dimanche 31 mars 2019

L’enfant prodigue




Josué 5, 10-12 ; Psaume 34 ; 2 Co 5, 17-21 ; Luc 15, 1-3 & 11-32

Luc 15, 1-3 & 11-32
1  Les collecteurs d’impôts et les pécheurs s’approchaient tous de lui pour l’écouter.
2  Et les Pharisiens et les scribes murmuraient; ils disaient : "Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux !"
3  Alors il leur dit cette parabole : […]
11  […] "Un homme avait deux fils.
12  Le plus jeune dit à son père : Père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir. Et le père leur partagea son avoir.
13  Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout réalisé, partit pour un pays lointain et il y dilapida son bien dans une vie de désordre.
14  Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans l’indigence.
15  Il alla se mettre au service d’un des citoyens de ce pays qui l’envoya dans ses champs garder les porcs.
16  Il aurait bien voulu se remplir le ventre des gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui en donnait.
17  Rentrant alors en lui-même, il se dit : Combien d’ouvriers de mon père ont du pain de reste, tandis que moi, ici, je meurs de faim !
18  Je vais aller vers mon père et je lui dirai : Père, j’ai péché envers le ciel et contre toi.
19  Je ne mérite plus d’être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes ouvriers.
20  Il alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié : il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.
21  Le fils lui dit : Père, j’ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils…
22  Mais le père dit à ses serviteurs : Vite, apportez la plus belle robe, et habillez-le ; mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds.
23  Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons,
24  car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé. "Et ils se mirent à festoyer.
25  Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses.
26  Appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que c’était.
27  Celui-ci lui dit : C’est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras parce qu’il l’a vu revenir en bonne santé.
28  Alors il se mit en colère et il ne voulait pas entrer. Son père sortit pour l’en prier ;
29  mais il répliqua à son père : Voilà tant d’années que je te sers sans avoir jamais désobéi à tes ordres; et, à moi, tu n’as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.
30  Mais quand ton fils que voici est arrivé, lui qui a mangé ton avoir avec des filles, tu as tué le veau gras pour lui !
31  Alors le père lui dit: Mon enfant, toi, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.
32  Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé.

*

La parabole dite du "fils prodigue" fait partie des thèmes très connus, et pas simplement par les lecteurs des Évangiles. Les moins mal informés y voient une façon de parler de quelqu’un qui revient au bercail. Il n’est pas rare non plus de trouver telle ou telle allusion, souvent journalistique, à la parabole, concernant par exemple Mozart ou quelque autre génie précoce — qui relève du prodige, comme l’enfant — prodige — Wolfgang Amadeus. L’enfant prodigue, lui, ne relève pas du prodige mais de la prodigalité, c’est-à-dire du genre panier percé…

Histoire très connue, donc, que cette parabole — dite "du fils prodigue". Dont on connaît donc surtout ce que l’on croit en connaître. On peut imaginer qu’un auditeur de Jésus, instruit dans les Écritures, nourri d’imagerie biblique, connaît aussi, sans Mozart certes, des évocations fonctionnant sur le mode des associations d’idées. Et c’est cela que Jésus prend souvent à contre-pied. Ici comme ailleurs.

Pour un auditeur de culture biblique du premier siècle, à quoi peut faire penser cette histoire de deux fils dont l’un dilapide rapidement l’héritage que l’autre cultive ? Je vous le demande : n’a-t-elle pas un arrière-goût de lentilles, cette histoire ? Le récit de Jacob qui reçoit la bénédiction tandis qu’Ésaü, lui, préfère à cet héritage-là un plat de lentilles… Voilà un fils, le "prodigue", dont rien ne dit que ce soit un adolescent, d’ailleurs, qui réclame son héritage pour le dilapider. Ça a tout de même des allures d’Ésaü… À part qu’Ésaü, c’est le fils aîné, et que le fidèle, là, c’était Jacob, le cadet. Et puisqu’il s’agit ici d’un fils cadet, voilà qui annonce peut-être la prise à rebrousse poil qui n’est pas inhabituelle de la part de Jésus.

Car, on le sait bien, parlant de fils aîné et de fils puîné, Jésus fait volontairement référence d’une part, à travers le fils aîné, aux pharisiens, évidemment — sans nuance péjorative : il s’agit des gens pieux, tout simplement, héritiers de Jacob — et d’autre part, à travers le fils puîné, le prodigue, aux publicains, c'est-à-dire à des gens dont le mode de vie n'est en rien exemplaire. Et Jésus fait référence à ces deux milieux en s'adressant aux premiers (v. 2-3 : « les Pharisiens et les scribes — aujourd'hui on dirait "fidèles et exégètes" — murmuraient […]. Alors il leur dit cette parabole ») ; il s’adresse à ceux qui sont mieux au fait des choses de la religion et qui sont donc théoriquement dans de meilleures relations avec le Père céleste, comme le fils aîné de la parabole ; cela en présence des autres (v. 1) !

Il est un comportement assez commun finalement, qui consiste pour les valeureux à faire valoir leur ancienne gloire ; pour les mieux pourvu, à s'asseoir sur leurs privilèges ; les considérer comme un dû — leurs privilèges auraient-ils été reçus par un heureux hasard ; au déficit de ceux qui n'ont pas eu ces privilèges ou ce bonheur. Cela peut valoir au plan économique, bien sûr ; ou sous la forme du bonheur d’être né quelque part ; ou sous telle nationalité. Cela peut valoir au plan de tout statut, y compris au sein de l’Église.

Ce sera là déjà le problème de l'Église primitive, dont le courant des plus anciens, la première génération, assise sur son acquis, manifestera un comportement qui débouche de fait à fermer la porte du Royaume de Dieu aux nouveaux arrivants.

Pour ce qui nous concerne, il n'y a plus parmi nous de publicains face à des pharisiens, ni de chrétiens ayant connu le Christ et ses Apôtres face à des nouveaux venus. Mais l'équivalent du problème a existé de tout temps, et jusqu’à nos jours évidemment, concernant ceux qui se pensent bons serviteurs d'un côté face à ceux qu'ils jugent mauvais serviteurs de l'autre ; ceux qui sont les plus anciens face aux nouveaux venus, etc.

