dimanche 17 avril 2011

Hoshanna, le rachat d’un temps mauvais




Ésaïe 50, 4-7 ; Psaume 24 ; Philippiens 2, 6-11 ; Matthieu 20, 29–21.11

Ésaïe 50, 4-7
4 Le Seigneur DIEU m’a donné une langue de disciple : pour que je sache soulager l’affaibli, il fait surgir une parole. Matin après matin, il me fait dresser l’oreille, pour que j’écoute, comme les disciples.
5 Le Seigneur DIEU m’a ouvert l’oreille. Et moi, je ne me suis pas cabré, je ne me suis pas rejeté en arrière.
6 J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient, mes joues, à ceux qui m’arrachaient la barbe ; je n’ai pas caché mon visage face aux outrages et aux crachats.
7 C’est que le Seigneur DIEU me vient en aide : dès lors je ne cède pas aux outrages, dès lors j’ai rendu mon visage dur comme un silex, j’ai su que je n’éprouverais pas de honte.

Matthieu 20, 29 – 21, 11
29 Lorsqu’ils sortirent de Jéricho, une grande foule le suivit.
30 Deux aveugles assis au bord du chemin entendirent que Jésus passait et crièrent : Aie compassion de nous, Seigneur, Fils de David !
31 La foule les rabrouait pour les faire taire, mais ils n’en crièrent que plus fort : Aie compassion de nous, Seigneur, Fils de David !
32 Jésus s’arrêta, les appela et dit : Que voulez-vous que je fasse pour vous ?
33 Ils lui dirent : Seigneur, que nos yeux s’ouvrent !
34 Emu, Jésus leur toucha les yeux ; aussitôt ils retrouvèrent la vue et le suivirent.

1 Lorsqu’ils approchèrent de Jérusalem et arrivèrent près de Bethphagé, au mont des Oliviers, alors Jésus envoya deux disciples
2 en leur disant : "Allez au village qui est devant vous ; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée et un ânon avec elle ; détachez-la et amenez-les-moi.
3 Et si quelqu’un vous dit quelque chose, vous répondrez : Le Seigneur en a besoin, et il les laissera aller tout de suite."
4 Cela est arrivé pour que s’accomplisse ce qu’a dit le prophète :
5 Dites à la fille de Sion : Voici que ton roi vient à toi, humble et monté sur une ânesse et sur un ânon, le petit d’une bête de somme.
6 Les disciples s’en allèrent et, comme Jésus le leur avait prescrit,
7 ils amenèrent l’ânesse et l’ânon ; puis ils disposèrent sur eux leurs vêtements, et Jésus s’assit dessus.
8 Le peuple, en foule, étendit ses vêtements sur la route ; certains coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route.
9 Les foules qui marchaient devant lui et celles qui le suivaient, criaient : "Hosanna au Fils de David ! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! Hosanna au plus haut des cieux !"
10 Quand Jésus entra dans Jérusalem, toute la ville fut en émoi : "Qui est-ce ?" disait-on ;
11 et les foules répondaient : "C’est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée."
*

Hosanna, du grec « Hosanna », dérivé de l’hébreu « Hochi’ah na’ », Ps. 118.25 : sauve, maintenant ou : sauve, nous t’en prions — ou : donne, accorde le salut, maintenant.

C’est l’acclamation de la foule lorsque Jésus entre en triomphe à Jérusalem. (L’expression « Hosanna » figure 6 fois dans les Évangiles: Mt. 21.9 a et b, 15 ; Mc. 11.9, 10 ; Jn. 12.13). On récite ce v. 25 du Ps 118 une fois chacun des 6 premiers jours de la fête des tabernacles (en septembre-octobre), pendant que la procession solennelle fait le tour de l’autel des sacrifices. Le 7e jour, ce v. est répété 7 fois. Le mot Hosanna, comme le texte des Évangiles en témoigne, est devenu une exclamation de joie, ou un cri de bienvenue, mais à l’origine, il avait le sens d’une supplique.

« Sauve maintenant », sauve tout de suite, dans l’instant présent, sauve dès cet instant, sauve ce temps, sauve notre temps.

Avez-vous remarqué que cela nous fait rejoindre l’invite de Paul (aux Ep 5:16 ; ou aux Col 4:5) à « rachetez le temps » ?

Une façon de comprendre le temps — celui qui passe — nous empêcherait d'en parler plus longtemps que cet autre temps — la pluie et le beau temps — : il s'agit de la façon de le comprendre comme un fleuve qui coule. Sous cet angle, le fameux « rachetez le temps », et l’appel « Hoshanna » sont tout simplement incompréhensibles — ce rachat du temps devenant rattrapage de temps perdu : « on ne rattrape pas le temps perdu ».

Si tout cela a un sens, c’est qu’il y a un autre temps, où « mille ans sont comme un jour », d’où se « rachète » le temps, comme on sort quelqu’un d’un fleuve. « Béni soit […] celui qui vient » parmi nous… depuis le « plus haut des cieux », depuis hors du fleuve de ce temps.

Où l’on trouve ce sens à « Hoshanna » : le Royaume à venir est aussi présent — de façon cachée, maintenant, « au milieu de nous ». Manifeste-le, rends-le présent, demande-t-on à Jésus. « Hoshanna (du) plus haut des cieux »… « Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient » à la rencontre de Jérusalem, à notre rencontre, dans notre temps.

Notre temps, notre maintenant, est appelé à être sauvé, racheté — car notre temps se corrompt, contrairement au temps éternel, inauguré ici-bas dans la résurrection du Christ, selon le temps céleste où un jour est comme mille ans et où mille ans sont comme un jour. L’Écriture nous invite à revêtir en Jésus Christ l’incorruptibilité où le temps cesse d’être perte.

Un peu comme devant Jésus on dépouillait ses vêtements du temps pour revêtir le Christ du « plus haut des cieux ».

Le temps, notre temps, est le temps de l’exil hors de l’éternité. Notre temps, celui de notre monde, qui dès lors « est tout entier au pouvoir du Malin » (1 Jean 5, 19).

Là on est au cœur du quiproquo de Rameaux. Les foules attendent sans doute une délivrance — à l’égard de l’oppression romaine —, mais qui les laissera, elles l’ignorent, dans ce temps de ténèbres, le nôtre, où « le monde entier est au pouvoir du Malin », où les puissants sont toujours des gangsters. Délivrés de Rome ? Mais, selon les termes du cinéaste Stanley Kubrick, tenus au XXe siècle (1963), « les grandes nations se sont toujours comportées comme des gangsters et les petites comme des prostituées ».

Tant que ce monde dure c’est de cette autre oppression, plus fondamentale, qui emporte les oppressions du temps, qu’il s’agit d’être sauvé.

Les aveugles de Jéricho, peu avant le début de la procession, en ont porté le signe. Captifs des ténèbres, la foule ne voit pas d’un bon œil qu’ils en soient délivrés !

En les délivrant de la nuit du regard, par son émotion devant la demande des aveugles — que nous sommes tous —, et par son geste qui s’ensuit, Jésus indique le sens de la procession qui vient peu après. C’est d’une délivrance bien plus vaste que celle que la foule attend que Jésus est porteur.

« Hoshanna » prend alors son sens, que les foules qui le crient ignorent, celui d’une parole, donnée dans un appel à la délivrance du peuple en exil dans les ténèbres — cet exil que rappelle la fête des Tabernacles où l’on prononce ce cri : « Hoshanna ».

Car si notre temps, nos moments qui se succèdent, qui perpétuent l’exil, sont signe de perte, de manquement, de déficience, de captivité sous une griffe diabolique, ils sont cependant rachetables : « rachetez le temps », le moment. Il s’agit d’imprégner ce temps du rythme du temps céleste du monde à venir, dans lequel on est entré par la résurrection du Christ. Ce « rachetez le temps » s’accompagne d’une citation d’Amos (5, 13) – « car les jours sont mauvais » – où le prophète recommande au peuple une conduite intelligente de silence et de recherche de Dieu, pour détourner sa colère contre la corruption d’un mauvais temps.

