de Jean, où le monde advient comme création dans la lumière de Dieu qui le fait sortir du chaos et des ténèbres.

Quel est cet acte de foi qui reçoit la grâce de Dieu donnée en plénitude dans le signe du don de son Fils ? C’est juste le regard de foi qui, du cœur des ténèbres, du chaos, du péché et de la culpabilité, de la souffrance, bref de l’exil loin de Dieu— se tourne vers la lumière sans crainte, comme les pères au désert mordus par les serpents se tournaient vers le serpent d’airain dressé dans la lumière.

Tel est l’acte de foi ouvert ici : au-delà de toute crainte qui préférerait rester plongée dans les ténèbres et le chaos, dans les œuvres mauvaises déjà absorbées par la mort — se tourner sans crainte vers celui de qui rayonne la lumière éternelle, par lequel le monde vient à son salut, vers celui qui, pendu au bois, élevé de la terre, fait resplendir la lumière en plénitude, en vie éternelle. La foi seule. La plénitude de la grâce y est donnée.

Ainsi, « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » Il n’est ici pas besoin d’autre jugement que celui qui a déjà eu lieu : être dans les ténèbres, puis y rester pour n’être né qu’une fois, n’être né qu’à ces ténèbres. Mais dans le Christ élevé de la terre, le jugement, en quelque sorte s’inverse, devient délivrance par la venue à la lumière, la naissance à la lumière — n’oublions pas qu’on est dans le dialogue de Jésus avec Nicodème, venu de nuit, pour s’entendre annoncer la bonne nouvelle de la naissance d’en-haut. C’est ainsi que le Souffle saint, l’Esprit de Dieu, opère en nous la naissance d’en-haut dans la foi au Fils de Dieu.

On est passé au-delà du jugement de l’ancien monde. Ou plus exactement, ce tournant est le jugement de l’ancien monde, au-delà duquel on passe, par la seule foi en ce qui s’est accompli en Jésus. Le jugement relève d’un passé déjà jugé, mais qui croit en lui n’est pas jugé ; il est passé de la mort à la vie, par la libération à l’égard du poids du mal, du péché, de la culpabilité, bref de la puissance de la mort, comme autant d’aboutissements du mal, qui retenaient le monde captif.

Le don de Jésus est le passage de la mort à laquelle, on ne le sait que trop, est voué notre ancien monde, au monde de la résurrection : le monde nouveau et éternel qui prend place par la seule foi en ce qu’en sa mort, Jésus a mis fin à puissance de la mort. Il a partagé la mort qui est la nôtre pour nous faire accéder en sa résurrection à la vie de résurrection. Telle est la création nouvelle.

Recevoir dans la foi le don de la vie de celui qui a partagé notre mort, c’est être passé au-delà du jugement, qui a eu lieu en lui, Jésus, sur sa croix.

Telle est l’immense nouvelle de ce verset central de l’Évangile : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle ».


RP, 7.06.2020

À suivre ici :

Méditations quotidiennes



dimanche 31 mai 2020

Pentecôte




Cultes au temple suspendus jusqu'à décision du conseil presbytéral suite au décret des pouvoirs publics (du 22 mai 2020) ré-autorisant la célébration des cultes

Méditations quotidiennes
en semaine, ici :

Voir aussi ICI,
culte du Weekend de Pentecôte
, préparé par les monitrices

*

Liturgie et prédication en PDF ici

Lecture de l’Évangile et prédication (PDF ici)

Psaume 104 ; Actes 2, 1-11 ; 1 Corinthiens 12, 3b-7 & 12-13 ; Jean 20, 19-23

Actes 2, 1-8
1 Lorsque arriva le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble en un même lieu.
2 Tout à coup, il vint du ciel un bruit comme celui d'un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils étaient assis.
3 Des langues leur apparurent, qui semblaient de feu et qui se séparaient les unes des autres ; il s'en posa sur chacun d'eux.
4 Ils furent tous remplis d'Esprit saint et se mirent à parler en d'autres langues, selon ce que l'Esprit leur donnait d'énoncer.
5 Or des Juifs pieux de toutes les nations qui sont sous le ciel habitaient Jérusalem.
6 Au bruit qui se produisit, la multitude accourut et fut bouleversée, parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue.
7 Étonnés, stupéfaits, ils disaient : Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ?
8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ?

Jean 20, 19-23
19 Le soir de ce même jour [dimanche de Pâques] qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Judéens, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et il leur dit : "La paix soit avec vous."
20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit : "La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie."
22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : "Recevez l’Esprit Saint ;
23 ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis."

*

Notre texte nous ramène au soir du dimanche de Pâques, cinquante jour avant la fête de Shavouoth, Pentecôte. Les disciples sont enfermés : « Par crainte des chefs judéens, les portes de la maison où ils se trouvaient étaient verrouillées ». Puis ils vont passer de la crainte (des Judéens, de leurs chefs, de la part de ces Galiléens : pas des juifs ! — qu’ils sont eux-mêmes !) à la libération : « Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et il leur dit : "La paix soit avec vous." »

C’est suite à cela qu’ils vont passer de la crainte à la libération ; c’est-à-dire : à l'envoi, comme envol : « Jésus leur dit : "La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie." » — Recevez l’Esprit Saint : et déliez ceux qui sont liés — cf. Mt 16, 19. Jésus souffla sur eux comme pour un envol. Souffle de l’Esprit…

« La paix soit avec vous » — avec cette parole, le texte donne le comment du don de cette paix : par l’Esprit saint. Esprit remis à Jésus. Cet Esprit qui vient du Père, le Père l’envoie par Jésus à qui il a été remis. Ici s’ouvre la porte de la liberté à laquelle nous sommes invités à notre tour. Et cette liberté est une question de pardon. Je ne me rallie pas à une certaine traduction qui veut que Jésus dise aux Apôtres : « ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » Comme si les Apôtres avaient pour mission de retenir captifs de leurs péchés certains de ceux à qui ils sont envoyés ! Les Apôtres sont envoyés pour communiquer la libération que Jésus vient de leur octroyer dans le don de l’Esprit saint. La communiquer abondamment. Pas la mégoter.