*

C'est pour bien souligner aux yeux du fils aîné — qui l’écoute par les oreilles de ses interlocuteurs — ce qu'il en est de ce problème que Jésus dresse un si long et étonnant portrait de son frère cadet et prodigue. Il en trace le pire portrait qui soit : non seulement il n'a pas été fidèle au père, il l’a quitté, et de quelle façon : tout juste s’il ne l’a pas enterré avant l’heure, réclamant son héritage pour partir. Et ses biens, il les a carrément dilapidés. Et non seulement, il a dilapidé ses biens, mais il ne les a pas dilapidés en essayant par exemple, même maladroitement, de les faire fructifier. Il les a carrément gaspillés. Et non seulement, il ne les a pas gaspillés de façon charitable, ni même utile, mais carrément en vivant dans la débauche. Jésus ainsi en rajoute à décrire un frère cadet genre publicain, et encore de la pire espèce, sans excuse aux yeux du frère aîné dont il ne faut pas oublier qu'il est en train d'écouter Jésus par les oreilles des vrais fidèles qu'il représente.

Il n'est pas jusqu'au repentir du fils prodigue qui ne soit douteux. Ce n'est pas un repentir sincère ; ce n’est pas l'affection, qui le pousse vers son père, mais tout bonnement la faim (v. 17). Il revient en réfugié économique. Un de ces pauvres qui n’arrive pas pour les beaux yeux du ceux qui l’accueillent, mais parce qu’il a faim et froid. Sans parler du genre d’humiliation qu’il a subie.

On l’imagine quasiment à quatre pattes à mâchouiller la nourriture des cochons (comme si ce n’était pas déjà assez humiliant de les garder !). Le voilà donc, humilié, qui revient penaud, en réfugié économique, qui a perdu jusqu’à sa sincérité, s’il en a jamais eu. Sa sincérité, en effet, est devenue si peu sûre qu'on le voit carrément préparer un discours de repentir à réciter à son père (v. 18, cf. v. 21). Motivations qui, la suite le montre, quelles qu'elles soient, importent peu au père, qui s’étant précipité de loin pour se jeter à son cou, interrompt le discours qu’il avait préparé, pour ordonner la fête.

Le père l'accueille dans la joie. Ici il faut ne pas négliger les deux paraboles qui précèdent, celles dites "de la brebis perdue" et "de la drachme perdue", qui nous préviennent que ce n'est tant la recherche de Dieu par le fils perdu qui importe, mais à l'inverse la recherche du fils perdu par le Père. La grâce précède le repentir.

Dans les trois cas, on entend "réjouissez-vous avec moi", car j'ai retrouvé ma brebis, ma drachme, "venez et réjouissons-nous car mon fils était perdu et il est retrouvé".

C'est parce que le Père trouve son enfant que le retour de son enfant peut commencer. Lors qu'il arrive penaud, le Père a trouvé le fils qu'il cherche, le fils lui, n'en est qu'au début de sa découverte du Père, de son retour à lui. De loin, le Père court se jeter à son cou. C’est parce qu’il a retrouvé ce qui était perdu qu’il invite les siens à la réjouissance.

Et voilà que le fils aîné se vexe des retrouvailles de son frère. Vexé pas tant de la conversion de son frère prodigue que de l’attitude de son Père.

*

Car voilà que la fête a commencé avant même son retour des champs (v. 25-27) ! Même pas consulté pour l'organisation de cette fête, même pas averti qu'une fête se prépare ! Sans parler de la rééducation — "prends en exemple ton frère aîné, et marche dorénavant selon son modèle ; tu peux même lui demander des conseils…" — l’instruction de celui qui non seulement est le second, second donc par rapport au droit d'aînesse, mais qui par-dessus le marché s’est montré infidèle.

Le fils aîné est loin d'être le mauvais bougre : son attitude, sa piété, son obéissance au cours des années ont été exemplaires. Le père lui-même en témoigne : il a toujours été digne de son affection. Mais cela a produit en lui… de l’amertume, du ressentiment ! Tout ça pour rien ?

Gens pieux face aux publicains du temps de Jésus, puis chrétiens ayant connu les Apôtres, depuis longtemps instruits de la Bible… avec la tentation d’estimer avoir des droits, au moins un droit d'aînesse… Ce qui se poursuit avec le chrétien dont les ancêtres déjà posaient des pierres pour le temple, après avoir traversé la persécution ; le chrétien qui porte la charge de l'Église, qui s'acquitte depuis des années de telle ou telle responsabilité, en vient à penser qu'il a des droits, comme celui d'être l'incontournable voix de la sagesse, celui que l'on consulte, fût-ce au moins pour organiser une fête. (Et on pourrait dire la même chose que ce qui concerne l’Église en ce qui concerne l’État et la citoyenneté.) Et voilà donc le fils aîné qui s'irrite. Et donc qui s'irrite pas tant contre son frère que contre son père. Il ne voit pas la joie qu'il a reçue de la présence du Père, qui n'est pas l'ordre de la thésaurisation pour après, en compensation d'une frustration antécédente !

*

Derrière tout cela, c'est un véritable procès qui est fait au père, un procès caché à travers lequel se dévoile le vrai procès qui est en train de se tramer dans l'ombre contre l'envoyé du Père, qui parle dans la parabole, Jésus.

Je l’avoue, je trouve un peu troublante cette lecture devenue assez commune de nos jours, et qui met en cause… le Père de la parabole, qui ne serait par fameux comme père. Et puisqu’on le met souvent en cause sur des bases psychanalytiques, je ne peux m’empêcher de penser à cette réponse que, dit-on, Freud aurait donné à cette femme se reprochant de n’avoir pas élevé suffisamment bien son fils au vu du résultat : « Madame, rassurez-vous, aurait dit Freud, quoique vous ayez fait, vous auriez mal fait ». Bref, j’ai personnellement des doutes, à la lecture de la parabole quant à l’idée qu’elle viserait à mettre en cause le Père. J’en reste à l’idée plus classique, et me semble-t-il plus simple, que c’est le fils aîné qui est mis en cause.

En ce sens : ceux du parti de la piété sont devenus, ce qui est une tendance naturelle, les dépositaires des droits de Dieu. Notre parabole dévoile ce qu'il en est du véritable enjeu : un prétendu droit au pouvoir.

Qu’attendent de Jésus les pieux et les exégètes, avec qui il est en train de discuter — ne l’oublions pas — ? Ils attendent qu'il les consulte pour accomplir son ministère, et si possible que Jésus conforme sa prédication à leur théologie, ou pour certains, à ce qui en tient lieu : n'y ont-ils pas droit ?

C'est là tout l'enjeu des fameux pièges qui lui sont tendus : on attend qu'il se range aux côtés des ayant droits de la religion.

