dimanche 24 mars 2019

"Mon Nom pour l’Éternité"




Exode 3.1-15 ; Psaume 103 ; 1 Corinthiens 10.1-12 ; Luc 13.1-9

Exode 3, 1-15
1 Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiân. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb.
2 L’ange du SEIGNEUR lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda : le buisson était en feu et le buisson n’était pas dévoré.
3 Moïse dit : « Je vais faire un détour pour voir cette grande vision : pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas ? »
4 Le SEIGNEUR vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! »
5 Il dit : « N’approche pas d’ici ! Retire tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte. »
6 Il dit : « Je suis le Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. » Moïse se voila la face, car il craignait de regarder Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit : « J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances.
8 Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays, vers un pays ruisselant de lait et de miel, vers le lieu du Cananéen, du Hittite, de l’Amorite, du Perizzite, du Hivvite et du Jébusite.
9 Et maintenant, puisque le cri des fils d’Israël est venu jusqu’à moi, puisque j’ai vu le poids que les Égyptiens font peser sur eux,
10 va, maintenant ; je t’envoie vers le Pharaon, fais sortir d’Égypte mon peuple, les fils d’Israël. »
11 Moïse dit à Dieu : « Qui suis-je pour aller vers le Pharaon et faire sortir d’Égypte les fils d’Israël ? » –
12 « JE SUIS avec toi, dit-il. Et voici le signe que c’est moi qui t’ai envoyé : quand tu auras fait sortir le peuple d’Égypte, vous servirez Dieu sur cette montagne. »
13 Moïse dit à Dieu : « Voici ! Je vais aller vers les fils d’Israël et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. S’ils me disent : Quel est son nom ? – que leur dirai-je ? »
14 Dieu dit à Moïse : « JE SUIS QUI JE SERAI. » Il dit : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : JE SUIS m’a envoyé vers vous. »
15 Dieu dit encore à Moïse : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : Le SEIGNEUR, Dieu de vos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, m’a envoyé vers vous. C’est là mon nom à jamais, c’est ainsi qu’on m’invoquera d’âge en âge. »

*

Un Nom que l’on ne prononce pas, sauf à en faire… un nom, précisément, une idée : ce pourquoi on ne prononce pas ce Nom, plutôt que parce qu’on aurait perdu les voyelles — ce pourquoi on lit, plutôt que ce Nom, « mon Seigneur », Adonaï, un titre qui nous met en relation, avec « mon Seigneur », une relation plutôt qu’une description, qui fournirait quelque chose de l’ordre de l’idée, de l’image que l’on s’en fait. Un nom n’épuise pas ce qu’est celui qui le porte — a fortiori Dieu, Le Nom dont on n’a aucune approche suffisante, sauf à la réduire à un aspect, une idole, comme le veau d’or, censément sans doute image de jeune taureau, l’aspect puissance libératrice que l’on a vu à l’œuvre ! Image, idole…

On perçoit pourtant bien quelque chose : un buisson qui brûle et donne le mot « Sinaï », proche du mot hébreu pour « buisson » (sur l'Horeb, ou Mont désert) ; perception limitée à un signe, message, messager, « Ange » du Seigneur, signe de ce que peut signifier le nom déployé dans le texte, composant le mot être à tous les temps — de telle façon qu’il est bien difficile à traduire : depuis « celui qui est », se conjuguant comme « celui qui est, qui était et qui vient » — « mon Nom pour l’Éternité » (v. 15) —, ce qu'a retenu le grec, là où le texte hébreu accentue la dimension de la promesse : « Je serai avec toi » (v. 12) — où nous sommes alors conduits à la foi — « Je serai avec toi », promesse donnée à la confiance qui la reçoit.

*

Un Nom bien mystérieux ! Le Nom dans lequel se fonde l’interdit et l’impossibilité de représenter Dieu. Nom que l’on ne possède pas, Nom dont on ne peut que dire : qu’il soit sanctifié, c’est-à-dire : à part ! Le Nom fonde une exigence, un effort, un détour, comme celui de Moïse contournant le buisson annonçant ce nom insaisissable. Un détour qui ouvre vers des libérations inattendues, à commencer par celle que Moïse — bien disposé : « me voici », a-t-il d’abord dit (v. 4), mais effrayé : « qui suis-je ? » (v. 11) — portera, fort du Nom empli de sa promesse, au peuple captif auprès de Pharaon.

La libération est présente dans Le Nom même et dans son inaccessibilité, dans l’exigence de sa sanctification, mise à part, dont le contournement du buisson, « pour voir »… — pour voir qu’on ne verra rien ! — est déjà le signe : le signe et le fondement de la pensée, de l’art et des traditions culturelles issus de cette révélation biblique. Un Dieu qu’on ne voit pas, et donc qu’on ne peint pas, qu’on ne sculpte pas, ou que l’art visuel ne dit qu’en détours, partant des traces, que celui qui a promis sa présence protectrice laisse comme simples traces. Plus tard Moïse s’entendra dire : tu me verras par derrière, tu ne verras donc que les traces que je laisse. S’y fonde un art et une tradition du dépouillement.

Un feu, porté par l’Ange du Seigneur, à moins que le feu lui-même ne soit l’Ange, feu qui brûle pour le purifier tout ce qu’il touche, mais qui ne détruit pas qui se confie en lui selon la promesse de l’Alliance.

En latin, « Flagror non consumor », « Je brûle mais ne me consume pas », ce verset (Exode 3, 2) est dès le XVIe siècle comme une devise du protestantisme français, accompagnant l’Église réformée en France… En naîtront, concernant le sens visuel comme tous les autres sens, toucher, goût et odorat, lors de nos cultes, pain et vin ; et ouïe, pour une musique visant à l’essentiel, au dépouillement des formes — dont une forme accomplie est sans doute celle développée par Bach / Soli Deo Gloria, à Dieu seul la gloire ; mais aussi par ces envolées priantes — « Go down Moses, tell old Pharaoh to let my people go : descends Moïse, dis au vieux Pharaon de laisser aller mon peuple » — envolées priantes des spirituals tendant vers l’inaccessible, encore le détour de Moïse vers celui qui promet sa présence qui ouvre à ses traces. Des traces induites par la parole de l’inaccessible… Qui se résume à une promesse : « voici le signe que c’est moi qui t’ai envoyé : quand tu auras fait sortir le peuple d’Égypte, vous servirez Dieu sur cette montagne » (v. 12)… pas d’autre signe que la foi en cette promesse, qui atteste : « Je serai avec toi » (v. 12). Et là est le don d’éternité — « mon Nom pour l’Éternité / d’âge en âge » (v. 15) : « Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » (v. 6).

Rappelons-nous : Jésus reprend à son compte (Luc 20, 27-38 //) l’argument dont on sait qu’il est aussi celui des pharisiens lisant ce texte : on le retrouve dans le Talmud. Il se résume à la certitude suivante : tout repose sur la réalité efficace de la Parole de Dieu, la force créatrice de sa Parole, qui « ne retourne pas à lui sans effet » (Ésaïe 55, 11). La Torah est reçue comme Parole de Dieu. Dieu y nomme les patriarches. Ainsi lorsqu’il nomme Abraham, Isaac et Jacob, qui plus est en les liant ainsi à sa présence, il les situe dans sa propre éternité ; sa Parole éternelle sur eux les place au-dessus de leur quotidien, elle les place d’emblée dans l’éternité de Dieu : Dieu est éternel, en les nommant, ils les a donc nommés dans l’éternité, ils sont donc eux aussi dans l’éternité. Et ça vaut pour chacun de nous !

En les nommant la Parole de Dieu les rend éternels ! Et étant éternels, ils sont donc vivants, comme leur Dieu, qui n’est pas le Dieu des morts. C'est pourquoi « ceux qui ont part au monde à venir… ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges ». Et ce dès aujourd'hui : car le texte de Luc, rendu souvent au futur en français, est au présent. « Les fils de la résurrection sont semblables aux anges, ne se marient pas, et ne peuvent pas mourir » (Luc 20, 35-36). C’est un des sens de l’ordre donné à Moïse de retirer ses sandales : laisse pour m’approcher tout ce qui est de ta vie dans le temps, y compris femme, enfant ou ta propre vie (« que ceux qui se marient soient comme s’ils ne l’étaient pas », 1 Co 7, 29-31). Ces choses sont pour en bas de la Montagne. En haut, laisse ton souci.

Notre vraie réalité est cachée en Dieu, sa promesse est toujours là, un nouveau départ est toujours possible, et dût-il ne pas arriver, notre vie devant Dieu garde toute sa valeur, cachée aux yeux du monde, mais infinie, éternelle, indestructible.