1 Jean 5, 19 & 20 : « Nous savons […] que le monde entier est sous la puissance du malin. Nous savons aussi que le Fils de Dieu est venu, et qu’il nous a donné l’intelligence pour connaître le Véritable ; et nous sommes dans le Véritable, en son Fils Jésus–Christ. C’est lui qui est le Dieu véritable, et la vie éternelle. »

*

Il s’agit de racheter ce temps en vivant selon le temps céleste, dans le repos de Dieu. C’est la brèche de l’irruption du salut du temps. C’est ainsi que se rachète le temps, cette mesure de notre déperdition. C’est ce que ce « Hoshanna », sans même que ceux qui le prononcent ne le sachent, demande à Jésus.

Dans la foi qu’il est un temps céleste, celui du Royaume à venir, qui n’est pas marqué par le manque, un regard sur notre temps nous enseigne la confiance en Dieu, et l’espérance actuelle de ce temps total qui nous est donné d’En haut, irruption promise à notre foi, de l’éternité du Royaume.

Ainsi apparaît ce qu’il faut faire dans le présent pour « racheter le temps » : ne pas se soumettre à ses fluctuations, ne pas se conformer au siècle présent et à ses clameurs médiatiques, aux clameurs des foules trompées, mais se fixer résolument dans la vérité, loi du siècle à venir, incorruptible, pour racheter celui-ci.

Et vivre dans le siècle à venir se manifeste en ce siècle dans une attitude concrète : il ne s’agit pas de le fuir, mais d’en signifier dans la fidélité au quotidien, le rachat de chaque instant par la confiance à la loi du siècle à venir (Mt 6, 33-34).

*

Or qui a accompli cela ? Celui à qui la foule le demande à ce moment-là. Mais la foule ne sait pas exactement ce qu’elle demande. Son Royaume vient du « plus haut des cieux ».

La façon dont se fait le rachat de chacun de nos instants, de notre aujourd’hui, de notre maintenant — « sauve maintenant », est annoncée par le prophète Ésaïe au texte que nous avons lu :

« C’est que le Seigneur Dieu me vient en aide : dès lors je ne cède pas aux outrages, dès lors j’ai rendu mon visage dur comme un silex, j’ai su que je n’éprouverais pas de honte. »

Les flots du temps qui se corrompt ont passé comme le temps qui passe, avec les quolibets, avec la vanité. Celui qui est acclamé un jour, insulté l’autre, a laissé passé l’orage, ancré qu’il est dans le temps éternel. Les outrages sont passagers, la vérité dont il est porteur ne passe pas. Il peut rendre son « visage dur comme un silex », ne pas céder « aux outrages ».

« Sauve maintenant ». Alors le temps est racheté : « Le Seigneur Dieu m’a donné une langue de disciple : pour que je sache soulager l’affaibli, il fait surgir une parole ».

Voilà la vraie parole qui surgit de la foule agitée, de la foule en fête, une parole silencieuse, mais qui retentira au dimanche de Pâques en échos d’éternité, cette éternité dans laquelle est fondée la parole du salut de ceux qui sont dans le temps.

R.P.
Villeneuve-Loubet, 17.04.11


dimanche 10 avril 2011

"Je suis la résurrection et la vie"




Ezéchiel 37, 12-14 ; Psaume 130 ; Romains 8, 8-11 ; Jean 11, 1-45

Ezéchiel 37
11 « Fils d'homme, ces ossements, c'est toute la maison d'Israël. Ils disent : “Nos ossements sont desséchés, notre espérance a disparu, nous sommes en pièces.”
12 C'est pourquoi, prononce un oracle et dis-leur : Ainsi parle le Seigneur DIEU : Je vais ouvrir vos tombeaux ; je vous ferai remonter de vos tombeaux, ô mon peuple, je vous ramènerai sur le sol d'Israël.
13 Vous connaîtrez que je suis le SEIGNEUR quand j'ouvrirai vos tombeaux, et que je vous ferai remonter de vos tombeaux, ô mon peuple.
14 Je mettrai mon souffle en vous pour que vous viviez ; je vous établirai sur votre sol ; alors vous connaîtrez que c'est moi le SEIGNEUR qui parle et accomplis — oracle du SEIGNEUR. »
Selon la prophétie d'Ezéchiel, ce que l'on peut lire de la résurrection en Jean 11 a une véritable portée messianique, avant Rameaux et Pâques. Ce qu’annonce Jésus vaut aussi pour la petite nation qui aurait tout pour être désespérée, devenue la proie des puissants. Cela n'est pas pour la mort, c'est pour la gloire de Dieu...

Jean 11
1 Il y avait un homme malade ; c’était Lazare de Béthanie, le village de Marie et de sa sœur Marthe.
2 Il s’agit de cette même Marie qui avait oint le Seigneur d’une huile parfumée et lui avait essuyé les pieds avec ses cheveux; c’était son frère Lazare qui était malade.
3 Les sœurs envoyèrent dire à Jésus : "Seigneur, ton ami est malade."
4 Dès qu’il l’apprit, Jésus dit : "Cette maladie n’est pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu : c’est par elle que le Fils de Dieu doit être glorifié."
5 […] Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare.
6 Cependant, alors qu’il savait Lazare malade, il demeura deux jours encore à l’endroit où il se trouvait.
[…]
17 À son arrivée, Jésus trouva Lazare [mort].
[…]
21 Marthe dit à Jésus : "Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort.
22 Mais maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera."
23 Jésus lui dit : "Ton frère ressuscitera."
24 — "Je sais, répondit-elle, qu’il ressuscitera lors de la résurrection, au dernier jour."
25 Jésus lui dit : "Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi vivra, quand bien même il serait mort ;
26 et quiconque vit et croit en moi ne mourra pas pour toujours. Crois-tu cela ?"
27 — "Oui, Seigneur, répondit-elle, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde."
28 Là-dessus, elle partit appeler sa sœur Marie et lui dit tout bas : "Le Maître est là et il t’appelle."
29 A ces mots, Marie se leva immédiatement et alla vers lui.
30 Jésus, en effet, n’était pas encore entré dans le village; il se trouvait toujours à l’endroit où Marthe l’avait rencontré.
31 Les Judéens étaient avec Marie dans la maison et ils cherchaient à la consoler. Ils la virent se lever soudain pour sortir, ils la suivirent: ils se figuraient qu’elle se rendait au tombeau pour s’y lamenter.
32 Lorsque Marie parvint à l’endroit où se trouvait Jésus, dès qu’elle le vit, elle tomba à ses pieds et lui dit: "Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort."
33 Lorsqu’il les vit se lamenter, elle et les Judéens qui l’accompagnaient, Jésus frémit intérieurement et il se troubla.
34 Il dit: "Où l’avez-vous déposé?" Ils répondirent: "Seigneur, viens voir."
35 Alors Jésus pleura;
36 et les Judéens disaient: "Voyez comme il l’aimait!"
37 Mais quelques-uns […] dirent: "Celui qui a ouvert les yeux de l’aveugle n’a pas été capable d’empêcher Lazare de mourir."
38 Alors, à nouveau, Jésus frémit intérieurement et il s’en fut au tombeau; c’était une grotte dont une pierre recouvrait l’entrée.
39 Jésus dit alors: "Enlevez cette pierre." Marthe, la sœur du défunt, lui dit: "Seigneur, il doit déjà sentir… Il y a en effet quatre jours…"
40 Mais Jésus lui répondit: "Ne t’ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu?"
41 On ôta donc la pierre. Alors, Jésus leva les yeux et dit: "Père, je te rends grâce de ce que tu m’as exaucé.
42 Certes, je savais bien que tu m’exauces toujours, mais j’ai parlé à cause de cette foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que tu m’as envoyé."
43 Ayant ainsi parlé, il cria d’une voix forte: "Lazare, sors!"
44 Et celui qui avait été mort sortit, les pieds et les mains attachés par des bandes, et le visage enveloppé d’un linge. Jésus dit aux gens: "Déliez-le et laissez-le aller!"

