dimanche 27 février 2022

L’aveuglement, la poutre, le fruit et le trésor




Proverbes 10, 8-14 & 19-21 ; Psaume 92 ; 1 Corinthiens 15, 54-46 ; Luc 6, 39-45

Luc 6, 39-45
39 Il leur dit aussi une parabole : « Un aveugle peut-il guider un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous les deux dans un trou ?
40 Le disciple n’est pas au-dessus de son maître, mais tout disciple bien formé sera comme son maître.
41 « Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ?
42 Comment peux-tu dire à ton frère : “Frère, attends. Que j’ôte la paille qui est dans ton œil”, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Homme au jugement perverti, ôte d’abord la poutre de ton œil ! et alors tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère.
43 « Il n’y a pas de bon arbre qui produise un fruit malade, et pas davantage d’arbre malade qui produise un bon fruit.
44 Chaque arbre en effet se reconnaît au fruit qui lui est propre : ce n’est pas sur un buisson d’épines que l’on cueille des figues, ni sur des ronces que l’on récolte du raisin.
45 L’homme bon, du bon trésor de son cœur, tire le bien, et le mauvais, de son mauvais trésor, tire le mal ; car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. »

*

De quel aveuglement, et de quelle poutre, est-il question ? Pour voir cela, s'il est possible, voyons le propos d'où sortent ces questions que pose Jésus, ce propos que l'aveuglement, que la poutre, obscurcissent…

Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, « quelle grâce avez-vous de plus que les pécheurs les plus aveugles à la grâce ? » vient de demander Jésus. Telle est bien la question. Dès lors, quid d'être disciple, si vous êtes aussi aveugles à la grâce que les pécheurs ? « Un aveugle peut-il guider un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous les deux dans un trou ? Le disciple n’est pas au-dessus de son maître, mais tout disciple bien formé sera comme son maître » (Luc 6, 39-40), ce maître qui est généreux pour toutes et tous.

Son Fils, qui nous a dit : « Aimez vos ennemis », précise : « et vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants. Soyez généreux comme votre Père est généreux. » Jésus, Fils du Très-Haut, mettant en pratique ce qu’il enseigne — c’est à cela que l’on reconnaît le bon arbre : à ses fruits, il ne fait pas que dire, il fait — ; Jésus, imitant son Père, généreux envers toutes et tous, est allé jusqu’au bout, laissant jusqu’à sa tunique à ses persécuteurs qui le forçaient à faire combien de mille pas jusqu’à la croix… Ne prétendant être au-dessus de personne, il est devenu le dernier, pardonnant ses ennemis.

« Aimez vos ennemis », soyez libres envers tous et toutes, sortez des rancœurs. C'est l'enseignement de la Torah ! Donne et il te sera donné. Et aime sans attendre en retour. Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fasse. Sois miséricordieux comme l'est ton Père. Sinon, quelle grâce as-tu ? Ici apparaît sans doute l'essentiel de la question, dans ce texte qui oppose les disciples et, selon les mots employés, les pécheurs, qui aiment ceux qui les aiment, sont bons envers ceux qui sont bons, prêtent à ceux qui leur rendent, etc. Si tu fais pareil, « qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? Comment peux-tu dire à ton frère : “Frère, attends. Que j’ôte la paille qui est dans ton œil”, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Homme au jugement perverti, ôte d’abord la poutre de ton œil ! et alors tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère. » (Lc 6, 41-42). Imite plutôt ton Père !

*

L'aveugle n'est-il pas celui qui se leurre dans sa prétention, captif de croire en savoir plus qu’autrui ? Cet aveuglement n'est-il point péché, qui pousse à mépriser les capacités à voir de son prochain ?

Ne juge pas, vient de dire Jésus. Comme en commentaire, l’épître de Jacques rappelle qu’il est équivalent de juger son frère et de juger la Loi de Dieu (Jacques 4, 11) : c'est croire être dans une lumière telle qu'on se place au dessus de tout, y compris de la grâce, qui est d'abord surprise, et étonnement, lieu et don d'une incompréhension.

Si vous vous croyez éclairés au point de pouvoir juger autrui, prétendant mieux voir que lui, qu’elle ; en capacité de mieux faire que lui ou elle, quelle grâce avez-vous ? Si vous prétendez savoir mieux qu'autrui ce qu’il y a à faire, quelle grâce avez vous ? Il n'est pas de grâce dans nos prétentions d’avoir de la sagesse, fût-elle sagesse religieuse : Dieu n’a-t-il pas frappé de folie nos vaines sagesses (1 Co 1, 20) ? « Je suis venu dans ce monde, afin que ceux qui ne voient point, voient, et que ceux, qui voient deviennent aveugles », dit Jésus lors de l’épisode de l’aveugle-né (Jean 9, 39-41) : si vous étiez aveugles, vous verriez.

Qui prétend être éclairé par Dieu et n'en est pas aveuglé, aveuglé au point d'en perdre toute capacité de se sentir en supériorité par rapport à quiconque, fût-ce en supériorité religieuse — quelle grâce est-ce là ? Dans les lectures de ce jour, le texte des Proverbes (ch. 10, v. 8, 11, 12, 19) ne nous a-t-il pas prévenus ?
8 Un esprit sage accepte les préceptes, mais qui tient des propos stupides court à sa perte.
11 La bouche du juste est une fontaine de vie, mais celle des méchants dissimule la violence.
12 La haine provoque les querelles, mais l’amour dissimule toutes les fautes.
19 Où abondent les paroles le péché ne manque pas, mais qui refrène son langage est quelqu'un d’avisé.
*

Confesser notre aveuglement, notre impuissance, comme individus, comme peuples, comme Église en déperdition… Nous ne sommes ni meilleurs, ni plus éclairés que les autres… Nous n’avons que le recours à la grâce pour porter un fruit dont nous ne sommes pas la source, à puiser dans un trésor qui n’est pas nôtre, cette seule source de l’abondance de notre cœur et de notre bouche, de nos paroles et de nos actes.

Avec pour effet, si je ne suis pas la source de mes biens et de mes dons, de me mettre à la place d'autrui à mon humble mesure, ne pas en vouloir à celui, celle, que Jésus a aimé – « pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font » (Luc 23, 34).

C'est proche de ce que le romancier Albert Cohen a appelé « tendresse de pitié » – comme une ouverture à la bonté. D'autant que la vie est brève et que comme toi, dit-il, ton prochain est voué à la mort. Et puisqu'il est comme toi, « si tu sais que l'autre, écrit-il, ne peut être que ce qu'il est, comment lui en vouloir, comment ne pas lui pardonner ? […] Tu considèreras alors cet innocent avec une tendresse de pitié, et tu n'y auras nul mérite » (Albert Cohen, Carnets 1978, p. 174).

Une humble façon d'être, sans prétention, sur la voie de ce qui a été appelé l'Imitatio Dei, l’imitation de Dieu, imitation de Dieu qui a compassion de toi, qui fait pleuvoir sur toutes tous et briller son soleil sur toutes et tous, sans aucun mérite de quiconque.

Alors la parole gardée a commencé à porter son fruit : « comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres » (Jean 15, 12). Ce n'est pas un fardeau accablant que garder sa parole – « je vous donne ma paix » (Jean 14, 27) : c'est juste apprendre que dans la brièveté de la vie, faite de tant de misères, il n'y a ni place ni temps pour ne pas s'ouvrir à la bonté. D'où ce commandement d'imiter Dieu — « comme je vous ai aimés, c'est-à-dire comme le Père m'a aimé » — qui revient à un appel à plonger au cœur du mystère de Dieu, qui est le cœur de notre être : alors la vérité de l'amour en découle. « Demeurez dans mon amour et vous porterez du fruit en abondance » (Jean 15, 5).

Jésus invite ses disciples, au contraire du ressentiment, à se placer dans la joie de l'inespéré au cœur de leur détresse et de leur précarité, de leur pauvreté devant Dieu. Et concrètement, face à une menace concrète (en communion avec les opprimés, menacés en ce moment-même, aujourd’hui en Ukraine), il s’agit de vivre du seul recours à la grâce.

Dans la reconnaissance pour ce qui se cache là — « là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6, 21) : un trésor d’où tirer le bien (Luc 6, 45). Cela pour que le cœur en déborde : ce trésor nous est octroyé déjà dès ce temps… Le Royaume et les critères de ce monde — fragile, menacé, lourd de détresse — étant incompatibles, c’est là une parole de consolation inestimable que le surgissement imminent de l’inespéré, la grâce. « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur ».


R.P., Poitiers, 27.02.22
Diaporama :: :: Prédication


dimanche 20 février 2022

La liberté par la règle d’or




1 Samuel, 26, 2-23 ; Psaume 103 ; 1 Corinthiens 15, 45-49 ; Luc 6, 27-38

Luc 6, 27-38
27 "Mais je vous dis, à vous qui m'écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent,
28 bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient.
29 "À qui te frappe sur une joue, présente encore l'autre. À qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique.
30 À quiconque te demande, donne, et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas.
31 Et comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux.
32 "Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle grâce avez-vous ?
Car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment.
33 Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle grâce avez-vous ?
Les pécheurs eux-mêmes en font autant.
34 Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez qu'ils vous rendent, quelle grâce avez-vous ?
Même des pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu'on leur rende l'équivalent.
35 Mais aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants.
36 "Soyez généreux comme votre Père est généreux.
37 Ne vous posez pas en juges et vous ne serez pas jugés, ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés, acquittez et vous serez acquittés.
38 Donnez et on vous donnera ; c'est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante qu'on vous versera dans le pan de votre vêtement, car c'est la mesure dont vous vous servez qui servira aussi de mesure pour vous."