Il se trouve qu’une tout autre traduction de cette parole est possible : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis ». Ce qui correspond à l’équivalent chez Matthieu, « délier ». Voilà donc qui donne tout autre chose : remettre les péchés et les soumettre. Deux faces de la libération. Remettre les péchés, c’est pardonner, soumettre les péchés, c’est permettre de les dominer.

Être libéré du fruit du péché. Et cela est en rapport étroit avec le pardon. Souvenez-vous de l’épisode de Caïn. Je lis, au livre de la Genèse, ch. 4, v. 6-8 : « Le Seigneur dit à Caïn : "Pourquoi t’irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le." Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère et le tua. »

Le péché est tapi à ta porte… Mais toi, domine-le. On a entendu la suite, Caïn ne l’a pas dominé. Caïn n’a pas reçu le pardon, la rémission de ses péchés. Il jalousait son frère. Il n’a pas reçu le pardon, l’élargissement de son cœur et la capacité de pardonner. Il n’a pas reçu la capacité de soumettre le péché et son fruit, à savoir ses péchés : le péché l’a vaincu, Caïn ne l’a pas dominé… N’ayant pas reconnu cette part sombre de lui-même.

Et voici le fruit de l’Esprit saint, dans la promesse de Jésus aux Apôtres : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis ». Cela inclut la reconnaissance de la part sombre qui est en nous.

Sans quoi, la puissance du péché, c’est la mort, affirme la Bible. Jésus a vaincu la mort. « Il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie. »

Le Ressuscité qui a vaincu la mort a pouvoir sur tout. Il a pouvoir même sur le péché. Il ouvre même comme possible l’impossible commandement donné à Caïn : « domine sur le péché ». Impossible, Caïn n’ayant fait que projeter sur son frère la frustration qui l’habitait.

Face à cela, le don de l'Esprit saint est aussi pénétration de tout ce qui fait notre être, jusqu'en ses zones d'ombre — pénétrant jusqu'aux profondeurs de Dieu, l'Esprit sonde tout en nous en dit Paul (1 Co 2, 10). Une pénétration empreinte de miséricorde — j’allais dire maternelle. N’oublions pas que le mot Esprit en hébreu est un mot féminin, un aspect qui ne peut être ignoré. Mot neutre en grec, mais décliné au masculin, il porte la part féminine de son origine hébraïque. En cette riche complexité, voilà un terme, Esprit, qui dit et promet que sa présence en nous nous révèle entièrement à nous-même et ainsi nous libère.

La liberté étant que nos fautes nous sont pardonnées, l’Esprit saint nous les soumet en nous permettant de connaître ce qui est en nous. Jésus souffla sur eux. Les Apôtres libérés par l’Esprit deviennent, par leur liberté, libérateurs à leur tour. C’est la bonne nouvelle qui nous est à nouveau donnée en ce dimanche de Pentecôte. Jésus souffla sur eux : recevez l’Esprit saint.

Percevons-nous son souffle aujourd’hui ? Dans ce souffle est la paix que donne Jésus : la paix soit avec vous. La paix de se savoir pardonné. Pleinement pardonné : vos péchés vous sont remis, l’Esprit saint vous les soumet. Allez dans cette liberté. Vous n’avez pas même à vous venger pour quelque obscur désir ou jalousie, comme Caïn qui a été par là dominé. Vous n’avez que la liberté de vous savoir pardonnés, de savoir par là octroyer le pardon à votre tour. Le péché vous est soumis par l’Esprit saint.

C’est pourquoi l’Esprit saint prie en nous : Abba, Notre Père, pour l’accomplissement de cette demande : « pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Non pas que le pardon que nous octroyons soit la condition de notre propre pardon ! Mais la liberté qui est dans le fait d’être pardonnés nous libère du poids d’avoir à ne pas pardonner. Nous voilà donc devant le Christ, en ce dimanche de Pentecôte, le Christ ressuscité présent au milieu de nous, soufflant sur nous l’Esprit : recevez l’Esprit saint.

*

Jésus accomplit alors sa promesse (« il est préférable pour vous que je m’en aille, car alors vous recevrez l’Esprit saint qui m’anime »). Il accomplit sa promesse à travers ce geste : il souffle sur ses disciples en signe de ce qu’il leur donne l’Esprit saint, l’Esprit de Dieu son Père. Son geste est un signe, qui utilise le double sens du mot : souffle et esprit. L’Esprit qui est comme le vent, que l’on ne « voit », que l’on ne « sent » qu’à ses effets — ou plutôt dont ne voit, ne sent, que les effets.

Comme pour une nouvelle création — Genèse 2, 7 : « Le Seigneur Dieu prit de la poussière du sol et en façonna un être humain. Puis il lui insuffla dans les narines le souffle de vie, et l’être humain devint vivant. »

« Tu envoies ton souffle, ils sont créés, et tu renouvelles la surface du sol, » dit le Psaume de ce jour, Ps 104 (v. 30). Dieu donne la vie à l’être humain en « insufflant dans ses narines le souffle de vie » — c’est-à-dire l’Esprit de vie. Jésus reprend le geste de la Genèse à son compte, mettant en place une nouvelle création : il donne tout à nouveau l’Esprit de Dieu.

De même qu’il a vécu lui-même dans la vérité de l’Esprit qui l’a animé, la nouvelle création, la création menée à son accomplissement comme monde de la résurrection, est animée de la vie de l’Esprit. Cela commence par notre envoi, notre mission — Jean 20, 21 : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » C’est par nous que le projet de la création est appelé à être accompli. Jésus nous passe le relais en nous donnant l’Esprit du Père qui l’a animé : « comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie ».


