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jeudi 14 avril 2022

"Savez-vous ce que je vous ai fait ?”



Gravure, Mark I. Nelson

Exode 12, 1-14 ; Psaume 116 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jean 13, 1-15

Jean 13, 1-15
1 Avant la fête de la Pâque, Jésus sachant que son heure était venue, l’heure de passer de ce monde au Père, lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême.
2 Au cours d’un repas, alors que déjà le diable avait jeté au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, la pensée de le livrer,
3 sachant que le Père a remis toutes choses entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il va vers Dieu,
4 Jésus se lève de table, dépose son vêtement et prend un linge dont il se ceint.
5 Il verse ensuite de l’eau dans un bassin et commence à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint.
6 Il arrive ainsi à Simon-Pierre qui lui dit : « Toi, Seigneur, me laver les pieds ! »
7 Jésus lui répond : « Ce que je fais, tu ne peux le savoir à présent, mais par la suite tu comprendras. »
8 Pierre lui dit : « Me laver les pieds à moi ! Jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu ne peux pas avoir part avec moi. »
9 Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, non pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! »
10 Jésus lui dit : « Celui qui s’est baigné n’a nul besoin d’être lavé, car il est entièrement pur : et vous, vous êtes purs, mais non pas tous. »
11 Il savait en effet qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il dit : « Vous n’êtes pas tous purs. »
12 Lorsqu’il eut achevé de leur laver les pieds, Jésus prit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Savez-vous ce que je vous ai fait ?
13 Vous m’appelez “le Maître et le Seigneur” et vous dites bien, car je le suis.
14 Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ;
15 car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi.

*

Jeudi saint, entre deux dimanches, Rameaux et Pâques. Lors du premier de ces deux dimanches, lors de l’entrée de Jésus à Jérusalem, on ne sait pas exactement ce qu’on demande, — comme Abraham (Genèse 22), quand il commence avec Isaac sa montée vers le mont Morija, ne sait pas encore. La figure d’Abraham « sacrifiant » Isaac peut être prise comme étant en arrière-plan : les textes que nous avons lus aujourd'hui nous font entrer plus loin dans ce parallèle qui s’ouvre lors de l'entrée solennelle de Jésus à Jérusalem. Abraham ne sait pas encore qu'il s'agit de retrouver Isaac en vérité, et non plus tel qu'il le connaissait jusque là. À Rameaux, en ce jour de joie, on ne sait pas que celui que l'on acclame comme un roi temporel devra être sacrifié comme tel, pour rayonner de sa vérité éternelle dévoilée lors du dimanche qui vient, Pâques.

Abraham a dû trouver un autre Isaac que le jeune homme avec lequel il est monté. Où est l’agneau ? a demandé Isaac. Rameaux annonce le sacrifice de l'agneau au vendredi saint, pour la résurrection du Christ éternel au dimanche Pâques.

Il s'agit de renoncer, comme Abraham a renoncé. Il lui a fallu laisser Isaac être ce qu'il est devant Dieu. Il lui a fallu en sacrifier ce qu'il croyait en savoir. Il nous faut sacrifier nos Isaac tels que nous les comprenons pour recevoir Isaac libre devant Dieu.

Il s’agit, de Rameaux à Pâques, d'apprendre à sacrifier le Messie tel que nous le concevons — « qui dites-vous que je suis ? » avait-il demandé — pour retrouver dès maintenant le Sauveur éternel, révélé au dimanche de Pâques.

Il s’agit de le découvrir dans sa vérité éternelle. Pour cela, il faudra sacrifier ce que l'on croyait en savoir. Et cela coûte des larmes, celles d’Abraham montant avec Isaac, celles des disciples perdant le Christ, celles des femmes au pied de la croix.

Écho à ce que dit Jésus à ses disciples au moment de sa mort : « vous ne me verrez plus ». Et puis vous me verrez, ajoute-t-il. Un Jésus est sacrifié, celui que l'on croyait connaître, pour qu’apparaisse le vrai Jésus, que l'on ne peut saisir — Jésus Christ éternel.

Cela est donné à valoir pour nous, pour chacune et chacun de nous. Il nous faut sacrifier ce que l'on croit pouvoir posséder de ses proches, et de soi-même, pour paraître en pleine lumière, né de Dieu. « Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu » dira Paul aux Colossiens (Col 3, 3).

Et aujourd'hui, Jeudi saint, Jésus nous montre comment.

*

On est au soir du dernier repas, qui ne sera pas relaté en Jean. C'est pourtant ce à quoi on s’attendait. Or il vient toujours comme on ne s'y attend pas. Jésus nous donne à présent à la place du dernier repas sa signification. Il faut abandonner ce que l'on croyait de lui. Il s'offre pleinement. Et voilà qu'au grand bouleversement de ses disciples, il leur lave les pieds. Non pas que le geste n’existe pas jusque là : il existe bel et bien au contraire. C'est un geste courant à l'époque, où l'on marche longtemps sur les routes poussiéreuses. Mais ce geste reposant, offert après la route, c'est normalement un serviteur qui est est chargé, pas le maître !

À présent le maître se montre tel qu'il est : serviteur. Il faut alors pour les disciples abandonner la figure du maître : ils ne verront plus son visage. Il faut renoncer à la figure maître tel qu'on l'attend pour le trouver serviteur. Et ça coûte, ça coûte beaucoup, ça coûte tout.

Et Pierre ne veut pas : « Toi ? Me laver les pieds à moi ! Jamais ! »

Pierre dit son refus à plusieurs reprises : il ne peut renoncer à la figure du maître qu'il a conçue. Jusque, devant l’insistance de Jésus, à tenter de comprendre ce geste comme n'impliquant pas ce renoncement à ce qu'il croit savoir du maître… Ah oui, il parle de sa puissance de sauveur, qui nous a lavés de toutes nos fautes : « Alors, Seigneur, non pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! »

Bien sûr Jésus est le sauveur, qui les a purifiés. Mais ce geste-ci, à présent, est celui du serviteur, celui par lequel Jésus leur dit le sacrifice de toute image que l'on peut avoir de lui auquel il faut consentir, et par là le sacrifice de l'image que chacun de nous a de lui-même.

« Vous m’appelez “le Maître et le Seigneur” et vous dites bien, car je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »

Non pas qu'il faille reproduire ce geste-là. L’Église ancienne n'a pas retenu ce geste comme pratique liturgique — ce qui aurait pu en faire manquer le sens, les premiers disciples qui ont retenu ce souvenir l'ont bien senti : il ne s'agit pas d'un rite, pas d'une pratique liturgique mais d'un modèle de vie, d'un exemple, dont le cœur est le renoncement. À travers le renoncement à l’image du maître, à toute image du maître — qui s'apprête à mourir avec lui sur la croix, il s'agit à présent de renoncer à toute image de soi, à tout ce que l'on croit de soi. Comme Abraham renonçant à ce qu'il croit d'Isaac. Mourir à soi-même. Jésus l'a souvent dit. À présent, il a montré comment : « c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »

Aujourd'hui, au jour où Jésus renonce à sa vie pour entrer dans l'éternité du matin de Pâques, il s’agit pour nous de renoncer à tout ce que nous concevons de nous-mêmes, pour recevoir la vie d'éternité qui est dans le renoncement du Christ.


RP, Poitiers, jeudi saint, 14/04/22
Prédication (format imprimable)


jeudi 18 avril 2019

Le signe de la cruche




Luc 22, 1-14
1 La fête des Pains sans levain, celle qu'on appelle la Pâque, approchait.
2 Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment le supprimer ; car ils avaient peur du peuple.
3 Alors Satan entra en Judas, celui qu'on appelle Iscariote et qui était du nombre des Douze.
4 Celui-ci alla s'entendre avec les grands prêtres et les chefs des gardes sur la manière de le leur livrer.
5 Ils se réjouirent et convinrent de lui donner de l'argent.
6 Il accepta et se mit à chercher une occasion pour le leur livrer à l'insu de la foule.
7 Le jour des Pains sans levain, où l'on devait sacrifier la Pâque, arriva.
8 Jésus envoya Pierre et Jean, en disant : Allez nous préparer la Pâque, pour que nous la mangions.
9 Ils lui dirent : Où veux-tu que nous la préparions ?
10 Il leur répondit : Quand vous serez entrés dans la ville, un homme portant une cruche d'eau viendra à votre rencontre ; suivez-le dans la maison où il entrera,
11 et vous direz au maître de maison : Le maître te dit : « Où est la salle où je mangerai la Pâque avec mes disciples ? »
12 Il vous montrera une grande chambre à l'étage, aménagée : c'est là que vous ferez les préparatifs.
13 Ils partirent, trouvèrent les choses comme il leur avait dit et préparèrent la Pâque.
14 Et quand ce fut l’heure, il se mit à table, et les apôtres avec lui.

*

Une cruche portée par un homme, comme signe pour la préparation de la Pâque. Bien sûr on est dans la nécessité de la discrétion. Jeudi saint, l’heure de la trahison approche. Les autorités ont déjà soudoyé Judas pour qu’il leur livre Jésus discrètement. Pourquoi discrètement ? Parce Jésus jouit d’une popularité certaine. Discrètement, c’est-à-dire, on l’a lu, « à l’insu de la foule » (v. 6). Judas a dès alors pris le parti de l’ennemi, de l’accusation — en hébreu du satan, dès lors « entré en lui » (v. 3). Tout est en place, de la part des autorités terrestres, comme au plan du combat céleste en train de se mener.