Alors n’aie pas peur, ni du Pharaon, ni d’aucune puissance qui soit au monde, ni bientôt des populations de géants qui ont occupé la terre promise à Abraham ; ni des dieux de terreur qui les conduisent à commette des horreurs, jusqu’à des sacrifices humains ; rien, aucune puissance qui soit dans les cieux, sur la terre ou sur la terre, ni présent, ni passé, ni avenir, rien ne peut te séparer de l’amour du Dieu qui sera avec toi, qui avec toi depuis tous les temps — « Je serai avec toi » — amour qui brûle mais ne détruit pas ce qu’il brûle, mais au contraire le renouvelle en le purifiant de ce qui n’est pas de lui.

C’est ainsi que l’Alliance précède le temps, révélant qu’avant que le monde soit, Dieu est amour (1 Jean 4, 8 & 16), selon la promesse d’Ésaïe méditant la révélation du Nom : « quand les montagnes s’éloigneraient, quand les collines chancelleraient, mon amour ne s’éloignera point de toi, et mon alliance de paix ne sera pas ébranlée, dit le Seigneur. Je t’aime d’un amour éternel et je te garde ma tendresse » (Ésaïe 54, 10).


RP, Poitiers, 24/03/19


dimanche 17 mars 2019

Écoutez-le




Genèse 15.5-18 ; Psaume 27 ; Philippiens 3.17–4.1 ; Luc 9.28-36

Luc 9, 28-36
28 Or, environ huit jours après ces paroles, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques et monta sur la montagne pour prier.
29 Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage changea et son vêtement devint d’une blancheur éclatante.
30 Et voici que deux hommes s’entretenaient avec lui ; c’étaient Moïse et Élie ;
31 apparus en gloire, ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem.
32 Pierre et ses compagnons étaient écrasés de sommeil ; mais, s’étant réveillés, ils virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui se tenaient avec lui.
33 Or, comme ceux-ci se séparaient de Jésus, Pierre lui dit : « Maître, il est bon que nous soyons ici ; dressons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie. » Il ne savait pas ce qu’il disait.
34 Comme il parlait ainsi, survint une nuée qui les recouvrait. La crainte les saisit au moment où ils y pénétraient.
35 Et il y eut une voix venant de la nuée ; elle disait : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! »
36 Au moment où la voix retentit, il n’y eut plus que Jésus seul. Les disciples gardèrent le silence et ils ne racontèrent à personne, en ce temps-là, rien de ce qu’ils avaient vu.

*

Moïse et Élie, la Loi et les Prophètes. Les récits de la Transfiguration, celui de Luc que nous avons lu — ou ceux de Matthieu et Marc, ou celui de Pierre (2 Pierre 1, 16-19), qui rappelle : « nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même » ; ces récits nous disent qui est ce Jésus au-delà de ce que les Douze en ont vu. Vous les Douze, aujourd’hui les trois, Pierre, Jacques et Jean, et après eux nous qui entendons leur témoignage : « Écoutez-le ». Écoutez-le aujourd’hui, précisera la seconde Épître de Pierre, écoutez-le dans les Écritures : « nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même ».

*

Revenons donc à la Loi et aux Prophètes. Ils ont désigné Jésus depuis le commencement qu’est ce jour de la Transfiguration. Voilà ce dont se souviennent Pierre et les Évangiles. La Loi et les Prophètes, Moïse et Élie dans le récit des Évangiles.

Un récit profondément enraciné dans la mémoire du Sinaï (cf. Exode 24) : la montagne (Ex 24, 1 & 12-13), les six jours (Ex 24, 16), la nuée et la voix (Ex 24, 15-17), les trois personnes : Aaron, Nadav et Avihou (Ex 24, 1 & 9), ici Pierre, Jacques et Jean…

Derrière cela, il y a le rappel du Sinaï où Moïse est médiateur de la Loi, la Torah. Et comme pour la Torah, ce qui est en bas renvoie à ce qui est en haut. Un tabernacle terrestre, ainsi le rappelle l’Épître aux Hébreux, signe d’un Tabernacle céleste contemplé par Moïse. En bas : trois disciples. En haut, trois figures célestes : Jésus, Moïse et Élie. Moïse et Élie, la Loi et les Prophètes, c’est-à-dire la Bible hébraïque selon la façon dont Jésus la désigne. Et entre les deux, le Fils de l’Homme qui est dans les cieux, en haut ; — et en bas, un projet de tabernacles, de tentes (selon que, Jn 1, 14, « il a “tabernaclé” parmi nous »).

Au Sinaï qu’a t-on vu ? — : une voix, des voix célestes, que le peuple voit : « vous avez vu la/les voix de Dieu », est-il dit au peuple au Sinaï (Ex 20, 18).

Et ici, avec Moïse, la voix et la présence d’Élie orientent aussi vers l’attente du Messie au terme du temps, selon ce qu’annonce le livre du Prophète Malachie à propos d’Élie. « Plusieurs d’entre vous ne mourront pas avant d’avoir vu le Règne de Dieu », disait Jésus juste avant la Transfiguration (v. 27). Alors, qu’ont-t-il perçu, les trois disciples ? Pas grand chose de visualisable. Une Parole : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! »… « Écoutez-le » !

Quant à la vision proprement dite, le récit de l’épisode marque rien moins qu’un embarras : pour parler de la blancheur éclatante de la lumière, si le mot correspond, semble dire le texte (« vêtements blanc comme la lumière » selon Matthieu, ch. 17, v. 2), on n’a de comparaison que celle du teinturier (Marc, ch. 9, v. 3, parle de « foulon »…). Aujourd’hui, on penserait aux publicités pour la lessive : Machin lave plus blanc ! Eh bien ce jour-là c’était plus blanc encore, dit l’Évangile ! Nous voilà bien renseignés…

Blancheur éclatante, lumière, et puis bonheur. Pour fixer leur bonheur, comme si c’était possible, les disciples pensent à des tabernacles / des tentes. Et pourquoi pas ? Pensons aux tabernacles de la fête du même nom — référence à l’Exode, signant le provisoire et la fragilité qui sont le lot de l’humain (cf. aussi Jean 1, 14 cit. supra : « il a “tabernaclé” parmi nous »).

Mais la présence du Fils de Dieu ne se fixe pas plus que celle de Dieu. Il faudra redescendre de la Montagne. Où le texte fait apparaître que les disciples sont tout de même bien déroutés !

Et pour cause : ils sont de la terre. Ils se trouvent en présence de celui qui manifestement vient du ciel, qui provient d’au-delà de l’Histoire et dont la Loi et les Prophètes ont parlé et parlent encore, celui auquel toute l’Histoire biblique, Moïse, les commencements, et Élie, celui qui vient à la fin, renvoient ; celui qui est au-delà de l’Histoire du commencement jusqu’à la fin, et qui est en ces jours au milieu d’eux, dans leur histoire. Il ne nous est pas donné pas d’autre Jésus de l’Histoire que celui-là.

*

Ce Jésus-là n’est autre que le Ressuscité. C’est ce qu’ont compris les disciples, plus tard. C’est bien le Ressuscité qui leur est apparu ce jour-là, avant même la crucifixion, celui qui demeure dans le sein du Père dans toute l’Éternité, celui en qui vient le Règne de Dieu ; qu’ils ont donc contemplé dans la Gloire avant même leur mort. « Je vous le déclare, parmi ceux qui sont ici, certains ne mourront pas avant de voir le Règne de Dieu. »

Et on a retenu la voix qui a retenti : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! ». Écoutez ce que Dieu vous dit par lui. Déjà le Royaume est au milieu de vous… Pas sous des tabernacles, selon la Parole de l’Exode, livre de Moïse : « il me feront un tabernacle, et moi je serai présent au milieu d’eux. » (Ex 25, 8).

Ne restez donc pas sur Mont de la Transfiguration. Allez suivre le Ressuscité sur les routes où il vous précède. « Et moi, je serai avec vous » (Ex 3, 12). Écho dans la parole du Ressuscité : « je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du temps. » (Mt 28, 20).

Sans doute est-il dur de descendre du Mont de la Transfiguration. Mais Jésus lui-même en est descendu. C’est même au cœur de la Transfiguration : avec Moïse et Élie, « ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem » dit le texte (v. 31), et quelques versets plus loin, Jésus annonce : « le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes. » (v. 44).

Son départ accompli, à nous d’aller dans le monde à présent… et pour cela : « écoutez-le » ; écoutez-le dans la Loi et les Prophètes ; écoutez-le dans les paroles de ceux qu’il a envoyés vers vous ; écoutez-le dans le chant de la Création : « Ce n’est pas un récit, il n’y a pas de mots » mais « le jour en prodigue au jour le récit, la nuit en donne connaissance à la nuit » (Ps 19) ; écoutez-le dans ses paroles et ses actes, quand, depuis la Montagne, vous retournerez dans le monde pour le suivre et y vivre comme il y a vécu.