*

Parmi les sages que rencontrait Paul sur l’Aréopage d’Athènes, et dont nous avons parlé au sujet de leur débat avec Paul sur la résurrection, les stoïciens présentent une leçon de sagesse qui nous rapproche du sens de « donne aussi ta tunique » selon Jésus… — : les stoïciens donnaient l’image des chiens que l’on faisait voyager en les attachant sous les chars, entre les roues, donc. Si le chien traînait les pattes, tirait dans le sens inverse à la marche, il avançait quand même, de toute façon, jusqu’où le bœuf devait tirer le char, avec fatigue, grognements, et mauvaise humeur en plus. Le chien qui se soumettait de bon gré au sens de la marche du char, lui, avait l’avantage d’arriver au même point, mais apaisé. Ne soyez pas comme le chien stupide qui ira de toute façon où le conducteur du char a décidé ! disaient les stoïciens.

*

Avec notre texte, nous sommes dans le contexte de l'oppression romaine — qui comptait des humiliations diverses des populations soumises, brimades, réquisitions, etc., auxquelles Jésus fait allusion ici : « À qui te frappe sur une joue, présente encore l'autre. À qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique. À quiconque te demande, donne, et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas. »

De là, on va le voir, Jésus ouvre sur une tout autre dimension, celle de la règle d'or : « comme vous voulez que les autres agissent envers vous, agissez de même envers eux. »

Avant d’en venir là, remarquons simplement pour l'instant que comme dans la parabole des stoïciens, le peuple de Jésus ne pouvait pas grand chose contre le char conduit par la puissance romaine.

Cela dit, précisons que si la Bible ne prône pas la vengeance individuelle, on y vient, elle n’enseigne pas non plus la passivité des peuples — genre non-résistance molle. Sur ce plan, il y a un temps pour tout : simplement il n'est pas raisonnable d'agir de façon suicidaire et de poser des actions d'éclat inutiles sinon nuisibles quand il n’est pas temps, sans faire preuve de sagesse. Dieu est celui qui exerce la justice, et qui venge les opprimés ; et ouvre le temps opportun, utilisant pour cela même l'action et la justice humaines. Il y a un temps pour cela aussi.

En attendant, le peuple de Jésus est humilié par son puissant colonisateur. Que faire qui ne débouche pas sur la violence de la puissante Rome, comme celle qu’elle a exercée en 70, détruisant le temple et la ville ? Plus généralement, que font les pauvres êtres humains que nous sommes face à l'inimitié, à l’humiliation, aux réquisitions injustes — ou à l'agressivité, à la calomnie, à l'injustice à notre égard, à l'ingratitude, au désamour ?

Ne sommes-nous pas tentés de répondre du tac au tac ? Répondre par l'inimitié à ceux qui se montrent nos ennemis ; par l'agressivité à l'égard de ceux qui nous agressent ; le mépris ou l'insulte envers ceux qui nous calomnient ; le rejet envers les ingrats ; le détournement de ceux qui nous témoignent manque d'amour ou haine…

Nous sommes quand même au moins tentés de répondre de cette façon-là, parfois d’en être carrément fiers, ou pour les plus modérés, de répondre au minimum par le mépris et l'indifférence.

*

Eh bien, dit Jésus, et on va voir pourquoi, ce n'est pas un comportement de disciples. S’il en est ainsi… « quelle grâce avez-vous ? » — non pas « quel gré vous saura-t-on ? » ou « quelle récompense, ou reconnaissance, vous en a-t-on ? » mais, littéralement en grec « quelle grâce est-ce là ? » Ce n’est pas la même chose ! La première lecture — « quel gré vous saura-t-on ? » — tend à laisser penser que pour l'amour d'autrui, il serait question de mérite à récompenser. Alors qu’il n’est question que de signe de la liberté que donne la grâce !

*

Par nous-mêmes, on est toutes et tous de la même pâte ! « On doit se ranger du côté des opprimés en toute circonstance même quand ils ont tort, sans pour autant perdre de vue qu’ils sont pétris de la même boue que leurs oppresseurs », rappelle Cioran (in De l'inconvénient d'être né).

*

Quant à tendre l'autre joue, il s’agit avant tout de comprendre que ce propos de Jésus, qui renvoie à la Torah, a pour fonction de libérer chacun d'avoir à juger soi-même, voire à haïr autrui, fût-il ennemi, — en un mot se venger soi-même. Dans un texte parallèle (Ro 12, 17-21), Paul cite le Deutéronome (32, 35) et le Livre des Proverbes (25, 21-22) pour dire que la vengeance et le châtiment relèvent de Dieu, seul juge ultime, et de toute façon miséricordieux.

Les disciples du Christ sont appelés à vivre dans l'imitation de la miséricorde dont ils savent bénéficier eux-mêmes et dans la totale liberté vis-à-vis de leurs désirs de vengeance, fût-ce un juste désir de vengeance. Non pas, donc, qu'il soit question de prôner l'impunité pour quelque faute que ce soit. Mais cela ne relève pas de la vengeance individuelle.

Il s'agit dans notre texte, comme chez Paul, et cela vaut en tout temps, de libérer chacune et chacun, fût-il victime de crimes atroces, de la charge supplémentaire, double peine, d'avoir à souffrir d'un désir de vengeance, souffrir du souci de se fermer et de vivre replié, au prétexte qu'autrui a commis le mal à mon égard, qu’il a nourri ou continue à nourrir contre moi de l'inimitié, qu'il est pécheur, ou que sais-je encore.

« Si vous vivez dans la captivité intérieure du désir de vengeance, du besoin permanent de veiller à ce que vous soyez traités équitablement, quelle grâce avez-vous ? » demande Jésus. « Quelle grâce avez-vous de plus que les pécheurs les plus aveugles ? Que les rustres romains les plus obtus ? » Telle est bien la question.

Sachant cela, on comprend que notre texte va plus loin encore que le simple renvoi à l'institution juridique, légitime à défaut d’être juste, le texte va plus loin que la vengeance humaine par l’institution légitime. Ce texte concerne notre comportement personnel. On accède au cœur même de l'Évangile de la grâce de Dieu. Jésus en souligne le cœur pour promouvoir la vraie liberté, le vrai bonheur de ses disciples. N'oublions pas que notre texte suit immédiatement les Béatitudes. Heureux celles et ceux qui par leur situation de manque ont recours à Dieu seul. Telle est bien la « récompense », ou le « salaire » promis, qui « sera grand » (v. 35) : la liberté.

Ainsi, c'est juste après avoir proclamé les Béatitudes que Jésus souligne ce cœur de la Torah : « mais moi je vous dis, aimez vos ennemis », soyez libres envers tous, l'Évangile de la grâce est avant tout cette Loi, il ne se cantonne pas dans l'impuissance d'une intériorité où il côtoierait continuellement les rancœurs, fruits de cette impuissance. L'Évangile de la grâce est la Loi même qui ordonne à Lazare : Sors ! Sors des rancœurs qui sont ta tombe, des ressentiments qui t'entourent comme autant de bandelettes. Donne et il te sera donné. Et aime sans attendre en retour. Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fasse. Sois miséricordieux comme l'est ton Père. Sinon, quelle grâce as-tu ?

Et ici apparaît sans doute l'essentiel de la question dans un texte qui oppose les pécheurs, qui aiment ceux qui les aiment, sont bons envers ceux qui sont bons, prêtent à ceux qui leurs rendent, etc., et les chrétiens, qui font comme leur Père.

Car que fait un enfant, comment montre-t-il qu'il est enfant de son père ? En l'imitant. Or, que fait Dieu ? Il est bon envers tous. Il fait rayonner son soleil sur les bons et les méchants, est-il dit dans le même ordre d’idée. Il est généreux et bon envers les ingrats et les méchants.

Le pécheur, qui s'imagine qu'il ne vit pas de la grâce, pensera ici que les ingrats et les méchants, ce sont les autres ; et qu'effectivement Dieu est bien bon de continuer à être généreux envers eux. Le disciple du Christ, lui, sait bien qu'il ne mérite rien, et qu'il est dans la catégorie des ingrats et des méchants ; et que donc il ne subsiste que par la seule miséricorde et générosité de son Père. Il ne lui reste donc qu'à agir de même.

C'est pourquoi juste après cet appel à être généreux comme notre père, il nous est dit de ne pas juger, de ne pas condamner ; c'est-à-dire déjà, ne pas nous imaginer que l'ingratitude et la méchanceté sont le fait des autres. Avoir donc un comportement généreux en cela aussi. Donner donc, sachant que nous ne méritons pas ce que nous recevons. Donner généreusement comme le fait Dieu à notre égard. Et alors il nous sera donné avec abondance à nous aussi.