Un signe comme l’homme portant la cruche évoque les signaux d’un groupe résistant et menacé ; cela pour le plan de la discrétion vis-à-vis des autorités terrestres. C’est aussi un signe de la portée des signes prophétiques, au plan de la dimension spirituelle et céleste. Comme le signe de l’ânon et de son pourvoi mystérieux, aux Rameaux, fait écho à la prophétie de Zacharie concernant le Messie et son triomphe dans l’humilité. Un signe du même ordre pour préparer la Pâque, prend sens pour les disciples dont le récit retiendra ce détail. Un homme portant une cruche.

Dans la Bible hébraïque, on trouve trois moments où il est question d’une cruche comme signe…

En premier lieu, en Genèse 24 :
Éliézer, serviteur d’Abraham, est en mission : aller trouver la future épouse d’Isaac, fils de son maître. Arrivé, il s’adresse à Dieu :
13 Voici, je me tiens près de la source d’eau, et les filles des gens de la ville vont sortir pour puiser de l’eau.
14 Que la jeune fille à laquelle je dirai : Penche ta cruche, je te prie, pour que je boive, et qui répondra : Bois, et je donnerai aussi à boire à tes chameaux, soit celle que tu as destinée à ton serviteur Isaac ! Et par là je connaîtrai que tu uses de bonté envers mon seigneur [Abraham].

Puis en 1 Samuel 26 :
David trouve le roi Saül qui le pourchasse à sa merci, endormi dans une grotte. Invité à attenter à ses jours, David s’y refuse :
11 Loin de moi, par l'Éternel ! de porter la main sur l'oint de l'Éternel ! Prends seulement la lance qui est à son chevet, avec la cruche d'eau, et allons-nous-en — dit-il à son aide de camp.
12 David prit donc la lance et la cruche d’eau qui étaient au chevet de Saül ; et ils s’en allèrent. Personne ne les vit ni ne s’aperçut de rien, et personne ne se réveilla, car ils dormaient tous d’un profond sommeil dans lequel l’Éternel les avait plongés.

Et en 1 Rois 17
Le prophète Élie, celui qui est annoncé comme signe de l’accomplissement du temps :
8 […] la parole de l’Éternel lui fut adressée en ces mots:
9 Lève-toi, va à Sarepta, qui appartient à Sidon, et demeure là. Voici, j'y ai ordonné à une femme veuve de te nourrir.
10 Il se leva, et il alla à Sarepta. Comme il arrivait à l’entrée de la ville, voici, il y avait là une femme veuve qui ramassait du bois. Il l’appela, et dit : Va me chercher, je te prie, un peu d’eau dans un vase, afin que je boive.
11 Et elle alla en chercher. Il l'appela de nouveau, et dit : Apporte-moi, je te prie, un morceau de pain dans ta main.
12 Et elle répondit : l’Éternel, ton Dieu, est vivant ! je n’ai rien de cuit, je n’ai qu’une poignée de farine dans un pot et un peu d’huile dans une cruche. Et voici, je ramasse deux morceaux de bois, puis je rentrerai et je préparerai cela pour moi et pour mon fils ; nous mangerons, après quoi nous mourrons.
[…]
16 La farine qui était dans le pot ne manqua point, et l’huile qui était dans la cruche ne diminua point, selon la parole que l’Éternel avait prononcée par Élie.
17 Après ces choses, le fils de la femme, maîtresse de la maison, devint malade, et sa maladie fut si violente qu’il ne resta plus en lui de respiration.
18 Cette femme dit alors à Élie : Qu'y a-t-il entre moi et toi, homme de Dieu ? Es-tu venu chez moi pour rappeler le souvenir de mon iniquité, et pour faire mourir mon fils ?
19 Il lui répondit : Donne-moi ton fils. Et il le prit du sein de la femme, le monta dans la chambre haute où il demeurait, et le coucha sur son lit.
20 Puis il invoqua l’Éternel, et dit : Éternel, mon Dieu, est-ce que tu affligerais, au point de faire mourir son fils, même cette veuve chez qui j'ai été reçu comme un hôte ?
21 Et il s’étendit trois fois sur l’enfant, invoqua l’Éternel, et dit : Éternel, mon Dieu, je t’en prie, que l’âme de cet enfant revienne au dedans de lui !
22 L’Éternel écouta la voix d’Élie, et l’âme de l’enfant revint au dedans de lui, et il fut rendu à la vie.

Le premier moment, celui de la Genèse, nous présente la cruche comme signe du don, de la générosité, servant non seulement l’envoyé d’Abraham, mais jusqu’à ses chameaux. Ce sera donc, elle, Rébecca, la future épouse d’Isaac, celle par qui l’Alliance se déploiera. Ici, on a la cruche qui dessine l’Alliance, dont les paroles vont être prononcées dans l’évangile un moment plus tard, au moment du partage du pain et du vin du repas de la Pâque.

Le troisième moment, celui du 1er livre des Rois, avec Élie et le veuve de Sarepta — image du peuple exilé, en deuil de son Dieu — annonce la résurrection, la fin du dernier exil, dont la parole va se répandre par l’Esprit depuis la chambre haute des disciples, mentionnée ici en Luc 22 : « un homme portant une cruche d'eau viendra à votre rencontre ; suivez-le dans la maison où il entrera, […] Il vous montrera une grande chambre à l'étage » (v. 10-12).

« Élie prit le fils de la femme, le monta dans la chambre haute où il demeurait, et le coucha sur son lit. Puis il invoqua l’Éternel, et dit : Éternel, mon Dieu, est-ce que tu affligerais, au point de faire mourir son fils, même cette veuve chez qui j'ai été reçu comme un hôte ? Et il s’étendit trois fois sur l’enfant, invoqua l’Éternel, et dit : Éternel, mon Dieu, je t’en prie, que l’âme de cet enfant revienne au dedans de lui ! L’Éternel écouta la voix d’Élie, et l’âme de l’enfant revint au dedans de lui, et il fut rendu à la vie » (1 R 17, 19-22).

De la chambre haute à la résurrection…

Deux signes chaque fois : la cruche et l’Alliance, puis la cruche et la chambre haute, mentionnée dans l’évangile, évoquant deux autres apparitions d’une cruche comme signe.

Entre ces deux moments, le deuxième texte évoqué, à présent. Dans ce récit, la cruche est un signe de la vie épargnée, comme en écho lointain de la première Pâque, où était épargnée la vie des premiers-nés de l’Exode. Ici la vie de Saül est épargnée par David, comme les nôtres lors de la Pâque qui se prépare.

1ère référence, Genèse 24 et Rébecca, l’Alliance qui se poursuit par Rébecca, l’Alliance mentionnée juste après dans notre texte, avec l’institution de la sainte Cène.

2ème référence, David épargnant Saül, comme nos vies sont épargnées à la Pâque.

3ème référence : c’est la mort qui est vaincue, traversée jusqu’à la résurrection, trois jours après, comme Élie dans la chambre haute s’allonge trois fois sur le fils de la veuve.

Un autre signe accompagne chaque fois celui de la cruche : l’Alliance pour le premier texte, la chambre haute pour le troisième ; et pour le deuxième texte, celui de la Pâque qui nous épargne la mort — ici ce signe est donné par la lance, une arme.

Mais alors, où est-elle, la lance, dans l’évangile ? On a la cruche et le signe de l’Alliance, la cruche et la chambre haute…

La lance, signe de ce que nos vies sont épargnées comme celle de Saül par David, n’apparaît pas chez Luc. La mort, la lance, l'arme, n’a pas frappé Saül, elle ne nous frappe pas. Quelque verset plus loin (v. 36-38), Jésus dira : « que celui qui n’a point d’épée vende son vêtement et achète une épée. Car, je vous le dis, il faut que cette parole qui est écrite s’accomplisse en moi : Il a été mis au nombre des malfaiteurs. Et ce qui me concerne est sur le point d’arriver. Ils dirent : Seigneur, voici deux épées. Et il leur dit : Cela suffit. » Des épées pour accomplir la prophétie, « Il a été mis au nombre des malfaiteurs », des épées qui sont là pour ne pas servir d'armes : « De leurs épées ils forgeront des socs, et de leurs lances des serpes, il n'y aura plus de violence sur ma montagne sainte » annonçait Ésaïe.

La prophétie en train de s'accomplir. La mort-même est vaincue. Elle est vaincue d’avoir frappé le Juste, celui que préfigure David épargnant Saül. La mort frappe Jésus, mais son instrument n’est pas la lance qui a épargné Saül, ni une épée, c’est la croix.

Reste toutefois une question. Concernant la lance à laquelle plusieurs pensent sans doute, la lance que l’on retrouve chez Jean au vendredi saint, mais pas chez Luc, cette lance perçant le côté de celui, déjà mort, dont jaillit le sang de l’Alliance, par lequel Dieu épargne nos vies… Tandis que, chez Jean aussi, on trouve une cruche proche de celle de Rébecca, avec la Samaritaine ; Jean 4, 28 « Ayant laissé sa cruche, elle s’en alla en ville, et dit aux gens : ne serait-ce point le Christ ? »

La réponse à cette question : « ne serait-ce point le Christ ? » sera celle du centenier, qui « voyant ce qui était arrivé, glorifia Dieu, et dit : certainement, cet homme était juste. » (Luc 23, 47). Il était le Juste. Alors laissant le signe de la lance, il faut aller et dire : il est vraiment le Christ, le vainqueur de la mort.


RP, Poitiers, Jeudi saint, 18.04.19


jeudi 2 avril 2015

La prière de Jésus au jeudi saint. Quel exaucement ?




