dimanche 13 novembre 2016

"Il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée"





Malachie 3, 19-20 ; Psaume 98 ; 2 Thessaloniciens 3, 7-12 ; Luc 21, 5-19.

Luc 21, 5-19
5 Comme quelques-uns parlaient du temple en évoquant les belles pierres et les offrandes dont il était orné, il dit :
6 Les jours viendront où, de ce que vous voyez, il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée.
7 Ils l'interrogèrent : Maître, quand donc cela arrivera-t-il ? Quel sera le signe annonçant ces événements ?
8 Il répondit : Veillez à ne pas vous laisser égarer. Beaucoup, en effet, viendront en se servant de mon nom, en disant : « C'est moi ! », et : « Le temps s'est approché ! » N'allez pas à leur suite.
9 Quand vous entendrez parler de guerres et de désordres, ne vous effrayez pas, car cela doit arriver d'abord. Mais la fin n'est pas pour tout de suite.
10 Alors il leur disait : Nation se dressera contre nation et royaume contre royaume,
11 il y aura de grands tremblements de terre et, dans divers lieux, des pestes et des famines ; il y aura des phénomènes terribles et de grands signes du ciel.
12 Mais, avant tout cela, on mettra la main sur vous et on vous persécutera ; on vous livrera dans les lieux de cultes, on vous jettera en prison, on vous mènera devant des rois et des gouverneurs à cause de mon nom.
13 Cela vous amènera à rendre témoignage.
14 Sachez bien que vous n'avez pas à préparer votre défense,
15 car moi, je vous donnerai une parole, une sagesse, à laquelle tous vos adversaires ne pourront s'opposer, qu'ils ne pourront contredire.
16 Vous serez livrés même par des parents, des frères, des proches et des amis, et on fera mettre à mort plusieurs d'entre vous.
17 Vous serez détestés de tous à cause de mon nom.
18 Mais pas un seul cheveu de votre tête ne sera perdu ;
19 par votre persévérance, acquérez la vie !
*

« Il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée » (v. 6).

L’événement de la première destruction du temple, en 587 av. J.C., marque et la perte de souveraineté d’Israël, et la perte, alors provisoire, de la possibilité de sacrifier. Cette perte deviendra définitive en 70 — jusqu’au Royaume où subsiste comme seul sacrifice la seule action de grâce — selon ce que le Talmud annonce que dans le Royaume de Dieu, les sacrifices seront abolis — sauf le sacrifice d’action de grâce.

Le retour de l’exil de 587 à Babylone laissera le pays sous la souveraineté de la Perse, puis des divers empires, malgré quelques moments de résistance glorieux comme sous les Grecs. Mais pas de réintégration totale et définitive de la souveraineté. Plus de royaume souverain d’Israël (que n'est non plus l'État moderne d’Israël, laïque !), au point que Jean le Baptiste annonce encore, au temps romain, la fin de l’exil (fin qui pour lui n’a donc pas vraiment eu lieu) et la venue du Royaume. Au point qu’au début du livre des Actes des Apôtres, les disciples interrogent encore le Ressuscité sur le jour de la restauration du Royaume d’Israël !

Il n’y aura pas de reprise de souveraineté politique au nom de Dieu d’un État, ni a fortiori d’une Église ! C’est l’erreur des chrétientés médiévales byzantine et latine (auxquelles l’islam a emboîté le pas) que d’avoir cru le contraire. Le Messie à venir ou à revenir seul a reçu d'instaurer le Royaume.

La dynastie légitime dans le cadre de l'alliance de Dieu avec son peuple, la dynastie de David, trouve son dernier représentant dans le Messie, seul souverain du Royaume de Dieu, Roi-prêtre selon l’ordre de Melchisédech, selon le Psaume 110 — puis l’Épître aux Hébreux qui y réfère Jésus Christ.

Car les auteurs du Nouveau Testament, à l’instar des scribes pharisiens, ont tiré eux aussi cette conséquence qui s’impose de la perte de souveraineté politique du royaume d’Israël : pas de royaume, jusqu’à la venue du Royaume du Messie. Un Royaume dont la Loi est inscrite dans les cœurs, et qui n’a donc pas d’institutions pénales d’un État souverain, comme avant 587. En 587, cette application de la Torah prend fin — laissant à découvrir ce qu'est la nature du Règne de Dieu, d'un tout autre ordre !

La dynastie sacerdotale, elle, qui s’est maintenue pendant le premier exil à Babylone, a repris ses fonctions après le retour de Babylone. Le Temple a été rebâti. Il est encore en activité à l’époque du Nouveau Testament — géré par la caste sacerdotale des Sadducéens. Ce second Temple, on le sait, sera détruit, comme l’annonçait Jésus dans notre texte, en 70, par les Romains. « Pas pierre sur pierre qui ne soit renversée »…

Alors disparaîtront, et la dynastie sacerdotale des Sadducéens (qui viennent d’interroger Jésus sur la résurrection), et les sacrifices. Le domaine sacrificiel sacerdotal de la Torah prend fin en 70 — étant désormais au seul pouvoir du Roi-prêtre selon Melchisédech, selon l’Épître aux Hébreux qui y lit Jésus crucifié. Ici, en 70, a eu lieu la fin de ce temps, annoncée par Jésus pour sa génération.