Car il y a quand même un revers de la médaille. Dieu est généreux et miséricordieux envers les ingrats que nous sommes ; mais on voyait en entrée qu'il est aussi celui qui exerce la justice. À lui la vengeance. Mais cela d'une façon tellement juste qu'il nous demande à nous de lui fournir les balances et les règles avec lesquelles il nous mesure. Et ce sont tout simplement celles que nous utilisons.

On comprend alors pourquoi ce qu'on appelle la règle d'or se trouve au milieu de ce passage : « comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux. » Ou redoutez que le jugement que vous portez sur eux ne retombe sur vous qui agissez au fond de la même manière. Mais « comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux. » C'est sans doute le tout de la règle de comportement que requiert de nous Jésus : puisque vous êtes des graciés, qui vivez droits devant Dieu sans aucun mérite, n'en exigez pas d'autrui pour agir à son égard selon la même générosité, le même sens du don qui est celui de votre Père.


RP, Poitiers, 20.02.2022
Prédication (format imprimable)


dimanche 13 février 2022

Résurrection




Ésaïe 6, 1-8 ; Psaume 138 ; 1 Corinthiens 15, 1-11 ; Luc 5, 1-11
Jérémie 17, 5-8 ; Psaume 1 ; 1 Corinthiens 15, 12-20 ; Luc 6, 17-26

1 Corinthiens 15, 1-20
1 Je vous rappelle, frères et sœurs, l’Évangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu, auquel vous restez attachés,
2 et par lequel vous serez sauvés si vous le retenez tel que je vous l’ai annoncé ; autrement, vous auriez cru en vain.
3 Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’avais reçu moi-même : Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures.
4 Il a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures.
5 Il est apparu à Céphas, puis aux Douze.
6 Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois ; la plupart sont encore vivants et quelques-uns sont morts.
7 Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres.
8 En tout dernier lieu, il m’est aussi apparu, à moi l’avorton.
9 Car je suis le plus petit des apôtres, moi qui ne suis pas digne d’être appelé apôtre parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu.
10 Mais ce que je suis, je le dois à la grâce de Dieu et sa grâce à mon égard n’a pas été vaine. Au contraire, j’ai travaillé plus qu’eux tous : non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi.
11 Bref, que ce soit moi, que ce soit eux, voilà ce que nous proclamons et voilà ce que vous avez cru.

12 Si l’on proclame que Christ est ressuscité des morts, comment certains d’entre vous disent-ils qu’il n’y a pas de résurrection des morts ?
13 S'il n’y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité,
14 et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide, et vide aussi votre foi.
15 Il se trouve même que nous sommes de faux témoins de Dieu, car nous avons porté un contre-témoignage en affirmant que Dieu a ressuscité le Christ alors qu’il ne l’a pas ressuscité, s’il est vrai que les morts ne ressuscitent pas.
16 Si les morts ne ressuscitent pas, Christ non plus n’est pas ressuscité.
17 Et si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est illusoire, vous êtes encore dans vos péchés.
18 Dès lors, même ceux qui sont morts en Christ sont perdus.
19 Si nous avons mis notre espérance en Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes.
20 Mais maintenant, Christ est ressuscité des morts, il est les prémices de ceux qui sont morts.‭

*

« S’il n’y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité, et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide, et vide aussi votre foi. » (1 Co 15, 13-14)

Ce texte affirme un enseignement sur la résurrection qui précède l’événement du dimanche de Pâques, et pas l’inverse ! Ce n’est pas la résurrection du Christ qui induit la réalité de la résurrection, c’est l’inverse : « s’il n’y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité ». Cela est essentiel pour la compréhension de la deuxième partie de la phrase : « si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vaine ».

La notion de résurrection est admise au préalable, bien avant le dimanche de Pâques, dans un pan important du judaïsme de l’époque, que le christianisme naissant rallie sur ce point. L’argumentation relève de la réflexion, de la méditation, notamment dans notre chapitre 15 de cette 1ère Épître aux Corinthiens. L’événement du dimanche de Pâques vient alors corroborer cette conviction argumentée au préalable. Voir aussi Luc 20, 27-38 et l’argumentation de Jésus contre le point de vue différent des Sadducéens.

Argumentation selon les Écritures : « il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures », redit Paul (v. 4). Il s'inscrit ici à la fois dans la lecture qu’a faite Jésus des Écritures (Exode 3), et, avec lui, dans la tradition pharisienne. Ce verset 4, retenu par le symbole de Nicée-Constantinople, avec cette formule, « selon les Écritures », scelle l'accord avec la tradition juive, qui stipule que l’on doit savoir lire (comme l’a fait aussi Jésus) la résurrection dans la Torah pour avoir part au monde à venir. Des maîtres les plus réputés du judaïsme soulignent cela ; le grand commentateur médiéval français, Rachi, précise même que celui qui dit qu’il n’y a aucune allusion à la résurrection dans la Torah, n’a pas part à la résurrection ! Il s'agit donc de méditation, d’argumentation, sachant que la lettre de la Torah semble bien ne pas parler de résurrection. Il s'agit donc d’aller au-delà de cette apparence : si, selon la Torah, le Dieu d’Abraham, d'Isaac et de Jacob est créateur de tout l'être, y compris du corps, son esprit éternel ouvre le salut à tout l’être, à la chair même, rachetée éternellement dans la résurrection.

Voilà qui rejoint par ailleurs la pensée de la Perse, dont les prêtres sont les Mages, avec lesquels le judaïsme a été en dialogue, comme en témoigne déjà le livre de Jérémie (ch. 39), et encore la présence, selon Matthieu (ch. 2), des Mages lors de la naissance de Jésus. Et ce n’est pas pour rien, si ce sont des Mages, précisément, qui sont là.

Le point de vue des juifs et des religieux perses se sépare des développements grecs, qui, contre la notion de résurrection, parlent seulement d’immortalité de l’âme. Si l’on comprend cela, on comprend mieux le débat de Paul avec les philosophes d’Athènes (Actes 17, 16-34), véritable tentative de dialogue argumenté de l’Apôtre avec, selon le texte, stoïciens et épicuriens, et non pas postulat de foi contre réflexion rationnelle.

Un philosophe du XXe siècle, Henry Corbin (dans Temps cyclique et gnose ismaélienne, Berg, p. 12-13.), décrit très bien la différence de ces deux approches, philosophiques l’une comme l’autre. Parlant de la pensée de la Perse (qui est très proche, on va le voir, de celle du pharisien Paul), Henry Corbin écrit qu’il faut se garder de réduire chez les Perses le contraste entre monde céleste et monde terrestre à un schéma grec opposant esprit et matière. Pour les Perses, dit-il, il ne s'agit pas de cela, il ne s'agit pas d'une opposition entre Idée et Matière. Il est question en premier lieu d’un état céleste, invisible, spirituel, mais parfaitement concret, et d’un état terrestre visible, matériel certes, mais d'une matière qui en soi est toute lumineuse, matière immatérielle par rapport à ce que nous connaissons. Car l’état terrestre ne signifie nullement déchéance, mais achèvement et plénitude. L'état d'infirmité, l’état de moins d'être et de ténèbres que représente la condition actuelle du monde matériel, tient non pas à sa condition matérielle comme telle, mais au fait qu'il soit la zone d'invasion des Contre-Puissances démoniaques, le théâtre et l'enjeu d’une lutte. L’étranger à cette Création n'est pas le Dieu de Lumière, mais le Principe de Ténèbres. La rédemption fera éclore le “corps à venir”, le corps de résurrection.

On ne peut que reconnaître là l’argumentation de Paul, qui se poursuit dans la distinction qu’il fait entre le corps animal et le corps spirituel, illustrée par la distinction entre les corps terrestres et les corps stellaires, etc. (1 Co 15, 35-47), ce que l’on retrouve aussi bien dans la philosophie perse que dans les méditations des maîtres du judaïsme.

*

Aussi, il est insuffisant de dire que le dimanche de Pâques n’est qu’une réponse au vendredi saint. Il est plus insuffisant encore de réduire l’événement du dimanche de Pâques à une façon imagée de dire l’espérance plus forte que la mort ! Bien plus que cela, l’événement du dimanche de Pâques est la manifestation dans le temps de cet aspect essentiel de la Création : réalité visible, mais à fondement spirituel invisible ; la résurrection est l’avènement de la résolution de la fracture de l’univers, elle est réparation du monde, réparation qui passe au cœur de nos vies scindées en un corps terrestre qui se corrompt (1 Co 15, 43-44) et un corps tout aussi réel, mais qui fonde le premier, réalité incorruptible et éternelle manifestée dans le temps par la résurrection du Christ (1 Co 15, 47-54) !