RP, Pentecôte, 31/05/20





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dimanche 24 mai 2020

"Cette gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde fût"




Cultes au temple suspendus jusqu'à décision du conseil presbytéral suite au décret des pouvoirs publics (du 22 mai 2020) ré-autorisant la célébration des cultes

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Actes 1, 12-14 ; Psaume 27 ; 1 Pierre 4, 13-16 ; Jean 17, 1-11

Jean 17, 1-11
1 Après avoir ainsi parlé, Jésus leva les yeux au ciel et dit : "Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie
2 et que, selon le pouvoir sur toute chair que tu lui as donné, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés.
3 Or la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ.
4 Je t’ai glorifié sur la terre, j’ai achevé l’œuvre que tu m’as donnée à faire.
5 Et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de toi de cette gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde fût.
6 "J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés et ils ont observé ta parole.
7 Ils savent maintenant que tout ce que tu m’as donné vient de toi,
8 que les paroles que je leur ai données sont celles que tu m’as données. Ils les ont reçues, ils ont véritablement connu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m’as envoyé.
9 Je prie pour eux ; je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m’as donnés : ils sont à toi,
10 et tout ce qui est à moi est à toi, comme tout ce qui est à toi est à moi, et j’ai été glorifié en eux.
11 Désormais je ne suis plus dans le monde ; eux restent dans le monde, tandis que moi je vais à toi. Père saint, garde-les en ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous sommes un.

*

« Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie » : dans cette glorification du Christ annoncée par l’Évangile de Jean, le départ du Christ qui est sa mort, sa crucifixion, se superpose à son Ascension. Apparaissent deux plans : au premier plan la croix et la mort, à l’arrière plan, comme par transparence, l’Ascension.

Dans l’Ascension comme dans la crucifixion, le Christ est « enlevé » (Actes 1, 2). « Vous ne me verrez plus », disait Jésus de sa mort, puis « encore un peu de temps et vous me verrez », disait-il de sa résurrection (Jean 16, 16). « Vous ne me verrez plus » : « une nuée le déroba à leurs yeux » (Actes 1, 9) ; « puis vous me verrez encore » : bientôt la venue en gloire.

L'Ascension, comme la mort, est tout d'abord la marque d'une absence — il ne faut pas imaginer cette élévation comme un déplacement physique vers le haut qui conduirait le Christ à une droite de Dieu « géographique » : Dieu est dans un au-delà infini : une élévation comme déplacement physique durerait indéfiniment ! Et d'autre part, Dieu est universellement présent : la droite de Dieu est partout ! Et de plus le Christ ressuscité emplit lui-même corporellement toutes choses. L'Ascension est un départ, déjà signifié par la Croix.

Dans le départ du Christ, c'est une réalité essentielle de la vie de Dieu avec le monde qui est exprimée : son retrait, son absence. Car si Dieu est présent partout, et si le Christ ressuscité est lui-même corporellement présent, il est aussi à présent, comme le Père, absent, caché.

Cette « absence » a plusieurs sens. Elle est d'abord signe de son règne, de ce que l'on n'a point de mainmise sur lui. Le culte biblique exprime cela par le voile du Tabernacle, et celui du Temple, derrière lequel ne vient, et qu'une fois l'an, le grand prêtre.

Ce lieu très saint a son équivalent céleste, comme nous l'explique l'Épître aux Hébreux (8, 5) lisant l'Exode (25, 40). Moïse devait établir le Tabernacle terrestre sur le modèle du Tabernacle céleste qui lui était présenté et dans lequel, selon l'Épître aux Hébreux, officie le Christ. C'est dans ce lieu très saint céleste qu'il est entré par son départ, départ avéré à sa mort, et, après ce premier retour qu'est sa résurrection, signifié à nouveau dans l'Ascension. Le Christ entre dans son règne et, voilé dans une nuée, se retire dans cette gloire qu'il avait auprès du Père avant que le monde fût (v. 5).

*

Mais derrière l'expression de son règne, une autre signification transparaît en ce que nous sommes mystérieusement appelés à suivre le Christ dans le Tabernacle céleste. Nous aussi nous devons croître à son image, et entrer dans l'unité du Père et du Fils (Jean 17, 11).

C'est en ce sens que le départ de Jésus est en relation précise avec la venue de l'Esprit : « si je ne m'en vais pas, disait Jésus avant sa crucifixion, l’Esprit Saint ne viendra pas » (Jean 16, 7). C'est que le don de l'Esprit est présence de l'Absent, présence dans l'absence, par l'absence, et partage de sa vie.

Jésus présent, Jésus dans ce monde, est celui qu’on voulait fixer sur un trône palpable, lors des Rameaux, il est celui qu'on croyait fixer, par la crucifixion ; ou celui dont on voudrait se faire un Dieu commode, saisissable, visible, en somme. Or Jésus manifeste le Dieu insaisissable, invisible, celui qui nous échappe, qui échappe à nos velléités de nous en fixer la forme, d'en faire une idole ! Dès qu’il échappe aux hommes, ils lui en veulent. C’est là l’Esprit du monde.

L’Esprit saint est celui qui nous communique cette impalpable, imperceptible présence de l'Absent, nous place dans l'intimité de l'insaisissable. C'est pourquoi sa venue est liée au départ de Jésus… qui fait écho au retrait de Dieu dans son repos à la fin du récit de la création : Dieu créant le monde s'est retiré pour laisser la place au monde, pour que le monde puisse advenir. Et on lit dans la Genèse que Dieu est entré dans son repos. Dieu s'est retiré pour que nous puissions être, comme le Christ s'en va pour que vienne l'Esprit qui nous fasse advenir, devenir nous-mêmes en Dieu. Avec un risque terrible : Dieu retiré du monde y laisse de la place aussi au risque du mal.

Le mal dont Jésus subira les assauts : le départ du Christ, avant l'Ascension, est d'abord sa crucifixion. Parti, mais dès lors, nous laissant la place, il nous permet de devenir par l'Esprit saint ce à quoi Dieu nous appelle, ce pourquoi il nous a créés.

*

Cela nous enseigne en parallèle ce qu'il nous appartient de faire en ces temps d'absence : devenir ce à quoi nous sommes appelés, en marche vers le Royaume. C'est en quelque sorte l'étape ultime de la création qui se met en place. Le jour s'approche de son entrée dans le repos de Dieu. En se retirant, ultime humilité à l'image de Dieu, le Christ, Dieu créant le monde, nous laisse la place pour qu'en nous retirant à notre tour de nous-mêmes, nous devenions, par l'Esprit, par son souffle mystérieux, ce que nous sommes de façon cachée.

