
Ésaïe 45, 1 & 4-6 ; Psaume 96 ; 1 Thessaloniciens 1, 1-5 ; Matthieu 22, 15-21
Matthieu 22, 15-21
Que de succès la formule de Jésus « rendez à César… » n’a-t-elle pas eu ! Dernier usage connu en date : on en a fait depuis 1905, la racine de la laïcité et de la séparation des Églises et de l’État… Sauf que ce n’est pas du tout le propos de Jésus — qui disait cela bien avant 1905 et les autres lois de séparation modernes. Ou alors le christianisme historique est un peu long à la détente !
Quant au texte, il annonce la couleur…
Voilà des pharisiens qui veulent faire parler Jésus, comme pour voir ce qu’il a dans le ventre en quelque sorte, venant pour cela, nous est-il dit, avec les hérodiens !
Que les hérodiens ne supportent pas Jésus, on le comprend, ils sont payés pour ça : ce sont les pantins des Romains. Mais que des pharisiens, qui sont pourtant du parti de ceux qui n’entendent pas légitimer Rome — comme les disciples de Jésus espérant la délivrance du joug romain — que des pharisiens, donc, viennent le consulter avec les hérodiens, voilà qui est étrange.
Si la plupart des pharisiens sont conséquents dans leur adversité à l’égard de Rome, en voilà qui apparemment ne le sont pas vraiment. Et quelle longue introduction — pour le faire parler, dit le texte.
Il s’agit sans doute de vérifier ce que l’on entend dire de sa messianité, au risque de l’amener à reconnaître devant les hérodiens, qui s’empresseront de faire leur rapport aux autorités, qu’il est le porte-parole, voire le Messie, d’un royaume souverain, Israël, et qu’il n’est évidemment pas comme Hérode, à la solde de Rome.
À moins que, pire, il ne se défile, et que lâchement, il ne prône la soumission symbolique, par le paiement du tribut, se discréditant auprès des siens ! Auquel cas, ce sont parmi les pharisiens que certains se chargeront d’insinuer qu’il n’est peut-être pas si messie que ça.
La question est de toute façon difficile : apparemment, une seule alternative, payer ou ne pas payer. Les circonlocutions flatteuses ont mis la puce à l’oreille de Jésus, il s’agit d'une mise en scène, une comédie, dans le grec de l’évangile hypocrisie, le mot pour comédie.
Alors, à la longue introduction de ses interlocuteurs, Jésus, connaissant leur malignité, ou leur méchanceté, car pharisiens ou pas, « il sait ce qui est dans l’homme » (Jean 2, 25), dans tout homme, ce pourquoi, précise Jean 2 (v. 24), il ne s’y fie pas ; Jésus répond par un bref : “hypocrites / comédiens, pourquoi me mettre ainsi à l’épreuve ?” avant d’en venir à la question, la seule, qui lui est posée : l’impôt à César.
Pour les pharisiens, la réponse que va donner Jésus aura de quoi nourrir leur réflexion. Les hérodiens convoqués, eux, sont renvoyés à vide. Ils n’ont rien obtenu, Jésus ne leur a même pas adressé la parole.
C’est pourquoi la réponse ne signifie pas ce qu’on a pris l’habitude d’en faire : une réponse qui serait au fond hérodienne, légitimant l’Empire romain. N’a-t-on en effet pas fait professer à Jésus une théorie du double pouvoir : le temporel à César, le spirituel à Dieu…
Et pourquoi pas, par la suite, à celui qui est censé le représenter, le pape — face à l’Empereur ? — pour un « pouvoir » spirituel que l’on sépare par la suite de celui de l’État, à l’appui de ce « rendez à César » ; où l’on origine, de façon tout aussi anachronique que l’attribution du « pouvoir » spirituel au pape, la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État (loi bienvenue par ailleurs)…
Mais une telle lecture de ce texte revient — s’en rend-on compte ? — à faire des hérodiens satisfaits et des pharisiens qui auraient réussi à montrer que Jésus est au fond au service — conscient ou pas — du pouvoir romain. Or ce n’est manifestement pas ce que les uns comme les autres ont compris.