De la Loi qui ne passera pas jusqu’à ce que passent les cieux et la terre, subsiste alors, jusqu’à la venue des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, sa dimension morale, sous tous ses angles, selon tous les usages que l’on en peut faire. En son cœur, l’action de grâce, où s’établit l’amour pour Dieu.

Cela en un Temple qui n’est pas fait de mains d’hommes, selon la parole de l’Exode (25:8) : « Ils me feront un sanctuaire, et j’habiterai au milieu d’eux. »

Une parole qui nous échappe, dont le Temple n’a fait que porter l’écho. Une parole qui structure notre vie intérieure de sorte que s’accomplisse la promesse divine : « ils me feront un temple et je demeurerai au milieu d’eux », promesse que reprend l’Apôtre Paul pour demander aux croyants du Nouveau Testament : « n’êtes-vous pas le temple de l’Esprit saint ? »

Le Royaume est au milieu, au-dedans de vous, sa règle est résumée par l’Épître aux Hébreux (9, 16-20), citant le prophète Jérémie (ch. 33) : « Voici l’alliance par laquelle je m’allierai avec eux après ces jours-là, a déclaré le Seigneur : mes lois, c’est dans leurs cœurs et dans leur pensée que je les inscrirai, et de leurs péchés et de leurs injustices je ne me souviendrai plus. Or, là où il y a eu pardon, on ne fait plus d’offrande pour le péché. Nous avons ainsi, selon la conviction de l’Épître aux Hébreux frères, pleine assurance d’accéder au sanctuaire par le sang de Jésus. Nous avons là une voie nouvelle et vivante, qu’il a inaugurée à travers le voile, c’est-à-dire dans sa chair. »

*

Deux conséquences : la première, liée à la perte définitive de toute souveraineté temporelle, déjà advenue depuis la première destruction du Temple, en 587, laisse les disciples en proie à toutes les menaces et persécutions, sans protection temporelle, militaire ou policière (à ne pas perdre de vue, en ce dimanche de l'Eglise persécutée) — cela dès avant la seconde destruction.

Deuxième conséquence, scellée définitivement par la seconde destruction du Temple : le dévoilement du sens du Temple. Dieu demeure au milieu de nous, en nous, selon la parole : « ils me feront un temple et je demeurerai au milieu d’eux ». Parole dont tout le sens éclate paradoxalement lorsque le Temple est détruit ! Ce n’est pas en ces murs que Dieu demeure, mais au sein du peuple !

La présence de Dieu est donnée dans une parole qui nous échappe, qui retentit jusqu’au jour du Royaume en des murs qui ne sauraient la retenir… Non plus que nos mots ne sauraient le faire.

La libre parole de Dieu ne s’enfermant pas plus en des mots qu’en des murs, lorsqu’éclate le sens de l’éclatement des murs pour l’effusion de la parole qu’ils signifient ; au jour où s’abat la menace, « vous n'avez pas à préparer votre défense, car moi, je vous donnerai une parole, une sagesse, à laquelle tous vos adversaires ne pourront s'opposer » (v. 14-15).

C’est de la parole éternelle qui ne se fixe pas plus dans des mots que dans les murs du Temple qu’il est question ! C’est cette parole dont la destruction des murs du Temple symbolisent aussi l’effusion…

Alors est donnée aux disciples la parole du ressuscité qui va bientôt se répandre jusqu’aux extrémités de la terre : « je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps ».

Dès les origines, il est question de la parole, de la parole qui précède et fonde le monde quand elle est énoncée. « Au commencement était la parole » dit Jean 1, 1 en écho à la Genèse où Dieu parle et la chose advient : « Dieu dit que la lumière soit et la lumière fut ». On est avec une parole qui précède même le son.

Dès les origines, « les cieux racontent la gloire de Dieu, et l’étendue manifeste l’œuvre de ses mains. Le jour en instruit un autre jour, la nuit en donne connaissance à une autre nuit. Ce n’est pas un langage, ce ne sont pas des paroles dont le son ne soit point entendu » (Psaume 19, 1-3).

C’est cette parole éternelle que les témoins livrés aux pouvoirs vont porter, car « qui entendra si personne n’énonce cette parole » qui fait écho à la parole éternelle ? — un écho qui résonne en ce monde quand la promesse est proclamée : « je suis avec vous tous les jours »…

Une parole qui est infiniment au-delà des mots qui en énoncent l’écho dans le temps comme elle est au-delà des murs du Temple dont il ne restera pas pierre sur pierre. Voilà donc que leur éclatement annonce paradoxalement la proche réconciliation de toutes choses, qui sera encore donnée dans le déchirement du corps de celui qui incarne cette parole, la parole du commencement venue en chair dans le Christ, déchiré à la croix.

Où cette prophétie redoutable sur la fin de Jérusalem et la destruction du Temple s’avère parole de consolation en vue de cette destruction dont la menace plane : c’est ici que son sens éternel se dévoile, alors que s’annonce la réconciliation du monde par l’effusion de la parole du retour à Dieu de toute la création plongée dans la soif de sa source, dans le manque de sa source prête à jaillir du Temple renversé… de notre monde renversé. C'est d'une parole de pardon qu'il s'agit, pardon dans le retour à Dieu de tout ce qui charge notre conscience.

Au cœur de la détresse luit la promesse — « je demeurerai au milieu d’eux » ; « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps ».


RP, Poitiers 13.11.16


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