dimanche 17 mai 2026

"Avant que le monde fût"




Actes 1, 12-14 ; Psaume 27 ; 1 Pierre 4, 13-16 ; Jean 17, 1-11

Jean 17, 1-11
1 Après avoir parlé [aux disciples], Jésus leva les yeux au ciel et dit : "Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie
2 et que, selon le pouvoir sur toute chair que tu lui as donné, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés.
3 Or la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ.
4 Je t’ai glorifié sur la terre, j’ai achevé l’œuvre que tu m’as donnée à faire.
5 Et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de toi de cette gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde fût.
6 "J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés et ils ont observé ta parole.
7 Ils savent maintenant que tout ce que tu m’as donné vient de toi,
8 que les paroles que je leur ai données sont celles que tu m’as données. Ils les ont reçues, ils ont véritablement connu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m’as envoyé.
9 Je prie pour eux ; je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m’as donnés : ils sont à toi,
10 et tout ce qui est à moi est à toi, comme tout ce qui est à toi est à moi, et j’ai été glorifié en eux.
11 Désormais je ne suis plus dans le monde ; eux restent dans le monde, tandis que moi je vais à toi. Père saint, garde-les en ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous sommes un.

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« Père, glorifie-moi auprès de toi de cette gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde fût. » Cela nous concerne directement. Au livre de l’Apocalypse (ch. 13, v. 8), il est question d’inscription « dans le livre de vie de l’Agneau immolé dès la fondation du monde. », ou, selon une autre traduction possible, d’inscription « dès la fondation du monde, dans le livre de vie de l’Agneau immolé ». Les deux affirmations ne sont pas contradictoires — inscription dans le livre de vie dès la fondation du monde (Apoc 17, 8), agneau prédestiné dès la fondation du monde (1 Pierre 1, 19-20). Lorsque Jésus parle de cette gloire qu’il avait auprès de Dieu « avant que le monde fût », il parle de la croix qui vient, il parle de son immolation, comme celle d’un un agneau, immolation éternelle — et cela nous concerne, en termes de prédestination, dont le seul signe est la foi.

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La croix qui vient, la glorification éternelle de Jésus qui s’y révèle, relève de l’éternité.

Une illustration de cela, via la science contemporaine, en regard de la théorie de la relativité :
« Selon les modèles cosmologiques actuels, le Big Bang a créé l’ensemble de l’espace et du temps. Il n’existe aucun processus capable d’en créer davantage. Il est donc impossible que demain n’existe pas encore, puisque nous venons de dire qu’on ne peut créer plus de temps […] : le passé, le présent et le futur dans leur intégralité doivent exister quelque part. Notre conviction bien ancrée que seul le présent est réel est fausse. L’Univers contient déjà tout ce qui s’est jamais passé tout ce qui se passera jamais. Quelque part, vous êtes en train de naître, et ailleurs, vous êtes en train de mourir. […]
Cette théorie est connue sous le nom d’Univers-bloc […]. »

(Colin Stuart, Le temps [2021], éd. Quanto 2025, p. 105-106)

La croix relève de l’éternité, le salut qui s’y fonde relève de l’éternité, prédestiné dès la fondation du monde et assuré pour la seule foi, fondé à la crucifixion, immolation éternelle de l’agneau. On est à ce jour éternel-là dans notre texte. C’est le sens de l’affirmation que donnera Paul aux Romains (8, 28) : « Nous savons que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu », amour de Dieu (Deut 6, 5), à savoir, plus qu’acceptation, amour de ce qui advient, fût-ce la croix, qui advient aujourd’hui pour le Christ, croix où advient dès la fondation du monde sa gloire éternelle.