R.P., Poitiers, 17/03/19, AG


dimanche 10 mars 2019

Conduit dans le désert par l'Esprit




Deutéronome 26, 4-10 ; Psaume 91 ; Romains 10, 8-13 ; Luc 4, 1-13

Luc 4, 1-13
1 Jésus, rempli d'Esprit Saint, revint du Jourdain et il était dans le désert, conduit par l'Esprit,
2 pendant quarante jours, et il était tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et lorsque ce temps fut écoulé, il eut faim.
3 Alors le diable lui dit : "Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain."
4 Jésus lui répondit : "Il est écrit : Ce n'est pas seulement de pain que l'homme vivra."
5 Le diable le conduisit plus haut, lui fit voir en un instant tous les royaumes de la terre
6 et lui dit : "Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes, parce que c'est à moi qu'il a été remis et que je le donne à qui je veux.
7 Toi donc, si tu m'adores, tu l'auras tout entier."
8 Jésus lui répondit : "Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et c'est à lui seul que tu rendras un culte."
9 Le diable le conduisit alors à Jérusalem ; il le plaça sur le faîte du temple et lui dit : "Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas ;
10 car il est écrit : Il donnera pour toi ordre à ses anges de te garder,
11 et encore : ils te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre."
12 Jésus lui répondit : "Il est dit : Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu."
13 Ayant alors épuisé toute tentation possible, le diable s'écarta de lui jusqu'au moment fixé.

*

Le désert, où commence le temps liturgique de carême.

« Je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur », lit-on dans le livre du prophète Osée (ch. 2, v. 14).

Dieu séducteur, au grand dam de cet autre prophète, Jérémie : « tu m’as séduit et je me suis laissé séduire » (ch. 20, v. 7) regrette-t-il !, étant confronté jour après jour au prix de cette séduction !

Mais le désert comme temps d’épreuve, et par cette séduction-même, est aussi temps de la promesse du Royaume.

C’est un temps d’apprivoisement réciproque, Dieu et nous, Dieu séduisant son peuple comme amoureux séduisant son aimée ! Et à quel prix : celui d’une histoire qui les conduira… nous conduira qui sait où ?… et par quels chemins ?

*

Dieu et Jésus, une histoire qui a mené où ? Et par quels chemins ? Ça commencé par une épreuve au désert, un face à face, mais, apparemment, si on est attentif au texte, pas avec Dieu, mais avec un autre séducteur, le diable…

« Alors le diable lui dit », selon le texte. Oh, Juste quelques propositions :

Pour commencer, « "Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain." » Et enfin : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas depuis le faîte du temple ; car il est écrit : Il donnera pour toi ordre à ses anges de te garder. »

Entre les deux, pour inviter Jésus à l’adorer, le diable a affirmé cette chose énorme, effrayante : « Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes, parce que c'est à moi qu'il a été remis et que je le donne à qui je veux. »

Tout le pouvoir de la Terre appartenant au diable. Est-ce vrai ? Est-ce faux ? N'oublions pas que le diable est menteur et père du mensonge, menteur dès les origines (Jean 8, 44)… Est-ce vrai, est-ce faux ? Jésus n'a pas répondu sur ce point dans ce dialogue.

Petite enquête pour savoir. Voyons les faits, informons-nous… Ouvrons un journal, un bon journal, bien professionnel, ou à défaut allumons la télévision, histoire de savoir ce qui se passe en ce bas-monde : le diable n'a-t-il pas effectivement soumis toute la Terre ? « Le monde entier gît sous le pouvoir du malin », lit-on dans en 1 Jean (ch. 5, v. 19). Impressionnant ! Le monde entier en proie à toutes les injustices, toutes les violences, toutes les cruautés… La griffe du diable. Et Jésus mettra en garde ses disciples, nous si nous l'entendons. Ça vaut aussi pour toutes les glorioles et autres querelles de clochers pour un pouvoir dérisoire, celui de ce monde… Mais aussi pour les pulsions et passions humaines pouvant mener jusqu'au scandale qui atteint aujourd'hui telle Eglise-sœur… La griffe du diable. « Tout cela m'a été remis. » a dit le diable !

Alors, puisque, dit-il, tout cela m’appartient, tu n’as qu’à me le demander et je t’introniserai immédiatement dans ton règne : à nous deux, nous ferons du bon boulot.

Ça te demande certes un geste d’allégeance : prosterne-toi donc et adore-moi — un geste d’allégeance certes, mais qui t’évitera bien des tracas : tu assumeras, sans te compliquer la vie en passant par le détour d’une histoire douloureuse, tes responsabilités de chef des créatures de chair que tu sembles aimer au point d'en être devenu une !

*

Jésus préférera alors le règne humble, invisible, du vrai Dieu, au fracas de la gloire des trônes et des médias (ou leur équivalent de l'époque), et au pouvoir immédiat que lui propose celui qui règne si évidemment — à ce plan-là, à ce plan illusoire et menteur — mais qui peut deviner qu'il y a un autre plan ? Celui qui connaît le manque. « Je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur ». Dieu créant le manque, le vrai manque, le manque de Lui au cœur de son aimée, son peuple, sa fiancée, au grand dam de qui sait voir, comme Jérémie, conduit par le Dieu qui l'a séduit à la persécution. Pour Jésus, au cœur de cette séduction divine, puisqu'il a refusé celle du diable, se dessine la croix — « le diable s'écarta de lui jusqu'au moment fixé ».

*

De part et d'autre de la tentation du pouvoir, de la gloire, bref du culte du diable, les deux autres tentations consistent à refuser le manque : le manque de pain d'un côté, le manque d'un Dieu qui ne soit à mon service de l'autre.

*

Si le cœur de la visée diabolique est de faire succomber Jésus, et nous avec lui, à la tentation du pouvoir, ou de la gloire, on voit, par parenthèse, le côté redoutable d’une pratique du jeûne devenue rituelle, et qui risque par là de devenir gloriole, et d’être vidée de son sens. Les réformateurs de tout temps l’ont bien perçu. Les Réformateurs du XVIe siècle bien sûr, qui ont préféré que l’on se garde de cette habitude rituelle pour venir à sons sens, mais pas eux seuls : Les Réformateurs rejoignaient en cela d’autres réformateurs, comme Ésaïe — rappelant ce vrai sens du jeûne à ceux qui en font une occasion de fausse humilité : « Voici le jeûne que je préconise : détache les chaînes de la méchanceté, dénoue les liens du joug, renvoie libres ceux qu’on écrase, et que l’on rompe toute espèce de joug ; partage ton pain avec celui qui a faim et ramène à la maison les pauvres sans abri ; Si tu vois un homme nu, couvre-le, Et ne te détourne pas de celui qui est ta propre chair. » (Ésaïe 58, v. 6-7).

C’est encore ce que rappellera Jésus invitant (leçon du désert) à un jeûne caché, sans rite visible, de façon à ce que sa signification ne soit pas annulée par un côté record d’ascèse qui risque toujours d’apparaître en biais dans la pratique des champions de l’abstinence — « Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air sombre, comme font les hypocrites : ils prennent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. En vérité, je vous le déclare : ils ont reçu leur récompense. Pour toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage, pour ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, mais seulement à ton Père qui est là dans le secret » (Matthieu 6, 16-18). Jésus lui-même a donc jeûné au désert, pas en public, et finalement, rejoignant par là-même la condition humble de l’humanité… il eut faim. Jésus manque, et accepte ce manque que le diable voudrait lui faire contourner ; il accepte ce manque qui le conduit à la recherche de ce qui est son vrai manque, caché en Dieu et en sa parole.

*

Alors, puisqu’il semble si sûr du Dieu invisible qui seul peut combler tout manque, dont le règne ne se voit pas — montre donc, suggérera le diable, montre donc cette confiance en celui qui te protège toujours — jette-toi en bas, voyons si tu es vraiment le compagnon des anges.

Et Jésus révèle alors comment sous la chair faible où est cachée sa gloire, s’établit la dimension spirituelle de l’humanité : de façon cachée. Pour l’humanité, la relation avec Dieu, la participation à la dimension spirituelle de la Création se vit sans fracas, sans grand signe, sans même se voir, par la foi seule : « tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ». Jésus ne cèdera pas à tentation de rendre Dieu visible pour une Création matérielle qui ne le voit naturellement pas.