Exode 12, 1-14 ; Psaume 116 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jean 13, 1-15 ; Marc 14, 1-72

Marc 14, 32-42
32 Ils allèrent ensuite dans un lieu appelé Gethsémané, et Jésus dit à ses disciples : Asseyez-vous ici, pendant que je prierai.
33 Il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il commença à éprouver de la frayeur et des angoisses.
34 Il leur dit : Mon âme est triste jusqu’à la mort ; restez ici, et veillez.
35 Puis, ayant fait quelques pas en avant, il se jeta contre terre, et pria que, s’il était possible, cette heure s’éloignât de lui.
36 Il disait : Abba, Père, toutes choses te sont possibles, éloigne de moi cette coupe ! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux.
37 Et il vint vers les disciples, qu’il trouva endormis, et il dit à Pierre : Simon, tu dors ! Tu n’as pu veiller une heure !
38 Veillez et priez, afin que vous ne tombiez pas en tentation ; l’esprit est bien disposé, mais la chair est faible.
39 Il s’éloigna de nouveau, et fit la même prière.
40 Il revint, et les trouva encore endormis ; car leurs yeux étaient appesantis. Ils ne surent que lui répondre.
41 Il revint pour la troisième fois, et leur dit : Dormez maintenant, et reposez-vous ! C’est assez ! L’heure est venue ; voici, le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs.
42 Levez-vous, allons ; voici, celui qui me livre s’approche.

*

Jésus, « ayant fait quelques pas en avant, se jeta contre terre, et pria que, s’il était possible, cette heure s’éloignât de lui. Il disait : Abba, Père, toutes choses te sont possibles, éloigne de moi cette coupe ! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » (v. 35 & 36)

La coupe sera amère. Jusqu’à la mort, avec le sentiment d’abandon le plus terrible, marqué déjà dans la trahison de Juda (« voici, celui qui me livre s’approche »), puis dans le reniement de Pierre… abandon criant dans la calomnie et les fausses accusations qui nous contraignent à ne jamais croire ce qu’on nous dit sur quiconque, surtout si cela est unanime. Cela est déjà une vérité du talmud, que le sanhédrin lui-même a ignoré au jour du procès de Jésus : « si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu, alors mieux vaut le libérer, car tout jugement unanime est suspect. »

C’est tout cela que Jésus va affronter jusqu’à la mort ! Alors il prie. Mais a-t-il été exaucé ?

« Prier », le mot français vient du latin « precarius », qui désigne non seulement la prière, mais aussi, et avant tout, ce qui est précaire, passager, étranger.

La situation de précarité est celle de la prière : c’est celle de Jésus au Gethsémani.

La précarité instaure dans notre quotidien cette réalité : nous sommes en ce monde en situation d'exilés, en situation d’emprunt, étrangers, « passagers et errants sur la Terre ».

Une réalité qui nous concerne tous, quelle que soit notre origine, notre religion, ou la nature de notre foi. C'est ainsi que « nous ne sommes pas de ce monde », qui que nous soyons : notre précarité, fût-on riche à foison, croirait-on — par peur peut-être de cette précarité, se mettre à l’abri par l’illusion de thésaurisation, quitte à priver autrui du minimum — ; notre précarité n’en est pas moins un fait, qui nous est rappelé à l’angle de chaque souffrance, autant de signaux clignotants qui nous alertent : nous allons tous mourir, peut-être dans la douleur. Jésus nous y a rejoints.

Ce qui peut se traduire par la précarité au sens propre, donc, voire par la douleur, voire encore par la persécution : le disciple n’est pas plus grand que son maître. Comme chrétiens, ayant entendu de Jésus cet enseignement, nous sommes censés le savoir, dit-il : « vous n'êtes pas de ce monde » ; et plus précisément concernant donc la persécution : « si le monde vous hait, c'est que vous n'êtes pas du monde »… comme je n’en suis pas et en serais donc expulsé ! avait-il précisé en substance.

Comme la souffrance subie est signe d’étrangeté au monde, ceux qui font souffrir, qui n'aiment pas, qui haïssent, qui relèguent autrui dans la précarité, le font parce qu'ils se croient du monde, qu’ils se croient non-précaires ! Quel est en effet le motif commun pour persécuter, ou mépriser quelqu'un ? Tout simplement penser qu'il n'est pas à sa place avec nous, pas à sa place chez nous — chez nous, c'est-à-dire, finalement, où, sinon en ce monde ? Expulsé jusqu’à la croix…

Là c'est Jésus qui console tout rejeté en lui rappelant : « tu n'es pas de ce monde, comme moi je ne suis pas du monde. Si tu étais du monde, le monde aimerait ce qui est à lui ». Mais voilà, en attendant l'entrée concrète, vécue, dans cette consolation que procure Jésus, subsiste la douleur. Car avant d'en arriver là, à cette consolation, il est tout un cheminement, — c'est le cheminement de la prière… Le chemin du précaire.

*

Face au silence céleste — celui que confrontera Jésus —, on sera alors peut-être tenté de dire : ces maux qui nous tombent dessus, incompréhensibles, l'auteur n'en est-il pas le diable ? Car derrière la trahison, les calomnies, le procès joué d’avance, il y a le diable, sous le pouvoir duquel gît le monde entier (1 Jean 5, 19).

L’auteur ultime du mal qui assaille Jésus serait donc le diable ? Croire cela serait aller un peu vite en besogne : Dieu serait-il impuissant face au diable ?

Déjà le livre de Job nous a interdit un tel raccourci : le diable, dès le départ de l'épreuve (Job 1), a obtenu l'autorisation, on pourrait dire l'investiture divine pour accomplir sa tâche de subalterne. Job ne s'y trompe d'ailleurs pas, qui affirme : « la main de Dieu m'a frappé » (Job 19, 21). C’est de la même façon que Jésus, au cœur la menace et de la pesanteur diaboliques, s’adresse à son Père seul… Déjà celui que le monde, dominé par le diable, croit expulser, a pris la voie de la victoire. Déjà c’est en fait le Prince de ce monde qui est en passe d’être expulsé là où il croyait expulser Jésus. Et nous y avons tous pris part. Il est seul.

À la suite de Jésus, il ne nous reste qu'à nous rendre au constat qui est déjà celui du livre de Job, constat douloureux, incompréhensible, révoltant, face auquel Job n’a perçu qu'un recours, apparemment aussi étrange : « C'est Dieu que j'implore avec larmes » (16, 20) ; recours scellé dans une certitude : « je sais que mon rédempteur est vivant, et qu'il se lèvera au dernier jour » (19, 25). C’est là l’exaucement de Job — face à ses amis qui l’accusent, qui se mettent en accusateurs, en satan, puisque c'est aussi le sens du mot !

Eh bien, c’est là de même, mais avec une portée insoupçonnée, l’exaucement de la prière de Jésus — qui ne lui épargne pas la coupe qu’il doit boire, pas plus qu’il n’avait épargné Job — : l’exaucement est celui du rédempteur que prophétise le Livre de Job, celui qui se lève au dernier jour, vivant et triomphant de la mort, laissant son tombeau vide.

Jésus apparemment non exaucé ? Mais il est en fait lui-même l’exaucement de toute prière, de sa propre prière : cet exaucement est la Croix, il est caché dans la Croix — avant d’être dévoilé dans sa résurrection.

RP, Poitiers, Jeudi saint, 2.04.15


jeudi 17 avril 2014

Jeudi saint - du maître au serviteur




Mt 26, 36-75 ; Actes 20, 17-38 ; Exode 12, 1-14 ; Psaume 29 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jean 13, 1-15

Actes 20, 17-38
17 De Milet, Paul fit convoquer les anciens de l’Église d’Éphèse. [...]
22 « Maintenant, prisonnier de l’Esprit, me voici en route pour Jérusalem ; je ne sais pas quel y sera mon sort,
23 mais en tout cas, l’Esprit Saint me l’atteste de ville en ville, chaînes et détresses m’y attendent.
24 Je n’attache d’ailleurs vraiment aucun prix à ma propre vie ; mon but, c’est de mener à bien ma course et le service que le Seigneur Jésus m’a confié : rendre témoignage à l’Évangile de la grâce de Dieu.
25 « Désormais, je le sais bien, voici que vous ne reverrez plus mon visage, vous tous parmi lesquels j’ai passé en proclamant le Règne.
26 Je peux donc l’attester aujourd’hui devant vous : je suis pur du sang de tous.
27 Je n’ai vraiment rien négligé : au contraire, c’est le plan de Dieu tout entier que je vous ai annoncé.
28 Prenez soin de vous-mêmes et de tout le troupeau dont l’Esprit Saint vous a établis les gardiens, soyez les bergers de l’Église de Dieu, qu’il s’est acquise par son propre sang.
29 « Je sais bien qu’après mon départ s’introduiront parmi vous des loups féroces qui n’épargneront pas le troupeau ;
30 de vos propres rangs surgiront des hommes aux paroles perverses qui entraîneront les disciples à leur suite.
31 Soyez donc vigilants, vous rappelant que, nuit et jour pendant trois ans, je n’ai pas cessé, dans les larmes, de reprendre chacun d’entre vous.
32 Et maintenant, je vous remets à Dieu et à sa parole de grâce, qui a la puissance de bâtir l’édifice et d’assurer l’héritage à tous les sanctifiés.
33 « Je n’ai convoité l’argent, l’or ou le vêtement de personne.
34 Les mains que voici, vous le savez vous-mêmes, ont pourvu à mes besoins et à ceux de mes compagnons.
35 Je vous l’ai toujours montré, c’est en peinant de la sorte qu’il faut venir en aide aux faibles et se souvenir de ces mots que le Seigneur Jésus lui-même a prononcés : Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. »
36 Après ces paroles, il se mit à genoux avec eux tous et pria.
37 Tout le monde alors éclata en sanglots et se jetait au cou de Paul pour l’embrasser –
38 leur tristesse venait surtout de la phrase où il avait dit qu’ils ne devaient plus revoir son visage –, puis on l’accompagna jusqu’au bateau.

