dimanche 25 septembre 2016

Le riche et Lazare




Amos 6:1-7 ; Psaume 146 ; 1 Timothée 6:11-16 ; Luc 16, 19-31

Luc 16, 19-31
19 "Il y avait un homme riche qui s’habillait de pourpre et de linge fin et qui faisait chaque jour de brillants festins.
20 Un pauvre du nom de Lazare gisait couvert d’ulcères au porche de sa demeure.
21 Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais c’étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses ulcères.
22 "Or le pauvre mourut et fut emporté par les anges au côté d’Abraham ; le riche mourut aussi et fut enterré.
23 Au séjour des morts, comme il était à la torture, il leva les yeux et vit de loin Abraham avec Lazare à ses côtés.
24 Alors il s’écria : Abraham, mon père, aie pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre le supplice dans ces flammes.
25 Abraham lui dit : Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu ton bonheur durant ta vie, comme Lazare le malheur ; et maintenant il trouve ici la consolation, et toi la souffrance.
26 De plus, entre vous et nous, il a été disposé un grand abîme pour que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous ne le puissent pas et que, de là non plus, on ne traverse pas vers nous.
27 "Le riche dit : Je te prie alors, père, d’envoyer Lazare dans la maison de mon père,
28 car j’ai cinq frères. Qu’il les avertisse pour qu’ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture.
29 Abraham lui dit : Ils ont Moïse et les prophètes, qu’ils les écoutent.
30 L’autre reprit : Non, Abraham, mon père, mais si quelqu’un vient à eux de chez les morts, ils se convertiront.
31 Abraham lui dit : S’ils n’écoutent pas Moïse, ni les prophètes, même si quelqu’un ressuscite des morts, ils ne seront pas convaincus.

*

Entre cette parabole et celle qui précède, la parabole de l'intendant infidèle, quelques versets charnières, qui apparemment n’ont rien avoir ni avec l’intendant, ni avec Lazare et le riche. Parmi ces versets, celui sur l’incompatibilité entre aimer Dieu et l'argent : des versets qui invitent à être généreux et digne de confiance avec ce qui compte peu, l'argent trompeur de ce temps, pour l'être a fortiori avec ce qui compte, valeur du Royaume, la grâce. Vient enfin, après le rappel de ce que ce monde est provisoire, le v. 18, qui précède immédiatement notre parabole, une parole sur l'adultère : « Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre commet un adultère, et quiconque épouse une femme répudiée par son mari commet un adultère. »

Voilà qui semble s’interposer dans le déroulement du texte comme un cheveu tomberait sur la soupe ! Cheveu sur la soupe, à moins que ce ne soit précisément une parole clef. La trahison qu'est l'adultère comme parallèle avec la trahison qu'est servir Dieu et l'argent à la fois (verset charnière donné un peu avant), concernant et la parabole de l’intendant infidèle, et notre texte sur Lazare et le riche.

Car c'est de cela qu'il s'agit au départ. On en trouve un parallèle dans l'Épître de Jacques (ch.4, v.4) : « Adultères ! Ne savez-vous pas que l'amour du monde est inimitié contre Dieu ? Celui donc qui veut être ami du monde se rend ennemi de Dieu. »

Ce serait donc bien de notre question qu'il s'agirait : écoutons le contexte — Jacques écrit (v.1-5) : « D'où viennent les luttes, et d'où viennent les querelles parmi vous, sinon de vos passions, qui guerroient dans vos membres ? Vous convoitez et vous ne possédez pas ; vous êtes meurtriers et envieux, sans (rien) pouvoir obtenir ; vous avez des querelles et des luttes, et vous ne possédez pas, parce que vous ne demandez pas. Vous demandez et vous ne recevez pas, parce que vous demandez mal, afin de (tout) dépenser pour vos passions. Adultères ! Ne savez-vous pas que l'amour du monde est inimitié contre Dieu ? Celui donc qui veut être ami du monde se rend ennemi de Dieu. Croyez-vous que l'Écriture dise en vain : Dieu aime jusqu'à la jalousie l'Esprit qu'il a fait habiter en vous ? »

Alors notre parabole devient bien un clou enfoncé : il est effectivement impossible d'aimer Dieu et les biens de ce monde, en n'en usant que pour son propre profit ; il y a effectivement un abîme infranchissable, et éternellement infranchissable. Cet abîme qu’est l’enfer dans lequel sont Lazare et les miséreux de notre monde.

*

Notons qu'à aucun moment la parabole ne cherche à culpabiliser quiconque : jamais n'est reprochée au riche son attitude vis-à-vis de Lazare, qui est simplement — bien qu'étant au pied de sa porte —, resté invisible à ses yeux.

L'autre réalité, la vraie, celle qui est de l'autre côté de l'abîme est celle que le riche ne voit pas face au présent incontournable de ce monde — empêtré dans le réseau de ronces de ses richesses — propres à étouffer la semence du Royaume selon la parabole de l'ensemencement, au point qu'il est difficile, dit aussi Jésus, à un riche d'y entrer. Le riche sans nom de notre parabole le comprend si bien — mais trop tard — qu'il demande que soit envoyé aux siens Lazare ressuscité, un Lazare transfiguré, nommé par son nom, resplendissant de la joie que Dieu lui-même lui accorde.

Rendez-vous compte de l’ironie. Il demande lui-même que soit envoyé ce Lazare qui antan invisible à ses yeux, ne pouvait même pas obtenir de visa pour passer du côté du riche sans nom. Prophétie sur les lendemains d’un monde vieillissant ?

Que Dieu ressuscite à présent ce Lazare glorieux, et l'envoie aux siens, pour que ceux-ci voient enfin le vrai visage de ce Lazare antan défiguré sous les yeux de leur indifférence ! Mais les siens qui, comme lui, ne voient pas qui est Lazare quand il se présente comme le Christ s'est présenté à nous, dans l'humilité — ne sont-ils pas irrémédiablement aveugles à la réalité éternelle du jour nouveau ? — pourront-ils reconnaître la main de Dieu, et le Lazare ressuscité ?

« Ils ont déjà Moïse et les prophètes » : que n'entendent-ils pas ? Être attentif : déjà à la Loi et aux Prophètes !... Or qu'est-ce qu'ils n'entendent pas dans la Loi et les Prophètes ?

Qu'est-ce qu'ils ne voient pas ? La même chose que leur frère, le riche de la parabole : ils ne voient pas le misérable qui de toute façon est tout proche d'eux.

Ce Lazare tout proche, à leur porte, pour le riche et sa famille, ou, en tout cas, pas loin ; sous le porche de la belle demeure, invisible, anonyme au sortir du repas ; et aujourd'hui carrément dans la salle à manger — sous la figure des miséreux de la planète sur l'écran de télévision — et toujours aussi invisibles et anonymes à un riche sans manque — ce qui le rend aveugle au manque de Lazare.

*

Or, il s'agit justement, non pas de se culpabiliser, mais de connaître son manque ; c'est ce qui manque au riche : connaître son manque, ouvrant sur la résurrection. C'est ce que crient la Loi et les Prophètes, c'est ce que redisait Lazare antan sans nom, qui devient alors pour le riche désormais sans nom lui-même un témoin propre à lui dire ce manque — comme aujourd’hui les miséreux de la planète. Car un pauvre comme Lazare manque de tout : et c’est ce qui le rend disponible à la nouveauté ; et l’ouvre donc à la nouveauté de la grâce qui seule donne un nom. On reçoit son nom, on ne se le donne pas soi-même. « Lazare », un nom, qui signifie « Dieu aide » justement ; « le riche », un état, sans nom.

Alors pas question de culpabiliser qui que ce soit pour des phénomènes économiques mondiaux auxquels nous ne pouvons rien ou presque (le « presque » ne doit toutefois certes pas être négligé) ; pas question donc, quoiqu’il en soit, d’entrer dans un complexe de culpabilité qui ne nourrit personne. Certes il est toujours possible d’effectuer les petits pas à notre portée propres à corriger un minimum l’horrible réalité.

