dimanche 15 septembre 2019

"Et le Seigneur renonça..."




Exode 32, 7-14 ; Psaume 51 ; 1 Timothée 1, 12-17 ; Luc 15, 1-32

Exode 32, 7-14
7 Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse : "Descends donc, car ton peuple s’est corrompu, ce peuple que tu as fait monter du pays d’Égypte.
8 Ils n’ont pas tardé à s’écarter du chemin que je leur avais prescrit ; ils se sont fait une statue de veau, ils se sont prosternés devant elle, ils lui ont sacrifié et ils ont dit : Voici tes dieux, Israël, ceux qui t’ont fait monter du pays d’Égypte."
9 Et le SEIGNEUR dit à Moïse : "Je vois ce peuple : eh bien ! c’est un peuple à la nuque raide !
10 Et maintenant, laisse-moi faire : que ma colère s’enflamme contre eux, je vais les supprimer et je ferai de toi une grande nation."
11 Mais Moïse apaisa la face du SEIGNEUR, son Dieu, en disant : "Pourquoi, SEIGNEUR, ta colère veut-elle s’enflammer contre ton peuple que tu as fait sortir du pays d’Égypte, à grande puissance et à main forte ?
12 Pourquoi les Égyptiens diraient-ils : C’est par méchanceté qu’il les a fait sortir ! pour les tuer dans les montagnes ! pour les supprimer de la surface de la terre ! Reviens de l’ardeur de ta colère et renonce à faire du mal à ton peuple.
13 Souviens-toi d’Abraham, d’Isaac et d’Israël, tes serviteurs, auxquels tu as juré par toi-même, auxquels tu as adressé cette parole : Je multiplierai votre descendance comme les étoiles du ciel, et tout ce pays que j’ai dit, je le donnerai à votre descendance, et ils le recevront comme patrimoine pour toujours."
14 Et le SEIGNEUR renonça au mal qu’il avait dit vouloir faire à son peuple.

*

Dieu aurait pu stopper l’histoire à plusieurs reprises, il aurait pu dire « ça suffit ! » selon le sens de son nom El Shaddaï : « Celui qui dit : "ça suffit !" »

L’histoire aurait bien pu se clore à plusieurs moments. On se demande même, si on s’y plonge avec un regard quelque peu réaliste, s’il n’aurait pas mieux valu ! Dieu même s’est posé cette question si l’on en croit le récit du déluge : « Dieu se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre ». Voilà qui n’est pas triste : Dieu se repent ! Dieu fait retour, en d’autres termes : techouvah en hébreu, conversion dans nos traductions, bref repentance, cette repentance qui — malgré les apparences — est si peu à la mode.

Dans l'autre sens que pour le déluge, le texte de l’Exode que nous avons lu porte aussi ce thème du repentir de Dieu, qui dit souhaiter rien moins que faire disparaître le peuple après l’épisode du veau d’or et… il change d’avis en quelque sorte, après l’intercession de Moïse !

Ou, entre les deux, il aurait pu repartir dans d’autres sens, en mieux, en arrêtant ce qui ressemble bien à une impasse (je vais recommencer avec toi et tes seuls descendants, suggère-t-il à Moïse ! v. 10). On peut imaginer pas mal de choses. Mais en vain : il en a décidé autrement : continuer quand même — dans l'Exode via l’intercession de Moïse.

C’est au point, puisque cet enseignement renvoie à la Genèse, que ce pourrait être même là si l’on y réfléchit… le sens biblique de l’histoire du monde !

*

On peut illustrer cela aussi par l’annonce de son destin apparent au roi Ézéchias par le prophète Ésaïe (ch. 38, 1 sq) : « tu vas mourir, tu ne survivras pas » lui annonce le prophète. Parole de prophète, parole imparable, pourrait-on dire ! Ézéchias va sombrer dans le désespoir et mourir. Mais le texte continue : « Ézéchias tourna son visage contre le mur et pria le Seigneur. […] Ézéchias versa d’abondantes larmes. La parole du Seigneur fut adressée à Ésaïe : "Va et dis à Ézéchias : Ainsi parle le Seigneur, le Dieu de David ton père : J’ai entendu ta prière et j’ai vu tes larmes. Je vais ajouter quinze années au nombre de tes jours. »

Pas de détermination fixée pour le Dieu de la Bible. Oh, il connaît certainement passé, présent et avenir. Il déroule lui-même, prédestine même, de façon mystérieuse, passé, présent et avenir — rien n’est caché à ses yeux de créateur de toutes choses. Mais il connaît aussi la prière d’Ézéchias qui, comme celle de Moïse, comme la nôtre peut-être, va changer ce qui aurait pu apparaître comme inéluctable.

Là est peut-être le cœur mystérieux du déroulement de l’histoire. Pas de lendemain fixé comme tragique auquel on ne pourrait rien, pas plus aujourd'hui qu'hier. Comme la prière d’Ézéchias a changé le cours de sa vie — on appelle cela conversion, repentance, retour à Dieu — comme vous voulez —, comme celle de Moïse a détourné la menace sur l'avenir du peuple, il en est de même pour chacun d’entre nous.

Pour chacun d’entre nous, rien n’est jamais perdu, rien n’est jamais tel qu’on puisse en dire : c’est fixé ! Notre prière peut changer le cours de notre histoire, le cours de l’histoire, le cours de notre malheur, même.

Voilà qui fait écho à la menace sur notre monde hélas surexploité qui sourd en notre temps, et qui dessine peut-être un élément de notre part de responsabilité, comme croyants : emboîter le pas à Moïse en entendant la menace pour opérer un véritable retournement, une conversion, en faveur de l'humanité et des espèces menacées.

Notre conversion, notre retour à Dieu, peut changer le cours de tout désespoir. Rien n’est jamais clos, et ce qui s’ouvre réjouit dans l’éternité toute la création visible et invisible. C’est la bonne nouvelle, donnée à notre foi, que nous apporte Jésus ce matin…


Luc 15, 1-12
1 Les collecteurs d’impôts et les pécheurs s’approchaient tous de lui pour l’écouter.
2 Et les Pharisiens et les scribes murmuraient ; ils disaient : "Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux !"

3 Alors il leur dit cette parabole :
4 "Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et qu’il en perde une, ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller à la recherche de celle qui est perdue jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvée ?
5 Et quand il l’a retrouvée, il la charge tout joyeux sur ses épaules,
6 et, de retour à la maison, il réunit ses amis et ses voisins, et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue !
7 Je vous le déclare, c’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion.

8 "Ou encore, quelle femme, si elle a dix pièces d’argent et qu’elle en perde une, n’allume pas une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin jusqu’à ce qu’elle l’ait retrouvée ?
9 Et quand elle l’a retrouvée, elle réunit ses amies et ses voisines, et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, la pièce que j’avais perdue !
10 C’est ainsi, je vous le déclare, qu’il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit."

11 Il dit encore : "Un homme avait deux fils.
12 Le plus jeune dit à son père : Père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir. Et le père leur partagea son avoir. […]

*

Trois paraboles : la brebis perdue, la pièce égarée, suivies du fils prodigue, pour expliquer le fait que Jésus fraye ostensiblement avec les pécheurs.

Les trois récits de Luc 15 ne parlent que de cela, et du fait qu’un seul acte de repentance, d’un seul pécheur, fait éclater de joie le ciel entier !

La tradition juive enseigne en parallèle que celui qui tue un homme est assimilable à celui qui détruit toute l’humanité (Talmud – Sanhédrin 4, 5). De même que celui qui sauve un homme est assimilable à celui qui sauve toute l’humanité. Cela en regard de ce que le psalmiste écrit : « Tu l’as diminué de peu par rapport à Dieu, toute la création est à ses pieds » (Psaume 8, 6). Et en regard de ce que, dès l’apparition de l’homme dans la Torah, il est dit qu’il a été crée à l’image de Dieu.

Les pharisiens murmurant en disant « cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! » n'ont donc évidemment rien contre la sollicitude de Jésus à l’égard des pécheurs, mais c'est le sens et la légitimité de son ministère qui ne sont pas un acquis. Et du coup sa présence insistante auprès des personnages douteux peut légitimement interroger.

La réponse, en trois paraboles, est comme une reprise et un développement de notre texte de l'Exode, déclinant la mission de Jésus comme mission de celui qui vient dans le monde, pour intercéder à l'instar de Moïse, pour être lui-même la présence du Dieu qui exauce ; et pour les disciples déjà l’énonciation du schéma d’un credo. Celui qui vient de Dieu vers nous le fait pour accomplir la réconciliation. Et déjà le monde céleste se réjouit des fruits de sa mission : le dévoilement de la valeur infinie de chacun, indépendamment de la réalité de son éloignement d’avec la source de son être.

C’est ainsi qu’il y a de la joie dans le ciel pour un seul pécheur pardonné. Nouvelle extraordinaire qui dévoile la valeur infinie de chacun.

Si l’histoire, et l’histoire du monde est en question dans ces trois paraboles, si l’histoire du monde est celle de Dieu cherchant une seule brebis perdue, alors l’histoire n’est plus seulement le chapelet de catastrophes qui se donne au regard objectif, elle n’est plus surtout, le destin tragique qu’elle paraîtrait être dès lors.

L’histoire du monde ressemble alors assez à celle d’une course après une pièce perdue, une brebis perdue, un seul enfant égaré — puisque la brebis et la pièce annoncent simplement le désir de voir la conversion de l’enfant prodigue. Parce qu’en son cœur est la recherche par Dieu de la brebis perdue, l’histoire de Dieu et des hommes se charge d’ouvertures inattendues.

