dimanche 21 mars 2021

Comme le grain de blé




Jérémie 31.31-34 ; Psaume 51 ; Hébreux 5.7-9 ; Jean 12.20-33

Jérémie 31, 31-34
31 Des jours viennent – dit le SEIGNEUR – où je conclurai avec la maison d’Israël – et la maison de Juda – une alliance nouvelle.
32 Non comme lorsque que je l’ai conclue avec leurs pères quand je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays de l'esclavage ; alliance qu'ils ont rompue, bien que je sois leur maître – dit le SEIGNEUR.
33 Voici donc l’alliance telle que je la conclurai avec la maison d’Israël après ces jours-là – oracle du SEIGNEUR : je déposerai ma loi au fond d’eux-mêmes, je l'écrirai sur leur cœur ; je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple.
34 Ils ne s’instruiront plus entre compagnons, entre frères, répétant : « Apprenez à connaître le SEIGNEUR », car ils me connaîtront tous, petits et grands – dit le SEIGNEUR. Je pardonne leur faute ; leur péché, je ne m’en souviens plus.

*

Jérémie — VIe siècle av. J.C. : l’alliance antique a été rompue par le peuple et ses dirigeants ! Mais Dieu s’est engagé : lui demeure fidèle, l’alliance sera donc renouvelée, d’une nouvelle façon (c’est ce sens qu’elle est nouvelle) : inscrite dans les cœurs. Ce qui suppose évidemment pour que cela se concrétise la reconnaissance de l’état de fait pour un retour à Dieu, c’est-à-dire, en termes techniques : repentir, humilité .

Dire cela vaudra à Jérémie beaucoup d’ennemis. Tous ont des problèmes avec l’Alliance, à commencer par le roi, ou les dirigeants, et à continuer par chacun et tout le peuple. Il s’agit de le reconnaître : c’est ce que fait le roi David au Psaume 51 ; et c’est ce que ne font pas ses successeurs au temps de Jérémie ! Et Dieu semble se détourner, comme fatigué…

Ce qui vaut au temps de Jérémie vaut à d’autres époques, et notamment en nos temps actuels, pour nos pays et nos dirigeants. Pour l’Église aussi. Avons-nous comme Église et comme disciples été attentifs à l’Alliance de Dieu, à ce qu’il attend de nous selon les dispositions de son Alliance ? Sinon, et si on reconnaît qu’on n’a pas été fidèles à l’Alliance, Dieu promet : il va la renouveler. Lui va le faire ! Il ne s’agit pas de se vouloir en nouveauté de vie par ses propres désirs et ses propres efforts. Ça, c’est mortifère : « Qui aime sa vie la perd, et qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle » dit Jésus au texte de l'Évangile de ce jour (Jean 12, 25). Comment renouveler la vie de l’Église ? En acceptant de mourir à soi-même, comme avec l’image du grain de blé, que Jésus vient de donner, au verset qui précède. Je lis — Jean 12, 24-26 :

24 En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance.
25 Qui aime sa vie la perd, et qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle.
26 Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera.

Ce n’est pas une leçon de sciences naturelles sur les grains de blé, que Jésus vient de donner, comme l'Épître de Jacques prévenant : « votre or rouille », ne donne pas une leçon de métallurgie. On sait bien, ou l’on croit savoir, que l’or ne rouille pas ! Belle façon de ne pas entendre ce que dit le texte : ne vous attachez pas à votre or. Comme ici : sachez renoncer à ce que vous croyez savoir de vous.

Car c'est de cette façon que Dieu va tout renouveler, comme le Christ nous a fait entrer dans la vie d’éternité en renonçant à sa vie du temps, demeuré fidèle tandis qu’on ne l’a pas été, ayant préféré s’agiter, et s'agitant encore pour se donner l’illusion de survivre — faire, toujours faire ! — cela tout en continuant par ailleurs à faire ce que les clauses de l'Alliance disent de ne pas faire, se détournant de ses préceptes, et en n’écoutant pas ce que disent les prophètes. Mais Dieu demeure fidèle à l’Alliance que nous avons rompue en ne l’écoutant pas, et il va la renouveler.

Comment ? En l’inscrivant dans les cœurs, pas en nous demandant d’en faire toujours plus au lieu de l’écouter — s’agiter pour être toujours plus sûrs de ne pas l’entendre ! — comme ces enfants qui se dispersent en mille activités que personne ne leur demande, histoire de ne pas faire la seule chose qui leur est demandée ! Ce n’est pas en remplaçant son Esprit par nos propres désirs et nos propres efforts qu’on va redresser ce qui est tordu ! Au contraire ! Jésus vient de le dire, parlant de lui : le moment est venu pour le grain de blé, de donner sa vie. Jean 12, 27-33 :

27 « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c’est précisément pour cette heure que je suis venu.
28 Père, glorifie ton nom. » Alors, une voix vint du ciel : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. » 29 La foule qui se trouvait là et qui avait entendu disait que c’était le tonnerre ; d’autres disaient qu’un ange lui avait parlé.
30 Jésus reprit la parole : « Ce n’est pas pour moi que cette voix a retenti, mais pour vous.
31 C’est maintenant le jugement de ce monde, maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors.
32 Pour moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. »
33 En parlant ainsi, il indiquait de quelle mort il devait mourir.

Dans l’Évangile de Jean, la mort de Jésus, mort réelle, douloureuse, sa mort est appelée « glorification », « élévation » : à la croix, c’est Dieu qui l’élève à lui. Ça vaut pour nous aussi, pour la mort à soi-même de chacun de nous, nous que Jésus appelle à venir à sa suite, selon l’image du grain de blé : « Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera.»

Là, et là seulement, est la nouveauté de vie, là est le renouvellement éternel de l’Alliance et de la Vie, là est le principe des enseignements de Dieu, inscrits dans les cœurs, pas dans les vaines agitations qui ont prouvé leur impuissance, et qui ont vu et voient mourir hier comme aujourd’hui, le peuple et l’Église : qui veut à tout prix maintenir par lui-même sa vie, la perd, il ne vit pas ! Mais qui cesse de s’y attacher (littéralement : la déteste) en ce monde (et elle n’y est pas toujours drôle !) la gardera pour la vie éternelle — par la seule confiance en la promesse de Dieu : « leur faute je ne m’en souviens plus, j’inscris mon Alliance dans leur cœur. »

Car Dieu a promis : vous avez rompu mon Alliance, mais moi je reste fidèle. Et je vais la renouveler en l’inscrivant dans vos cœurs. C’est un véritable appel à la confiance à travers le renoncement à soi-même qui nous est lancé par les paroles du prophète Jérémie et par Jésus.


RP, Poitiers, AG, 21/03/21
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dimanche 14 mars 2021

Dieu est amour




2 Chroniques 36, 14-23 ; Psaume 137 ; Éphésiens 2, 4-10 ; Jean 3, 14-21

Jean 3, 14-21
14 Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l’homme soit élevé 15 afin que quiconque croit ait, en lui, la vie éternelle.
16 Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle.
17 Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.
18 Qui croit en lui n’est pas jugé ; qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.
19 Et le jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré l’obscurité à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises.
20 En effet, quiconque fait le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de crainte que ses œuvres ne soient démasquées.
21 Qui fait la vérité vient à la lumière pour que ses œuvres soient manifestées, elles qui ont été accomplies en Dieu."
*

Un monde dans la nuit. Souvenons-nous que ce passage s’inscrit dans le dialogue nocturne de Nicodème avec Jésus — et Nicodème pouvait-il venir autrement que de nuit ?… puisqu’en un monde ténébreux, qui a perdu la mémoire de la lumière originelle, il n’y a plus que nuit.

Puis vient la manifestation de la lumière dans le Christ élevé comme le serpent. Dévoilé dans son élévation dans la lumière comme le Fils de l’Homme qui est dans les cieux, descendu du ciel où nul n’est monté, sinon celui qui en est descendu pour apporter la lumière, lui. Élévation, la croix est sortie des ténèbres.

Le don de Dieu est la plongée de son Fils dans les ténèbres, où, par amour pour ce monde enténébré, il prend la sombre figure du serpent ; ténèbres d’où il sortira par son élévation, la croix. Pour en faire sortir le monde avec lui ; ce monde qui ne peut pas en sortir par lui-même.