À ce point, le diable reviendra à l’attaque, plus tard, au « moment fixé » (v. 13) : au jour du retour du diable vers Jésus lors de son agonie et sa mort, qui dévoile l'illusoire des propositions du menteur qui prétend avoir tout pouvoir — et qui a tout pouvoir d'illusion. Ce qui est déjà dévoilé par le refus de Jésus de sauter en bas du Temple est à nouveau refusé par son refus de sauter en bas de la Croix, ou de faire intervenir les armées d’anges capables de le garder de toute chute. Alors Dieu est pleinement manifesté comme étant le Dieu caché, caché derrière l’humilité de la croix d’un homme qui meurt — élevé sur le bois à la vraie gloire, celle que Jésus dévoilera dans un instant éternel à trois disciples — c’est le texte de la méditation de la semaine prochaine — lors de la transfiguration.


R.P. Poitiers, 10.02.19


dimanche 3 mars 2019

"Sinon, quelle grâce avez-vous?"




1 Samuel, 26, 2-23 ; Psaume 103 ; 1 Corinthiens 15, 45-49 ; Luc 6, 27-38
Proverbes 10, 8-14 & 19-21 ; Psaume 92 ; 1 Co 15, 54-46 , Luc 6, 39-45

Luc 6, 27-45
27 « Mais je vous dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent,
28 bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient.
29 « A qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre. À qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique.
30 À quiconque te demande, donne, et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas.
31 Et comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux.
32 « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance vous en a-t-on ? Car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment.
33 Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle grâce avez-vous ? Les pécheurs eux-mêmes en font autant.
34 Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez qu’ils vous rendent, quelle grâce avez-vous ? Même des pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu’on leur rende l’équivalent.
35 Mais aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants.
36 « Soyez généreux comme votre Père est généreux.
37 Ne vous posez pas en juges et vous ne serez pas jugés, ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés, acquittez et vous serez acquittés.
38 Donnez et on vous donnera ; c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante qu’on vous versera dans le pan de votre vêtement, car c’est la mesure dont vous vous servez qui servira aussi de mesure pour vous. »
39 Il leur dit aussi une parabole : « Un aveugle peut-il guider un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous les deux dans un trou ?
40 Le disciple n’est pas au-dessus de son maître, mais tout disciple bien formé sera comme son maître.
41 « Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ?
42 Comment peux-tu dire à ton frère : “Frère, attends. Que j’ôte la paille qui est dans ton œil”, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Homme au jugement perverti, ôte d’abord la poutre de ton œil ! et alors tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère.
43 « Il n’y a pas de bon arbre qui produise un fruit malade, et pas davantage d’arbre malade qui produise un bon fruit.
44 Chaque arbre en effet se reconnaît au fruit qui lui est propre : ce n’est pas sur un buisson d’épines que l’on cueille des figues, ni sur des ronces que l’on récolte du raisin.
45 L’homme bon, du bon trésor de son cœur, tire le bien, et le mauvais, de son mauvais trésor, tire le mal ; car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. »

*

Que font les êtres humains que nous sommes face à l'inimitié, à l'agressivité, à la calomnie, à l'injustice à notre égard, à l'ingratitude, au désamour ?

En général, nous sommes tentés, quand nous n'en sommes par carrément fiers, de répondre du tac au tac. Répondre par l'inimitié à ceux qui se montrent nos ennemis ; par l'agressivité à l'égard de ceux qui nous agressent ; le mépris ou l'insulte envers ceux qui nous calomnient ; le rejet envers les ingrats ; le détournement de ceux qui nous témoignent un manque d'amour.

Si nous n'en sommes pas carrément fiers, nous sommes au moins tentés de répondre de cette façon-là, ou pour les plus modérés, au minimum par le mépris et l'indifférence.

Eh bien, dit Jésus, ce n'est pas un comportement de disciples. Oh, attention, il n'est pas en train de faire la morale en disant : « ce n'est pas bien ça ! » Il est encore moins en train de dire, au sens où on le répète ironiquement : « voyons, il faut tendre l'autre joue ! » Pourtant, concernant l'autre joue, c'est bien écrit ! me direz-vous… Il faut effectivement expliquer cela.

Et pour cela, prendre garde à quelques erreurs habituelles de lecture — par exemple celle qui consiste à confondre, pour cet exemple précis, la vengeance personnelle avec la justice, dont les personnes privées ne sont pas dépositaires ! L’attitude personnelle prônée ici renvoie à la loi ; et en premier lieu à la Torah — qui a pour fonction de libérer chacun d'avoir à juger soi-même, voire à haïr autrui, fût-il ennemi, — en un mot se venger soi-même.

Dans un texte parallèle (Ro 12, 17-21), Paul cite le Deutéronome (32, 35) et le Livre des Proverbes (25, 21-22) pour dire que la vengeance et le châtiment relèvent de Dieu, seul juge ultime, et de toute façon miséricordieux, juge ultime au-delà même des pourtant légitimes, mais pas infaillibles, autorités humaines ; cela dans la ligne de l'attitude de David à l'égard de Saül dans le Livre de Samuel (1 S 26, 2-23 — v. 10 : « c’est à l’Eternel seul à le frapper, soit que son jour vienne et qu’il meure, soit qu’il descende sur un champ de bataille et qu’il y périsse »).

Rappelons-nous que dans notre texte, nous sommes dans le contexte de l'oppression romaine — qui comptait des humiliations diverses des populations soumises, et auxquelles Jésus fait ici allusion concernant son peuple.

Or, si la Bible ne prône pas la vengeance individuelle, elle n’enseigne pas non plus la passivité des peuples — genre non-résistance molle. Sur ce plan, il y a un temps pour tout. Il n'est pas raisonnable d'agir de façon suicidaire et de poser des actions d'éclat inutiles sinon nuisibles, sans faire preuve de sagesse. Dieu est celui qui exerce la justice, et qui venge les opprimés. Pas nous comme personnes privées. Quoiqu’il utilise pour cela même la justice humaine et l'action humaine. Il y a aussi un temps pour les armes — hélas d'ailleurs. Et ce n'est pas de ce temps qu'il est question dans notre texte.

Il s’agit ici pour les disciples de vivre dans l'imitation de la miséricorde dont ils savent bénéficier eux-mêmes et dans la totale liberté vis-à-vis de leur désir de vengeance, fût-ce un juste désir de vengeance, même légitime, parlant de crimes pouvant aller jusqu'à l'horreur ! Il s'agit ici, comme chez Paul, et cela vaut en tout temps et pour tous, de libérer chacun, fût-il victime de quelque crime, de la charge supplémentaire d'avoir à souffrir d'un désir de vengeance, souffrir du souci de se fermer et de se replier plutôt que de vivre, au prétexte qu'autrui a nourri ou continue à nourrir contre moi de l'inimitié, ou que sais-je encore. Terrible façon de ne jamais se libérer de son oppresseur, de lui rester lié par le désir de vengeance.

Non pas, donc, qu'il soit question de prôner l'impunité, pour quelque faute que ce soit. Mais cela ne relève pas de la vengeance individuelle.

« Si vous vivez dans la captivité du désir de vengeance, du besoin permanent de veiller à ce que vous soyez traités équitablement, quelle grâce avez-vous ? » demande Jésus, quelle liberté avez vous ? Car il ne s'agit pas ici d'une sorte de redevance, comme pourraient le laisser croire certaines habitudes de traduction, comme : « quel gré vous en saura-t-on ? » ou « quelle récompense, ou reconnais­sance, vous en aura-t-on ? » pour ce qui est littéralement en grec « quelle grâce avez-vous ? » Ce n’est pas la même chose ! Laisser penser que dans l'amour d'autrui, il serait question de mérite à récompenser ; là où il n'est question que de signe de la liberté que donne la grâce !

Si vous n'aimez que ceux dont vous êtes sûrs qu'ils vous aiment, « quelle grâce avez-vous de plus que les pécheurs les plus aveugles à la grâce ? » Telle est bien la question. Dès lors, quid d'être disciple ? « Un aveugle peut-il guider un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous les deux dans un trou ? Le disciple n’est pas au-dessus de son maître, mais tout disciple bien formé sera comme son maître » (Lc 6, 39-40), maître qui lui n'a pas prétendu être en charge de la vengeance, allant plutôt jusqu'à la croix.

« Aimez vos ennemis », donc, soyez libres envers tous, sortez des rancœurs. C'est l'enseignement de la Torah ! Donne et il te sera donné. Et aime sans attendre en retour. Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fasse. Sois miséricordieux comme l'est ton Père. Sinon, quelle grâce as-tu ?

