dimanche 6 novembre 2011

Manque d’huile et persécution




Proverbes 8, 12-20 & 32-36 ; Psaume 83 ; 1 Thessaloniciens 4, 13-18

Matthieu 25, 1-13
1 Alors le royaume des cieux sera semblable à dix vierges qui, ayant pris leurs lampes, allèrent à la rencontre de l’époux.
2 Cinq d’entre elles étaient folles, et cinq sages.
3 Les folles, en prenant leurs lampes, ne prirent point d’huile avec elles ;
4 mais les sages prirent, avec leurs lampes, de l’huile dans des vases.
5 Comme l’époux tardait, toutes s’assoupirent et s’endormirent.
6 Au milieu de la nuit, on cria: Voici l’époux, allez à sa rencontre !
7 Alors toutes ces vierges se réveillèrent, et préparèrent leurs lampes.
8 Les folles dirent aux sages : Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent.
9 Les sages répondirent : Non ; il n’y en aurait pas assez pour nous et pour vous ; allez plutôt chez ceux qui en vendent, et achetez-en pour vous.
10 Pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux arriva ; celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée.
11 Plus tard, les autres vierges vinrent, et dirent : Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.
12 Mais il répondit : Je vous le dis en vérité, je ne vous connais pas.
13 Veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour, ni l’heure.

*

Un texte qui concerne très précisément la menace de la persécution, comme n’en laisse aucun doute ce qui le précède immédiatement :

Mt 24, 9-10 : « Alors on vous livrera aux tourments, et l’on vous fera mourir ; et vous serez haïs de toutes les nations, à cause de mon nom. Alors aussi plusieurs succomberont, et ils se trahiront, se haïront les uns les autres. »

Mt 24 : 37-39 : « Ce qui arriva du temps de Noé arrivera de même à l’avènement du Fils de l’homme. Car, dans les jours qui précédèrent le déluge, les hommes mangeaient et buvaient, se mariaient et mariaient leurs enfants, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; et ils ne se doutèrent de rien, jusqu’à ce que le déluge vînt et les emportât tous »

Mt 24, 45-50 : « Quel est donc le serviteur fidèle et prudent, que son maître a établi sur ses gens, pour leur donner la nourriture au temps convenable ? Heureux ce serviteur, que son maître, à son arrivée, trouvera faisant ainsi ! Je vous le dis en vérité, il l’établira sur tous ses biens. Mais, si c’est un méchant serviteur, qui dise en lui-même : Mon maître tarde à venir, s’il se met à battre ses compagnons, s’il mange et boit avec les ivrognes, le maître de ce serviteur viendra le jour où il ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas »

« Alors le royaume des cieux sera semblable à dix vierges »… Notre texte de ce jour…

La menace de la persécution, ce qu’elle a d’inéluctable — « vous serez haïs de toutes les nations, à cause de mon nom » — est on ne peut plus claire. Et on ne peut plus clair le fait que cela surprend toujours ses victimes. Une imminence telle qu’elle déconcerte toujours. « Ayez de l’huile » — « veillez donc », a dit Jésus à ses disciples. C’est toujours inattendu, d’autant que les victimes savent « n’avoir rien fait » ! — « haïs à cause de mon nom »...

*

La fermeture de la porte de la salle de noces ressemble alors à celle de la porte de l’arche de Noé… tandis que dehors fait rage la violence de la persécution. Non que les vierges (demoiselles d’honneur et non polygamie : dans la polygamie, on n'a jamais épousé dix femmes en même temps ! Tout au plus successivement, et très rarement avec un tel nombre !) — non que que les vierges sages soient épargnées de la persécution, mais elles savent que cela arrive « à cause du nom de Jésus ». Et ça c’est comme un secret qui donne à ce qui arrive de façon inéluctable un tout autre sens.