*

« Cette maladie n’est pas pour la mort », affirme Jésus. Et il attend encore deux jours pour aller rejoindre les deux sœurs de Lazare. « Cette maladie n’est pas pour la mort » a-t-il dit ; et pourtant, Lazare meurt, au point que Jésus arrive quatre jours après son inhumation.

Jésus s’est-il trompé ? C’est ce qu’ont pu penser certains de ses disciples et de ceux qui l’accompagnent. Nous qui savons la suite, savons aussi que décidément, non, Jésus ne s’est pas trompé. Mais pour l’heure… Quoiqu’il en soit, le texte ne nous dit rien à ce sujet. L’heure n’est point aux reproches sur le passé.

Jésus arrive donc, tard, à Béthanie ; et là, pointent les reproches ! — non pas sur ce qu’il a prononcé concernant la maladie de Lazare, mais sur son retard. Marthe dit à Jésus : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. » Pointe de reproche évidemment, mais chargée de foi tout de même : « maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera », ajoute-t-elle.

« Ton frère ressuscitera », répond alors Jésus. Parole naturelle, peut penser Marthe, dans ce contexte, Marthe qui confesse alors sa foi, celle de son catéchisme, quoi : « Oui je sais qu’il ressuscitera au dernier jour ». Oui je crois à la résurrection des morts ; et puisqu’il le faut, je m’en consolerai…

Sachant qui est Jésus, ce qu’on attendait de lui — « si tu avais été ici, Lazare ne serait pas mort » — on a de quoi concevoir une certaine déception : une affirmation sur la foi commune au sujet de la résurrection future !

Oui, certes, tout cela est vrai, mais voilà que la parole de Jésus avait une tout autre portée ; ce que Jésus va montrer en signe en Lazare, pour nous tous.

En ressuscitant Lazare, c’est-à-dire en le faisant accéder dès aujourd’hui au dernier jour, au jour du Royaume, Jésus accomplit une chose qui s’adresse, à travers Marthe et sa sœur Marie, à nous tous. Et cela, il en donne à présent la parole à Marthe : « Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi vivra quand bien même il sera serait mort ».

Lazare est, par Jésus, vivant, en sa présence, en la présence du Fils de Dieu. Et cela vaut aussi pour Marthe, Marie, et nous tous. Pouvons-nous entendre cette parole ? « Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi vivra, quand bien même il serait mort ; et celui qui vit et croit en moi ne mourra pas pour l’éternité. »

Et Marthe croit ; par sa foi en lui, elle entre aujourd’hui toujours dans sa présence, présence de celui qui est la résurrection et la vie.

La résurrection de Lazare en sera le signe. En l’espèce, par le signe de ce que le passage par la destruction du corps n’enlève rien à ce que Jésus est la résurrection et la vie. Ce pourquoi il avait pu dire : « cette maladie n’est pas pour la mort » !

« Crois-tu cela ? » a-t-il demandé à Marthe. — « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde ».

À ce moment-là, Marthe sait : elle, et Lazare, sont passés de la mort à la vie par la foi en Jésus. « Là-dessus, poursuit le texte — nous l’avons entendu — ; là-dessus, elle partit appeler sa sœur Marie et lui dit tout bas : "Le Maître est là et il t’appelle" ». Que chacun de nous l’entende aujourd’hui, cette parole : « Le Maître est là et il t’appelle ».

*

Marie marque alors le pas nouveau : « A ces mots, Marie se leva immédiatement et alla vers lui » (v. 29).

Puis profère à son tour la parole de sa sœur, mais d’une toute autre façon : « elle tomba à ses pieds et lui dit : "Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort." » (v. 32). Un ton, une attitude, qui laissent à penser qu’on est déjà au-delà du simple reproche, qu’on est déjà dans l’espérance que tout est possible à celui vers lequel Marie s’est tournée.

S’est mise en place au cœur de la foi qu’a confessée Marthe une ouverture vers ce que signifie concrètement cette confession de foi qui, sinon, pourrait n’être qu’une parole concernant le futur, le temps de la fin…

Mais non, plus que cela, l’ouverture de la foi devient prélude immédiat à une libération inouïe qui va se dévoiler dans la résurrection de Lazare.

Marthe est demeurée, même après sa confession de foi — et elle est ainsi notre porte-parole, évidemment —, dans cette espérance qui concerne les jours futurs de la résurrection finale. Pour l’heure : « il sent déjà » (v. 39), signale-t-elle. C’est bien là la mort-même, contre laquelle on ne peut évidemment rien. La mort qui a atteint Lazare et devant laquelle Jésus vient de pleurer — le plus court verset des Écritures (v.35) : « Jésus pleura ».

Il va alors poser le signe inouï qui annonce pour nous tous ce en quoi sa résurrection au dimanche de Pâques donne tout son sens à notre foi : « vous êtes ressuscités avec le Christ. [...] Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu », dira Paul (Colossiens 3, 1 & 4). « si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous » (Romains 8, 11).

En voici à présent, pour Marthe et Marie et pour nous tous, le signe inouï : la résurrection de Lazare. Où l’Évangile de la résurrection apparaît comme n’étant pas seulement de l’ordre d’une conception théorique ; mais comme étant de l’ordre du commandement accompli : « Lazare, sors ! » Tel est l’ordre, le commandement donné par Jésus, dans l’écoute et l’accomplissement duquel la libération du dimanche de Pâques devient une réalité effective dans nos vies dès aujourd’hui.

Lazare a entendu et a obéi : il est sorti de la mort. Comme Abraham obéissait au fameux commandement de sa liberté : « va ! », « Va vers où je t’indique », « va pour toi ». Et Abraham va : il n’y a pas de liberté sans ce départ.

Et Lazare sort de sa tombe.

Dernier signe de ce que l’Évangile de la résurrection et de la liberté libère vraiment, fait vraiment entrer dès aujourd’hui dans la vie nouvelle du ressuscité celui qui entend la voix du Ressuscité et obéi à son ordre, son commandement : « sors de ta tombe, de ce qui te lie ! » ; dernier signe que rien ni personne ne saurait y faire obstacle — Jésus s’adresse à ceux qui sont présents : « Déliez-le, et laissez le aller ».