Ici apparaît sans doute l'essentiel de la question, dans ce texte qui oppose les disciples et, selon les mots employés, les pécheurs, qui aiment ceux qui les aiment, sont bons envers ceux qui sont bons, prêtent à ceux qui leurs rendent, etc. Si tu fais pareil, « qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? Comment peux-tu dire à ton frère : “Frère, attends. Que j’ôte la paille qui est dans ton œil”, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Homme au jugement perverti, ôte d’abord la poutre de ton œil ! et alors tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère. » (Lc 6, 41-42). Imite plutôt ton Père !

Car que fait un enfant, comment montre-t-il qu'il est enfant de son père ? En l'imitant. Or, que fait Dieu, le Père ? Il est bon envers tous. Il fait rayonner son soleil sur les bons et les méchants, est-il dit dans le même ordre d’idée. Il est généreux et bon envers les ingrats et les méchants.

Le pécheur, qui s'imagine qu'il ne vit pas de la grâce, pensera ici que les ingrats et les méchants, ce sont les autres ; et qu'effectivement Dieu est bien bon de continuer à être généreux envers eux. Le disciple du Christ, lui, sait bien qu'il ne mérite rien, et qu'il est dans la catégorie des ingrats et des méchants ; et que donc il ne subsiste que par la seule miséricorde et générosité de son Père. Il ne lui reste donc qu'à agir de même. « Il n’y a pas de bon arbre qui produise un fruit malade, poursuit donc le texte, et pas davantage d’arbre malade qui produise un bon fruit. Chaque arbre en effet se reconnaît au fruit qui lui est propre : ce n’est pas sur un buisson d’épines que l’on cueille des figues, ni sur des ronces que l’on récolte du raisin. L’homme bon, du bon trésor de son cœur, tire le bien, et le mauvais, de son mauvais trésor, tire le mal ; car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. » (Lc 6, 43-45)

C'est pourquoi juste après cet appel à être généreux comme notre père, il nous est dit de ne pas juger, de ne pas condamner ; c'est-à-dire déjà, ne pas nous imaginer que l'ingratitude et la méchanceté sont le fait des autres. Avoir donc un comportement généreux en cela aussi. Donner donc, sachant que nous ne méritons pas ce que nous recevons. Donner généreusement comme le fait Dieu à notre égard. Et alors il nous sera donné avec abondance à nous aussi.

Dieu est généreux et miséricordieux envers les ingrats que nous sommes. À lui donc la justice. Et cela d'une façon tellement juste qu'il nous demande à nous de lui fournir les balances et les règles avec lesquelles il nous mesure. Ce sont tout simplement celles que nous utilisons. Que cette mesure soit donc celle de la grâce que nous avons reçue !

On comprend alors pourquoi ce qu'on appelle la règle d'or se trouve au milieu de ce passage : « comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux. » Ou redoutez que le jugement que vous portez sur eux ne retombe sur vous qui agissez au fond de la même manière. Mais « comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux. » C'est sans doute le tout de la règle de comportement que requiert de nous Jésus : puisque vous êtes des graciés, qui vivez droits devant Dieu sans aucun mérite, n'en exigez pas d'autrui pour agir à son égard selon la même générosité, le même sens du don qui est celui de votre Père.


R.P., Poitiers, 24.02.19 ; Châtellerault, 03.03.19


dimanche 17 février 2019

Difficile liberté




Jérémie 17, 5-8 ; Psaume 1 ; 1 Corinthiens 15, 12-20 ; Luc 6, 17-26

Luc 6, 17-26
17 Descendant avec eux, il s'arrêta sur un endroit plat avec une grande foule de ses disciples et une grande multitude du peuple de toute la Judée, de Jérusalem et du littoral de Tyr et de Sidon ;
18 ils étaient venus pour l'entendre et se faire guérir de leurs maladies ; ceux qui étaient affligés d'esprits impurs étaient guéris ;
19 et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu'une force sortait de lui et les guérissait tous.
20 Alors, levant les yeux sur ses disciples, Jésus dit :
« Heureux, vous les pauvres : le Royaume de Dieu est à vous.
21 Heureux, vous qui avez faim maintenant : vous serez rassasiés.
Heureux, vous qui pleurez maintenant : vous rirez.
22 Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent, lorsqu'ils vous rejettent et qu'ils insultent et proscrivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l'homme.
23 Réjouissez-vous ce jour-là et bondissez de joie, car voici, votre récompense est grande dans le ciel ; c'est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les prophètes.
24 Mais malheureux, vous les riches : vous tenez votre consolation.
25 Malheureux, vous qui êtes repus maintenant : vous aurez faim.
Malheureux, vous qui riez maintenant : vous serez dans le deuil et vous pleurerez.
26 Malheureux êtes-vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous : c'est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les faux prophètes. »

*

« La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader, un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude » (Aldous Huxley). Cette citation pour dire l'actualité des Béatitudes, on va le voir. Reprenons…

*

« Levant les yeux sur ses disciples, Jésus dit :
"Heureux, vous les pauvres : le Royaume de Dieu est à vous.
Heureux, vous qui avez faim…
Heureux, vous qui pleurez…
Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent, vous rejettent et vous insultent…" »

Alors Simon Pierre dit : "Est-ce qu'on doit apprendre tout ça ?"
Et André dit : "Est-ce qu'il fallait l'écrire ?"
Et Philippe dit : "J'ai pas de feuille".
Et Jean dit : "Les autres disciples n'ont pas eu à l'apprendre, eux !"
Et Barthélemy dit : "Est-ce qu'on l'aura en devoir ?"
Et Jacques dit : "Est-ce qu'on sera interrogé sur tout ?"
Et Marc dit : "Ça sera noté ?"
Et Mathieu demanda : "Je peux aller aux toilettes ?"
Et Simon le zélote dit : "Quand est-ce qu'on mange ?"
Et Jude dit enfin : "Y’a quoi après pauvres…?"

Alors un grand prêtre du temple s'approcha de Jésus et dit :
"Quelle était votre problématique ?
Quels étaient vos objectifs et les savoir-faire mis en œuvre ?
Pourquoi ne pas avoir mis les disciples en activité de groupe ?
Pourquoi cette pédagogie frontale ?"

Alors Jésus s'assit… et pleura !!!

*

Quelques siècles plus tard…

« L'action se passe en Espagne, à Séville, à l'époque la plus terrible de l'Inquisition, lorsque chaque jour s'allumaient des bûchers à la gloire de Dieu. »

Ainsi débute l'épisode du Grand Inquisiteur, dans le roman de Dostoïevski Les Frères Karamazov. Dostoïevski y raconte une légende : le Christ revenu sur terre, à Séville, au XVIe siècle. Apparu doucement, sans se faire remarquer, tous le reconnaissent.

« Silencieux, il passe au milieu de la foule avec un sourire d'infinie compassion. Son cœur est embrasé d'amour, ses yeux dégagent la Lumière, la Science, la Force, qui rayonnent et éveillent l'amour dans les cœurs. »

Il arrive sur le parvis de la cathédrale et ressuscite une petite fille que l'on s'apprêtait à enterrer. C'est alors qu'arrive le cardinal Grand Inquisiteur, le maître des lieux, qui a déjà fait brûler une centaine d'hérétiques en cette même place.

« C'est un grand vieillard, presque nonagénaire, avec un visage desséché, des yeux caves, mais où luit encore une étincelle. »

Il a tout vu : l'arrivée de l'homme, la foule en liesse, le miracle. Il donne l'ordre de faire arrêter le Christ.

« Si grande est sa puissance et le peuple est tellement habitué à se soumettre, à lui obéir en tremblant, que la foule s'écarte devant ses sbires. »

On enferme le prisonnier dans une étroite cellule du bâtiment du Saint-Office. À la nuit tombée, le Grand Inquisiteur vient lui rendre visite, seul.

« C'est Toi, Toi ? l'apostrophe-t-il. Pourquoi es-tu venu nous déranger ? »

Le prisonnier ne dit rien. Il se contente de regarder le vieillard. Alors celui-ci reprend :

« N'as-tu pas dit bien souvent : "Je veux vous rendre libres. " Eh bien ! Tu les as vus les hommes libres", ajoute le vieillard d'un air sarcastique. Oui cela nous a coûté cher, poursuit-il en le regardant avec sévérité, mais nous avons enfin achevé cette œuvre en ton nom. […] Sache que jamais les hommes ne se sont crus aussi libres qu'à présent, et pourtant, leur liberté, ils l'ont humblement déposée à nos pieds. »

Puis le cardinal explique à Jésus qu'il n'aurait jamais dû résister aux trois tentations diaboliques : changer les pierres en pains, se jeter du haut du pinacle du Temple et demander aux anges de le sauver, et accepter de régner sur tous les royaumes du monde (Matthieu, 4, 1-11). Car il n'y a que trois forces qui peuvent subjuguer la conscience humaine : le miracle, le mystère et l'autorité.