C’est ainsi que cette Révélation que nous donne Jésus enchaînant sur l’intercession de Moïse ne doit par nous surprendre : « il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit », « plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance ».


R.P., Poitiers, 15.09.19


dimanche 8 septembre 2019

Renoncer & servir




Proverbes 8, 32-36 ; Psaume 90 ; Philémon 9-17 ; Luc 14, 25-33

Luc 14, 25-33
25 De grandes foules faisaient route avec Jésus ; il se retourna et leur dit :
26 « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple.
27 Celui qui ne porte pas sa croix et ne marche pas à ma suite ne peut pas être mon disciple.
28 « En effet, lequel d’entre vous, quand il veut bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et juger s’il a de quoi aller jusqu’au bout ?
29 Autrement, s’il pose les fondations sans pouvoir terminer, tous ceux qui le verront se mettront à se moquer de lui
30 et diront : “Voilà un homme qui a commencé à bâtir et qui n’a pas pu terminer !”
31 « Ou quel roi, quand il part faire la guerre à un autre roi, ne commence par s’asseoir pour considérer s’il est capable, avec dix mille hommes, d’affronter celui qui marche contre lui avec vingt mille ?
32 Sinon, pendant que l’autre est encore loin, il envoie une ambassade et demande à faire la paix.
33 « De la même façon, quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut être mon disciple. »

*

✔ — Laure Miquel : On parle de plus en plus des « invisibles ». Ils sont parfois tout près de nous, visibles cherchant à se rendre invisibles pour être comme les autres. L’Autre m’interpelle ! Ne laisser personne au bord du chemin et être en alerte. Être vigilant. Comment ne pas passer à côté de celui qui m’interpelle ?

R. P. : Quel est cet autre qui m’interpelle à force — paradoxalement — de se rendre « invisible », à force pour moi de le percevoir comme invisible tant il dérange ? Le texte de Luc nous donne une indication : à l’inverse de ce qu’enseigne Jésus, ne préférons-nous pas tous naturellement ces non-invisibles que sont pour chacun « son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie » ? Et Jésus n’y va pas avec le dos de la cuillère. Au point que dans le grec, à la place de l’expression « ne pas préférer » de nos versions adoucies, on a carrément « haïr » : c'est le mot en grec, qui traduit l’équivalent hébreu et araméen — langues radicales. Alors certes, on peut dire qu’après coup, il faut introduire les nuances que permet le français entre haïr et préférer moins. Certes, on peut toujours. Mais Jésus n’a pas parlé en français et en nuances ; et le mot est bien là, radical.
Ce que Jésus demande n'est pas raisonnable, il faut le savoir ; telle est la mesure dans l'histoire de la tour dont on n’a pas les moyens suffisants pour la construire ou avec l'autre exemple qu'il donne : affronter avec dix mille hommes une armée de vingt mille. Ce n'est pas raisonnable. C’est une illustration de ce que demande Jésus lorsqu’il vient de parler de nous déplacer, jusqu’à nous déplacer de notre propre vie. C’est sans doute pour cela que nous sommes tentés, ça semble plus raisonnable, de rendre l’autre invisible, celui ou celle qui n’est pas de nos cercles, familiaux, ecclésiaux, communautaires, etc. ; et en miroir, le mener à se rendre invisible.
Mais si vous voulez me suivre, nous dit Jésus, il faut savoir au départ que vous avez choisi le risque de reconsidérer ce qui vous est spontanément cher. Si nous sommes dans cet état d'esprit, quelque chose est envisageable. L’autre émerge du brouillard de l’invisibilité…

L. M. : Aller à la rencontre. Se mettre en marche et s’engager.
« Mes frères, à quoi cela sert-il à quelqu’un de dire : "J’ai la Foi", s’il ne le prouve pas par ses actes ? Cette foi peut-elle le sauver ? »

R. P. : Le doigt mis par ce texte de l’épître de Jacques sur l'illusion de la prétention d'aimer de façon gratuite — comme effet d’une foi sans actes, on retrouve les mots qui précèdent notre texte de ce jour : « lorsque tu donnes un déjeuner ou un dîner, ne convie pas tes amis, ni tes frères, ni les gens de ta parenté, ni des voisins riches, de peur qu'ils ne te rendent ton invitation et qu'ainsi tu sois payé de retour. » (Luc 14, 12)… Jésus mettant en question jusqu’à la vérité de la bonne intention : jusqu’à quel point un acte « gratuit » est-il gratuit ? — as-tu les moyens de tes prétentions d'être à la hauteur des exigences qui fonderaient une communauté de bons, voire de bons croyants, aptes à donner ?

L. M.: Accueillir, témoigner de ce qui nous est permis de vivre et porter une parole 
Dans toute rencontre, nous sommes toujours deux étrangers, l’un en face de l’autre.

L’autre n’est pas celui que nous choisissons, mais celui qui vient à nous : c’est un être humain et ceci doit suffire pour que nous l’accueillions.
L’hospitalité se limite-t-elle à ceux que nous invitons ?

R. P. : Ce pourquoi le texte de Luc sur les invitations se poursuit ainsi : « invite des pauvres, des estropiés, des infirmes, des aveugles. Heureux seras-tu, parce qu'ils n'ont pas de quoi te payer de retour » (Luc 14, 13), sachant que chacun de nous est lui-même un débiteur insolvable, invité au festin d'un Royaume dont il n'est évidemment pas à même d'en mériter ou d'en rembourser quoique ce soit. Moi le premier suis un invité insolvable au festin céleste, au seul bénéfice de la grâce. Tous autant de « débiteurs » qui ne peuvent pas rembourser ! Inaptes à la réciproque. C'est ainsi que peut s'ouvrir un cercle qui va bien au-delà des supposés bons entre eux, un cercle qui s'élargit à ceux qui nous ressemblent comme débiteurs insolvables, bien obligés dès lors à faire de même que le maître de la parabole invitant « ceux qui n'ont pas de quoi payer de retour » ! — plutôt que les convives qui lui ressemblent, ses proches ou ceux qui lui sont proches par leur perfection morale, ceux honorent sa table de leur richesse ou de leur — réelle — honorabilité, et qui peut-être, l’inviteront en retour à leurs tables de choix — ; Jésus, lui, appelle à inviter ceux qui, comme nous devant le Père, ne pourront pas rembourser… et qui, en cela, nous ressemblent, ressemblent aux graciés insolvables que nous sommes tous.

L. M. : Témoigner de ce qui nous est permis de vivre et porter une parole. 
L’Église : la foi et le service ! Le service comme un témoignage.
«Allez-vous en sur les places et sur les parvis… et soyez mes témoins chaque jour.»
Quels témoins sommes-nous ? Quel véritable témoignage devons-nous porter ?

R. P. : En tout cas, on comprend vite que ce n’est pas juste de mots, non plus que de quelques euros, ni de nourriture, vêtements, abri, ou visite qu’il est question, sachant que : « j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ; nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi. » (Mt 25)
On passe d’un besoin élémentaire : un sandwich, à des zones autrement inquiétantes — visite à l’hôpital ou en prison, dont le moment de la séparation laissera un goût inévitable de reviens-y ! Bref, on ne pourra pas en rester là, on n’en ressortira pas indemne.

L. M. : Martin Luther King a écrit « La charité ne consiste pas à donner une pièce à un mendiant mais à lutter contre le système qui produit les mendiants. »
« Mes enfants, n’aimons pas seulement en paroles avec de beaux discours : faisons preuve d’un véritable amour qui se manifeste par des actes. » (1 Jean 3.16)
Ne sommes-nous pas tentés sous couvert de charité de nous contenter d’une bonne action ?

R. P. : En effet quand on en est là, on n’a pas résolu la question sociale. Mes euros, mon sandwich et mes heures de visites n’ont rien résolu au fond — et quand on sait que le signe énorme, le témoignage qui est dans le « c’est à moi que vous l’avez fait » est l’établissement en dignité infinie, l’établissement du prochain au statut de fils ou fille de Dieu (« c’est à moi que vous l’avez fait » — et la tradition juive a une histoire parallèle concernant les femmes, à accueillir toutes comme la mère possible du Messie)… Quand on sait que c’est de cette dignité-là qu’il est question, non seulement, mon sandwich et mes heures de visite n’ont évidemment rien résolu (ce qui ne les rend pas facultatifs) mais ils ont, plutôt, creusé une vaste question !
Où il apparaît que la libération de l’Évangile, pour autrui et pour moi, n’est pas dans mes soins et ma sollicitude, sous peine de faire de ce texte un fardeau, avec sa seconde partie : « c’est à moi que vous ne l’avez pas fait » ! Or c’est bien ici que nous sommes conduits. Et si on en est là, alors nous sommes aussi conduits à la grâce.
Car avec son exigence de dignité, d’élévation au statut d’enfant de Dieu de quiconque en qui se cache le Christ, s’est creusé un abîme, et s’est posée l’espérance d’un autre monde ! Avec le fondement de l’amour du prochain, sont posées les exigences qui fonderont une Cité nouvelle et bouleverseront les espaces où sera accueilli l’Évangile, aux racines de notre bien imparfaite société. C’est parce que l’exigence de dignité rend évidemment insuffisants nos dons et nos visites, qu’ici vont naître — il ne faut pas l’oublier — ce qui deviendra nos hôpitaux, notre sécurité sociale, mais aussi nos écoles laïques, gratuites et obligatoires, etc. Où on doit admettre que l’on est de nos jours, comme société, en pleine déficience… C’est bien, en effet, ce qu’énonçait et dénonçait déjà Martin Luther King.

