dimanche 26 novembre 2017

Christ caché et tout proche




Ézéchiel 34, 11-17 ; Ps 23 ; 1 Co 15, 20-28 ; Matthieu 25, 31-46

Ézéchiel 34, 11-17
11 Ainsi parle le Seigneur Dieu: Je viens chercher moi-même mon troupeau pour en prendre soin.
12 De même qu’un berger prend soin de ses bêtes le jour où il se trouve au milieu d’un troupeau dispersé, ainsi je prendrai soin de mon troupeau; je l’arracherai de tous les endroits où il a été dispersé un jour de brouillard et d’obscurité.
13 Je le ferai sortir d’entre les peuples, je le rassemblerai des différents pays et je l’amènerai sur sa terre; je le ferai paître sur les montagnes d’Israël, dans le creux des vallées et dans tous les lieux habitables du pays.
14 Je le ferai paître dans un bon pâturage, son herbage sera sur les montagnes du haut pays d’Israël. C’est là qu’il pourra se coucher dans un bon herbage et paître un gras pâturage, sur les montagnes d’Israël.
15 Moi-même je ferai paître mon troupeau, moi-même le ferai coucher — oracle du Seigneur Dieu.
16 La bête perdue, je la chercherai; celle qui se sera écartée, je la ferai revenir; celle qui aura une patte cassée, je lui ferai un bandage; la malade, je la fortifierai. Mais la bête grasse, la bête forte, je veillerai sur elle ; je ferai paître mon troupeau selon le droit.
17 « Quant à vous, mon troupeau, ainsi parle le Seigneur DIEU: Je vais juger entre brebis et brebis, entre les béliers et les boucs.

Matthieu 25, 31-46

31 « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, accompagné de tous les anges, alors il siégera sur son trône de gloire.
32 Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres.
33 Il placera les brebis à sa droite et les chèvres à sa gauche.
34 Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite: Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde.
35 Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli;
36 nu, et vous m’avez vêtu; malade, et vous m’avez visité; en prison, et vous êtes venus à moi.
37 Alors les justes lui répondront: Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire?
38 Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir, nu et de te vêtir?
39 Quand nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir à toi?
40 Et le roi leur répondra: En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait!
41 Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche: Allez-vous-en loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges.
42 Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger; j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire;
43 j’étais un étranger et vous ne m’avez pas recueilli; nu, et vous ne m’avez pas vêtu; malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.
44 Alors eux aussi répondront: Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou en prison, sans venir t’assister?
45 Alors il leur répondra: En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait.
46 Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes à la vie éternelle. »

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Derrière cette parabole fameuse de Matthieu, il y a Ézéchiel (texte de ce jour : ch. 34, 11-17), parlant du retour d’exil et de la façon dont les choses se passent tandis que Dieu ramène à lui ses brebis exilées, humiliées, maltraitées.

Les deux réalités, le départ pour l’exil (exil pour Babylone, mais surtout exil spirituel, loin de Dieu), puis le retour — c’est-à-dire le repentir —, donnent les deux faces d’un jugement, d’une séparation : ce que souligne Matthieu qui retient d’Ézéchiel cette dimension spirituelle : exil loin de Dieu — et qui étend le propos aux nations. L’exil a dévoilé qu’il y a des enfants d’Israël dispersés et cachés dans toutes les nations. Là où Ézéchiel parlait de l’Israël historique, Matthieu parle à présent des nations, pour dire la venue du règne de Dieu sur l’univers, sur toutes les nations.

*

L’appel, concernant toutes les nations, vaut aussi pour tous les temps. Où l’on retrouve le « veillez et priez », concernant alors non seulement le temps (« vous ne savez ni le jour ni l’heure »), mais concernant aussi le « comment ? » : sous quelle forme ? — : sous quelle figure le Fils de l’Homme se présente-t-il avant de se dévoiler ?

Nous ne savions pas que c’était sous cette figure-là, diront les justes ! Et c’est pourtant ainsi… « Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde ». Dans l’immédiat, ce Christ caché, le Fils de l’Homme, peut l’être dans les premiers disciples persécutés, les témoins du Christ, porteurs du Christ dispersés cachés et persécutés parmi les nations. Mais l’ignorance d’avoir accueilli Jésus (qui s’adresse ici à des croyants) nous contraint à entendre cela de façon plus large. Il est vraiment caché. Frappante, cette ignorance !

Dès lors, si le service du Christ caché peut-être rendu par quiconque, comme l’induit le texte, même non-croyant, quelle est alors notre spécificité comme chrétiens me direz-vous ? Eh bien simplement cette spécificité remarquable ! — : nous sommes avertis, nous savons où peut se cacher le Fils de l’Homme. Si ce n’est pas une spécificité et un privilège, qu’est-ce donc ?

Avec cette grâce remarquable : si nous avons raté maintes fois le Christ, à présent nous savons, il est toujours temps d’effacer les ardoises pour l’accueillir tout à nouveau, où qu’il se présente pour nous arracher à ce temps qui se corrompt afin de nous élever dans l’éternité, dès aujourd’hui, prêts à la rencontre définitive de celui qui est venu sauver le monde.