Ça ne concerne que le temps de Jésus ? Sauf qu’on peut dérouler les cas à travers le temps. Un point commun, le christianisme semble poser problème, avec cette constante : il est perçu comme menace politique, liée souvent aux options politico-militaires, auxquelles il ne peut pas grand chose, de telle ou telle des puissances antagonistes à un moment donné — mais en aucun cas « à cause du nom de Jésus ». Ça, c’est le mystère dévoilé par Jésus.

De nos jours, du Proche Orient à l’Asie et à l’Afrique, ce sont les choix politico-militaires occidentaux qui mettent les chrétiens locaux (le plus souvent, aujourd'hui, dans le monde musulman) en cibles, soit directement par l’appui éventuel aux pouvoirs persécuteurs — mais qui, parait-il, seraient plus favorables à notre économie — ; soit parce que les chrétiens locaux sont assimilés à l’Occident menaçant et réputé « chrétien »... Comme pris dans les rouages. En tout cas, voilà un bon motif pour lequel le Proche-Orient a déjà été quasiment vidé de ses chrétiens…

La communauté chrétienne araméenne, par exemple, qui a subsisté depuis les origines chrétiennes en Irak et en Syrie, y est en voie de disparition rapide, cela en lien direct ou indirect avec une assimilation (généralement à tort) aux pays occidentaux et à leurs engagements armés !

Une communauté qui a subsisté depuis 2000 ans. 2000 ans qui l’un dans l’autre, furent, là-bas et ailleurs, 2000 ans jalonnés de persécutions, avec des motifs toujours en biais. « Haïs à cause de mon nom » a averti Jésus… Bien que ça n’ait jamais été officiellement parce qu’ils se réclament du Christ que les chrétiens ont été persécutés, mais pour des motifs à côté. Quatre grands référents schématiques de la persécution des chrétiens depuis 2000 ans :

— Antiquité, l’Empire romain : les chrétiens sont persécutés parce qu’ils sont jugés subversifs quant aux autorités impériales, ce dont ils se défendent. N’empêche, ils sont jugés trop intransigeants quant à leur façon de vivre leur foi.
— Moyen Âge, très nombreux sont ceux qui sont persécutés… par l’Église au pouvoir ! Motif : hérétiques, subversifs pour le pouvoir (ça vaudra, entre autres, des cathares aux protestants).
— XXe siècle, les totalitarismes les jugent eux aussi subversifs, ou agents de l’ennemi, et comme au Moyen Âge hérétiques par rapport au dogme (qui n’est certes plus le même — ici ce sont les vulgates de « la race » ou du matérialisme).
— XXIe siècle, l’Église est menacée dans de très nombreux pays du monde musulman…

« À cause de mon nom » a averti Jésus… Mais que puis-je à tout cela ? demanderez-vous…

Au-delà des questions idéologiques, des motifs religieux ou dogmatiques, allant du matérialisme dialectique soviétique à l’interdiction actuelle d’ériger une église dans tel pays de la péninsule arabique — motifs qu’il ne faut pas négliger —, il faut savoir aussi que la déstabilisation d’un pays a toujours pour conséquence la prise à partie de ses minorités.

Au Moyen Âge le rapport de force Orient-Occident était à peu près l’inverse de ce qu’il est aujourd’hui. « L’Occident chrétien » se sentait menacé par la puissance militaire supérieure de « l’Orient musulman ». La menace a cessé en 1571 lors de la bataille de Lépante, après laquelle le rapport de force a fini par s’inverser. Auparavant, l’Occident se sentant menacé a opté à terme pour la ligne de défense, dite parfois préventive, de la Croisade. Or, que se passe-t-il alors en Europe lorsqu’une Croisade s’ébranle ? On commence par pourchasser les « infidèles » locaux, les juifs.

Aujourd’hui le rapport de force est inversé. Le monde musulman se sent menacé par des puissances militaires incommensurablement plus fortes. Il se mobilise donc de façons diverses, parfois fort violentes, pour parer à la menace. Et qui est la cible systématique ? Les minorités, les chrétiens en tête (les juifs, il n’y en a plus), au motif, nous dit-on, non pas qu’ils sont chrétiens, mais qu’ils sont menaçants pour l’ordre, que leurs prières sont donc des armes politiques ; ou bien parce qu’ils sont jugés proches de la menace occidentale.

