dimanche 24 avril 2022

Après la mission de Marie de Magdala…




Actes 4, 32-35 ; Psaume 118, 17-23 ; 1 Jean 5, 1-6 ; Jean 20, 19-31

Jean 20, 19-31
19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Judéens, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d'eux et il leur dit : "La paix soit avec vous."
20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit: "La paix soit avec vous. Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie."
22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : "Recevez l'Esprit Saint ;
23 ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis."
24 Cependant Thomas, l'un des Douze, celui qu'on appelle Didyme, n'était pas avec eux lorsque Jésus vint.
25 Les autres disciples lui dirent donc : "Nous avons vu le Seigneur !" Mais il leur répondit : "Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n'enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n'enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas !"
26 Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d'eux et leur dit: "La paix soit avec vous."
27 Ensuite il dit à Thomas : "Avance ton doigt ici et regarde mes mains; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d'être incrédule et deviens un homme de foi."
28 Thomas lui répondit : "Mon Seigneur et mon Dieu."
29 Jésus lui dit : "Parce que tu m’as vu, tu as cru ; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru."
30 Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d’autres signes qui ne sont pas rapportés dans ce livre.
31 Ceux-ci l’ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom.

*

Juste avant notre texte, nous lisons que ‭« Marie de Magdala alla annoncer aux disciples qu’elle avait vu le Seigneur, et qu’il lui avait dit ces choses : va trouver mes frères, et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu »‭ (Jean 20, 17-18). Après cela, on ne la verra plus, elle disparaît du texte.

*

Lorsque Jésus s’en va, il accomplit sa promesse (« il est préférable pour vous que je m’en aille, sinon l’Esprit saint ne viendra pas », Jean 16, 7). Marie la Magdaléenne, s'en allant de notre vue pour passer le relais aux Onze, est la seule disciple qui nous soit présentée comme ayant pleinement compris cette parole qu'avait dite Jésus. Elle est la seule à avoir repris cette action de Jésus, se retirer, comme, à la fin de tout, à imiter : « qui veut garder sa vie la perdra » avait-il dit (Jean 12, 25).

En contraste à Thomas, l’apôtre du désir de la vue, de la présence, elle est l’apôtre de l’absence, de l'invisibilité du Dieu de la Bible, de l’invisibilité de son souffle, son Esprit, qui souffle sans qu'on ne le voie : « le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va » (Jean 3, 8). De même, « il est préférable pour vous que je m’en aille, car alors vous recevrez l’Esprit saint qui m’anime ».

Cette promesse, Jésus l’accomplit à travers son geste, souffler sur ses disciples en signe de ce qu’il leur donne l’Esprit saint venu du Père.

La Magdaléenne, elle, sort du récit.

C’est au point que Paul énumérant les témoins de la résurrection en 1 Corinthiens 15 ne la mentionne pas : « Christ est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures ;‭‭ il est apparu à Céphas, puis aux douze.‭ ‭Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois, dont la plupart sont encore vivants, et dont quelques-uns sont morts.‭ ‭Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres.‭ ‭Après eux tous, il m’est aussi apparu à moi, comme à l’avorton » (1 Co 15, 4-8).

Plus encore que l’avorton, la Magdaléenne s’est effacée.

« Quiconque veut laisser une œuvre n’a rien compris. Il faut apprendre à s’émanciper de ce qu’on fait. Il faut surtout renoncer à avoir un nom, et même à en porter un. Mourir inconnu, c’est peut-être cela la grâce », écrira Cioran (Cahiers 1957-1972, p. 509), propos concernant tout un chacun. Pour nous : « Si nous pouvions ressentir une volupté secrète chaque fois qu’on ne fait aucun cas de nous, nous aurions la clef du bonheur », écrit-il aussi (Cioran, Cahier de Talamanca, p. 40).

Marie, elle, ne sera plus nommée, ne vivant que de la grâce, volupté secrète, d’être devant Dieu, ayant entendu du Ressuscité la parole : « ne me retiens pas ». Il retourne au Père, comme il l’avait dit. Il s’en est allé, il envoie l’Esprit. Quant à Marie, elle sait la promesse : « qui se détache de sa vie dans ce monde la garde pour la vie éternelle. »

*

Suite à quoi, selon le texte, « Jésus vint, il se tint au milieu de ses disciples et il leur dit : "La paix soit avec vous." Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie. Jésus leur dit de nouveau : Que la paix soit avec vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. Après ces paroles, il souffla sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit Saint. » (Jean 20, 20-22)

Son geste est un signe, qui utilise le double sens du mot : souffle et esprit. L’Esprit qui est comme le vent, que l’on ne « voit », que l’on ne « sent » qu’à ses effets — ou plutôt dont ne voit, ne sent, que les effets.

*

Comme pour une nouvelle création de vie, effet du souffle donné...

Genèse 2, 7 : « Le Seigneur Dieu prit de la poussière du sol et en façonna un être humain. Puis il lui insuffla dans les narines le souffle de vie, et cet être humain devint vivant. » Se retirant dans son Shabbath (Gn 2, 2), Dieu donne la vie à l’être humain en « insufflant dans ses narines le souffle de vie » — l’Esprit de vie. Jésus reprend le geste du récit de la Genèse : se retirant, il met en place la nouvelle création : il donne tout à nouveau l’Esprit de Dieu.

De même qu’il a vécu lui-même dans la vérité de l’Esprit qui l’a animé, la nouvelle création, celle du monde de la résurrection, est animée de la vie de l’Esprit.

*

Jean 20, 21 : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Une mission… C’est par des humains faibles que le projet de la création est appelé à être accompli. Marie de Magdala a compris, au point de ne plus apparaître, que Jésus, qu’elle imite en cela, nous passe le relais — comme le Père s’est retiré dans son repos lors de la création —, Jésus nous passe le relais en nous donnant l’Esprit du Père qui l’a animé : « comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie ». Marie la Magdaléenne est non seulement témoin première de la résurrection, mais témoin définitif du retrait du Christ passant le relais aux Apôtres.

Accomplissant sa promesse, « il est préférable pour vous que je m’en aille, pour que vienne l’Esprit saint », le Ressuscité souffle sur eux… « Recevez l’Esprit Saint » et déliez ceux qui sont liés. Tel est l’envoi. La mission, pour une création nouvelle — dont nous sommes les acteurs, humains, trop humains, au point de vouloir voir, à l’instar de Thomas qui, absent au dimanche de Pâques, est présent huit jours après — comme aujourd'hui. Thomas est notre représentant, à nous qui n'avons pas vu, et voulons voir, et paraître, et qui sommes appelés à entrer dans la création nouvelle. Heureux ceux qui sans avoir vu ont cru.

Car rien ne se fait, en termes de création nouvelle, renouvelée, sans un acte de foi en ce qui ne se voit pas, à ce qui semble impossible (cf. Hé 11). Car, à bien lire notre texte, la création nouvelle est fondée... sur le retrait, de Dieu, du Christ, de soi, comme le retrait de soi de la Magdaléenne, porte de liberté pour toutes et tous — « déliez ceux qui sont liés ».

Ici s’ouvre la porte de tous les possibles. Porte de liberté par le pardon qui seul libère : « ceux pour qui vous remettrez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis » (plutôt que « ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis, ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus », comme si les Apôtres avaient pour mission de retenir captifs de leurs péchés certains de ceux à qui ils sont envoyés !).

La libération est en deux volets : pardon des péchés, de tout ce qui rend captif à commencer par le souci de soi, de laisser une œuvre ou un nom, et soumission du péché qui rend captif, à commencer par ce souci de soi, soumis par l’Esprit pour une libération totale, une victoire totale sur tous les esclavages. Comme mort au péché à la croix et résurrection à la vie nouvelle.