« Et toi tu veux aller au monde les mains vides, en prêchant aux hommes une liberté que leur sottise et leur ignominie naturelle les empêchent de comprendre, une liberté qui leur fait peur, car il n'y a, et il n'y a jamais rien eu, de plus intolérable pour l'homme et pour la société ! […] Il n'y a pas, je te le répète, de souci plus cuisant pour l'homme que de trouver au plus tôt un être à qui déléguer ce don de la liberté. […] Là encore tu te faisais une trop haute idée des hommes, car ce sont des esclaves. […] Nous avons corrigé ton œuvre en la fondant sur le miracle, le mystère, l'autorité. Et les hommes se sont réjouis d'être de nouveau menés comme un troupeau et délivrés de ce don funeste qui leur causait de tels tourments. […] Demain, sur un signe de moi, tu verras ce troupeau docile apporter des charbons ardents au bûcher où tu monteras, pour être venu entraver notre œuvre. »

L'Inquisiteur se tait. Il attend avec nervosité la réponse du prisonnier qui l'a écouté pendant des heures en le fixant de son regard calme et pénétrant.

« Le vieillard voudrait qu'il lui dise quelque chose, fût-ce des paroles amères et terribles. Tout à coup, le prisonnier s'approche en silence du nonagénaire et baise ses lèvres exsangues. C'est toute la réponse. Le vieillard tressaille, ses lèvres remuent ; il va à la porte, l'ouvre et dit : "Va-t'en et ne reviens plus… plus jamais !" Et il le laisse aller dans les ténèbres de la ville. »

Cette légende traduit ce que fut en certains points essentiels la réalité de l'histoire du christianisme : une inversion radicale des valeurs évangéliques.

(Résumé adapté de Frédéric Lenoir, Le Christ philosophe, Plon 2007, Points Essais, p. 7-9.)

Le meilleur des mondes de Huxley, réalisé aujourd'hui dans nos sociétés modernes, a donc, on le voit, donné raison au Grand Inquisiteur…

*

Les valeurs évangéliques subverties, subversion dont le pouvoir de l’Inquisition marque le point d’orgue — les valeurs évangéliques subverties par leurs témoins sont celles qui se déploient dans les Béatitudes, porte de la vraie liberté.

Les Béatitudes : promesses d’un bonheur donné, chez Matthieu et Luc, qui se doublent chez Luc de lamentations sur le malheur qui est de ne pas entendre ces promesses, de ne pas les pratiquer. Lamentations qui sont comme un développement du « Jésus pleura » de la petite histoire légendaire sur la réception initiale de l’enseignement de Jésus…

« Malheureux, vous qui êtes riches…
Malheureux, vous qui êtes rassasiés…
Malheureux, vous qui êtes riez…
Malheureux êtes-vous lorsque les hommes disent du bien de vous… »


Une lamentation, des larmes — Jésus pleurant —, une lamentation qui annonce le débouché rappelé par Dostoïevski, résumant tout le dilemme du christianisme : suivre Jésus et connaître le bonheur qui libère et se reçoit de Dieu — quitte à être rejeté par les hommes ; ou se confier en l’humain et être certes populaire, respecté, riche, rassasié et réjoui, mais d’un « bonheur » creux, déjà au bord des larmes, fondé sur des apparences, faisant fi du vrai bonheur.

Être réaliste, comme l’enseigne le Grand Inquisiteur, et comme le réalise notre monde huxleyen, être réaliste en tenant de l’histoire et des réalités humaines, politiques, électorales, économiques, et que sais-je encore. Un vrai culte du passager, source d’un malheur intérieur, pour vouloir ignorer la sagesse qui clame que, malgré les apparences, « celui qui se confie dans ses richesses tombera, mais les justes verdiront comme le feuillage » comme dit le Proverbe (11:28). Car le bonheur annoncé ne se voit pas, au point que d’aucuns ont pensé que les Béatitudes étaient la quintessence de la religion définie comme « opium du peuple » — genre : en souffrir un max. ici-bas, ça ira mieux après. Oui… mais ce n’est pas ce qu’a dit Jésus… qui en pleure…

… En écho à Jérémie 17, 5-8 :
5 Ainsi parle le SEIGNEUR : Maudit soit l'homme qui met sa confiance dans un être humain, qui prend la chair pour appui, et dont le cœur se détourne du SEIGNEUR !
6 Il est comme un genévrier dans la plaine aride, et ne voit pas arriver le bonheur ; il demeure dans les lieux brûlés du désert, sur une terre amère et désolée.
7 Béni soit l'homme qui met sa confiance dans le SEIGNEUR, celui dont le SEIGNEUR est l'assurance !
8 Il est comme un arbre planté près des eaux, qui étend ses racines vers le cours d'eau : il ne voit pas venir la chaleur et son feuillage reste verdoyant ; dans l'année de la sécheresse, il est sans inquiétude et il ne cesse de porter du fruit.

Malheureux ceux qui se confient en l’homme, ceux qui poursuivent la modification de leurs circonstances en vue de ne recevoir le bonheur que demain, mais…

Psaume 1
1 Heureux qui ne suit pas les projets des méchants, qui ne s'arrête pas sur le chemin des pécheurs, et qui ne s'assied pas parmi les insolents,
2 mais qui trouve son plaisir dans la loi du SEIGNEUR, et qui redit sa loi jour et nuit !
3 Il est comme un arbre planté près des ruisseaux, qui donne son fruit en son temps, et dont le feuillage ne se flétrit pas : tout ce qu'il fait lui réussit.
4 Il n'en est pas ainsi des méchants : ils sont comme la paille que le vent emporte.
5 C'est pourquoi les méchants ne se tiendront pas debout au jugement, ni les pécheurs dans la communauté des justes.
6 Car le SEIGNEUR connaît la voie des justes, mais la voie des méchants se perd.

*

D’avoir été réaliste, l’humanité s’est bel et bien égarée, à commencer par celle se réclamant du Christ ! pour rejeter son enseignement qui ne serait ni assez pratique ni assez pédagogique. Et au cœur de ce monde égaré, jusqu’aujourd’hui, sourd un bonheur, de cette source qui irrigue ceux qui entendent quand même : heureux ceux qui fondent leur bonheur en celui-là seul qui peut le donner, quelles que soient les circonstances qui sont les leurs… Heureux ceux qui entendent cette promesse à même de tout transformer. Rien ne peut leur ravir leur bonheur.


RP, Poitiers, 17.02.19


dimanche 10 février 2019

Vocation de disciples




Ésaïe 6, 1-8 ; Psaume 138 ; 1 Co 15, 1-11 ; Luc 5, 1-11

Luc 5, 1-11
1 Comme la foule se pressait autour de lui pour entendre la parole de Dieu, et qu’il se trouvait auprès du lac de Génésareth,
2 il vit au bord du lac deux petites barques, d’où les pêcheurs étaient descendus pour laver leurs filets.
3 Il monta dans l’une de ces barques, qui était à Simon, et il lui demanda de s’éloigner un peu de terre. Puis il s’assit, et de la barque il enseignait les foules.
4 Lorsqu’il eut cessé de parler, il dit à Simon : Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour pêcher.
5 Simon lui répondit : Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre, mais, sur ta parole, je jetterai les filets.
6 L’ayant fait, ils prirent une grande quantité de poissons, et leurs filets se rompaient.
7 Ils firent signe à leurs compagnons qui étaient dans l’autre barque de venir les aider. Ils vinrent et remplirent les deux barques, au point qu’elles enfonçaient.
8 Quand il vit cela, Simon Pierre tomba aux genoux de Jésus et dit : Seigneur, éloigne-toi de moi parce que je suis un homme pécheur.
9 Car la frayeur l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la pêche qu’ils avaient faite.
10 Il en était de même de Jacques et de Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon. Et Jésus dit à Simon : Sois sans crainte ; désormais tu seras pêcheur d’hommes.
11 Alors ils ramenèrent les barques à terre, laissèrent tout et le suivirent.

*

Nous voici en présence d'un miracle de Jésus qui a un effet pour le moins inattendu à nos yeux. Voilà des pêcheurs rentrés bredouilles qui, suite à un miracle qui leur donne une pêche surabondante, abandonnent pêche et barques ! On pourrait s'attendre à un autre type de résultat…

L'étrange dialogue de Jésus et de Pierre accroît le côté troublant de cet épisode ; mais dessine en même temps la voie d'une explication.

*

Le récit de ce miracle est entouré de deux autres récits de divers événements miraculeux : des guérisons, qui ont pour conséquence de développer grandement la popularité de Jésus, tandis que celui-ci cherche à fuir cette popularité (4, 42 ; 5, 15-16).