Devenir ce que nous sommes en Dieu qui s'est retiré pour que nous puissions être, suppose que nous nous retirions à notre tour de tout ce que nous avons pris l'habitude de croire de nous-mêmes, suppose que nous nous retirions de l'image qu'a forgée de nous notre histoire, à travers nos parents, nos maîtres, nos amis ou ennemis ; que nous nous retirions de la volonté de leur plaire, de les séduire ; que nous nous retirions aussi de notre volonté de nous différencier d'eux. L’Esprit de Dieu est celui qui insuffle en nous la liberté qui rend possible de ne plus rechercher ce que nos habitudes nous ont rendu désirable, de ne plus aimer ni haïr en réaction.

Le Christ lui-même s'est retiré pour nous laisser notre place, pour que l'Esprit vienne nous animer, cela à l'image de Dieu se retirant dans son repos pour laisser le monde être. À combien plus forte raison, devons-nous voir se retirer tous nos modèles et nos anti-modèles, tous nos désirs de plaire, ou nos volontés de nous démarquer.

C'est là seulement que se complète notre création à l'image de Dieu. C'est là seulement qu'est notre entrée avec le Christ dans le Tabernacle éternel où nous sommes consacrés à officier dans le repos de Dieu. Hors cela il n'est que stérile agitation et poursuite de la vanité.

Que ce jour soit pour nous vraie occasion d'une prière de retrait en Dieu — de sorte que l'Esprit de Dieu lui-même soit le souffle qui nous fasse accéder à la liberté de devenir enfants de Dieu.


RP, 24.05.2020

À suivre ici :

Méditations quotidiennes



dimanche 17 mai 2020

"Il demeure auprès de vous et il est en vous"




Cultes au temple suspendus jusqu'à nouvel ordre suite aux directives des pouvoirs publics.

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Lecture de l’Évangile et prédication (PDF ici)

Actes 8, 5-17 ; Psaume 66 ; 1 Pierre 3, 15-18 ; Jean 14, 15-21

Jean 14, 15-21
15 « Si vous m’aimez, vous vous appliquerez à observer mes commandements ;
16 moi, je prierai le Père : il vous donnera un autre Paraclet qui restera avec vous pour toujours.
17 C’est lui l’Esprit de vérité, celui que le monde est incapable d’accueillir parce qu’il ne le voit pas et qu’il ne le connaît pas. Vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous et il est en vous.
18 Je ne vous laisserai pas orphelins, je viens à vous.
19 Encore un peu, et le monde ne me verra plus ; vous, vous me verrez vivant et vous vivrez vous aussi.
20 En ce jour-là, vous connaîtrez que je suis en mon Père et que vous êtes en moi et moi en vous.
21 Celui qui a mes commandements et qui les observe, celui-là m’aime : or celui qui m’aime sera aimé de mon Père et, à mon tour, moi je l’aimerai et je me manifesterai à lui. »

*

Relation étrange que celle de l'Esprit et des disciples. Jésus le leur annonce : vous connaîtrez l'Esprit… parce que vous le connaissez déjà. Vous vivrez de l'Esprit parce que vous en vivez déjà ! C'est là rien d'autre que ce que ce que disent les v. 16-17 : « le Père vous donnera… l'Esprit de vérité… [cela parce que contrairement au monde,]… vous le connaissez, parce qu'il demeure près de vous et qu'il sera [ou : parce qu'il est] en vous »

L'Esprit vous est donné, à vous en qui il demeure. Étrange ? Donné à ceux avec qui il demeure déjà, contrairement au « monde », c’est à dire à « l’apparence » — que connote le mot employé, « cosmos », qui a donné « cosmétique » —, le monde apparent donc, qui lui ne peut pas le recevoir, parce qu'il ne le connaît pas.

Est au bénéfice de l'Esprit — celui, celle, qui garde la parole de Jésus et qui, donc, est aimé du Père. Le Père et le Fils habitent en lui, elle — c'est cela le don de l'Esprit. Qui ne l’aime pas, c'est là ce qu'il appelle « le monde », ne garde pas ses paroles, étranger donc à l'Esprit. Le rapport donc est étroit entre l'Esprit de Jésus, qui est le lien au Père et au Fils, — et concrètement l'obéissance à sa parole, à ses commandements (v. 21).

*

Mais en deçà de ce qu'il en est de sa présence, de son œuvre de communion avec le Père et le Fils, de son fruit d'amour par l'observance des commandements de Jésus — qu'en est-il du don de l'Esprit ?

On entre là dans la question de l'Alliance entre Dieu et son peuple. L’Alliance traitée entre Dieu et les pères, concernant aussi les enfants. La promesse, dit la Bible, le Traité de l'Alliance, est pour vous et pour vos enfants. Dieu est fidèle à cause de la promesse faite aux pères, déjà Abraham, Isaac, et Jacob, promesse renouvelée, et scellée, en Jésus-Christ ; et élargie par lui à toutes les nations.

On peut le dire ainsi : l’Esprit, ou la Torah telle qu’elle s'inscrit dans le cœur des croyants par le don de l'Esprit. C’est un des aspects connus des Prophètes et qui est signifié à nouveau dans le dévoilement la Parole de Dieu en Jésus Christ ; la Torah s'inscrit dans le cœur des croyants par le don de l'Esprit — que Jésus aujourd’hui promet de la part du Père.

En tout cela l'Esprit de la promesse nous précède. Le don de l'Esprit précède même notre naissance, et de plusieurs générations ; déjà au temps des pères, Abraham, Isaac et Jacob, et cela quelle que soit l'infidélité des enfants. Dieu est fidèle à Israël à cause de sa promesse faite aux pères, dit Paul (Romains 11, 28-29). Et : « Si nous sommes infidèles, lui demeure fidèle car il ne peut se renier lui-même » (2 Timothée 2, 13).