Voilà les Apôtres envoyés, à la suite de la Magdaléenne qui s’est effacée — et nous à leur suite — pour communiquer pleinement la libération que par sa résurrection, Jésus vient d'octroyer dans le don de l’Esprit saint. Envoyés pour communiquer abondamment cette libération : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. » Et mieux : « Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis. »

Telle est la parole de liberté — par le retrait de soi, du souci de soi et de son prestige, de celui de son nom propre : Dieu seul nous donne notre vrai nom que lui seul connaît (Ap 2, 17) —, don et pardon qui met fin à la crainte et au souci de notre prestige, de notre nom, de nos œuvres, et nous envoie avec la paix de Dieu — qui nous est donnée dans le souffle de l’Esprit saint. « La paix soit avec vous. » — Bénédiction prononcée deux fois (v. 19 et 21), puis (v. 26) une troisième fois…


RP, Poitiers, 24.04.22
Liturgie :: :: Prédication


dimanche 17 avril 2022

"Ils n'avaient pas encore compris l'Écriture…"




Actes 10, 34-43 ; Psaume 118, 1-20 ; Colossiens 3, 1-4 ; Jean 20, 1-9

Colossiens 3, 1-4
1 Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ;
2 fondez vos pensées en haut, non sur la terre.
3 Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu.
4 Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire.

Jean 20, 1-9
1 Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau.
2 Elle court, rejoint Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l’a mis. »
3 Alors Pierre sortit, ainsi que l’autre disciple, et ils allèrent au tombeau.
4 Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.
5 Il se penche et voit les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois il n’entra pas.
6 Arrive, à son tour, Simon-Pierre qui le suivait ; il entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là
7 et le linge qui avait recouvert la tête ; celui-ci n’avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit.
8 C'est alors que l’autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau ; il vit et il crut.
9 En effet, ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts.

*

« Ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts ». Pourquoi n’ont-ils pas compris ? Aujourd’hui, on répondrait : parce que la science nous dit que la résurrection est impossible. Est de l’ordre scientifique ce qui est reproductible en laboratoire. Ce qui s’est passé au dimanche de Pâques n’est pas reproductible en laboratoire… Alors ce qu’en disent les Écritures…

Et nous restons confrontés au tragique incontournable de notre condition. Allons toutefois un peu plus loin, pour voir de quel angle, irréfutable, nous parle la science, et de quel angle elle ne nous parle pas.

Aujourd’hui, la science nous dit — par le rapport du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) — que dans trois ans, les dégâts dus au réchauffement climatique seront irréversibles. Il faut changer tout de suite. Que fait-on sachant cela ? Rien… Quasiment pas un mot au cours de la campagne électorale de 1er tour ! Pourquoi ? Préoccupations d’identité ou querelles d’égos jugées plus urgentes ? Quelle que soit la réponse, comme Église, ne jetons pas la pierre aux gouvernants ! Que retiendra l’histoire, si elle continue, de ce à quoi s’intéressait l'Église de Poitiers pendant que la catastrophe avançait à grand pas ? Espérons que ce soit à autre chose qu’à des querelles d’égos conduisant tout aussi bien à la ruine, bien plus modeste celle-là, que celle qui menace ! L’Église est appelée à un tout autre témoignage…

Revenons à notre question de départ : que dit la science concernant notre vie et notre mort ? Au fond, l’histoire de la pensée le montre : on s’en fiche ! On ne retient de la science que ce qui vient conforter nos a priori. Au sujet de la catastrophe climatique, comme de tout le reste, y compris la vie et la mort. « Ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts ». Pourquoi n’ont-ils pas compris ? Parce que cela coûte le dépassement de nos égos. Au fond, cela coûte tout. Aussi, pour surtout ne pas comprendre, on s’appuie sur des prétextes intitulés « science », en faisant mine de penser la résurrection comme ce qu’elle n’est pas. La résurrection est quelque chose dont la science ne parle pas — pas au sens de reproductible en laboratoire… La résurrection du Christ est tout autre chose.

*

On menaçait les premiers chrétiens de brûler leur corps pour empêcher leur résurrection. Leur être, notre être, serait-il dans ce qui en nous est consumable par le feu ? Si oui, dans quelle partie précisément de ce que l’on menaçait de brûler ? Quelle partie précisément de notre être devrait-on redouter de voir brûler ? Quelle partie échapperait à la puissance divine de résurrection ? Tel os essentiel ? Tel pivot de la structure de nos corps ? Quelle partie serait plus constitutive de nos êtres que telle autre ? Aujourd’hui, nous dirions notre cerveau — c’est tout de même le siège de notre pensée, dit-on de nos jours. Antan, ça pouvait être ailleurs, comme le cœur, devenu ensuite une simple pompe.

On sait pourtant que les premiers chrétiens avaient appris à ne pas redouter de telles menaces… Les martyrs brûlés ont-ils plus perdu de leur être que ceux qui sont morts âgés et de leur belle mort ? Non évidemment. Nous savons en outre (la science) que toutes nos cellules sont renouvelées en un an. Nous ne sommes plus, physiquement, ce que nous étions l’an dernier. Ce qui constitue notre être réel est plus profond… plus profond que nos profondeurs propres, que notre pensée, que notre mémoire. Nos êtres s’ancrent dans l’éternité de la mémoire de Dieu — seul éternel. Comprendre cela, comprendre ce que disent les Écritures, libère de tout, comme pour un nouvel Exode de la Pâque hors de l’esclavage, hors de l’esclavage du péché et de la mort. Cela libère de tout, et pour cela, ça coûte tout !

C’est au cœur de ce qui empêche de comprendre les Écritures, et c’est ce que scelle la foi du dimanche de Pâques : « vous êtes ressuscités avec le Christ » (Col 3, 1) ; « votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu » (Col 3, 3).

*

Voilà donc notre enveloppe temporelle dont nous nous dépouillons au jour le jour de son vieillissement (le texte de l’Épître aux Colossiens le dit précisément ainsi : « vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu », Col 3, 3) ; une enveloppe déjà entrée dans la mort, qui s’use, qui se dégrade de jour en jour ; jusqu’au moment où il faudra la quitter comme un vêtement qui a fait son temps.

Et voilà ce qui apparaît dans la clarté du dimanche de Pâques : le Christ a été relevé d’entre les morts. Et pour qu’on ne s’y trompe pas, le corps, de toute façon, n’est pas là. Ce corps, cette enveloppe, qu’il a dépouillée à la croix. « Recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ », affirmera l’Apôtre. Bref, le relèvement du Christ d’entre les morts au dimanche de Pâques, nous arrache à tout ce qui est vain, nous libère de tout ce qui est vain, à commencer par nos querelles d’égos, nos préoccupations d’égos, dépouillés à la croix du Ressuscité : « vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu ».

Pour nous, il a dépouillé le corps temporel, provisoire, douloureux, et il a été relevé d’entre les morts. Et pour que cela apparaisse dans toute sa clarté, le tombeau est vide : la pierre en a été ôtée pour que nous n’y restions pas. L’envoi hors du lieu de sa mort commence où demeurent les vôtres, les êtres humains, elle est où vous êtes envoyés, pas autour d’un tombeau.

Ce qui rend surprenant que l’on ait développé le culte du tombeau vide, du saint sépulcre, et autres reliques de Jésus, hélas, en plus, comme prétextes pour persévérer dans nos querelles d’égos, dans nos guerres d’égos !… Perverses au point d’avoir même utilisé le prétexte du tombeau vide pour nourrir querelles et guerres.

J’exagère ? Pour garantir les pèlerinages vers ce tombeau… vide ! on a fomenté huit croisades, parmi d’autres guerres, jusqu'à aujourd'hui, voire bénies par des Églises, l'actualité nous le hurle, hélas.

Voilà quoiqu’il en soit qu’il n’est pas ici, pas au tombeau. Et vous n’êtes pas appelés à y être non plus. « Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. » Allez donc dans la Cité terrestre, est-il dit à Marie de Magdala et aux autres témoins.