L. M. : Ces souffrances et ces injustices qui nous révoltent mettent en marche la Fraternité.
Paul Ricœur écrivait au sujet du meurtre d’Abel par son frère Caïn « La fraternité n’est pas donnée, elle est toujours à construire ».
En effet, elle n’est pas acquise. C’est un travail de tous les jours mené dans nos associations avec tous ceux qui nous entourent.
Risquer la fraternité c’est aller voir de près, avec le sens aigu de l’expertise et de la compétence, aller voir ce qui peut faire obstacle à toute relation et notamment à la relation d’aide.
Construire et faire grandir la fraternité ?

R. P. : Fraternité comme chair des deux autres mots de la devise, liberté et égalité… Fraternité comme établissement en dignité.
Or toute réflexion sérieuse sur la question de la dignité pose celle de la dette — la dette des débiteurs insolvables que nous sommes tous.
La dette qui nous conduit à sortir de la naïveté qui verrait Jésus prôner on ne sait quelle générosité gratuite qui serait censée nous libérer de la logique de la dette. Illusion redoutable, justement mise en cause par les études anthropologiques et sociologiques sur la dette comme, par exemple, celles (de Marcel Mauss) menées sur l'institution du potlach en Amérique du Nord, où le don supposé gratuit s'avère viser à dominer le prochain en le rendant insolvable : derrière le don supposé gratuit se cache ce qui empêche l'autre de traduire sa gratitude en réintégrant sa dignité. Au-delà de ces études sur la dette, on sait que l'aide aux pays pauvres endettés, ruinés, aide comme don supposé gratuit, ne fait que renforcer leur dépendance et les priver de leur dignité !
Dignité, c’est bien le terme du service qui restaure la fraternité. Dignité de frère, de sœur, au terme de la promesse : « ils me feront un temple, et je demeurerai au milieu d’eux » (Ex 25, 8). « Vous êtes le temple de l’Esprit saint » (1 Co 3, 16)…
C’est plus des questions que nous avons posées, que des réponses à ces questions que nous aurions données. Cela parce que s’il y a des réponses, c’est celles qui sont à vivre…


Laure Miquel, secrétaire régionale de la FEP-Ouest / Roland Poupin
Poitiers - 8 septembre 2019, dimanche de l’entraide


dimanche 1 septembre 2019

La place de l'invité insolvable





Proverbes 4, 1-9 ; Psaume 68 ; Hébreux 12, 18-24 ; Luc 14, 1-14

Luc 14, 1-14
1 Un jour de shabbath, il était venu manger chez l'un des chefs des pharisiens, et ceux-ci l'observaient.
2 Un hydropique était devant lui.
3 Jésus demanda aux spécialistes de la loi et aux pharisiens : Est-il permis ou non d'opérer une guérison pendant le shabbath ?
4 Ils gardèrent le silence. Alors il prit le malade, le guérit et le renvoya.
5 Puis il leur dit : Lequel de vous, si son fils ou son bœuf tombe dans un puits, ne l'en retirera pas aussitôt, le jour du shabbath ?
6 Et ils ne furent pas capables de répondre à cela.
7 Il adressa une parabole aux invités parce qu'il remarquait comment ceux-ci choisissaient les premières places ; il leur disait :
8 Lorsque tu es invité par quelqu'un à des noces, ne va pas t'installer à la première place, de peur qu'une personne plus considérée que toi n'ait été invitée,
9 et que celui qui vous a invités l'un et l'autre ne vienne te dire : « Cède-lui la place. » Tu aurais alors la honte d'aller t'installer à la dernière place.
10 Mais, lorsque tu es invité, va te mettre à la dernière place, afin qu'au moment où viendra celui qui t'a invité, il te dise : « Mon ami, monte plus haut ! » Alors ce sera pour toi un honneur devant tous ceux qui seront à table avec toi.
11 En effet, quiconque s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé.
12 Il disait aussi à celui qui l'avait invité : Lorsque tu donnes un déjeuner ou un dîner, ne convie pas tes amis, ni tes frères, ni les gens de ta parenté, ni des voisins riches, de peur qu'ils ne te rendent ton invitation et qu'ainsi tu sois payé de retour.
13 Mais lorsque tu donnes un banquet, invite des pauvres, des estropiés, des infirmes, des aveugles.
14 Heureux seras-tu, parce qu'ils n'ont pas de quoi te payer de retour ! En effet, tu seras payé de retour à la résurrection des justes.

*

« Invite des pauvres, des estropiés, des infirmes, des aveugles. Heureux seras-tu, parce qu'ils n'ont pas de quoi te payer de retour » (v. 13-14). Voilà que Jésus invite à nouveau ses auditeurs à se faire des débiteurs insolvables, comme dans la parabole du bon Samaritain qui se termine avec son fameux « va et, toi aussi, fais de même », à savoir fais-toi des débiteurs — insolvables qui plus est ! Aujourd'hui, les choses se précisent : « de peur qu'ils ne te rendent ton invitation et qu'ainsi tu sois payé de retour » (v. 12). Voilà qui déroge à tout ce que l'on croit savoir de la bienséance et du partage du don.

Voilà un texte qui, allant un peu plus loin que l'exhortation finale de la parabole du bon Samaritain, nous donne ainsi une illustration et une explication de la façon dont les derniers pourraient être les premiers et les premiers les derniers. Ça commence par le récit de la guérison d'un hydropique — un homme enflé, comme d'eau (de sérum) — guérison que Jésus effectue un jour de shabbath. Façon de provocation, en regard de considérations religieuses classiques. Entrée en matière dont il faut tenir compte pour comprendre ce que développe Jésus dans la parabole qui suit cet incident, quant à être abaissé ou élevé.

*

On sait que l'observance du shabbath n'est pas facultative. L’Alliance a deux parties : Dieu et le peuple. Quant à Dieu, il a fait une promesse à Abraham pour sa descendance. Quant au peuple il s'agit de remplir sa part, c'est-à-dire observer les préceptes, mais au risque, qui nous concerne jusqu'aujourd'hui nous aussi, d’en faire ainsi une sorte de manuel d'autosatisfaction religieuse. C'est à cela que Jésus s'en prend, à sa façon radicale, par cette guérison incongrue annoncée par une question provocante.

Jésus guérit un homme atteint d'une maladie qui l'affecte depuis longtemps — c'est-à-dire que Jésus aurait pu le guérir le lendemain du shabbath : les cabinets médicaux sont fermés le week-end, sauf urgence. Et voilà que Jésus répond à ses adversaires qu'il y a là urgence.

Car en cas de réelle urgence, les pharisiens admettent sans la moindre difficulté la légitimité des interventions au jour du shabbath, comme les médecins le week-end — d'où le silence qui suit la question de Jésus. Dans un cas d’urgence, celui d'une question immédiate de vie ou de mort, il n'y aurait ni discussion ni contestation. Pas plus pour un être humain que pour un bœuf tombé dans un puits. Car il ne faut pas s'imaginer, à partir de la remarque de Jésus sur le bœuf tombé dans un puits — exemple que Jésus rajoute à un fils, premier exemple trop évident — ; il ne faut pas s'imaginer qu'un pharisien quel qu'il soit aurait préféré la vie de son bœuf à une vie humaine en danger ! Les choses étaient prévues, le Talmud en garde souvenir, pas de difficulté dans ce cas. Mais voilà, ici, on a affaire à une personne qui pouvait attendre un jour de plus. De quoi choquer : Jésus, méprise-t-il le shabbath ?

Jésus ne méprise pas le shabbath ; mais il considère le cas de ce malade comme urgent ! Mais, c'est là qu'est le débat, peut-être d'une autre urgence que celle de la maladie — même si l'on convient qu'un jour de souffrance est une éternité pour celui qui en est affligé.

L'urgence en question est celle du Jour d'éternité précisément, celle du Royaume de Dieu. Le shabbath en est le signe, signe de gratuité, signe de grâce, signe et présence du Royaume de Dieu, ce jour où Dieu s'est retiré, et où tous sont invités à être délivrés et à entrer dans le repos — et pas seulement à observer scrupuleusement le rituel qui symbolise cette délivrance et la gratuité du shabbath de Dieu. Sans quoi on risque de n'être qu'enflé de bonne conscience, comme l'hydropique — beau symbole — était enflé. À guérir d'urgence !

Voilà qui permet d'éclairer la parabole qui suit : en quoi consiste cette façon d'être enflé de bonne conscience, à se croire premier, en s'arrogeant les places d'honneur ? — et pourquoi le Maître du repas du Royaume pourrait juger qu'il s'agit de ranger les convives autrement.

*

On peut saisir ainsi que se mettre à la première place consiste, en usant de critères soi-disant religieux — ou autres —, à établir des catégories prioritaires, et s'y placer soi-même, sur la base d'une bonne conscience qui revient à être… enflé. Maladie à guérir d'urgence !

Enflé, éventuellement — ô comble — et c'est le risque que Jésus décèle chez ses interlocuteurs, à la mesure de ce recueil de « principes pour être en règle avec Dieu » que l'on a fait de la Bible — et que la Bible n'est pas. Et voilà qu'on se fait fort de constater qu'on accomplit la plupart des rites qu'elle prescrit — ce qui est certes bel et bon — à commencer par un des plus importants — il est tout de même dans les dix commandements — le shabbath, ce signe de la gratuité de la grâce de Dieu. Or la Bible n'est pas un manuel de savoir-vivre religieux : son but n'est pas de nous faire penser que nous sommes en règle avec Dieu. Car quiconque se pense en règle avec Dieu, se mettra d'une façon ou d'une autre dans les meilleurs fauteuils, comme les convives de la parabole, carrément dans les premiers.