Le salut du monde est alors la sortie des ténèbres par la grâce, dans la confiance, la foi, en ce qu’est le Fils : celui qui vient d’en Haut. Une naissance d’en haut.

Il n’est pas besoin d’autre jugement que celui qui a déjà eu lieu : être dans les ténèbres, puis y rester pour n’être né qu’une fois, n’être né qu’à ces ténèbres. Mais dans le Christ élevé de la terre, le jugement, en quelque sorte, s’inverse, devient délivrance par la venue à la lumière, la naissance à la lumière, à laquelle on ne peut rien. Jésus vient de dire (v. 8) : « Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. » La naissance d’en Haut, c’est comme la naissance tout court : on n’y peut rien. Le souffle de Dieu, dont on ne connaît pas les voies, en est la source.

On en est réduit à la foi. Jésus illustre cela par l’évocation de l’épisode du serpent d’airain, ce serpent que Moïse avait fait forger pour que quiconque le regarde après avoir été mordu par les serpents, fût guéri.

Il en est de même de la crucifixion du Christ : une élévation sur une perche similaire à l’élévation sur une perche du serpent d’airain de Moïse de sorte que quiconque lève son regard vers lui, croit en lui, ait la vie éternelle, soit sauvé d’une mort aussi certaine que celle qui suit la morsure d’un serpent venimeux.

Mais quiconque tourne vers lui son regard, croit en lui — pendu par nos œuvres tuant le juste de cette façon, mais élevé par Dieu à la lumière —, a la vie éternelle ; de la même façon que quiconque regardait le serpent de Moïse était guéri des morsures des serpents venimeux. De l'image du serpent, qui rampe sur la terre, animal sombre, élevé vers la lumière, il n’y a pas à comprendre un mécanisme quelconque (« comment ça se fait ? »), mais à croire seulement — croire que « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle ».

Tout est dit dans ces quelques mots — mais qu’est-ce qui est dit, en l’occurrence ? Les quelques versets qui suivent nous éclairent quelque peu, si c’est possible. Il est bien question d’extraction des ténèbres vers la lumière. Et c’est certainement là l’image — j’allais dire la plus lumineuse, qui nous soit proposée du salut dont il est question.

Car le verset 16 pourrait aussi nous plonger dans la perplexité. Les prédicateurs qui se sont penchés sur ce texte depuis des siècles ont remarqué la difficulté suivante : « Dieu a aimé le monde ». Selon l’usage que fait l’Évangile de Jean du mot « monde » il pourrait y avoir là quelque chose de contradictoire.

Voilà qui peut nous mettre la puce à l’oreille : contradictoire : si c’était donc la clef ? Dans l’Évangile de Jean, « le monde » — cosmos — est une notion le plus souvent négative. C’est ce qui est illusoire, vain, superficiel. Un faux arrangement, cosmétique, pour lequel Jésus ne prie pas lorsqu’il remet les siens à Dieu dans son discours d’adieu (Jn 17, 9). De même, la 1ère épître de Jean (1 Jn 2, 15) commande de ne pas aimer le monde ni les choses du monde ! Car rien ne dit a priori que le monde est bon ! Ce n’est pas ainsi qu’on le perçoit. Il nous en vient du bien, certes, mais aussi du mal, de la souffrance. Et donc rien ne permet a priori de dire que celui dont il dépend infiniment, Dieu, soit bon, soit amour !

Mais voilà que Dieu l’a tellement aimé, le monde, « qu’il a donné son Fils unique » — « pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 16-17). Il l’a donc chéri infiniment, il lui a été infiniment cher, le monde. Et cet amour, ce « chérissement » du monde est pour son extraction vers la lumière.

Où l’on retrouve et la Genèse — « au commencement » — et son… commentaire par le Prologue de ce même Évangile de Jean. Où le monde advient comme création de Dieu reçu par la foi comme favorable ; un monde dans la lumière de Dieu qui le fait sortir du chaos et des ténèbres.

Quel est donc l’acte de foi qui reçoit la grâce de Dieu donnée en plénitude dans le signe du don de son Fils ? C’est tout simplement le regard qui du cœur des ténèbres, du chaos, du péché et de la culpabilité, de la souffrance, bref : de l’exil loin de Dieu — se tourne vers la lumière sans crainte, comme les pères au désert mordus par les serpents se tournaient vers le serpent d’airain dressé dans la lumière. Car, nous dit 1 Jn (4, 10), « voici en quoi consiste l'amour : ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés ; il a envoyé son Fils qui s'est offert en sacrifice pour le pardon de nos péchés. »

Pour nous, tel est l’acte de foi en la lumière. C’est là seulement que nous est révélé que « Dieu est amour. Voici comment Dieu a manifesté son amour pour nous : il a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous ayons la vie par lui » (1 Jn 4, 8-9). Cette parole, Dieu est amour, donnée uniquement ici, dans toute la littérature religieuse, donnée deux fois, en 1 Jn 4, 8 et 16, et nullement ailleurs, est le fruit de la méditation de cela : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique » (Jn 3, 16) — « ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés. » (1 Jn 4, 10), accomplissant en plénitude (rappelez-vous : « je ne suis pas venu pour abolir mais pour accomplir pleinement » — Mt 5, 17), accomplissant lui-même le commandement central de Torah : « tu aimeras pour ton prochain ce que aimerais pour toi-même » (Lv 19, 18) ; et l'accomplissant jusqu'au bout : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie / son âme pour ses amis » (Jn 15, 13).

Ainsi, au-delà de toute crainte qui préférerait rester plongée dans les ténèbres et le chaos, les œuvres mauvaises déjà absorbées par la mort — il nous est donné de nous tourner sans crainte vers celui de qui rayonne la lumière éternelle, par lequel le monde vient à son salut, vers celui qui, pendu au bois, élevé de la terre, le fait resplendir en plénitude, en vie éternelle. La foi seule. La plénitude de la vie y est donnée.

1 Jean 4, 8-16
8 Qui n'aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour.
9 Voici comment Dieu a manifesté son amour pour nous : il a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous ayons la vie par lui.
10 Et voici en quoi consiste l'amour : ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés ; il a envoyé son Fils qui s'est offert en sacrifice pour le pardon de nos péchés.
11 Très chers amis, si c'est ainsi que Dieu nous a aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres !
12 Personne n'a jamais vu Dieu. Or, si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour se manifeste parfaitement en nous.
13 Voici comment nous savons que nous demeurons en Dieu et qu'il demeure en nous : il nous a donné son Esprit.
14 Et nous avons vu et nous témoignons que le Père a envoyé son Fils pour être le sauveur du monde.
15 Si une personne reconnaît que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en elle et elle demeure en Dieu.
16 Et nous, nous savons et nous croyons que Dieu nous aime. Dieu est amour ; celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui.

Dieu vous bénit et vous garde dans son amour et dans sa paix.


R.P., Poitiers 14.03.21
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dimanche 7 mars 2021

"Dieu prononça toutes ces paroles"




Exode 20, 1-17 ; Psaume 19 ; 1 Corinthiens 1, 22-25 ; Jean 2, 13-25

Exode 20, 1-7
1 Et Dieu prononça toutes ces paroles :
2 « C’est moi le SEIGNEUR, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude :
3 Tu n’auras pas d’autres dieux face à moi.
4 Tu ne te feras pas d’idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre.
5 Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas, car c’est moi le SEIGNEUR, ton Dieu, un Dieu exigeant, poursuivant la faute des pères chez les fils sur trois et quatre générations – s’ils me haïssent –
6 mais prouvant sa fidélité à des milliers de générations – si elles m’aiment et gardent mes commandements.
7 Tu ne prononceras pas à tort le nom du SEIGNEUR, ton Dieu, car le SEIGNEUR n’acquitte pas celui qui prononce son nom à tort.
8 Que du jour du sabbat on fasse un mémorial en le tenant pour sacré.
9 Tu travailleras six jours, faisant tout ton ouvrage,
10 mais le septième jour, c’est le sabbat du SEIGNEUR, ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, pas plus que ton serviteur, ta servante, tes bêtes ou l’émigré que tu as dans tes villes.
11 Car en six jours, le SEIGNEUR a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, mais il s’est reposé le septième jour. C’est pourquoi le SEIGNEUR a béni le jour du sabbat et l’a consacré.
12 Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre que te donne le SEIGNEUR, ton Dieu.
13 Tu ne commettras pas de meurtre.
14 Tu ne commettras pas d’adultère.
15 Tu ne commettras pas de rapt.
16 Tu ne témoigneras pas faussement contre ton prochain.
17 Tu n’auras pas de visées sur la maison de ton prochain. Tu n’auras de visées ni sur la femme de ton prochain, ni sur son serviteur, sa servante, son bœuf ou son âne, ni sur rien qui appartienne à ton prochain. »
*