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« Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie » : dans cette glorification du Christ annoncée par l’Évangile de Jean, le départ du Christ qui est sa mort, sa crucifixion, se superpose à son Ascension. Si la mort de leur maître sera pour les disciples d’abord son absence, comme le sera l’Ascension, Jésus leur en parle en termes de glorification. Apparaissent deux plans : au premier plan la croix et la mort, à l’arrière plan, comme par transparence, l’Ascension dans la gloire — dans la gloire de la crucifixion, qui est la sienne dès la fondation du monde. Pas d’opposition entre la croix qui l’enlève aux disciples et la gloire !

Dans l’Ascension comme dans la crucifixion, le Christ est « enlevé » (Actes 1, 2). « Vous ne me verrez plus », disait Jésus de sa mort, puis « encore un peu de temps et vous me verrez », disait-il de sa résurrection (Jean 16, 16). « Vous ne me verrez plus » : « une nuée le déroba à leurs yeux » (Actes 1, 9) ; « puis vous me verrez encore » : bientôt la venue en gloire.

L’Ascension, comme la mort, est tout d’abord la marque d’une absence — il ne faut pas imaginer cette élévation comme un déplacement physique vers le haut qui conduirait le Christ à une droite de Dieu « géographique » : Dieu est dans un au-delà infini : une élévation comme déplacement physique durerait indéfiniment ! Et d’autre part, Dieu est universellement présent : la droite de Dieu est partout ! Et de plus le Christ ressuscité emplit lui-même corporellement toutes choses. L’Ascension est un départ, déjà signifié par le départ concret de la croix.

Dans le départ du Christ, c’est une réalité essentielle de la vie de Dieu avec le monde qui est exprimée : son retrait, son absence, qui équivaut à un retrait dans la gloire, dans « une lumière inaccessible » (1 Ti 6, 16). Car si Dieu est présent partout, et si le Christ ressuscité est lui-même corporellement présent, il est aussi à présent, comme le Père, absent, caché.

Cette « absence » a plusieurs sens. Elle est aussi signe de son règne, de ce que, a fortiori absent, l’on n’a point de mainmise sur lui. Le culte biblique exprime cela par le voile du Tabernacle, et celui du Temple, derrière lequel ne vient, et qu’une fois l’an, que seul le grand prêtre.

Ce lieu très saint a son équivalent céleste, comme nous le rappelle l’Épître aux Hébreux (8, 5) lisant l’Exode (25, 40). Moïse devait établir le Tabernacle terrestre sur le modèle du Tabernacle céleste qui lui était présenté et dans lequel, selon l’Épître aux Hébreux, officie le Christ. « Au travers du voile, c’est-à-dire de sa chair » (Hé 10, 20), c’est dans ce lieu très saint céleste qu’il est entré par son départ, départ avéré à sa mort, et, après ce premier retour qu’est sa résurrection, signifié à nouveau dans l’Ascension. Le Christ entre dans son règne et, voilé dans une nuée, se retire dans cette gloire qu'il avait auprès du Père avant que le monde fût (v. 5).

*

Mais derrière l’expression de son règne, une autre signification transparaît en ce que nous sommes mystérieusement appelés à suivre le Christ dans le Tabernacle céleste éternel. Nous aussi nous devons croître à son image, et entrer dans l’unité du Père et du Fils (Jean 17, 11).

C’est en ce sens que le départ de Jésus est en relation précise avec la venue de l’Esprit saint : « si je ne m’en vais pas, disait Jésus avant sa crucifixion, l’Esprit Saint ne viendra pas » (Jean 16, 7). C’est que le don de l’Esprit est présence de l’Absent, présence dans l’absence, par l’absence, et partage de sa vie : ce que nous avons lu de la gloire du Christ donnée à la croix nous concerne bien aussi.

Jésus présent, Jésus dans ce monde, est celui qu’on voulait fixer sur un trône palpable, lors des Rameaux, il est celui qu’on croyait fixer, par la crucifixion ; ou celui dont on voudrait se faire un Dieu commode, saisissable, visible, en somme. Or Jésus manifeste le Dieu insaisissable, invisible, celui qui nous échappe, qui « habite une lumière inaccessible », échappant à nos velléités de nous en fixer la forme, d’en faire une idole ! Et dès qu’il échappe aux hommes, ils lui en veulent. C’est là l’Esprit du monde.