Voilà qui est à guérir d'urgence !… Avant que Dieu ne bouleverse un ordre indu : « quiconque s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé ».

Alors Jésus appelle celui qui l'invitait, à inviter — plutôt que les convives qui lui ressemblent, ses proches ou ceux qui lui sont proches par leur perfection morale, ceux honorent sa table de leur richesse ou de leur — réelle — honorabilité, et qui peut-être, l’inviteront en retour à leurs tables de choix — ; Jésus l'appelle à inviter ceux que l'on a l'habitude de mépriser. Avec en outre le motif qu'ils ne pourront pas rembourser, qu'ils ne pourront pas rendre rendre l'invitation… N'ayant donc pas de quoi être enflés !

Le piège de l’orgueil, puisque c'est de cela qu'il s’agit, la prétention d'être irréprochable, à s'arroger la bonne place, se dévoile ici dans toute sa splendeur : prétention d'être d'une pureté telle qu'on pourrait la déployer, agissant entre bons par pure gratuité ! Agir par pure gratuité serait certes bel et bon si nous étions d'une telle perfection, celle d'être entre bons qui se rendent leur bonté, perfection surhumaine, perfection inhumaine.

Où l'on retrouve à son comble l'illusion d'être en règle : dans la prétention d'aimer de façon gratuite. Jésus barre cette issue illusoire par un défi : « invite donc ceux qui ne pourront pas de te rendre ». Des « débiteurs » qui ne peuvent pas rembourser ! Inaptes à la réciproque. Jésus met ici en question jusqu’à la vérité de la bonne intention : jusqu’à quel point un acte « gratuit » est-il gratuit ? C'est une véritable « dette de gratuité » qui est ainsi dévoilée via cette mise en honneur de ceux qui ne peuvent pas rembourser : tu n'as pas les moyens de tes prétentions d'être à la hauteur des exigences qui fonderaient une communauté de bons, en règle, aptes à donner. Toi le premier es un invité au festin céleste, au seul bénéfice de la grâce gratuite — don de résurrection, comme cela apparaîtra « à la résurrection des justes ».

Où chacun de nous devient le débiteur insolvable, invité au festin d'un Royaume dont il n'est évidemment pas à même d'en mériter ou d'en rembourser quoique ce soit. C'est ainsi que s'ouvre un cercle qui va bien au-delà des supposés bons entre eux, mais qui s'élargit à ceux qui nous ressemblent comme débiteurs insolvables, bien obligés dès lors à faire de même que le maître invitant !

*

Ainsi, il est un autre regard de Dieu, celui du Christ qui honore le méprisé, que nous sommes tous à bien y regarder, un regard qui mène quiconque a perçu qu'il se pose sur lui à savoir qu'il ne saurait y avoir d'homme soi-disant apte à aimer, en règle avec Dieu, que par inconscience. Ce regard dévoile à qui a perçu que Dieu le pose sur lui que c'est là le regard qui seul fait vivre. C'est ce regard du Christ qui suscite l'attitude que Dieu agrée, et qui consiste à s'attendre à lui seul, et à ne pas se fier à toutes nos prétendues mises en règle, jusqu'à s'imaginer comme Dieu, aptes au don gratuit. C'est par la foi seule, qu'il s'agit de vivre devant Dieu, Dieu qui a seul le pouvoir de faire naître en nous, et à l'égard de nos prochains, les comportements qu'il attend de nous.


RP, Châtellerault, 01/09/19


dimanche 25 août 2019

Qu'est-ce que cette "porte étroite" dont parle Jésus ?




Ésaïe 66, 18-21 ; Psaume 117 ; Hébreux 12, 5-13 ; Luc 13, 22-30

Luc 13, 22-30
22 Il passait par villes et villages, enseignant et faisant route vers Jérusalem.
23 Quelqu’un lui dit : "Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens qui seront sauvés ?" Il leur dit alors :
24 "Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et ne le pourront pas.
25 "Après que le maître de maison se sera levé et aura fermé la porte, quand, restés dehors, vous commencerez à frapper à la porte en disant : Seigneur, ouvre-nous, et qu’il vous répondra : Vous, je ne sais d’où vous êtes,
26 "alors vous vous mettrez à dire : Nous avons mangé et bu devant toi, et c’est sur nos places que tu as enseigné ;
27 et il vous dira : Je ne sais d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui faites ce qui est injuste.
28 "Il y aura les pleurs et les grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, ainsi que tous les prophètes dans le Royaume de Dieu, et vous jetés dehors.
29 Alors il en viendra du levant et du couchant, du nord et du midi, pour prendre place au festin dans le Royaume de Dieu.
30 "Et ainsi, il y a des derniers qui seront premiers et il y a des premiers qui seront derniers."

*

Voilà une parole terrible, donnée comme inaugurant le jour du Royaume de Dieu avec sa porte — étroite (v. 24) — refermée (v. 25) !… laissant dehors… qui ? « Vous », nous dit Jésus (v. 25-27). Car sa parole est ici donnée en « vous ». Adressée donc au lecteur de l’Évangile, c'est-à-dire à chacun de nous qui lisons — en réponse à la question de « quelqu'un », que nous pourrions tous être : « Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens qui seront sauvés ? » (v. 23)

Une parole terrible annoncée comme devant entrer dans l’histoire. Quand ? Lors d’une des dates terribles dont est constellée l’histoire ? Et pourquoi pas une date apparemment anodine ? Les événements du Nouveau Testament ont alors totalement échappé à la « grande Histoire », aux « médias » de l'époque — : la date de la porte fermée pourrait avoir tout d'une date anodine, comme une date qui signe la disparition des témoins de la parole de la grâce, par exemple.

Comme exemple d'une toujours possible disparition des témoins de la grâce, il se trouve que nous sommes, en ce 25 août, non seulement à l'anniversaire de la libération de Paris en 1944, mais aussi au lendemain de l'anniversaire du massacre de la Saint Barthélémy, la nuit du 24 août 1572… Le protestantisme ne fut alors pas totalement exterminé, même si c'était sans doute la visée de ses bourreaux. Le pape Grégoire XIII fit alors chanter un Te Deum pour dire officiellement sa joie de voir massacrer les hérétiques, et commanda au peintre Giorgio Vasari une fresque qui orne toujours la salle Regia du Vatican où elle fait face à celle célébrant la bataille de Lépante où les Turcs étaient vaincus en 1571.

Ce qui renvoie à l'actualité la plus criante, où comme en Syrie, en Irak, au Nigéria, etc., les violences fanatiques débouchent sur le départ, accéléré du XXe siècle à nos jours, des chrétiens — parmi tant d'autres persécutés —, fragiles témoins, de plus en plus rares, de la parole du Christ.

Le témoignage se poursuit ailleurs, pourra-t-on dire. Mais jusqu'à quand, quand les Églises se vident ?

Une anecdote, concernant notre Poitou et sa richesse historique. Le village de Civaux… Une église dont les fondements datent du VIe siècle, une nécropole mérovingienne, tout cela à l'ombre des gigantesques tours de refroidissement de la centrale nucléaire. Un récent article de la presse régionale parlait des inquiétudes que suscite le réchauffement climatique entraînant une diminution du débit de la Vienne, et donc des risques pour le refroidissement de la centrale. Menace moderne comme en écho à la question posée à Jésus : « Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens qui seront sauvés ? » (v. 23) En attendant, la centrale nucléaire, réchauffant la Vienne, permet un élevage connu de crocodiles. Les guides touristiques annoncent tout cela. À commencer, chronologiquement, par la nécropole mérovingienne, dont le lieu est celui du cimetière du village, en usage jusqu'aujourd'hui. Autrement dit nous voilà avec un cimetière qui commence par plusieurs centaines de tombes remontant aux Ve-VIe siècles, toutes marquées d'anciens symboles chrétiens, traversant les siècles ; qui arrive au récent XXe siècle signé en son début par l'alignement des croix de la mémoire atroce des nombreux morts de la guerre de 14 ; et débouche sur le XXIe siècle, dont la marque frappante est la disparition à peu près totale de tout symbole chrétien sur les tombes, signalant la fin — peut-être pas du christianisme — mais sans aucun doute possible de la chrétienté (ce n'est pas une nouveauté, ça remonte à 1648 lors de la fin de la guerre de Trente ans, mais ça devient très visible), quand la superbe église du XIIe siècle est signalée par le panneau touristique caractéristique des curiosités historiques, église qui survit quand même encore, en présentant à son entrée l'affiche de la campagne sur les difficultés financières qui hypothèquent la durée de cette survie… « après que le maître de maison se sera levé et aura fermé la porte, quand, restés dehors, vous commencerez à frapper à la porte en disant : Seigneur, ouvre-nous, et qu’il vous répondra : Vous, je ne sais d’où vous êtes » (v. 25).

Et si la porte fermée, porte étroite devenue trop étroite, c’était cela ? Plus de témoins pour dire la grâce… à un monde devenu une immense société de consommation, sous le règne de Mammon, sans autre ouverture sur l'esprit que celui de la culture historique admirant l'esthétique d'un riche passé — mais ne comblant pas aujourd'hui la faim des âmes.

La nuit s'est épaissie. En faut-il plus pour craindre que progressivement les portes ne se referment, ne se soient déjà refermées ? Une porte fermée au jour où retentit la parole de Jésus : « éloignez-vous de moi, vous tous qui faites ce qui est injuste » (v. 27) — avec ces mots terribles : « vous serez jetés dehors » (v. 28).