Jean 13, 1-15
1 Avant la fête de la Pâque, Jésus sachant que son heure était venue, l’heure de passer de ce monde au Père, lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême.
2 Au cours d’un repas, alors que déjà le diable avait jeté au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, la pensée de le livrer,
3 sachant que le Père a remis toutes choses entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il va vers Dieu,
4 Jésus se lève de table, dépose son vêtement et prend un linge dont il se ceint.
5 Il verse ensuite de l’eau dans un bassin et commence à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint.
6 Il arrive ainsi à Simon-Pierre qui lui dit : « Toi, Seigneur, me laver les pieds ! »
7 Jésus lui répond : « Ce que je fais, tu ne peux le savoir à présent, mais par la suite tu comprendras. »
8 Pierre lui dit : « Me laver les pieds à moi ! Jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu ne peux pas avoir part avec moi. »
9 Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, non pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! »
10 Jésus lui dit : « Celui qui s’est baigné n’a nul besoin d’être lavé, car il est entièrement pur : et vous, vous êtes purs, mais non pas tous. »
11 Il savait en effet qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il dit : « Vous n’êtes pas tous purs. »
12 Lorsqu’il eut achevé de leur laver les pieds, Jésus prit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que j’ai fait pour vous ?
13 Vous m’appelez “le Maître et le Seigneur” et vous dites bien, car je le suis.
14 Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ;
15 car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi.

*

Lors de la montée des Rameaux, la foule ne savait pas exactement ce qu’elle demandait — comme Abraham (Genèse 22), quand il commence sa montée vers le mont du sacrifice, ne sait pas. Il ne sait pas encore qu'il s'agit de retrouver Isaac en vérité, et non plus tel qu'il le maintenait sous son pouvoir. La foule ne sait pas que celui qu’elle acclame comme un roi temporel devra être sacrifié comme tel, pour rayonner de sa vérité éternelle.

La figure d’Abraham « sacrifiant » Isaac peut être prise comme étant en arrière plan. Les textes que nous avons lus aujourd'hui nous permettent d'aller plus loin dans ce parallèle esquissé aux Rameaux.

Abraham a dû trouver un autre Isaac que le jeune homme Isaac avec lequel il est monté. Où est l’agneau ? a demandé Isaac. Rameaux annonce le sacrifice de l'agneau au vendredi saint, pour la résurrection du Christ éternel au dimanche Pâques.

Il s'agit de renoncer, comme Abraham a renoncé. Il lui a fallu laisser Isaac être ce qu'il est devant Dieu. Il lui a fallu en sacrifier ce qu'il croyait en savoir. Il nous faut sacrifier nos Isaac tels que nous les comprenons pour recevoir Isaac libre devant Dieu.

Il faut, de Rameaux à Pâques, apprendre à sacrifier le Messie tel que je nous concevons — « qui dites-vous que je suis ? » avait-il demandé — pour retrouver dès maintenant le Sauveur éternel, révélé au dimanche de Pâques.

C'est ce que Jésus montre aujourd'hui. C'est ce que Paul revivra avec les Éphésiens : « me voici en route pour Jérusalem ; je ne sais pas quel y sera mon sort, mais en tout cas, l’Esprit Saint me l’atteste de ville en ville, chaînes et détresses m’y attendent. » Et : « Je n’attache aucun prix à ma propre vie ; mon but, c’est de mener à bien ma course et le service que le Seigneur Jésus m’a confié : rendre témoignage à l’Évangile de la grâce de Dieu. »

Il y a là pour Paul quelque chose qui a déjà été sacrifié. La propre image qu'il se faisait de lui-même. Et c'est aussi ce à quoi devrons renoncer les Éphésiens, avec larmes.

C'est de ces versets du Nouveau Testament qui m'ont toujours interrogé : « vous ne reverrez plus mon visage » dit Paul — et plus loin : « leur tristesse venait surtout de la phrase où il avait dit qu’ils ne devaient plus revoir son visage ».

Chose étonnante quand on pourrait se dire : mais ne le verront-ils pas lors de la résurrection ? Et bien c'est là qu'est la clef précisément. Vient un jour où on ne reverra plus le visage que l'on connaît de quelqu'un. Il faut alors le découvrir dans sa vérité éternelle. Pour cela, il faudra sacrifier ce que l'on croyait en savoir. Et cela coûte des larmes, celles des Éphésiens, celles d’Abraham montant avec Isaac, celles des disciples perdant le Christ, celles des femmes au pied de la croix.

Écho à ce que dit Jésus à ses disciples au moment de sa mort : « vous ne me verrez plus ». Et puis vous me verrez, ajoute-t-il. Un Jésus est sacrifié, celui que l'on croyait connaître, pour qu’apparaisse le vrai Jésus, que l'on ne peut saisir — Jésus Christ éternel.

Tout cela est donné à valoir pour nous, pour chacun de nous. Il nous faut sacrifier ce que l'on croit pouvoir posséder de ses proches, et de soi-même pour paraître en pleine lumière, né de Dieu. « Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu » dira Paul aux Colossiens (Col 3, 3).

Et aujourd'hui, Jésus nous en montre le comment.

On est au soir du dernier repas, qui ne sera pas relaté en Jean. C'est pourtant ce à quoi on s’attendait. Or il vient toujours comme on ne s'y attend pas. Jésus nous donne à présent à la place du dernier repas sa signification. Il faut abandonner ce que l'on croyait de lui. Il s'offre pleinement. Et voilà qu'au grand bouleversement de ses disciples, il leur lave les pieds. Non pas que le geste n’existe pas jusque là : il existe bel et bien au contraire. C'est un geste courant à l'époque, où l'on marche longtemps sur les routes poussiéreuses. Mais ce geste reposant, offert après la route, c'est normalement un serviteur qui est est chargé, pas le maître !

À présent le maître se montre tel qu'il est : serviteur. Il faut alors pour les disciples abandonner la figure du maître : ils ne verront plus son visage. Il faut renoncer à la figure maître tel qu'on l'attend pour le trouver serviteur. Et ça coûte, ça coûte beaucoup, ça coûte tout.

Et Pierre ne veut pas : « Toi ? Me laver les pieds à moi ! Jamais ! »

Pierre dit son refus à plusieurs reprises : il ne peut renoncer à la figure du maître qu'il a conçue. Jusque, devant l’insistance de Jésus, à tenter de comprendre ce geste comme n'impliquant pas ce renoncement à ce qu'il croit savoir du maître... Ah oui, il parle de sa puissance de sauveur, qui nous a lavés de toutes nos fautes : « Alors, Seigneur, non pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! »

Bien sûr Jésus est le sauveur, qui les a purifiés. Mais ce geste-ci, à présent, est celui du serviteur, celui par lequel Jésus leur dit le sacrifice de toute image que l'on peut avoir de lui auquel il faut consentir, et par là le sacrifice de l'image que chacun de nous a de lui-même.

« Vous m’appelez “le Maître et le Seigneur” et vous dites bien, car je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »

Non pas qu'il faille reproduire ce geste-là. L’Église ancienne n'a pas retenu ce geste comme pratique liturgique — ce qui aurait pu en faire manquer le sens, les premiers disciples qui ont retenu ce souvenir l'ont bien senti : il ne s'agit pas d'un rite, pas d'une pratique liturgique mais d'un modèle de vie, d'un exemple, ont le cœur est le renoncement. À travers le renoncement à l’image du maître, à toute image du maître — qui s'apprête à mourir avec lui sur la croix, il s'agit à présent de renoncer à toute image de soi, à tout ce que l'on croit de soi. Comme Abraham renonçant à ce qu'il croit d'Isaac. Mourir à soi-même. Jésus l'a souvent dit. À présent, il a montré comment : « c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »

Aujourd'hui, au jour où Jésus renonce à sa vie pour entrer dans l'éternité du matin de Pâques, il s’agit pour nous de renoncer à tout ce que nous concevons de nous-mêmes, pour recevoir la vie d'éternité qui est dans le renoncement du Christ.


RP, Poitiers, jeudi saint, 17/04/14


jeudi 28 mars 2013

De la Pâque au Jeudi saint




Exode 12, 1-14 ; Psaume 149 ; 1 Corinthiens 11, 23-26 ; Jean 13, 1-15

Exode 12, 1-14
1 Le Seigneur dit à Moïse et à Aaron dans le pays d’Egypte:
2 Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois ; il sera pour vous le premier des mois de l’année.
3 Parlez à toute l’assemblée d’Israël, et dites : Le dixième jour de ce mois, on prendra un agneau pour chaque famille, un agneau pour chaque maison.
4 Si la maison est trop peu nombreuse pour un agneau, on le prendra avec son plus proche voisin, selon le nombre des personnes ; vous compterez pour cet agneau d’après ce que chacun peut manger.
5 Ce sera un agneau sans défaut, mâle, âgé d’un an ; vous pourrez prendre un agneau ou un chevreau.
6 Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour de ce mois ; et toute l’assemblée d’Israël l’immolera entre les deux soirs.
7 On prendra de son sang, et on en mettra sur les deux poteaux et sur le linteau de la porte des maisons où on le mangera.
8 Cette même nuit, on en mangera la chair, rôtie au feu ; on la mangera avec des pains sans levain et des herbes amères.
9 Vous ne le mangerez point à demi cuit et bouilli dans l’eau ; mais il sera rôti au feu, avec la tête, les jambes et l’intérieur.
10 Vous n’en laisserez rien jusqu’au matin ; et, s’il en reste quelque chose le matin, vous le brûlerez au feu.
11 Quand vous le mangerez, vous aurez vos reins ceints, vos souliers aux pieds, et votre bâton à la main ; et vous le mangerez à la hâte. C’est la Pâque du Seigneur.
12 Cette nuit-là, je passerai dans le pays d’Egypte, et je frapperai tous les premiers-nés du pays d’Egypte, depuis les hommes jusqu’aux animaux, et j’exercerai des jugements contre tous les dieux de l’Egypte. Je suis le Seigneur.
13 Le sang vous servira de signe sur les maisons où vous serez ; je verrai le sang, et je passerai par-dessus vous, et il n’y aura point de plaie qui vous détruise, quand je frapperai le pays d’Egypte.
14 Vous conserverez le souvenir de ce jour, et vous le célébrerez par une fête en l’honneur du Seigneur ; vous le célébrerez comme une loi perpétuelle pour vos descendants.