Mais là aussi, il nous faut recevoir la promesse de la grâce d’un Dieu qui nous accueille comme nous sommes, des êtres de manque. À moins que nous ne manquions de manque. Simplement, il nous appartient de découvrir que les apparences sont trompeuses et qu’il y a bel et bien deux mondes, scindés par un abîme et que le côté « bonheur » n’est pas forcément celui qu’il semble…


RP, Châtellerault, 25/09/16


dimanche 18 septembre 2016

Un patrimoine pour la liberté




Cf. Exode 20 / Deutéronome 5
1) Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai libéré de l’esclavage.
2) Tu n’auras pas d’autres dieux que moi ;
tu ne te feras pas d’images pour te prosterner devant elles
et pour les servir, car je suis le Seigneur ton Dieu.
3) Tu ne prononceras pas à tort le nom du Seigneur ton Dieu.
4) Souviens-toi du jour du repos pour le sanctifier.
5) Honore ton père et ta mère.
6) Tu ne commettras pas de meurtre.
7) Tu ne commettras pas d’adultère.
8) Tu ne commettras pas de vol.
9) Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain.
10) Tu ne convoiteras rien de ce qui appartient à ton prochain.

Jérémie 31, 33
Mais voici l’alliance que je ferai avec la maison d’Israël, Après ces jours-là, dit le Seigneur : Je mettrai ma loi au dedans d’eux, Je l’écrirai dans leur cœur ; Et je serai leur Dieu, Et ils seront mon peuple.

*

Protestantisme et citoyenneté, tel et le thème que nous nous sommes proposé pour ces journées européennes du patrimoine 2016. La société laïque actuelle pose comme clef de voûte de la cité des principes qui font qu'aucune des religions qui ont traditionnellement pu structurer la cité n'y exerce ce rôle. On pourrait noter que cela déplace le sens que nous continuons pourtant de donner au mot religion. Si au plan de la cité le terme suppose faire lien commun (selon une des étymologies – relier – du mot religion), aucune religion ne joue plus ce rôle aujourd'hui.

Le protestantisme est en France très minoritaire, mais il a joué un rôle significatif dans la mise en place du système laïque actuel, comme lieu d’expression d'une citoyenneté devenue universelle, étendue à tous ceux à qui elle fut refusée.

Le protestantisme français porte l'héritage d'une minorité persécutée, ayant connu sous l'Ancien Régime plus d'un siècle de clandestinité (de la révocation, en 1685, de l’Édit de tolérance dit Édit de Nantes, à un nouvel Édit de tolérance en 1687). On est en un temps où une religion majoritaire fait clef de voûte de la cité.

Les choses changent lors de la Révolution française, où la minorité protestante va réclamer plus que la tolérance, la liberté – pour tout culte minoritaire, protestants et juifs, dans la France d'alors.

Un pasteur, député à l'Assemblée constituante de 1789, le pasteur Jean-Paul Rabaud Saint-Étienne, sera le porte-parole de cette revendication. Rabaud Saint-Étienne a joué un rôle significatif dans l'adoption de l'article X de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 (qui est en arrière-plan de l'article XVIII de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948) dans la forme qui est la sienne : « nul de doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi ». L'incise « même religieuses » est due au pasteur Rabaud Saint-Étienne : nous voulons la liberté et pas seulement la tolérance.

L’articulation entre tolérance et liberté, qui ne relève pas d'une majorité qui octroierait cette tolérance à des minorités, apparaît dans la la fin de l'article : « pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public ».

La minorité protestante, sortant alors de la clandestinité et de la persécution, se reconnaît dans une revendication de liberté, et pas seulement de tolérance, qui vaut pour toutes les autres minorités – selon la lecture que les protestants persécutés faisaient des textes de la Bible hébraïque rappelant l'exigence de respect de la dignité de quiconque : car toi aussi tu as été étranger au pays de l'esclavage (cf. Deutéronome 10, 19).

*

En arrière plan, les dix paroles qui résument la Loi de Dieu, en deux tables que reproduisent celles de la Déclaration des Droits de l'Homme de 1789, ces dix paroles qui se résument encore en deux paroles : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Deutéronome 6, 5). « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19, 18), puis en une, aimer le prochain (cf. Galates 5, 14), qui se décline en : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c'est la loi et les prophètes. » (Matthieu 7:12 ; cf. Luc 6, 31) – « Ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît, ne l'inflige pas à autrui. C'est là toute la Torah, le reste n'est que commentaire. Maintenant, va et étudie » (Hillel, Talmud de Babylone, traité Shabbat 31a).

*

Au départ, le Dieu invisible, dont on ne perçoit que la trace invisible, « par derrière », c'est-à-dire dans une relecture de ce qui est advenu…

Exode 33, 22 : « Quand ma gloire passera, je te mettrai dans un creux du rocher, et je te couvrirai de ma main jusqu’à ce que j’aie passé. 23 Et lorsque je retournerai ma main, tu me verras par derrière, mais ma face ne pourra pas être vue. »
Puis, Exode 33, 1, « L’Éternel dit à Moïse : Taille deux tables de pierre comme les premières, et j’y écrirai les paroles qui étaient sur les premières tables que tu as brisées. »

Première parole de ces tables, parole décisive : « Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai libéré de l’esclavage ». Première parole d'une loi qui n'a dès lors pas de source : tu ne pourras pas me voir, sinon discerner mes traces à la relecture. Pas de pouvoir qui puisse prétendre être l'auteur de cette Loi qui excède tout auteur.

« Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai libéré de l’esclavage ». C'est là le libérateur, pas un homme, fût-ce Moïse, et c'est cet invisible, inconnu, irreprésentable, donc, qui est la source de la Loi qui libère, pas un homme qui en serait source et garant, comme Hammourabi en Babylonie ou Pharaon en Égypte. Bref : pas d'auteur ! Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, est donnée une Loi qui n'a pas d'auteur, et à laquelle par conséquent tout humain, fût-il roi ou empereur, ou pape, doit se tenir (cf. David, pourtant roi, soumis à la Loi, et qui se repend quand il la transgresse – Ps 51).

C'est cela qui se développera dans la suite de l'histoire en Droits de l'Homme où tous sont égaux devant la Loi, même les gouvernants, même les rois. Et, pas d'auteur humain donc, personne n'est clef de voûte de la cité, pas même un gouvernant, pas même une Église ou institution cultuelle.

Et en parallèle, à terme, nul n'est esclave. Plus d’opposition possible entre esclave et citoyen – ce dont en 1794 se saisit Haïti, alors colonie française de Saint-Domingue. C'est en effet sous la pression des esclaves révoltés de Haïti qui se sont saisis de la Déclaration de 1789 proclamant que « tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » que les représentants du peuple prennent conscience de la portée de ce qu'ils ont déclaré et abolissent en conséquence l'esclavage, cinq ans après 1789. Apparaît ainsi qu'au fond ils ne sont pas les auteurs de ce qu'ils ont proclamé, comme au Sinaï : la portée de ce qu'ils ont reconnu « sous les auspices de l’Être suprême » selon le préambule, les dépasse ! Ce qu’ils découvrent « par derrière »...

*

Et en arrière plan, toujours, ce cœur de la loi, déjà de la loi biblique : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse / fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fasse (principe universel que l'on trouve déjà en Orient antique). Ainsi : tu as été libéré de l'esclavage, alors ça vaut pour autrui, pour quiconque !