Dix paroles pour résumer la Loi de Dieu, qui se résume encore en deux paroles : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Deutéronome 6, 5). « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19, 18), puis en une, aimer le prochain (cf. Galates 5, 14), qui se décline en : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c'est la loi et les prophètes. » (Matthieu 7:12 ; cf. Luc 6, 31) – « Ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît, ne l'inflige pas à autrui. C'est là toute la Torah, le reste n'est que commentaire. Maintenant, va et étudie » (Hillel, Talmud de Babylone, traité Shabbat 31a). D'où on peut donc dire, plutôt que le résumé, le coeur, dont les multiples préceptes de la Torah sont des extensions circonstancielles, pour un temps donné : un précepte à deux faces, conjugué dans le temps – déployé en dix paroles.

*

1) Première parole : Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai libéré de l’esclavage. C'est Dieu le libérateur, pas un homme, fût-ce Moïse, et c'est Dieu qui est la source de la Loi qui libère, pas un homme qui en serait source et garant, comme Hammourabi en Babylonie ou Pharaon en Égypte. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, est donnée une Loi qui n'a pas d'auteur, et à laquelle par conséquent tout humain, fût-il roi ou empereur, doit se tenir (cf. David, pourtant roi, soumis à la Loi, et qui se repent quand il la transgresse – Ps 51). C'est cela qui se développera dans la suite de l'histoire en Droits de l'Homme où tous sont égaux devant la Loi, même les gouvernants, même les rois.

2) Tu n’auras pas d’autres dieux que moi ; tu ne te feras pas d’images pour te prosterner devant elles et pour les servir, car je suis le Seigneur ton Dieu. Le Dieu libérateur, que personne n'a vu, est irreprésentable. Il est le seul Dieu et il est au-dessus de tout ce qu'on peut en imaginer, et donc en représenter. Quelque image qu'on en fasse, image visible ou image mentale, en est une représentation fausse – qui est nuisible à ceux qui s'y tiennent, d'autant plus que l'illusion idolâtre se reproduit avec ce qu'elle a de nuisible (sur trois voire quatre générations). Parole qui interroge aux jours du refus de déboulonner les statues de personnages parfois bien douteux ! C'est la reproduction qui est le problème, sachant que Dieu n'impute pas aux enfants les fautes des parents (Ezéchiel 18, 20). Reproduction nuisible, quand à l'inverse la fidélité au refus de l'idolâtrie bénit un peuple indéfiniment (mille générations).

3) Tu ne prononceras pas à tort le nom du Seigneur ton Dieu. Cf. la prière juive qui est celle de Jésus : « Que ton Nom soit sanctifié », sanctifié c'est-à-dire mis à part, ne pouvant être mêlé à nos affaires. Un nom qu'on ne peut pas s'approprier. Un Nom qui est au-dessus de tout ce qu'on peut prononcer. Le judaïsme s'en tient à dire « mon Seigneur », disant simplement notre relation – il est notre Seigneur – avec celui qui est au-dessus de tout ce qu'on peut en dire.

4) Souviens-toi du jour du repos pour le sanctifier. C'est d'abord un précepte religieux, dont le judaïsme reste jusqu'à aujourd'hui le témoin : un espace mis à part dans le temps pour dire que Dieu est au-delà de l'agitation de nos temps et de nos « faire » dans le temps. Le commandement a aussi une portée sociale et morale (enviée dans l'Antiquité par les peuples qui n’avaient pas ce privilège) : chacun a droit au repos, y compris au repos intérieur, ce qui est en rapport avec la parole d'accueil et de pardon et de grâce : « je t'aime d'un amour éternel et je te garde ma tendresse » – Ésaïe 54, 10.

5) Honore ton père et ta mère. Il s'agit de donner à celles et ceux à qui l'on est redevable de ce que l'on est tout leur poids et leur dignité, c'est cela « honorer ». À commencer par les parents, mais ça vaut aussi pour tous ceux et celles dont on a reçu, comme les maîtres, intellectuels ou spirituels, etc. Cela suppose aussi reconnaissance, et reconnaissance de la nécessité d'un vécu digne (dans la vieillesse) incluant accompagnement financier (nos caisses de retraite en sont nées) et affectif. Cela ne veut pas dire qu'ils sont parfaits ! Ils peuvent être coupables de fautes – éventuellement graves. Eux aussi sont sujets à la Loi au-dessus de laquelle n'est personne. Eux aussi sont sujets à demander le pardon.

6) Tu ne commettras pas de meurtre. Le commandement semble évident. Mais il ne faut pas négliger sa dimension intérieure, son enracinement et son commencement, que rappelle Jésus : « Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens : Tu ne tueras point […]. Mais moi, je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère […] » (Matthieu 5, 21-22). Le commandement se rattache aussi à l'atteinte à la créature faite à l'image de Dieu, l'humain : il est déshonorant pour le Nom de Dieu de porter atteinte à l'humain, qui en porte l'image.

7) Tu ne commettras pas d’adultère. Il est ici question d'atteinte au prochain dont on méprise et trahit les attachements et les sentiments. Il est question aussi de la blessure infligée envers celui ou celle avec qui on s'est engagé, à qui on a donné sa promesse, ne serait-ce qu'en prononçant « je t'aime » : « si le "je t’aime" est toujours, à beaucoup d’égards, l’annonce d’un "je t’aime pour toujours", c’est qu’en effet il fixe le hasard dans le registre de l’éternité. […] Une des rares expériences où, à partir d’un hasard inscrit dans l’instant, vous tentez une proposition d’éternité. "Toujours" est le mot par lequel, en fait, on dit l’éternité. » (Alain Badiou, Éloge de l'amour, p. 53-54). Ici aussi, comme pour le meurtre, l’enracinement est intérieur : « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras point d’adultère. Mais moi, je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis un adultère avec elle dans son cœur » (Matthieu 5, 27-28) – renvoyant chacun à lui-même.

8) Tu ne commettras pas de vol. On peut traduire le mot pour « vol » par « rapt ». Il s'agit d'abord de « vol » de personne. Mais cela peut bien sûr s'entendre de vol de ce à quoi une personne est attachée, jusqu'à des biens. On sait l’impression de viol que ressent une personne qui a été cambriolée. Porter atteinte à autrui, à sa personne, à ses proches, à ses biens, est une façon de porter atteinte à l'intégrité de l'humain fait selon l’image de Dieu.

9) Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain. À ne pas traduire trop vite par « tu ne mentiras pas ». Le précepte est plus précis : il vise le mensonge contre son prochain, visant éventuellement à le faire condamner. C'est une atteinte à son honneur, pour laquelle la Torah prévoit de donner à celui qui veut faire condamner son prochain faussement la punition qu'il aurait encouru. Le commandement ne vise pas, par exemple, le mensonge qui serait proféré pour protéger son prochain (par exemple en le cachant en cas de persécution). Le commandement ne vise pas non plus à culpabiliser un enfant qui se cache derrière un mensonge pour se protéger, même si ce travers, commun à tous les âges, demande à n'être pas encouragé et à être pardonné, comme toute expression de notre tortuosité.

10) Tu ne convoiteras rien de ce qui appartient à ton prochain. Ce commandement (qui a parfois été divisé en deux : ne pas convoiter les personnes et ne pas convoiter les biens, pour faire dix paroles quand la première parole du décalogue – Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai libéré de l’esclavage – est reçue comme préambule) ; ce commandement ramène tous les autres à l'intériorité, et souligne la portée pédagogique de la Loi : nous amener à reconnaître que nous en sommes tous transgresseurs : qui n'a pas convoité ? Ici il n'y a pas de sanction légale possible. Mais il y a un appel à chacun à faire retour sur soi, se savoir pécheur pour obtenir de Dieu le pardon, la parole de la grâce : « je t'aime d'un amour éternel et je te garde ma tendresse » (Ésaïe 54, 10), au-delà de ce que tu peux avoir fait ou avoir été tenté de faire. « Qui écoute ma parole et croit en celui qui m'a envoyé a la vie éternelle. Et ne vient pas en jugement, mais est passé de la mort à la vie » (Jean 5, 24).