*

« Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois ; il sera pour vous le premier des mois de l’année » : tout commence là.

Commémoration qui est aussi actualisation : c’est, chaque année, aujourd’hui, que cela se passe. Aujourd’hui, le jour de la libération. Être prêts, « les reins ceints, souliers aux pieds, bâton à la main, mangeant à la hâte », dans l’action de grâce pour ce que Dieu seul est le protecteur et le libérateur — « c’est la Pâque du Seigneur » — Pâque, Pessah en hébreu.

*

On entre dans le trajet biblique qui va de cette libération, aujourd’hui, jour de l’Exode, vers l’entrée en terre promise — de Josué au livre des Juges, jusqu’à l’instauration de la royauté de David, et à l’attente du Règne de Dieu.

La spécificité de la loi biblique, dont cette célébration de la Pâque fait partie, comme commandement, moment central — « vous célébrerez ce jour comme une loi perpétuelle pour vos descendants » — ; la spécificité de la loi donnée lors de l’Exode est que le législateur, Moïse, n’en est pas la source, comme la libération n’est pas le fruit de nos œuvres. Qu’il y ait des lois très proches de la loi biblique dans l’Antiquité est très connu : de Babylone avec le code d’Hammourabi, plus ancien que la loi biblique, à l’Égypte. Hammourabi est le donateur et le garant de son code. Même chose en Égypte avec les Pharaons. Mais ici, Dieu est le libérateur : c’est ce que la Pâque commémore et actualise.

Voilà donc une loi dont Moïse est le médiateur, mais dont il n’est ni l’auteur, ni le garant. Voilà la loi d’un Dieu qui est, lui seul, libérateur d’un peuple sans force.

C’est au point que la loi, donnée pour gérer la vie de la cité à naître, à mettre en place en terre promise, ne prévoit pas de dirigeant, pas de roi. La loi seule doit régir la vie du peuple : c’est ce qui se met d’abord en place, Ainsi, selon le livre des Juges, « il n’y avait pas de roi en Israël ». Et voilà que dès lors « chacun faisait ce qu’il voulait » : On n’observe pas la loi. Au point qu’on finit par souhaiter un roi, au grand dam du prophète Samuel, qui sait que c’est là une trahison du projet de l’Exode.

La célébration de la Pâque vient pourtant rappeler chaque année qui est le seul libérateur. C’est n’est pas un roi ! C’est Dieu, qui lui-même, rejeté — et manifestant une troublante humilité pour un Dieu ! —, a conseillé à Samuel de concéder au peuple l’intronisation d’un roi, Saül… qui finit par être rejeté, car comme Samuel avait prévenu, roi, il en vient à se croire au-dessus de la loi. Il est remplacé par David, qui lui, reconnaît la suzeraineté de la loi, dont il n’est pas la source — comme le rappelle chaque année la célébration du vrai libérateur, la célébration de la Pâque du Seigneur, « loi perpétuelle pour vos descendants. »

Ce sera la marque de la dynastie de David : l’observance de la loi — la loi souveraine, base d’une dynastie… qui en viendra elle-même à trahir. Dès lors le peuple plongera progressivement dans le chaos qui le mettra aux mains des tyrans étrangers et au bout du compte de Babylone, devenue dans la Bible la cité symbole du pouvoir oppresseur, répercussion de l’exil en Égypte.

Cela vaut actualité, l’exil et l’esclavage dans l’oubli de la loi, comme la libération. La nuit est à nouveau avancée, veille de la libération que commémore la Pâque.

*

Face à l’exil dans la nuit de tous nos esclavages, est la parole qui fonde la libération sur l’action de Dieu seul, pour le maintien de la liberté par l’écoute de sa parole seule. C’est cette libération qui est commémorée chaque année, et dont Dieu est l’auteur — selon le signe du sang —, lui qui règne par le don de la loi de la liberté, dans sa troublante humilité.

Liberté fondée sur l’action de Dieu seul, quand tout est perdu, quand le destructeur va répandre son ombre, quand la nuit s’est épaissie, qui ne laissera saufs que ceux qui se confient en leur Sauveur seul — le signe du sang, signe d’humilité…

Commémoration : c’est aujourd’hui la nuit de la croix, la nuit qui s’avance en ce soir du jeudi saint où Jésus, fils de David, commémore avec ses disciples, actualise la nuit de la sortie de l’esclavage, de la libération octroyée par Dieu seul — sous le signe du sang.

S’avance la Pâque de la libération de la mort, Pâque de la liberté et de la résurrection, jour d’une pureté toute nouvelle scellée dans le sang — signe du sang, signe d’humilité. Déjà, aujourd’hui, « vous êtes purs », a annoncé Jésus à ses disciples au soir du jeudi saint…


Jean 13 :
6 Il vint donc à Simon Pierre ; et Pierre lui dit : Toi, Seigneur, tu me laves les pieds !
7 Jésus lui répondit : Ce que je fais, tu ne le comprends pas maintenant, mais tu le comprendras bientôt. […]
10 Jésus lui dit : Celui qui est lavé n’a besoin que de se laver les pieds pour être entièrement pur ; et vous êtes purs […]
12 Après qu’il leur eut lavé les pieds, et qu’il eut pris ses vêtements, il se remit à table, et leur dit : Comprenez-vous ce que je vous ai fait ?
13 Vous, vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous avez raison, car je le suis.
14 Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres ;
15 car je vous ai donné l’exemple, afin que, vous aussi, vous fassiez comme moi j’ai fait pour vous.

*

Jusqu’à la mort, la mort la plus humble — humilité qui sera la marque de l’Eglise comme ce geste de Jésus en est le signe. Signe du sang : « Le sang vous servira de signe sur les maisons où vous serez ; je verrai le sang, et je passerai par-dessus vous, et il n’y aura point de plaie qui vous détruise ».

*

1 Corinthiens 11 :
23 Car j’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai enseigné ; c’est que le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain,
24 et, après avoir rendu grâces, le rompit, et dit : Ceci est mon corps, qui est rompu pour vous ; faites ceci en mémoire de moi.
25 De même, après avoir soupé, il prit la coupe, et dit : Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang ; faites ceci en mémoire de moi toutes les fois que vous en boirez.
26 Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.


RP
Poitiers, Jeudi saint, 28.03.13


jeudi 5 avril 2012

La nuit de la Pâque




Exode 12, 1-14 ; Psaume 150 ; 1 Corinthiens 11, 23-26 ; Jean 13, 1-15

Exode 12, 1-14
1 Le Seigneur dit à Moïse et à Aaron dans le pays d’Egypte:
2 Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois ; il sera pour vous le premier des mois de l’année.
3 Parlez à toute l’assemblée d’Israël, et dites : Le dixième jour de ce mois, on prendra un agneau pour chaque famille, un agneau pour chaque maison.
4 Si la maison est trop peu nombreuse pour un agneau, on le prendra avec son plus proche voisin, selon le nombre des personnes ; vous compterez pour cet agneau d’après ce que chacun peut manger.
5 Ce sera un agneau sans défaut, mâle, âgé d’un an ; vous pourrez prendre un agneau ou un chevreau.
6 Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour de ce mois ; et toute l’assemblée d’Israël l’immolera entre les deux soirs.
7 On prendra de son sang, et on en mettra sur les deux poteaux et sur le linteau de la porte des maisons où on le mangera.
8 Cette même nuit, on en mangera la chair, rôtie au feu ; on la mangera avec des pains sans levain et des herbes amères.
9 Vous ne le mangerez point à demi cuit et bouilli dans l’eau ; mais il sera rôti au feu, avec la tête, les jambes et l’intérieur.
10 Vous n’en laisserez rien jusqu’au matin ; et, s’il en reste quelque chose le matin, vous le brûlerez au feu.
11 Quand vous le mangerez, vous aurez vos reins ceints, vos souliers aux pieds, et votre bâton à la main ; et vous le mangerez à la hâte. C’est la Pâque du Seigneur.
12 Cette nuit-là, je passerai dans le pays d’Egypte, et je frapperai tous les premiers-nés du pays d’Egypte, depuis les hommes jusqu’aux animaux, et j’exercerai des jugements contre tous les dieux de l’Egypte. Je suis le Seigneur.
13 Le sang vous servira de signe sur les maisons où vous serez ; je verrai le sang, et je passerai par-dessus vous, et il n’y aura point de plaie qui vous détruise, quand je frapperai le pays d’Egypte.
14 Vous conserverez le souvenir de ce jour, et vous le célébrerez par une fête en l’honneur du Seigneur ; vous le célébrerez comme une loi perpétuelle pour vos descendants.