Mais voilà que comme le père de la parabole, il fait comme il veut, il se laisse émouvoir par ce qui l'émeut. C'est là ce qui prend leur pouvoir à rebrousse poil, et qui irritera bientôt le pouvoir tout court qui n’aime pas trop que le peuple regarde Jésus comme une alternative, une alternance (?) possible ; comme le Messie, ce qui lui vaudra sa crucifixion lorsque cela en viendra à irriter jusqu’aux Romains. Il élève les humbles, les plaçant dans les bras de Dieu seul, sans passer par les bras de ceux qui se voudraient d’une façon ou d’une autre dépositaires, voire propriétaires, des biens de Dieu.

Et nous ? Qu'en est-il de notre prodigalité à l’égard des dons de Dieu ; ou de notre joie devant l'accueil gratuit des prodigues, dilapidant les dons de Dieu, ou semblant tels ? Qu'en est-il de notre tristesse, ou même de notre colère face à la main de Dieu agissant selon sa seule tendresse ? Autant de façons de s’éloigner du Père, qui nous connaissant comme ses enfants, n'attend même pas de nous le signe de sainteté d'un repentir exemplaire.

Il n'attend pas d'entendre le discours préparé du fils prodigue pour se jeter à son cou. Il n'attend que de nous voir enfin près de lui tels que nous sommes vraiment, c'est-à-dire sous son regard ; il nous tend déjà ses bras. Déjà, il est prêt à préparer la fête de la joie de notre retour. La simple vue de ses enfants désarme la colère que nous redoutons.

C'est ici que la parabole du fils prodigue devient celle des deux fils et du Père aimant. Parce que finalement les deux sont éloignés. Et Dieu attend leur retour. Il nous attend.


RP, Poitiers, 31/03/19


dimanche 24 mars 2019

"Mon Nom pour l’Éternité"




Exode 3.1-15 ; Psaume 103 ; 1 Corinthiens 10.1-12 ; Luc 13.1-9

Exode 3, 1-15
1 Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiân. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb.
2 L’ange du SEIGNEUR lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda : le buisson était en feu et le buisson n’était pas dévoré.
3 Moïse dit : « Je vais faire un détour pour voir cette grande vision : pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas ? »
4 Le SEIGNEUR vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! »
5 Il dit : « N’approche pas d’ici ! Retire tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte. »
6 Il dit : « Je suis le Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. » Moïse se voila la face, car il craignait de regarder Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit : « J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances.
8 Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays, vers un pays ruisselant de lait et de miel, vers le lieu du Cananéen, du Hittite, de l’Amorite, du Perizzite, du Hivvite et du Jébusite.
9 Et maintenant, puisque le cri des fils d’Israël est venu jusqu’à moi, puisque j’ai vu le poids que les Égyptiens font peser sur eux,
10 va, maintenant ; je t’envoie vers le Pharaon, fais sortir d’Égypte mon peuple, les fils d’Israël. »
11 Moïse dit à Dieu : « Qui suis-je pour aller vers le Pharaon et faire sortir d’Égypte les fils d’Israël ? » –
12 « JE SUIS avec toi, dit-il. Et voici le signe que c’est moi qui t’ai envoyé : quand tu auras fait sortir le peuple d’Égypte, vous servirez Dieu sur cette montagne. »
13 Moïse dit à Dieu : « Voici ! Je vais aller vers les fils d’Israël et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. S’ils me disent : Quel est son nom ? – que leur dirai-je ? »
14 Dieu dit à Moïse : « JE SUIS QUI JE SERAI. » Il dit : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : JE SUIS m’a envoyé vers vous. »
15 Dieu dit encore à Moïse : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : Le SEIGNEUR, Dieu de vos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, m’a envoyé vers vous. C’est là mon nom à jamais, c’est ainsi qu’on m’invoquera d’âge en âge. »

*

Un Nom que l’on ne prononce pas, sauf à en faire… un nom, précisément, une idée : ce pourquoi on ne prononce pas ce Nom, plutôt que parce qu’on aurait perdu les voyelles — ce pourquoi on lit, plutôt que ce Nom, « mon Seigneur », Adonaï, un titre qui nous met en relation, avec « mon Seigneur », une relation plutôt qu’une description, qui fournirait quelque chose de l’ordre de l’idée, de l’image que l’on s’en fait. Un nom n’épuise pas ce qu’est celui qui le porte — a fortiori Dieu, Le Nom dont on n’a aucune approche suffisante, sauf à la réduire à un aspect, une idole, comme le veau d’or, censément sans doute image de jeune taureau, l’aspect puissance libératrice que l’on a vu à l’œuvre ! Image, idole…

On perçoit pourtant bien quelque chose : un buisson qui brûle et donne le mot « Sinaï », proche du mot hébreu pour « buisson » (sur l'Horeb, ou Mont désert) ; perception limitée à un signe, message, messager, « Ange » du Seigneur, signe de ce que peut signifier le nom déployé dans le texte, composant le mot être à tous les temps — de telle façon qu’il est bien difficile à traduire : depuis « celui qui est », se conjuguant comme « celui qui est, qui était et qui vient » — « mon Nom pour l’Éternité » (v. 15) —, ce qu'a retenu le grec, là où le texte hébreu accentue la dimension de la promesse : « Je serai avec toi » (v. 12) — où nous sommes alors conduits à la foi — « Je serai avec toi », promesse donnée à la confiance qui la reçoit.

*

Un Nom bien mystérieux ! Le Nom dans lequel se fonde l’interdit et l’impossibilité de représenter Dieu. Nom que l’on ne possède pas, Nom dont on ne peut que dire : qu’il soit sanctifié, c’est-à-dire : à part ! Le Nom fonde une exigence, un effort, un détour, comme celui de Moïse contournant le buisson annonçant ce nom insaisissable. Un détour qui ouvre vers des libérations inattendues, à commencer par celle que Moïse — bien disposé : « me voici », a-t-il d’abord dit (v. 4), mais effrayé : « qui suis-je ? » (v. 11) — portera, fort du Nom empli de sa promesse, au peuple captif auprès de Pharaon.

La libération est présente dans Le Nom même et dans son inaccessibilité, dans l’exigence de sa sanctification, mise à part, dont le contournement du buisson, « pour voir »… — pour voir qu’on ne verra rien ! — est déjà le signe : le signe et le fondement de la pensée, de l’art et des traditions culturelles issus de cette révélation biblique. Un Dieu qu’on ne voit pas, et donc qu’on ne peint pas, qu’on ne sculpte pas, ou que l’art visuel ne dit qu’en détours, partant des traces, que celui qui a promis sa présence protectrice laisse comme simples traces. Plus tard Moïse s’entendra dire : tu me verras par derrière, tu ne verras donc que les traces que je laisse. S’y fonde un art et une tradition du dépouillement.