Deutéronome 26:5 : « Tu prendras encore la parole, et tu diras devant l’Éternel, ton Dieu : Mon père était un Araméen nomade ; il descendit en Égypte avec peu de gens, et il y fixa son séjour ; là, il devint une nation grande, puissante et nombreuse. » Aussi, Deutéronome 10,19 : « Vous aimerez l’étranger, car vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte. »

*

Une Loi qui va prendre effet de façon universelle comme structure intérieure de nos vies :
Jérémie 31, 33 : « voici l’alliance que je ferai avec la maison d’Israël, Après ces jours-là, dit le Seigneur : Je mettrai ma loi au dedans d’eux, Je l’écrirai dans leur cœur ; Et je serai leur Dieu, Et ils seront mon peuple. »

Ézéchiel 36, 27 : « Je mettrai mon esprit en vous, et je ferai en sorte que vous suiviez mes ordonnances, et que vous observiez et pratiquiez mes lois. »

C'est de ces textes que se réclame l'événement de Pentecôte / Shavouoth, advenu dans le livre des Actes des Apôtres le jour de la fête du don de la Torah, appelée à s'inscrire dans les cœurs par le don de l'Esprit de Dieu.

C'est de cet héritage, de ce patrimoine que se réclame la tradition protestante de l'intériorité, où se fonde l'image de Dieu en nous, dont ces piétistes que sont quakers et méthodistes, qui refusent la possibilité de l'esclavage, et verront éclore l'égalité hommes-femmes.

Car quelle que soit l'origine, que ce soit l'appartenance religieuse, les convictions diverses, quel que soit le taux de mélanine qui donne la couleur de la peau, le taux hormonal qui distingue un homme d'une femme, l'image de Dieu en l'être humain, c'est-à-dire en d'autres termes sa dignité infinie, est au-delà de ce qui frappe la vue : on est au cœur de ce qui ressort de la découverte du tombeau vide : « votre identité est cachée, avec le Christ ressuscité, en Dieu », en dit Paul (Col 3, 3). Cela vaut pour quiconque, indépendamment de sa foi ou de sa non-foi.

L'image de Dieu est ce qui nous échappe en nous et qui nous fonde en humanité et en fraternité, et requiert comme loi intériorisée la liberté et l’égalité pour tous : la liberté reçue ne peut qu'être reconnue pour quiconque est ipso facto mon frère, ma sœur, appelé comme moi à la liberté : « c'est pour la liberté que avez été libérés, ne vous remettez donc pas sous le joug de l'esclavage » (Galates 5, 1).


RP, Poitiers, 18/09/16
Journées du patrimoine, « Patrimoine et citoyenneté »


dimanche 11 septembre 2016

"Joie chez les anges de Dieu"




Exode 32, 7-14 ; Psaume 51 ; 1 Timothée 1, 12-17 ; Luc 15, 1-32

Luc 15, 1-12
1 Les collecteurs d’impôts et les pécheurs s’approchaient tous de lui pour l’écouter.
2 Et les Pharisiens et les scribes murmuraient; ils disaient: "Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux!"

3 Alors il leur dit cette parabole:
4 "Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et qu’il en perde une, ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller à la recherche de celle qui est perdue jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvée?
5 Et quand il l’a retrouvée, il la charge tout joyeux sur ses épaules,
6 et, de retour à la maison, il réunit ses amis et ses voisins, et leur dit: Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue!
7 Je vous le déclare, c’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion.

8 "Ou encore, quelle femme, si elle a dix pièces d’argent et qu’elle en perde une, n’allume pas une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin jusqu’à ce qu’elle l’ait retrouvée?
9 Et quand elle l’a retrouvée, elle réunit ses amies et ses voisines, et leur dit: Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, la pièce que j’avais perdue!
10 C’est ainsi, je vous le déclare, qu’il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit."

11 Il dit encore: "Un homme avait deux fils.
12 Le plus jeune dit à son père: Père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir. Et le père leur partagea son avoir. […]

*

Trois paraboles : la brebis perdue, la pièce égarée, suivies du fils prodigue, pour expliquer le fait que Jésus fraye ostensiblement avec les pécheurs.

Non que les pharisiens aient eu quelque chose contre la sollicitude à l’égard des pécheurs, mais le sens et la légitimité du ministère de Jésus ne sont pas un acquis. Et du coup sa présence insistante auprès des personnages douteux peut légitimement interroger.

La réponse, en trois paraboles, est tout un programme, déclinant la mission de Jésus comme mission de celui qui vient dans le monde ; et pour les disciples déjà l’énonciation du schéma d’un credo. Celui qui vient de Dieu vers nous le fait pour accomplir la réconciliation. Et déjà le monde céleste se réjouit des fruits de sa mission : le dévoilement de la valeur infinie de chacun, indépendamment de la réalité de son éloignement d’avec la source de son être.

C’est ainsi qu’il y a de la joie dans le ciel pour un seul pécheur. Nouvelle extraordinaire qui dévoile la valeur infinie de chacun.

Une façon toute nouvelle de souligner une vérité biblique, repérée dans la tradition juive à partir du récit de la Genèse.

La tradition juive enseigne en effet que celui qui tue un homme est assimilable à celui qui détruit toute l’humanité (Talmud – Sanhédrin 4, 5). Cela en regard de ce que le psalmiste écrit : « Tu l’as diminué de peu par rapport à Dieu, toute la création est à ses pieds » (Psaume 8, 6). Et en regard de ce que, dès l’apparition de l’homme dans la Torah, il est dit qu’il a été crée à l’image de Dieu.

« Adam fut créé comme un seul et unique individu et l’on apprend de cela que "qui détruit une seule vie humaine est considéré comme ayant détruit un monde entier et qui sauve une seule vie humaine est considéré comme ayant sauvé un monde entier". La Mishna apporte d’autres raisons au fait qu’Adam a été créé comme un individu unique. C’est pour nous enseigner qu’aucun homme ne peut dire à un autre : "mes ancêtres sont plus illustres que les tiens" (puisque tous descendent du même couple, Adam et Ève). Plus encore, ceci nous montre la grandeur du Tout-Puissant qui a créé toute l’humanité à partir du même couple et pourtant n’a pas fait deux individus parfaitement semblables, ni deux êtres totalement identiques par leur forme, leurs traits ou leur caractère.
Finalement, cela nous enseigne qu’il n’existe qu’un seul créateur et non une série de créateurs, chacun donnant vie à ses favoris. La signification de tout ceci est évidente : un Dieu a créé tous les êtres humains, attribuant à chacun un sens individuel, des traits uniques, créant chacun à l’image de Dieu, et tous égaux. Chaque être humain est un monde entier à lui seul. »
(Citation du rabbin Louis Jacobs.)

C’est ainsi que cette Révélation que nous donne Jésus concernant tout cela ne doit par nous surprendre : « il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit », « plus même que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance ».

C’est au point, puisque cet enseignement renvoie finalement à la Genèse, que ce pourrait être même là si l’on y réfléchit… le sens de l’histoire du monde !

L’histoire aurait bien pu se clore à plusieurs moments. On se demande même, si on s’y plonge avec un regard quelque peu réaliste, s’il n’aurait pas mieux valu ! Dieu même s’est posé cette question si l’on en croit le récit du déluge : « Dieu se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre ». Voilà qui n’est pas triste : Dieu se repent ! Dieu fait retour, en d’autres termes, techouvah en hébreu, conversion dans nos traductions, bref repentance, cette repentance qui — malgré les apparences — est si peu à la mode.

Le texte de l’Exode, parmi nos lectures de ce jour, porte aussi ce thème du repentir de Dieu, qui dit souhaiter rien moins que faire disparaître le peuple après l’épisode du veau d’or et… il change d’avis en quelque sorte, après l’intercession de Moïse !