*

« Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois ; il sera pour vous le premier des mois de l’année » : tout commence là.

Commémoration qui est aussi actualisation : c’est, chaque année, aujourd’hui, que cela se passe. Aujourd’hui, le jour de la libération.

Être prêts, « les reins ceints, souliers aux pieds, bâton à la main, mangeant à la hâte », dans l’action de grâce pour ce que Dieu seul est le protecteur et le libérateur — « c’est la Pâque du Seigneur. »

*

On entre dans le trajet biblique qui va cette libération, aujourd’hui, l’Exode, vers l’entrée en terre promise — de Josué au livre des Juges, jusqu’à l’instauration de la royauté davidique, et à l’attente du Royaume de David.

La spécificité de la loi biblique, dont cette célébration de la Pâques fait partie, comme commandement, moment central — « vous célébrerez ce jour comme une loi perpétuelle pour vos descendants » — ; la spécificité de la loi donnée lors de l’Exode est que le législateur, Moïse, n’en est pas la source, comme la libération n’est pas le fruit de nos œuvres. Qu’il y ait des lois très proches de la loi biblique dans l’Antiquité est très connu : de Babylone avec le code d’Hammourabi, plus ancien que la loi biblique, à l’Égypte. Hammourabi est le donateur et le garant de son code. Même chose en Égypte avec les Pharaons. Mais ici, Dieu est le libérateur : c’est ce que la Pâque commémore et actualise.

Voilà donc une loi dont Moïse est le médiateur, mais dont il n’est ni l’auteur, ni le garant. Voilà la loi d’un Dieu qui est, lui seul, libérateur d’un peuple sans force. C’est au point que la loi, donnée pour gérer la vie d’une cité en gestation, à mettre en place en terre promise, ne prévoit pas de dirigeant, pas de roi. La loi seule doit régir la vie du peuple.

C’est le système qui traverse le livre des Juges, au point qu’au bout du compte, selon le leitmotive du livre, « il n’y avait pas de roi en Israël, chacun faisait ce qu’il voulait »… Système mis en échec, donc, par le non-respect de la loi.

Où le problème finit par se poser : et si on instaurait quand même une royauté, cela au grand dam du prophète Samuel, qui voit dans cette idée une trahison du projet divin. Samuel finit par céder, comme Dieu lui-même le lui conseille, dit le texte.

Face à cela, la célébration du libérateur, la célébration de la Pâque du Seigneur.

Il concède pourtant au peuple l’intronisation d’un roi, Saül, qui finit par être rejeté, car comme Samuel avait prévenu, roi, Saül finit par se prendre pour le roi. Il est remplacé par David, qui lui, bien que roi aussi, reconnaît la suzeraineté de la loi, dont il n’est pas la source. Ce que rappelle chaque année la célébration du vrai libérateur, la célébration de la Pâque du Seigneur — « loi perpétuelle pour vos descendants. »

Ce sera la marque de la dynastie de David : l’observance de la loi, monarchie constitutionnelle, donc, en quelque sorte, instaurée dès lors sur cette base, la loi souveraine, base que cette dynastie en viendra elle-même à trahir. Dès lors le peuple plongera progressivement dans le chaos qui le mettra aux mains des tyrans étrangers et au bout du compte de Babylone, devenue dans la Bible la cité symbole du pouvoir totalitaire, répercussion de l’exil en Égypte.

Cela vaut actualité, l’exil et l’esclavage dans l’oubli de la loi, comme la libération. La nuit est à nouveau avancée, veille de la libération.

*

Face à l’exil dans la nuit de tous nos esclavages, la parole qui fonde la libération sur l’action de Dieu seul, pour le maintien de la liberté par l’écoute de sa parole seule — libération commémorée chaque année, et dont Dieu est l’auteur — selon le signe du sang —, lui qui règne par le don de la loi de la liberté.

Liberté fondée sur l’action de Dieu seul, quand tout est perdu, quand le destructeur va répandre son ombre, quand la nuit s’est épaissie, qui ne laissera saufs que ceux qui se confient en leur Sauveur seul — le signe du sang.

Commémoration et actualisation, c’est aujourd’hui la nuit de la croix, la nuit qui s’avance en ce soir du jeudi saint où Jésus, fils de David, et ses disciples commémorent, actualisent, à l’instar de tout juif, la nuit de la sortie de l’esclavage, de la libération octroyée par Dieu seul — sous le signe du sang. S’avance la Pâque de la libération de la mort, Pâque de la liberté et de la résurrection, jour d’une pureté toute nouvelle scellée dans le sang.

Déjà, aujourd’hui, « vous êtes purs », a annoncé Jésus à ses disciples au soir du jeudi saint…

Jean 13 :
6 Il vint donc à Simon Pierre ; et Pierre lui dit : Toi, Seigneur, tu me laves les pieds !
7 Jésus lui répondit : Ce que je fais, tu ne le comprends pas maintenant, mais tu le comprendras bientôt. […]
10 Jésus lui dit : Celui qui est lavé n’a besoin que de se laver les pieds pour être entièrement pur ; et vous êtes purs […]
12 Après qu’il leur eut lavé les pieds, et qu’il eut pris ses vêtements, il se remit à table, et leur dit : Comprenez-vous ce que je vous ai fait ?


*

Signe du sang : « Le sang vous servira de signe sur les maisons où vous serez ; je verrai le sang, et je passerai par-dessus vous, et il n’y aura point de plaie qui vous détruise ».

*

1 Corinthiens 11 :
23 Car j’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai enseigné ; c’est que le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain,
24 et, après avoir rendu grâces, le rompit, et dit : Ceci est mon corps, qui est rompu pour vous ; faites ceci en mémoire de moi.
25 De même, après avoir soupé, il prit la coupe, et dit : Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang ; faites ceci en mémoire de moi toutes les fois que vous en boirez.
26 Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

RP
Antibes, jeudi saint, 05.04.12


jeudi 21 avril 2011

La prière de Jésus au jeudi saint. Quel exaucement ?




Lamentations 3, 22-33 ; Psaume 149 ; Matthieu 26, 36-75

Matthieu 26, 36-75
36 Là-dessus, Jésus arrive avec eux au lieu dit Gethsémani et il dit aux disciples : Asseyez-vous ici, pendant que je m’éloignerai pour prier.
37 Il prit avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée. Il commença alors à éprouver la tristesse et l’angoisse,
38 et il leur dit : Je suis triste à mourir ; demeurez ici et veillez avec moi.
39 Puis il s’avança un peu, tomba face contre terre et pria ainsi : Mon Père, si c’est possible, que cette coupe s’éloigne de moi ! Toutefois, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux.
40 Il vient vers les disciples, qu’il trouve endormis ; il dit alors à Pierre : Vous n’avez donc pas été capables de veiller une heure avec moi !
41 Veillez et priez, afin de ne pas entrer dans l’épreuve ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible.
42 Il s’éloigna une deuxième fois et pria ainsi : Mon Père, s’il n’est pas possible que cette coupe s’éloigne sans que je la boive, que ta volonté soit faite !
43 Il revint et les trouva encore endormis ; car ils avaient les yeux lourds.
44 Il les quitta, s’éloigna de nouveau et pria pour la troisième fois en répétant les mêmes paroles.
45 Puis il vient vers les disciples et leur dit : Vous dormez encore, vous vous reposez ! L’heure s’est approchée ; le Fils de l’homme est livré aux pécheurs.
46 Levez-vous, allons ; celui qui me livre s’est approché.
47 Il parlait encore quand Judas, l’un des Douze, arriva, et avec lui une grande foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres et par les anciens du peuple.
48 Celui qui le livrait leur avait donné ce signe : Celui que j’embrasserai, c’est lui ; arrêtez-le.
49 Aussitôt il s’approcha de Jésus et lui dit : Bonjour, Rabbi ! Et il l’embrassa.
50 Jésus lui dit : Mon ami, ce que tu es venu faire, fais-le. Alors ces gens s’avancèrent, mirent la main sur Jésus et l’arrêtèrent.
51 Un de ceux qui étaient avec Jésus étendit la main, tira son épée, frappa l’esclave du grand prêtre et lui emporta l’oreille.
52 Alors Jésus lui dit : Remets ton épée à sa place ; car tous ceux qui prennent l’épée disparaîtront par l’épée.
53 Penses-tu que je ne puisse pas supplier mon Père, qui me fournirait à l’instant plus de douze légions d’anges ?
54 Comment donc s’accompliraient les Ecritures, d’après lesquelles il doit en être ainsi ?
55 A ce moment, Jésus dit aux foules : Vous êtes sortis pour vous emparer de moi avec des épées et des bâtons, comme si j’étais un bandit. Tous les jours j’étais assis dans le temple pour enseigner, et vous n’êtes pas venus m’arrêter.
56 Mais tout cela est arrivé pour que soient accomplies les Ecritures des prophètes.
Alors tous les disciples l’abandonnèrent et prirent la fuite.
57 Ceux qui avaient arrêté Jésus l’emmenèrent chez le grand prêtre Caïphe ; là, les scribes et les anciens se rassemblèrent.
58 Pierre le suivait de loin, jusqu’au palais du grand prêtre ; il entra dans la cour et s’assit avec les gardes, pour voir comment cela finirait.
59 Les grands prêtres et tout le sanhédrin cherchaient un faux témoignage contre Jésus, pour le faire mettre à mort.
60 Mais ils n’en trouvèrent pas, quoique beaucoup de faux témoins se soient présentés. Enfin il en vint deux
61 qui dirent : Il a dit : « Je peux détruire le sanctuaire de Dieu et reconstruire en trois jours. »
62 Le grand prêtre se leva et lui dit : Tu ne réponds rien ? Que dis-tu des témoignages que ces gens portent contre toi ?
63 Jésus gardait le silence. Le grand prêtre lui dit : Je t’adjure par le Dieu vivant de nous dire si c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu.
64 Jésus lui répondit : C’est toi qui l’as dit. Mais, je vous le dis, désormais vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la Puissance et venant sur les nuées du ciel.
65 Alors le grand prêtre déchira ses vêtements en disant : Il a blasphémé. Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Vous venez d’entendre son blasphème. Qu’en pensez-vous ?
66 Ils répondirent : Il est passible de mort.
67 Là-dessus, ils lui crachèrent au visage et lui donnèrent des coups de poing ; d’autres le giflèrent, en disant :
68 Fais le prophète pour nous, Christ ! Dis-nous qui t’a frappé !
69 Pierre, lui, était assis dehors, dans la cour. Une servante s’approcha de lui et dit : Toi aussi, tu étais avec Jésus le Galiléen.
70 Mais il le nia devant tous, en disant : Je ne sais pas ce que tu veux dire.
71 Comme il se dirigeait vers le porche, une autre le vit et dit à ceux qui se trouvaient là : Il était avec Jésus le Nazoréen.
72 Il le nia encore en jurant : Je ne connais pas cet homme !
73 Peu après, ceux qui étaient là s’approchèrent et dirent à Pierre : Vraiment, toi aussi tu es de ces gens-là, ta façon de parler le montre bien.
74 Alors il se mit à jurer, sous peine de malédiction : Je ne connais pas cet homme ! Aussitôt un coq chanta.
75 Pierre se souvint de la parole que Jésus avait dite : Avant qu’un coq ait chanté, tu m’auras renié par trois fois. Il sortit, et dehors il pleura amèrement.