Un tel fondement spirituel nous renvoie au ch. 13 de cette même épître, où il est question de la foi, de l’espérance et de l’amour ; et où l'amour comme plus grande de ces trois choses s’avère être le fondement spirituel invisible de toutes choses ; où l’amour n’est pas seulement le don, le fait de donner, pas même le don de soi (quand je donnerai le tout de moi-même, même mon corps, si je n'ai pas l’amour je ne suis rien, 1 Co 13, 3), mais ce qui fonde tout, qui est en dessous même de tout don. En grec, ce qui est en dessous est ce qui a donné en français substance, littéralement : « ce qui est en dessous ». Eh bien c’est le mot qu'emploie l'Épître aux Hébreux pour parler de la foi comme espérance du monde à venir. Hé 11, 1, « la foi est la substance des choses que l'on espère ».

Si la notion de résurrection relève bien de la réflexion philosophique, la réception de l’événement du dimanche de Pâques relève de la foi en l'avènement de ce monde dont on espère la réalisation, l’espérance la recevant dès aujourd'hui de la foi en ce que proclament les Apôtres : « Christ est ressuscité », prémices de l'avènement du monde de la résurrection conçu dans la méditation de la Torah, c’est-à-dire « selon les Écritures ». C’est ainsi que (v. 13-14) si les morts ne ressuscitent pas, Christ n’étant donc pas non plus ressuscité !, les Apôtres parlent pour ne rien dire, et notre foi est vide, vaine, elle porte sur rien !

En revanche, dans l’avènement du monde de la résurrection déjà advenu par la résurrection du Christ et reçu par la foi, pointe le jour de la promesse (1 Co 15, 54-55) : « Quand donc cet être corruptible aura revêtu l’incorruptibilité et que cet être mortel aura revêtu l’immortalité, alors se réalisera la parole de l’Écriture (cf. Osée 13, 14) : La mort a été engloutie dans la victoire. Mort, où est ta victoire ? Mort, où est ton aiguillon ? »


RP, Poitiers, 6.02.2022
Diaporama :: :: Prédication
Châtellerault, 13.02.22
Culte en entier


dimanche 30 janvier 2022

Pierre vivante, rejetée par les hommes




Jérémie 1, 4-19 ; Psaume 71 ; 1 Corinthiens 12, 31 - 13, 13 ; Luc 4, 21-30

Psaume 71
Éternel ! je cherche en toi mon refuge : Que jamais je ne sois confondu(e) !‭
‭Dans ta justice, sauve-moi et délivre-moi ! Incline vers moi ton oreille, et secours-moi !‭
‭Sois pour moi un rocher qui me serve d’asile, Où je puisse toujours me retirer !
Tu as résolu de me sauver, Car tu es mon rocher et ma forteresse.‭
‭Mon Dieu, délivre-moi de la main du mauvais, injuste et violent !‭
‭Car tu es mon espérance, Seigneur Éternel ! En toi je me confie dès ma jeunesse.‭
‭Dès le ventre de ma mère je m’appuie sur toi ;
C’est toi qui m’as fait sortir du sein maternel ;
tu es sans cesse l’objet de mes louanges.‭
‭Je suis pour plusieurs comme un prodige, Et toi, tu es mon puissant refuge.‭
‭Que ma bouche soit remplie de tes louanges, Que chaque jour elle te glorifie !‭
‭Ne me rejette pas,... jusqu’au temps de la vieillesse ;
Quand mes forces s’en vont, ne m’abandonne pas !‭
‭Car mes ennemis parlent de moi, Et ceux qui guettent ma vie se consultent entre eux,‭
‭Disant : Dieu l’abandonne ; Poursuivez, saisissez ;
il n’y a personne pour sa délivrance.‭
‭Ô Dieu, ne t’éloigne pas de moi ! Mon Dieu, viens en hâte à mon secours !‭
‭Qu’ils soient confus, anéantis, ceux qui en veulent à ma vie !
Qu’ils soient couverts de honte et d’opprobre, ceux qui cherchent ma perte !‭
‭Et moi, j’espérerai toujours, Je te louerai de plus en plus.‭
‭Ma bouche publiera ta justice, ton salut, chaque jour,
Car j’ignore quelles en sont les bornes.‭
‭Je dirai tes œuvres puissantes, Seigneur Éternel !
Je rappellerai ta justice, la tienne seule.‭
‭Ô Dieu ! tu m’as instruit dès ma jeunesse, Et jusqu’à présent j’annonce tes merveilles.‭
‭Ne m’abandonne pas, ô Dieu ! jusque dans la blanche vieillesse,
Afin que j’annonce ta force à la génération présente, Ta puissance à la génération future !‭
‭Ta justice, ô Dieu ! atteint jusqu’au ciel ; Tu as accompli de grandes choses :
ô Dieu ! qui est semblable à toi ?‭
‭Tu nous as fait éprouver bien des détresses et des malheurs ;
Mais tu nous redonneras la vie, Tu nous feras remonter des abîmes de la terre.‭
‭Relève-moi, Console-moi de nouveau !‭
‭Et je chanterai ta fidélité, mon Dieu, […] Saint d’Israël !‭
‭En te célébrant, j’aurai la joie sur les lèvres, La joie dans mon âme que tu as délivrée ;‭
Car ceux qui cherchent ma perte sont honteux et confus,
‭Ma langue chaque jour publiera ta justice.

Jérémie 1, 4-8
4 La parole du Seigneur me fut adressée :
5 Je te connaissais avant même de t'avoir façonné dans le ventre de ta mère ; je t'ai mis à part pour me servir avant même que tu sois né. Et j'ai fait de toi mon porte-parole auprès des peuples.
6 Je répondis : Hélas ! Seigneur Dieu, je suis trop jeune pour parler en public !
7 Mais le Seigneur me répliqua : Ne dis pas que tu es trop jeune ; tu iras trouver tous ceux vers qui je t'enverrai et tu leur diras tout ce que je t'ordonnerai.
8 N'aie pas peur d'eux, car je suis avec toi pour te délivrer.

Luc 4, 21-30
21 Alors il commença à leur dire : « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. »
22 Tous lui rendaient témoignage ; ils s’étonnaient du message de la grâce qui sortait de sa bouche, et ils disaient : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? »
23 Alors il leur dit : « Sûrement vous allez me citer ce dicton : “Médecin, guéris-toi toi-même.” Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm, fais-en donc autant ici dans ta patrie. »
24 Et il ajouta : « Oui, je vous le déclare, aucun prophète ne trouve accueil dans sa patrie.
25 En toute vérité, je vous le déclare, il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d’Élie, quand le ciel fut fermé trois ans et six mois et que survint une grande famine sur tout le pays ;
26 pourtant ce ne fut à aucune d’entre elles qu’Élie fut envoyé, mais bien dans le pays de Sidon, à une veuve de Sarepta.
27 Il y avait beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée ; pourtant aucun d’entre eux ne fut purifié, mais bien Naamân le Syrien. »
28 Tous furent remplis de colère, dans l’assemblée, en entendant ces paroles.
29 Ils se levèrent, le jetèrent hors de la ville et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline sur laquelle était bâtie leur ville, pour le précipiter en bas.
30 Mais lui, passant au milieu d’eux, alla son chemin.

*

« Ils se levèrent, le jetèrent hors de la ville et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline sur laquelle était bâtie leur ville, pour le précipiter en bas. »

Écho dans la 1ère épître de Pierre parlant de la « pierre vivante, rejetée par les hommes mais choisie et précieuse devant Dieu. » (1 P 2, 4)

Mais évoquons tout d’abord un personnage que connaissent enfants, jeunes adolescents et adolescentes, et celles et ceux qui d’une certaine façon le sont restés, eussent-ils pris de l’âge depuis la création de ce personnage par l'autrice J.-K. Rowling, ou suite aux films tirés de son œuvre : j’ai nommé Harry Potter.

Harry Potter a accès aux mystères qui semblent échapper aux gens plus raisonnables, comme ceux de Nazareth en Luc 4, qui connaissent si bien ce « fils de Joseph ». Les gens raisonnables sont nommés les « moldus » dans l’univers de J.-K. Rowling. Harry Potter et ceux qui comme lui franchissent les frontières de l’imaginaire, sont appelés par les « moldus » des « sorciers » (comme au Moyen Âge cathares et vaudois : à la fin du Moyen Âge, « vaudois » était devenu un des mots pour « sorciers », à l'instar de « juifs » — on parlait de « vauderies » ou de « sabbats » de sorcières — puisque ce sont principalement des femmes qui en ont subi l'accusation et la persécution : on parle de 9 millions de femmes assassinées entre la fin du Moyen Âge et le XVIIIe siècle !).

*

Revenons à notre temps : Harry Potter aura l’occasion de se perfectionner dans ses aptitudes à imaginer l’impossible grâce à l’enseignement d’un professeur en la matière, le professeur Dumbledore, lequel existe dans l’imaginaire lui aussi, mais en outre connaît personnellement quelqu’un qui — évoluant de même dans l’imaginaire — a cependant également existé dans le réel, au XIVème siècle : Nicolas Flamel, lequel, selon plusieurs, vit toujours ! Car Nicolas Flamel est réputé pour avoir découvert « la pierre philosophale », c’est-à-dire le secret de la transformation en or du plomb, lourd et pesant, comme des matières les plus viles, boue et pourriture ; secret, donc, aussi, de l’immortalité, transfiguration de nos corps mortels, en voie de décomposition, pour la résurrection et la vie éternelle.