*

Si on s'en tient à ce critère — « éloignez-vous de moi, vous tous qui faites ce qui est injuste » —, qui de nous prétendra être sauvé ?… quand nos âmes ploient sous un lancinant sentiment caché de culpabilité… Caché sous un voile d’illusion que dénonce ici Jésus. Ce voile d'illusion qui consiste à se croire d'une façon ou d'une autre suffisamment juste, plus juste que le reste du monde, parce que l'on fait ceci ou cela, que l'on croit ceci ou cela, qu'on appartient à telle communauté de croyants, qu'on a tel type de foi qui sauve. Illusion que tout cela, qui revient à compter sur soi, mais, a averti le prophète Jérémie, « malheur à l'homme qui se confie en l'homme », fut-ce en lui-même. C'est si banal et courant de se croire suffisamment meilleur, ou en meilleure position que tel ou tel, fût-ce du fait de sa foi ! Il suffit d'entendre la façon dont est critiqué ici ou là le comportement de tel ou tel, qui fait, jure le critique, ce que je ne ferais pas (pensons aux scandales qui agitent régulièrement les médias, visant tel ou tel acte d'abus de toute sorte — et qu'il s'agit de laisser au jugement de Dieu, au mieux en vue d'une conversion, concernant ce qu'il y a à rendre — ; scandale qui permet au plus grand nombre légitimement scandalisé de se dire : au fond, je ne suis pas à ce point injuste).

Illusion tragique de l'auto-justification qui fait louper la porte étroite qui est de désespérer de soi-même, de se savoir irrémédiablement perdu, au point de n'avoir de recours que la grâce. « Alors il en viendra du levant et du couchant, du nord et du midi, pour prendre place au festin dans le Royaume de Dieu. Et ainsi, il y a des derniers qui seront premiers et il y a des premiers qui seront derniers » (v. 29-30). Car si j'ose espérer en Dieu du cœur de ma désespérance de moi-même, alors cette espérance nouvelle vaut pour quiconque, jusqu'aux plus éloignés, venant des horizons les plus éloignés des lieux de la foi.

Alors qui dira cette grâce, la faveur d'un Dieu de tendresse qui dit toujours son amour ? Qui, demain, pour le faire savoir ?… quand nos Églises ont de plus en plus de peine à survivre, en ont de moins en moins les moyens financiers, quand les pasteurs arrivant à l'âge de la retraite ne sont plus remplacés… Ici aussi, nous sommes en des temps où il est plus évident que jamais que ce qui a toujours été vrai reste vrai : il n'est de recours qu'en la grâce d'un Dieu qui promet qu'il pourvoira ; quelque étroite que soit la porte ! « Quand les montagnes s’effondreraient, dit Dieu, quand les collines chancelleraient, ma bonté pour toi ne faiblira point et mon alliance de paix ne sera pas ébranlée. Je t’aime d’un amour éternel, et je te garde ma tendresse » (Ésaïe 54, 10).

*

« Alors il en viendra du levant et du couchant, du nord et du midi, pour prendre place au festin dans le Royaume de Dieu. Et ainsi, il y a des derniers qui seront premiers et il y a des premiers qui seront derniers » (v. 29).

Voilà un Dieu qui seul peut faire ce que ne n’avons pas su faire. Voilà un salut à une tout autre mesure, et qui laisse pourtant le goût de sable de tous nos échecs et de nos injustices, pour laisser place au seul roc de la promesse : « il en viendra du levant et du couchant, du nord et du midi, pour prendre place au festin dans le Royaume de Dieu. » La promesse de Dieu, reçue dans la confiance seule : telle est la porte étroite où il nous faut passer, par laquelle seule le salut est possible : la grâce seule. Cette porte qui s'ouvre aujourd'hui. Car « c'est aujourd'hui le jour du salut »… (2 Co 6, 2 ; Hé 4, 7)


RP, Poitiers, 25/08/19


dimanche 18 août 2019

"Je suis venu jeter un feu sur la terre"




Jérémie 38.4-10 ; Psaume 40 ; Hébreux 12.1-4 ; Luc 12.49-53

Jérémie 38, 4-10
4 Les chefs dirent au roi : Que cet homme soit mis à mort ! car il décourage les hommes de guerre qui restent dans cette ville, et tout le peuple, en leur tenant de pareils discours ; cet homme ne cherche pas le bien de ce peuple, il ne veut que son malheur.
5 Le roi Sédécias répondit : Voici, il est entre vos mains ; car le roi ne peut rien contre vous.
6 Alors ils prirent Jérémie, et le jetèrent dans la citerne de Malkija, fils du roi, laquelle se trouvait dans la cour de la prison ; ils descendirent Jérémie avec des cordes. Il n’y avait point d’eau dans la citerne, mais il y avait de la boue ; et Jérémie enfonça dans la boue.
7 Ebed-Mélec, l’Éthiopien, eunuque qui était dans la maison du roi, apprit qu’on avait mis Jérémie dans la citerne. Le roi était assis à la porte de Benjamin.
8 Ebed-Mélec sortit de la maison du roi, et parla ainsi au roi:
9 O roi, mon seigneur, ces hommes ont mal agi en traitant de la sorte Jérémie, le prophète, en le jetant dans la citerne ; il mourra de faim là où il est, car il n’y a plus de pain dans la ville.
10 Le roi donna cet ordre à Ebed-Mélec, l’Éthiopien : Prends ici trente hommes avec toi, et tu retireras de la citerne Jérémie, le prophète, avant qu’il ne meure.

Luc 12, 49-53

49 Je suis venu jeter un feu sur la terre, et qu’ai-je à désirer dès lors qu’il est allumé ?
50 Il est un baptême dont je dois être baptisé, et combien il me tarde qu’il soit accompli !
51 Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non, vous dis-je, mais la division.
52 Car désormais cinq dans une maison seront divisés, trois contre deux, et deux contre trois ;
53 le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère.

*

« Je suis venu jeter un feu sur la terre », avertit Jésus — « et qu’ai-je à désirer dès lors qu’il est allumé ? Il est un baptême dont je dois être baptisé, et combien il me tarde qu’il soit accompli ! » Parole difficile ! C’est de la croix que Jésus parle.

La croix, signe de contradiction. Un feu sur la terre. Jésus en est conscient — « qu’ai-je à désirer dès lors qu’il est allumé ? » —, déjà la souffrance qui s’annonce pour lui : « il est un baptême dont je dois être baptisé, et combien il me tarde qu’il soit accompli ! » On sait qu’il parle de sa mort crucifié comme d’un baptême, baptême dans la mort (cf. Mc 10, 38)… baptême, l’eau comme seule à même d’éteindre le feu. Jésus perçoit avec douleur les conséquences pour lui de ce feu pour lequel, au fond, il est venu !

Le feu est déjà en marche, contre lui, et il ne s’en réjouit pas, loin s’en faut ! Peut-il être pressé que ce feu soit allumé comme pourraient le laisser imaginer plusieurs traductions (moins littérales, lisant : « qu’il me tarde qu’il soit allumé ») ? — ce qui irait finalement dans le sens qui veut que Jésus ait prôné la violence et ait donc été, selon les conceptions de l’époque, condamné à juste titre.

Car quelques textes des évangiles, comme on sait, sont abusivement utilisés en ce sens, outre celui-ci — comme celui où lors de son arrestation (Luc 22, 36-37 sq.), Jésus demandait aux disciples de prendre des épées ; ils en ont deux, cela suffit dit-il, comme si deux épées suffisaient à empêcher son arrestation par une troupe de soldats armés ! Exigeant de Pierre qu’il remette la sienne au fourreau, il signifie ainsi qu’il n’est pas question d’en faire usage, mais qu'il n'y a pas lieu d'éviter le malentendu qui correspond à la prophétie, selon l’évangile : « afin qu’il soit compté parmi les malfaiteurs » !… puisque Jésus n’a pas été condamné parce qu’il était juste, mais sous prétexte qu’il aurait voulu renverser le pouvoir romain. On ne persécute jamais un juste sans un bon prétexte !

*

Depuis peu (suite à un philosophe médiatique qui tient à retrouver à tout prix dans les textes bibliques ses affirmations que Jésus prônerait ce genre de pratique), on utilise aussi une parabole parlant d’égorgement (pratique hélas réactualisée par l’État islamique et les groupes qui lui ressemblent. Encore 63 morts dans un attentat à Kaboul, ce matin) ! Concernant Jésus, puisqu’il est impossible de trouver un tel enseignement dans la prédication de celui qui exige : « aimez vos ennemis », on va le chercher dans une parabole parlant d’un propriétaire égorgeur (Luc 19, 12-27), qui n’avait jamais été interprétée comme prônant une telle pratique, même au temps les plus sombres de l’histoire de l’Église. Quel Dieu, dépeint comme un orgre ?! Évidemment, on savait que c’est une parabole, pas un précepte !…