*

Jésus s’éloigna de nouveau et pria pour la troisième fois en répétant les mêmes paroles : « Mon Père, si c’est possible, que cette coupe s’éloigne de moi ! Toutefois, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux… Mon Père, s’il n’est pas possible que cette coupe s’éloigne sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » (v. 39, 42, 44)

Par trois fois. Une parole qui rappelle Paul (2 Co 12) : par trois fois je l’ai prié d’éloigner mon écharde. Réponse : ma grâce te suffit. Une prière de Paul réitérée trois fois, et non-exaucée, apparemment.

De même que pour Jésus au Jeudi saint ! La coupe sera amère. Jusqu’à la mort, avec le sentiment d’abandon le plus terrible, marqué déjà dans la trahison de Juda, puis dans le reniement de Pierre… abandon criant dans la calomnie et les fausses accusations qui nous contraignent à ne jamais croire ce qu’on nous dit sur quiconque, surtout si cela est unanime. Cela est déjà une vérité du talmud, que le sanhédrin lui-même a ignoré au jour du procès de Jésus : « si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu, alors mieux vaut le libérer, car tout jugement unanime est suspect. »

C’est tout cela que Jésus va affronter jusqu’à la mort ! Alors il prie. Mais a-t-il été exaucé ?

« Prier », le mot français vient du latin « precarius », qui désigne non seulement la prière, mais aussi, et avant tout, ce qui est précaire, passager, étranger.

La situation de précarité est celle de la prière : c’est celle de Jésus au Gethsémani.

La précarité instaure dans notre quotidien cette réalité : nous sommes en ce monde en situation d'exilés, en situation d’emprunt, étrangers, « passagers et errants sur la Terre ».

Une réalité qui nous concerne tous, quelle que soit notre origine, notre religion, ou la nature de notre foi. C'est ainsi que « nous ne sommes pas de ce monde », qui que nous soyons : notre précarité, fût-on riche à foison, croirait-on — par peur peut-être de cette précarité, se mettre à l’abri par l’illusion de thésaurisation, quitte à priver autrui du minimum — ; notre précarité n’en est pas moins un fait, qui nous est rappelé à l’angle de chaque souffrance, autant de signaux clignotants qui nous alertent : nous allons tous mourir, peut-être dans la douleur. Jésus nous y a rejoints.

Ce qui peut se traduire par la précarité au sens propre, donc, voire par la douleur, voire encore par la persécution : le disciple n’est pas plus grand que son maître. Comme chrétiens, ayant entendu de Jésus cet enseignement, nous sommes censés le savoir, dit-il : « vous n'êtes pas de ce monde » ; et plus précisément concernant donc la persécution : « si le monde vous hait, c'est que vous n'êtes pas du monde »… comme je n’en suis pas et en serais donc expulsé ! avait-il précisé en substance.

Comme la souffrance subie est signe d’étrangeté au monde, ceux qui font souffrir, qui n'aiment pas, qui haïssent, qui relèguent autrui dans la précarité, le font parce qu'ils se croient du monde, qu’ils se croient non-précaires ! Quel est en effet le motif commun pour persécuter, ou mépriser quelqu'un ? Tout simplement penser qu'il n'est pas à sa place avec nous, pas à sa place chez nous — chez nous, c'est-à-dire, finalement, où, sinon en ce monde ? Expulsé jusqu’à la croix…

Là c'est Jésus qui console tout rejeté en lui rappelant : « tu n'est pas de ce monde, comme moi je ne suis pas du monde. Si tu étais du monde, le monde aimerait ce qui est à lui ». Mais voilà, en attendant l'entrée concrète, vécue, dans cette consolation que procure Jésus, subsiste la douleur. Car avant d'en arriver là, à cette consolation, il est tout un cheminement, — c'est le cheminement de la prière… Le chemin du précaire.

*

Face au silence céleste — celui que confrontera Jésus —, on sera alors peut-être tenté de dire : ces maux qui nous tombent dessus, incompréhensibles, l'auteur n'en est-il pas le diable ? Car derrière la trahison, les calomnies, le procès joué d’avance, il y a le diable, sous le pouvoir duquel gît le monde entier (1 Jean 5, 19).

L’auteur ultime du mal qui assaille Jésus serait donc le diable ? Croire cela serait aller un peu vite en besogne : Dieu serait-il impuissant face au diable ?

Déjà le livre de Job nous a interdit un tel raccourci : le diable, dès le départ de l'épreuve (Job 1), a obtenu l'autorisation, on pourrait dire l'investiture divine pour accomplir sa tâche de subalterne. Job ne s'y trompe d'ailleurs pas, qui affirme : « la main de Dieu m'a frappé » (Job 19, 21). C’est de la même façon que Jésus, au cœur la menace et de la pesanteur diaboliques, s’adresse à son Père seul… Déjà celui que le monde, dominé par le diable, croit expulser, a pris la voie de la victoire. Déjà c’est en fait le Prince de ce monde qui est en passe d’être expulsé là où il croyait expulser Jésus. Et nous y avons tous pris part. Il est seul.

À la suite de Jésus, il ne nous reste qu'à nous rendre au constat qui est déjà celui du livre de Job, constat douloureux, incompréhensible, révoltant, face auquel Job n’a perçu qu'un recours, apparemment aussi étrange : « C'est Dieu que j'implore avec larmes » (16, 20) ; recours scellé dans une certitude : « je sais que mon rédempteur est vivant, et qu'il se lèvera au dernier jour » (19, 25). C’est là l’exaucement de Job.

Eh bien, c’est là de même, mais avec une portée insoupçonnée, l’exaucement de la prière de Jésus — qui ne lui épargne pas la coupe qu’il doit boire, pas plus qu’il n’avait épargné Job — : l’exaucement est celui du rédempteur que prophétise le Livre de Job, celui qui se lève au dernier jour, vivant et triomphant de la mort, laissant son tombeau vide.

Jésus apparemment non exaucé ? Mais il est en fait lui-même l’exaucement de toute prière, de sa propre prière : cet exaucement est la Croix, il est caché dans la Croix — avant d’être dévoilé dans sa résurrection.

RP,
Antibes, Jeudi saint, 21.04.11


jeudi 1 avril 2010

Jeudi saint - Le signe de la cruche



Picasso - Nature morte avec crâne, poireaux et pichet - 1945

Luc 22, 1-13

1 La fête des Pains sans levain, celle qu'on appelle la Pâque, approchait.
2 Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment le supprimer ; car ils avaient peur du peuple.
3 Alors Satan entra en Judas, celui qu'on appelle Iscariote et qui était du nombre des Douze.
4 Celui-ci alla s'entendre avec les grands prêtres et les chefs des gardes sur la manière de le leur livrer.
5 Ils se réjouirent et convinrent de lui donner de l'argent.
6 Il accepta et se mit à chercher une occasion pour le leur livrer à l'insu de la foule.
7 Le jour des Pains sans levain, où l'on devait sacrifier la Pâque, arriva.
8 Jésus envoya Pierre et Jean, en disant : Allez nous préparer la Pâque, pour que nous la mangions.
9 Ils lui dirent : Où veux-tu que nous la préparions ?
10 Il leur répondit : Quand vous serez entrés dans la ville, un homme portant une cruche d'eau viendra à votre rencontre ; suivez-le dans la maison où il entrera,
11 et vous direz au maître de maison : Le maître te dit : « Où est la salle où je mangerai la Pâque avec mes disciples ? »
12 Il vous montrera une grande chambre à l'étage, aménagée : c'est là que vous ferez les préparatifs.
13 Ils partirent, trouvèrent les choses comme il leur avait dit et préparèrent la Pâque.