Il n’est qu’à lire la prière d’introduction de l’ouvrage où Nicolas Flamel explique le secret de la pierre philosophale. La clef de la suite de son livre (Le livre des figures hiéroglyphiques) est dans cette prière. Je la lis : « Loué soit éternellement le Seigneur mon Dieu, qui élève l'humble de la boue, et fait réjouir le cœur de ceux qui espèrent en lui : qui ouvre aux croyants avec grâce les sources de sa bonté, et met sous leurs pieds les cercles mondains de toutes les félicités terrestres. En lui soit toujours notre espérance, en sa crainte notre bonheur, en sa miséricorde la gloire de la réparation de notre nature, et en la prière notre sûreté inébranlable. Et toi, ô Dieu Tout-puissant, comme ta bonté a daigné ouvrir sur la Terre devant moi, ton indigne serviteur, tous les trésors des richesses du monde, qu'il plaise à ta clémence, lorsque je ne serai plus au nombre des vivants, de m'ouvrir encore les trésors des cieux, et me laisser contempler ta face divine, dont la majesté est un délice inénarrable, et dont le ravissement n'est jamais monté en cœur d'homme vivant. Je te le demande par le Seigneur Jésus-Christ ton Fils bien-aimé, qui en l'unité du Saint-Esprit vit avec toi aux siècles des siècles. »

Nicolas Flamel est né en 1330. Cette même année, très loin de son lieu de naissance, apparaît une pandémie que l’on appellera ensuite la Peste noire : il s’agit de la peste bubonique et pulmonaire ; — la peste bubonique, mortelle dans 80% des cas, est transmise à l’homme par la puce du rat ; — la peste pulmonaire, mortelle dans 100% des cas, est contagieuse entre humains. Elle se répand suivant les voies commerciales. À la fin de 1347, les rats contaminés infectant les cales des navires marchands, la maladie gagne Marseille et, rapidement, Avignon, cité des Papes depuis près de 40 ans. L’année suivante, 1348, elle touche tout le territoire français (le Parisien Nicolas Flamel a alors 18 ans) ; en 1349, toute l’Europe est atteinte. Au cours des quatre années suivantes, la maladie décime près d’un tiers de la population de l’Europe ; la proportion de décès atteignant près de la moitié de la population de certains pays, comme la France.

Comme pour toutes les pandémies, la sous-alimentation ou la mauvaise alimentation, ou carrément la famine, ont fourni un terrain favorable à la propagation de la maladie ; les conditions de vie et d’hygiène (en particulier dans les zones urbaines) ne font qu’aggraver la situation. Les groupes de population concentrés (aujourd’hui, on dit des clusters), les armées, les monastères et les villes sont particulièrement touchés. En outre, la peste éprouve très inégalement les différentes catégories de population. Les plus pauvres des villes, déjà affaiblis par la misère et la faim, paient un lourd tribut. L’aristocratie et la bourgeoisie, qui sont mieux alimentées et qui disposent de meilleures conditions sanitaires, sont privilégiées face au fléau.

À long terme, l’épidémie a sensiblement accéléré le déclin démographique, principalement en raison de sa récurrence (elle fait retour en plusieurs vagues : 1360, 1369, 1375, etc., 1ère, 2e, 3e vagues, etc.). Du point de vue économique, la Grande Peste fait entrer l’Europe médiévale dans une période de récession, en raison de la pénurie de main-d’œuvre, de la baisse de consommation et du retour en friche de vastes espaces jusqu’alors cultivés.

La population de l’époque voit souvent dans l’épidémie une manifestation de la colère divine, souvent aussi les conséquences de complots. En l’absence de remède médical, se déploie un regain de piété pas toujours bien placée. Un vaste mouvement d’expiation et de flagellants se développe dans toute l’Europe. Certaines communautés servent de boucs émissaires, comme les juifs, naturellement. Accusés d’empoisonnement par divers théoriciens du complot, ils subissent des pogroms en de nombreux lieux (ex., 2000 sont tués à Strasbourg en février 1349). — Nicolas Flamel va alors vers ses 20 ans.

*

Tout laisse à penser que Nicolas Flamel a de bons rapports avec les juifs. Le livre qui lui permet de découvrir la pierre philosophale est un de leurs écrits, précise-t-il, et il peut en obtenir l’interprétation en se rendant en Espagne auprès d’un maître issu du judaïsme.

Deux choses là-derrière.

— 1°) La fascination pour les pays développés, à l’époque le monde arabe, avec présent en Espagne ; les juifs d’alors y jouissent d’une relative tolérance (ignorée dans le monde germano-franco-latin, où s’organisent des pogroms), ce qui fait que la culture juive d’alors est arabe. Fascination commune, en tous temps, des pays plus pauvres pour les terres d’aisance, comme aujourd’hui des pays du Sud pour l’Europe et l’Amérique.

— Et 2°) Comprendre que l’on ne sort pas de la misère, de la mort et de la maladie en inventant des boucs émissaires comme les juifs, les hérétiques ou les sorcières, tués au temps de la peste. Et puis, cette certitude, que nous apprend le cœur de la philosophie, de la sagesse, et à l’époque la philosophie vient donc d'abord de l’Espagne arabe, musulmane, et juive ; cette certitude : le pivot, la pierre d’angle de la philosophie, bref, la pierre philosophale, réside dans une vérité : du cœur de la pourriture (et le livre de Nicolas Flamel y insiste : il en est resté les traditions sur la bave de crapaud et les eaux verdâtres — cf. leur mémoire chez Harry Potter) ; du cœur de la pourriture, de la misère, de la maladie et de la mort, Dieu jour après jour, fait jaillir vie et or céleste (je précise or céleste, car l'or terrestre rouille selon Jacques 5, 3).

Du tombeau, lieu de décomposition, Dieu peut faire jaillir la vie ; ainsi la vie du Christ sorti triomphant du tombeau.

Les mots de la prière de Nicolas Flamel citée ci-dessus, qu’il donne comme clef de son œuvre, laissent transparaître que c’est là le secret de la pierre philosophale, le secret qu’il a découvert…

*

En Jésus, la pierre philosophale est apparue : « Approchez-vous de lui, pierre vivante, rejetée par les hommes mais choisie et précieuse devant Dieu », en dira plus tard la 1ère épître de Pierre.

Rejetée par les hommes. Par ses proches, à Nazareth, en Luc 4. Par Hérode, par Rome et tous ceux qui fomenteront son rejet et sa mort, par la suite. Tous voient en Jésus une menace. Et il y effectivement de quoi s’inquiéter. Car aujourd’hui des foules d’exclus, de rejetés et d’étrangers, comme la veuve de Sarepta au temps d’Élie, ou comme Naaman le Syrien lépreux au temps d’Élisée, se sont mis à écouter Jésus le rejeté et le cherchent, tandis que la violence qui menace en Luc 4, 29 s’approche : sa crucifixion se profile, mais c’est pour le triomphe de la vie au dimanche de Pâques.

Car ce Jésus rejeté est celui qui transforme ce monde — en voie de décomposition — en or céleste, en pain de vie, en vie éternelle. « Rejetée par les hommes mais choisie et précieuse devant Dieu », cette pierre vivante est Jésus Christ. Le monde a sa vie en lui, qui est la source de vie. Cette « pierre vivante rejetée par les hommes mais choisie et précieuse devant Dieu » est le secret de la vie du monde et la vie éternelle. « Approchez-vous de lui ».


RP, Poitiers, 30.01.2022
Diaporama :: :: Prédication






<img border="0" data-original-height="1654" data-original-width="2338" src="https://blogger.googleusercontent.com/img/a/AVvXsEhydWRWRvSy9JmBvOHLhqcE3mw6EPm5LSc3G0ouxql8R35qNXF9yeqtYXZyjs64N50zdkWGhOin_Mu1RM_pqVoOMYaAJUiDfEEdsUNb7YOQyF41pYj4_R0GVkFQAb4VJcK1hnZm9etDT4Ycnd8BwQEO-wko2KCcDJ6HA5wytyYyqOOsyfZEaE3gmHgW=s600" title="dessin Flo 2003" width="580"/> <br /> <br /><br />

dimanche 23 janvier 2022

Aujourd’hui, cette écriture est accomplie !...




Psaume 19, 8-15 ; Néhémie 8, 1-10 ; 1 Corinthiens 12, 12-30 ; Luc 1, 1-4 & 4, 14-21

Luc 1, 1-4 & 4, 14-21
1 1 Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements accomplis parmi nous,
2 d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et qui sont devenus serviteurs de la parole,
3 il m’a paru bon, à moi aussi, après m’être soigneusement informé de tout à partir des origines, d’en écrire pour toi un récit ordonné, très honorable Théophile,
4 afin que tu puisses constater la solidité des enseignements que tu as reçus.

4 14 Alors Jésus, avec la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, et sa renommée se répandit dans toute la région.
15 Il enseignait dans leurs synagogues et tous disaient sa gloire.
16 Il vint à Nazara où il avait été élevé. Il entra suivant sa coutume le jour du sabbat dans la synagogue, et il se leva pour faire la lecture.
17 On lui donna le livre du prophète Ésaïe, et en le déroulant il trouva le passage où il était écrit :
18 L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté,
19 proclamer une année d’accueil par le Seigneur.
20 Il roula le livre, le rendit au servant et s’assit ; tous dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui.
21 Alors il commença à leur dire : "Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez."