R.P.
Vence 10.04.11


dimanche 27 mars 2011

La femme samaritaine




Exode 17, 3-7 ; Psaume 95 ; Romains 5, 1-8 ; Jean 4, 5-42

Jean 4, 5-42
5 Il arrive donc dans une ville de Samarie nommée Sychar, près du champ que Jacob avait donné à Joseph, son fils.
6 Là se trouvait la source de Jacob. Jésus, fatigué du voyage, s’était assis tel quel au bord de la source. C’était environ la sixième heure.
7 Une femme de Samarie vient puiser de l’eau. Jésus lui dit : Donne-moi à boire.
8 – Ses disciples, en effet, étaient allés à la ville pour acheter des vivres. –
9 La Samaritaine lui dit : Comment toi, qui es juif, peux-tu me demander à boire, à moi qui suis une Samaritaine ? – Les Juifs, en effet, ne veulent rien avoir de commun avec les Samaritains. –
10 Jésus lui répondit : Si tu connaissais le don de Dieu, et qui est celui qui te dit : « Donne-moi à boire », c’est toi qui le lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive.
11 – Seigneur, lui dit la femme, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond ; d’où aurais-tu donc cette eau vive ?
12 Serais-tu, toi, plus grand que Jacob, notre père, qui nous a donné ce puits et qui en a bu lui-même, ainsi que ses fils et ses troupeaux ?
13 Jésus lui répondit : Quiconque boit de cette eau aura encore soif ;
14 celui qui boira de l’eau que, moi, je lui donnerai, celui-là n’aura jamais soif : l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau qui jaillira pour la vie éternelle.
15 La femme lui dit : Seigneur, donne-moi cette eau-là, pour que je n’aie plus soif et que je n’aie plus à venir puiser ici.
16 – Va, lui dit-il, appelle ton mari et reviens ici.
17 La femme répondit : Je n’ai pas de mari. Jésus lui dit : Tu as raison de dire : « Je n’ai pas de mari. »
18 Car tu as eu cinq maris, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari. En cela tu as dit vrai.
19 – Seigneur, lui dit la femme, je vois que, toi, tu es prophète.
20 Nos pères ont adoré sur cette montagne ; vous, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem.
21 Jésus lui dit : Femme, crois-moi, l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père.
22 Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs.
23 Mais l’heure vient – c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car tels sont les adorateurs que le Père cherche.
24 Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité.
25 La femme lui dit : Je sais que le Messie vient – celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, lui, il nous annoncera tout.
26 Jésus lui dit : C’est moi qui te parle.
27 Là-dessus arrivèrent ses disciples, qui s’étonnaient de le voir parler avec une femme. Toutefois aucun ne dit : « Que cherches-tu ? » ou : « De quoi parles-tu avec elle ? »
28 La femme laissa donc sa jarre, s’en alla dans la ville et dit aux gens :
29 Venez voir ! Il y a là un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ! Serait-ce le Christ ?
30 Ils sortirent de la ville pour venir à lui.
31 Pendant ce temps, les disciples lui disaient : Rabbi, mange !
32 Mais il leur dit : Moi, j’ai à manger une nourriture que, vous, vous ne connaissez pas.
33 Les disciples se disaient donc les uns aux autres : Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ?
34 Jésus leur dit : Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre.
35 Ne dites-vous pas, vous, qu’il y a encore quatre mois jusqu’à ce que vienne la moisson ? Eh bien, je vous le dis, levez les yeux et regardez les champs : ils sont blancs pour la moisson.
36 Déjà le moissonneur reçoit un salaire et recueille du fruit pour la vie éternelle, pour que le semeur et le moissonneur se réjouissent ensemble.
37 En cela, en effet, ce qu’on dit est vrai : L’un sème, l’autre moissonne.
38 Moi, je vous ai envoyés moissonner ce qui ne vous a coûté, à vous, aucun travail ; d’autres ont travaillé, et vous, vous êtes arrivés pour recueillir le fruit de leur travail.
39 Beaucoup de Samaritains de cette ville-là mirent leur foi en lui à cause de la parole de la femme qui rendait ce témoignage : Il m’a dit tout ce que j’ai fait.
40 Aussi, quand les Samaritains vinrent à lui, ils lui demandèrent de demeurer auprès d’eux ; et il demeura là deux jours.
41 Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire à cause de sa parole ;
42 ils disaient à la femme : Ce n’est plus à cause de tes dires que nous croyons ; car nous l’avons entendu nous-mêmes, et nous savons que c’est vraiment lui le sauveur du monde.

*

Il est une dimension pour le moins étonnante de la relation entre Dieu et nous : la dimension de la séduction, de la séduction réciproque !

C'est cela que pourrait nous dévoiler la rencontre de Jésus et de la femme samaritaine, selon une lecture qu’il est difficile d’éviter si l'on tient compte des circonstances, pour le moins étranges, de cette conversation. Comme les disciples n'ont pas manqué de le remarquer (v.27) — et on le verra, avec une gêne qui ne les quittera pas de tout le repas qui suivra l’épisode —, il est pour le moins incongru — à l'époque —, pour ne pas dire inconvenant, qu'un homme et une femme seuls tiennent conversation ensemble.

On a souvent remarqué ce côté bizarre de l'affaire, mais en en tirant peu ou pas conséquences quant au sens de cette rencontre. Jésus ne ferait qu'érafler légèrement les conventions. Mais, quand ce ne serait que cela, ça ne changerait rien au fait : il n'est pas indifférent, et — on va le voir — pas sans ambiguïté, d'érafler ces conventions-là. D'autant moins indifférent que, loin de se détourner de celui qui a tout pour lui apparaître comme au moins “impoli”, la femme se prête au jeu !

Jeu dont elle sait le sens antique, et qui correspond à ce qui a tout d’une autre convention : dans la Bible, un dialogue au bord d'un puits a tout d'une entrée en matière à visée matrimoniale (cf. Gn 24:14, à propos de Rébecca, la future épouse d'Isaac ; cf. Ex 2:15-20, la rencontre de Moïse et de sa future femme,...). Jeu qui va donc s’avérer être jeu de séduction.

Tel est le décor de notre texte, Dieu s'y montrant comme dans un rapport de séduction avec nous. Car, il est peut-être question d'autre chose que d'un simple échange de bons services du genre : "je te demande de l'eau de puits pour t'offrir de l'eau de vie de l’Evangile en échange". Le dialogue qui nous est rapporté ici pourrait bien aller plus loin.

Dès l'abord, donc, on est dans l'étrange : dans le cadre culturel de la Méditerranée antique, Jésus s'adresse à une femme, seule (v.7-8). Jésus a peut-être soif, mais il n'est pas complètement naïf : il s'agit d'une femme, seule ! Et à cela, les disciples achopperont (v.27).

La Samaritaine n'est pas naïve non plus. Et voilà qu'elle lui répond ! Elle pourrait, ou devrait, l'ignorer, ou lui dire : "attention, je vais crier". Mais rien de tout cela, elle lui parle de leur appartenance ethno-religieuse différente (v.9). En d'autres termes, elle lui dit : "mais dis donc, tu es Juif, moi Samaritaine ! Est-tu bien raisonnable ?" car, comme le texte le rappelle, il n'est pas habituel qu'il y ait des relations entre Juifs et Samaritains. Autrement dit, ce genre-là de contact homme-femme ne débouche pas sur un mariage... La Samaritaine le sait ; mais la question qu'on ne peut alors que se poser en entendant cette question, c'est : et entre un homme et une femme, c'est habituel cette discussion ? Elle connaît, évidemment, la réponse à cette question, qu'elle ne pose pas, et pour cause : elle a choisi de poursuivre le dialogue. Autrement dit, l'audace de Jésus, loin de l'effrayer, semble ne pas lui déplaire. L'ambiance est à l'ambiguïté.

Et Jésus a perçu, sans doute dès l'abord, cette dimension, cette ouverture de cette femme à sa personne. Et, surprise, il poursuit, lui aussi sur la voie de l'ambiguïté. Il lui promet de l'eau vive (v.10), parole à double sens, on l'a de tout temps remarqué, désignant l'Esprit. Double sens... voire triple, si l'on tient compte de ce qui ne peut pas ne pas entrer d'une façon ou d'une autre dans la compréhension de la Samaritaine. Car compte tenu de l'ambiance, il est un autre sens dont — Jésus le sait bien — elle ne peut que croire qu'il est sous-entendu : "avec moi, que de joie, que de nouveauté, autre chose que ta vie routinière" — proposition d’une aventure qui pourrait aller loin. Il n'est pas jusqu'à l'allusion au don de Dieu, qui ne soit porteuse d'ambiguïté : ça ne peut sonner aux oreilles de cette femme habituée à des relations instables avec les hommes que comme une promesse miraculeuse de bonheur fidèle. Langage à double, voire triple sens, on est décidément bien dans l'atmosphère d'un jeu de séduction.

Et la Samaritaine de poursuivre, insinuante (v.11-12) : "Ho ho, tu es bien sûr de toi... D'où aurais-tu cette... 'eau vive' ?" Et de référer aux grands ancêtres Jacob et compagnie, et à leurs troupeaux. Ces grands ancêtres qui justement, rencontraient leur femme autour de ce puits, façon de dire : "j'ai bien perçu l'ambiguïté de ton propos".

Et Jésus d'en rajouter encore dans l'ambiguïté (v.13-14) : "tu n'auras plus soif jusque dans la vie éternelle", ce que la Samaritaine ne peut qu'être tentée d'entendre : "avec moi, tu seras comblée pour toujours".

Alors, elle poursuit sur la voie de l'ironie (v.15) : "donne-moi de cette eau." Sous-entendu : "comme tu y vas !"

Et là, Jésus, comme pour assurer ses arrières (v.16) : "va chercher ton mari et reviens". Sous-entendu, pour la Samaritaine : il est encore temps de s'arrêter là, si tu n'es pas libre. Et la femme, fort intéressée, commet une... petite omission (v.17) : "je n'ai pas de mari". En d'autres termes : "je suis toute à toi".