Parce que ce qui vaut pour le Christ, et c’est là que son relèvement d’entre les morts est aussi un dévoilement de ce que disent les Écritures, une révélation ; ce qui vaut pour lui, vaut, en lui, aussi pour nous. « Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu ». « Vous êtes ressuscités avec le Christ. »

Notre vrai être n’est pas dans la dépouille de nos corps, pas plus que dans notre pensée ou dans notre mémoire propres, et surtout pas dans la vanité de nos égos, mais caché avec le Christ, en Dieu.

Ce qui ne rend pas nos corps temporels insignifiants. Ils sont la manifestation visible de ce que nous sommes de façon cachée. Et ils sont le lieu de la solidarité. Le corps que le Christ s’est vu tisser dans le sein de sa mère manifeste dans notre temps ce qu’il est définitivement devant Dieu, et qui nous apparaît dans sa résurrection. Il est un autre niveau de réalité, celui qui apparaît dans la résurrection. Or nous en sommes aussi, à notre tour, de façon cachée. C’est cet autre niveau qu’il nous faut rechercher, pour y fonder notre vie et notre comportement dans le provisoire.

*

« Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire », annonce l’Apôtre.

Alors désormais, « recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ; fondez vos pensées en haut ». C’est-à-dire non pas : vivez en haut, comme dans les nuages de lendemains qui déchanteront, mais poursuivez votre route terrestre forts de ce que vous pouvez désormais fonder vos pensées en haut, dans la foi à la résurrection de Jésus.

Vous êtes morts avec Jésus et ressuscités avec lui. « Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire. » C’est à ce niveau de réalité-là qu’est notre vrai être. Vivre de la résurrection du Christ éternel, pour marcher vivants dès aujourd’hui sur les routes du provisoire.


RP, Pâques, 17.04.22
Diaporama :: :: Prédication


jeudi 14 avril 2022

"Savez-vous ce que je vous ai fait ?”



Gravure, Mark I. Nelson

Exode 12, 1-14 ; Psaume 116 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jean 13, 1-15

Jean 13, 1-15
1 Avant la fête de la Pâque, Jésus sachant que son heure était venue, l’heure de passer de ce monde au Père, lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême.
2 Au cours d’un repas, alors que déjà le diable avait jeté au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, la pensée de le livrer,
3 sachant que le Père a remis toutes choses entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il va vers Dieu,
4 Jésus se lève de table, dépose son vêtement et prend un linge dont il se ceint.
5 Il verse ensuite de l’eau dans un bassin et commence à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint.
6 Il arrive ainsi à Simon-Pierre qui lui dit : « Toi, Seigneur, me laver les pieds ! »
7 Jésus lui répond : « Ce que je fais, tu ne peux le savoir à présent, mais par la suite tu comprendras. »
8 Pierre lui dit : « Me laver les pieds à moi ! Jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu ne peux pas avoir part avec moi. »
9 Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, non pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! »
10 Jésus lui dit : « Celui qui s’est baigné n’a nul besoin d’être lavé, car il est entièrement pur : et vous, vous êtes purs, mais non pas tous. »
11 Il savait en effet qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il dit : « Vous n’êtes pas tous purs. »
12 Lorsqu’il eut achevé de leur laver les pieds, Jésus prit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Savez-vous ce que je vous ai fait ?
13 Vous m’appelez “le Maître et le Seigneur” et vous dites bien, car je le suis.
14 Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ;
15 car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi.

*

Jeudi saint, entre deux dimanches, Rameaux et Pâques. Lors du premier de ces deux dimanches, lors de l’entrée de Jésus à Jérusalem, on ne sait pas exactement ce qu’on demande, — comme Abraham (Genèse 22), quand il commence avec Isaac sa montée vers le mont Morija, ne sait pas encore. La figure d’Abraham « sacrifiant » Isaac peut être prise comme étant en arrière-plan : les textes que nous avons lus aujourd'hui nous font entrer plus loin dans ce parallèle qui s’ouvre lors de l'entrée solennelle de Jésus à Jérusalem. Abraham ne sait pas encore qu'il s'agit de retrouver Isaac en vérité, et non plus tel qu'il le connaissait jusque là. À Rameaux, en ce jour de joie, on ne sait pas que celui que l'on acclame comme un roi temporel devra être sacrifié comme tel, pour rayonner de sa vérité éternelle dévoilée lors du dimanche qui vient, Pâques.

Abraham a dû trouver un autre Isaac que le jeune homme avec lequel il est monté. Où est l’agneau ? a demandé Isaac. Rameaux annonce le sacrifice de l'agneau au vendredi saint, pour la résurrection du Christ éternel au dimanche Pâques.

Il s'agit de renoncer, comme Abraham a renoncé. Il lui a fallu laisser Isaac être ce qu'il est devant Dieu. Il lui a fallu en sacrifier ce qu'il croyait en savoir. Il nous faut sacrifier nos Isaac tels que nous les comprenons pour recevoir Isaac libre devant Dieu.

Il s’agit, de Rameaux à Pâques, d'apprendre à sacrifier le Messie tel que nous le concevons — « qui dites-vous que je suis ? » avait-il demandé — pour retrouver dès maintenant le Sauveur éternel, révélé au dimanche de Pâques.

Il s’agit de le découvrir dans sa vérité éternelle. Pour cela, il faudra sacrifier ce que l'on croyait en savoir. Et cela coûte des larmes, celles d’Abraham montant avec Isaac, celles des disciples perdant le Christ, celles des femmes au pied de la croix.

Écho à ce que dit Jésus à ses disciples au moment de sa mort : « vous ne me verrez plus ». Et puis vous me verrez, ajoute-t-il. Un Jésus est sacrifié, celui que l'on croyait connaître, pour qu’apparaisse le vrai Jésus, que l'on ne peut saisir — Jésus Christ éternel.

Cela est donné à valoir pour nous, pour chacune et chacun de nous. Il nous faut sacrifier ce que l'on croit pouvoir posséder de ses proches, et de soi-même, pour paraître en pleine lumière, né de Dieu. « Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu » dira Paul aux Colossiens (Col 3, 3).

Et aujourd'hui, Jeudi saint, Jésus nous montre comment.

*

On est au soir du dernier repas, qui ne sera pas relaté en Jean. C'est pourtant ce à quoi on s’attendait. Or il vient toujours comme on ne s'y attend pas. Jésus nous donne à présent à la place du dernier repas sa signification. Il faut abandonner ce que l'on croyait de lui. Il s'offre pleinement. Et voilà qu'au grand bouleversement de ses disciples, il leur lave les pieds. Non pas que le geste n’existe pas jusque là : il existe bel et bien au contraire. C'est un geste courant à l'époque, où l'on marche longtemps sur les routes poussiéreuses. Mais ce geste reposant, offert après la route, c'est normalement un serviteur qui est est chargé, pas le maître !

À présent le maître se montre tel qu'il est : serviteur. Il faut alors pour les disciples abandonner la figure du maître : ils ne verront plus son visage. Il faut renoncer à la figure maître tel qu'on l'attend pour le trouver serviteur. Et ça coûte, ça coûte beaucoup, ça coûte tout.

Et Pierre ne veut pas : « Toi ? Me laver les pieds à moi ! Jamais ! »

Pierre dit son refus à plusieurs reprises : il ne peut renoncer à la figure du maître qu'il a conçue. Jusque, devant l’insistance de Jésus, à tenter de comprendre ce geste comme n'impliquant pas ce renoncement à ce qu'il croit savoir du maître… Ah oui, il parle de sa puissance de sauveur, qui nous a lavés de toutes nos fautes : « Alors, Seigneur, non pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! »

Bien sûr Jésus est le sauveur, qui les a purifiés. Mais ce geste-ci, à présent, est celui du serviteur, celui par lequel Jésus leur dit le sacrifice de toute image que l'on peut avoir de lui auquel il faut consentir, et par là le sacrifice de l'image que chacun de nous a de lui-même.