« L’Ogre alla prendre un grand couteau ; et en approchant des pauvres enfants, il l’aiguisait sur une longue pierre, qu’il tenait à sa main gauche. Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit : "Que voulez-vous faire à l’heure qu’il est ? n’aurez-vous pas assez de temps demain ? […]"
L’Ogre avait sept filles, qui n’étaient encore que des enfants. Ces petites ogresses […] n’étaient pas encore fort méchantes ; mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang. On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une couronne d’or sur la tête.
Il y avait dans la même chambre un autre lit de la même grandeur : ce fut dans ce lit que la femme de l’Ogre mit coucher les sept petits garçons ; après quoi, elle s’alla coucher elle-même dans son lit.
Le Petit Poucet, qui avait remarqué que les filles de l’Ogre avaient des couronnes d’or sur la tête, et qui craignait qu’il ne prît à l’Ogre quelque remords de ne les avoir pas égorgés dès le soir même, se leva vers le milieu de la nuit, et prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla tout doucement les mettre sur la tête des sept filles de l’Ogre, après leur avoir ôté leurs couronnes d’or, qu’il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne, afin que l’Ogre les prît pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu’il voulait égorger. La chose réussit comme il l’avait pensé : car l’Ogre, s’étant éveillé sur le minuit, eut regret d’avoir différé au lendemain ce qu’il pouvait exécuter la veille. Il se jeta donc brusquement hors du lit, et, prenant son grand couteau : « Allons voir, dit-il, comment se portent nos petits drôles ; n’en faisons pas à deux fois. »
Il monta donc à tâtons à la chambre de ses filles, et s’approcha du lit où étaient les petits garçons, qui dormaient tous, excepté le Petit Poucet, qui eut bien peur lorsqu’il sentit la main de l’Ogre qui lui tâtait la tête, comme il avait tâté celles de tous ses frères. L’Ogre, qui sentit les couronnes d’or : « Vraiment, dit-il, j’allais faire là un bel ouvrage ; je vois bien que je bus trop hier soir. » Il alla ensuite au lit de ses filles, où, ayant senti les petits bonnets des garçons : « Ah ! les voilà, dit-il, nos gaillards ; travaillons hardiment. » En disant ces mots, il coupa, sans balancer, la gorge à ses sept filles. Fort content de cette expédition, il alla se recoucher dans sa chambre. »

Est-ce que des parents lisant ce conte à leurs enfants — vous avez reconnu Le Petit Poucet — leur enseigneraient les bienfaits de l’égorgement ? Évidemment pas ! C’est un conte, une petite histoire… comme les paraboles ! Si on le lit peu de nos jours, c’est aussi parce qu’il n’est plus aisément compréhensible, notamment sous cet angle, quand une telle pratique effrayante n’était pas inenvisageable au temps du conte, portant en cela son poids effrayant. C’était le cas aussi au temps de Jésus…

*

Or c’est bien un malentendu sur une supposée violence qui a valu à Jésus sa condamnation par les autorités romaines et leurs collaborateurs du Temple, comme zélote voulant renverser le pouvoir. Malentendu que Jésus n’espère même pas corriger ! Il sait déjà que cela se terminera par sa crucifixion, et que le jour approche où il faudra affronter ce feu que sa seule présence sur terre attise et allume, et que seule l’eau de son engloutissement dans la mort pourra éteindre ! C’est là le sens de son propos.

« Je suis venu jeter un feu sur la terre ». La croix, signe de contradiction, dévoile une coupure du monde : être avec les prophètes remettant le monde en question, où contre eux, avec ceux qui sont prêts à tous les subterfuges pour faire taire ce qui les dérange et dérange le désordre établi du monde. Une division du monde qui éclate à la croix, où on tente définitivement de faire taire la vérité, en condamnant Jésus à mort comme un terroriste, lui qui a enseigné d’aimer ses ennemis et de tendre l’autre joue ! Car à nouveau c’est bien le motif officiel, inscrit sur la croix (roi des Judéens, voulant donc renverser le représentant de César), de sa condamnation !

Il apparaît alors que désormais, on sera ou d’un côté de la coupure du monde, ou d’un autre ! À moins qu’on ne soit avec Jésus, au cœur de la brèche que son baptême dans la mort a opérée.

*

N’être jamais d’un camp de la persécution et de la violence, fût-elle simplement morale, via la calomnie. N’être pas du camp des chercheurs de poux dans la tête des témoins honnêtes, dont on cherche juste à ne pas entendre leurs remises en question.

On a dit tout et son contraire contre les prophètes, jusqu’à déclarer leur parole inaudible comme pour Paul (jugé, selon 2 Pierre 3, 16, « difficile » — en fait trop dérangeant pour qu’on entende avec simplicité ce qu’il écrit), ou Jérémie contre qui on a été, dit la Bible, jusqu’à payer des faux-prophètes évidemment moins dérangeants, ressassant ce qu’on a, croit-on, toujours entendu ! Ce qui rejoint la parole attribuée à Confucius : « Lorsque tu fais quelque chose, sache que tu auras contre toi, ceux qui voudraient faire la même chose, ceux qui voulaient le contraire, et l'immense majorité de ceux qui ne voulaient rien faire ».

Pour Jésus, on le dénonce comme une menace contre le pouvoir de Rome et du Temple (donc prônant la violence), prétexte de sa condamnation ! Et tout cela, avertit Jésus, relisant les anciens prophètes, ira jusqu’à diviser les familles, les nations, les Églises !… Et ira jusqu’à sa mort, son baptême dans les eaux sombres de la mort.

Si un faux-prophète fait aisément nombre autour de lui, voire l’unanimité, ou, de nos jours, reçoit l'aval médiatique ou au moins la curiosité intéressée, le vrai prophète dérange trop pour cela… Et on accusera — « la volonté de condamner emploie toujours l'arme qu'elle a sous la main. » (Gaston Bachelard) —  : on accusera Jésus de vouloir détruire le Temple, bref, de mettre le feu en ce sens-là ! Comme déjà on accusait Jérémie, opposé à l’avis majoritaire : son refus d’user de la force violente contre Babylone (de toute façon bien plus puissante, comme Rome au temps de Jésus) est ce qui lui vaudra la persécution — contre sa parole jugée catastrophiste et défaitiste (ch. 38) :
4 Les chefs dirent au roi : Que cet homme soit mis à mort ! car il décourage les hommes de guerre qui restent dans cette ville, et tout le peuple, en leur tenant de pareils discours ; cet homme ne cherche pas le bien de ce peuple, il ne veut que son malheur.
5 Le roi Sédécias répondit : Voici, il est entre vos mains ; car le roi ne peut rien contre vous.
6 Alors ils prirent Jérémie, et le jetèrent dans la citerne de Malkija, fils du roi, laquelle se trouvait dans la cour de la prison ; ils descendirent Jérémie avec des cordes. Il n’y avait point d’eau dans la citerne, mais il y avait de la boue ; et Jérémie enfonça dans la boue.

Pour l’heure Jérémie s’en sort suite à l’intercession de l’Éthiopien Ebed-Mélec. Il n’en sera pas toujours ainsi. Mais la fidélité à Dieu dans le refus des façons trop humaines de faire venir son Règne (ce pourquoi Jésus est condamné !), ce refus qui est le fait de Jérémie et de Jésus, reste pour nous à l’ordre du jour.

C’est ainsi qu’il s’agit d’être avec Jésus crucifié dans la brèche du refus de ce qui, au sein des nations, des religions, des Églises, et jusqu’au sein des familles, et fût-ce en son nom, déchire le monde… ce qui est pourtant inéluctable : faire ce que l'on a à faire, sachant que : « Je suis venu jeter un feu sur la terre », a averti Jésus.


RP, Poitiers, 18.08.19


dimanche 14 juillet 2019

Le bon Samaritain & le débiteur insolvable




Deutéronome 30, 10-14 ; Psaume 19, 8-12 ; Colossiens 1, 15-20 ; Luc 10, 25-37

Luc 10, 25-37
25 Et voici qu’un légiste se leva et lui dit, pour le mettre à l’épreuve : "Maître, que dois-je faire pour recevoir en partage la vie éternelle ?"
26 Jésus lui dit : "Dans la Loi qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ?"
27 Il lui répondit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même."
28 Jésus lui dit : "Tu as bien répondu. Fais cela et tu auras la vie."
29 Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : "Et qui est mon prochain ?"
30 Jésus reprit : "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, il tomba sur des bandits qui, l’ayant dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort.
31 Il se trouva qu’un prêtre descendait par ce chemin ; il vit l’homme et passa à bonne distance.
32 Un lévite de même arriva en ce lieu ; il vit l’homme et passa à bonne distance.
33 Mais un Samaritain qui était en voyage arriva près de l’homme : il le vit et fut pris de compassion.
34 Il s’approcha, banda ses plaies en y versant de l’huile et du vin, le chargea sur sa propre monture, le conduisit à une auberge et prit soin de lui.
35 Le lendemain, tirant deux pièces d’argent, il les donna à l’aubergiste et lui dit : Prends soin de lui, et si tu dépenses quelque chose de plus, c’est moi qui te le rembourserai quand je repasserai.
36 Lequel des trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme qui était tombé sur les bandits ?"
37 Le légiste répondit : "C’est celui qui a fait preuve de bonté envers lui." Jésus lui dit : "Va et, toi aussi, fais de même."

*

Chose plus étrange qu'il n'y parait que cette parabole dite du bon Samaritain et le dialogue qui l'amène, au point que quand on reprend le propos final de Jésus, « toi fais de même », on risque tout bonnement de choquer un auditeur attentif, et on peut le comprendre. Que vient, en effet, de faire le Samaritain ? À travers son admirable acte de compassion, effectivement digne d'imitation (à la mesure des moyens de chacun — l'homme est assez aisé pour offrir le nombre de jours d'hôtellerie qu'il faut au blessé), il vient de se faire, fût-ce malgré lui, un débiteur… un débiteur insolvable qui plus est — le Samaritain n'est même plus là pour recevoir ne serait-ce qu'un remerciement d'un blessé curieusement resté objet, objet de compassion, ignoré par la suite quant à ce qu'il peut ressentir. Ce qui dans toute relation humaine correcte, est pour le moins mal venu. Dans une civilisation traditionnelle, commune dans l'Antiquité, c'est perçu quasiment comme une atteinte à la dignité de celui qui reçoit ! Et Jésus d'inviter à faire de même !? Qu'est-ce à dire ? C'est cet aspect des choses qui couramment nous échappe ! On va y revenir.