Et Jésus, qui est tout au long au fait du jeu auquel il participe — et sérieusement, mais à un tout autre niveau de séduction —, Jésus ayant bien saisi la psychologie de la femme (v.17-18) : "tu as eu cinq maris... et celui que tu as là n'est pas ton mari", c'est-à-dire "tu ne sais pas trop ce que tu veux en matière d'hommes : tu cherches le prince charmant ça et là".

La femme (v.19) : "je vois que tu me saisis bien. Trop fin, tu dois être quelque prophète. Oui c'est vrai, je suis comme tu dis. Mais avec toi, j'ai le bon : c'est toi, le prince charmant". Et de faire allusion aux jolies histoires, comme celle de Ruth et Boaz (v.20) : "je suis Samaritaine, tu es Juif, mais à toi de me dire quel est le vrai culte. Ton peuple sera mon peuple, ton Dieu sera mon Dieu (Ruth 1:16), c’est-à-dire : je te suivrai partout, où tu iras j’irai, jusqu’à destination, enfin fidèle comme une ombre".

Et Jésus alors débouche sur le point culminant de la séduction (v.21-24) : "ici, c'est Dieu qui te séduit, c'est Dieu que tu séduis : il n'y a plus que relation vraie, entre Dieu et son aimé, intime, en esprit et vérité, au-delà de tout rite ou cérémonie. La brèche qui s'opère entre nous, est la brèche de la séduction entre Dieu et toi, entre toi et Dieu."

Et on découvre là le troisième niveau d'ambiguïté du dialogue de séduction auquel on vient d'assister. C'est celui auquel le vit Jésus, pris lui aussi dans la séduction, mais à un plan immédiatement sublimé. Pas question de mariage bien sûr, et à plus forte raison d’adultère.

Et dans sa fine aptitude à saisir les discours dédoublés, ébréchés par la séduction, la Samaritaine accède à ce plan sublimé, et glisse alors sa question sur le Messie (v.25). Jésus dévoile alors qu'en lui se révèle le Dieu séduit et le Dieu qui séduit ; qu'il est un réel désir de Dieu pour son aimé, qu'à un plan sublimé, il y a ici réelle séduction réciproque. Une histoire de séduction avec ses différents niveaux. Ici le niveau habituel et son extension céleste !

Ce qui n’en trouble pas moins fortement les disciples (v.27-34), durant tous les versets qui suivent. Ils ont, bien sûr, saisi l'ambiguïté ; et à demi-mot, laissent paraître le malaise causé par une question qu'ils n'ont pas osé poser à Jésus : "que faisais-tu avec cette femme ?"

Alors, Jésus, laissant les pensées qui le retiennent et qui — sans doute au grand dam des disciples — lui font oublier son repas (v.31) — "dans quel état il est !" —, Jésus en vient à cette question que les disciples ne posent pas (v.32) : "J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas". Ce qui, naturellement, les renvoie à ce à quoi ils pensent (v.33) : "quelqu'un lui aura apporté à manger", retour discret de la lancinante question : qu'a-t-il pu se passer entre Jésus et cette femme en leur absence ?

Et Jésus répond à leur trouble (v.34sq) : il accomplit la volonté de Dieu. Volonté ambiguë comme un dialogue au bord d'un puits avec une femme : elle conduit chez ces suspects Samaritains, et elle y conduira les disciples (v.38), à travers une histoire de séduction entre Dieu et un peuple qui s'est dite dans un dialogue de séduction se sublimant entre un homme et une femme.

Mais qu'en est-il de la relation de séduction entre Dieu et nous ? Si Dieu nous a séduits, qu'est-ce que son regard a saisi, opéré en nous ? Qu'est-ce qui l'a séduit en nous ? Par où devons-nous entretenir cette séduction, continuer à le séduire ? Car c'est bien de cela qu'il s'agit : ce Dieu séduit, qui nous a séduit, séduisons-le ! Il est de nombreuses façons pour ce faire. Mais que chacun soit comme il est. C'est ainsi que Dieu l'aime.

Et puis, avant tout, sans doute, éviter de l'ennuyer. Surprenez-le, étonnez-le, attendrissez-le... tout cela sachant que de toute façon que “lui nous a aimés le premier” (1 Jn 4:19).

R.P.
Antibes, 27.03.11


mardi 22 mars 2011

Source d'abondance




Matthieu 14.13-21
13 A cette nouvelle, Jésus prit un bateau pour se retirer à l’écart, dans un lieu désert ; les foules l’apprirent, quittèrent les villes et le suivirent à pied.
14 Quand il descendit du bateau, il vit une grande foule, et il en fut ému ; il guérit leurs malades.
15 Le soir venu, les disciples vinrent lui dire : Ce lieu est désert, et l’heure est déjà avancée ; renvoie les foules, pour qu’elles aillent s’acheter des vivres dans les villages.
16 Mais Jésus leur dit : Elles n’ont pas besoin de s’en aller ; donnez-leur vous-mêmes à manger.
17 Ils lui disent : Nous n’avons ici que cinq pains et deux poissons.
18 Et il dit : Apportez-les-moi ici.
19 Il ordonna aux foules de s’installer sur l’herbe, prit les cinq pains et les deux poissons, leva les yeux vers le ciel et prononça la bénédiction. Puis il rompit les pains et les donna aux disciples, et les disciples en donnèrent aux foules.
20 Tous mangèrent et furent rassasiés, et on emporta douze paniers pleins des morceaux qui restaient.
21 Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants.
*

L’épisode commence par un deuil : Jésus se retire suite à la nouvelle de la mort de Jean le Baptiste.

Et voilà qu’on le suit. On ne lui accorde pas ce moment de retrait : on est en recherche de guérisons. Sa disponibilité spontanée le comprend et les accomplit...

On n’accorde pas non plus à ses disciples quelque droit à un répit. Eux ne réagissent pas spontanément avec autant de compassion que Jésus, et veulent renvoyer les foules… On les comprend !

On connaît la suite : « donnez-leur vous-mêmes à manger ». Et Jésus multiple les pains pour la foule avec le peu qu’ont les disciples.

Alors est dévoilée pour les disciples la source inépuisable de toute force : la présence de Dieu, du Dieu qui accompagnait le peuple au désert déjà lors de la l’Exode (le texte est chargé de références à la marche au désert). Cela restera tout un cheminement que de savoir y venir et y puiser…

Cette présence est pourtant dévoilée en Jésus comme source nourricière surabondante pour tout le peuple, présent et au-delà…

RP
CP Vence 22.03.11


dimanche 20 février 2011

"Aimer ses ennemis" !… Et être "parfaits" !




Lévitique 19, 1-2 & 17-18 ; Psaume 103 ; 1 Corinthiens 3, 16-23

Matthieu 5, 38-48
38 Vous avez entendu qu'il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent.
39 Mais moi, je vous dis de ne pas vous opposer au mauvais. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre.
40 Si quelqu'un veut te faire un procès pour te prendre ta tunique, laisse-lui aussi ton vêtement.
41 Si quelqu'un te réquisitionne pour faire un mille, fais-en deux avec lui.
42 Donne à celui qui te demande, et ne te détourne pas de celui qui veut t'emprunter quelque chose.
43 Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi.
44 Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent.
45 Alors vous serez fils de votre Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.
46 En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les collecteurs des taxes eux-mêmes n'en font-ils pas autant ?
47 Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les non-Juifs eux-mêmes n'en font-ils pas autant ?
48 Vous serez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait.

*

Le contexte des propos de Jésus, par lesquels il rappelle l'enseignement de la Torah, nous permettra de bien en comprendre la signification profonde qu'il y dévoile.

Le contexte est celui de la domination romaine. Les Romains ont colonisé le pays et y exercent l'oppression. Il semble normal de les haïr et de vouloir se venger de toutes les exactions dont ils sont les auteurs.

Et voilà que Jésus invite à redécouvrir le sens des préceptes de la Torah. Des préceptes qui ainsi redécouverts, sont la Loi du Royaume, qu'il nous appartient de vivre dès aujourd'hui !