Ces divers miracles sont accomplis au bénéfice de la foule, qui voit un grand avantage à s'assurer la présence permanente d'un tel guérisseur providentiel. Cette population, souvent en détresse, s'intéresse, et on peut la comprendre, aux avantages immédiats et concrets des miracles de Jésus, au point de vouloir le retenir, fût-ce au déficit des autres villes (4, 42-43).

Cette attitude vis-à-vis du miracle est une attitude à courte vue, à côté de la réalité spirituelle réelle du miracle, qui est signe. Lorsque la dimension spirituelle est pressentie, comme pour la guérison du paralytique par laquelle Jésus lui signifie son pardon, le miracle suscite crainte et perplexité (5, 26) !

Et c'est ce qui va en être pour Pierre et ses compagnons à propos de cette pêche miraculeuse.

Contrairement aux diverses guérisons qui ont enthousiasmé les populations, cette pêche miraculeuse concerne plus particulièrement les disciples, eux qui, confusément, ont déjà quelque idée de ce qu'il en est de Jésus.

En témoigne l’obéissance de Pierre à Jésus lui disant de retourner jeter le filet ; Pierre qui, expérimenté en la matière, a pourtant pêché toute la nuit, et qui malgré tout, malgré ce qui inclut peut-être une volonté sous-jacente de montrer à Jésus qui est le professionnel de la pêche — Pierre fatigué, qui y retourne quand même (v. 5).

Jésus qui vient de prêcher aux foules depuis la barque de Pierre (v. 3) — technique oratoire pour faire porter la voix plus largement — ; Jésus prend maintenant les disciples avec lui pour les inviter à repartir en mer (v. 4). Il est à présent avec un « public » plus avisé, et qui saura tirer du miracle son sens et ses conséquences les plus troublantes concernant qui est Jésus.

*

Jésus, par son miracle, ne vient-il pas de montrer qu'il ouvre les portes de l'abondance, y compris, en matière de pêche, mieux que les spécialistes de la pêche ?

Et la réaction de Pierre est la frayeur, frayeur parce que, dit-il, il est un homme pécheur (v. 8-9). Pierre pressent derrière ce miracle toute une épaisseur de mystère. Il devine le tournant que ce miracle doit marquer dans sa vie. Jésus lui montre l'abondance pour lui faire comprendre qu'il lui faut abandonner déjà cette abondance dont il lui révèle avoir le secret !

Il ne saurait y avoir de pêche abondante que par la grâce de Dieu dont Jésus est le signe : c'est dire que désormais éclate aux yeux de Pierre qu'il ne saurait y avoir de sens ultime dans le geste de jeter le filet. Ce jour-là s'ouvre à ses yeux confus un horizon plus vaste que celui que lui faisait pressentir la mer qui l'appelait. D'une façon certaine, Pierre saisit que ce miracle scelle sa vocation. D'où sa frayeur : il perçoit que ce qui éclate dans le miracle qui dévoile la présence du Dieu qui l'appelle ne peut qu'être, en même temps, condamnation pour l’homme pécheur qui apparaît crûment dans la lumière de cet appel. Il y a de quoi être effrayé. Pour nous aussi. D’autant qu’à travers Pierre, ne nous leurrons pas, nous sommes aussi visés.

Pierre, lui, est pris dans les filets de ce carrefour : l'appel qu’il reçoit, qui l'éclaire, l'éblouit aussi ; il l'aveugle : situation sans issue : « Seigneur éloigne-toi de moi parce que je suis un homme pécheur ». C'est la même terreur qui saisissait Ésaïe dans la vision de sa vocation : « Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme dont les lèvres sont impures » (És 6, 5). Terreur qui saisit aussi les compagnons de Pierre (v. 9-10). Et nous tous, si nous l’entendons…

*

Jésus comprend parfaitement les remous intérieurs qu'il a lui-même provoqués chez Pierre. Et il lui donne de vive voix la parole de la vocation, que Pierre a pressenti : « désormais, tu seras pêcheur — captiveur, pour la vie — d'hommes (comme tu as été captivé toi-même) », parole de vocation dont la force se fonde sur la parole de grâce qui la précède en apaisant la frayeur de Pierre : « Sois sans crainte » (v. 10). Car de cette pêche-là je t’ai montré, par ce signe, être le maître.

Racine de la vocation, ce « sois sans crainte » précède même probablement, dans l'Éternité, le miracle qui le signifie, et la frayeur de Pierre, qui ne pourra, dès lors, que marcher à la lumière de cette Parole de grâce. Ce jour-là, dans cette Parole de grâce qui les saisit et les appelle de façon incontournable, les disciples ont touché au domaine dont il n'est point de retour. Derrière eux s'est creusé un abîme : il n'est plus d'arrière — « alors ils ramenèrent les barques à terre, laissèrent tout et le suivirent » (v. 11).

Ce « sois sans crainte » est ici décisif. Il vaut lui aussi pour nous. Un appel qui nous est adressé à tous et qui rencontre naturellement notre crainte. Depuis celle de notre : « pourquoi moi ? » jusqu’à celle de n’être pas la hauteur. « Sois sans crainte » a dit Jésus à des apôtres qui l’ont bien entendu et qui savent par ce « sois sans crainte », qu’il ne leur est demandé que d’être ce qu’ils sont dans cette vaste tâche : des intendants d’un mystère qui les dépasse, ce mystère qui effraie Pierre. « Nous sommes des intendants des mystères de Dieu » dira Paul (1 Co 4,1). Comme Pierre n’est que le jeteur de filet d’une pêche dont Dieu seul est le maître, ce qui nous est confié n’est que l’intendance d’une grâce qui ne dépend pas de nous.

C’est tout, c’est énorme mais c’est tout. Et « ce qu’on demande en fin de compte à des intendants, c’est de se montrer fidèles », poursuit Paul (1 Co 4, 2). Soyez donc sans crainte ! C’est cela être pécheur d’hommes, c’est l’intendance spirituelle d’une grâce infinie.

Un mystère qui nous dépasse infiniment. La Parole qui fonde toute recherche de l'infini — et qui y met fin, dans la mesure où elle dévoile la présence de l'infini dans le service, à l'imitation de la Parole infinie, est venue dans la chair, afin de servir. Plus rien ne tient que de cette parole de grâce. Paul en dira : « par la grâce de Dieu, je suis ce que je suis » (1 Co 15, 10).


R.P., Châtellerault, 10.02.19


dimanche 3 février 2019

"... Pour vous qui l'entendez"




Jérémie 1.4-19 ; Psaume 71 ; 1 Corinthiens 12.31-13.13 ; Luc 4.21-30

Luc 4.21-30
21 Alors il commença à leur dire : « Aujourd'hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l'entendez. »
22 Tous lui rendaient témoignage ; ils s'étonnaient du message de la grâce qui sortait de sa bouche, et ils disaient : « N'est-ce pas là le fils de Joseph ? »
23 Alors il leur dit : « Sûrement vous allez me citer ce dicton : “Médecin, guéris-toi toi-même.” Nous avons appris tout ce qui s'est passé à Capharnaüm, fais-en donc autant ici dans ta patrie. »
24 Et il ajouta : « Oui, je vous le déclare, aucun prophète ne trouve accueil dans sa patrie.
25 En toute vérité, je vous le déclare, il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d'Elie, quand le ciel fut fermé trois ans et six mois et que survint une grande famine sur tout le pays ;
26 pourtant ce ne fut à aucune d'entre elles qu'Élie fut envoyé, mais bien dans le pays de Sidon, à une veuve de Sarepta.
27 Il y avait beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée ; pourtant aucun d'entre eux ne fut purifié, mais bien Naamân le Syrien. »
28 Tous furent remplis de colère, dans la synagogue, en entendant ces paroles.
29 Ils se levèrent, le jetèrent hors de la ville et le menèrent jusqu'à un escarpement de la colline sur laquelle était bâtie leur ville, pour le précipiter en bas.
30 Mais lui, passant au milieu d'eux, alla son chemin.

*

« Aujourd'hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l'entendez » (v. 21). Il s’agit du Jubilé, l’an de grâce prévu par le Lévitique, et annoncé par Ésaïe : c’est cette écriture-là que Jésus vient de déclarer « accomplie pour vous qui l'entendez ». Le mot « jubilé » vient du latin jubilæus (de jubilare, « se réjouir »), traduction par Jérôme de l'hébreu yôbel qui désigne le cor en corne de chèvre qui était utilisé pour annoncer le début de cette année spéciale qui a lieu tous les cinquante ans. Cette année de grâce, de réjouissance, où les terres devaient être redistribuées de façon équitable et les esclaves libérés.