Un feu, porté par l’Ange du Seigneur, à moins que le feu lui-même ne soit l’Ange, feu qui brûle pour le purifier tout ce qu’il touche, mais qui ne détruit pas qui se confie en lui selon la promesse de l’Alliance.

En latin, « Flagror non consumor », « Je brûle mais ne me consume pas », ce verset (Exode 3, 2) est dès le XVIe siècle comme une devise du protestantisme français, accompagnant l’Église réformée en France… En naîtront, concernant le sens visuel comme tous les autres sens, toucher, goût et odorat, lors de nos cultes, pain et vin ; et ouïe, pour une musique visant à l’essentiel, au dépouillement des formes — dont une forme accomplie est sans doute celle développée par Bach / Soli Deo Gloria, à Dieu seul la gloire ; mais aussi par ces envolées priantes — « Go down Moses, tell old Pharaoh to let my people go : descends Moïse, dis au vieux Pharaon de laisser aller mon peuple » — envolées priantes des spirituals tendant vers l’inaccessible, encore le détour de Moïse vers celui qui promet sa présence qui ouvre à ses traces. Des traces induites par la parole de l’inaccessible… Qui se résume à une promesse : « voici le signe que c’est moi qui t’ai envoyé : quand tu auras fait sortir le peuple d’Égypte, vous servirez Dieu sur cette montagne » (v. 12)… pas d’autre signe que la foi en cette promesse, qui atteste : « Je serai avec toi » (v. 12). Et là est le don d’éternité — « mon Nom pour l’Éternité / d’âge en âge » (v. 15) : « Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » (v. 6).

Rappelons-nous : Jésus reprend à son compte (Luc 20, 27-38 //) l’argument dont on sait qu’il est aussi celui des pharisiens lisant ce texte : on le retrouve dans le Talmud. Il se résume à la certitude suivante : tout repose sur la réalité efficace de la Parole de Dieu, la force créatrice de sa Parole, qui « ne retourne pas à lui sans effet » (Ésaïe 55, 11). La Torah est reçue comme Parole de Dieu. Dieu y nomme les patriarches. Ainsi lorsqu’il nomme Abraham, Isaac et Jacob, qui plus est en les liant ainsi à sa présence, il les situe dans sa propre éternité ; sa Parole éternelle sur eux les place au-dessus de leur quotidien, elle les place d’emblée dans l’éternité de Dieu : Dieu est éternel, en les nommant, ils les a donc nommés dans l’éternité, ils sont donc eux aussi dans l’éternité. Et ça vaut pour chacun de nous !

En les nommant la Parole de Dieu les rend éternels ! Et étant éternels, ils sont donc vivants, comme leur Dieu, qui n’est pas le Dieu des morts. C'est pourquoi « ceux qui ont part au monde à venir… ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges ». Et ce dès aujourd'hui : car le texte de Luc, rendu souvent au futur en français, est au présent. « Les fils de la résurrection sont semblables aux anges, ne se marient pas, et ne peuvent pas mourir » (Luc 20, 35-36). C’est un des sens de l’ordre donné à Moïse de retirer ses sandales : laisse pour m’approcher tout ce qui est de ta vie dans le temps, y compris femme, enfant ou ta propre vie (« que ceux qui se marient soient comme s’ils ne l’étaient pas », 1 Co 7, 29-31). Ces choses sont pour en bas de la Montagne. En haut, laisse ton souci.

Notre vraie réalité est cachée en Dieu, sa promesse est toujours là, un nouveau départ est toujours possible, et dût-il ne pas arriver, notre vie devant Dieu garde toute sa valeur, cachée aux yeux du monde, mais infinie, éternelle, indestructible.

Alors n’aie pas peur, ni du Pharaon, ni d’aucune puissance qui soit au monde, ni bientôt des populations de géants qui ont occupé la terre promise à Abraham ; ni des dieux de terreur qui les conduisent à commette des horreurs, jusqu’à des sacrifices humains ; rien, aucune puissance qui soit dans les cieux, sur la terre ou sur la terre, ni présent, ni passé, ni avenir, rien ne peut te séparer de l’amour du Dieu qui sera avec toi, qui avec toi depuis tous les temps — « Je serai avec toi » — amour qui brûle mais ne détruit pas ce qu’il brûle, mais au contraire le renouvelle en le purifiant de ce qui n’est pas de lui.

C’est ainsi que l’Alliance précède le temps, révélant qu’avant que le monde soit, Dieu est amour (1 Jean 4, 8 & 16), selon la promesse d’Ésaïe méditant la révélation du Nom : « quand les montagnes s’éloigneraient, quand les collines chancelleraient, mon amour ne s’éloignera point de toi, et mon alliance de paix ne sera pas ébranlée, dit le Seigneur. Je t’aime d’un amour éternel et je te garde ma tendresse » (Ésaïe 54, 10).


RP, Poitiers, 24/03/19


dimanche 17 mars 2019

Écoutez-le




Genèse 15.5-18 ; Psaume 27 ; Philippiens 3.17–4.1 ; Luc 9.28-36

Luc 9, 28-36
28 Or, environ huit jours après ces paroles, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques et monta sur la montagne pour prier.
29 Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage changea et son vêtement devint d’une blancheur éclatante.
30 Et voici que deux hommes s’entretenaient avec lui ; c’étaient Moïse et Élie ;
31 apparus en gloire, ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem.
32 Pierre et ses compagnons étaient écrasés de sommeil ; mais, s’étant réveillés, ils virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui se tenaient avec lui.
33 Or, comme ceux-ci se séparaient de Jésus, Pierre lui dit : « Maître, il est bon que nous soyons ici ; dressons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie. » Il ne savait pas ce qu’il disait.
34 Comme il parlait ainsi, survint une nuée qui les recouvrait. La crainte les saisit au moment où ils y pénétraient.
35 Et il y eut une voix venant de la nuée ; elle disait : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! »
36 Au moment où la voix retentit, il n’y eut plus que Jésus seul. Les disciples gardèrent le silence et ils ne racontèrent à personne, en ce temps-là, rien de ce qu’ils avaient vu.

*

Moïse et Élie, la Loi et les Prophètes. Les récits de la Transfiguration, celui de Luc que nous avons lu — ou ceux de Matthieu et Marc, ou celui de Pierre (2 Pierre 1, 16-19), qui rappelle : « nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même » ; ces récits nous disent qui est ce Jésus au-delà de ce que les Douze en ont vu. Vous les Douze, aujourd’hui les trois, Pierre, Jacques et Jean, et après eux nous qui entendons leur témoignage : « Écoutez-le ». Écoutez-le aujourd’hui, précisera la seconde Épître de Pierre, écoutez-le dans les Écritures : « nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même ».

