dimanche 19 septembre 2010

"L’intendant infidèle"





Amos 8, 4-7 ; Psaume 113 ; 1 Timothée 2, 1-8

Luc 16: 1-13
1 Jésus dit à ses disciples :
"Un homme riche avait un gérant qui fut accusé devant lui de dilapider ses biens.
2 Il le fit appeler et lui dit: Qu'est-ce que j'entends dire de toi ? Rends les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.
3 Le gérant se dit alors en lui-même : Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance ? Bêcher ? Je n'en ai pas la force. Mendier ? J'en ai honte.
4 Je sais ce que je vais faire pour qu'une fois écarté de la gérance, il y ait des gens qui m'accueillent chez eux.
5 Il fit venir alors un par un les débiteurs de son maître et il dit au premier: Combien dois-tu à mon maître ?
6 Celui-ci répondit : Cent jarres d'huile. Le gérant lui dit : Voici ton reçu, vite, assieds-toi et écris cinquante.
7 Il dit ensuite à un autre : Et toi, combien dois-tu ? Celui-ci répondit : Cent sacs de blé. Le gérant lui dit : Voici ton reçu et écris quatre-vingts.
8 Et le maître fit l'éloge du gérant trompeur, parce qu'il avait agi avec habileté. En effet, ceux qui appartiennent à ce monde sont plus habiles vis-à-vis de leurs semblables que ceux qui appartiennent à la lumière.
9 "Eh bien ! moi, je vous dis : faites-vous des amis avec l'Argent trompeur pour qu'une fois celui-ci disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.
10 "Celui qui est digne de confiance pour une toute petite affaire est digne de confiance aussi pour une grande ; et celui qui est trompeur pour une toute petite affaire est trompeur aussi pour une grande.
11 Si donc vous n'avez pas été dignes de confiance pour l'Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable ?
12 Et si vous n'avez pas été dignes de confiance pour ce qui vous est étranger, qui vous donnera ce qui est à vous ?
13 "Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent."

*

L’intendant infidèle, ou : les deux mondes. Il existe deux mondes. L’un géré de façon injuste, c’est-à-dire avec pour visée son seul profit, l’autre celui du Règne de Dieu, géré par le soin du prochain et le service de Dieu, et qui est en passe de remplacer le premier.

*

Ce remplacement d’un monde par l’autre est illustré par Jésus comme le renvoi prochain d’un mauvais serviteur par son maître dont il dilapide les biens. Il dilapide les biens que son maître lui a confiés, pour son propre bien-être, profit, confort, que sais-je d’autre...

Au premier degré, il est ici question de biens pécuniaires, mais cela a aussi, bien sûr, une portée plus vaste — le maître qu’est Dieu étant finalement le maître de tous biens, avec en premier lieu leur dimension spirituelle. Notre homme dilapide donc les biens de son maître. Ce qui comme parabole renvoie aussi, second degré, aux talents, matériels, financiers — et spirituels — que Dieu nous a confiés. Non pas les talents que nous nous attribuons mais que nous n’avons pas, mais ceux qui sont réels, parfois malgré notre fausse humilité, ou ceux qu’autrui nous reconnaît. Ces biens qu’il s’agit de mettre devant Dieu pour examiner s’ils sont bien de ceux que Dieu nous a confiés pour que nous les fassions fructifier. Il convient de remarquer ce second degré d’emblée, pour ne pas trop buter sur ce qui apparemment… cloche dans la parabole.

Quant à notre intendant, notre gérant, le maître apprend ce qu’il fait. Cet administrateur indélicat comprend alors que son avenir au service de ce maître est compromis. Pour le dire crûment, il craint de se faire virer, sans doute pour être remplacé par un autre, et meilleur gestionnaire des biens de son maître — ce qu’il n’aura pas volé.

Et la perspective d’une future misère, d’un prochain statut éventuel de SDF, mène notre intendant à prendre des mesures. Alors notre intendant fait des faveurs — avec l’argent de son maître ! — aux débiteurs de son maître, qui eux, du coup, n’auront rien contre lui, et pourront même lui offrir quelque reconnaissance en retour. En d’autres termes, notre homme se ménage un avenir.