Je cite — Lévitique 25, 10-18 :
10 vous déclarerez sainte la cinquantième année et vous proclamerez dans le pays la libération pour tous les habitants ; ce sera pour vous un jubilé ; chacun de vous retournera dans sa propriété, et chacun de vous retournera dans son clan.
11 Ce sera un jubilé pour vous que la cinquantième année : vous ne sèmerez pas, vous ne moissonnerez pas ce qui aura poussé tout seul, vous ne vendangerez pas la vigne en broussaille,
12 car ce sera un jubilé, ce sera pour vous une chose sainte. Vous mangerez ce qui pousse dans les champs.
13 En cette année du jubilé, chacun de vous retournera dans sa propriété.
14 Si vous faites du commerce — que tu vendes quelque chose à ton prochain, ou que tu achètes quelque chose de lui, que nul d’entre vous n’exploite son frère :
15 tu achèteras à ton prochain en tenant compte des années écoulées depuis le jubilé, et lui te vendra en tenant compte des années de récolte.
16 Plus il restera d’années, plus ton prix d’achat sera grand ; moins il restera d’années, plus ton prix d’achat sera réduit : car c’est un certain nombre de récoltes qu’il te vend.
17 Que nul d’entre vous n’exploite son prochain ; c’est ainsi que tu auras la crainte de ton Dieu. Car c’est moi, le SEIGNEUR, votre Dieu.
18 Mettez mes lois en pratique ; gardez mes coutumes et mettez-les en pratique : et vous habiterez en sûreté dans le pays.

Une véritable révolution périodique, qui n'avait pas vraiment été appliquée, tout comme les simples années sabbatiques, d'ailleurs — qui mettaient en place tous les sept ans des bouleversements très importants aussi. En regard de l’exil, en guérison de la tragique déportation à Babylone, due selon les prophètes au non-respect des règles de cette loi (cf. 2 Chroniques 36, 20-21), le livre du prophète Ésaïe annonçait un an de grâce du Seigneur, an qui verrait l'exil prendre fin.

Ésaïe 61, 1-3 :
1 L’Esprit du Seigneur, l’Éternel, est sur moi, car le Seigneur m’a donné l’onction. Il m’a envoyé pour porter de bonnes nouvelles à ceux qui sont humiliés ; pour panser ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs leur libération et aux prisonniers leur élargissement ;
2 Pour proclamer une année favorable de la part du Seigneur et un jour de vengeance de notre Dieu ; pour consoler tous ceux qui sont dans le deuil ;
3 Pour accorder à ceux de Sion qui sont dans le deuil, pour leur donner de la splendeur au lieu de cendre, une huile de joie au lieu du deuil, un vêtement de louange au lieu d’un esprit abattu, afin qu’on les appelle térébinthes de la justice, plantation de l’Éternel, pour servir à sa splendeur.

Aujourd'hui s'inaugure l'année jubilaire, l'an de grâce du Seigneur, avec toutes ses conséquences : tel est bien le propos de Jésus.

Voilà une parole bien étrange, que les auditeurs de Nazareth ont de la peine à recevoir. Ils lui demandent donc, comme il est coutume dans les évangiles, un miracle, pour croire. Et on peut les comprendre ! Ce Jubilé, cet an de grâce, on en voudrait tout de même des signes pour le croire.

Et si ce Jubilé est bien la guérison des yeux aveugles de ceux qui baignent dans les ténèbres de l'esprit de la captivité, on n'hésitera pas à attendre comme signe que les aveugles recouvrent la vue, selon la lettre de la traduction grecque de la parole du prophète : après tout le Règne de Dieu n'implique-t-il pas la guérison totale de toutes nos souffrances ; d'où la façon dont les habitants de Nazareth apostropheront Jésus : « médecin guéris-toi toi-même » (Luc 4, 23), et ton peuple avec toi.

Car le Jubilé annoncé par Ésaïe est bien l'inauguration du Règne de Dieu. Le Jubilé marque l'espérance de ce jour où le Shabbath devient éternel, ce jour à partir duquel il devient définitivement possible de dire : « c'est aujourd'hui de jour du Shabbath », selon l’Épître aux Hébreux, ch. 4. Cela étant appelé à être chargé de sens en ce qui concerne les relations humaines.

Cela peut et doit aller très loin. L'exil dont la fin s'inaugure, est dû selon le même livre d'Ésaïe à une injustice chronique que l’institution du Jubilé est censé corriger : des accumulations de richesses qui deviennent de pures injustices : « malheur à ceux qui accumulent terres et biens » dénonçait le prophète (És 5, 8) ! Et à force d'outrance dans l'accumulation, qui prive les plus pauvres, à force donc de non-observance de la redistribution, la colère a fini par tomber : destruction du pays par Babylone et exil, selon la lecture qui est faite par les prophètes de cette catastrophe. C'est la contrepartie terrible de la promesse à laquelle seule Jésus s'est arrêté, car l'an de grâce a une face sombre pour ceux qui commettent le péché de l'excès d'accumulation : un jour de vengeance divine. C'est la suite du verset dont Jésus, qui est là pour proclamer la grâce, vient de citer le premier aspect (cf. És 61, 2). Actualité de la parole prophétique quand les écarts dans les niveaux de vie exigent un Jubilé qui ouvre les portes du Règne de Dieu.

Or, que dit Jésus ? Que le moment positif, le moment de grâce de ce jour est venu, que c'est aujourd'hui ! Aujourd'hui s'inaugure l'an de grâce, temps de la faveur de Dieu. C'est toujours vrai ! Nos années chrétiennes se datent en autant d'ans de grâce : « an de grâce 2019 », disons-nous ! Autant d’années de Jubilé ! Si le nous croyons, si nous croyons que le Jubilé est advenu, si nous sommes dans l'an de grâce du Seigneur, plus rien ne manque pour que, par la foi, don de la grâce, nous en appliquions les modalités : libérés de tout esclavage, libres de remettre les dettes, puisque c’est là le Jubilé, libres parce que la délivrance des captifs a eu lieu, proclamation de la libération des victimes de toutes les oppressions possibles. La grâce de Dieu proclamée par Jésus nous en a libérés. Libres de ne pas accumuler, puisque c'est la grâce qui pourvoit. Libres aussi de dire que les accumulations sans redistribution effective sont injustes, relèvent du péché, puisque le péché est la transgression de la loi divine. Y compris les prescriptions du Jubilé. Ainsi prend son sens la prière de Marie, le Magnificat, sur le renversement des injustices devenues aujourd’hui si flagrantes (cf. Luc 1, 46-55).

Si ce qu'a annoncé Jésus est vrai, alors, chacun à notre humble mesure, nous avons tous une part de ce pouvoir : remettre les dettes à notre égard ; comme nous le prions dans le Notre Père — « remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs. » (Ça vaut comme pardon des offenses concernant ces dettes que sont les fautes ; ça vaut aussi à tous les autres plans. Comme ne pas craindre de dénoncer comme injustice, et péché, ce qui au regard de la parole prophétique, est bien tel.)

Si nous ne faisons pas de miracles spectaculaires, comme Jésus n’en a pas fait à Nazareth (comme pour nous dire : vous aussi vous pouvez beaucoup de choses sans que cela ne soit spectaculaire) — nous avons la possibilité de mettre en place les modalités essentielles de l’an de grâce : à commencer par remettre pour notre part les compteurs à zéro.

La parole que donne ici Jésus engage la seule foi en ce qu'il annonce. Mais cette parole, qui engage la foi la plus inconcevable… rencontre… le réalisme le plus massif… et compréhensible !

Ce réalisme prend la forme d’une question : qui est-il celui-là pour oser une telle déclaration, si exorbitante !? Nous connaissons son père et sa mère ! Qu’il nous donne donc au moins un signe, un miracle, comme ceux qu’il a produits à Capharnaüm ! Mais les signes, c’est pour provoquer une foi à apparaître, provoquer une foi conçue à germer. En d’autres termes, c’est pour ceux du dehors, précisément ! Comme au temps d’Élie… Mais pour ceux qui ont côtoyé au quotidien le prophète et sa famille, il leur sera difficile de voir au-delà de ce quotidien trivial.

Voilà qui provoquera même la colère des siens, de ceux de Nazareth !

La parole que Jésus a prononcée requiert la simple adhésion de la foi — sans qu’il soit besoin de signe supplémentaire ! Puisque sans la foi qui le reçoit, le signe est inutile.

« Passant au milieu d'eux, Jésus alla son chemin », conclut le texte…

Serons-nous de ceux au milieu desquels Jésus passe, continuant son chemin, ou serons-vous de ceux qui n’ont plus besoin de signes supplémentaires pour ajouter foi à sa parole : « aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez » !


RP, Poitiers, 03.02.19