Exode 32, 7-14 :
7 Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse: "Descends donc, car ton peuple s’est corrompu, ce peuple que tu as fait monter du pays d’Egypte.
8 Ils n’ont pas tardé à s’écarter du chemin que je leur avais prescrit; ils se sont fait une statue de veau, ils se sont prosternés devant elle, ils lui ont sacrifié et ils ont dit: Voici tes dieux, Israël, ceux qui t’ont fait monter du pays d’Egypte."
9 Et le SEIGNEUR dit à Moïse: "Je vois ce peuple: eh bien! c’est un peuple à la nuque raide!
10 Et maintenant, laisse-moi faire: que ma colère s’enflamme contre eux, je vais les supprimer et je ferai de toi une grande nation."
11 Mais Moïse apaisa la face du SEIGNEUR, son Dieu, en disant: "Pourquoi, SEIGNEUR, ta colère veut-elle s’enflammer contre ton peuple que tu as fait sortir du pays d’Egypte, à grande puissance et à main forte?
12 Pourquoi les Egyptiens diraient-ils: C’est par méchanceté qu’il les a fait sortir! pour les tuer dans les montagnes! pour les supprimer de la surface de la terre! Reviens de l’ardeur de ta colère et renonce à faire du mal à ton peuple.
13 Souviens-toi d’Abraham, d’Isaac et d’Israël, tes serviteurs, auxquels tu as juré par toi-même, auxquels tu as adressé cette parole: Je multiplierai votre descendance comme les étoiles du ciel, et tout ce pays que j’ai dit, je le donnerai à votre descendance, et ils le recevront comme patrimoine pour toujours."
14 Et le SEIGNEUR renonça au mal qu’il avait dit vouloir faire à son peuple.

Les trois récits de Luc 15 ne parlent, eux, que de cela, et du fait qu’un seul acte de repentance, d’un seul pécheur, fait éclater de joie le ciel entier !

Oui, Dieu aurait pu stopper l’histoire à plusieurs reprises, il aurait pu dire « ça suffit ! » selon le sens de son nom El Shaddaï : « Celui qui dit : "ça suffit !" »

Ou il aurait pu repartir dans d’autres sens, en mieux, en arrêtant tout ça, qui ressemble bien à une impasse. On peut imaginer pas mal de choses. Mais en vain : il en a décidé autrement.

L’histoire du monde ressemble alors assez à celle d’une course après une pièce perdue, une brebis perdue, un seul enfant égaré — puisque la brebis et la pièce annoncent simplement le désir de voir la conversion de l’enfant prodigue.

Une leçon d’une portée bien plus vaste que ce que l’on pourrait imaginer en lisant cela rapidement. Si l’histoire, et l’histoire du monde est en question dans ces trois paraboles, si l’histoire du monde est celle de Dieu cherchant une seule brebis perdue, alors l’histoire n’est plus seulement le chapelet de catastrophes qui se donne au regard objectif, elle n’est plus surtout, le destin tragique qu’elle paraîtrait être dès lors.

Parce qu’en son cœur est la recherche par Dieu de la brebis perdue, l’histoire de Dieu et des hommes se charge d’ouvertures inattendues.

On peut illustrer cela par l’annonce de son destin apparent au roi Ézéchias par le prophète Ésaïe (ch. 38, 1 sq) : « tu vas mourir, tu ne survivras pas » lui annonce le prophète. Parole de prophète, parole imparable, pourrait-on dire ! Ézéchias va sombrer dans le désespoir et mourir. Mais le texte continue : « Ézéchias tourna son visage contre le mur et pria le Seigneur. […] Ézéchias versa d’abondantes larmes. La parole du Seigneur fut adressée à Ésaïe : "Va et dis à Ézéchias : Ainsi parle le Seigneur, le Dieu de David ton père : J’ai entendu ta prière et j’ai vu tes larmes. Je vais ajouter quinze années au nombre de tes jours. »

Pas de détermination fixée pour le Dieu de la Bible. Oh, il connaît certainement passé, présent et avenir. Il déroule lui-même, de façon mystérieuse, passé, présent et avenir — rien n’est caché à ses yeux de créateur de toutes choses. Mais il connaît aussi la prière d’Ézéchias qui va changer ce qui aurait pu lui apparaître comme inéluctable.

Là est peut-être le cœur mystérieux du déroulement de l’histoire. Pas de lendemain fixé comme tragique auquel on ne pourrait rien. Comme la prière d’Ézéchias a changé le cours de sa vie — on appelle cela conversion, repentance, retour à Dieu — comme vous voulez —, il en est de même pour chacun d’entre nous. C’est ce que nous apprend cette histoire de brebis, ou de pièce perdue. Et pour cela, il y a plus de joie dans le ciel, que pour un déroulé — j’allais dire — normal de l’histoire, fût-ce un déroulé apparemment heureux, comme celui du fils aîné de la parabole.

Pour chacun d’entre nous, rien n’est jamais perdu, rien n’est jamais tel qu’on puisse en dire : c’est fixé ! Notre prière peut changer le cours de notre histoire, le cours de l’histoire, le cours de notre malheur, même.

Notre conversion, notre retour à Dieu peut changer le cours de tout désespoir. Rien n’est jamais clos, et ce qui s’ouvre réjouit dans l’éternité toute la création visible et invisible. C’est la bonne nouvelle que nous apporte Jésus ce matin…


R.P., Poitiers, 11.09.16


dimanche 4 septembre 2016

Renoncer et suivre




Proverbes 8, 32-36 ; Psaume 90 ; Philémon 9b-17 ; Luc 14, 25-33

Luc 14, 25-33
25 De grandes foules faisaient route avec Jésus ; il se retourna et leur dit :
26 "Si quelqu'un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple.
27 Celui qui ne porte pas sa croix et ne marche pas à ma suite ne peut pas être mon disciple.
28 "En effet, lequel d'entre vous, quand il veut bâtir une tour, ne commence par s'asseoir pour calculer la dépense et juger s'il a de quoi aller jusqu'au bout ?
29 Autrement, s'il pose les fondations sans pouvoir terminer, tous ceux qui le verront se mettront à se moquer de lui
30 et diront : Voilà un homme qui a commencé à bâtir et qui n'a pas pu terminer !
31 "Ou quel roi, quand il part faire la guerre à un autre roi, ne commence par s'asseoir pour considérer s'il est capable, avec dix mille hommes, d'affronter celui qui marche contre lui avec vingt mille ?
32 Sinon, pendant que l'autre est encore loin, il envoie une ambassade et demande à faire la paix.
33 "De la même façon, quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut être mon disciple.

*

L'aspect de ce texte voué à nous agréer le plus est sans doute celui qui concerne la tour ; le propos semble raisonnable : « lequel d'entre vous, quand il veut bâtir une tour, ne commence par s'asseoir pour calculer la dépense et juger s'il a de quoi aller jusqu'au bout ? Autrement, s'il pose les fondations sans pouvoir terminer, tous ceux qui le verront se mettront à se moquer de lui et diront : Voilà un homme qui a commencé à bâtir et qui n'a pas pu terminer ! » Car comment dire ? — surtout soyons raisonnables ! Et cet aspect du texte semble raisonnable : si vous avez une tour à bâtir, ou autre chose, soyez prudents. De même, si vous voulez rejoindre l'Église, surtout pas d'excès. Restons réservés, pratiquons quelques arrangements.

Tentation commune : ça vaut jusque pour les héros de la foi ! Je dis ça pour préciser qu'il ne s'agit pas de culpabiliser : Martin Luther King, héros de la foi s'il en est, confie qu'il cherchait un travail paroissial qui lui laisserait du temps pour terminer sa thèse. Il ne savait pas qu'une de ses paroissiennes refuserait de céder sa place dans un bus de la ségrégation. Il ne savait pas jusqu'où ce refus le mènerait, lui. Prédicateur, on en fait le porte-parole du mouvement de protestation… jusqu'à une célébrité imprévue, qui le mène d'abord au prix Nobel. Puis à ce que, lorsqu'il étend ses critiques à la guerre dans le Sud-Est asiatique, le président Lyndon Johnson annule l’invitation qu’il lui avait lancée de venir à la Maison-Blanche. Le Prix Nobel de la paix est devenu persona non grata. Dans les années suivantes, la cote de popularité de Martin Luther King ne cesse de s'effondrer… jusqu'à sa mort. Après les Rameaux du prix Nobel, la Croix !