Et peu importe le fait de savoir s’il prolonge sa malhonnêteté envers son maître ou si, comme l’ont suggéré plusieurs commentateurs, il s’appuie sur la loi biblique interdisant le prêt à intérêt pour rétablir une certaine justice au profit des débiteurs auxquels on demandait de toute façon, contre la Loi, des intérêts. S’il faut comprendre son attitude sous cet angle, le coup qu’il fait à son maître est encore plus fin, puisque celui-ci n’a alors aucun moyen de se retourner contre son escroc d’intendant en train de s’appuyer sur la Loi. Du bon usage d’un avocat aguerri...

En fait, le serviteur, sentant venir l’orage, prépare son avenir en ce monde selon les règles injustes qui y prévalent. Puisqu’il va être renvoyé, une dernière fois, il dilapide l’argent de son maître : mais pas pour son profit à lui. Prenant un dernier risque personnel, puisque de toute façon il n’a pas grand chose à perdre, il fait des heureux parmi les débiteurs de son maître ; qu’il mouille du coup indirectement, d’ailleurs. (Où l’on retrouverait l’avocat.) Mais l’essentiel, il dilapide pour une fois les biens du maître au profit d’autrui. Et se prépare ainsi un avenir.

Car, cela étant dit, le propos de notre parabole n’est pas de donner des conseils financiers, immoraux ou moraux. Notre parabole veut mettre en parallèle deux mondes : l’ancien, celui qui s’écroule, face au Nouveau dans lequel il faut entrer pour obtenir son salut.

Pour l’intendant, il s’agit de son — déjà — ancien monde, celui du temps où il travaillait pour le maître dont il dilapidait les biens pour son propre profit, monde en train de s’écrouler pour lui, — face à l’avenir, au monde nouveau dans lequel il va entrer, ou bien seul et dans la misère, ou bien avec quelque appui.

Pour nous les deux mondes sont : le nôtre d’une part, où règne l’argent, avec cette question : ne l’avons-nous pas utilisé de toute façon globalement de manière injuste, à peu près pour notre seul profit ? C’est le monde des richesses injustes (v.11), littéralement dans notre texte le monde du « Mammon de l’injustice », — ce vieux monde, face au monde nouveau inauguré par Jésus.

Une participation heureuse aux vraies richesses de ce nouveau monde est liée à la façon dont nous gérons les richesses de peu de valeur, le peu de choses du v.10 ; les richesses du vieux monde qui est le nôtre, nos richesses — à la base des injustices.

Si nous les avons gérées pour contribuer à bâtir l’injustice, c’est-à-dire tout simplement si nous nous comportons en serviteurs de Mammon, nous nous comportons avec stupidité, et nous sommes en passe de passer avec nos richesses injustes.

Stupidité que n’a pas eu le serviteur infidèle, selon la parabole. Et donc, si, comme l’intendant qui s’est montré avisé comprenant qu’il allait être renvoyé et que son vieux monde était en train de s’écrouler, si à son instar nous avons compris qu’il n’y a pas d’espérance dans le monde de Mammon ; si en conséquence nous en venons à investir pour la vraie espérance, pour le Royaume qui vient, alors nous nous comportons avec la prudence que Jésus nous recommande.

Selon que « les enfants de ce siècle sont plus prudents que les enfants de lumière, à l'égard de leurs semblables. »

Cela dit, à ce point, la parabole laisse encore un arrière-goût d’insatisfaction. Il y a quelque chose d’absurde dans cette histoire… Ce maître qui semble se réjouir d’avoir été grugé ! Et par-dessus le marché, puisqu’il sait ce qu’on lui devait, il est éventuellement en mesure de rétablir auprès de ses débiteurs l’exigence d’un remboursement plus conforme.

*

En fait, ce n’est pas au premier degré qu’il faut prendre cette histoire. Ce texte a une portée plus vaste.

L’ancien monde est régi par l’argent, Mammon, mais, averti Jésus, ciel et terre sont provisoires, plus provisoires même que la Loi, qui pourtant dure jusqu’à la fin des temps. L’ancien monde est déjà à son terme. La Loi qui régit notre monde parce que l’on y commet le péché prend fin dans le monde à venir, le Royaume, géré par la grâce : Dieu ne se sent pas grugé quand on la répand avec abondance. D’où les félicitations du maître face au nouveau comportement de son intendant.