Quand Jésus dit « rendez à César ce qui est à César », il parle de la vanité de ce qu’il s’agit de lui rendre. Sur la pièce est une idole, César figure cette idole — Jésus et ses interlocuteurs ne peuvent que s’y accorder sans peine. Que les affaires d’idoles restent des affaires d’idolâtres : laissez leur cela. Pas de quoi satisfaire les hérodiens, traités donc implicitement de païens.
Mais pas mieux pour les pharisiens. L’ambiguïté de la seconde proposition ne leur échappe pas. « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu » n’est aucunement parallèle à « rendez à César ce qui est à César ». Comme si Dieu et César étaient chacun à la tête de deux banques d’État qui fonctionnent en parallèle, avec possibilité de change, comme les euros qui reçoivent les symboles souverains de chaque État européen.
Les pharisiens ne s’y sont pas trompés. Dieu est au-delà de César, infiniment au-delà, et tout lui appartient, César y compris…
En ce qui nous concerne, chrétiens d’aujourd’hui, on semble avoir parfois toujours autant de difficultés à admettre la leçon. Il faut bien reconnaître que Jésus dérange toujours autant. Car c’est quand même là le cœur de son propos : il ne s’agit pas de s’imaginer que Jésus veut dire que, puisque César (ou ses successeurs) frappe monnaie à sa figure, le monde lui appartient à proportion des fluctuations boursières.
Ou, en d’autres termes, que César et/ou Mammon-la-Bourse est un concurrent légitime de Dieu. Les pharisiens de l'anecdote et les hérodiens sont renvoyés dos à dos, mais pas César et Dieu !
Quand César n’est plus d’actualité, mais que Mammon, la vraie idole derrière tous les César, l’est plus que jamais, ce texte résonne avec une criante actualité. Il est ici question du pouvoir attribué à César/Mammon et de son culte, à savoir la façon commune d’en faire l’idole que l’on sert. Ce qui est bien, en tout temps, d’actualité.
Et voilà qu’on nous dit que Jésus enseignerait de rendre culte aux deux à la fois, César et Dieu ?! Quand Jésus a dit explicitement (Matthieu 6, 24) que nul ne peut servir Dieu et Mammon !
Payer l’impôt prend en fait un tout autre sens que celui d’un parallèle avec le culte de Dieu ! Cela entre dans le relatif, pour ne pas dire dans la vanité, qui atteint César en son temps, l’institution politico-financière aujourd’hui — et, sauf à se mettre au service des démagogues par une autre idolâtrie, il faut bien faire avec ce qui reste cependant du provisoire, et vivre ainsi ensemble dans la Cité terrestre. (Dans les institutions bibliques, dont nous sommes en partie héritiers, l’impôt sert les réalités sociales, éducatives, etc.)
Au-delà du provisoire, rendre à Dieu ce qui est à Dieu permet tout simplement de vivre dès à présent une autre réalité, celle du Règne de Dieu, qui n’est pas de ce monde, mais qui n’en a pas moins, en ce monde, des incidences concrètes. Au jour où tout passe, à commencer par César ou la bourse, « si donc vous êtes ressuscités avec Christ, cherchez les choses d’en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu. Affectionnez-vous aux choses d’en haut, et non à celles qui sont sur la terre. Car vous êtes morts — morts donc à tout cela —, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu » (Col 3, 1-3).
Matthieu 22, 15-21
15 Alors les Pharisiens allèrent tenir conseil afin de surprendre Jésus par ses propres paroles.
16 Ils lui envoient leurs disciples, avec les Hérodiens, pour lui dire : "Maître, nous savons que tu es franc et que tu enseignes les chemins de Dieu en toute vérité, sans te laisser influencer par qui que ce soit, car tu ne tiens pas compte de la condition des gens.