Fait écho à Jésus la parole de l'Apôtre Paul citant le livre des Proverbes : "ne vous vengez pas vous-mêmes, mais laissez agir la colère". La victoire qui s'annonce, victoire sur tous les oppresseurs, n'est pas le fruit du sentiment et du désir de vengeance. Elle est le produit de la promesse de Dieu, Dieu juste à qui il s'agit de remettre l'exercice de la vengeance. Il s'agit de se décharger sur lui de tout ressentiment qui ne pourrait que nous ronger.

Quant à la réalisation de la promesse, elle advient par la mise en pratique, dès aujourd'hui, de la Loi du Royaume.


L'oppression romaine

Rappelons quelques aspects de l'oppression romaine, que sous-entend notre texte. Les Romains occupants pouvaient réquisitionner les populations pour telle ou telle tâche (ainsi les "mille pas" en question au v. 41). Pratique courante de la réquisition en temps de domination.

Les humiliations n'étaient pas rares, face auxquelles les dominés étaient impuissants ("si l’on te gifle") ; humiliations et spoliations, face auxquelles on n'avait de recours que devant l'ennemi lui-même, avec ses tribunaux, structurellement injustes pour les opprimés ! Dans un monde injuste, il est mal venu de se plaindre de se sentir spolié face à une justice qui n'a aucune raison d'être impartiale. Paul ne dira pas autre chose en mettant en garde contre ce qu'il appelle les plaidoiries devant les païens (1 Co 5).

Telle est la situation : un peuple sous domination étrangère, en position d'infériorité, d'humiliation, où la justice est aux mains de l'ennemi. Or, le commandement biblique "œil pour œil, dent pour dent" concerne la juste rétribution requise, concerne l'équité dont doit faire montre un juge honnête. Cela ne concerne nullement la vengeance personnelle. Et en un temps où la justice est forcément suspecte, parce que dominée par l'ennemi, la sagesse consiste à se confier en Dieu, seul juste juge, plutôt que de cultiver le ressentiment. Des jours meilleurs se préparent, qu'il nous appartient de vivre en anticipation. Il s'agit de ces jours où il n'y a plus d'ennemis, mais des prochains. Savoir déjà découvrir dans les mesquineries des oppresseurs des signes de leur immense faiblesse, des signes de leur insécurité chronique, de leur besoin de réconfort ! Savoir par là les désarmer par une force intérieure qu'ils ne soupçonnent même pas. C'est ce que Jésus enseigne de faire.


Le "second commandement", semblable au premier

C'est là le "second commandement" de la Torah, semblable au plus grand, comme dit Jésus. Remarquons en premier lieu que le commandement d'amour du prochain n'a pas été créé de toute pièce au temps de l'Incarnation de Jésus et du Nouveau Testament. Il se trouve déjà dans le Lévitique, contrairement à ce que l'on pense communément.

Reste apparemment une question. Elle concerne la notion de prochain. Il se trouve que dans la Torah, le terme prochain désigne naturellement en premier lieu celui avec qui je vis, qui partage la même religion, la même appartenance communautaire que moi : cf. Lv 25:14. Le terme prochain a donc globalement le même sens que celui que reçoit aussi le mot frère, c'est-à-dire concitoyen, ou frère en la foi — semblant ainsi exclure de la fraternité en question l'essentiel des êtres humains. C'est de cette façon de comprendre que l'on en venait facilement à conclure du commandement "tu aimeras ton prochain" (littéralement "pour ton prochain" / vouloir pour lui ce que tu voudrais pour toi) — on en concluait aisément que l'on pouvait ne pas y inclure celui qu'à tort ou à raison on considérait comme son ennemi (cf. Mt 5:43 : "tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi").

Mais voilà que Jésus enseigne d’inclure sous la notion de prochain dans la fraternité, l'ennemi lui-même. Un glissement sémantique tout–à-fait envisageable, cela dit : la notion de "frère" est bien sûr beaucoup plus vaste que le tout proche : Paul appelle "frères" la population de Jérusalem (Ac 22:1), Jésus invite à considérer quiconque comme tel. "Qui est mon prochain ?" demande le docteur de la Loi lorsque Jésus dit la parabole du bon Samaritain (Lc 10:25-37). La réponse de Jésus rejoint ce qu’il enseigne dans notre texte d'aujourd'hui : il ne s'agit pas d'aimer seulement ceux qui nous aiment comme font les païens ! Dans la parabole du bon Samaritain, la leçon de Jésus est que le prochain, le frère, est celui que l'on décide de considérer comme tel, tout simplement. "Fais cela, dit Jésus au docteur de la Loi, et tu vivras" (v.28).

Qui est mon prochain, mon frère ? Celui que, comme le Samaritain, et à l'exemple du Christ, je traite comme mon prochain, celui dont je fais mon frère par mon comportement, fût-il apparemment mon ennemi.

Ce faisant, Jésus n’est pas en train d’innover par rapport à la Torah, mais d’inviter à y lire ce qu’elle dit. Le Lévitique déjà, quelques versets après "tu aimeras ton prochain", a élargi cette notion que nos peurs voudraient rétrécir : "tu aimeras l'immigrant comme toi-même" (Lv 19, v. 34). On voit que Jésus n'innove pas, mais réforme, revient aux sources d'une Loi qu’on a pris l'habitude d'interpréter de façon accommodante, comme ça arrange.

*

C'est annoncer une parole vide que de ne pas faire ici comme Jésus enseigne. Car toute parole qui ne s'accompagne pas d'actes est douteuse : "n'aimons pas en paroles en avec la langue, mais en action et en vérité" dit Jean (1 Jean 3, 18).

C'est ce qui fait que la Parole de Dieu est vérité : elle a été faite chair, habitant parmi nous, pleine de grâce et de vérité. "Ma Parole ne retourne pas à moi sans effet". Nos belles paroles à nous, ne seraient-elles que des mensonges ?

Et alors s'expliquerait que selon Ésaïe (ch. 58), le droit reste loin de nous, que Dieu reste silencieux, devant nos jeûnes qui n'ont rien de ce qu'il nous demande, le long de nos sentiers tortueux ; mais nous disait Ésaïe, pratique le jeûne que je préconise... et alors tu appelleras et l'Éternel répondra, tu crieras et il dira : Me voici !

C'est élever à la dignité de frère du Christ que d'imiter le Christ, se faisant le frère et le prochain du blessé du bord du chemin — blessé jusqu’au sens de la justice, comme le Romain oppresseur, qui se croit témoin de l’ordre et de la paix : "Pax romana", clame-t-il en pratiquant l’injustice, en blessé de la justice.

Au-delà des paroles, il n'est que les soins attentionnés du Christ pour le ramener lui aussi à la vérité qui sort de Jérusalem, Cité de Dieu.

Hors cela, il n'est de comportement que celui des païens, ces ennemis romains, dont on ne fait alors qu'adopter les mœurs, montrant dès lors qu'on ne fait pas mieux qu'eux, ne faisant qu'ajouter à leur comportement un orgueil qui s'ignore. C’est là comportement de péagers, c'est-à-dire, de collaborateurs, d'alliés des Romains. "les péagers ne font-il pas de même ?"

*

Il ne reste donc qu'une possibilité. "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait", dit Jésus, évoquant le Lévitique (ch. 19, v. 2) : "vous serez saints car je suis saint, dit le Seigneur". La "perfection" en question ne consiste pas en un état tel qu'il nous arracherait à notre humanité et à ses faiblesses, mais en une visée sérieusement poursuivie, qui se traduit en comportement accompli, - mature, pourrait-on dire selon un sens possible de "parfaits" : l'imitation, dans le cadre de nos limitations, de Dieu faisant pleuvoir ou se lever le soleil sur tous, sans conditions.

Un comportement mature, à la différence d'un comportement infantile, n'attend pas de récompense ou de reconnaissance préalable. Un comportement qui est le fruit de la liberté.