*

Venons-en pour l'instant au début du dialogue. Comme il est coutume dans les Évangiles, voilà un légiste qui veut mettre Jésus à l'épreuve. À comparer avec les autres situations similaires, c'est de voir ce qu'il a dans le ventre qu'il s'agit. Son interlocuteur est un légiste, on dirait aujourd'hui un bibliste ou un exégète. Il est en tant que tel fondé à interroger Jésus qui apparait en position d'enseignant — « Maître ».

Notons aussi en passant que la question du légiste est la même que celle de l'homme riche quelques chapitres plus loin (Luc 18, 18-27) : « que dois-je faire pour recevoir en partage la vie éternelle ? » Et ici, à la question par laquelle Jésus répond à sa question (puisque Jésus répond à sa question par une question), c'est le légiste qui donne en réponse le résumé de la Loi, aimer Dieu et son prochain, parfaitement en accord avec la tradition juive et avec Jésus.

C'est la sentence de Jésus qui, du coup, interroge : « fais cela et tu auras la vie ». On imagine le légiste trouvant cela un peu bref. Sentence correcte mais demandant précision : qui est à un tel niveau de fidélité à l'enseignement biblique qu'il puisse prétendre « faire cela » à l'égard du prochain ! Un peu léger, et légaliste, genre salut par les œuvres, non ?

Ce pourquoi l'homme pousse plus avant, voulant se justifier, dit le texte, ce qui précisément sous-entend : « qui, à commencer par moi, prétendrait être à la hauteur ? » Le légiste pousse donc plus avant sur le terrain de l'exégèse avec la question qui s'impose face au précepte biblique : « et qui est mon prochain ? » — car « si vous aimez seulement ceux qui vous aiment »… (Luc 6, 32). Alors Jésus de préciser son exégèse, en plaçant un Samaritain dans la parabole qu'il donne comme illustration en forme de aggada, c'est-à-dire récit comme développement illustré de son enseignement. Ici une illustration de sa lecture de Lévitique 19, d'où est extrait le précepte « tu aimeras (pour) ton prochain comme toi-même » (v. 18). Dans les versets 17 et 18 de ce passage de Lévitique 19, le terme français « prochain » correspond, dans une progression, à trois termes en hébreu, littéralement : le frère au sens biologique, puis le « compatriote » et enfin tout semblable, donc quiconque, sachant que la fin du chapitre reprend, avec le même verbe : « tu aimeras l’étranger comme toi-même » (Lv 19, 34). La dimension d'ouverture universelle de cet enseignement est bien inscrite dans le texte du Lévitique qu'a cité le légiste. En tout cela, Jésus et le légiste qui l’interroge ont tout pour être d‘accord.

*

Mais là n'est pas la pointe de la petite histoire racontée par Jésus, qui ne perd pas de vue la première question du légiste à propos de la vie éternelle — et va y revenir.

Cela en partant de l'allusion implicite aux deux temples, celui de Samarie au Mont Garizim auquel est attaché le Samaritain, et celui de Jérusalem, référent de Jésus et du légiste, allusion faite par la mention d'un prêtre et d'un lévite, c'est-à-dire des représentants du temple, ce que ne seraient ni un pharisien ni un scribe par exemple ; allusion au temple de référence, donc, ce qui différencie le Samaritain d'un côté, et de l'autre Jésus et le légiste, qui sont tous deux juifs. Au-delà de ce fait (parallèle avec l'épisode de la Samaritaine en Jean 4), il est question de la symbolique de la présence de Dieu, qui s'annonce ici déborder, en esprit et en vérité, la fonction symbolique du temple. Là aussi, le légiste peut aisément l'entendre et être d'accord avec Jésus. Dieu ne demeure pas dans le temple, mais le temple symbolise la présence (la shekhina) de Dieu parmi le peuple, selon la lecture juive d'Exode 25, 8 : « ils me feront un temple, et je demeurerai au milieu d'eux ». Et donc, Dieu a moyen d'agir même par un Samaritain. Le légiste peut l'entendre sans problème.

Là où ça se corse, c'est au point où Jésus, tout en ayant répondu à la seconde question du légiste : « qui est mon prochain ? » est revenu à sa première question, sur la vie éternelle, en reprenant à la fin la même réponse, et soulignant en quelque sorte cette même réponse : « fais cela » !

Disons tout de suite que, puisque c'est la même question que pose l'homme riche un peu plus loin, c'est aussi la même réponse que donne Jésus, mettant le salut en rapport avec la Loi pour en souligner (ce qui rejoint la perplexité du légiste) l'impossibilité aux hommes, incapables comme le chameau de passer par le trou d'une aiguille dans un cas, s'avérant débiteurs insolvables dans l'autre cas, ici, au terme de cette parabole, dont le propos lapidaire final est : fais comme le Samaritain, qui (réponse à la seconde question du légiste) s'est fait un prochain… et débiteur — insolvable ! « Toi aussi fais de même » ! Qu'est-ce à dire ? C'est ici que l'auditeur attentif est fondé à être choqué, et c'est vraisemblablement ce que cherche Jésus !

Passé le prêtre et le lévite, les deux personnages principaux sont le Samaritain et le blessé, à savoir d'un côté un pauvre radical : dépouillé, roué de coups, laissé à moitié mort par les bandits qui s'en sont allés. Et de l'autre un homme à l'aise, avec une monture et suffisamment d'argent pour que le blessé puisse arriver à l'auberge et y rester autant qu'il le faudra. Et avec ça, une vraie richesse intérieure le conduisant à son attitude envers un blessé qu'il ne connait pas, au bénéfice de sa compassion comme si c'était un de ses proches — se montrant son prochain.

Pauvreté radicale d'un côté, richesse indubitable de l'autre. Voilà qui va faire du blessé le tenant d'une dette — il doit la vie au Samaritain ! — qu'il ne pourra pas rembourser : d'autant que son bienfaiteur est parti sans laisser d'adresse ! Et Jésus de conclure par un lapidaire : « fais de même » !

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Or toute réflexion sérieuse sur la question de la dette nous conduit à sortir de la naïveté qui verrait Jésus prôner on ne sait quelle générosité gratuite qui serait censée nous libérer de la logique de la dette — où l'on butte encore et toujours sur l'impossibilité de passer par le trou d'une aiguille. Au-delà des études anthropologiques et sociologiques sur la dette comme, par exemple, celles menées sur l'institution redoutable du potlach en Amérique du Nord, où le don supposé gratuit s'avère viser à dominer le prochain en le rendant insolvable, analyse (de Marcel Mauss) reprise par l'écrivain Georges Bataille dans son livre La part maudite, parce que c'est bien cela qui se cache derrière ce don supposé gratuit, empêchant l'autre de traduire sa gratitude en réintégrant sa dignité — au-delà de ces études sur la dette, on sait que l'aide aux pays pauvres endettés, dépouillés par les bandits, aide comme don supposé gratuit, ne fait que renforcer leur dépendance et les priver de leur dignité ! Y a-t-il cela au bout de la parabole du bon Samaritain ?

À moins qu'à commencer par admettre qu'il s'agit bel et bien de dette, d'un débiteur insolvable qui nous est dessiné expressément dans le blessé, on n'entende l'enseignement de Jésus d'une tout autre façon — comme une parabole, précisément, et de nous demander : de quelle dette est-il question me concernant ? Alors une voie se dégage, qui fait de chacun de nous qui entend, à la suite du légiste, à la fois un Samaritain compassionnel — « fais de même » — et un blessé, un Samaritain compassionnel potentiel parce qu'un blessé, blessé chargé d'une dette immense, dette de grâce, dette de gratuité (et donc d'autant plus insolvable), un blessé au bénéfice des soins d'un Samaritain absenté (dans lequel les Pères de l'Église ont vu le Christ absenté), soins de la grâce infiniment gratuite, et qui comme telle fait de chacun de nous des débiteurs insolvables dès lors appelés à faire à leur tour autant de débiteurs de gratuité insolvables, à commencer par remettre à leur tour les dettes, puisque conscients de ce que leur propre dette est insolvable (cf. a contrario la parabole du débiteur impitoyable — Mt 18, 23-35).

*

Alors s'ouvre le cœur de la bonne nouvelle au cœur même de l'enseignement de la Loi : aime sans autre raison que de savoir que tu as aussi été aimé, d'une façon telle que tu ne peux t'en acquitter (dette infinie au Dieu sauveur : 1er commandement, qui se traduit, comme gratitude, en imitation de Dieu à l'égard du prochain : 2e commandement, semblable au 1er). Comment entrer dans la vie ? En entrant dans le double commandement comme porte de la vie d'éternité, porte du Royaume espéré, selon ce que nous prions, demandant la venue du Règne de Dieu selon l'enseignement de Jésus du Notre Père quelques versets après cette parabole : remets-nous nos dettes, i.e. nos fautes en Luc, comme nous remettons à nos débiteurs (Luc 11, 4).