« Vous m’appelez “le Maître et le Seigneur” et vous dites bien, car je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »

Non pas qu'il faille reproduire ce geste-là. L’Église ancienne n'a pas retenu ce geste comme pratique liturgique — ce qui aurait pu en faire manquer le sens, les premiers disciples qui ont retenu ce souvenir l'ont bien senti : il ne s'agit pas d'un rite, pas d'une pratique liturgique mais d'un modèle de vie, d'un exemple, dont le cœur est le renoncement. À travers le renoncement à l’image du maître, à toute image du maître — qui s'apprête à mourir avec lui sur la croix, il s'agit à présent de renoncer à toute image de soi, à tout ce que l'on croit de soi. Comme Abraham renonçant à ce qu'il croit d'Isaac. Mourir à soi-même. Jésus l'a souvent dit. À présent, il a montré comment : « c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »

Aujourd'hui, au jour où Jésus renonce à sa vie pour entrer dans l'éternité du matin de Pâques, il s’agit pour nous de renoncer à tout ce que nous concevons de nous-mêmes, pour recevoir la vie d'éternité qui est dans le renoncement du Christ.


RP, Poitiers, jeudi saint, 14/04/22
Prédication (format imprimable)


dimanche 3 avril 2022

"Va, et ne pèche plus"




Ésaïe 43, 16-21 ; Psaume 126 ; Philippiens 3, 8-14 ; Jean 8, 1-11

Jean 8, 1-11
1 Jésus gagna le mont des Oliviers.
2 Dès le point du jour, il revint au temple et, comme tout le peuple venait à lui, il s'assit et se mit à enseigner.
3 Les scribes et les Pharisiens amenèrent alors une femme qu'on avait surprise en adultère et ils la placèrent au milieu du groupe.
4 "Maître, lui dirent-ils, cette femme a été prise en flagrant délit d'adultère.
5 Dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Et toi, qu'en dis-tu ?"
6 Ils parlaient ainsi dans l'intention de le mettre à l'épreuve, pour pouvoir le mettre en boîte. Mais Jésus, s’étant baissé, écrivait avec le doigt sur le sol.
7 Comme ils continuaient à lui poser des questions, Jésus se redressa et leur dit : "Que celui d'entre vous qui n'a jamais péché lui jette la première pierre."
8 Et s'inclinant à nouveau, il écrivait sur le sol.
9 Après avoir entendu ces paroles, ils se retirèrent l'un après l'autre, à commencer par les plus âgés, et Jésus resta seul. Comme la femme était toujours là, au milieu du cercle,
10 Jésus se redressa et lui dit : "Femme, où sont-ils donc? Personne ne t'a condamnée?"
11 Elle répondit : "Personne, Seigneur", et Jésus lui dit : "Moi non plus, je ne te condamne pas : va, et désormais ne pèche plus."

*

« Nous croyons que l’homme devant Dieu est à la fois pécheur et justifié ; que l’Église est à la fois pécheresse et pardonnée », dit une de nos confessions de foi…

Eh bien, c'est à cela que nous conduit le cœur de ce récit : l’Église à la fois pécheresse et pardonnée. Mais voyons comment notre texte dit cela, comment il arrive à ce point.

« Ils parlaient ainsi dans l'intention de le mettre à l'épreuve », lit-on au verset 6, et s'il ne passe pas l'épreuve, il se retrouvera « mis en boîte », discrédité. Mais quelle est l'épreuve ? Elle repose en grande partie, comme les autres épreuves proposées à Jésus selon les Évangiles, sur les doutes de ses interlocuteurs quant à sa culture religieuse. N'oublions pas que Jésus vient d'un territoire, la Galilée, périphérique et peu éclairé. Alors ceux des scribes — des spécialistes de la Loi, de la Torah — qui l'interrogent peuvent être portés à douter de sa culture biblique. Car la question, savoir s'il faut lapider la femme, est déjà résolue depuis longtemps par les maîtres de la tradition. On ne lapide pas ! (Cf. Talmud, Traité Sota 47a : « Quand se sont multipliés les cas d'adultère, les tribunaux n'ont plus appliqué la sentence de Sota ».) D'autant que c'est l'État, en l'occurrence l'ordre romain qui règne directement ou indirectement, qui a le dernier mot en matière d’exécutions.

On ne lapide pas, a fortiori pas comme ça dans la rue, sauf à ce que cela s'assimile à un assassinat fanatique — comme celui d’Étienne dans le livre des Actes — qui aurait dû valoir à ceux qui en étaient coupables de comparaître, normalement, auprès des autorités romaines. L'épreuve vise à savoir si Jésus sait que la question est résolue par les pharisiens, dans un sens exactement similaire à la réponse qu’il va donner. Dans un sens propre à fonder l'abolition de la peine de mort. (Cf. Rabbi Eliézer : « Si un tribunal réussit à mettre à mort, plus d'un fauteur, tous les 70 ans, c'est un tribunal meurtrier ». Talmud, Traité Makot 7a. Ibid. : Rabbi Tarfon et Rabbi Akiva affirmèrent que s'ils faisaient partie du grand tribunal jugeant les peines de mort, aucun fauteur n'aurait été mis à mort.)

Car les pharisiens enseignent à ce sujet que si la Torah parle de lapidation, c'est en considérant des gens, le peuple du Sinaï, d'une sainteté telle qu'ils seraient à même de juger ! — et finalement de ne pas condamner, comme Jésus ne le fera évidemment pas.

Prétendre juger et condamner la femme reviendrait, comme l’enseignaient déjà les pharisiens, à s’auto-justifier, sans compter que, si Jésus comprenait la Torah ainsi, cela ferait de lui un fanatique inculte.

La Torah était lue dans les synagogues et expliquée ! (Elle n’était pas disponible en livre familial ou individuel comme elle le serait plus tard — après l'invention de l’imprimerie et des livres à bon marché.) Mais pas plus aujourd'hui qu’hier, on n’est censé lire en public et sans explication des textes tels que ceux qui en première lecture semblent prôner lapidations et autres exterminations !

Or l'explication pharisienne consiste précisément, via des réflexions parfois complexes (de tels textes n’étant pas simples !), à renvoyer chacun à sa conscience. « Qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle », dira Jésus (Matthieu 5, 28) dans cette même perspective.

Cela vaut jusqu’à aujourd’hui : lire sans explication de tels textes (semblant prôner lapidation, violence guerrière, etc.) a même quelque chose d’indécent ! Et il y a beaucoup de textes difficiles dans la Bible, qui réclament des explications qui ont pour effet de faire travailler les intelligences — c’est encore ce qu’en dira saint Augustin au Ve s. : les textes difficiles de la Bible sont là pour que nous exercions nos intelligences — que ce soit des textes comme celui auquel il est fait allusion ici (v. 5), des textes guerriers, et j’en passe. On les explique, on ne les lit pas sans les expliquer ! C’est pour cela que Dieu, parmi les divers dons qu’il octroie, a institué des scribes, rabbins et pasteurs…

Condamner « ces femmes-là », selon la formule dédaigneuse citée au v. 5, dévoile finalement le cœur trouble de tout accusateur — qui se met ainsi au-dessus du Décalogue écrit du doigt de Dieu (cf. Ex 31, 18 /Jn 8, 6 et 8), au-dessus de la Torah. Ainsi le dira l’Épître de Jacques (ch. 4, v. 11) : « qui juge son frère ou sa sœur, juge la Loi ». En effet cela revient à s’auto-justifier quant à ses fautes à soi, ce qui produit une surdité à toute compassion : dédaigner la femme accusée pour ne pas entendre ce qui se passe de façon confuse dans les profondeurs enfouies auxquelles Jésus renvoie chacun.