Et pour nous ?… Suivre le Christ ? Savons-nous ce que ça peut impliquer, jusqu'où ça peut mener, ou préférons pratiquer, et proposer, quelques petits arrangements ? Avouons que c'est souvent de la sorte que nous comptons pourvoir aux effectifs et à l'avenir de l'Église.

Résultat : effectivement, les foules se pressent, comme dans notre texte (Luc 14, 25). Enfin, elles se pressent, mais ailleurs qu'autour de Jésus… Tandis que Jésus était empêtré au milieu d'une foule nombreuse à laquelle il disait de haïr tout ce qui n'est pas lui, de comprendre que ce qu'il demande relève de l'impossible.

Haïr : c'est le mot en grec, qui traduit l’équivalent hébreu et araméen — langues radicales. Alors certes, on peut dire qu’après coup, il faut introduire les nuances que permet le français entre haïr et préférer moins. Certes, on peut toujours. Mais Jésus n’a pas parlé en français et en nuances ; et le mot est bien là, radical. Il pose une alternative. Entre aimer Jésus, et tout le reste, y compris ses proches, soi-même, etc., et donc que dire de ses biens !…

Ce qu'il demande relève de l'impossible ; telle est la mesure dans l'histoire de la tour : ce que Jésus demande n'est tout simplement pas raisonnable. Ce qui se vérifie avec l'autre exemple qu'il donne : affronter avec dix mille hommes une armée de vingt mille. Absurde ! Mais il faut le savoir : c’est ce qu’il demande. Et enfin, élément bien sûr décisif de son propos — on sort des illustrations — : ce en quoi consiste la mesure de la dépense : ça coûtera tout, jusqu’à la perte de tout attachement, jusqu’à la croix. Voilà qui est donc moins raisonnable que prévu.

Qui sait lire ce que dit Jésus, comprend bien qu'il est en train de nous confronter à l'impossible : si vous voulez me suivre, il faut savoir au départ que vous avez choisi l'impossible, que cela vous coûtera tout, que vous êtes face à moi, perdants d'avance. Qu'il vous faudra accepter le risque de perdre tout ce qui vous est cher : « quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut être mon disciple ».

Alors, si nous sommes dans cet état d'esprit, quelque chose est envisageable.

*

Décourageant, apparemment, du coup. Mais il faut savoir que c’est là, et nulle par ailleurs, l’Évangile de la liberté contre tout lien. Nous connaissons l'Évangile de la liberté, à nous d’en vivre. Responsables devant la radicalité de ses exigences, et par là appelés à la liberté. La liberté par la mort à soi-même.

Plus rien à perdre, donc : c’est là la mesure de la tour à construire et de la guerre à mener — spirituelle celle-là, et pas contre la chair et le sang ! Il n’est pas inutile, en notre temps, de le rappeler. C’est ce qu’apporte Jésus comme un dévoilement : il y a une brèche au cœur du monde. Alors cette autre division, la rupture, en un mot la Croix, est le lieu unique de tout nouveau commencement.

*

Avouons que Jésus dit exactement l'inverse, propose exactement l'inverse de ce que nous sommes tentés de proposer : une religion raisonnable. Mais une foi au Christ qui serait telle peut-elle intéresser des assoiffés de Dieu ? Est-elle capable recoudre notre monde déchiré ?

C’est pourquoi celui qui ne choisit pas entre Dieu et tout ce qu’il aime — qui ne « hait » pas cela, dit le langage d’alors, celui de Jésus… — « ne peut être mon disciple ». Ce qui débouche sur la Croix, qui est quoi ? — le lieu de la réconciliation, l’expulsion de ce qui déchire le monde.

*

Un christianisme tiède est-il capable recoudre notre monde déchiré ? Face à cette question dont la réponse est évidente : non, un tel christianisme tiède n'est pas intéressant ; et de toute façon même s’il était intéressant, là n’est pas la question. D’où le propos de Jésus sur lequel débouche le passage : « Le sel est une bonne chose ; mais si le sel devient fade, avec quoi l'assaisonnera-t-on ? Il n’est bon ni pour la terre, ni pour le fumier ; on le jette dehors. Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende » (Luc 14, v. 34-35).

L’Évangile ce matin nous lance un défi : et si nous prenions Jésus au sérieux ? Si nous disions et vivions la vérité de l'Évangile ? — : suivre Jésus commence et recommence chaque jour par renoncer à tout ce qui nous lie, car « quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut être mon disciple ».


RP, Poitiers, 04/09/16


dimanche 28 août 2016

Place d'honneur




Proverbes 4, 1-9 ; Psaume 68 ; Hébreux 12, 18-24 ; Luc 14, 1-14

Luc 14, 1-14

1 Un jour de shabbath, il était venu manger chez l'un des chefs des pharisiens, et ceux-ci l'observaient.
2 Un hydropique était devant lui.
3 Jésus demanda aux spécialistes de la loi et aux pharisiens : Est-il permis ou non d'opérer une guérison pendant le shabbath ?
4 Ils gardèrent le silence. Alors il prit le malade, le guérit et le renvoya.
5 Puis il leur dit : Lequel de vous, si son fils ou son bœuf tombe dans un puits, ne l'en retirera pas aussitôt, le jour du shabbath ?
6 Et ils ne furent pas capables de répondre à cela.
7 Il adressa une parabole aux invités parce qu'il remarquait comment ceux-ci choisissaient les premières places ; il leur disait :
8 Lorsque tu es invité par quelqu'un à des noces, ne va pas t'installer à la première place, de peur qu'une personne plus considérée que toi n'ait été invitée,
9 et que celui qui vous a invités l'un et l'autre ne vienne te dire : « Cède-lui la place. » Tu aurais alors la honte d'aller t'installer à la dernière place.
10 Mais, lorsque tu es invité, va te mettre à la dernière place, afin qu'au moment où viendra celui qui t'a invité, il te dise : « Mon ami, monte plus haut ! » Alors ce sera pour toi un honneur devant tous ceux qui seront à table avec toi.
11 En effet, quiconque s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé.
12 Il disait aussi à celui qui l'avait invité : Lorsque tu donnes un déjeuner ou un dîner, ne convie pas tes amis, ni tes frères, ni les gens de ta parenté, ni des voisins riches, de peur qu'ils ne te rendent ton invitation et qu'ainsi tu sois payé de retour.
13 Mais lorsque tu donnes un banquet, invite des pauvres, des estropiés, des infirmes, des aveugles.
14 Heureux seras-tu, parce qu'ils n'ont pas de quoi te payer de retour! En effet, tu seras payé de retour à la résurrection des justes.

*

Voilà un texte qui nous donne une illustration et une explication de la façon dont les derniers pourraient être les premiers et les premiers les derniers. Ça commence par le récit de la guérison d'un hydropique — un homme enflé, comme d'eau (de sérum) — guérison que Jésus effectue un jour de shabbath. Façon de provocation, en regard de considérations religieuses classiques. Entrée en matière dont il faut tenir compte pour comprendre ce que développe Jésus dans la parabole qui suit cet incident, quant à être abaissé ou élevé.


Auto-satisfaction religieuse

On sait que l'observance du shabbath n'est pas facultative, selon la Loi. L’Alliance a deux parties : Dieu et le peuple. Quant à Dieu, il a fait une promesse à Abraham pour sa descendance. Quant au peuple il s'agit de remplir sa part, c'est-à-dire observer les préceptes, mais au risque, qui nous concerne jusqu'aujourd'hui nous aussi, d’en faire ainsi une sorte de manuel d'autosatisfaction religieuse. C'est à cela que Jésus s'en prend, à sa façon radicale, par cette guérison incongrue annoncée par une question provocante.

Jésus guérit un homme atteint d'une maladie qui l'affecte depuis longtemps — c'est-à-dire que Jésus aurait pu le guérir le lendemain du shabbath : les cabinets médicaux sont fermés le week-end, sauf urgence. Et voilà que Jésus répond à ses adversaires qu'il y a là urgence.