RP, Châtellerault, AG, 7.03.21
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dimanche 28 février 2021

La ligature d’Isaac




Genèse 22, 1-18 ; Psaume 116 ; Romains 8, 31-34 ; Marc 9, 2-10

Genèse 22, 1-18
1 […] il arriva que Dieu mit Abraham à l’épreuve. Il lui dit : « Abraham » ; il répondit : « Me voici. »
2 Il reprit : « Prends ton fils, ton unique, Isaac, que tu aimes. Pars pour le pays de Moriyya et là, tu l’offriras en holocauste sur celle des montagnes que je t’indiquerai. »
3 Abraham se leva de bon matin, sangla son âne, prit avec lui deux de ses jeunes gens et son fils Isaac. Il fendit les bûches pour l’holocauste. Il partit pour le lieu que Dieu lui avait indiqué.
4 Le troisième jour, il leva les yeux et vit de loin ce lieu.
5 Abraham dit aux jeunes gens : « Demeurez ici, vous, avec l’âne ; moi et le jeune homme, nous irons là-bas pour nous prosterner ; puis nous reviendrons vers vous. »
6 Abraham prit les bûches pour l’holocauste et en chargea son fils Isaac ; il prit en main la pierre à feu et le couteau, et tous deux s’en allèrent ensemble.
7 Isaac parla à son père Abraham : « Mon père », dit-il, et Abraham répondit : « Me voici, mon fils. » Il reprit : « Voici le feu et les bûches ; où est l’agneau pour l’holocauste ? »
8 Abraham répondit : « Dieu saura voir l’agneau pour l’holocauste, mon fils. » Tous deux continuèrent à aller ensemble.
9 Lorsqu’ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait indiqué, Abraham y éleva un autel et disposa les bûches. Il lia son fils Isaac et le mit sur l’autel au-dessus des bûches.
10 Abraham tendit la main pour prendre le couteau et immoler son fils.
11 Alors l’ange du SEIGNEUR l’appela du ciel et cria : « Abraham ! Abraham ! » Il répondit : « Me voici. »
12 Il reprit : « N’étends pas la main sur le jeune homme. Ne lui fais rien, car maintenant je sais que tu crains Dieu, toi qui n’as pas épargné ton fils unique pour moi. »
13 Abraham leva les yeux, il regarda, et voici qu’un bélier était pris par les cornes dans un fourré. Il alla le prendre pour l’offrir en holocauste à la place de son fils.
14 Abraham nomma ce lieu « le SEIGNEUR voit » ; aussi dit-on aujourd’hui : « C’est sur la montagne que le SEIGNEUR est vu. »
15 L’ange du SEIGNEUR appela Abraham du ciel une seconde fois
16 et dit : « Je le jure par moi-même, oracle du SEIGNEUR. Parce que tu as fait cela et n’as pas épargné ton fils unique,
17 je m’engage à te bénir, et à faire proliférer ta descendance autant que les étoiles du ciel et le sable au bord de la mer. Ta descendance occupera la Porte de ses ennemis ;
18 c’est en elle que se béniront toutes les nations de la terre parce que tu as écouté ma voix. »
*

1. Élévation et ligature

« Prends ton fils, ton unique, Isaac, que tu aimes. Pars pour le pays de Moriyya et là, tu l'élèveras en élévation sur celle des montagnes que je t’indiquerai. »

Les traductions interprètent le mot hébreu repris ici deux fois, comme verbe puis comme nom, le mot עלה, ‘alah, comme signifiant holaucauste, sacrifice, ce qui est bien sûr possible et qui donne : sacrifier en holaucauste, offrir en sacrifice ; mais qui est littéralement élever en élévation (Chouraqui traduit : « monte-le en montée »). Manifestement l'interprétation de nos traductions (sauf Chouraqui) est aussi celle d’Abraham, et pourrait-on dire, aussi celle d'Isaac, dont la tradition juive dit qu’il avait alors la trentaine. Interprétation possible et conforme à une pratique qui existait. Si l’on tient compte de cela, on décèle que le texte a une portée pédagogique : partir de ce qu’Abraham perçoit de Dieu pour le conduire à un autre visage, celui du Seigneur de l’Alliance, qui refuse les sacrifices humains ! Et à partir du v. 11, où Dieu arrête la main d’Abraham, c’est l’autre nom de Dieu, le Nom imprononçable du Dieu de l’Alliance qui est utilisé, le Nom du Dieu qui refuse que l’on tue en son nom.

Ce texte est alors un moment fondateur du refus radical de voir donner la mort au nom de Dieu. C'est tout le trajet du récit qui nous conduit du moment où Abraham croit devoir sacrifier son fils à celui où Dieu arrête son geste. Ce moment (qui, par parenthèse, se trouve aussi dans le Coran – il est utile de le rappeler quand en s’en réclamant, on tue au nom de Dieu) ; ce moment a pour fin de dire que pour le Dieu d'Abraham tuer en son nom déshonore son nom. C’est le moment du refus de voir déshonorer le nom de Dieu en s’imaginant qu'il serait assoiffé de sang humain !

Et c’est aussi l’affirmation de l'innocence de la victime, dont le fanatisme ou l'inconscience font un bouc émissaire – en la désignant comme coupable. Pour les victimes d'attentats terroristes, elles sont collectivement décrétées coupables par les meurtriers, comme si les victimes, dont les enfants assassinés, étaient coupables d'une injustice pour laquelle on prétend les punir collectivement en vengeance de guerres qui tuent ailleurs, comme s’ils y pouvaient quelque chose !

La dénonciation de ce phénomène insoutenable est au cœur de ce que le christianisme lit dans la mort de Jésus en regard de notre texte de la Genèse : le refus de l'attitude inconsciente commune de sacrifier un innocent, des innocents, en en faisant d'imaginaires coupables.

Cet enseignement central de la foi biblique s'inscrit dans la lignée de l'épisode du non-sacrifice d'Isaac – puisque Isaac n'a pas été sacrifié –, tel qu'il a été aussi relu par le prophète Ésaïe (ch. 53). On mesure le scandale et la perversion, le blasphème, qui consiste à tuer des êtres humains au nom du Dieu d'Abraham dont l'enseignement premier est précisément qu'on ne tue pas en son nom – sauf à en faire un diable.

Refus du sacrifice humain et a fortiori de son fils, qu'Abraham avait cru dans un premier temps devoir accomplir au nom d'une fidélité mal comprise – jusqu'à ce que Dieu arrête sa main en passe de devenir meurtrière. Ce pourquoi le judaïsme parle non pas du sacrifice, qui n’a pas eu lieu, mais de la ligature d’Isaac.


2. Sacrifice comme bouc émissaire

Refus du sacrifice humain que l’on retrouve donc au livre du prophète Ésaïe, ch. 53, dans lequel un homme est mis en cause, persécuté, exécuté…

Ésaïe 53, 3-9
3 Méprisé et abandonné des hommes, homme de douleur et habitué à la souffrance, semblable à celui de qui on se détourne, il était méprisé, nous ne l'avons pas estimé.
4 Mais ce sont nos souffrances qu'il a portées, c'est de nos douleurs qu'il s'était chargé ; et nous, nous le pensions atteint d'un fléau, frappé par Dieu et affligé.
5 Or il était transpercé à cause de nos transgressions, écrasé à cause de nos fautes ; le châtiment qui nous vaut la paix est tombé sur lui, et c'est par ses meurtrissures que nous avons été guéris.
6 Nous étions tous errants comme du petit bétail, chacun suivait sa propre voie ; et le SEIGNEUR a fait venir sur lui notre faute à tous.
7 Maltraité, affligé, il n'a pas ouvert la bouche ; semblable au mouton qu'on mène à l'abattoir, à une brebis muette devant ceux qui la tondent, il n'a pas ouvert la bouche.
8 Il a été pris par la violence et le jugement ; dans sa génération, qui s'est soucié de ce qu'il était exclu de la terre des vivants, à cause des transgressions de mon peuple, du fléau qui l'avait atteint ?
9 On a mis sa tombe parmi celles des méchants, son sépulcre avec celui du riche, bien qu'il n'ait pas commis de violence et qu'il n'y ait pas eu de tromperie dans sa bouche.