RP, Châtellerault, 14.07.19


dimanche 7 juillet 2019

"Réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux"




Ésaïe 66, 10-14 ; Psaume 66 ; Galates 6, 14-18; Luc 10, 1-20

Luc 10, 1-20

1 Après cela, le Seigneur désigna soixante-douze autres disciples et les envoya deux par deux devant lui dans toute ville et localité où il devait aller lui-même.
2 Il leur dit : "La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson.
3 Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.
4 N’emportez pas de bourse, pas de sac, pas de sandales, et n’échangez de salutations avec personne en chemin.
5 "Dans quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison.
6 Et s’il s’y trouve un homme de paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous.
7 Demeurez dans cette maison, mangeant et buvant ce qu’on vous donnera, car le travailleur mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison.
8 "Dans quelque ville que vous entriez et où l’on vous accueillera, mangez ce qu’on vous offrira.
9 Guérissez les malades qui s’y trouveront, et dites-leur : Le Règne de Dieu est arrivé jusqu’à vous.
10 Mais dans quelque ville que vous entriez et où l’on ne vous accueillera pas, sortez sur les places et dites :
11 Même la poussière de votre ville qui s’est collée à nos pieds, nous l’essuyons pour vous la rendre. Pourtant, sachez-le : le Règne de Dieu est arrivé.
12 "Je vous le déclare : Ce jour-là, Sodome sera traitée avec moins de rigueur que cette ville-là.
13 Malheureuse es-tu, Chorazin ! Malheureuse es-tu, Bethsaïda ! car si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps qu’elles se seraient converties, vêtues de sacs et assises dans la cendre.
14 Oui, lors du jugement, Tyr et Sidon seront traitées avec moins de rigueur que vous.
15 Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu’au ciel ? Tu descendras jusqu’au séjour des morts.
16 "Qui vous écoute m’écoute, et qui vous repousse me repousse ; mais qui me repousse repousse celui qui m’a envoyé."
17 Les soixante-douze disciples revinrent dans la joie, disant : "Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom."
18 Jésus leur dit : "Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair.
19 Voici, je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents et scorpions, et toute la puissance de l’ennemi, et rien ne pourra vous nuire.
20 Pourtant ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux."

*

« Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair ». Le Livre de Job parle d'un satan céleste qui se présente devant Dieu. On l’y voit dans un rôle de procureur d’une cour de justice où trône Dieu. Le satan y a la fonction « d'accusation » auprès de Dieu. Et cela avec toutes les conséquences que cela entraîne : le mal, la culpabilité, une douleur morale récurrente rappelant sans cesse le péché réel, mais aussi parfois imaginaire…

Voilà qui nous dit l'effet de la mission des soixante-douze, annonçant la future mission auprès de toutes les nations. La parole qu'ils sont envoyés annoncer libère de « l’accusation » des consciences ; cette tentation du trouble et du remords (qui n’est pas le repentir !) et qui est toujours actuelle : réalité pénible et permanente…

*

C'est de cela que l’Évangile que les 72 sont envoyés annoncer libère : de l'accusation des consciences devant Dieu. Avec cette précision : « ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux  ».

Il existe une légende, concernant le roi d’Israël Salomon, selon laquelle il aurait été donné à ce roi, le plus grand et le plus sage, que les démons lui soient soumis. Légende qui fait référence à sa sagesse, qui commence par la crainte de Dieu. Car n’oublions pas que le mot « démons » ne fait rien d’autre que désigner les divinités inexistantes face au Dieu d’Abraham.

Et voilà à présent que les disciples annoncent plus grand que Salomon (Mt 12, 42), et que les esprits leur sont soumis, à eux. Extraordinaire ! — Eh bien, « ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis » ! Là n’est pas le vrai sujet de réjouissance. Le vrai sujet de réjouissance est la libération par le pardon inscrit dans les cieux.

Ce qui nous place aussi, autre mise en garde, face à un aspect, tragique celui-là, de la mission : « qui vous repousse me repousse ; mais qui me repousse repousse celui qui m’a envoyé ». C'est-à-dire repousse son propre pardon ! D'où, en signe : « dans quelque ville que vous entriez et où l’on ne vous accueillera pas, sortez sur les places et dites : Même la poussière de votre ville qui s’est collée à nos pieds, nous l’essuyons pour vous la rendre. Pourtant, sachez-le : le Règne de Dieu est arrivé. » Chorazin, Bethsaïda et Capharnaüm — pire que Tyr et Sidon, qui ont été ravagées :

Écoutons, sur Tyr et Sidon, la complainte d’Ézéchiel (ch. 28, v. 12-23) :
12 "Fils d’homme, entonne une complainte sur le roi de Tyr. Tu lui diras : Ainsi parle le Seigneur DIEU : Toi qui scelles la perfection, toi qui es plein de sagesse, parfait en beauté,
13 tu étais en Eden, dans le jardin de Dieu, entouré de murs en pierres précieuses : sardoine, topaze et jaspe, chrysolithe, béryl et onyx, lazulite, escarboucle et émeraude ; et l’or dont sont ouvragés les tambourins et les flûtes, fut préparé le jour de ta création.
14 Toi, le chérubin étincelant, le protecteur, je t’avais établi ; tu étais sur la montagne sainte de Dieu, tu allais et venais au milieu des charbons ardents.
15 Ta conduite fut parfaite depuis le jour de ta création, jusqu’à ce qu’on découvre en toi la perversité :
16 par l’ampleur de ton commerce, tu t’es rempli de violence et tu as péché. Aussi, je te mets au rang de profane loin de la montagne de Dieu ; toi, le chérubin protecteur, je vais t’expulser du milieu des charbons ardents.
17 Tu t’es enorgueilli de ta beauté, tu as laissé ta splendeur corrompre ta sagesse. Je te précipite à terre, je te donne en spectacle aux rois.
18 Par le nombre de tes péchés, par ton commerce criminel, tu as profané ton sanctuaire. Aussi je fais sortir un feu du milieu de toi, il te dévorera, je te réduirai en cendre sur la terre, sous les yeux de tous ceux qui te regardent.
19 Tous ceux d’entre les peuples qui te connaissent seront dans la stupeur à cause de toi ; tu deviendras un objet d’épouvante. Pour toujours tu ne seras plus !"
20 Il y eut une parole du SEIGNEUR pour moi :
21 "Fils d’homme, dirige ton regard vers Sidon, et prononce un oracle contre elle.
22 Tu diras : Ainsi parle le Seigneur DIEU : Je viens contre toi, Sidon, je serai glorifié au milieu de toi, alors on connaîtra que je suis le SEIGNEUR à cause des jugements que j’exécuterai contre elle ; alors, je manifesterai en elle ma sainteté.
23 J’y enverrai la peste, il y aura du sang dans ses rues, les morts tomberont au milieu d’elle à cause de l’épée dressée contre elle de toutes parts. Alors, on connaîtra que je suis le SEIGNEUR.

*

« Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu’au ciel ? Tu descendras jusqu’au séjour des morts » comme Tyr et Sidon, pour n’avoir pas entendu — comme elles — la parole de ta délivrance… « Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair » : voilà le mal vaincu ! Le mal vaincu — par la puissance du pardon — : c’est l’effet central de la mission ; là est toute l’importance de la mission des disciples. Cela a une valeur universelle : rappelons-nous qu’il y a 72 envoyés (ou 70 parfois), comme pour les anciens entourant le ministère de Moïse au livre des Nombres (Nb, ch. 11), chiffres qui symbolisent toutes les nations ; et donc, dans les deux cas, un ministère valant jusque pour les nations, ce qui induit dimension universelle, au-delà des villes du pays visitées alors.

*

Le mal universellement vaincu via la déchéance du satan. Une illustration de cela est fournie par Luther ; à travers l’image populaire des pactes avec le diable. La tradition en a été recueillie dans le mythe de Faust. L’idée que dans le malheur de sa condition, on pouvait vendre son âme au diable, chose parfois illustrée par un pacte signé de son sang. Cette transaction avait pour propos l’espérance de voir soulager sa misère en ce temps, en échange de l’éternité. On reconnaît le mythe de Faust et Méphistophélès popularisé par le poète Goethe.

Ce genre de légendes circulait à l’époque de Luther.

Et voilà qu’une dame confie son désespoir au réformateur quant à son propre salut : — « mon bon Monsieur Luther, il n’y aucun espoir pour moi quant à votre Évangile : j’ai vendu mon âme au diable. »

Savez-vous ce que lui a répondu Luther ? — « Madame, que diriez-vous si votre voisin vendait votre maison, avec un contrat en bonne et due forme, à l’un de ses parents. » — « Mais ce contrat n’aurait aucune valeur, ma maison ne lui appartient pas ! » — « Eh bien, Madame, votre contrat avec le diable, fût-il signé de votre sang, n’a aucune valeur : votre âme ne vous appartient pas. Vous avez vendu, ou cru pouvoir vendre, la propriété d’un autre, Jésus-Christ. Et non content que votre âme appartienne à Jésus-Christ, de toute façon, il l’a, pour que les choses soient bien claires, rachetée par-dessus le marché. »

« Réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux » dit Jésus : c’est cela la vraie victoire sur le mal, malgré ses ravages qui se poursuivent — et les nœuds de culpabilité et de mésestime de soi qui s'ensuivent ; et qui paralysent le déploiement des actes libres de salut et de renouvellement du monde dans la promesse d'une nouvelle terre dotée de justice. La mission pour laquelle Jésus nous envoie à notre tour, c’est de vivre, et dire cette libération, partout dans le monde.

Là est l’éviction du satan céleste, accusation des consciences devant Dieu. Et l’Évangile, bonne nouvelle : être nommé devant Dieu, être connu de lui autrement que comme accusé. Être reconnu dans sa vérité intime qui échappe à tous les regards, et surtout à la malveillance. À ce point passent au second plan même les triomphes passagers sur la calomnie, la soumission des mauvais esprits. La vérité de nos êtres, plus essentielle que les accablements, est ancrée dans l’éternité.


RP, Poitiers, 07.07.19