*

Mais allons un peu plus loin. Parce que jusque là, tout cela reste à la fois théorique et au fond culpabilisant. Théorique parce que l’on ne perçoit pas forcément jusqu’où mène cet accueil de quiconque en qui se cache le Christ. Culpabilisant parce qu’on perçoit vite, pour ne pas dire immédiatement, qu’on n’en a évidemment pas fait assez !

On comprend vite que ce n’est pas seulement de quelques euros, ni de nourriture, vêtements, abri, ou visite qu’il est question. Et la progression dans le propos de Jésus le laisse bien apparaître : « j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ; nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi. »

On passe d’un besoin élémentaire : un sandwich, à des zones autrement inquiétantes.

À ce point, perce cette réflexion : « même si certes, je dois en prendre ma part, je ne peux toutefois pas porter toute la misère du monde ». Et alors la parole de Jésus semble devenir tout sauf Évangile libérateur.

*

« Misère du monde » ? C’est peut-être bien de cela qu’il s’agit en effet — tout particulièrement à notre époque de communication et de médiatisation mondialisées. Où l’on retrouverait ce qui est annoncé dans le propos de Jésus : le jugement des nations. Où l’on ne peut pas, l’on ne peut plus, ignorer ce que l’on sait concernant le reste du monde.

Posons-nous la question : où se cache le Christ aujourd’hui, aujourd’hui au sens précis de ce mois-ci, cette semaine-ci ? Avec ce que j’ai pu entendre notamment sur Internet, une question ne peut que nous/me tarauder : le Christ ne se cache-t-il pas aujourd’hui sous le visage d’un Africain, une Africaine sud-sahariens en Libye, réduits en esclavage sous nos yeux médiatiques, avec des nations, leurs nations et nos nations qui se taisent ou usent de diplomatie, en total décalage avec les cris de colère impuissante de tant de jeunes africains postant ces cris en vidéo sur les réseaux sociaux ? Quand est bafoué scandaleusement le premier article des Déclarations de Droits de l’Homme : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en dignité et en droits », et les suivants bannissant maltraitance et torture.

Et quand on sait que le signe énorme qui est dans le « c’est à moi que vous l’avez fait » est l’établissement en dignité infinie, l’établissement du prochain au statut de fils ou fille de Dieu (la tradition juive a une histoire parallèle concernant les femmes, à accueillir toutes comme la mère possible du Messie)… Quand on sait que c’est de cette dignité-là qu’il est question, s’est creusée une vaste question !… Qui ressemble fort à un jugement des nations !

Où il apparaît que ces paroles, « c’est à moi que vous ne l’avez pas fait », portent aussi (avec ce qu’elles exigent) la marque de l’impossibilité de leur réel accomplissement ; et c’est terrible. C’est ici que doit d’abord nous conduire ce texte, sous peine d’être ou un passage vers une fausse bonne conscience de qui penserait avoir assez fait, celle d’un orgueil inconscient ; ou au contraire un vrai poids : « Malheur à moi car je suis perdu : j’ai vu les exigences de Dieu, et je n’y ai pas satisfait. »

Si on en est là, le texte a déjà accompli un de ses offices. Nous conduire à la grâce : alors l’ange prit une braise sur l’autel, « il m’en toucha la bouche et dit : "dès lors que ceci a touché tes lèvres, ta faute est écartée, ton péché est effacé" » (Es 6) ; une grâce qui n’est pas à bon marché, une grâce qui engage. Quand on en est là, on n’a bien sûr pas résolu la question humaine sur laquelle débouche ce texte.

Pas plus que vous, je n’ai de recette, mais force est de constater que l’heure est proche de la colère, redoutable, l’heure est venue de hurler notre impuissance devant Dieu. Où l’on entend tout à nouveau ces Psaumes chargés d’imprécations qui troublent tant notre paix et que le Christ a pourtant priés — c’était ses prières !

Car avec son exigence de dignité, d’élévation au statut d’enfant de Dieu de quiconque en qui se cache le Christ, notre texte a posé l’espérance urgente d’un autre monde, avec pour fondement l’amour, concret, du prochain, aujourd’hui réduit en esclavage — « j’ai entendu la voix des opprimés » dit Dieu au livre de l’Exode ; où l’exigence d’une Cité nouvelle, déjà, en signe, se dessine pour les disciples : « Si cherchant sa route, / Un peuple t’écoute, / Il vivra heureux ; / Il verra les signes / Qui déjà désignent / La Cité de Dieu. » (Ps 33)

Que nous dit alors l’Évangile aujourd’hui ? Il nous dit que si, certes, « vous aurez toujours les pauvres avec vous », tous les humiliés, et on en voit aujourd’hui tout le tragique, ce dont il s’agit, c’est quand même d’une dignité perdue, perdue déjà, sans doute, aux portes de l’Éden, premier exil, portes fermées par l’Ange à l’épée flamboyante, dignité rétablie pleinement dans le Christ ressuscité (1 Co 15, 20-28)… et caché en chacun des plus petits de ses frères et sœurs, en chacun de nous, de vous, de ceux que nous côtoyons — une présence aimante propre à engloutir nos peurs, en son temps, ce temps tout proche, déjà là : « n’ayez crainte, je suis tout proche ».


RP, Châtellerault, 26/11/17


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