Au fond, ce qui leur arrive est de leur faute : ils n’ont qu’à prier selon le bon rite — « à cause de mon nom » a dit Jésus…

Ainsi, puisqu’ils ne sont officiellement pas réellement menacés parce qu’ils sont chrétiens, mais pour ce qu’ils représentent de ce fait, puisque donc, entend-on, ce qui leur arrive est « un peu de leur faute », nos médias (voire nos Églises) se gardent bien de les défendre (non sans suggérer discrètement que les persécutés devraient mieux se tenir, avec des propos plus religieusement corrects, ou plus modérés). Les mêmes médias défendent éventuellement (fût-ce tacitement) la politique guerrière qui sert de prétexte à leur persécution, pour peu qu’elle soit menée par le pays qui est le leur, et pour nous, le nôtre.

Quel de nos médias s’indigne de ce que ce témoin rapporte à Amnesty International : « Ils ont pénétré dans notre église, le pasteur priait avec ses fidèles. L’un d’eux lui a demandé ce qu’il faisait et de quelle ethnie il était. […] Un autre lui a demandé de quel parti il était. Le pasteur a répondu que son parti était Jésus Christ. L’un des assaillants a répondu : "Pourquoi ton parti est Jésus Christ ?" et ils l’ont tué. Un des ses fidèles, qui était avec lui, a également été tué. » C’était à Abidjan, il y a six mois. Pareil à Duékoué, ouest de la Côte d’Ivoire, avril 2001 : « "Quel est ton parti ?" demande un membre des troupes du pouvoir actuel à un prêtre arrêté devant son église avec ses enfants de chœur. "Le parti de Jésus Christ" répond l'un d'eux. "Ce n'est pas un parti" réplique le soldat. Ils seront tous abattus. » Il y en aura, selon les Ong, 1200 environ tués là dans des conditions similaires. Qui le sait ? Leur tort, qui leur a valu de mourir dans le silence de nos médias, y compris chrétiens ? N’avoir pas été dans la ligne de l’agenda politico-médiatique qui leur aurait peut-être valu, s’il avait été autre, une répercussion de leur drame. C’était il y a six mois. Mais ce phénomène continue, là et ailleurs, aujourd’hui même.

En Syrie, Sœur Agnès-Mariam de la Croix, il y a quelques jours : « Je suis déçue par la presse catholique [occidentale — et on pourrait ajouter protestante] qui suit aveuglément la tendance dictée par les maîtres du monde et qui ne fait que répéter comme un perroquet ce que les médias mainstream propagent à satiété. Dommage que nous ayons, en ces jours difficiles, à nous expliquer d’abord avec nos coreligionnaires qui sont totalement dans la méprise, le malentendu et la désinformation ; à part quelques exceptions dont je salue le courage ». « Ils se trahiront les uns les autres », a averti Jésus. Agnès-Mariam de la Croix est en train de parler de la menace de persécution si l’Occident intervient en Syrie comme nombre de médias semblent y inciter. Elle poursuit : « L’Alliance entre les Frères musulmans [islamistes] et l’Occident est un scandale pour les chrétiens [et pour nombre de musulmans] ».

*

Où l’on en revient à notre « Mais qu’y puis-je ? »

La réponse a commencé d’apparaître — « qu’y puis-je ? » : le dire, témoigner. Sachant que c’est efficace : les bourreaux ont peur de ce qui se sait. Et aussi dans les cas antécédents de persécution, les chrétiens, par leur parole, ont toujours réussi à expliquer que la violence qu’ils subissaient était le fruit de faux-prétextes :