Car en cas de réelle urgence, les pharisiens admettent la légitimité des interventions au jour du shabbath, comme les médecins le week-end — d'où le silence qui suit la question de Jésus. Dans un cas d’urgence, celui d'une question immédiate de vie ou de mort, il n'y aurait ni discussion ni contestation. Pas plus pour un être humain que pour un bœuf tombé dans un puits. Car il ne faut pas s'imaginer, à partir de la remarque de Jésus sur le bœuf tombé dans un puits — exemple que Jésus rajoute à un fils, premier exemple trop évident — ; il ne faut pas s'imaginer qu'un pharisien quel qu'il soit aurait eu l’indécence de préférer la vie de son bœuf à une vie humaine en danger immédiat ! Les choses étaient prévues, le Talmud en garde souvenir, pas de difficulté dans ce cas. Mais voilà, ici, on a affaire à une personne qui pouvait attendre un jour de plus. De quoi choquer : Jésus, méprise-t-il le shabbath ?

*

Jésus ne méprise pas le shabbath ; mais il considère le cas de ce malade comme urgent ! Mais peut-être d'une autre urgence que celle de la maladie — même si l'on convient qu'un jour de souffrance est une éternité pour celui qui en est affligé.

L'urgence en question est celle du Jour d'éternité précisément, celle du Royaume de Dieu. Le shabbath en est le signe, signe de gratuité, signe de grâce, signe et présence du Royaume de Dieu, ce jour où Dieu s'est reposé, et où tous sont invités à être délivrés et à entrer dans son repos — et pas seulement à observer scrupuleusement le rituel qui symbolise cette délivrance et la gratuité du repos de Dieu. Sans quoi on risque de n'être qu'enflé de bonne conscience, comme l'hydropique — beau symbole — était enflé. À guérir d'urgence !

Il faut avoir perçu cela pour comprendre en quoi consiste cette façon de se croire premier, cette façon de s'arroger les places d'honneur - et surtout pourquoi le Maître du repas du Royaume pourrait juger qu'il s'agit de ranger les convives autrement.


Se mettre à la première place

On peut saisir ainsi que se mettre à la première place consiste, en usant de critères soi-disant religieux — ou autres —, à établir des catégories prioritaires, et s'y placer soi-même, sur la base d'une bonne conscience qui revient à être... enflé. Maladie à guérir d'urgence !

Enflé, éventuellement — ô comble — et c'est le risque que Jésus décèle chez ses interlocuteurs, à la mesure de ce recueil de « principes pour être en règle avec Dieu » que l'on a fait de la Bible — et que la Bible n'est pas. Et voilà qu'on se fait fort de constater qu'on accomplit la plupart des rites qu'elle prescrit — ce qui est certes bel et bon — à commencer par un des plus importants — il est tout de même dans les dix commandements — le shabbath, ce signe de la gratuité de la grâce de Dieu. Or la Bible n'est pas un manuel de savoir-vivre religieux : son but n'est pas de nous faire penser que nous sommes en règle avec Dieu. Car quiconque se pense en règle avec Dieu, se mettra d'une façon ou d'une autre dans les meilleurs fauteuils, comme les convives de la parabole, carrément dans les premiers.

Voilà qui est à guérir d'urgence !... Avant que Dieu ne bouleverse un ordre indu : « quiconque s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé ».


Une autre humilité

Alors Jésus appelle celui qui l'invitait, à inviter — plutôt que les convives qui lui ressemblent, ses proches ou ceux qui lui sont proches par leur perfection morale, ceux honorent sa table de leur richesse ou de leur — réelle — honorabilité, et qui peut-être, l’inviteront en retour à leurs tables de choix — ; Jésus l'appelle à inviter ceux que l'on a l'habitude de mépriser. Avec le motif qu'ils ne pourront pas rembourser, qu'ils ne pourront pas rendre rendre l'invitation... N'ayant donc pas de quoi être enflés !

Le piège de l’orgueil, puisque c'est de cela qu'il s’agit, la prétention d'être irréprochable, à s'arroger la bonne place, se dévoile ici dans toute sa splendeur : prétention d'être d'une pureté telle qu'on pourrait la déployer, agissant entre bons par pure gratuité ! Agir par pure gratuité serait certes bel et bon si nous étions d'une telle perfection, celle d'être entre bons qui se rendent leur bonté, perfection surhumaine, perfection inhumaine.

Où l'on retrouve à son comble l'illusion d'être en règle : dans la prétention d'aimer de façon gratuite. Jésus barre cette issue illusoire par un défi : « invite donc ceux qui ne pourront pas de te rendre ». Des « débiteurs » qui ne peuvent pas rembourser ! Inaptes à la réciproque. Jésus met ici en question jusqu’à la vérité de la bonne intention : jusqu’à quel point un acte « gratuit » est-il gratuit ? C'est une véritable « dette de gratuité » qui est ainsi dévoilée via cette mise en honneur de ceux qui ne peuvent pas rembourser : tu n'as pas les moyens de tes prétentions d'être à la hauteur des exigences qui fonderaient une communauté de bons, en règle, aptes à donner. Toi le premier es un invité au festin céleste, au seul bénéfice de la grâce gratuite — don de résurrection, comme cela apparaîtra « à la résurrection des justes ».

*

Ainsi, il est un autre regard de Dieu, celui du Christ qui honore le méprisé, un regard qui mène quiconque a perçu qu'il se pose sur lui, à savoir qu'il ne saurait y avoir d'homme soi-disant apte à aimer, en règle avec Dieu, que par inconscience. Ce regard dévoile à qui a perçu que Dieu le pose sur lui que c'est là le regard qui seul fait vivre. C'est ce regard du Christ qui suscite l'attitude que Dieu agrée, et qui consiste à s'attendre à lui seul, et à ne pas se fier à toutes nos prétendues mises en règle, jusqu'à s'imaginer comme Dieu, aptes au don gratuit. C'est par la foi seule, qu'il s'agit de vivre devant Dieu, Dieu qui a seul le pouvoir de faire naître en nous, et à l'égard de nos prochains, les comportements qu'il attend de nous.


R.P., Châtellerault, 28.08.16


dimanche 21 août 2016

"N’y aura-t-il que peu de gens qui seront sauvés ?"




Ésaïe 66, 18-21 ; Psaume 117 ; Hébreux 12, 5-13 ; Luc 13, 22-30

Luc 13, 22-30
22  Il passait par villes et villages, enseignant et faisant route vers Jérusalem.
23 Quelqu’un lui dit : "Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens qui seront sauvés ?" Il leur dit alors :
24  "Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et ne le pourront pas.
25  "Après que le maître de maison se sera levé et aura fermé la porte, quand, restés dehors, vous commencerez à frapper à la porte en disant : Seigneur, ouvre-nous, et qu’il vous répondra : Vous, je ne sais d’où vous êtes,
26  "alors vous vous mettrez à dire : Nous avons mangé et bu devant toi, et c’est sur nos places que tu as enseigné ;
27  et il vous dira : Je ne sais d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui faites ce qui est injuste.
28  "Il y aura les pleurs et les grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, ainsi que tous les prophètes dans le Royaume de Dieu, et vous jetés dehors.
29  Alors il en viendra du levant et du couchant, du nord et du midi, pour prendre place au festin dans le Royaume de Dieu.
30  "Et ainsi, il y a des derniers qui seront premiers et il y a des premiers qui seront derniers."

*

Voilà une parole terrible, donnée comme inaugurant le jour du Royaume de Dieu et de sa porte — étroite et — désormais fermée !