On est dans le cadre de la remise des dettes du « Notre Père ». C’est là la grâce. Pas seulement pour soi, mais pour tous.

C’est ce qui nous permet de passer à un autre niveau.

* * *

L'homme riche, dans les paraboles, désigne souvent Dieu. Les intendants, les gérants, eux, sont les gens de religion, d'Église, ceux ayant un ministère. Cela dit, tous les fidèles ont un ministère.

Notre intendant dilapide ce que son maître lui a confié, la parole de sa grâce. Il est curieux que Jésus, voulant parler des pharisiens, scribes, apôtres et pasteurs, ne donne d'image que celle d'un intendant qui dilapide les biens de son maître, qui plonge dans la caisse, s'y sert abondamment, et contracte envers son maître des dettes qu'il ne pourra jamais payer, ignorant sans doute, d’ailleurs, que ce sont des dettes, pensant même que c'est normal de se servir ainsi ! C’est la grâce !

Et c'est la tentation qui nous guette tous, tentation de se rendre à soi-même justice, en se justifiant soi-même de tous ses actes, y trouvant de bonnes excuses ; ou tentation ce celui qui s'administre toutes les indulgences possibles, qui plonge pour son profit personnel dans les trésors de la miséricorde divine, la grâce.

Mais, à cette première tentation, s'en ajoute une autre, se conjoint une autre, celle d'être dur avec autrui, celle d'oublier qu'on n'est qu'intendant et de penser qu'on est propriétaire des trésors de Dieu. Et que les autres sont ses débiteurs. Ainsi, peu exigeant envers lui-même, l’intendant est d'une exigence farouche pour les autres, au nom même de la justice ! Indulgent pour soi-même, dur pour les autres ; disant à propos de ses propres dettes : « Elles ne sont pas élevées », mais à propos de celles d’autrui : « Elles sont lourdes ! ».

« Le maître fit venir son intendant et lui dit : Qu'est-ce que j'entends dire de toi ? Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras plus désormais administrer mes biens. »

C'est que plus on se trouve soi-même juste, plus on trouve les autres injustes ; plus on se trouve parfait, plus on considère les autres comme médiocres et imparfaits. C'est à croire qu'on ajoute aux péchés des autres ses propres péchés.

Menacé de renvoi, l’intendant de la parabole va alors faire preuve de l’ingéniosité et de la prudence que nous avons vues, en commettant ce qui est apparemment une nouvelle injustice !

Et c’est ce que Jésus donnera en exemple : faites-vous des amis de cette manière injuste aux yeux des hommes, qui consiste à baisser leurs dettes, mais qui est la justice de l'amour. N'oubliez pas que le jugement appartient à Dieu, et à lui seul. Et qu’on vous jugera à la mesure dont vous aurez jugé. Faites-vous, par votre miséricorde à l’égard des fautes d’autrui, intercesseurs.

Une fois encore, donc, l’intendant va dilapider les biens de son maître, non plus à son profit, mais au profit des autres. S'il puise encore dans les trésors de son maître — et donc dans le trésor de la grâce —, ce n'est plus pour lui seul, mais d'abord pour les débiteurs. Dans son malheur, cet homme vient de découvrir qu'il a besoin des autres et que, dans le fond, il n'était intendant de son maître que pour les autres. Où l’on retrouve la fonction des moyens d’échanges, et donc de l’argent, selon la Bible hébraïque, et selon le judaïsme. Et alors, pour la première fois de sa vie, l’intendant prend soin des autres, il prend même un soin particulier des plus gros débiteurs, de ceux qui ont envers Dieu les dettes les plus grandes. Cet homme a découvert que, quoique étant intendant, gérant, administrateur de Dieu, il restait du côté des hommes.

Le maître loua l'intendant injuste de ce qu'il avait agi prudemment. Ce qui si l’on n’y voit pas qu’une affaire financière prend un sens proche de : « Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux. » Et en prière à Dieu telle que l’enseigne Jésus : « Remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs. »

R.P.
Antibes, 19.09.10


1 commentaire :

  1. Super super... merci d'avoir partage cette etude eclairee : )

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