— Dans l’Empire romain, les « apologètes » (titre donné à ces intellectuels chrétiens qui prenaient la plume pour défendre les croyants mal perçus par les autorités), les « apologètes » ont fini par convaincre du civisme des chrétiens, (au point que l’Empire romain en a adopté, pour le meilleur ou pour le pire, la religion !).
— Depuis le Moyen Âge et la Réforme, le dialogue œcuménique a fini par disqualifier la persécution des hérétiques.
— Face au communisme, les chrétiens ont prouvé que leur foi n’était pas anti-sociale, et ont développé des théologies (je pense à la théologie de la libération) axées sur le souci social de l’Évangile (délégitimant le motif de la persécution donné en Union soviétique).
— Rien n’est désespéré non plus quant à la délégitimation des persécuteurs actuels…

Alors que faire ? : dire ce qui se passe et dénoncer ce qui nourrit cette vaste persécution silencieuse actuelle… pendant que la roue tourne, peut-être…

*

À qui le tour ? est-on tenté de dire. Ou : pour quand le tour des suivants ? — « à cause de mon nom »

Où l’on retrouve nos dix vierges et leurs lampes à pétrole, pardon… leurs lampes à huile ! Huile symbole de la sagesse qui fait défaut à cinq d’entre elles, huile symbole de l’Esprit prophétique qui semble manquer cruellement au temps où il serait le plus utile. Au temps où pullulent les faux prophètes qui clament « paix, paix, et il n’y a point de paix »… tandis que les prophètes de malheur — les Jérémie — se voient montrer du doigt.

Jusqu’à quand ? Jusqu’au jour où la persécution fondra sur vous, vient d’annoncer Jésus au ch. 24 de Matthieu, qui précède notre parabole, annonçant le jour où l’huile manque irrémédiablement et où les portes se ferment sur la douleur qui a déjà atteint d’autres dans notre indifférence de vierges folles.

Alors, il est encore temps de troquer l’huile malodorante des sous-sols ensanglantés pour l’huile de l’Esprit prophétique qui aujourd’hui encore nous appelle à la prière et au témoignage en faveur de celles et ceux qui partout dans le monde sont déjà persécutés pour la justice, ou pour le simple fait de porter un Nom qui perturbe tous les désordres établis.

Quand un membre est éprouvé, tout le corps souffre, rappelle Paul. Ne nous leurrons pas : ces frères et sœurs violentés, c’est nous, c’est notre corps — c’est déjà le cri dans la nuit qui retentit à nos oreilles de vierges folles ne sachant pas veiller.

Ce cri est l’avertissement du pasteur Niemoller :
Lorsqu'ils sont venus chercher les communistes, Je me suis tu, je n'étais pas communiste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les syndicalistes, Je me suis tu, je n'étais pas syndicaliste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les juifs, Je me suis tu, je n'étais pas juif.
Puis ils sont venus me chercher, Et il ne restait plus personne pour protester.


Élargi au reste du monde, ce cri vaut aussi pour l’Église persécutée : quand ils sont venus persécuter les croyants du bout du monde, je n’ai rien dit, je n’étais pas de ce bout-là du monde, quand ils sont venus persécuter ceux qui habitaient moins loin mais pas si proche, je n’ai toujours rien dit, je n’étais pas de ce coin-là, etc., jusqu’à nos portes… En Europe, où il n’y avait plus personne pour protester…

Avec en écho à ce cri, cet autre cri, du pasteur Martin Luther King : « Ce qui m'effraie, ce n'est pas l'oppression des méchants ; c'est l'indifférence des bons. »

Car cela commence par l’Église, de tant de lieux, jusqu’à, demain, chez nous — puis cela s’étend à d’autres, au-delà de l’Église…

« Si l’on traite ainsi le bois vert, disait Jésus parlant de sa propre persécution, qu'en sera-t-il du bois sec ? » (Lc 23, 27-32).

Notre vigilance, notre parole, ont une portée que l’on ne soupçonne pas, d’où l’importance de dire, tout simplement — en se sachant un même corps avec les persécutés. Ici, cela ne nous coûte pas — encore — la vie.

RP
Antibes, 06.11.11


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