Mais cela va plus loin encore. En Jésus Christ ressuscité, inaugurant le Royaume promis, le Royaume qui commence par la Résurrection, Dieu nous dévoile l'universalité de cette précédence de l'amour de Dieu. Elle ne concerne pas que les seuls descendants d'Abraham. La promesse s'étend à tous ceux et celles qui ont la foi d'Abraham, universellement proclamée par les témoins du Christ. Jésus prie pour tous ceux et celles qui croiront par la Parole des Apôtres, juifs comme Grecs, et autres nations jusqu'aux extrémités de la Terre.

Ce n'est pas à dire que les Pères d'avant la venue de Jésus ignoraient la communion de Dieu qui est dans l'Esprit saint. Le contraire est même certain. Comment en effet auraient-ils pu vivre de la foi qui était la leur, leur faisant préférer, selon l'Épître aux Hébreux, l'exil et la pérégrination à des gratifications immédiates ? Et ne pensons pas qu'il ne s'agisse là que de simples relectures de la Torah, chargées de présupposés chrétiens. Il est bien question de participation à l'Esprit dans la Torah (Nombres 11, 24-30), dans les Prophètes (Ézéchiel 37, 1), dans les Psaumes (Ps 51, 13)...

Désormais, selon la promesse, l'Alliance s'est élargie à tous les peuples. Ce qui renvoie à l’enseignement biblique selon lequel, par delà même l'Alliance traitée avec son peuple, l'Esprit de Dieu est présent à la Création du monde — « il planait à la face des eaux » dit la Genèse — porteur de la Parole par laquelle tout a été fait — porteur de la lumière qui éclaire tout être humain venant dans le monde (Jean 1). L’Esprit ainsi précède non seulement les descendants historiques d'Abraham, mais tout être humain.

Et en Jésus Christ, l'Alliance est ouverte à toutes les nations. Voilà pourquoi l'Apôtre Paul a tant insisté pour que l'Évangile soit annoncé à tous les peuples.

Voila pourquoi l'Esprit lui-même signifiait à l'Apôtre Pierre (en Actes 11) que la famille romaine de Corneille, non circoncis, devait aussi être baptisée. L'Esprit de Dieu l'y avait précédé. Le signe de l'Alliance est alors donné par le seul baptême. Il n'est que le signe que donne l'Église, le signe de ce que Dieu lui-même donne au-delà et en deçà de nos signes.

L'Esprit, qui précède nos signes de toute son éternité, est libre par rapport à nos signes, aux signes-même qui sont don de Dieu, comme le baptême. Les gestes, rendant les paroles concrètes nous dévoilent notre humble participation à la vie de Esprit, participation aux « prémisses de l'Esprit », ou comme « ensemencement », selon ces expressions fréquentes dans le Nouveau Testament, faisant que les disciples connaissent déjà l'Esprit qu'ils recevront. Prémisses de l'Esprit, promesse de l'Esprit.

Il s’agit de renouvellement intérieur pour un vécu de l'Alliance dans la liberté. Le don de l'Esprit n'est point la rupture de l’Alliance d’Abraham et de Moïse, mais bien son renouvellement.
Le vis-à-vis de la Torah, charte de l'Alliance dont le cœur de la promesse se dévoile pour les disciples en Christ ressuscité, ne cesse point d'être d'actualité. C'est par le Christ ressuscité, Parole de Dieu, Esprit vivifiant, ouvrant la promesse de l'Alliance, et pour témoigner de lui, que l'Esprit du Père est répandu sur les disciples.

*

C'est là la racine, en quelque sorte, de la vie de l'Esprit, un souffle humble et discret. Ce souffle de l'Esprit est répandu abondamment, comme la semence de la parabole du semeur, image de l'effusion de la Parole et de l'Esprit. Et comme le large ensemencement du semeur ne préjuge en rien de la récolte, la semence de la Parole et de l'Esprit ne préjuge pas de la germination et de l'éclosion de son fruit.

C'est de celui que nous prions, Dieu, que dépend la suite des choses. Que vienne le jour de la promesse de Jésus : « vous recevrez l'Esprit de vérité parce que vous le connaissez, qu'il demeure en vous ». Et voici comment nous savons que nous l'avons connu, que par cet Esprit nous avons connu le Christ : c'est en gardant ses commandements — certes dans l’humilité de notre cheminement. Car dans l'Esprit qui ouvre aux nations l'accès à l'alliance, la Torah demeure le vis-à-vis par lequel la responsabilité qui ressort de notre liberté d'enfants de Dieu s'exerce dans l'humilité.

Le don de l'Esprit n'en est pas moins le scellement de la participation de la vie d'éternité qui est dans la communion du Père et du Fils.

Il est l'Esprit de vérité ; « celui qui dit : je l'ai connu et qui ne garde pas ses commandements est un menteur », dit la 1ère Épître de Jean (1 Jean 2, 4). Et son commandement est en ce cœur de la Loi : que nous nous chérissions les uns les autres, « pas en parole ni avec la langue, mais en action et en vérité », poursuit la même Épître (1 Jean 3, 18). Une parole qui n'est pas accompagnée d'actes est un mensonge. Voilà qui nous contraint tous à l'humilité : qui de nous prétendra le connaître ? Notre connaissance, à la mesure de notre amour, n'est jamais que partielle, embryonnaire. Notre participation à l'Esprit de Dieu, n'est jamais que prémisse, que participation à une promesse.

C'est ainsi que, comme à des enfants, à chacun de nous s'adresse la promesse du Christ : « vous recevrez l'Esprit ». Comme les enfants, nous ne connaissons que partiellement, et c'est, seule, cette connaissance partielle, qui fonde notre espérance d'une plénitude toujours à venir, notre espérance de voir jaillir de nos cœurs les fleuves d'eau vive du Royaume éternel : « qui croit en moi, annonce Jésus, des fleuves d'eau vive jailliront de son sein » (Jean 7, 38). « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive » (Jean 7, 37).


RP, 17.05.2020

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dimanche 10 mai 2020

"Je suis le chemin, la vérité et la vie"




Cultes au temple suspendus jusqu'à nouvel ordre suite aux directives des pouvoirs publics.