Voilà un point, parmi les autres, sur lequel Jésus et les pharisiens sont d'accord. Il est important pour nous de le savoir, ne serait-ce que pour ne pas faire des pharisiens les boucs émissaires d'une attitude qui n'est pas la leur ! D’autant plus que ce faisant, loin d'être du côté de Jésus et de la femme adultère pardonnée, nous basculerions sans nous en rendre compte du côté des lapidateurs !

Or, les pharisiens ne lapidaient pas, parce que, on l'a dit, ils se considéraient insuffisamment saints pour juger… Exactement comme Jésus va le dire. Cela n'élimine pas la faute commise. La faute n'est pas niée ; elle est censée ici avoir été constatée par flagrant délit. C'était indispensable pour un constat d'adultère : flagrant délit (ce qui peut sembler rendre étrange l'absence de l'homme, visé en principe lui aussi par la sanction — on y revient) — flagrant délit constaté ; la trace de cette exigence s'est perpétuée dans l'islam, où sont requis quatre témoins qui, tenez-vous bien, doivent pourvoir affirmer avoir vu l'accouplement s'accomplir (avoir vu « la plume entrer dans l’encrier » ! Sic) — où la pratique de telles sanctions dans certains pays ou groupes musulmans tombe sous le coup de la dénonciation d'hypocrisie des lapidateurs qui se jugent eux-mêmes assez purs pour se livrer à de tels actes !

Mais bref, flagrant délit, la faute n'est pas niée dans notre texte ; mais elle est pardonnée. Là, Jésus s'avère, lui campagnard galiléen, n'être pas aussi inculte que cela — et les Évangiles ne manquent pas de nous le montrer fréquentant les synagogues, ou discutant avec les docteurs de la Loi. Et il sait que parmi les textes difficiles de la Torah le problème que posent ceux parlant de la peine de mort est résolu, et il sait comment.

*

Cela noté, il faut aller un pas plus loin et retrouver la leçon prophétique sur l’adultère et son pardon comme image de l’idolâtrie du peuple qui cherche ses propres fantasmes religieux dans des idoles à sa propre image, et qui rejette ipso facto le vrai Dieu, Dieu autre au point que l’on ne prononce pas son nom. De même, l’adultère est comme en recherche d’une image fantasmée, restant en souffrance de ce que l’autre se trouve être réel, et donc ne correspond pas à ma propre image projetée… « Va et ne pèche plus », adressé par Jésus à la femme adultère, recoupe alors l’appel « revenez à moi, peuple adultère » que les prophètes crient au nom de Dieu.

Ici s'explique la fameuse absence de l'homme, pas relevée par Jésus : la femme de notre texte est une figure de l'Église, pécheresse pardonnée, coupable d'adultère vis-à-vis de Dieu, et pardonnée, à laquelle Jésus déclare : « va et ne pèche plus ! » Où est l'homme, demandait-on ? Mais ce n'est pas avec un homme que l'Église commet l'adultère, c'est avec ses idoles !… Desquelles la première est cette façon de s'adorer soi-même, de vouloir se placer sur un piédestal de façon à accuser autrui, se plaçant au-dessus de la Torah.

Si l'homme n'est pas là — et le problème du texte n'est pas un homme mais l'idole —, l'époux, lui, est là, celui de l’Église : c'est Jésus, qui pardonne, qui ne condamne pas, pénétrant le fond des cœurs de sorte que son pardon n'est pas à bon marché. Nous ne sommes pas juges pour condamner, nous ne le sommes pas non plus pour octroyer des pardons faciles, qui ne coûtent rien.

Jésus s'adresse à la conscience de chacun de ses interlocuteurs, de chacune et chacun de nous, dévoilant le secret des cœurs : à partir de quelle sainteté ose-t-on s'ériger en juge de quiconque ? La question ne peut que porter et troubler les consciences, à commencer par celles des plus âgés, qui ont une plus indubitable expérience de leur propre tortuosité. Et la femme de se retrouver sans plus d'accusateur. C'est aujourd'hui le jour du salut. Il est encore temps d'entrer dans le Royaume.

Alors Jésus, dont la sainteté le met en position de juge, et lui seul, prononce son verdict : « je ne te condamne pas. Va, et ne pèche plus ». Ce faisant, il annonce ce qui est le fondement du Royaume dont il est porteur : le pardon, la grâce seule, la faveur de Dieu, sans quoi ce Royaume demeurerait à jamais fermé, inaccessible.


R.P., Poitiers, 3.04.22
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dimanche 27 mars 2022

Les deux fils et le Père aimant





Josué 5, 10-12 ; Psaume 34 ; 2 Co 5, 17-21 ; Luc 15, 1-3 & 11-32

Luc 15, 11-32
11 […] "Un homme avait deux fils.
12 Le plus jeune dit à son père : Père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir. Et le père leur partagea son avoir.
13 Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout réalisé, partit pour un pays lointain et il y dilapida son bien dans une vie de désordre.
14 Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans l’indigence.
15 Il alla se mettre au service d’un des citoyens de ce pays qui l’envoya dans ses champs garder les porcs.
16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre des gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui en donnait.
17 Rentrant alors en lui-même, il se dit : Combien d’ouvriers de mon père ont du pain de reste, tandis que moi, ici, je meurs de faim !
18 Je vais aller vers mon père et je lui dirai : Père, j’ai péché envers le ciel et contre toi.
19 Je ne mérite plus d’être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes ouvriers.
20 Il alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié : il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.
21 Le fils lui dit : Père, j’ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils…
22 Mais le père dit à ses serviteurs : Vite, apportez la plus belle robe, et habillez-le ; mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds.
23 Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons,
24 car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé. "Et ils se mirent à festoyer.
25 Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses.
26 Appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que c’était.
27 Celui-ci lui dit : C’est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras parce qu’il l’a vu revenir en bonne santé.
28 Alors il se mit en colère et il ne voulait pas entrer. Son père sortit pour l’en prier ;
29 mais il répliqua à son père : Voilà tant d’années que je te sers sans avoir jamais désobéi à tes ordres; et, à moi, tu n’as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.
30 Mais quand ton fils que voici est arrivé, lui qui a mangé ton avoir avec des filles, tu as tué le veau gras pour lui !
31 Alors le père lui dit: Mon enfant, toi, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.
32 Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé.

*

Un propos de la tradition juive, enseigné par les rabbins, dit que le plus grand des justes ne sera jamais aussi grand que le pécheur qui s'est repenti, car il ne comprendra jamais la profondeur de la miséricorde de Dieu, de sa tendresse, aussi intensément que celui qui a été relevé.

Jésus, par cette parabole dite du “fils prodigue”, c’est-à-dire en français courant “fils gaspilleur”, nous dit la même chose. N'oublions pas que ceux qui écoutent Jésus lorsqu’il donne cette parabole sont des gens bien, ou qui se pensent tels, des gens qui pensent tout mieux faire que les autres, mais qui ignorent tout de la vraie tendresse du Père, que Jésus essaie de leur dire : “mon enfant, dit le père au fils aîné, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi” (v. 31). Ne leur manque, comme au fils aîné de la parabole, que la connaissance profonde, vécue, de la miséricorde du père, de sa tendresse.

*

C'est pour bien souligner cela aux yeux de ce fils aîné — qui l’écoute, donc, par les oreilles de ses interlocuteurs — que Jésus dresse un si long et étonnant portrait de son frère cadet et prodigue.

Il en trace le pire portrait qui soit : non seulement il n'a pas été fidèle au père, il l’a quitté, et de quelle façon : tout juste s’il ne l’a pas enterré avant l’heure, réclamant son héritage pour partir. Et ses biens, il les a carrément gaspillés. Et non seulement, il les a gaspillés, mais il ne les a pas gaspillés en essayant par exemple, même maladroitement, de les faire fructifier. Il les a stupidement gaspillés. Et il ne les a pas gaspillés de façon charitable, ni même utile, mais de façon égoïste, en vivant dans la débauche. Jésus ainsi en rajoute à décrire un frère cadet de la pire espèce, sans excuse aux yeux du frère aîné dont il ne faut pas oublier qu'il est en train d'écouter Jésus par les oreilles de ceux qui pensent tout mieux faire, représentés par ce fils qui se fâche tout rouge au retour de son frère.