Quel délit présumé ? Qu’est-ce qui a mené à la situation qui voit le Serviteur du livre d’Ésaïe subir la violence persécutrice ? Le texte d’Ésaïe l’ignore ! Aucun acte d’accusation, aucun procès verbal. La cause, le prétexte de la mise à mort du Serviteur n’ont manifestement pas d’importance ici ! C’est un prétexte, précisément !

De même, qui est le Serviteur souffrant ?… On a longuement débattu pour savoir de qui il s’agit, sans parvenir à trancher…

Un texte apparemment difficilement compréhensible : sauf à le prendre comme parole dévoilant autre chose. Au-delà de l’enracinement historique, que le texte ne donne pas, ce qui est dévoilé là est un phénomène humain, universellement humain…

On connaît la lecture que René Girard a faite du phénomène universel du sacrifice, et la particularité de sa reprise dans la Bible : toute querelle est le dévoilement de ce que tous les protagonistes se sont mis à convoiter la même chose : tous désirant la même chose, ne serait-ce en fin de compte qu'avoir raison, cela finit invariablement en conflit. Entre-temps, l’objet de la querelle initiale a été oublié, tandis que les rivalités se sont propagées. Et quand le conflit s’est généralisé, on en arrive à la « guerre de tous contre tous ».

Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici apparaît « l'idée » d'un « bouc émissaire » (le terme réfère à l'animal expulsé au désert chargé symboliquement des péchés du peuple selon Lévitique 16) : au paroxysme de la crise de tous contre tous, on finit pour la résoudre par se tourner contre un seul : le conflit généralisé se transforme en un tous contre un (ou une minorité), qui n'a même pas de rapport avec le problème de départ !

L’élimination de la victime (fût-ce en cas de crise ultime, ses propres enfants) éteint le désir de violence qui animait chacun juste avant que celle-ci ne meure. Le groupe – « nous » (Ésaïe 53, 2-6) – retrouve alors son calme via « le châtiment qui nous donne la paix » (v. 5). Cela « nous » concerne (cf. le nombre de « nous » dans les versets 2 à 6 d’Ésaïe 53). La victime apparaît alors comme fondement de la crise et comme auteur de la paix retrouvée, par une sorte de « plus jamais ça ».

La caractéristique de la lecture du phénomène dans la Bible est de révéler que la victime est innocente, ce qu’ignorent les mythes des autres traditions.

On est au cœur d’Ésaïe 53, rejoignant Genèse 22 : le persécuté est innocent (És 53, 6). On comprend dès lors pourquoi les chrétiens ont vu là la figure du Christ, qui n’a sans doute pas manqué de méditer lui-même la profonde leçon d’Ésaïe 53 : la violence est vaincue quand la victime ne joue pas le jeu de la violence.


3. Retrouver Isaac

Refus du sacrifice d’Isaac comme mise à mort d’un innocent, Isaac n’en doit pas moins être élevé en élévation. Abraham ne le trouvera tout à nouveau qu’à ce prix.

Fin et dévoilement de la faute qu’est le sacrifice humain – au terme de son ch. 53, le livre du prophète Ésaïe (v. 10) affirme du Serviteur souffrant et mis à mort : « […] Après avoir livré sa vie en sacrifice pour le péché, Il verra une postérité et prolongera ses jours, et la volonté du SEIGNEUR se réalisera par lui. »

Élevé en élévation, Isaac trouve son avenir, et Abraham retrouve un Isaac qui ne dépend plus de lui. En ce sens, il l’a vraiment sacrifié, remis à Dieu pour qu’il devienne lui-même devant Dieu. Il retrouve un Isaac vrai, transfiguré.

C’est ce que nous devons tous faire, au fond, avec celles et ceux, à commencer par nos enfants, que nous voudrions réduire à l’image que nous nous en faisons. Les élever, les élever devant Dieu pour les reconnaître comme ils sont devant lui.

C’est finalement l’expérience des disciples découvrant Jésus transfiguré, c’est-à- dire Jésus tel qu’il est dans sa vérité éternelle, ce qu’ils ne comprendront qu’après sa résurrection d'entre les morts.

Jusque là, se demandant même entre eux ce qu’il entendait par « ressusciter d’entre les morts » (v. 10), jusque là, ils ne savaient que dire car ils étaient saisis de crainte (v. 6), dit le texte…

Nous lisons :

Marc 9, 2-10
2 Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène seuls à l’écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux,
3 et ses vêtements devinrent éblouissants, si blancs qu’aucun foulon sur terre ne saurait blanchir ainsi. 4 Élie leur apparut avec Moïse ; ils s’entretenaient avec Jésus.
5 Intervenant, Pierre dit à Jésus : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici ; dressons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie. »
6 Il ne savait que dire car ils étaient saisis de crainte.
7 Une nuée vint les recouvrir et il y eut une voix venant de la nuée : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le ! »
8 Aussitôt, regardant autour d’eux, ils ne virent plus personne d’autre que Jésus, seul avec eux.
9 Comme ils descendaient de la montagne, il leur recommanda de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, jusqu’à ce que le Fils de l’homme ressuscite d’entre les morts.
10 Ils observèrent cet ordre, tout en se demandant entre eux ce qu’il entendait par « ressusciter d’entre les morts ».


RP, Poitiers, 28.02.21
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dimanche 21 février 2021

La Descente aux Enfers




Genèse 9, 8-15 ; Psaume 25 ; 1 Pierre 3, 18-22 ; Marc 1, 12-15

1 Pierre 3, 18-22
18 Le Christ lui-même a souffert pour les péchés, une fois pour toutes, lui juste pour les injustes, afin de vous présenter à Dieu, lui mis à mort en sa chair, mais rendu à la vie par l’Esprit.
19 Ce que par cet Esprit, il est aussi allé proclamer aux esprits en prison,
20 aux rebelles d’autrefois, quand se prolongeait la patience de Dieu aux jours où Noé construisait l’arche, dans laquelle peu de gens, huit personnes, furent sauvés par l’eau.
21 C’était l’image du baptême qui vous sauve maintenant: il n’est pas la purification des souillures du corps, mais l’engagement envers Dieu d’une bonne conscience ; il vous sauve par la résurrection de Jésus Christ,
22 qui, parti pour le ciel, est à la droite de Dieu, et à qui sont soumis anges, autorités et puissances.

Marc 1, 12-15
12 Aussitôt l’Esprit pousse Jésus au désert.
13 Durant quarante jours, au désert, il fut tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient.
14 Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l’Évangile de Dieu et disait :
15 "Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché: convertissez-vous et croyez à l’Évangile."

*

L’Évangile de Marc est très sobre dans le récit de la tentation qui ouvre le ministère de Jésus : quelques brèves notes : le désert, les bêtes sauvages, les quarante jours…

Avec en regard, la traversée du désert par le peuple de l’Exode, et en arrière-plan plus lointain, le tohu-bohu, le chaos initial des premiers versets de la Genèse. Où s’annonce et se préfigure que l’on est en présence de celui qui va conduire la Création à son achèvement et à sa plénitude comme nouvelle Création : les anges le servaient.

Mais avant cela, il va s’agir de confronter le chaos où la Création est en risque permanent de retourner, comme par le Déluge ; ce chaos du désert des bêtes sauvages, ce chaos qui vise à nous envahir jusque depuis notre intériorité pour nous empêcher d’advenir comme êtres à l’image de Dieu, comme ressuscités. Il s’agit donc pour le Christ d’être confronté avec cette part de nous-même, nous qu'il a rejoints dans son baptême, relaté juste avant : tel est le sens du Carême comme passage au désert.

Et pour Jésus, cela se traduit par une confrontation au Principe même du refus de la Création de Dieu, porté par le satan, pour une victoire de Jésus d’où va sortir enfin la Création nouvelle. C’est ce que nous donne l’Évangile de Marc.

