dimanche 20 août 2017

Une Cananéenne




Esaïe 56, 1-7 ; Psaume 67 ; Romains 11, 13-32 ; Matthieu 15, 21-28

Matthieu 15, 21-28
21 Jésus partit de là et se retira dans le territoire de Tyr et de Sidon.
22 Une femme cananéenne qui venait de ces contrées, lui cria : Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David. Ma fille est cruellement tourmentée par le démon.
23 Il ne lui répondit pas un mot ; ses disciples s’approchèrent et lui demandèrent : Renvoie-la, car elle crie derrière nous.
24 Il répondit : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël.
25 Mais elle vint se prosterner devant lui en disant : Seigneur, viens à mon secours.
26 Il répondit : Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens.
27 Oui, Seigneur, dit-elle, pourtant les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.
28 Alors Jésus lui dit : O femme, ta foi est grande, qu’il te soit fait comme tu le veux. Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.

*

Temps de repos pour Jésus, dans un territoire où lui seront épargnées les controverses théologiques comme celle qui précède notre texte – en l'occurrence sur le pur et l'impur.

Un territoire marqué par la croyance aux divinités locales, comme une poche où l’universalité du règne du Dieu d'Israël est voilée. Ici sont placés dans la foi des populations, les daïmonia, les idoles pour les juifs, les idoles pour Jésus.

Les démons, ces divinités inférieures auxquelles le peuple donne souvent beaucoup de place, n'offrent pas la libération qui est une vie dans la confiance ouverte par celui qui échappe à tous les schémas, à tous les projets de vie que nous nous donnons et qui finissent par nous rendre captifs, nous et les nôtres.

C'est à ce point de conscience qu'est parvenue la femme cananéenne. Elle le crie à Jésus. Cette captivité récurrente hors de la vie atteint déjà sa fille, cruellement tourmentée par le daïmon, par la divinité, à laquelle il faut se plier, encore et encore, de génération en génération. Une femme épuisée qui crie sa détresse à celui dont elle sait qu'il a le pouvoir de casser ce cercle infernal d'une vie pour la mort, d'une vie de tourment.

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Jésus se tait. Il sait. Les disciples, eux, veulent la paix : ils sont ici pour un temps de repos – comme à la veille de la multiplication des pains, rappelez-vous – un temps de repos à présent loin des controverses épuisantes. Alors, s'il te plaît, renvoie-là ; et puis ses problèmes avec ses divinités, son démon, ne sont pas les nôtres !

Jésus approuve, apparemment : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». Oui, il est d'accord : telle est sa mission. Il approuve, mais transpose à un plan que les disciples, avant le dimanche de Pâques – et nombre de commentateurs, après – ne perçoivent pas.

Effectivement il n'y a de libération que par le Dieu qui est au-delà de tout nom, au-delà de toute représentation, autre que toute divinité locale. Le Dieu universel qui seul peut libérer. Le Dieu révélé à Israël et par Israël. Il n'y a de liberté que dans la foi en ce Dieu-là, qui est au-delà de tout Dieu, au point que si on s'en donne une conception, ce n'est pas encore lui.

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Un paradoxe qui passe par le fait que le Dieu au-delà de tout Dieu, au delà de toute conception de la divinité, le libérateur au-delà de toutes nos limites, est donné, révélé dans une histoire particulière, celle d'un peuple particulier, avec toutes ses limites. Le Dieu dont nous sommes témoins malgré nous est bien celui qui nous est donné, qui se donne malgré tout dans une histoire particulière avec toutes ses limites.

Jésus a fait siennes toutes ces limites-là, nos limites, jusqu’à celles de la « nationalité » et de la religion.

Comme il a fait sienne notre mortalité. Il a fait siens nos deuils : il a pleuré la mort de Lazare. Il a fait sienne notre humanité au sens le plus précis.

Comme nous, il est devenu un individu, cet individu, appartenant à ce moment de l’histoire — né sous César Auguste, crucifié sous Ponce Pilate — ; appartenant à ce peuple, le peuple juif, peuple de l’Alliance et donc peuple premier de Dieu. Cela aussi Jésus le fait sien jusqu’au bout !

Car c'est dans cette histoire particulière, par cette histoire particulière et malgré elle que le Dieu de l’universel se dévoile, comme en contraste. Ce texte nous dit la profondeur de l'Incarnation du Fils de Dieu, une réalité qui n'a rien d'abstrait.

« Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». Oui c'est bien par cette réalité concrète-là que se dessine le Royaume : il s'inscrit dans histoire-là, qui est celle dans laquelle le Fils de Dieu s'inscrit, en élevant au statut d'enfant d’Abraham, d'enfant d’Israël, d'affranchi du Dieu d'Israël selon la promesse des prophètes, quiconque en appelle par delà ses idoles et ses captivités à celui qui est au-delà de toute captivité et tout identité qui rend captif (y compris celle héritée pourtant d'Abraham – c'est le propos des controverses qui précèdent notre texte).

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Cette libération est ce qui se produit avec l’histoire de cette Cananéenne – une histoire qui n'est pas sans analogie avec celle de la Samaritaine en Jean 4 : « le salut vient des Judéens ». C’est comme cela que le Dieu qui est dessus de tout Dieu nous sauve. Celui qui est la parole éternelle, qui a fondé le monde et connaît tous les méandres de nos vies a emprunté un chemin, celui de l’Alliance qui va d’Abraham au Royaume de Dieu.

Et il conduit cette femme à le confesser en ses termes à elle, parlant pour sa part de miettes, comme il nous y conduit tous. « Un chien noble, nous signale l'écrivain autrichien Robert Musil, s'il cherche sa place sous la table à manger, ce n'est point par bassesse de chien, mais par attachement et fidélité. » (R. Musil, <i>L'homme sans qualités</i>, t. 1, Points Seuil, p. 39)

On ne sera libéré des daïmonia, des idoles qui nous tiennent captifs et par lesquelles nous tenons captifs les nôtres – comme la fille de cette femme –, qu'en les dénonçant pour ce qu'il en est : des idoles, dont seul le Dieu qui est au-delà de tout nom, de toute figure que l'on s'en fait peut rompre le mensonge.

C'est le Dieu qui s'est dévoilé dans l'histoire d'Israël, le Dieu d'Israël qui s'est montré en Jésus et qui délivre en faisant passer au statut d'enfant perdu de son héritage. C'est le Dieu au-delà de toute figure de Dieu – car toute figure n'est jamais qu'idole, démon –, c'est le Dieu au-delà de tout dieu qui nous advient comme miette vraie de liberté, là où nous n'avions connu que table d'idole.

C'est aujourd’hui, à l'instant, qu’advient ce don de liberté qui se saisit comme miette qui fera tout exploser de nos faux-semblants. Une miette de cette liberté qui est de n’avoir plus d'images de Dieu, plus d'images de ce que devraient être nos vies et celles des nôtres, fera toutes choses nouvelles.

Telle est la grande foi que Jésus reconnaît en la femme cananéenne : « ta foi est grande ». Et aussitôt, dit texte, sa fille fut guérie...


RP, Poitiers, 20/08/17


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