Quant au fils prodigue dont Jésus donne le portrait, il n'est pas jusqu’à son repentir qui ne soit douteux. Ce n’est pas l'affection qui le pousse vers son père, mais tout bonnement la faim (v. 17). Il revient en réfugié économique. Un de ces pauvres qui n’arrive pas pour les beaux yeux de ceux qui l’accueillent, mais parce qu’il est affamé. Sans parler du genre d’humiliation qu’il a subie.

Réduit à convoiter la nourriture des cochons — comme si ce n’était pas déjà assez humiliant de les garder ! Et le voilà, humilié, qui revient penaud, qui a perdu jusqu’à sa sincérité, s’il en a jamais eu. Sa sincérité, en effet, est devenue si peu sûre qu'on le voit carrément préparer un discours de repentir à réciter à son père (v. 18, cf. v. 21). Motivations qui, la suite le montre, quelles qu'elles soient, importent peu au père, qui s’étant précipité de loin pour se jeter à son cou, interrompt le discours qu’il avait préparé, pour ordonner la fête, sans attendre l’aîné qui se vexe : lui qui fait tout mieux que tout le monde, le père ne lui a rien demandé pour s’émouvoir spontanément.

*

C'est parce que le Père trouve son enfant que le retour de son enfant peut commencer. Il arrive penaud, mais le Père a trouvé le fils qu'il attend ; le fils lui, n'en est qu'au début de sa découverte du Père, de son retour à lui. De loin, le Père court se jeter à son cou. C’est parce qu’il a retrouvé ce qui était perdu qu’il invite les siens à la réjouissance et à la fête.

Et voilà que le fils aîné se fâche des retrouvailles de son frère. Vexé pas tant de la conversion de son frère prodigue que de l’attitude de son Père. Car au fond, à bien y regarder, c’est contre le père qu’il est en colère !

Le père a ouvert la fête avant même son retour des champs, sans l’attendre (v. 25-27) ! comme il n'a pas attendu d'entendre le discours préparé de son frère prodigue pour se jeter à son cou et fêter sa joie.

C'est ici que la parabole du fils prodigue devient celle des deux fils et du Père aimant. Parce que finalement les deux sont éloignés : l’un, l’aîné, ne connaît pas la profondeur de la miséricorde du Père, la profondeur de sa tendresse, l’autre, le second, ignorait ce qu’est la reconnaissance : il considérait tous les biens de son Père comme un dû qu’il pouvait donc s'approprier et gaspiller à sa guise. Les deux sont éloignés de sa bonté, qui, dans l’accueil du second qui revient ruiné, apparaît sans limite, pour les deux ! Dieu attend leur retour à tous les deux.

Il n'attend que de nous voir enfin près de lui tels que nous sommes, sous son regard ; il nous tend déjà ses bras. Déjà, il est prêt à préparer la fête de la joie de notre retour. La simple vue de ses enfants fait éclater sa tendresse. Il nous attend toutes et tous.


RP, Poitiers, 27/03/22
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dimanche 20 mars 2022

"Si vous ne vous convertissez pas…"




Exode 3.1-15 ; Psaume 103 ; 1 Corinthiens 10.1-12 ; Luc 13.1-9

Luc 13.1-9
1 À ce moment survinrent des gens qui lui rapportèrent l'affaire des Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs sacrifices.
2 Il leur répondit : "Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens pour avoir subi un tel sort ?
3 Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même.
4 "Et ces dix-huit personnes sur lesquelles est tombée la tour à Siloé, et qu'elle a tuées, pensez-vous qu'elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ?
5 Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière."
6 Et il dit cette parabole : "Un homme avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint y chercher du fruit et n'en trouva pas.
7 Il dit alors au vigneron : Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier et je n'en trouve pas. Coupe-le. Pourquoi faut-il encore qu'il épuise la terre ?
8 Mais l'autre lui répond : Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche tout autour et que je mette du fumier.
9 Peut-être donnera-t-il du fruit à l'avenir. Sinon, tu le couperas."

*

On est en route vers Jérusalem. “Des gens” rapportent à Jésus qu'un groupe de pèlerins galiléens y a été massacré par Pilate. Un rapport plein de sous-entendus. Ces Galiléens n'ont-ils pas eu là un signe menaçant ? Et toi Jésus, Galiléen, quelle est ton interprétation… ?

Jésus refuse évidemment de voir un quelconque lien de cause à effet entre on ne sait quel regard défavorable de Dieu et la violence qui a atteint les victimes. Mais derrière la question, de façon invisible, le problème est la division du peuple face à l’ennemi romain, entre Judéens et Galiléens. Ce que Jésus fait apparaître en rappelant une autre catastrophe : l'écroulement de la tour de Siloé, ayant tué dix-huit personnes, judéennes celles-là, de Jérusalem (v. 4), et non point galiléennes.

Alors comprenez, souligne Jésus, qu’il n'y a pas à considérer les victimes quelles qu’elles soient comme plus coupables que les autres (ces Galiléens-là et ces Judéens-là ne sont ni plus ni moins pécheurs que les autres - v. 2), mais il s’agit d’y voir une menace qui pèse sur tous ; les divisions du peuple déboucheront sur sa destruction par Rome, la nation de Pilate, qui n’en a pas que contre le seuls Galiléens. Toute division est affaiblissement de tous, ici Judéens comme Galiléens, — ce qui appelle à se convertir, c’est-à-dire à se tourner vers Dieu, se repentir : “si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière” (v. 5). Tous !

*

Et Jésus d'illustrer son appel par une parabole, la parabole du figuier stérile. Si le massacre qui a frappé les Galiléens semble donner raison à ceux qui prétendent mieux savoir que faire, ou être plus fidèles, ou moins pécheurs, leur insensibilité, leur manque de compassion fraternelle face à ce sort cruel, dévoile qu’ils ne savent trouver là que la justification terrible d'un stérile contentement de soi…

À cette stérilité, comme au figuier stérile, il faut du fumier, excrément, signe de pourrissement, de déperdition ; mais si cette déperdition est reconnue et confessée, le fumier peut devenir signe annonciateur d’une nouvelle fécondité : “si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière”, Judéens comme Galiléens. Si vous reconnaissez le pourquoi de ce fumier, il deviendra promesse de renouveau. Convertissez-vous, repentez-vous : c’est Dieu seul qui fait croître, c’est lui qui, pour le dire avec les Actes des Apôtres (2:47), ajoute à son peuple ceux qu’il sauve lui-même. Cela ne dépend que de sa grâce.

*

Paul a retenu la leçon, appliquée à l'Église : c’est sans doute le propos essentiel d’une épître comme la première aux Corinthiens, qu’il commençait en écrivant : “Je vous exhorte, frères [et sœurs], par le nom de notre Seigneur Jésus Christ, […] à ne point avoir de divisions parmi vous, mais à être parfaitement unis dans un même esprit et dans un même sentiment” (1 Co 1:10). Et devenant concret, au ch. 11, v. 18 : “j'apprends que, lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions, et je le crois en partie”.

Façon de dire aux Corinthiens, par un trait d'ironie, que le problème concerne bien leur Église. Divisions en écarts sociaux non résolus, en clans, etc. Face au drame de divisions qui, derrière les sourires convenus, ne disent pas leur nom, mais transpirent de partout, Paul ira jusqu’à prôner l’abolition des repas d'Église à Corinthe, ces repas censés être fraternels, mais devenus de fait lieu d’hypocrisie. Mieux vaut arrêter, écrit-il : vous pouvez manger chez vous (1 Co 11:22) !