Le terme de ce conflit contre ce chaos remontant aux temps initiaux nous est donné dans le texte de la première Épître de Pierre que nous avons lu, référant au récit du Déluge de la Genèse.

1 Pierre 3, 18-22, ou — bien que l’expression ne soit pas dans le texte — la descente aux enfers, ce sur quoi on se penchera un moment.

La descente aux enfers, un thème fécond, qui a inspiré depuis l'art dramatique jusqu'aux concepteurs d'attractions foraines, en passant par le cinéma fantastique.

Ici aussi, toute une série d’échos, d’une autre nature. On connaît le mythe fondamental derrière cette fameuse descente aux enfers des artistes, qui est évidemment celui d'Orphée. Orphée descendant aux enfers chercher sa bien-aimée Eurydice. Un thème qui, du coup, semble n'avoir pas forcément grand chose à voir avec la descente aux enfers du Christ, me direz-vous peut-être.

Sauf à l’entendre comme C.S. Lewis, l’auteur entre autres des Chroniques de Narnia, à présent connu grâce à Walt Disney. Théologien anglican, connu aussi comme philologue de l’Université d’Oxford, C.S. Lewis estime que le Christ accomplit dans sa chair ce que les mythes avaient dessiné en images.

Un des plus célèbres de ces mythes est celui de la caverne du philosophe Platon où il est question d'un homme venu du monde de la lumière qui descend dans la caverne où nous vivons tous, et où nous prenons pour la réalité les ombres que la lumière de l'extérieur projette sur les murs. Et lorsque l'homme de la lumière leur dit la vérité, les hommes de la caverne, scandalisés par la vérité, se proposent de le mettre à mort. La crucifixion du Christ porteur de lumière a été souvent perçue comme l'accomplissement de cela.

Quant au mythe d'Orphée, allant chercher Eurydice aux enfers, il est peut-être une des portes de lecture du thème de la descente aux enfers de Jésus…

Le mythe d'Orphée parlait aussi des Titans, personnages mythologiques qui s'étaient révoltés contre Zeus et avaient été enfermés au fond des enfers, dans le Tartare. Orphée avait subi on ne peut plus cruellement cette révolte, puisque lui-même, fils de Zeus, avait été dévoré par les Titans… depuis enfermés au Tartare, le cercle le plus bas des enfers.

Eh bien, selon l'autre épître de Pierre, la seconde, les esprits qui se sont rebellés au temps de Noé, dont il est question dans notre texte, ces esprits rebelles à Dieu ont été justement enfermés dans le Tartare. Je lis le passage : avant de préciser (2 P 2, 5) que Dieu "n'a pas épargné non plus l'ancien monde, mais il préserva, lors du déluge dont il submergea le monde des impies, Noé, le huitième des survivants, lui qui proclamait la justice" ; 2 Pierre 2, 4 note : "Dieu n'a pas épargné les anges coupables, mais les a plongés, les a livrés aux antres ténébreux du Tartare, les gardant en réserve pour le jugement." Le Tartare, comme pour les Titans… Coïncidence intéressante, non ?

Qu'est-il donc allé faire dans cette galère, genre arche de Noé, Jésus ? "Prêcher aux esprits rebelles", qu'est-ce à dire ? Les commentateurs de l'Écriture, les grands théologiens à travers l'Histoire et autres pères de l'Église, ont usé pas mal d'encre et de salive sur cette question.

"Prêcher aux esprits emprisonnés". Est-ce pour leur permettre d'être sauvés eux aussi, telle l'Eurydice d'Orphée (qui d'ailleurs finalement, dans le mythe, ne l'est pas) ? Certains ont envisagé une telle lecture ; dérivant parfois vers les zones les plus spectaculaires des mythes, que l'on retrouve dans les films sur les maisons hantées et autres théories envisageant de soulager les pauvres fantômes qui errent avec chaînes et boulets pour expier leurs péchés passés.

Si certains ont imaginé cela, d'autres ont préféré s'en tenir plus rigoureusement au texte de 1 Pierre. Le terme traduit par "prêcher" signifie littéralement "proclamer".

Ce qui ne veut pas forcément dire une prédication avec appel, imaginant Jésus invitant les mauvais esprits, démons, et autres anges rebelles au repentir, tel un Jean-Baptiste des enfers.

D'autant que le thème de la descente aux enfers, ce thème biblique, au fond, n'est pas ce que nous confessons lorsque nous disons le Symbole des Apôtres, puisque le mot latin y est inferos, et non inferna. Inferos signifie tout simplement le séjour des morts, voulant dire que le Christ est réellement mort, mis au tombeau, descendu au séjour des morts. Cet aspect du Credo renvoie, non pas tant à notre texte d’aujourd’hui, où l’on ne trouve pas exactement le simple séjour des morts, qu’à d’autres textes du Nouveau Testament parlant du hadès, à savoir le shéol hébreu, bref du séjour des morts (Ac 2, 27,31).

Cela dit, le carrefour de notre texte s'y retrouve en ce sens que la réelle mort du Christ est le fondement de toute la puissance de sa résurrection, de toute son universalité, concernant les sommets les plus sublimes des cieux et de la spiritualité et les zones les plus sombres de cette Création, abîmée dans les griffes du malheur et de la mort.

Quant au mot traduit par prêcher, littéralement proclamer, il parle d'une annonce. C'est le terme exact qui est employé pour les premières annonces de la résurrection. Les Apôtres proclament la victoire du Christ sur la mort. Telle est la prédication de sa résurrection.

C'est ainsi que si l’on s’attache au sens strict des mots, et ici du mot "proclamer", la descente aux enfers de ce passage marque le tournant de la victoire totale du Christ. C'est la résurrection proclamée jusqu'aux abîmes les plus sombres de l'univers, jusqu'aux abîmes les plus sombres de nos inconscients. Le Christ est vainqueur total. Il n'est aucun lieu, aucun temps, qui ne soit vaincu par le Ressuscité. La descente aux enfers est le scellement premier de la résurrection. Cette proclamation du Christ est cette victoire qui est la sienne, la résurrection.

Rendu à la vie par l'Esprit, dit même le texte, c'est alors qu'il est allé prêcher aux esprits en prison. Ressuscité. Ce qui nous place à côté de la question d’une sorte de chronologie : mort, descente aux enfers, puis résurrection : il s’agit de la proclamation de sa victoire par le ressuscité. Au-delà des temps, puisqu’elle concerne jusqu’aux jours d’antan, et aux esprits rebelles des origines…

Proclamation intemporelle. C'est la victoire d'une résurrection qui fait éclater la reddition de notre temps chargé de douleur et de mort, d'angoisses et de peurs, d'abîmes de dépression, cette mort que, nous dit le texte, Jésus a portée en sa chair, lui juste pour les injustes, clamant avec le Ps 22 l'abandon divin.

C'est pourquoi le Ressuscité est le sauveur même des temps originels, figure de Noé, l'homme par lequel le monde a traversé les jours des esprits rebelles et des engloutissements infernaux de nos âmes. L'épître aux Hébreux (11, 7) le dit ainsi : "Par la foi, Noé [fut] divinement averti de ce que l'on ne voyait pas encore", de sorte que le déluge devient, selon notre texte, la figure du baptême, qui est participation symbolique à la résurrection du Christ. Comme pour une irisation de lumière éternelle qu'annonçait cet autre signe de l'alliance, l'arc-en-ciel.

Si la victoire est intemporelle, le combat du vainqueur, Jésus, l'est aussi.

Le combat de Jésus est celui de la tentation qui inaugure son ministère et qui le taraude encore à la fin, au Gethsémani et à la croix. C'est pourquoi Calvin considérait que la descente aux enfers nous situait en fait en ces moments-là. Au moment où le Christ juste souffre le plus intensément pour les injustes.

Aujourd'hui à nouveau le Christ ressuscité proclame la victoire de sa vie sur tous nos abîmes, dès aujourd'hui. Le Ressuscité est le Christ de la transfiguration de toutes choses. Proclamé tout à nouveau pour cette entrée en Carême. Proclamé à la face de l'univers et jusqu'au fond des abîmes du malheur : le Christ ressuscité, le victorieux, nous y accompagne et vient nous y racheter, comme Orphée son Eurydice. Pour nous, il n'est plus rien à craindre : il nous sauve par sa résurrection, il siège à la droite de Dieu, toutes les puissances de mort et d'angoisse lui sont soumises.