*

Revenons donc à la Loi et aux Prophètes. Ils ont désigné Jésus depuis le commencement qu’est ce jour de la Transfiguration. Voilà ce dont se souviennent Pierre et les Évangiles. La Loi et les Prophètes, Moïse et Élie dans le récit des Évangiles.

Un récit profondément enraciné dans la mémoire du Sinaï (cf. Exode 24) : la montagne (Ex 24, 1 & 12-13), les six jours (Ex 24, 16), la nuée et la voix (Ex 24, 15-17), les trois personnes : Aaron, Nadav et Avihou (Ex 24, 1 & 9), ici Pierre, Jacques et Jean…

Derrière cela, il y a le rappel du Sinaï où Moïse est médiateur de la Loi, la Torah. Et comme pour la Torah, ce qui est en bas renvoie à ce qui est en haut. Un tabernacle terrestre, ainsi le rappelle l’Épître aux Hébreux, signe d’un Tabernacle céleste contemplé par Moïse. En bas : trois disciples. En haut, trois figures célestes : Jésus, Moïse et Élie. Moïse et Élie, la Loi et les Prophètes, c’est-à-dire la Bible hébraïque selon la façon dont Jésus la désigne. Et entre les deux, le Fils de l’Homme qui est dans les cieux, en haut ; — et en bas, un projet de tabernacles, de tentes (selon que, Jn 1, 14, « il a “tabernaclé” parmi nous »).

Au Sinaï qu’a t-on vu ? — : une voix, des voix célestes, que le peuple voit : « vous avez vu la/les voix de Dieu », est-il dit au peuple au Sinaï.

Et ici, avec Moïse, la voix et la présence d’Élie orientent aussi vers l’attente du Messie au terme du temps, selon ce qu’annonce le livre du Prophète Malachie à propos d’Élie. « Plusieurs d’entre vous ne mourront pas avant d’avoir vu le Règne de Dieu », disait Jésus juste avant la Transfiguration (v. 27). Alors, qu’ont-t-il perçu, les trois disciples ? Pas grand chose de visualisable. Une Parole : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! »… « Écoutez-le » !

Quant à la vision proprement dite, le récit de l’épisode marque rien moins qu’un embarras : pour parler de la blancheur éclatante de la lumière, si le mot correspond, semble dire le texte (« vêtements blanc comme la lumière » selon Matthieu, ch. 17, v. 2), on n’a de comparaison que celle du teinturier (Marc, ch. 9, v. 3, parle de « foulon »…). Aujourd’hui, on penserait aux publicités pour la lessive : Machin lave plus blanc ! Eh bien ce jour-là c’était plus blanc encore, dit l’Évangile ! Nous voilà bien renseignés…

Blancheur éclatante, lumière, et puis bonheur. Pour fixer leur bonheur, comme si c’était possible, les disciples pensent à des tabernacles / des tentes. Et pourquoi pas ? Pensons aux tabernacles de la fête du même nom — référence à l’Exode, signant le provisoire et la fragilité qui sont le lot de l’humain (cf. aussi Jean 1, 14 cit. supra : « il a “tabernaclé” parmi nous »).

Mais la présence du Fils de Dieu ne se fixe pas plus que celle de Dieu. Il faudra redescendre de la Montagne. Où le texte fait apparaître que les disciples sont tout de même bien déroutés !

Et pour cause : ils sont de la terre. Ils se trouvent en présence de celui qui manifestement vient du ciel, qui provient d’au-delà de l’Histoire et dont la Loi et les Prophètes ont parlé et parlent encore, celui auquel toute l’Histoire biblique, Moïse, les commencements, et Élie, celui qui vient à la fin, renvoient ; celui qui est au-delà de l’Histoire du commencement jusqu’à la fin, et qui est en ces jours au milieu d’eux, dans leur histoire. Il ne nous est pas donné pas d’autre Jésus de l’Histoire que celui-là.

*

Ce Jésus-là n’est autre que le Ressuscité. C’est ce qu’ont compris les disciples, plus tard. C’est bien le Ressuscité qui leur est apparu ce jour-là, avant même la crucifixion, celui qui demeure dans le sein du Père dans toute l’Éternité, celui en qui vient le Règne de Dieu ; qu’ils ont donc contemplé dans la Gloire avant même leur mort. « Je vous le déclare, parmi ceux qui sont ici, certains ne mourront pas avant de voir le Règne de Dieu. »

Et on a retenu la voix qui a retenti : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! ». Écoutez ce que Dieu vous dit par lui. Déjà le Royaume est au milieu de vous… Pas sous des tabernacles, selon la Parole de l’Exode, livre de Moïse : « il me feront un tabernacle, et moi je serai présent au milieu d’eux. » (Ex 25, 8).

Ne restez donc pas sur Mont de la Transfiguration. Allez suivre le Ressuscité sur les routes où il vous précède. « Et moi, je serai avec vous » (Ex 3, 12). Écho dans la parole du Ressuscité : « je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du temps. » (Mt 28, 20).

Sans doute est-il dur de descendre du Mont de la Transfiguration. Mais Jésus lui-même en est descendu. C’est même au cœur de la Transfiguration : avec Moïse et Élie, « ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem » dit le texte (v. 31), et quelques versets plus loin, Jésus annonce : « le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes. » (v. 44).

Son départ accompli, à nous d’aller dans le monde à présent… et pour cela : « écoutez-le » ; écoutez-le dans la Loi et les Prophètes ; écoutez-le dans les paroles de ceux qu’il a envoyés vers vous ; écoutez-le dans le chant de la Création : « Ce n’est pas un récit, il n’y a pas de mots » mais « le jour en prodigue au jour le récit, la nuit en donne connaissance à la nuit » (Ps 19) ; écoutez-le dans ses paroles et ses actes, quand, depuis la Montagne, vous retournerez dans le monde pour le suivre et y vivre comme il y a vécu.