*

Une cruche portée par un homme, comme signe pour la préparation de la Pâque. Bien sûr on est dans la nécessité de la discrétion. Jeudi saint, l’heure de la trahison approche.

Les autorités ont déjà soudoyé Judas pour qu’il leur livre Jésus discrètement. Pourquoi discrètement ? Parce Jésus jouit d’une popularité certaine. Discrètement, c’est-à-dire, on l’a lu, «à l’insu de la foule» (v. 6).

Judas a dès alors pris de le parti de l’ennemi, de l’accusation de son maître — en hébreu du satan, dès lors « entré en lui » (v. 3).

Tout est en place, de la part des autorités terrestres, comme au plan du combat céleste en train de se mener.

Un signe comme l’homme — ou l’on attend alors plutôt une femme — portant la cruche évoque les signaux d’un groupe résistant et menacé ; cela pour le plan de la discrétion vis-à-vis des autorités terrestres.

C’est aussi un signe de la portée des signes prophétiques, au plan de la dimension spirituelle et céleste. Comme le signe de l’ânon et de son pourvoi mystérieux, aux Rameaux, fait écho à la prophétie de Zacharie concernant le Messie et son triomphe dans l’humilité.

Un signe du même ordre pour préparer la Pâque, prend sens pour les disciples dont le récit retiendra ce détail. Un homme portant une cruche.

Dans la Bible hébraïque, on trouve trois moments où il est question d’une cruche comme signe…

En premier lieu, en Genèse 24 :
Éliézer, serviteur d’Abraham, est en mission : aller trouver la future épouse d’Isaac, fils de son maître. Arrivé, il s’adresse à Dieu :
13 Voici, je me tiens près de la source d’eau, et les filles des gens de la ville vont sortir pour puiser de l’eau.
14 Que la jeune fille à laquelle je dirai : Penche ta cruche, je te prie, pour que je boive, et qui répondra : Bois, et je donnerai aussi à boire à tes chameaux, soit celle que tu as destinée à ton serviteur Isaac ! Et par là je connaîtrai que tu uses de bonté envers mon seigneur [Abraham].

Puis en 1 Samuel 26 :
David trouve le roi Saül qui le pourchasse à sa merci, endormi dans une grotte. Invité à attenter à ses jours, David s’y refuse :
11 Loin de moi, par l'Éternel ! de porter la main sur l'oint de l'Éternel ! Prends seulement la lance qui est à son chevet, avec la cruche d'eau, et allons-nous-en — dit-il à son aide de camp.
12 David prit donc la lance et la cruche d’eau qui étaient au chevet de Saül ; et ils s’en allèrent. Personne ne les vit ni ne s’aperçut de rien, et personne ne se réveilla, car ils dormaient tous d’un profond sommeil dans lequel l’Éternel les avait plongés.

Et en 1 Rois 17
Le prophète Élie, celui qui est annoncé comme signe de l’accomplissement de temps :
8 […] la parole de l’Éternel lui fut adressée en ces mots:
9 Lève-toi, va à Sarepta, qui appartient à Sidon, et demeure là. Voici, j'y ai ordonné à une femme veuve de te nourrir.
10 Il se leva, et il alla à Sarepta. Comme il arrivait à l’entrée de la ville, voici, il y avait là une femme veuve qui ramassait du bois. Il l’appela, et dit : Va me chercher, je te prie, un peu d’eau dans un vase, afin que je boive.
11 Et elle alla en chercher. Il l'appela de nouveau, et dit : Apporte-moi, je te prie, un morceau de pain dans ta main.
12 Et elle répondit : l’Éternel, ton Dieu, est vivant ! je n’ai rien de cuit, je n’ai qu’une poignée de farine dans un pot et un peu d’huile dans une cruche. Et voici, je ramasse deux morceaux de bois, puis je rentrerai et je préparerai cela pour moi et pour mon fils ; nous mangerons, après quoi nous mourrons.
[…]
16 La farine qui était dans le pot ne manqua point, et l’huile qui était dans la cruche ne diminua point, selon la parole que l’Éternel avait prononcée par Élie.
17 Après ces choses, le fils de la femme, maîtresse de la maison, devint malade, et sa maladie fut si violente qu’il ne resta plus en lui de respiration.
18 Cette femme dit alors à Élie : Qu'y a-t-il entre moi et toi, homme de Dieu ? Es-tu venu chez moi pour rappeler le souvenir de mon iniquité, et pour faire mourir mon fils ?
19 Il lui répondit : Donne-moi ton fils. Et il le prit du sein de la femme, le monta dans la chambre haute où il demeurait, et le coucha sur son lit.
20 Puis il invoqua l’Éternel, et dit : Éternel, mon Dieu, est-ce que tu affligerais, au point de faire mourir son fils, même cette veuve chez qui j'ai été reçu comme un hôte ?
21 Et il s’étendit trois fois sur l’enfant, invoqua l’Éternel, et dit : Éternel, mon Dieu, je t’en prie, que l’âme de cet enfant revienne au dedans de lui !
22 L’Éternel écouta la voix d’Élie, et l’âme de l’enfant revint au dedans de lui, et il fut rendu à la vie.

Dans le premier et le troisième récits, Rébecca et la veuve de Sarepta, il s’agit de femmes.

Le premier moment, celui de la Genèse, nous présente la cruche comme signe du don, de la générosité, servant non seulement l’envoyé d’Abraham, mais jusqu’à ses chameaux. Ce sera donc, elle, Rébecca, la future épouse d’Isaac, celle par qui l’Alliance se déploiera.

Ici, on a la cruche qui dessine l’Alliance, dont les paroles vont être prononcées dans l’évangile un moment plus tard, au moment du partage du pain et du vin du repas de la Pâque.

Le troisième moment, celui du 1er livre des Rois, avec Élie et le veuve de Sarepta — image du peuple exilé, en deuil de son Dieu — annonce la résurrection, la fin du dernier exil, dont la parole va se répandre par l’Esprit depuis la chambre haute des disciples, mentionnée ici en Luc 22 : « un homme portant une cruche d'eau viendra à votre rencontre ; suivez-le dans la maison où il entrera, […] Il vous montrera une grande chambre à l'étage » (v. 10-12).

« Élie prit le fils de la femme, le monta dans la chambre haute où il demeurait, et le coucha sur son lit. Puis il invoqua l’Éternel, et dit : Éternel, mon Dieu, est-ce que tu affligerais, au point de faire mourir son fils, même cette veuve chez qui j'ai été reçu comme un hôte ? Et il s’étendit trois fois sur l’enfant, invoqua l’Éternel, et dit: Éternel, mon Dieu, je t’en prie, que l’âme de cet enfant revienne au dedans de lui ! L’Éternel écouta la voix d’Élie, et l’âme de l’enfant revint au dedans de lui, et il fut rendu à la vie » (1 R 17, 19-22).

De la chambre haute à la résurrection…

Deux signes chaque fois : la cruche et l’Alliance, puis la cruche et la chambre haute, mentionnée dans l’évangile, évoquant deux autres apparitions d’une cruche comme signe.

Entre ces deux moments, le deuxième texte évoqué, à présent. Là, c’est un homme qui apparaît avec une cruche. Dans ce récit, la cruche est un signe de la vie épargnée, comme en écho lointain de la première Pâque, où était épargnée la vie des premiers-nés de l’Exode. Ici la vie de Saül est épargnée par David, comme les nôtres lors de la Pâque qui se prépare.

Ière référence, Genèse 24 et Rébecca, l’Alliance qui se poursuit par Rébecca, l’Alliance mentionnée juste après dans notre texte, avec l’institution de la sainte Cène.

2ème référence, David épargnant Saül, comme nos vies sont épargnées à la Pâque.

3ème référence : c’est la mort qui est vaincue, traversée jusqu’à la résurrection, trois jours après, comme Élie dans la chambre haute s’allonge trois fois sur le fils de la veuve.

Un autre signe accompagne chaque fois celui de la cruche : l’Alliance pour le premier texte, la chambre haute pour le troisième ; et pour le deuxième texte, celui de la Pâque qui nous épargne la mort, l’autre signe est la lance.

Mais alors, où est la lance dans l’évangile ? On a la cruche et le signe de l’Alliance, la cruche et la chambre haute…

La lance, signe de ce que nos vies sont épargnées comme celle de Saül par David, n’apparaît pas chez Luc, ni dans ce récit, ni plus loin. La mort, la lance, n’a pas frappé Saül, elle ne nous frappe pas. La mort est vaincue. Elle est vaincue d’avoir frappé le Juste, celui que préfigure David épargnant Saül. La mort frappe Jésus, mais son instrument n’est pas la lance qui a épargné Saül, c’est la croix.

Reste toutefois une question. Concernant la lance à laquelle plusieurs pensent sans doute, la lance que l’on retrouve chez Jean au vendredi saint, perçant le côté de celui, déjà mort, dont jaillit le sang de l’Alliance, par lequel Dieu épargne nos vies… Tandis que, chez Jean aussi, on trouve une cruche proche de celle de Rébecca, avec la Samaritaine ; Jean 4, 28 « Ayant laissé sa cruche, elle s’en alla en ville, et dit aux gens : ne serait-ce point le Christ ? »

La réponse à cette question : « ne serait-ce point le Christ ? » sera celle du centenier, qui « voyant ce qui était arrivé, glorifia Dieu, et dit : certainement, cet homme était juste. » (Luc 23, 47). Il était le Juste. Alors laissant le signe de la lance, il faut s’en aller et dire : il est vraiment le Christ, le vainqueur de la mort.

RP
Antibes, Jeudi saint 01.04.10