*

Jour de Shabbath ordinaire. Jésus, arrivant à Nazareth, va à la synagogue. Parmi les lectures bibliques, après la lecture de la parasha de la Torah, on lit dans les Prophètes, la haftara. Aujourd’hui, dans Ésaïe (ch. 61), selon notre texte de Luc. La lecture est confiée à Jésus. Bref commentaire de Jésus : ce texte est accompli aujourd'hui…

Étonnement dans la synagogue ! Jésus vient de proclamer le Jubilé, « an de grâce du Seigneur » ! C’est là une institution biblique — qui n'avait pas vraiment l'habitude d'être respectée. Il s'agit d’une institution biblique, selon un enseignement de la Torah qui veut que tous les cinquante ans les compteurs soient remis à zéro. On devait alors libérer les esclaves, ne pas travailler pendant un an, redistribuer les terres acquises au cours des cinquante années précédentes. Une véritable révolution périodique, en défaut d’application, tout comme les simples années sabbatiques, d'ailleurs — qui mettaient en place tous les sept ans des bouleversements très importants aussi.

Je cite — Lévitique 25, 10-18 :
10 vous déclarerez sainte la cinquantième année et vous proclamerez dans le pays la libération pour tous les habitants ; ce sera pour vous un jubilé ; chacun de vous retournera dans sa propriété, et chacun de vous retournera dans son clan.
11 Ce sera un jubilé pour vous que la cinquantième année : vous ne sèmerez pas, vous ne moissonnerez pas ce qui aura poussé tout seul, vous ne vendangerez pas la vigne en broussaille,
12 car ce sera un jubilé, ce sera pour vous une chose sainte. Vous mangerez ce qui pousse dans les champs.
13 En cette année du jubilé, chacun de vous retournera dans sa propriété.
14 Si vous faites du commerce — que tu vendes quelque chose à ton prochain, ou que tu achètes quelque chose de lui, que nul d’entre vous n’exploite son frère :
15 tu achèteras à ton prochain en tenant compte des années écoulées depuis le jubilé, et lui te vendra en tenant compte des années de récolte.
16 Plus il restera d’années, plus ton prix d’achat sera grand ; moins il restera d’années, plus ton prix d’achat sera réduit : car c’est un certain nombre de récoltes qu’il te vend.
17 Que nul d’entre vous n’exploite son prochain ; c’est ainsi que tu auras la crainte de ton Dieu. Car c’est moi, le SEIGNEUR, votre Dieu.
18 Mettez mes lois en pratique ; gardez mes coutumes et mettez-les en pratique : et vous habiterez en sûreté dans le pays.

En regard de l’exil, en guérison de la tragique déportation à Babylone — perçue comme en lien avec la non-observance de cette loi : la terre est fatiguée d’être abusée, en ont dit les prophètes —, le livre d’Ésaïe annonçait un an de grâce du Seigneur, an qui verrait l'exil prendre fin.

Le texte lu dans Ésaïe est bref, donné par Luc dans la version grecque. Au chapitre 61, Jésus lit le v. 1 et la première partie du verset 2 :
1 L’Esprit du Seigneur, l’Éternel, est sur moi, car le Seigneur m’a donné l’onction. Il m’a envoyé pour porter de bonnes nouvelles à ceux qui sont humiliés ; pour panser ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs leur libération et aux prisonniers leur élargissement ;
2 Pour proclamer une année favorable de la part du Seigneur […].

Aujourd'hui même s'inaugure l'année jubilaire, l'an de grâce du Seigneur, avec toutes ses conséquences : tel est bien le propos de Jésus.

Voilà une parole bien étrange que ses auditeurs auront de la peine à recevoir. On lui demandera, comme il est coutume dans les évangiles, un miracle, pour croire. Et on peut le comprendre. Ce Jubilé, cet an de grâce, on en voudrait tout de même des signes pour le croire.

Et si ce Jubilé est bien la guérison des yeux aveugles de ceux qui baignent dans les ténèbres de l'esprit de la captivité, on n'hésitera pas à attendre comme signe que les aveugles recouvrent la vue, selon la lettre de la traduction grecque de la parole du prophète : après tout le Royaume de Dieu n'implique-t-il pas la guérison totale de toutes nos souffrances ; d'où la pensée des habitants de Nazareth que devine Jésus : « médecin guéris-toi toi-même » (Luc 4, 23), et ton peuple avec toi.

Car le Jubilé annoncé par Ésaïe est bien l'inauguration du Royaume. Le Jubilé marque l'espérance de ce jour où le Shabbath devient éternel, ce jour à partir duquel il devient définitivement possible de dire : « c'est aujourd'hui de jour du repos », selon l’Épître aux Hébreux, ch. 4. Cela étant appelé à être chargé de sens en ce qui concerne les relations humaines, enfin empreintes de sagesse et de grâce. Aujourd'hui commence le monde nouveau, s'ouvre le ciel nouveau d'où apparaît la Jérusalem nouvelle sur la nouvelle terre du monde à venir, inauguré ce jour-là.

Mais voilà que comme face à la recherche de la sagesse, Dieu a opposé la folie de la prédication, voilà, en ce qui concerne la grâce, que face à la recherche de miracles — il n’y a pas eu de miracle ce jour-là à Nazareth —, Dieu a opposé la foi à la faiblesse apparente d’une simple parole.

Sans signe ni miracle, Jésus annonce aujourd’hui l’accomplissement de cette parole du prophète Ésaïe : ici commence le Jubilé, le grand Shabbath, l'an de grâce qui inaugure le Royaume de Dieu. Même si cela ne se voit pas, ne relève pas de la vue… Parole donnée à la foi seule. Accomplissement qui ne se voit pas, et qui n’est surtout pas un dépassement du judaïsme qui s’accomplirait dans le christianisme ! C’est, en ce jour, et encore à présent, un aujourd’hui de la grâce !

Cette parole relève de cette folie de Dieu plus sage que les hommes et cette faiblesse de Dieu est dans la proclamation d’une parole plus forte que les hommes, folie et faiblesse selon lesquelles Dieu a choisi les choses folles et faibles de ce monde pour confondre les sages et fortes (1 Co 1). Or ces choses folles et faibles sont ceux et celles qui sont appelés par l'Écriture pour être sagesse et justice devant Dieu, pour la réparation du monde. C'est nous qui entendons ce que Jésus dit aujourd’hui.

*

Nos années se datent en autant de nouveaux ans de grâce : « an de grâce 2022 », disons-nous ! Autant d’années de Jubilé ! Si le nous croyons, si nous croyons que le Jubilé est advenu, si nous sommes dans l'an de grâce du Seigneur, plus rien ne manque pour que nous en appliquions les modalités : libérés de tout esclavage, être libres de remettre les dettes, de pardonner, puisque c’est là le Jubilé, libres parce ce que la délivrance des captifs a eu lieu…

Chacune et chacun à notre humble mesure : nous qui sommes au bénéfice de la remise des dettes avons dès lors toutes et tous le pouvoir de remettre les dettes à notre égard ; comme nous le prions dans le Notre Père — « remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs. » (Ça vaut comme pardon des offenses concernant ces dettes que sont les fautes ; ça vaut aussi à tous les autres plans — Jésus n’a pas commis de péché, mais outre sa solidarité avec nous, il n’en était pas moins débiteur de sa vie envers son Père, ce qu’il savait lorsqu’il enseignait cette prière : « remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs. »)

Si nous ne faisons pas de miracles spectaculaires, comme Jésus n’en a pas fait à Nazareth (comme pour nous dire : vous aussi vous pouvez beaucoup de choses sans que cela ne soit spectaculaire) — nous avons la possibilité de mettre en place les modalités essentielles de l’an de grâce — comme remise à notre mesure des compteurs à zéro.

Dieu nous appelle aujourd’hui à entrer avec humilité, au regard de l’histoire, mais de plain-pied tout de même, dans ce temps de la grâce, en place dès à présent. "Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez."