Parole donnée en « vous ». Adressée donc au lecteur de l’Évangile, à chacun de nous qui lisons, donc, en réponse à la question « Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens qui seront sauvés ? »

Une parole annoncée comme devant entrer dans l’histoire. Quand ? Lors d’une des dates terribles dont est constellée l’histoire ? Et pourquoi pas une date apparemment anodine ? Les événements du Nouveau Testament ont alors totalement échappé à la « grande Histoire », aux « grands médias » — : la date de la porte fermée aurait tout d'une date anodine, comme une date qui signe pourtant la disparition des témoins de la parole de la grâce, par exemple. Nous sommes à quelques jours d'un nouvel anniversaire du massacre de la Saint Barthélémy, la nuit du 24 août 1572. Le protestantisme ne fut pas exterminé, même si c'était sans doute la visée de ses bourreaux — en tout cas pour la France. Ce qui renvoie à l'actualité la plus criante, où comme en Syrie, en Irak ou en Égypte, etc., les violences fanatiques débouchent sur la disparition — parmi tant d'autres persécutés — des chrétiens, fragiles témoins, de plus en plus rares, de la parole du Christ.

Le témoignage se poursuit ailleurs, pourra-t-on dire. Mais jusqu'à quand, quand les Églises se vident ? Et si la porte fermée, porte étroite devenue devenue trop étroite, c’était cela ? Cela peut s’illustrer par une autre date anodine : au hasard : 1321. Un symbole intéressant, lié à l’histoire d'un christianisme exterminé, le catharisme ; symbole intéressant pour lire notre texte. Je vous propose de nous y arrêter un instant.

Pour les cathares, l'accès au Paradis supposait que l'on soit « consolé » en recevant l’imposition des mains d'un « Parfait » — ou « Bon-Homme ». Ainsi, depuis la mort du dernier d'entre eux, Bélibaste, en 1321, pour l’Occitanie cathare en tout cas, la Jérusalem céleste serait hors de portée, sa porte fermée, l’exil dans l’enfer de ce monde est irrémédiable. Le châtiment infernal récurrent est désormais seul en marche.

Que dire dès lors ? Il est incontestable que tous ne sont pas passés par l’imposition des mains consolantes de l’un de ceux qui donnaient le signe, le sacrement du salut. Certaines âmes étaient donc destinées au châtiment infernal. Et en nombre : nous en sommes tous, depuis lors.

Le seul salut possible, la porte étroite pour le salut des âmes étant ici cette consolation octroyée par les Parfaits, les Bons-Hommes, lorsque leur tâche est accomplie, ils n'ont plus à rester dans un monde devenu enfer définitif, ils doivent donc en disparaître. Or ils ont disparu, avec leur dernier martyr. À la disparition du dernier d'entre eux, le destin de ce monde, déjà tragique en ce Moyen Âge des bûchers, n’est que plus tragique encore. Au-delà du dernier recours, seul l’enfer continue son avancée et ses ravages, nous susurre encore le souffle de Bélibaste. Et si ce symbole-là devait nous intéresser nous aussi ?

Et si les portes de Jérusalem s’étaient effectivement refermées avec ses mains, qui ne consoleront plus, avec le souffle qui le portait, murmurant jusqu'à nous que le silence se fait, que la nuit devient toujours plus épaisse, qui déjà engloutissait les survivants cathares d’alors, italiens et bosniaques ?

« Y a-t-il que peu de gens qui seront sauvés ? » demandait-on à Jésus — qui n’a pas répondu à cette question… « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et ne le pourront pas. » Voilà sa réponse ! « Après que le maître de maison se sera levé et aura fermé la porte, quand, restés dehors, vous commencerez à frapper à la porte en disant : Seigneur, ouvre-nous, et qu’il vous répondra : Vous, je ne sais d’où vous êtes »…

D'autres dates ont suivi celle du bûcher de Bélibaste en 1321, d'autres dates d'exil et signes de l'absurde. Moments de tout un cortège macabre débouchant sur le XXe siècle de l'horreur et du silence glacial qui pèse sur des déserts infernaux, et un XXIe siècle qui ne commence pas au mieux — quand les descendants spirituels des plus anciens témoins de l’Évangile, parlant encore la langue de Jésus, disparaissent du Proche Orient sous la persécution : quels témoins du Royaume après eux, qui pour dire la porte ouverte ?

*

La nuit s'est épaissie. En faut-il plus pour craindre que les portes ne se referment progressivement, ne se soient déjà souvent refermées, et déjà bien avant 1321 ? Une porte fermée : « Éloignez-vous de moi, vous tous qui faites ce qui est injuste. » Captivité babylonienne définitive. Pour les cathares, le cœur du pouvoir, la Babylone en question est évidemment la capitale du pouvoir d’alors, la Rome papale persécutrice. Il est intéressant de remarquer que c'est encore ce que dira quelques siècles plus tard Martin Luther, peu suspect de sympathie pour le catharisme.

Depuis, sont apparues d’autres Babylone ! D'autres lieux et dates symboliques — en nouveaux échos de la Babylone biblique et de la Rome impériale persécutrices.

Mais déjà pour Luther, plus de Parfaits à y opposer. Un pasteur n'a rien d'un Parfait !… Pour Luther comme pour nous, la captivité est définitive, elle dure autant que dure ce monde. Luther ouvre alors un recours individuel, le contact personnel avec Dieu, par la foi seule, puisque plus rien ne subsiste en matière d'intermédiaires. Pas même de purgatoire dans l'autre monde : la douleur est ici. Le purgatoire récurrent qu'était ce monde pour les cathares, dont tout le monde constatait que seul il subsistait, expliquerait alors le succès foudroyant de la Réforme : comme recours individuel à la miséricorde gratuite du Christ, par la foi seule, pour accomplir quand même ce que dans notre temps et dans notre histoire — faite de trahisons, nos trahisons, même du message dont nous nous réclamons —, nous n’avons pu, nous n’aurons pu construire.

« Vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, ainsi que tous les prophètes dans le Royaume de Dieu, et vous jetés dehors. Alors il en viendra du levant et du couchant, du nord et du midi, pour prendre place au festin dans le Royaume de Dieu. Et ainsi, il y a des derniers qui seront premiers et il y a des premiers qui seront derniers. »

Voilà Dieu qui seul peut faire ce que ne n’avons pas su faire. Voilà un salut à une tout autre mesure, et qui laisse pourtant le goût de sable de tous nos échecs et de nos injustices, pour laisser place au seul roc de la promesse : « il en viendra du levant et du couchant, du nord et du midi, pour prendre place au festin dans le Royaume de Dieu. » La promesse de Dieu, par la foi seule : telle est ainsi la porte étroite où il nous faut passer, par laquelle seule le salut est possible. La foi seule. Cette porte qui s'ouvre aujourd'hui. Car c'est aujourd'hui le jour du salut…


RP, Poitiers, 21/08/16


dimanche 17 juillet 2016

"La meilleure part"




Dans la douleur du temps, faire un moment silence,
"aux pieds du Seigneur, écoutant sa parole" (Luc 10, 39)...


Genèse 18, 1-10 ; Psaume 15 ; Colossiens 1, 24 à 28 ; Luc 10, 38-42

Luc 10, 38-42
38 Comme ils étaient en route, il entra dans un village et une femme du nom de Marthe le reçut dans sa maison.
39 Elle avait une sœur nommée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.
40 Marthe s’affairait à un service compliqué. Elle survint et dit : "Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissée seule à faire le service ? Dis-lui donc de m’aider."
41 Le Seigneur lui répondit : "Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses.
42 Une seule est nécessaire. C’est bien Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée."

*

Une des réactions que peut susciter la lecture de ce texte est : « Jésus exagère » ! Pauvre Marthe qui se démène… pour cela ! Et c’est bien où le texte veut nous mener…

On est en effet, au minimum, tenté de se mettre à la place de Marthe. Du coup, on s’inscrit spontanément parmi ceux que le propos de Jésus concerne directement.

Disons tout de suite que n’est pas le fait de travailler qui est un problème, évidemment ! Et ce n’est certainement pas ce que Jésus reproche à Marthe, si tant est même qu’il lui reproche quelque chose.