Après quoi, ch. 12, il développe son propos sur le corps qui ne peut qu’être un pour fonctionner, et sur les dons de l’Église, le don le plus désirable étant l’amour fraternel (1 Co 13) ; écho aux propos qu’il tient dans plusieurs épîtres. Je cite, petit florilège non exhaustif : “Soumettez-vous les uns aux autres” (Ep 5:21). “Considérez les autres comme étant supérieur à vous-mêmes” (Ph 2:3) — concrètement comme ayant une vision de l'Église et de sa mission supérieure à la vôtre. “Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde que vous ne soyez détruits les uns par les autres” (Ga 5:15). Etc.

Tout cela à vivre dans le cadre d’une structure donnée : Romains 12:8-9 : “que celui qui préside le fasse avec zèle ; que celui qui pratique la miséricorde le fasse avec joie.‭ ‭Que l’amour soit sans hypocrisie.” Pierre dira la même chose : “soyez soumis aux anciens. Et tous, dans vos rapports mutuels, revêtez-vous d’humilité ; car Dieu résiste aux orgueilleux, mais il fait grâce aux humbles” (1 P 5:5-6). Le tout en écho à ce qu’écrit Marc (3:25) sur la chute de Jérusalem : “si une maison est divisée contre elle-même, elle ne peut subsister”… Se souvenant de la leçon des Proverbes : “qui se plaît au mal provoque des querelles, et le rapporteur divise les amis” (16:28) ; “qui couvre une faute cherche l’amitié , mais qui la rappelle divise les amis” (Pr 17:9). « Accueillez-vous donc les uns les autres, comme le Christ vous a accueillis » (Ro 15:7). Ils vous a donnés les uns aux autres comme vous êtes…

*

Aujourd'hui encore, Dieu manifeste sa patience envers son figuier, pour qu'il porte ce fruit qui est d’être une bénédiction pour toutes et tous autour de lui. Pour que germe la justice, la paix vraie et la joie pour toutes et tous, si nombreux, qui en sont privés, qui n’en savent pas la source. Un appel à enrichir le monde, chacun, chacune à notre mesure, à notre humble mesure, face à la douleur du monde.


RP, 20.03.2022 (AG)
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dimanche 13 mars 2022

Les yeux fixés sur Jésus




Genèse 15.5-18 ; Psaume 27 ; Philippiens 3.17–4.1 ; Luc 9.28-36

Luc 9, 28-36
28 Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques et monta sur la montagne pour prier.
29 Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage changea et son vêtement devint d’une blancheur éclatante.
30 Et voici que deux hommes s’entretenaient avec lui ; c’étaient Moïse et Élie ;
31 apparus en gloire, ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem.
32 Pierre et ses compagnons étaient écrasés de sommeil ; mais, s’étant réveillés, ils virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui se tenaient avec lui.
33 Or, comme ceux-ci se séparaient de Jésus, Pierre lui dit : “Maître, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie.” Il ne savait pas ce qu’il disait.
34 Comme il parlait ainsi, survint une nuée qui les recouvrait. La crainte les saisit au moment où ils y pénétraient.
35 Et il y eut une voix venant de la nuée; elle disait : “Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le !”
36 Au moment où la voix retentit, il n’y eut plus que Jésus seul. Les disciples gardèrent le silence et ils ne racontèrent à personne, en ce temps-là, rien de ce qu’ils avaient vu.

*

Plus tard, au jour de la résurrection, les disciples raconteront, entrant dans la lignée des témoins dont parle l’Épître aux Hébreux, exhortant ceux qui ont cru par leur parole et leur témoignage (ch. 11, v. 1-2a) : « puisque nous sommes environnés d’une si grande nuée de témoins, rejetons tout fardeau et le péché qui nous enveloppe si facilement, et courons avec persévérance l’épreuve qui nous est proposée, les yeux fixés sur Jésus. »

Mais qu’est-ce à dire, depuis l’Ascension et la fin des apparitions du Ressuscité, que reste-t-il pour nous à voir, où fixer les yeux ?

« Tu sais qu’il est difficile pour nous de voir plus loin que cette tombe. Remets-nous en mémoire les paroles d’espérance des prophètes, des apôtres et des témoins de la résurrection », prie notre liturgie de deuil.

Que reste-t-il pour nous de ce qu’ont vu les disciples, témoins de la résurrection, pour que l’Épître aux Hébreux puisse nous exhorter à garder « les yeux fixés sur Jésus » ? Pour qui a vu Jésus en ce monde, comme Siméon, recevant en Jésus enfant le salut attendu, « enfin mes yeux ont vu resplendir le salut que j’attendais sans cesse » (Luc 2). Pour lui, soit ! Encore qu’il fallait bien la lumière de l’Esprit saint pour reconnaître le Fils éternel de Dieu en un enfant semblable aux autres, et plus tard, pour les autres hommes et femmes qui l’ont côtoyé, en un homme semblable aux autres. Mais que dire nous concernant, nous qui n’avons pas frayé avec Jésus sur les routes de Galilée ou de Judée ?…

Et même pour ceux qui ont eu ce privilège, se pose la question de la foi, de cette œuvre de l’Esprit saint qui leur fait percevoir la présence de Dieu en cet homme. « Nul n’a jamais vu Dieu », souligne l’Évangile de Jean, qui précise : « Dieu Fils unique seul l’a fait connaître. » Alors, « les yeux fixés sur Jésus », qu’est-ce à dire ?

Ou alors, serait-ce que contrairement à l’époque du Décalogue, on verrait désormais ? — et l’auteur de l’Épître aux Hébreux écrit après l’Ascension. Avoir « fait connaître Dieu » l’aurait-il rendu visible ? Dieu dévoilé dans sa Gloire : est-ce ce que signifie la rencontre de Jésus ressuscité au dimanche de Pâques, ou au jour de la Transfiguration ? Puisqu’ici il n’est plus question de connaître selon la chair, pour le dire avec Paul.

Dieu serait-il devenu donc devenu comme visible, ou imaginable ? Pour que l’on ait, de la sorte « les yeux fixés sur Jésus ». En effet, puisque, comme chrétiens, nous confessons avoir connu Dieu dans l’humanité du Christ, la gloire céleste du Fils de Dieu serait-elle donc devenue visible dans l’humanité visible du Christ ? Mais ne serait-ce alors pas là la satisfaction d’une tentation récurrente ? Voir Dieu. Déjà dans l’Exode, à Moïse : « fais-nous des dieux qui marchent devant nous » !

Cela ne correspond-il pas d’ailleurs à une tentation de Jésus lui-même : rendre Dieu visible en levant le voile de son humanité et en se montrant dans sa gloire céleste ? C’est bien le cœur de sa tentation au désert ! « Saute du haut du temple, montre-toi comme tu es, Fils éternel de Dieu ! » Or, Jésus a résisté : quant à sa gloire, son ministère se déroulera dans le secret, dans l’anonymat. La Transfiguration est alors le moment où trois disciples reçoivent le privilège de voir lever un instant ce secret de la gloire cachée de celui qui demeure dans l’éternité auprès du Père. Secret qui ne sera pleinement levé pour la foi des croyants qu’au dimanche de Pâques, et universellement lors de la Parousie.

Que nous dit la Transfiguration par ce dévoilement d’un instant ? Elle nous dit que l’humanité-même, à laquelle Jésus qui l’a revêtue n’a pas voulu renoncer, est au-delà de nos capacités de compréhension et a fortiori de vision. Il serait mal venu — sous prétexte que Jésus a assumé notre humanité, qu’il a refusé d’y renoncer ou d’en lever le voile — ; il serait mal venu de penser que du coup nous aurions prise sur lui ; que son humanité serait à la mesure de nos conceptions. Au contraire, nous dit la Transfiguration, l’humanité de Jésus est l’humanité du Fils de Dieu, l’humanité en laquelle Dieu nous rencontre, l’humanité même de Dieu ! Voilà qui est tout de même troublant, d’autant que cela bouleverse notre humanité propre, ainsi rachetée et élevée à sa dignité inouïe.