R.P., Poitiers, 17/03/19, AG


dimanche 10 mars 2019

Conduit dans le désert par l'Esprit




Deutéronome 26, 4-10 ; Psaume 91 ; Romains 10, 8-13 ; Luc 4, 1-13

Luc 4, 1-13
1 Jésus, rempli d'Esprit Saint, revint du Jourdain et il était dans le désert, conduit par l'Esprit,
2 pendant quarante jours, et il était tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et lorsque ce temps fut écoulé, il eut faim.
3 Alors le diable lui dit : "Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain."
4 Jésus lui répondit : "Il est écrit : Ce n'est pas seulement de pain que l'homme vivra."
5 Le diable le conduisit plus haut, lui fit voir en un instant tous les royaumes de la terre
6 et lui dit : "Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes, parce que c'est à moi qu'il a été remis et que je le donne à qui je veux.
7 Toi donc, si tu m'adores, tu l'auras tout entier."
8 Jésus lui répondit : "Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et c'est à lui seul que tu rendras un culte."
9 Le diable le conduisit alors à Jérusalem ; il le plaça sur le faîte du temple et lui dit : "Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas ;
10 car il est écrit : Il donnera pour toi ordre à ses anges de te garder,
11 et encore : ils te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre."
12 Jésus lui répondit : "Il est dit : Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu."
13 Ayant alors épuisé toute tentation possible, le diable s'écarta de lui jusqu'au moment fixé.

*

Le désert, où commence le temps liturgique de carême.

« Je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur », lit-on dans le livre du prophète Osée (ch. 2, v. 14).

Dieu séducteur, au grand dam de cet autre prophète, Jérémie : « tu m’as séduit et je me suis laissé séduire » (ch. 20, v. 7) regrette-t-il !, étant confronté jour après jour au prix de cette séduction !

Mais le désert comme temps d’épreuve, et par cette séduction-même, est aussi temps de la promesse du Royaume.

C’est un temps d’apprivoisement réciproque, Dieu et nous, Dieu séduisant son peuple comme amoureux séduisant son aimée ! Et à quel prix : celui d’une histoire qui les conduira… nous conduira qui sait où ?… et par quels chemins ?

*

Dieu et Jésus, une histoire qui a mené où ? Et par quels chemins ? Ça commencé par une épreuve au désert, un face à face, mais, apparemment, si on est attentif au texte, pas avec Dieu, mais avec un autre séducteur, le diable…

« Alors le diable lui dit », selon le texte. Oh, Juste quelques propositions :

Pour commencer, « "Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain." » Et enfin : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas depuis le faîte du temple ; car il est écrit : Il donnera pour toi ordre à ses anges de te garder. »

Entre les deux, pour inviter Jésus à l’adorer, le diable a affirmé cette chose énorme, effrayante : « Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes, parce que c'est à moi qu'il a été remis et que je le donne à qui je veux. »

Tout le pouvoir de la Terre appartenant au diable. Est-ce vrai ? Est-ce faux ? N'oublions pas que le diable est menteur et père du mensonge, menteur dès les origines (Jean 8, 44)… Est-ce vrai, est-ce faux ? Jésus n'a pas répondu sur ce point dans ce dialogue.

Petite enquête pour savoir. Voyons les faits, informons-nous… Ouvrons un journal, un bon journal, bien professionnel, ou à défaut allumons la télévision, histoire de savoir ce qui se passe en ce bas-monde : le diable n'a-t-il pas effectivement soumis toute la Terre ? « Le monde entier gît sous le pouvoir du malin », lit-on dans en 1 Jean (ch. 5, v. 19). Impressionnant ! Le monde entier en proie à toutes les injustices, toutes les violences, toutes les cruautés… La griffe du diable. Et Jésus mettra en garde ses disciples, nous si nous l'entendons. Ça vaut aussi pour toutes les glorioles et autres querelles de clochers pour un pouvoir dérisoire, celui de ce monde… Mais aussi pour les pulsions et passions humaines pouvant mener jusqu'au scandale qui atteint aujourd'hui telle Eglise-sœur… La griffe du diable. « Tout cela m'a été remis. » a dit le diable !

Alors, puisque, dit-il, tout cela m’appartient, tu n’as qu’à me le demander et je t’introniserai immédiatement dans ton règne : à nous deux, nous ferons du bon boulot.

Ça te demande certes un geste d’allégeance : prosterne-toi donc et adore-moi — un geste d’allégeance certes, mais qui t’évitera bien des tracas : tu assumeras, sans te compliquer la vie en passant par le détour d’une histoire douloureuse, tes responsabilités de chef des créatures de chair que tu sembles aimer au point d'en être devenu une !

*

Jésus préférera alors le règne humble, invisible, du vrai Dieu, au fracas de la gloire des trônes et des médias (ou leur équivalent de l'époque), et au pouvoir immédiat que lui propose celui qui règne si évidemment — à ce plan-là, à ce plan illusoire et menteur — mais qui peut deviner qu'il y a un autre plan ? Celui qui connaît le manque. « Je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur ». Dieu créant le manque, le vrai manque, le manque de Lui au cœur de son aimée, son peuple, sa fiancée, au grand dam de qui sait voir, comme Jérémie, conduit par le Dieu qui l'a séduit à la persécution. Pour Jésus, au cœur de cette séduction divine, puisqu'il a refusé celle du diable, se dessine la croix — « le diable s'écarta de lui jusqu'au moment fixé ».

*

De part et d'autre de la tentation du pouvoir, de la gloire, bref du culte du diable, les deux autres tentations consistent à refuser le manque : le manque de pain d'un côté, le manque d'un Dieu qui ne soit à mon service de l'autre.

*

Si le cœur de la visée diabolique est de faire succomber Jésus, et nous avec lui, à la tentation du pouvoir, ou de la gloire, on voit, par parenthèse, le côté redoutable d’une pratique du jeûne devenue rituelle, et qui risque par là de devenir gloriole, et d’être vidée de son sens. Les réformateurs de tout temps l’ont bien perçu. Les Réformateurs du XVIe siècle bien sûr, qui ont préféré que l’on se garde de cette habitude rituelle pour venir à sons sens, mais pas eux seuls : Les Réformateurs rejoignaient en cela d’autres réformateurs, comme Ésaïe — rappelant ce vrai sens du jeûne à ceux qui en font une occasion de fausse humilité : « Voici le jeûne que je préconise : détache les chaînes de la méchanceté, dénoue les liens du joug, renvoie libres ceux qu’on écrase, et que l’on rompe toute espèce de joug ; partage ton pain avec celui qui a faim et ramène à la maison les pauvres sans abri ; Si tu vois un homme nu, couvre-le, Et ne te détourne pas de celui qui est ta propre chair. » (Ésaïe 58, v. 6-7).