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Actes 6, 1-7 ; Psaume 103 ; 1 Pierre 2, 4-10 ; Jean 14, 1-12

Jean 14, 1-12
1  "Que votre cœur ne se trouble pas : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi.
2  Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures : sinon vous aurais-je dit que j’allais vous préparer le lieu où vous serez ?
3  Lorsque je serai allé vous le préparer, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, si bien que là où je suis, vous serez vous aussi.
4  Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin."
5  Thomas lui dit : "Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin ?"
6  Jésus lui dit : "Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi.
7  Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Dès à présent vous le connaissez et vous l’avez vu."
8  Philippe lui dit : "Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit."
9  Jésus lui dit : "Je suis avec vous depuis si longtemps, et cependant, Philippe, tu ne m’as pas reconnu ! Celui qui m’a vu a vu le Père. Pourquoi dis-tu : Montre-nous le Père ?
10  Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ! Au contraire, c’est le Père qui, demeurant en moi, accomplit ses propres œuvres.
11  Croyez-moi, je suis dans le Père, et le Père est en moi ; et si vous ne croyez pas ma parole, croyez du moins à cause de ces œuvres.
12  En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera lui aussi les œuvres que je fais ; il en fera même de plus grandes, parce que je vais au Père.

*

Rappelons-nous tout d’abord les circonstances : Jésus va partir. Concrètement, il va mourir. On sait de quelle façon. Alors il donne comme un testament à ses disciples. Une promesse de consolation pour les temps difficiles qu’ils auront à traverser jusqu’à la venue du Règne de Dieu.

C'est en regard de ce temps difficile qu'on trouve, comme consolation, ce texte très connu, le verset 6 — « Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi ». Il n’est ainsi pas question ici de conversion à une religion, mais d'entrée dans l'intimité du Père — et cela dans le contexte du départ de Jésus : « où je vais, vous en savez le chemin » (v. 4). Voilà qui donne un tour particulier à ce verset. Par là, le disciple est appelé à venir, en Jésus, à une position semblable à celle qui est la sienne vis-à-vis du Père.

« Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi. » Voilà une parole qui ainsi, devient parole de consolation, qui annonce le Consolateur, l’Esprit de vérité, « qui vous conduira dans toute la vérité » — au-delà de tout ce que nous traversons de douleurs et de détresse. Car cela vaut au-delà des temps de persécutions comme celle qu va traverser Jésus et bientôt ses disciples. D’autres épreuves sont en vue. Le disciple du Christ reçoit ainsi la promesse d’un Esprit, l’Esprit de Dieu, qui précède tous les temps et toutes les détresses, et qui ancre le disciple au-delà des faux-semblants dans une vérité indestructible. Voilà une consolation indicible, vrai chemin de Vie — Chemin, Vérité et Vie. « Je suis le chemin et la vérité et la vie », promet Jésus.

*

Rappelons-nous que l'Évangile selon Jean débute par la présentation de la Parole éternelle, venue en Jésus Christ, qui demeure éternellement dans le sein du Père. Demeurer dans le sein du Père. Ce à quoi nous sommes appelés aussi. « Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père » : c’est-à-dire que chaque disciple est appelé à vivre aussi lui-même, comme être unique, cette relation d'intimité avec Dieu qui est la Consolation de Jésus et celle des siens ; et cela dès aujourd’hui.

Dans la présence de Dieu, les particularités individuelles de chacun sont appelées à devenir autant de signes du Dieu invisible, à l'image de Jésus. C'est pourquoi (v. 12), celui qui croit en lui fait aussi les œuvres du Christ. Mieux, par l'accès à Dieu dévoilé par Jésus, dévoilé dans sa glorification à la croix par sa résurrection, les œuvres des disciples en sont même plus grandes que celles d'avant de dévoilement en Jésus de ce qui se peut savoir de Dieu.

Cela parce que le dévoilement de Dieu en Jésus, scellé dans son départ, sa crucifixion, est attesté par sa résurrection : ici quand il parle de son retour — « lorsque je serai allé vous préparer une place, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, si bien que là où je suis, vous serez vous aussi » (v.3), — plutôt que de sa Parousie, de sa venue glorieuse, Jésus parle d’abord de sa résurrection. C'est là le retour qui suit son départ par la croix. Ce qui signifie que cette présence de ceux qui croient en la maison du Père ne renvoie pas tant à un après la fin des temps ou à un après la mort, qu'à un dès ici-bas. Ainsi, notre texte est immédiatement suivi par la promesse du don de l'Esprit saint. Car c’est bien ici bas que les disciples marchent dans le chemin de Vérité et de Vie — et c’est cela être disciple.

Ce qui est donné à chacun dans sa résurrection, le fait qu'en Jésus se dévoile l'entrée dans l'intimité du Père est ce qui s'est alors manifesté dans le temps, sous la chair : en Jésus homme, Dieu s'est dit lui-même. Sa Parole est donnée, est devenue chair. Tout ce qui se peut savoir de Dieu est dévoilé à la connaissance des disciples. Il s'agit là d'une connaissance concrète, dans laquelle on entre pour y prendre part. Il n'est pas question que de connaissance en un sens purement théorique (la « vérité » comme discours), mais de l’entrée dans un vécu — la Vie, dans l'intimité du Père, dès ici-bas.

Une telle nouvelle a de quoi étonner, sachant combien nous demeurons, en même temps, loin de nous-mêmes, dispersés. Mais c'est précisément là l'Évangile : il n'est d'entrée dans la vie du Père que par ce dévoilement. Et on sait que ce dévoilement est dans un cheminement qui débouche sur sa croix et par elle, sur la Vie.

C'est en quoi Jésus est le Chemin, la Vérité et la Vie. Cette entrée dans l'intimité du Père qui se donne dans notre temps en Jésus, est le dévoilement du Dieu éternel. Par sa venue en chair, le Père se dévoile dans le Fils. Et l'éternité du Fils déborde infiniment sa stricte présence au temps. Lorsque dans le temps, Jésus parle ou agit, c'est le Père, qui dans l'éternité, est en train d'accomplir ses œuvres. Et en lui, cela vaut pour chacun de nous, cela donne à nos actions une portée éternelle.

« Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père ». Cela signifie qu'entrer par le Christ dans la maison de Dieu veut dire, non pas tomber dans un déficit de vie, mais devenir pleinement soi-même, comme le Christ n'est pas moins homme de par sa communauté de nature avec Dieu, mais est au contraire pleinement homme.

Il y a là pour nous ouverture à une cessation des morcellements de nos vies ; l'intimité du Père et du Fils fonde dans l’Esprit saint la possibilité de rencontres vraies contre des vies désagrégées, atomisées, bardées de murs de désespoir. Vivre dans l'intimité de Dieu : devenir soi-même sous le regard du Père. Chemin de la rencontre du Père, manifestation de la vérité contre les masques, Jésus est aussi, et par là-même, la Vie. C’est la consolation qui nous est donnée par l’Esprit saint.


RP, 10.05.2020

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dimanche 3 mai 2020

"Je suis la porte des brebis"




Cultes au temple suspendus jusqu'à nouvel ordre suite aux directives des pouvoirs publics.

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Actes 2, 14 & 36-41 ; Psaume 23 ; 1 Pierre 2, 20-25 ; Jean 10, 1-10

Jean 10, 1-10
1 « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis mais qui escalade par un autre côté, celui-là est un voleur et un brigand.
2 Mais celui qui entre par la porte est le berger des brebis.
3 Celui qui garde la porte lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix ; les brebis qui lui appartiennent, il les appelle, chacune par son nom, et il les emmène dehors.
4 Lorsqu’il les a toutes fait sortir, il marche à leur tête, et elles le suivent parce qu’elles connaissent sa voix.
5 Jamais elles ne suivront un étranger ; bien plus, elles le fuiront parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers. »
6 Jésus leur dit cette parabole, mais ils ne comprirent pas la portée de ce qu’il disait.
7 Jésus reprit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis.
8 Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands, mais les brebis ne les ont pas écoutés.
9 Je suis la porte : si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra et trouvera de quoi se nourrir.
10 Le voleur ne se présente que pour voler, pour tuer et pour perdre ; moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. »

*

« Jésus leur dit cette parabole mais ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait », lit-on au verset 6. Si l’on lit attentivement ce que dit Jésus ici, on comprend que ses auditeurs n'aient rien compris ! Il est question pour celui qui nous est présenté comme le berger, d'entrer dans la bergerie, littéralement la cour, la cour où sont les moutons donc, et les appelant par leur nom, de les faire sortir, à l'appui du portier, puis, passant devant elles, de les emmener, au son de la voix !

Vous connaissez l'histoire du joueur de flûte de Hammeln : la ville de Hammeln est infestée de rats, ombre de la peste. Menace de pandémie ! Impossible de s'en débarrasser. Voilà qui nous dit quelque chose, j’imagine… Le maire de la ville fait appel à un fifre qui a promis de faire sortir les rats de la ville en les enchantant au son de sa flûte, cela contre un salaire correct, mais pas excessif, compte tenu du fléau. Marché conclu, notre fifre s'exécute. Il joue sa mélodie, et voilà les rats qui sortent de leurs caves, de leurs greniers, de leurs égouts, et qui se mettent à suivre le joueur de flûte qui les conduit au fleuve où ils se noient. Mission accomplie, notre fifre retourne voir le maire pour obtenir son salaire. Mais, étant débarrassé des rats, compte tenu de la situation financière difficile de la municipalité, le maire invite le fifre à patienter. Il le paiera… quant il pourra, s'il peut, un jour. Alors, comprenant qu'on veut le rouler, le fifre sent frémir dans ses narines les effluves de la vengeance. Et le voilà qui prend son pipeau, lance en l'air une étrange mélodie, et que les enfants de la ville sortent de leurs classes, de leurs salles de jeu, de leurs crèches, et partent après lui, comme si la flûte parlait d'une voix qu'ils connaissaient. Et le fifre se dirige vers le fleuve…

La fameuse comparaison proposée par Jésus a pu sonner aux oreilles de ses auditeurs comme quelque chose de semblable à notre légende. Une histoire d'hypnotisation des brebis synagogales, ou ecclésiales, hypnotisation qui emporte jusqu'au portier lui-même.

Car, soyons attentifs, il s'agit bien de faire sortir les brebis de la bergerie. Non seulement il y a de quoi faire écarquiller les yeux aux bergers attitrés de la bergerie en question, qui écoutent ce que dit Jésus, mais il y a de quoi leur faire dire « il est fou » (v. 20). Ou sinon, il ne leur reste qu'à ne pas comprendre ce qui leur est dit.

Imaginons qu'au lendemain du confinement se présente un pasteur, un berger, qui se présente comme le berger des brebis, et se propose de faire sortir les brebis de la bergerie dans laquelle elles peuvent enfin rentrer ; tout cela sous prétexte qu'elles connaissent sa voix — c'est-à-dire sans doute à nos yeux, parce qu'elles sont fascinées par ses enchantements de fifre.

Et n’oublions pas que le titre de pasteur désigne dans la Bible beaucoup plus qu’un ecclésiastique : c’est le titre royal par excellence (on a chanté le Ps 23). Ce qui nous permet d’aller un pas plus loin. Le berger de la parabole est le roi, les pasteurs ecclésiastiques en sont les adjoints, des pasteurs de l’attente du jour de l’intronisation du pasteur-Messie, figure de l’Éternel berger du Ps 23, le roi attendu par les contemporains de Jésus.

Jésus, de la sorte, se présente donc selon une perspective royale, et remet directement en cause la façon dont s’est exercée jusqu’alors la tâche royale. Bref, si on le prend pour le fifre de Hammeln, il remet en cause, avec les pasteurs, non seulement le maire, mais jusqu’au chef de l’État. Il y a au moins de quoi ne pas comprendre.