Cela contre la tentation de vouloir un Christ à notre mesure — à l’encontre de ce qu’en dévoile la Transfiguration. Un Christ que nous continuerions à voir en quelque sorte, de nos yeux… Contre ce qu’en dévoile la Transfiguration ! En effet, « nous ne connaissons plus selon la chair », nous avertit Paul selon sa foi au Ressuscité. C’est la même leçon que tire de la Transfiguration la seconde Épître de Pierre : « ce n’est pas en nous mettant à la traîne de fables sophistiquées que nous vous avons fait connaître la venue puissante de notre Seigneur Jésus Christ, mais pour l’avoir vu de nos yeux dans tout son éclat. Car il reçut de Dieu le Père honneur et gloire, quand la voix venue de la splendeur magnifique de Dieu lui dit : “Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir.” Et cette voix, nous-mêmes nous l’avons entendue venant du ciel quand nous étions avec lui sur la montagne sainte. » (2 Pierre 1, 16-18).

Cela n’empêchera pas de voir prospérer ce désir récurrent d’un Christ « selon la chair ». C’est ainsi que les Christ à notre image vont foisonner. Un Christ accessible non seulement à nos yeux, mais jusqu’à nos laboratoires de recherche historico-théologiques, presque à nos scalpels !

Ainsi foisonnent régulièrement des portraits et autres « biographies » de Jésus, dans des ouvrages promis au statut de best-sellers, preuve que leur souci est aussi largement celui du grand public. Or, que font-ils, ces « biographes » de Jésus ? Ils font comme tous les auteurs, mais ici par le détour par Jésus : ils parlent d’eux-mêmes. Et foisonnent les Christ, toujours au goût, à la mode du jour — justifiant l'aphorisme de Cioran : « Il est incroyable que la perspective d'avoir un biographe n'ait fait renoncer personne à avoir une vie » (Cioran, Syllogismes de l'amertume, Œuvres, p. 751).

Ou alors, autre mode, chez les non-croyants pour le coup, avec pour projet de mettre en question la foi au Christ, d'autres, parlant aussi d’eux-mêmes, se réjouissent de ce qu’il y ait aussi peu de traces dans les Évangiles d’un Jésus distinct du Christ de la foi — c’est un euphémisme : il n’y en a pas !… On n’a de récits que des Évangiles, textes de foi.

Voilà donc qu’un courant un temps prisé dans l’historiographie soviétique mettait carrément en doute l’existence de Jésus… Ces auteurs parlaient d’eux-mêmes et de leurs convictions, eux aussi, bien sûr. Mais les traces d’un personnage historique distinct des récits évangéliques ? — me direz-vous. Eh bien, on n’en a évidemment pas (sinon quelque mention floue dans deux ou trois textes antiques). Rien qui permette de faire un portrait ! C’est au point que des auteurs d’aujourd’hui renouent avec cette mode et son goût aux temps soviétiques, en rescapés de la méthode apparemment… pour nous expliquer qu’il n’y a de Jésus que mythique.

Quoique aujourd’hui, (à part dans ce courant à la mode) on ne se demande en général plus s’il a vraiment existé ; mais quand même on aimerait cependant en savoir un peu plus… « Nous ne connaissons plus selon la chair », répond Paul — c’est-à-dire : depuis sa résurrection.

Or, c’est cela que nous disent les récits de la Transfiguration, celui de Luc (ou Matthieu et Marc) ou celui de Pierre : ce Jésus que vous ne verrez plus (et pour nous, que nous n’avons pas vu) ; ce Jésus que les disciples ont côtoyé n’est autre que le Fils éternel de Dieu. « Écoutez-le ».

Écoutez-le aujourd’hui, précisera l’Épître de Pierre, dans les Écritures : « nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même ». Mais, alors, à nouveau, que dire des « yeux fixés sur Jésus » de l’Épître aux Hébreux ? Que dire, sinon en venir à ce que Jésus lui-même dit faire ce qu’il voit faire à son Père : il l’a vu faire briller son soleil sur toutes et tous, faire pleuvoir sur toutes et tous, et donc, être généreux comme l’est le Père : « le Fils ne fait que ce qu'il voit faire au Père ; et tout ce que le Père fait, le Fils aussi le fait pareillement », dit Jean (5, 19).

*

Voilà qui nous ramène à la Loi et aux Prophètes. Ils ont désigné Jésus depuis le commencement. Voilà ce dont se souviennent Pierre et les Évangiles. La Loi et les Prophètes, à savoir Moïse et Élie dans le récit de la Transfiguration selon les Évangiles.

Au Sinaï, Moïse, qu’en est-il de ce qu’on voit ? — : une voix, des voix que le peuple voit : « vous avez vu les voix de Dieu », est-il dit au peuple au Sinaï (Ex 20, 18). Et au mont Carmel, qu’a vu Élie ? Un souffle silencieux selon le texte ! Alors, en présence de Moïse et Élie, qu’ont-t-il retenu finalement, les trois disciples ? Ils parlent de blancheur éclatante. Soit pas grand chose de visualisable ou de descriptible. Comme dans le souffle d’un silence pour Élie ; ou comme au Sinaï, où s’est donnée à voir une Parole : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! »« Écoutez-le » : voilà ce qu’est « avoir les yeux fixés sur Jésus » !

Pour fixer leur bonheur, comme si c’était possible, les disciples n’ont d’autre idée que de dresser des tentes ! Et pourquoi pas : on peut imaginer qu’ils pensent à des tabernacles — référence à l’Exode (voir Jean 1, 14 : « la Parole a “tabernaclé” parmi nous »). Mais la présence du Fils de Dieu ne se fixe pas, pas même dans un tabernacle. Il faudra redescendre de la Montagne. Où le texte fait apparaître que les disciples sont tout de même à côté de la plaque !

Et pour cause : ils sont de la terre — comme nous. Ils se trouvent en présence de celui qui manifestement vient du ciel, qui provient d’au-delà de l’Histoire et dont la Loi et les Prophètes ont parlé et parlent encore, celui auquel toute l’Histoire biblique, de Moïse, les commencements, à Élie, celui qui vient à la fin, ne cesse de renvoyer.

Celui qui leur apparaît aujourd’hui est au-delà de l’Histoire et le voilà en ces jours au milieu d’eux, dans leur histoire, de son commencement à sa fin. Il ne nous est pas donné pas d’autre Jésus que celui-là.

*

Ce Jésus-là n’est autre que le Ressuscité. C’est ce qu’ont compris les disciples, plus tard. C’est bien le Ressuscité qui leur est apparu ce jour-là, avant même la crucifixion, celui qui demeure dans le sein du Père dans toute l’Éternité, celui en qui vient le Royaume ; qu’ils ont donc contemplé dans la Gloire avant même leur mort — comme l’annonçait le texte (Luc 9, 27-28a) : « quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point qu’ils n’aient vu le Royaume de Dieu.‭ Environ huit jours après qu’il eut dit ces paroles »… c’était la Transfiguration.

Et on a retenu la voix qui a retenti : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! ». Écoutez ce que Dieu vous dit par lui. Déjà le Royaume est à l’intérieur de vous… Ne restez pas sur le Mont de la Transfiguration. Allez suivre le Ressuscité sur les routes où il vous précède. Jésus en est descendu. À nous de le suivre à présent : allez donc dans le monde… « les yeux fixés sur Jésus », à savoir : « écoutez-le », et donc pour nous : « écoutez ce qu’ont dit de lui ceux qu’il a envoyés vers nous ».

Alors nous sommes l’objet même de la prière de Jésus lui-même. Jean 17 : « c’est pour eux que je prie — les Apôtres. Et aussi pour celles et ceux qui auront cru par leur parole, la parole des Apôtres ». « Les yeux fixés sur Jésus » — : « celui-ci est mon Fils élu, écoutez-le » !


R.P., Poitiers 13.03.2022
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