C’est encore ce que rappellera Jésus invitant (leçon du désert) à un jeûne caché, sans rite visible, de façon à ce que sa signification ne soit pas annulée par un côté record d’ascèse qui risque toujours d’apparaître en biais dans la pratique des champions de l’abstinence — « Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air sombre, comme font les hypocrites : ils prennent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. En vérité, je vous le déclare : ils ont reçu leur récompense. Pour toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage, pour ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, mais seulement à ton Père qui est là dans le secret » (Matthieu 6, 16-18). Jésus lui-même a donc jeûné au désert, pas en public, et finalement, rejoignant par là-même la condition humble de l’humanité… il eut faim. Jésus manque, et accepte ce manque que le diable voudrait lui faire contourner ; il accepte ce manque qui le conduit à la recherche de ce qui est son vrai manque, caché en Dieu et en sa parole.

*

Alors, puisqu’il semble si sûr du Dieu invisible qui seul peut combler tout manque, dont le règne ne se voit pas — montre donc, suggérera le diable, montre donc cette confiance en celui qui te protège toujours — jette-toi en bas, voyons si tu es vraiment le compagnon des anges.

Et Jésus révèle alors comment sous la chair faible où est cachée sa gloire, s’établit la dimension spirituelle de l’humanité : de façon cachée. Pour l’humanité, la relation avec Dieu, la participation à la dimension spirituelle de la Création se vit sans fracas, sans grand signe, sans même se voir, par la foi seule : « tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ». Jésus ne cèdera pas à tentation de rendre Dieu visible pour une Création matérielle qui ne le voit naturellement pas.

À ce point, le diable reviendra à l’attaque, plus tard, au « moment fixé » (v. 13) : au jour du retour du diable vers Jésus lors de son agonie et sa mort, qui dévoile l'illusoire des propositions du menteur qui prétend avoir tout pouvoir — et qui a tout pouvoir d'illusion. Ce qui est déjà dévoilé par le refus de Jésus de sauter en bas du Temple est à nouveau refusé par son refus de sauter en bas de la Croix, ou de faire intervenir les armées d’anges capables de le garder de toute chute. Alors Dieu est pleinement manifesté comme étant le Dieu caché, caché derrière l’humilité de la croix d’un homme qui meurt — élevé sur le bois à la vraie gloire, celle que Jésus dévoilera dans un instant éternel à trois disciples — c’est le texte de la méditation de la semaine prochaine — lors de la transfiguration.


R.P. Poitiers, 10.02.19


dimanche 3 mars 2019

"Sinon, quelle grâce avez-vous ?"




1 Samuel, 26, 2-23 ; Psaume 103 ; 1 Corinthiens 15, 45-49 ; Luc 6, 27-38
Proverbes 10, 8-14 & 19-21 ; Psaume 92 ; 1 Co 15, 54-46 , Luc 6, 39-45

Luc 6, 27-45
27 « Mais je vous dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent,
28 bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient.
29 « A qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre. À qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique.
30 À quiconque te demande, donne, et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas.
31 Et comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux.
32 « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance vous en a-t-on ? Car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment.
33 Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle grâce avez-vous ? Les pécheurs eux-mêmes en font autant.
34 Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez qu’ils vous rendent, quelle grâce avez-vous ? Même des pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu’on leur rende l’équivalent.
35 Mais aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants.
36 « Soyez généreux comme votre Père est généreux.
37 Ne vous posez pas en juges et vous ne serez pas jugés, ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés, acquittez et vous serez acquittés.
38 Donnez et on vous donnera ; c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante qu’on vous versera dans le pan de votre vêtement, car c’est la mesure dont vous vous servez qui servira aussi de mesure pour vous. »
39 Il leur dit aussi une parabole : « Un aveugle peut-il guider un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous les deux dans un trou ?
40 Le disciple n’est pas au-dessus de son maître, mais tout disciple bien formé sera comme son maître.
41 « Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ?
42 Comment peux-tu dire à ton frère : “Frère, attends. Que j’ôte la paille qui est dans ton œil”, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Homme au jugement perverti, ôte d’abord la poutre de ton œil ! et alors tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère.
43 « Il n’y a pas de bon arbre qui produise un fruit malade, et pas davantage d’arbre malade qui produise un bon fruit.
44 Chaque arbre en effet se reconnaît au fruit qui lui est propre : ce n’est pas sur un buisson d’épines que l’on cueille des figues, ni sur des ronces que l’on récolte du raisin.
45 L’homme bon, du bon trésor de son cœur, tire le bien, et le mauvais, de son mauvais trésor, tire le mal ; car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. »

*

Que font les êtres humains que nous sommes face à l'inimitié, à l'agressivité, à la calomnie, à l'injustice à notre égard, à l'ingratitude, au désamour ?

En général, nous sommes tentés, quand nous n'en sommes par carrément fiers, de répondre du tac au tac. Répondre par l'inimitié à ceux qui se montrent nos ennemis ; par l'agressivité à l'égard de ceux qui nous agressent ; le mépris ou l'insulte envers ceux qui nous calomnient ; le rejet envers les ingrats ; le détournement de ceux qui nous témoignent un manque d'amour.

Si nous n'en sommes pas carrément fiers, nous sommes au moins tentés de répondre de cette façon-là, ou pour les plus modérés, au minimum par le mépris et l'indifférence.

Eh bien, dit Jésus, ce n'est pas un comportement de disciples. Oh, attention, il n'est pas en train de faire la morale en disant : « ce n'est pas bien ça ! » Il est encore moins en train de dire, au sens où on le répète ironiquement : « voyons, il faut tendre l'autre joue ! » Pourtant, concernant l'autre joue, c'est bien écrit ! me direz-vous… Il faut effectivement expliquer cela.

Et pour cela, prendre garde à quelques erreurs habituelles de lecture — par exemple celle qui consiste à confondre, pour cet exemple précis, la vengeance personnelle avec la justice, dont les personnes privées ne sont pas dépositaires ! L’attitude personnelle prônée ici renvoie à la loi ; et en premier lieu à la Torah — qui a pour fonction de libérer chacun d'avoir à juger soi-même, voire à haïr autrui, fût-il ennemi, — en un mot se venger soi-même.

Dans un texte parallèle (Ro 12, 17-21), Paul cite le Deutéronome (32, 35) et le Livre des Proverbes (25, 21-22) pour dire que la vengeance et le châtiment relèvent de Dieu, seul juge ultime, et de toute façon miséricordieux, juge ultime au-delà même des pourtant légitimes, mais pas infaillibles, autorités humaines ; cela dans la ligne de l'attitude de David à l'égard de Saül dans le Livre de Samuel (1 S 26, 2-23 — v. 10 : « c’est à l’Eternel seul à le frapper, soit que son jour vienne et qu’il meure, soit qu’il descende sur un champ de bataille et qu’il y périsse »).