L’Esprit saint est celui qui nous communique cette impalpable, imperceptible présence de l’Absent, nous place dans l’intimité de l’insaisissable. C’est pourquoi sa venue est liée au départ de Jésus… qui fait écho au retrait de Dieu dans son repos à la fin du récit de la création : Dieu créant le monde s’est retiré pour laisser la place au monde, pour que le monde puisse advenir. Et on lit dans la Genèse que Dieu est entré dans son repos. Dieu s’est retiré pour que nous puissions être, comme le Christ s’en va pour que vienne l’Esprit qui nous fasse advenir, devenir nous-mêmes en Dieu. Il n’y a pas d’autre gloire. Avec un risque terrible : Dieu retiré du monde y laisse de la place aussi au risque du mal. Face à quoi, le premier commandement (Dt 6, 5), aimer Dieu, donné en ce qui advient, se traduit dans le second (Lv 19, 18), qui lui est semblable : vouloir pour le prochain ce que l’on voudrait pour soi, seule façon de réduire le mal.

Le mal dont Jésus subira les assauts : le départ du Christ, avant l’Ascension, est d’abord sa crucifixion, sa glorification. Parti, mais dès lors, nous laissant la place, il nous permet de devenir par l’Esprit saint ce à quoi Dieu nous appelle, ce pourquoi il nous a créés.

*

Cela nous enseigne en parallèle ce qu’il nous appartient de faire en ces temps d’absence : devenir ce à quoi nous sommes appelés, en marche vers le Royaume. C’est en quelque sorte l’étape ultime de la création qui se met en place. Le jour s’approche de son entrée dans le repos de Dieu. En se retirant, ultime humilité à l’image de Dieu, le Christ, Dieu créant le monde, nous laisse la place pour qu’en nous retirant à notre tour de nous-mêmes, nous devenions, par l’Esprit, par son souffle mystérieux, ce que nous sommes de façon cachée. Il n’y a pas d’autre gloire.

Devenir ce que nous sommes en Dieu qui s’est retiré pour que nous puissions être, suppose que nous nous retirions à notre tour de tout ce que nous avons pris l’habitude de croire de nous-mêmes, suppose que nous nous retirions de l’image qu’a forgée de nous notre histoire, à travers nos parents, nos maîtres, nos amis ou ennemis ; que nous nous retirions de la volonté de leur plaire, de les séduire ; que nous nous retirions aussi de notre volonté de nous différencier d’eux. L’Esprit de Dieu est celui qui insuffle en nous la liberté qui rend possible de ne plus rechercher ce que nos habitudes nous ont rendu désirable, de ne plus aimer ni haïr en réaction.

Le Christ lui-même s’est retiré pour nous laisser notre place, pour que l’Esprit vienne nous animer, cela à l’image de Dieu se retirant dans son repos pour laisser le monde être. À combien plus forte raison, devons-nous voir se retirer tous nos modèles et nos anti-modèles, tous nos désirs de plaire, ou nos volontés de nous démarquer.

C’est là seulement que se complète notre création à l’image de Dieu. C’est là seulement qu’est notre entrée avec le Christ dans le Tabernacle éternel où nous sommes consacrés à officier dans le repos de Dieu. Il n’y a pas d’autre gloire. « Père, glorifie-moi auprès de toi de cette gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde fût ». Hors cela il n’est que stérile agitation et poursuite de la vanité.

Que ce jour d’entre l’Ascension, départ du Christ donné à la croix, et Pentecôte soit pour nous vraie occasion d’une prière de retrait en Dieu — de sorte que l’Esprit de Dieu lui-même soit le souffle qui nous fasse accéder à la liberté de « devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 12).


RP, Châtellerault, 17.05.26
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