*

Alors Jésus poursuit : c'est par lui qu'il faut passer, il est la porte (v. 7-9). C'est par lui qu'il faut entrer, mais pour sortir. Si on entre pour ne pas sortir, c'est qu'on est mal entré. On a eu affaire aux voleurs. Pas très clair ?…

Remarquez, au v. 10, que le voleur, lui, ne ferait sortir personne ; il se contente de saccager. Le berger des brebis fait sortir les brebis (v. 9) : « si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et il sortira et trouvera les pâturages »« Il aura la vie en abondance » (v. 10). Voilà qui pour les auditeurs n'est sans doute guère plus clair. Ou plutôt de plus en plus clair. C'est bien ce qu'on avait voulu ne pas comprendre. En voilà un qui se prétend le maître de nos brebis et qui prétend les faire sortir de l'enclos où l’on s'est donné tant de mal à les faire entrer.

On comprend de mieux en mieux, mettons-nous à leur place, pourquoi les responsables religieux d’alors ont de la peine à comprendre ! Sans doute se frottent-ils les yeux. Mais, quant à nous que comprenons-nous ? La tentation est forte de s'imaginer que Jésus fait sortir les bons parmi les disciples des pharisiens pour constituer une autre bergerie, d'autant plus qu'il a une autre bergerie à aller visiter (v. 16), pour en faire sortir, là aussi, les brebis qui lui appartiennent. Pour schématiser, Jésus viderait les mauvaises Églises pour en constituer une qui serait bonne ; façon de séparation anticipée du bon grain et de l'ivraie — ce qu’il dit lui-même de ne pas faire !

Mais voilà que ce n'est pas du tout ce que dit le texte. Ce n'est pas une opération de transvasement d'une cour dans une autre que Jésus se propose, ce n'est pas un vol ou un brigandage. C'est tout autre chose. Il ne fait pas sortir d'une cour pour aller dans une autre. Il fait sortir tout court, pour aller vers le grand air, les pâturages, la vie en abondance. On n'entre que pour sortir.

Ce qui rappelle par exemple Abraham dans la terre de ses pères, ou Lazare dans son tombeau. Ils n'entrent que pour sortir. On n'entre avec le Christ, dans le sein d'Abraham, on n’entre dans son tombeau que pour sortir, relevé d’entre les morts, vers la vie. Jésus ne fait pas entrer les brebis, il les fait sortir, cela parce qu'il offre sa vie. Entrer dans sa mort pour sortir dans la vie. Sortir de notre provisoire pour entrer dans le Royaume qui dure toujours.

*

Il est aussi question dans la parabole, d'étrangers que les brebis ne connaissent pas. Voilà un autre parallèle avec Abraham qui va nous conduire au cœur de la situation des brebis face au berger. Si les brebis qui entendent la voix du Christ fuient la voix des étrangers, qui ne veulent pas les faire sortir, c'est qu'elles savent n'être pas de ce monde.

Car l'allusion ne fait plus de doute. Les voleurs en question, les étrangers, sont précisément ceux qui se croient de ce monde. Il s'agit des mauvais pasteurs qui veulent maintenir les brebis captives dans la bergerie, qui en d'autres termes veulent voler et détruire. Et ici, la bergerie prend figure de Babylone. Israël est en exil à Babylone. L'étranger est le lieu où l’on croit qu'on est de ce monde.

Mais lorsque Abraham a reçu l'appel à en sortir, la terre de ses pères est devenue étrangère pour lui, et il ne reconnaîtra plus la voix des Chaldéens, d'Ur et de Babylone.

Or ne l'oublions pas, l’Église est une institution qui concerne ce temps de l'exil. Est-ce à dire qu'il faille déserter les Églises ? Si l'on répond oui à cette question, une autre se pose immédiatement : pour aller où ? À Babylone de bon cœur, chanter gaiement au bord de ses fleuves amers ? Ou dans une autre bergerie ? Dans les deux cas, ce serait exactement faire ce que Jésus appelle « suivre les voleurs et les brigands ».

En fait lorsque le peuple est en exil à Babylone, sur la terre étrangère — il y est pour de bon. La création d'une Synagogue, ou d'une Église, en est le signe même. Jérémie invite même à s'installer à Babylone, à s'y marier et à faire fructifier la ville. Nous sommes en ce monde. Mais qui entend la voix du berger, écho de sa patrie ultime, sait qu'il est à l'étranger. En ce monde, mais pas de ce monde.

C'est pourquoi, si on limite l'Église à un statut de bergerie définitive, sa fonction est faussée : le Christ n'est pas de ce monde. C'est pourtant là, par l’Église que retentit la voix du berger des brebis — c'est la fonction essentielle de l'Église : faire retentir la Parole de Dieu — ; et c'est pourquoi le Christ est la porte par laquelle entrent ses brebis.

Mais sitôt dedans, ses brebis découvrent — à cause même de cette Parole qui y retentit — que ce qui leur est proposé est provisoire, on est encore, même dans l’Église, à Babylone… ce qui n'est pas une raison d'anticiper le jour de l'Exode.

*

Voilà un berger qui a de quoi faire éclater toutes les Babylone de tous nos exils, par l'écho de sa voix qui crée la nostalgie de Jérusalem. En attendant il faut bien pleurer au bord des fleuves de Babylone. Pleurer mais aussi y vivre. C'est Dieu qui nous y a placés, qui y a fixé nos limites. Nous sommes dans la chair pour vivre un Exode en forme de traversée du désert, guidés par le Christ, le berger qui nous précède, pour que nous vivions à son exemple le temps de nos exils à Babylone.

C'est lui qui nous protège, qui donne sa vie pour nous. Ce n'est pas un mercenaire qui veille sur nous, mais un berger venu de la patrie où l'on n'est jamais étranger —, mieux, le Prince même de la Nouvelle Jérusalem. Point de crainte à avoir.

C'est alors que l'Église trouve cette autre fonction, qui n'est point celle de bergerie avec clôture, mais de chemin d'Exode, vers Dieu et avec les autres.

Tournez-vous vers Dieu (Ac 2, 36-38), nous dit le berger des brebis, entendez ma voix. C’est déjà l’Exode promis, l’Exode vers le Royaume dont le Christ est le berger, pour la vie abondante, dès à présent.


RP, 3.05.2020



Bach - BWV 244 - Choral: O Haupt Voll Blut Und Wunden


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