*

Remarquez bien le déroulement : Marthe est affairée à un service compliqué, ou, littéralement, à une « diaconie multiple ». En parallèle, le texte a déjà précisé que Marie est aux pieds de Jésus. Et que Jésus est reçu dans la maison de Marthe. Maîtresse de maison. Elle reçoit un hôte de marque. Elle s’affaire plus que d’habitude. Et sa sœur elle, se comporte en enfant, et ne met pas la main à la pâte.

Avant que quoi que ce soit ne soit dit, et d’autant plus que l’on connaît l’histoire, on est fondé à penser : tout de même, Marthe n’a pas tout à fait tort. Et là n’est pas tout à fait le propos. Le problème du texte n’est pas que Marthe est débordée et que Marie ne fait rien. Lorsque le texte précise que Marthe est affairée à une diaconie multiple, il fait un constat ; et son constat n’est en aucun cas dépréciatif, peut-être même, compte tenu du choix du terme, élogieux. On est en effet déjà dans une catégorie du ministère de l’Église primitive, la diaconie.

Et puisque l’évangile de Luc vient juste de parler du Samaritain et de sa belle œuvre diaconale, c’est peut-être vers là qu’il faut tourner notre regard. Si ce petit récit s’adressait précisément à ceux qui servent aux tables ; que l’on verra plus tard institué dans le second tome à Théophile (le livre des Actes, Luc étant le premier tome) ; si ce récit s’adressait à ceux qui seront bientôt institués pour servir aux tables (les 7 d’Actes 6) et que bientôt on appellera diacres.

Remarquez que cela vaut pour tout ministère, dans la mesure même ou « ministère diaconal » est un pléonasme. Le mot traduit par « diacre » peut se traduire par « ministre » : c’est le mot qu’emploi Paul pour parler de son ministère… apostolique en l’occurrence.

Marthe donc : elle est au service des tables, de la table de Jésus, affairée à une diaconie multiple, comme peut-être le Samaritain qui précède, et que, dans le fil du récit de l’Évangile, l’on s’empresse nécessairement de louer. Et voilà que Jésus va venir couper les ailes de cette louange. Aucune remarque, donc, sinon peut-être comme allusion positive, concernant cette diaconie multiple de Marthe en cuisine.

Et voilà qu’elle survient — on pourrait entendre, qu’elle « déboule ». Et pour quoi faire ? Pour dénoncer sa sœur auprès de Jésus comme paresseuse. Rappelons-nous que Marthe accomplit une diaconie comme le Samaritain du passage précédent. Et du cœur de cette diaconie, elle déboule pour tempêter contre sa sœur.

Mais attention, elle n’a rien d’une furie ! Cela se passe sous la forme d’une question, qui laisse percer son agacement. Agacement que l’on est fondé à comprendre : redisons-le, la tendance naturelle induite par le texte est même de nous mettre de son côté, de nous faire penser qu’elle n’a pas tort.

Et comme Marthe demande à Jésus qu’il pourvoie à l’embauche de sa sœur pour l’œuvre diaconale qu’elle est en train d’accomplir : « dis-lui de m’aider » — Marthe en bon Samaritain — ; Jésus lui renvoie — c’est un peu son habitude — un propos tout à fait à côté. Comme il ne fait aucun reproche à Marthe sur sa diaconie, il ne répond pas du tout non plus à sa demande concernant sa sœur — façon de dire : ne vous méprenez pas dans votre lecture du « bon Samaritain ». Je ne viens pas de donner une recette à mauvaise conscience pour tous ceux qui ne se sentent pas spontanément bons Samaritains.

Aucun reproche concernant Marie, comme il n’y aucun reproche concernant la diaconie de Marthe. Que dit Jésus à Marthe : « tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses. » Pas de reproche sur ce qu’elle fait ou sur ce que Marie ne fait pas. Un constat : « tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses. »

Ça a l’air anodin, mais c’est le cœur, et le départ, du risque d’un glissement qu’est tenté de connaître tout travail diaconal. L’inquiétude et l’agitation, qui produit quoi ? Ce à quoi l’on vient d’assister. Au lieu de trouver dans son ministère (et ça vaut donc pour tout ministère) un sentiment d’accomplissement, elle est frustrée, inquiète et agitée. Du coup elle récrimine contre sa sœur. Et la voilà qui s’enferme dans une espèce de rancœur contre elle, qu’elle trouve urgent — et ça explose — de rapporter à Jésus.

Où une étape supplémentaire est franchie : elle parle à Jésus, certes, mais loin de le prier, elle lui fait la leçon : « elle survint et dit : "Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissée seule à faire le service ? Dis-lui donc de m’aider." » Prière : « dis-lui donc de m’aider ». Prière particulière tout de même : elle lui donne des ordres ! Et n’oublions pas que si ce texte est précédé par celui sur le Samaritain, il est suivi par celui sur la prière : « comment devons-nous prier ? ».

Voilà donc un déroulement remarquable : 1) Marthe travaille (pas de problème). Puis, dérapage : 2) elle s’agite et s’inquiète. 3) Elle rouspète contre sa sœur. 4) En guise de prière, elle rouspète contre Jésus.

*

Marie en revanche, est aux pieds de Jésus. C’est cela le cœur de la différence sur laquelle nous sommes renvoyés à Marie, après le Samaritain et Marthe, et avant le texte sur la prière.

Jésus ne dit à aucun moment qu’il s’agit de ne rien faire. Mais là où une certaine agitation a mené Marthe à rouspéter contre Jésus, Marie est à ses pieds. C’est ici que l’on peut connaître sa vraie tâche — plus : son vrai être, qui l’on est —, plutôt que d’être agité et de ne plus rien savoir que rouspéter contre sa sœur, ou son frère, pour croire savoir — sous forme de recette — ce que doit faire un chrétien : être un bon Samaritain, s’agiter, être débordé, et s’en prendre à quiconque ne lui vient pas en aide. Encore une fois, on vient de nous donner en exemple le Samaritain : Jésus ne reproche pas à Marthe son travail ! Mais son agitation intérieure, qui la conduit à rouspéter contre sa sœur, et finalement contre Jésus !

Marie est apaisée, c’est cela qui est donné comme la bonne part. Apaisée, elle n’en veut pas à sa sœur ou son frère, ni au bon Dieu et au ciel et à la terre. Mais me direz-vous peut-être, elle qui ne fait rien, n’a pas de quoi en vouloir à ceux qui mouillent la chemise à sa place… Ah bon ! Est-ce si simple ? N’avez-vous jamais rencontré des agités de la prière… qui reprochent aux autres de ne pas faire comme eux !? Ça existe aussi !

Bref, ce à quoi Jésus renvoie à travers Marie, c’est à « la bonne part, qui ne sera pas ôtée ». Non pas ne rien faire, mais savoir qui l’on est, et cela se découvre devant Dieu. Ce qu’est l’autre, on ne peut pas le savoir à sa place. Jésus ici, rejoint tout simplement le commandement du Shabbat dont on s’imagine à tort qu’il enseignerait de le transgresser. Jésus ouvre au recueillement — contre la dispersion. Notons aussi la douceur de la reprise de Jésus à l’égard de Marthe. Et puisqu’on est dans sa maison, elle qu’elle travaille à la qualité de l’accueil et de la nourriture, pensons au Proverbe (17,1) : "mieux vaut un morceau de pain sec et la tranquillité qu'une maison pleine de festins à disputes." On en est là ! Ce qui ne veut évidemment pas dire que la qualité de l'accueil de Marthe soit négligeable !

À chacun de nous de nous placer aux pieds de Jésus : c’est là que l’on connaît qui l’on est, et donc ce que Dieu nous confie. D’abord être apaisé en sa présence, puis ce qui correspond à notre être profond. Notre conscience fondée en lui : «votre force est dans le calme et la confiance» (Esaïe 30.15).


R.P. Poitiers, 17.07.16