Rappelons-nous que dans notre texte, nous sommes dans le contexte de l'oppression romaine — qui comptait des humiliations diverses des populations soumises, et auxquelles Jésus fait ici allusion concernant son peuple.

Or, si la Bible ne prône pas la vengeance individuelle, elle n’enseigne pas non plus la passivité des peuples — genre non-résistance molle. Sur ce plan, il y a un temps pour tout. Il n'est pas raisonnable d'agir de façon suicidaire et de poser des actions d'éclat inutiles sinon nuisibles, sans faire preuve de sagesse. Dieu est celui qui exerce la justice, et qui venge les opprimés. Pas nous comme personnes privées. Quoiqu’il utilise pour cela même la justice humaine et l'action humaine. Il y a aussi un temps pour les armes — hélas d'ailleurs. Et ce n'est pas de ce temps qu'il est question dans notre texte.

Il s’agit ici pour les disciples de vivre dans l'imitation de la miséricorde dont ils savent bénéficier eux-mêmes et dans la totale liberté vis-à-vis de leur désir de vengeance, fût-ce un juste désir de vengeance, même légitime, parlant de crimes pouvant aller jusqu'à l'horreur ! Il s'agit ici, comme chez Paul, et cela vaut en tout temps et pour tous, de libérer chacun, fût-il victime de quelque crime, de la charge supplémentaire d'avoir à souffrir d'un désir de vengeance, souffrir du souci de se fermer et de se replier plutôt que de vivre, au prétexte qu'autrui a nourri ou continue à nourrir contre moi de l'inimitié, ou que sais-je encore. Terrible façon de ne jamais se libérer de son oppresseur, de lui rester lié par le désir de vengeance.

Non pas, donc, qu'il soit question de prôner l'impunité, pour quelque faute que ce soit. Mais cela ne relève pas de la vengeance individuelle.

« Si vous vivez dans la captivité du désir de vengeance, du besoin permanent de veiller à ce que vous soyez traités équitablement, quelle grâce avez-vous ? » demande Jésus, quelle liberté avez vous ? Car il ne s'agit pas ici d'une sorte de redevance, comme pourraient le laisser croire certaines habitudes de traduction, comme : « quel gré vous en saura-t-on ? » ou « quelle récompense, ou reconnais­sance, vous en aura-t-on ? » pour ce qui est littéralement en grec « quelle grâce avez-vous ? » Ce n’est pas la même chose ! Laisser penser que dans l'amour d'autrui, il serait question de mérite à récompenser ; là où il n'est question que de signe de la liberté que donne la grâce !

Si vous n'aimez que ceux dont vous êtes sûrs qu'ils vous aiment, « quelle grâce avez-vous de plus que les pécheurs les plus aveugles à la grâce ? » Telle est bien la question. Dès lors, quid d'être disciple ? « Un aveugle peut-il guider un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous les deux dans un trou ? Le disciple n’est pas au-dessus de son maître, mais tout disciple bien formé sera comme son maître » (Lc 6, 39-40), maître qui lui n'a pas prétendu être en charge de la vengeance, allant plutôt jusqu'à la croix.

« Aimez vos ennemis », donc, soyez libres envers tous, sortez des rancœurs. C'est l'enseignement de la Torah ! Donne et il te sera donné. Et aime sans attendre en retour. Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fasse. Sois miséricordieux comme l'est ton Père. Sinon, quelle grâce as-tu ?

Ici apparaît sans doute l'essentiel de la question, dans ce texte qui oppose les disciples et, selon les mots employés, les pécheurs, qui aiment ceux qui les aiment, sont bons envers ceux qui sont bons, prêtent à ceux qui leurs rendent, etc. Si tu fais pareil, « qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? Comment peux-tu dire à ton frère : “Frère, attends. Que j’ôte la paille qui est dans ton œil”, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Homme au jugement perverti, ôte d’abord la poutre de ton œil ! et alors tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère. » (Lc 6, 41-42). Imite plutôt ton Père !

Car que fait un enfant, comment montre-t-il qu'il est enfant de son père ? En l'imitant. Or, que fait Dieu, le Père ? Il est bon envers tous. Il fait rayonner son soleil sur les bons et les méchants, est-il dit dans le même ordre d’idée. Il est généreux et bon envers les ingrats et les méchants.

Le pécheur, qui s'imagine qu'il ne vit pas de la grâce, pensera ici que les ingrats et les méchants, ce sont les autres ; et qu'effectivement Dieu est bien bon de continuer à être généreux envers eux. Le disciple du Christ, lui, sait bien qu'il ne mérite rien, et qu'il est dans la catégorie des ingrats et des méchants ; et que donc il ne subsiste que par la seule miséricorde et générosité de son Père. Il ne lui reste donc qu'à agir de même. « Il n’y a pas de bon arbre qui produise un fruit malade, poursuit donc le texte, et pas davantage d’arbre malade qui produise un bon fruit. Chaque arbre en effet se reconnaît au fruit qui lui est propre : ce n’est pas sur un buisson d’épines que l’on cueille des figues, ni sur des ronces que l’on récolte du raisin. L’homme bon, du bon trésor de son cœur, tire le bien, et le mauvais, de son mauvais trésor, tire le mal ; car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. » (Lc 6, 43-45)

C'est pourquoi juste après cet appel à être généreux comme notre père, il nous est dit de ne pas juger, de ne pas condamner ; c'est-à-dire déjà, ne pas nous imaginer que l'ingratitude et la méchanceté sont le fait des autres. Avoir donc un comportement généreux en cela aussi. Donner donc, sachant que nous ne méritons pas ce que nous recevons. Donner généreusement comme le fait Dieu à notre égard. Et alors il nous sera donné avec abondance à nous aussi.

Dieu est généreux et miséricordieux envers les ingrats que nous sommes. À lui donc la justice. Et cela d'une façon tellement juste qu'il nous demande à nous de lui fournir les balances et les règles avec lesquelles il nous mesure. Ce sont tout simplement celles que nous utilisons. Que cette mesure soit donc celle de la grâce que nous avons reçue !

On comprend alors pourquoi ce qu'on appelle la règle d'or se trouve au milieu de ce passage : « comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux. » Ou redoutez que le jugement que vous portez sur eux ne retombe sur vous qui agissez au fond de la même manière. Mais « comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux. » C'est sans doute le tout de la règle de comportement que requiert de nous Jésus : puisque vous êtes des graciés, qui vivez droits devant Dieu sans aucun mérite, n'en exigez pas d'autrui pour agir à son égard selon la même générosité, le même sens du don qui est celui de votre Père.


R.P., Poitiers, 24.02.19 ; Châtellerault, 03.03.19