R.P.
Antibes, 20.02.11

dimanche 13 février 2011

L’Évangile, la Loi et les Prophètes




Dt 30, 15-20 ; Psaume 119, 1-32 ; 1 Co 2:6-10 ; Matthieu 5, 17-37

Matthieu 5:17-37
17 Ne pensez pas que je sois venu pour abolir la Loi ou les Prophètes. Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir.
18 Amen, je vous le dis, en effet, jusqu'à ce que le ciel et la terre passent, pas un seul iota ou un seul trait de lettre de la Loi ne passera, jusqu'à ce que tout soit arrivé.
19 Celui donc qui violera l'un de ces plus petits commandements et qui enseignera aux gens à faire de même sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux, mais celui qui les mettra en pratique et les enseignera, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux. […]
21 Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre ; celui qui commet un meurtre sera passible du jugement.
22 Mais moi, je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère sera passible du jugement. […]
23 Si donc tu vas présenter ton offrande sur l'autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi,
24 laisse ton offrande là, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère, puis viens présenter ton offrande. […]
27 Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu ne commettras pas d'adultère.
28 Mais moi, je vous dis : Quiconque regarde une femme de façon à la désirer a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur. […]
33 Vous avez encore entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments.
34 Mais moi, je vous dis de ne pas jurer du tout: ni par le ciel, parce que c'est le trône de Dieu,
35 ni par la terre, parce que c'est son marchepied, ni par Jérusalem, parce que c'est la ville du grand roi.
36 Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre un seul cheveu blanc ou noir.
37 Que votre parole soit « oui, oui », « non, non » ; ce qu'on y ajoute vient du Mauvais.

*

“Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes. Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir” (Matthieu 5, 17). Voilà qui pose d’emblée la question classique de la relation de la Loi et de l’Évangile.

On peut aborder la question de cette relation de l'Évangile et de la Loi par plusieurs biais : en premier lieu ce biais classique, celui de la relation entre les deux Testaments dont l'un enseignerait la Loi et l'autre l'Évangile.

Approche commode, qui a même valu aux écrits des Apôtres le titre global d'Évangile, entendu dès lors comme le Nouveau Testament, celui de la grâce, opposé à ce qu'en contrepartie on intitule de façon plus ou moins consciemment péjorative l'“Ancien Testament”, document perçu à terme comme dépassé et affreusement légaliste, tatillon et vengeur. Avec un peu d'attention, on s'accordera à reconnaître les limites de cette approche par laquelle on en vient à plus ou moins long terme à faire du Nouveau Testament une loi nouvelle censée remplacer l'ancienne, nouvelle loi dite loi de charité, ou d’amour, face à celle d’un Dieu bizarre.

C'est de cette façon qu'en toute bonne foi, on annexe à l'Évangile les préceptes de la Torah que l'on juge positifs, comme celui du Lévitique “tu aimeras ton prochain comme toi-même”. Eh bien, ce Dieu que l’on trouve bizarre est celui que Jésus appelle son Père. Et la loi dont Jésus dit qu’il n’en passera pas un seul trait de lettre est celle de ce Dieu, la Torah, l’“Ancien Testament”, plus particulièrement ses cinq premiers livres.

On comprend alors que cette façon d’opposer deux Testaments est erronée. D’autant plus qu’en regardant notre texte de près, il est facile de voir que Jésus ne remet pas en cause la Torah, mais certaines interprétations accommodantes qui en sont faites. Ce en quoi il est en parfait accord avec l’enseignement juif. On vient de dire que certains s’imaginent que le commandement “tu aimeras ton prochain comme toi-même” est une invention de Jésus. C’est un commandement du Livre du Lévitique.

Ou sachant cela, on se contente de dire que les pharisiens ignoraient que c’était là un commandement central de la Torah. C’est faux aussi : il suffit de lire la parabole du Bon Samaritain pour voir que c’est le pharisien lui-même qui présente à Jésus ce commandement comme central. Alors — toujours cette volonté de penser que Jésus innove — on en vient, au regard de des paroles de Jésus dans Matthieu, à penser que la Torah enseignait la haine des ennemis. Or la Torah ne dit jamais ça.

Ce à quoi Jésus s’oppose, c’est à une interprétation accommodante et laxiste de la Torah. Comme à l’idée que l’amour du prochain qu’elle commande s’arrêterait aux frontières de la nationalité, de la religion, que sais-je encore. C’est à cela que Jésus s’oppose, et pour ce faire, c’est à la Torah qu’il renvoie. Jésus se veut non pas innovateur en train d’inventer une nouvelle Torah, mais réformateur d’un judaïsme que certains ne prenaient pas assez au sérieux.

Ainsi, la Loi se trouve aussi bien dans le Nouveau Testament, Loi qui est la même que celle de la Bible hébraïque ; et par ailleurs l’Évangile sous l’angle où ce mot désigne le salut pas la foi seule, se trouve aussi dans la Bible hébraïque, Évangile qui est le même que celui du Nouveau Testament. L’Évangile est au cœur de la Loi. Sous un certain angle il est la Loi elle-même.

Jésus s’annonce comme le Messie, celui qui va instaurer le Royaume de Dieu, ou “des cieux”, selon la façon que l’on a, et que Jésus ne remet pas en question, d’employer des figures de style pour ne pas prononcer à tout bout de champ le nom de Dieu — pour ne pas, toujours le respect de la Torah, prononcer son nom en vain.

Ne jurez donc pas, rappelle Jésus, si c’est pour mentir, — ni par le ciel, ce mot qu’on emploie pour désigner Dieu — en ayant la prudence de ne pas l’atteindre, ni même, plus prudent encore, par la terre, marchepied de Dieu, ni encore par Jérusalem, ville de l’Envoyé royal de Dieu. Efforcez-vous seulement d’être vrais et sincères.

En tout cela, c’est bien de la question de notre libération qu’il est question dans l’instauration du Royaume par le Messie, et de la restauration de la Loi comme Évangile. Y a t-il libération plus rigoureuse que dans une prise au sérieux radicale de la Loi ? On a parlé de la convoitise : qu’est-ce sinon un esclavage perpétuel ? Et qu’en est-il du désir de meurtre, ou de vengeance, ou du besoin permanent de se justifier et de contourner la vérité d’une parole droite ? Voilà que Jésus nous ramène au cœur véritable de la libération. Écouter, et entendre la Parole de Dieu.

L’Évangile est toujours un ordre qui libère, un ordre qui ne libère que si on l’exécute. Sa parole, celle de la Torah, ne libère le peuple que si on la prend au sérieux, si on y obéit, que si on la prend radicalement au sérieux. Elle est un ordre qui met en marche... Si on ne se laisse pas envahir par la colère et la rumination du meurtre, si on se s’abandonne pas à la convoitise, au désir de vengeance, etc. Cette loi ne sera pas abolie, c’est toujours la même, même si certains aspects comme les cérémonies varient d’un peuple à l’autre — ce sur quoi Paul insistait ; ou varient d’un temps à l’autre : après la destruction du Temple, les aspects du rite qui y sont liés deviennent inapplicables. Ils seront réorganisés de feux façons différentes. C’est l’origine de la séparation du peuple en deux rites, le rite talmudique et le rite chrétien. Mais la Loi n’est nullement abolie. Elle est la fin de l’esclavage, la norme de la liberté. L’essentiel de la Loi est toujours Évangile, à savoir, selon le sens du terme, la bonne nouvelle de notre libération.