17 Dis-nous donc ton avis : Est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César ?"
18 Mais Jésus, connaissant leur malignité, répondit : Pourquoi me mettez-vous à l’épreuve, comédiens ?
19 Montrez-moi la monnaie qui sert à payer le tribut." Ils lui présentèrent une pièce d’argent.
20 Il leur dit : "Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ?"
21 Ils répondirent : "De César." Alors leur dit-il : "Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu."
*
Que de succès la formule de Jésus « rendez à César… » n’a-t-elle pas eu ! Dernier usage connu en date : on en a fait depuis 1905, la racine de la laïcité et de la séparation des Églises et de l’État… Sauf que ce n’est pas du tout le propos de Jésus — qui disait cela bien avant 1905 et les autres lois de séparation modernes. Ou alors le christianisme historique est un peu long à la détente !
Quant au texte, il annonce la couleur…
Voilà des pharisiens qui veulent faire parler Jésus, comme pour voir ce qu’il a dans le ventre en quelque sorte, venant pour cela, nous est-il dit, avec les hérodiens !
Que les hérodiens ne supportent pas Jésus, on le comprend, ils sont payés pour ça : ce sont les pantins des Romains. Mais que des pharisiens, qui sont pourtant du parti de ceux qui n’entendent pas légitimer Rome — comme les disciples de Jésus espérant la délivrance du joug romain — que des pharisiens, donc, viennent le consulter avec les hérodiens, voilà qui est étrange.
Si la plupart des pharisiens sont conséquents dans leur adversité à l’égard de Rome, en voilà qui apparemment ne le sont pas vraiment. Et quelle longue introduction — pour le faire parler, dit le texte.
Il s’agit sans doute de vérifier ce que l’on entend dire de sa messianité, au risque de l’amener à reconnaître devant les hérodiens, qui s’empresseront de faire leur rapport aux autorités, qu’il est le porte-parole, voire le Messie, d’un royaume souverain, Israël, et qu’il n’est évidemment pas comme Hérode, à la solde de Rome.
À moins que, pire, il ne se défile, et que lâchement, il ne prône la soumission symbolique, par le paiement du tribut, se discréditant auprès des siens ! Auquel cas, ce sont parmi les pharisiens que certains se chargeront d’insinuer qu’il n’est peut-être pas si messie que ça.
La question est de toute façon difficile : apparemment, une seule alternative, payer ou ne pas payer. Les circonlocutions flatteuses ont mis la puce à l’oreille de Jésus, il s’agit d'une mise en scène, une comédie, dans le grec de l’évangile hypocrisie, le mot pour comédie.
Alors, à la longue introduction de ses interlocuteurs, Jésus, connaissant leur malignité, ou leur méchanceté, car pharisiens ou pas, « il sait ce qui est dans l’homme » (Jean 2, 25), dans tout homme, ce pourquoi, précise Jean 2 (v. 24), il ne s’y fie pas ; Jésus répond par un bref : “hypocrites / comédiens, pourquoi me mettre ainsi à l’épreuve ?” avant d’en venir à la question, la seule, qui lui est posée : l’impôt à César.
Pour les pharisiens, la réponse que va donner Jésus aura de quoi nourrir leur réflexion. Les hérodiens convoqués, eux, sont renvoyés à vide. Ils n’ont rien obtenu, Jésus ne leur a même pas adressé la parole.