RP, Poitiers, 23.01.22
Liturgie :: :: Prédication






dimanche 16 janvier 2022

Jour de mariage ordinaire




Ésaïe 62, 1-5 ; Psaume 96 ; 1 Corinthiens 12, 4-11 ; Jean 2, 1-12

Jean 2, 1-12
1 Or, le troisième jour, il y eut une noce à Cana de Galilée et la mère de Jésus était là.
2 Jésus lui aussi fut invité à la noce ainsi que ses disciples.
3 Comme le vin manquait, la mère de Jésus lui dit: "Ils n’ont pas de vin."
4 Mais Jésus lui répondit : « Que me veux-tu, femme? Mon heure n’est pas encore venue. »
5 Sa mère dit aux serviteurs : « Quoi qu’il vous dise, faites-le. »
6 Il y avait là six jarres de pierre destinées aux purifications rituelles ; elles contenaient chacune de deux à trois mesures.
7 Jésus dit aux serviteurs : « Remplissez d’eau ces jarres » ; et ils les emplirent jusqu’au bord.
8 Jésus leur dit : « Maintenant puisez et portez-en au maître du repas. » Ils lui en portèrent,
9 et il goûta l’eau devenue vin — il ne savait pas d’où il venait, à la différence des serviteurs qui avaient puisé l’eau, aussi il s’adresse au marié
10 et lui dit : « Tout le monde offre d’abord le bon vin et, lorsque les convives sont gris, le moins bon ; mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant ! »
11 Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.
12 Après quoi, il descendit à Capharnaüm avec sa mère, ses frères et ses disciples ; mais ils n’y restèrent que peu de jours.‭

*

« Tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant ! » lit-on au v. 10. Livre à évoquer lors d'un mariage, le Cantique des Cantiques dit (Ct 2, 4) : « Il m’a fait entrer dans la maison du vin ; et la bannière qu’il déploie sur moi, c’est l’amour », vin d’éternité, évoqué encore par le poète ('Omar Ibn al-Faridh) : « Nous avons bu à la mémoire du Bien-Aimé un vin qui nous a enivrés avant la création de la vigne ». Un vin donné comme une promesse (Ct 8, 2) : « Je te ferai boire du vin parfumé, du moût de mes grenades ».

C’est ce vin d’éternité que nous dévoile Jésus aujourd’hui, de sorte que, comme les disciples au v. 11, nous croyions en lui.

Nous voilà en un temps ordinaire, celui que nous considérions la semaine dernière, aujourd’hui lors d’une fête de mariage comme toutes les fêtes de mariage — rien de sacré sinon l’écho au Cantique qui court au cœur même du plus commun des rites nuptiaux — ; un mariage célébré ici parmi des amis de la mère de Jésus, où il est invité aussi, ainsi que ses disciples. Les noces sont à l’époque un événement — qui dure toute la semaine ; et on n’invite pas seulement les amis, mais les amis des amis, qui se trouvent naturellement en pareille circonstance être eux-mêmes des amis et avoir aussi des amis qui du coup accèdent aussi au cercle des amis. La joie s'étend aux cercles les plus larges.

Car le couple en joie veut du monde pour partager sa joie. Et veut y prendre du temps. Ici la fête a beaucoup duré. Et voilà que le vin vient à manquer. La famille est au bord de l’humiliation. Les convives sont en passe de ne pas être honorés comme il se doit. Non pas que le maître ait été chiche, ou plus pauvre qu'il aurait voulu le laisser paraître, mais plutôt que la joie ayant été très grande, le vin a beaucoup coulé.

Fête tout humaine et profane : il ne s’agit pas d’une bénédiction nuptiale — la bénédiction, chose qui n’existera pas dans l’Église avant le Ve siècle, concerne alors dans le rite juif uniquement le premier jour, qui précède les sept jours de fête — ; il s'agit ici de la fête qui suit, où l'on trouve Jésus — un temps tout à fait profane ; moment qui n’en réfère pas moins à la bénédiction (donnée par les parents du couple) de la Genèse sur l’homme et la femme : soyez féconds et multipliez-vous — d’où le signe de l’abondance de la fête qui suit…

Il y a un temps pour tout, y compris pour la fête, qui n'a pas à être bridée sous prétexte que ce n'est pas tous les jours la fête, au contraire précisément, et tant pis pour les lendemains. Le Dieu qui pourvoit à la joie pourvoit à plus forte raison au quotidien. « Ne vous inquiétez pas pour vos lendemains, remettez cela à Dieu », dit Jésus (Mt 6, 34).

… Et le vin vient à manquer avant qu'il n'ait suffisamment réjoui le cœur des participants. La nouvelle du problème commence à courir. On s'informe l'un l'autre : la fête risque bien d'être abrégée. Où apparaissent quelques incongruités, apparemment, du récit : une simple invitée, Marie, qui désigne Jésus aux serviteurs comme devant lui obéir, comme s'il était le maître du repas, ou le marié ! Lui qui, invité aussi, devient alors en effet comme le cœur caché de la fête. Tout est bouleversé. Marie ayant informé son fils, voilà de la part de Jésus une réaction étrange, d'abord à l'égard de sa mère.

*

Mais pourtant, Jésus perçoit cette information comme une interpellation. Venu en ce monde pour ce monde, ce qui l'entoure l'interpelle. Les miracles de Jésus sont toujours chargés d'une plénitude de sens qui en fait autant de portes ouvertes sur la vie spirituelle ; ce sens étant lié à ce que le monde l'interpelle précisément, qu’il ne le laisse pas indifférent. Ainsi, lors de ce mariage célébré le troisième jour (v. 1), c’est-à-dire le jour qui sera celui de la résurrection, Jésus donne le signe de ce qu'il est lui-même la fête éternelle, la fête où le vin ne manquera jamais. Dans sa conscience de la prochaine fin de la fête qui est au cœur de toutes nos fêtes, Jésus s'interpose ; il s'interpose contre le scandale du fatal manque de vin. Alors son sang bientôt coulera, vin de joie de la fête éternelle.

Qu'en savent les hommes, qu'en sait sa mère ? D'où sa façon de lui répondre : qu'y a-t-il entre toi et moi ? Toi tu es de la terre ; quant à moi qui sais le remède à la douleur cachée au cœur des fêtes passagères, mon heure n'est pas encore venue, l'heure où mon sang coulera comme un vin nouveau pour le salut du monde.

C'est ce que Jésus va signifier par son miracle, attestant qu'il vit lui-même au-delà des fêtes passagères, et qu'il fait entrer dans cet au-delà ceux qui, au cœur de leur fête, savent goûter le vin de l'alliance renouvelée, alliance éternellement nouvelle, qui purifie mieux que l'eau de toutes les aspersions dont sont remplies les jarres des purifications.

Car c'est bien de jarres de purification qu'il s'agit. Changer cette eau-là en vin, cette eau qu'il fait verser dans ces jarres-là, n'est pas le fait du hasard de la part de Jésus. Par lui prend place la joie éternelle de l'Alliance, où le meilleur des vins de fête ne vient jamais à manquer, ce « vin qui nous a enivrés avant la création de la vigne ». On est au cœur de l'Alliance éternelle. C'est là la dimension où Jésus resitue la question de sa mère. On est dans un monde nouveau, nouveaux cieux, nouvelle terre, écrivait Ésaïe, où l'on vient par le mystère de la foi.

*

Dès lors tout est à double sens.

L'étonnement de l'organisateur devant la qualité de ce vin servi en fin de fête, par exemple : au premier plan, il s'agit d'une stricte interrogation sur le pourquoi de cette façon de faire : servir le bon vin à la fin. À un autre plan, il nous est indiqué que là est l'entrée dans l'alliance du Royaume, de la joie éternelle.

La façon dont Jésus répond apparemment sèchement à sa mère est aussi à double sens pour nous : adressée à celle qui n'entre que partiellement dans la pensée de celui qui pour être son fils n'en est pas moins son Dieu, cette parole vaut aussi et a fortiori pour nous, qui n'avons pourtant pas le bénéfice d'une telle grâce.

La foi, qui permet à ses disciples de saisir dans le miracle la gloire de Jésus, relève d’un étonnement devant le Dieu qui agit par où on ne l’attendrait pas, c'est-à-dire peut-être, d'un Dieu tout à fait libre par rapport aux conseils que l'on voudrait lui donner, par rapport aux façons d'agir que l'on voudrait lui suggérer à demi-mot — « ils n'ont plus de vin, tu sais ce qu'il te reste à faire ».

Prenons garde : il est des prières exaucées dont le sens sera pour nous plus dérangeant qu'une absence de réponse, des exaucements qui vont nous obliger à des bouleversements que nous ne prévoyons pas en formulant ces prières, des bouleversements tels que si nous les avions connus d'abord, nous nous serions peut-être abstenus de ces prières-là.

Et il est des façons de souffler à Dieu ce qu'il devrait nous enseigner, c'est-à-dire ce que l'on a l'habitude d'entendre — vieilles jarres comme vieilles outres ; en forme souvent de nouveauté temporelle, de nouvelles modes, vieilles elles aussi de leur manque d’éternité. Le vin nouveau est éternel, comme le Cantique de l’Éternel, le Cantique Nouveau, est un Cantique éternel, celui du Bien-Aimé à la Bien-Aimée, de la Bien-Aimée au Bien-Aimé.

C'est nous que Jésus appelle aujourd’hui encore à avoir part à l'ivresse spirituelle du vin nouveau et éternel. C'est toujours nous qu’il vise à travers cet attachement à des jarres provisoires, celle des nos modes et modernités temporelles, que Dieu veut remplir du vin le meilleur.

*

Là seulement est le remède à notre aveuglement, qui est cette certitude que la fête doit finir le jour où finit le vin de nos vieilles outres. Nous sommes alors appelés à goûter ce vin qui ne peut que faire éclater nos vieilles outres, emplir d'ivresse nos vieilles jarres.

Dieu a gardé ce bon vin qu'il nous dévoile — aujourd'hui, — car il y a encore un aujourd'hui. Il nous le dévoile aujourd'hui encore en Jésus pour nous enivrer de sa présence qui ne finit jamais, pour nous préparer aux noces éternelles.