R.P., Poitiers, 21.02.21
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dimanche 14 février 2021

Question de fin de confinement




Lévitique 13, 1-2 & 40-46 ; Psaume 102 ; 1 Corinthiens 10, 31-11, 1 ; Marc 1, 40-45

Marc 1, 40-45
40 Un lépreux s'approche de lui ; il le supplie et tombe à genoux en lui disant : "Si tu le veux, tu peux me purifier."
41 Pris de pitié, Jésus étendit la main et le toucha. Il lui dit : "Je le veux, sois purifié."
42 A l'instant, la lèpre le quitta et il fut purifié.
43 S'irritant contre lui, Jésus le renvoya aussitôt.
44 Il lui dit : "Garde-toi de rien dire à personne, mais va te montrer au prêtre et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit : ils auront là un témoignage."
45 Mais une fois parti, il se mit à proclamer bien haut et à répandre la nouvelle, si bien que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais qu'il restait dehors en des endroits déserts. Et l'on venait à lui de toute part.

*

En arrière-plan du texte de Marc est la loi de la quarantaine, que l'on trouve au texte du jour du Lévitique, ch. 13, 1-2 : « Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse et à Aaron : "S'il se forme sur la peau d'un homme une boursouflure, une dartre ou une tache luisante, et que cela devienne une maladie de peau du genre lèpre, on l'amène au prêtre Aaron ou à l'un des prêtres ses fils." » Et ch. 13, 40-46 : « Le lépreux ainsi malade doit avoir ses vêtements déchirés, ses cheveux défaits, sa moustache recouverte, et il doit crier: Impur ! Impur ! Il est impur aussi longtemps que le mal qui l'a frappé est impur ; il habite à part et établit sa demeure hors du camp. » Bref, il est confiné. Précision : ladite lèpre en hébreu connote médisance, sans que l'on sache exactement si elle correspond à la maladie que l'on connaît de nos jours sous ce nom.

Après son confinement, si le lépreux guérit, il y a une institution, l'institution médicale d'alors, pour faire constater sa guérison et prononcer sa sortie de quarantaine. Je cite : (Lév. 14, 1-4) « Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse : "Voici le rituel relatif au lépreux, à observer le jour de sa purification : lorsqu'on l'amène au prêtre, le prêtre sort à l'extérieur du camp et procède à un examen. Si le lépreux est guéri de la maladie du genre lèpre, le prêtre ordonne de prendre pour celui qui se purifie : deux oiseaux vivants, purs, du bois de cèdre, du cramoisi éclatant et de l'hysope », etc. C’est ce rite post-purification que Jésus demande au lépreux d’aller accomplir auprès du prêtre.

Venons en au texte de Marc. Sous deux angles : la foi du lépreux d'une part, les conséquences de cette rencontre pour Jésus d'autre part.

Mais voyons d'abord ce qu'on n'y trouve pas. Jésus aurait transgressé la Loi en touchant le lépreux. Or rien ne permet de dire que Jésus ait de la sorte transgressé quoi que ce soit dans le texte de la Torah. C'est pourtant là une opinion assez répandue. Jésus aurait transgressé la Loi qui interdirait de toucher un lépreux. Alors j'ai essayé de vérifier cette assertion concernant la Torah. Je n'ai rien trouvé. Je n'ai rien vu dans la Bible qui dise qu'il ne faut pas toucher un lépreux. Sous peine d'impureté — provisoire —, il ne faut pas toucher un mort, il ne faut pas toucher quelqu'un qui a des pertes de sang ou autre, etc. Mais nulle part, on ne trouve qu'il ne fallait pas toucher un lépreux.

Jésus ne transgresse pas la Loi. Au contraire : puisqu'il risque de sembler faire l’office du prêtre, pour ne pas avoir l’air d’en usurper le rôle, il y renvoie le lépreux.

Mais avant cela, Jésus s’irrite contre le lépreux qu’il vient de guérir. Pourquoi cette irritation ? Elle correspond sans doute, entre autres, au refus de la publicité qui lui est faite ; semblable à celle que lui faisait l’esprit impur qu’il chassera (Mc 1, 21-28), puis la guérison de la belle-mère de Pierre qui l’oblige à fuir dans le désert (Mc 1, 29-39). Trop, c’est trop. Et voilà que ça recommence, et qu’en plus Jésus va avoir une réputation louche (mais injustifiée !) par rapport à la Loi. Seconde raison de son refus de cette publicité. D'autant que c’est le genre des fausses accusations qui le mèneront à la mort.

Jésus n’est pas pressé. C’est pourquoi l’ordre de silence de Jésus (qui est fréquent) s’accompagne ici de l’envoi au prêtre — qui donne l’explication essentielle de cette colère : il ne veut pas que l’on pense qu’il usurpe un rôle sacerdotal qui n’est pas le sien !

Si Jésus n’a pas transgressé la loi de la quarantaine, en revanche, le lépreux, lui, devait se mettre lui-même en quarantaine jusqu'à ce que sa guérison soit vérifiée. Le lépreux devait faire constater son état par un prêtre, son état de maladie, et s'il y avait lieu, de guérison. Tout cela à travers plusieurs visites au prêtre.

Il devait donc, lui, se mettre à l'écart, se confiner. Et c'est là qu'intervient sa transgression, et, de façon paradoxale, à travers cette transgression, sa foi en Jésus. Transgression minime dans un premier temps, est-on tenté de dire : il s'approche de Jésus, ce qui est sans doute déjà trop : il devrait rester à l'écart, mais ce qui reste peu : il ne se permet pas de le toucher, et il ne sait pas de quelle façon Jésus va exercer ce pouvoir, auquel il croit, de le purifier. Transgression plus importante dans un second temps : malgré la Torah que lui rappelle Jésus, il ne va pas faire constater son état, et rompt ainsi une quarantaine qui n'est pas légalement interrompue — seul le prêtre peut y mettre fin. Et là il met Jésus en mauvaise posture, et Jésus a pris ce risque en le guérissant.

D’où son irritation. Raison pour laquelle Jésus le tance vertement après l’avoir guéri : tais-toi maintenant ! Ne parle pas de moi. Non seulement Jésus veut entretenir à l’époque le secret sur sa messianité, mais, de plus, il ne goûte pas l’imbroglio dans lequel il risque de se retrouver avec cette histoire qu’il n’a pas cherchée.

Et voilà que loin de se taire, l’importun multiplie la publicité. Certes, on peut le comprendre : il a trouvé son héros, il l’aime, il ne peut pas tenir sa langue. Mais voilà : c’est au point que Jésus ne peut plus mettre les pieds en ville !

Revenons à la Loi et à sa transgression par notre lépreux. Prise à la rigueur, la Loi pourrait laisser à penser que la lèpre était quasiment irrémédiable, l’impossibilité de contact dorénavant définitive. Or c’est précisément ce que la Loi ne dit pas ! Car enfin, comment être guéri sans contact ne serait-ce qu’avec le médecin ! Et la Loi envisage clairement la possibilité de la guérison de la lèpre, à faire constater.

Notre homme, donc, s’approche, en quelque sorte contre Dieu : il sort de la quarantaine imposée. Mais notre homme s’approche contre Dieu un peu comme Abraham s’est approché de Dieu contre Dieu pour intercéder en faveur de Sodome par exemple, ou Moïse lorsque Dieu était exténué de supporter le peuple à la sortie du pays de Pharaon.

Mais c’est là l’essence de la foi : invoquer Dieu contre Dieu en quelque sorte, contre ce qu’on croit être son décret. Ou comme le roi Ézéchias connaissant le décret divin fixant sa propre mort et qui obtient cependant une prolongation de sa vie, etc. Prier Dieu contre la fatalité, la croirait-on décrétée par Dieu, c’est là le cœur de la foi et la force de la prière. Telle est la foi de notre lépreux, pour une prière que Jésus entend : si tu le veux, tu le peux. – Je le veux, répond Jésus.