C’est pourquoi la réponse ne signifie pas ce qu’on a pris l’habitude d’en faire : une réponse qui serait au fond hérodienne, légitimant l’Empire romain. N’a-t-on en effet pas fait professer à Jésus une théorie du double pouvoir : le temporel à César, le spirituel à Dieu…
Et pourquoi pas, par la suite, à celui qui est censé le représenter, le pape — face à l’Empereur ? — pour un « pouvoir » spirituel que l’on sépare par la suite de celui de l’État, à l’appui de ce « rendez à César » ; où l’on origine, de façon tout aussi anachronique que l’attribution du « pouvoir » spirituel au pape, la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État (loi bienvenue par ailleurs)…
Mais une telle lecture de ce texte revient — s’en rend-on compte ? — à faire des hérodiens satisfaits et des pharisiens qui auraient réussi à montrer que Jésus est au fond au service — conscient ou pas — du pouvoir romain. Or ce n’est manifestement pas ce que les uns comme les autres ont compris.
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Quand Jésus dit « rendez à César ce qui est à César », il parle de la vanité de ce qu’il s’agit de lui rendre. Sur la pièce est une idole, César figure cette idole — Jésus et ses interlocuteurs ne peuvent que s’y accorder sans peine. Que les affaires d’idoles restent des affaires d’idolâtres : laissez leur cela. Pas de quoi satisfaire les hérodiens, traités donc implicitement de païens.
Mais pas mieux pour les pharisiens. L’ambiguïté de la seconde proposition ne leur échappe pas. « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu » n’est aucunement parallèle à « rendez à César ce qui est à César ». Comme si Dieu et César étaient chacun à la tête de deux banques d’État qui fonctionnent en parallèle, avec possibilité de change, comme les euros qui reçoivent les symboles souverains de chaque État européen.
Les pharisiens ne s’y sont pas trompés. Dieu est au-delà de César, infiniment au-delà, et tout lui appartient, César y compris…
En ce qui nous concerne, chrétiens d’aujourd’hui, on semble avoir parfois toujours autant de difficultés à admettre la leçon. Il faut bien reconnaître que Jésus dérange toujours autant. Car c’est quand même là le cœur de son propos : il ne s’agit pas de s’imaginer que Jésus veut dire que, puisque César (ou ses successeurs) frappe monnaie à sa figure, le monde lui appartient à proportion des fluctuations boursières.
Ou, en d’autres termes, que César et/ou Mammon-la-Bourse est un concurrent légitime de Dieu. Les pharisiens de l'anecdote et les hérodiens sont renvoyés dos à dos, mais pas César et Dieu !
Quand César n’est plus d’actualité, mais que Mammon, la vraie idole derrière tous les César, l’est plus que jamais, ce texte résonne avec une criante actualité. Il est ici question du pouvoir attribué à César/Mammon et de son culte, à savoir la façon commune d’en faire l’idole que l’on sert. Ce qui est bien, en tout temps, d’actualité.
Et voilà qu’on nous dit que Jésus enseignerait de rendre culte aux deux à la fois, César et Dieu ?! Quand Jésus a dit explicitement (Matthieu 6, 24) que nul ne peut servir Dieu et Mammon !
Payer l’impôt prend en fait un tout autre sens que celui d’un parallèle avec le culte de Dieu ! Cela entre dans le relatif, pour ne pas dire dans la vanité, qui atteint César en son temps, l’institution politico-financière aujourd’hui — et, sauf à se mettre au service des démagogues par une autre idolâtrie, il faut bien faire avec ce qui reste cependant du provisoire, et vivre ainsi ensemble dans la Cité terrestre. (Dans les institutions bibliques, dont nous sommes en partie héritiers, l’impôt sert les réalités sociales, éducatives, etc.)
Au-delà du provisoire, rendre à Dieu ce qui est à Dieu permet tout simplement de vivre dès à présent une autre réalité, celle du Règne de Dieu, qui n’est pas de ce monde, mais qui n’en a pas moins, en ce monde, des incidences concrètes. Au jour où tout passe, à commencer par César ou la bourse, « si donc vous êtes ressuscités avec Christ, cherchez les choses d’en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu. Affectionnez-vous aux choses d’en haut, et non à celles qui sont sur la terre. Car vous êtes morts — morts donc à tout cela —, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu » (Col 3, 1-3).