RP, Poitiers, 16.01.2022
Diaporama :: :: Culte en entier


dimanche 9 janvier 2022

“Comme tout le peuple”




Ésaïe 40, 1-11 ; Psaume 104 ; Tite 2, 11-14 & 3, 4-7 ; Luc 3, 15-22

Ésaïe 40, 1-11
1 Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu.
2 Parlez au cœur de Jérusalem, et criez-lui que son temps d’épreuve est fini, que son crime est expié, qu’elle a reçu de la main du Seigneur double peine pour toutes ses fautes.
3 Une voix proclame : « Dans le désert, déblayez la route de l’Éternel : nivelez, dans la campagne aride, une chaussée pour notre Dieu !
4 Que toute vallée soit exhaussée, que toute montagne et colline s’abaissent, que les pentes se changent en plaines, les crêtes escarpées en vallons !
5 La gloire du Seigneur va se révéler, et toutes les créatures, ensemble, en seront témoins : c’est la bouche de l’Éternel qui le déclare. »
6 Une voix dit : « Proclame ! » Et on a répondu : « Que proclamerai-je » — « Toute chair est comme de l’herbe, et toute sa beauté est comme la fleur des champs.
7 L’herbe se dessèche, la fleur se fane, quand le souffle du Seigneur a passé sur elles. Or, le peuple est comme cette herbe.
8 L’herbe se dessèche, la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu subsiste à jamais. »
9 Monte sur une montagne élevée, porteuse de bonnes nouvelles pour Sion, élève ta voix avec force, messagère de Jérusalem ! Élève-la sans crainte, annonce aux villes de Juda : « Voici votre Dieu ! »
10 Oui, voici le Seigneur, l’Éternel, s’avançant en héros, avec son bras triomphant ; voici, il apporte sa rétribution avec lui, son œuvre le précède.
11 Tel un berger, menant paître son troupeau, il recueille les agneaux dans ses bras, les porte dans son sein et conduit avec douceur les mères qui allaitent.

Luc 3, 15-22
15 Le peuple était dans l’attente et tous se posaient en eux-mêmes des questions au sujet de Jean : ne serait-il pas le Messie ?
16 Jean répondit à tous : « Moi, c’est d’eau que je vous baptise ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de délier la lanière de ses sandales. Lui, il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu ;
17 il a sa pelle à vanner à la main pour nettoyer son aire et pour recueillir le blé dans son grenier ; mais la balle, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. »
18 Ainsi, avec bien d’autres exhortations encore, il annonçait au peuple la Bonne Nouvelle.
19 Mais Hérode le tétrarque, qu’il blâmait au sujet d’Hérodiade, la femme de son frère, et de tous les forfaits qu’il avait commis,
20 ajouta encore ceci à tout le reste : il enferma Jean en prison.
21 Or comme tout le peuple était baptisé, Jésus fut baptisé lui aussi ; il priait ; alors le ciel s’ouvrit ;
22 l'Esprit Saint descendit sur Jésus sous une apparence corporelle, comme une colombe, et une voix vint du ciel : « Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. »

*

Dans notre lecture suivie de l’Évangile de Luc, nous laissions Jésus à douze ans, aux deux derniers versets du ch. 2, au retour du temple de Jérusalem, avec ces mots : « il descendit avec [ses parents] pour aller à Nazareth, et il leur était soumis. Sa mère gardait toutes ces choses dans son cœur. ‭Et Jésus croissait en sagesse, en stature, et en grâce, devant Dieu et devant les hommes » (v. 51 et 52).

Nous retrouvons Jésus pour la première fois au v. 21 du ch. 3, qui n’a parlé jusque là que du Baptiste et de son annonce de celui qui vient après lui. Le texte poursuit, v. 21 : « comme tout le peuple était baptisé, Jésus fut baptisé lui aussi. » Il a alors « environ trente ans », notera le v. 23.

Jusque là, entre son retour de Jérusalem à douze et son baptême « comme tout le peuple », alors qu’il a, sans plus de précision, « environ trente ans », on a au minimum dix-huit ans d’anonymat. Et tout laisse à penser que notre texte veut souligner cela.

Tout pour souligner que Jésus a passé presque toute sa vie de façon ordinaire : après l'avoir vu dans sa vie ordinaire d’enfant juif, recevant les rites juifs comme tout le monde, terminant en précisant qu’il était soumis à ses parents, comme tout le monde, pour un temps de silence d’une vingtaine d’années, avant que l’Évangile ne le présente venant à Jean « comme tout le peuple », on a tout pour comprendre qu’il a passé cette plus longue période de sa vie terrestre, jusqu’au début de son ministère, à écouter ses parents, à apprendre un métier avec son père (cf. Mt 13, 55) et à se rendre au travail chaque jour (« n'est-ce pas le charpentier ? » se demande-t-on en Mc 6, 3 — charpentier ou quelque métier manuel que désigne le mot grec tekton). Bref, Jésus n'a pas évité la vie ordinaire.

Si c’est ce qu’a vécu Jésus, une vie ordinaire et silencieuse, si cette période la plus longue de sa vie en ce temps est au cœur de sa vocation jusqu’au jour où nous le retrouvons au bord du Jourdain, a fortiori notre vocation, la vocation de l’immense majorité d’entre nous dans ce pèlerinage de notre vie en ce temps n'est pas de vivre comme des célébrités ni en un repos prolongé.

Mais au contraire, ce temps, pour nous aussi, doit être aussi ordinaire que le fut celui de Jésus, qui nous dévoile, selon cet Évangile de Luc, que notre Dieu aime l'ordinaire.

C’est dans la vie ordinaire que doit se déployer le long travail d'aimer à la manière dont Jésus a aimé : voir chacune et chacun des plus ordinaires comme quelqu’un d’unique et précieux devant Dieu et ne voir personne comme un faire valoir.

Nous sommes censés vivre dans nos jours ordinaires et coopérer à racheter ce temps de l'insignifiance, le rendant non pas extraordinaire, mais saint, consacré à Dieu, empli de son amour, de la manière la plus ordinaire qui soit.

C’est ainsi que, alors que comme tout le monde, « comme tout le peuple » des gens ordinaires, il venait au baptême de Jean — c’est ainsi que sur cet homme ordinaire parmi les femmes et les hommes ordinaires venant au Baptiste ; sur cet homme priant, « le ciel s’ouvrit ; l’Esprit Saint descendit sur lui, Jésus, sous une apparence corporelle, comme une colombe, et une voix vint du ciel : “Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré.” » (v. 21b-22)

Sanctification de l’ordinaire, élévation au statut de Fils unique engendré du Père, qu’il est dans l’éternité. Voilà ce qui est donné dans cette parole devant laquelle tout s’efface.

Luc a bien pris soin de préciser que Jean a été arrêté et mis en prison (v. 20). Au point qu’on pourrait se demander où il est au moment où il baptise Jésus !

Il est tout simplement, en tout ce qu’il fait, à sa vocation fidèle de témoin des exigences du Dieu saint pour toutes et tous, tous les inconnus et aussi ceux que leur prestige — on ne parle que d’eux sur les réseaux sociaux de l'époque — les Hérode et compagnie se croient tout permis, tout méprisants pour les anonymes ordinaires, et tant qu’à faire pour leurs proches aussi, comme le propre frère d’Hérode auquel il prend sa femme, comme plus tard, il cherche à avoir aussi sa nièce (ça coutera sa tête au Baptiste).

À Hérode, célèbre, prestigieux, soutenu par Rome, nul ne s’oppose, évidemment, sauf ce fidèle témoin de l’amour exigeant de Dieu et du prochain qu’est le Baptiste. Cela lui vaut aujourd'hui la prison — et vaut à Jésus sa sortie de l’anonymat. Il n’a rien demandé, il se contente de continuer à observer fidèlement ce pourquoi Dieu l’envoie.

Hérode n’a pas compris, que, comme le notait un écrivain du XXe siècle, « Quiconque veut laisser une œuvre n’a rien compris. Il faut apprendre à s’émanciper de ce qu’on fait. Il faut surtout renoncer à avoir un nom, et même à en porter un. Mourir inconnu, c’est peut-être cela la grâce. » (Emil Cioran, Cahiers, p. 509)

Et cet écrivain du XXe siècle, Emil Cioran, de préciser, « Si nous pouvions ressentir une volupté secrète cha­que fois qu’on ne fait aucun cas de nous, nous aurions la clef du bonheur. » (Cahier de Talamanca, p. 40)

Jésus, fils éternel de Dieu, reçoit aujourd'hui cette parole, « Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré », parole qu’il nous faut aussi recevoir en lui et par lui : nul ne tient son être vrai et unique que de Dieu seul. Comme Jésus est le Fils unique de Dieu dans l’éternité, et sur terre tout au long de ses années ordinaires, il nous est donné par lui et en lui, de savoir que tout notre temps ordinaire est éternellement racheté et justifié par Dieu seul et devant Dieu seul.


RP, Poitiers, 9.01.2021
Liturgie :: :: Prédication