RP
Vence, AG, 13.02.11


mardi 8 février 2011

Un livre brûlé




Au ch. 36 du livre de Jérémie, Jérémie reçoit une prophétie qu’il doit faire écrire et faire lire publiquement. Une mise en garde suite à laquelle « peut-être la maison de Juda prendra-t-elle garde à tout le mal que je me prépare à lui faire, de sorte que chacun d'eux reviendra de sa voie mauvaise ; alors je pardonnerai leur faute et leur péché. […] Peut-être leur supplication parviendra-t-elle devant le Seigneur et reviendront-ils, chacun de sa voie mauvaise » (v. 3 & 7)…
Lecture est faite dans le temple de ce texte recueilli par écrit par le « secrétaire » de Jérémie, Baruch. Impressionné on proclame un jeûne et on décide de lire le texte au roi, Joïaqim…

Jérémie 36, 14-32 :
14 Alors tous les princes envoyèrent à Baruch Yehoudi, fils de Netania, fils de Shélémia, fils de Koushi, pour lui dire : Prends le rouleau que tu as lu au peuple, et viens ! Baruch, fils de Nériya, prit le rouleau et se rendit auprès d'eux.
15 Ils lui dirent : Assieds-toi, je t'en prie, et lis-le-nous. Baruch le leur lut.
16 Lorsqu'ils eurent entendu toutes ces paroles, ils se regardèrent avec frayeur les uns les autres et dirent à Baruch : Nous allons rapporter toutes ces paroles au roi.
17 Ils interrogèrent alors Baruch : Dis-nous, je te prie, comment tu as écrit toutes ces paroles sous sa dictée.
18 Baruch leur répondit : Il m'a dicté toutes ces paroles, et je les écrivais dans ce livre avec de l'encre.
19 Les princes dirent à Baruch : Va, cache-toi, ainsi que Jérémie, et que personne ne sache où vous êtes.
20 Ils allèrent ensuite à la cour vers le roi, laissant le livre en dépôt dans la salle d'Elishama, le scribe, et ils en rapportèrent toutes les paroles au roi.
21 Le roi envoya Yehoudi prendre le rouleau. Yehoudi le prit dans la salle d'Elishama, le scribe, et il le lut au roi et à tous les princes qui se tenaient auprès du roi.
22 Le roi était assis dans la maison d'hiver — c'était au neuvième mois — et un brasero brûlait devant lui.
23 A mesure que Yehoudi lisait trois ou quatre colonnes, le roi les découpait avec le canif du scribe et les jetait dans le feu du brasero, jusqu'à ce que tout le rouleau soit consumé.
24 Ainsi le roi et tous les gens de sa cour qui entendirent toutes ces paroles ne furent pas effrayés et ne déchirèrent pas leurs vêtements.
25 Pourtant Elnathan, Delaya et Guemaria étaient intervenus auprès du roi pour qu'on ne brûle pas le rouleau ; mais il ne les avait pas écoutés.
26 Le roi ordonna à Yerahméel, fils du roi, à Seraya, fils d'Azriel, et à Shélémia, fils d'Abdéel, d'arrêter Baruch, le scribe, et Jérémie, le prophète. Mais le SEIGNEUR les cacha.
27 La parole du SEIGNEUR parvint à Jérémie, après que le roi eut brûlé le rouleau avec les paroles que Baruch avait écrites sous la dictée de Jérémie :
28 prends un autre rouleau, et tu y écriras toutes les paroles qui étaient dans le premier rouleau qu'a brûlé Joïaqim, roi de Juda.
29 Et contre Joïaqim, roi de Juda, tu diras : Ainsi parle le SEIGNEUR : C'est toi qui as brûlé ce rouleau, en disant : « Pourquoi y as-tu écrit ces paroles : “Le roi de Babylone viendra sans faute, il détruira ce pays et il en fera disparaître les humains et les bêtes.” »
30 A cause de cela, voici ce que dit le SEIGNEUR contre Joïaqim, roi de Juda : Aucun des siens ne s'assiéra sur le trône de David ; son cadavre sera exposé à la chaleur pendant le jour et au froid pendant la nuit.
31 Je leur ferai rendre des comptes pour leurs fautes, à lui, à sa descendance et aux gens de sa cour, et je ferai venir sur eux, sur les habitants de Jérusalem et sur les hommes de Juda tout le malheur que je leur ai annoncé — bien qu'ils n'aient pas écouté.
32 Jérémie prit un autre rouleau et le donna à Baruch, fils de Nériya, le scribe. Baruch y écrivit, sous la dictée de Jérémie, toutes les paroles du livre qu'avait brûlé au feu Joïaqim, roi de Juda. Beaucoup d'autres paroles semblables y furent encore ajoutées.

*

Voilà qui évoque, en amont, les tables de loi brisées par Moïse après l’épisode du veau d’or...

… Et en aval le Livre brûlé de Rabbi Nahman de Braslav (1772-1811), un maître du mouvement juif du hassidisme, arrière-petit-fils du célèbre Baal Chem Tov :

Le Livre Brûlé est un livre extraordinaire auquel R. Nahman s'était donné totalement. Il l’a terminé en 1806. En 1807, à l'âge de 35 ans, il apprenait qu'il était atteint de tuberculose. C'est alors qu'il a pris la décision de le brûler, décision exécutée en 1808 (de son vivant) par un de ses disciples. On dit que R. Nahman aurait en outre écrit un second livre, dit le Livre Caché, pour lequel la règle était encore plus sévère : il ne pouvait être lu par personne (sauf éventuellement par le messie).
Avant même d'avoir décidé de le brûler, R. Nahman avait annoncé que le futur Livre Brûlé ne serait ni visible, ni préhensible, ni lisible - sauf éventuellement par une seule personne, un sage qui aurait été capable de le comprendre. Il ne devait jamais être publié, mais seulement recopié à la main, en un seul exemplaire, pour être récité dans quelques villes, une seule fois. Il ne devait jamais être dévoilé entièrement. La copie aussi allait être brûlée.
La décision de brûler le livre n'était pas prise à l'avance. Elle est venue dans un moment de crise, à l'annonce de la mort de son fils, quand il a appris la probabilité de sa propre disparition. Il ne serait pourtant pas tout à fait exact de dire qu'elle a été improvisée. C'est une décision qui s'inscrit dans une pensée élaborée, complexe. Un livre doit conserver la multiplicité de ses sens. Ce n'est pas un lieu de tranquillité, mais un lieu de tension, de conflit, de coexistence des contraires. Il ne doit pas faire l'objet d'une appropriation. Pour préserver l'incertitude, il doit se retirer. […] Le monde de Rabbi Nahman est en chemin pour l'effacement. Pour accueillir l'autre, il faut faire un vide au sein de soi. […]
Le Livre est dans la position du nom de Dieu (Yhvh), qui reste dans son silence. Il ne peut être lu que s'il est démembré, éclaté, brisé, comme les Tables de la Loi. […]

Au-delà des différences entre les trois moments, Moïse, Jérémie, Rabbi Nahman, une constante : la parole est ouverte, elle est ouverture, le livre qui la reçoit, ou la pierre où elle est gravée l’est tout autant. La parole n’est pas figée ou déterminée !

Joïaquim refuse la menace que contient le texte : l’invasion babylonienne. Et il le brûle, estompant écarter ce qui est écrit dans le livre, cette menace. Ce faisant il en refuse aussi l’ouverture : la repentance possible.

La menace n’est pas inéluctable, considère-t-il, repentance ou pas… Le brûlement du livre témoigne de cette conviction juste : rien n’est figé. Mais ce faisant Joïaquim efface aussi le fait que dans ce qui rend la menace évitable est le repentir, dont il efface en même temps l’invite que contient aussi le livre.

Le premier livre témoigne de cette ouverture… à l’instar des tables de la loi et de leur brisement, qui débouche sur d’autre tables. Rien n’est clos, pas même dans l’écrit, dont le cœur décisif est au-delà de ses mots. Ce dont témoignera Rabbi Nahman par son geste : brûler son livre essentiel.

Le second livre de Jérémie, qui ne sera pas brûlé par le roi… ne contient pas cette seconde invite, la repentance, comme pour dire un inéluctable… Comme pour dire que vient le jour où les portes se ferment, où l’on ne trouve plus l’autre lecture que l’on peut faire de ce qui est écrit… Le jour où l’on pose ce constat tragique qui alors posé devant de roi : c’était écrit, figé, c’est entré dans l’histoire, comme la ruine de Jérusalem sous les coups de Babylone…

À nous de savoir recevoir l’autre lecture possible de ce qui est mis en paroles, en texte, en histoire, d’en recevoir l’ouverture : d’autres possibles sont ouverts, rien n’est figé, on peut encore faire retour pour d’autres ouvertures, tout est devant nous jusqu’à ce que… Tout est ouvert « tant qu’on peut encore dire aujourd’hui » (Hébreux 3, 13)…

RP,
CP, 8.02.11