Et c’est donc là que notre homme est sans doute plus transgresseur que prévu, d’une façon que Jésus pressent comme un risque : l’homme ne va pas chez le prêtre comme le prescrit la Loi. Plus transgresseur d’ailleurs peut-être pour des raisons que Jésus imagine n’être pas entièrement incompréhensibles. La façon dont il lui rappelle la Loi peut nous le faire soupçonner. Le lépreux guéri devait se présenter aux prêtres pour que cela leur serve de témoignage, dit-il. Témoignage aussi de ce que Jésus n’entend pas usurper leur rôle !...

Mais cela dit, on imagine, avant qu’ils ne célèbrent avec lui les sacrifices prévus et que Jésus rappelle, le flot de questions qui risquent d’accabler le pauvre homme guéri... Et notre ex-lépreux de transgresser une nouvelle fois la Loi, peut-être donc pour éviter un interrogatoire en règle. Mais alors, il est toujours officiellement en quarantaine. En effet, aucun sacrifice n’a été célébré, et aucun prêtre n’a proclamé en conséquence la fin de la quarantaine. Et du coup, c’est Jésus qui est mouillé dans cette affaire, et qui aux yeux de plusieurs, pourrait bien avoir contracté à son tour l’impureté du lépreux, qui est en principe toujours impur.

Tel est l’imbroglio dans lequel s’est mis Jésus pour avoir été compatissant à l’égard d’un homme certes sympathique, mais alors bien embarrassant.

C’est un tournant vers la croix qui se préfigure déjà. Jésus mis à l’écart à cause de sa compassion, dont la mise à l’écart pour nous, la croix, est le cœur de sa compassion à notre égard. Là il nous dit, comme l’a pressenti le lépreux, combien il n’y a pas de fatalité, combien en lui et par lui, tout peut être renouvelé, combien l’impureté peut-être purifiée. Combien la compassion de Dieu est plus immense que sa colère.

C’est là ce qui a été dit pour nous ce jour-là : « Jésus-Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs » (1 Tm 1, 15), écho à la promesse : « Le Seigneur Dieu est patient et d’une immense bonté. Il ne fait pas constamment de reproches, Il ne garde pas éternellement rancune. Sa bonté pour nous monte aussi haut que le ciel au-dessus de la terre. » (Ps 103)


R.P., Châtellerault, 14.02.21
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dimanche 7 février 2021

Incompréhensible souffrance et promesse de délivrance




Job 7, 1-7 ; Psaume 147 ; 1 Corinthiens 9, 16-23 ; Marc 1, 29-39

Job 7, 1-7
1 N’est-ce pas un temps de corvée que le mortel vit sur terre,
et comme jours de saisonnier que passent ses jours ?
2 Comme un esclave soupire après l’ombre,
et comme un saisonnier attend sa paye,
3 ainsi des mois de néant sont mon partage
et l’on m’a assigné des nuits harassantes :
4 A peine couché, je me dis : « Quand me lèverai-je ? »
Le soir n’en finit pas,
et je me saoule d'agitation jusqu’à l’aube.
5 Ma chair s’est revêtue de vers et de croûtes terreuses,
ma peau se crevasse et suppure.
6 Mes jours ont couru, plus vite que la navette,
ils ont cessé, à bout de fil.
7 Rappelle-toi que ma vie n’est qu’un souffle,
et que mon œil ne reverra plus le bonheur.

Marc 1, 29-39
29 Juste en sortant de la synagogue, ils allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d’André.
30 Or la belle-mère de Simon était couchée, elle avait de la fièvre ; aussitôt on parle d’elle à Jésus.
31 Il s’approcha et la fit lever en lui prenant la main : la fièvre la quitta et elle se mit à les servir.
32 Le soir venu, après le coucher du soleil, on se mit à lui amener tous les malades et les démoniaques.
33 La ville entière était rassemblée à la porte.
34 Il guérit de nombreux malades souffrant de maux de toutes sortes et il chassa de nombreux démons ; et il ne laissait pas parler les démons, parce que ceux-ci le connaissaient.
35 Au matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit et s’en alla dans un lieu désert ; là, il priait.
36 Simon se mit à sa recherche, ainsi que ses compagnons,
37 et ils le trouvèrent. Ils lui disent : "Tout le monde te cherche."
38 Et il leur dit : "Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’Évangile : car c’est pour cela que je suis sorti."
39 Et il alla par toute la Galilée; il y prêchait dans les synagogues et chassait les démons.

*

Que découvrons-nous en Job, que découvre-t-il au travers de sa terrible épreuve ? Que notre temps, ce temps bref de notre passage sur terre est largement tissé de douleurs ! Le message de Job vaut pour les douleurs et maladies que nous traversons. L'Ecclésiaste va jusqu'à dire : « J’ai trouvé les morts qui sont déjà morts plus heureux que les vivants qui sont encore vivants, et plus heureux que les uns et les autres celui qui n’a point encore existé et qui n’a pas vu l’œuvre mauvaise qui se fait sous le soleil. » (Ecc 4, 2-3).

Eh bien c'est pour cela, face à cela, que Jésus est sorti, comme en réponse à l'appel de Job invectivant Dieu : « Rappelle-toi que ma vie n’est qu’un souffle, et que mon œil ne reverra plus le bonheur. » Une invective, qui comme beaucoup de prières, porte en elle son exaucement, à première vue décevant, de l'ordre de l’exaucement de Paul malade et souffrant : « ma grâce te suffit », perçoit-il comme exaucement. Cela pour la découverte de ce pourquoi Jésus est sorti vers nous : notre exil dans la douleur en compagnie de celles et ceux qui ont compris cela avec Job, et que Jésus est venu rejoindre, est appelé à être transformé en mission, à l'image de sa sortie vers le monde…

*

Jésus guérit la belle-mère de Simon. Suite à cela, sa réputation se répand, et il est amené à guérir beaucoup de monde, dans la localité où demeure Simon, Capernahum [« le village de la consolation »] ; puis dans les autres bourgades alentour. Il y proclame la bonne nouvelle : il faut, dit-il, « que j'y proclame aussi l’Évangile », et pas seulement chez vous, « car c'est pour cela que je suis sorti » (v. 38).

Les guérisons et divers miracles de Jésus présentent la fonction de signes : il prêchait et chassait les démons. Ministère de proclamation qui purifie et guérit ipso facto le monde de l’idolâtrie et de ses effets, selon ce que signifie d’abord le mot grec — daimonia, référant aux idoles, désignant les divinités genre esprits tutélaires ou autres génies.

Avec, au milieu de tout cela, un petit verset important (v. 35) : il se retirait dans un lieu désert pour prier, au point qu’il fallait le chercher : « tout le monde te cherche » (v. 37).

On retrouve cela très souvent dans le ministère de Jésus. Au long de séries de guérisons qui commencent par celle de la belle-mère de Simon, ou Pierre… Ou qui commence plutôt un peu avant, dans la synagogue de Capernahum où il délivre un captif spirituel. C’est ainsi que l’on voit dès le début du ministère de Jésus que c’est de cela qu’il s’agit : une délivrance par rapport à tout ce qui rend captif, et qui empêche la diffusion de la parole de Dieu et la libération qu’elle porte. La simple présence de Jésus en délivre.

*

La nouvelle de la guérison de la belle-mère de Simon-Pierre se répand de sorte que chacun se presse autour de Jésus pour en être guéri, et, nous dit à plusieurs reprises l'Évangile, Jésus les guérit tous — parce qu'il a compassion d'eux, comme il a eu compassion de la belle-mère de Simon. Et comme pour celle-ci, il les élève en dignité : il la fit « lever en lui prenant la main » — il la « relève », mot qui est employé pour la résurrection. « Et elle se mit à les servir », littéralement, elle se mit à la diaconie.

Les gens perçoivent qu’ici, on a de la compassion, de l’attention, de l’affection, on relève chacun, et cela fait envie. On est relevé pour servir, pour la diaconie.

À travers cela, c’est l’Évangile proclamé qui attire, l’Évangile plutôt que les miracles, alors que les démons ont été chassés, esprits d'idoles, et se sont tus — « parce qu’ils le connaissaient », littéralement : parce qu’ils le « voyaient » (v. 34).

Au-delà de l’homme Jésus, qui ne paie pas forcément de mine, les daimonia — contrairement aux hommes aux yeux de chair —, le « connaissent », le « voient » tel qu’il est ; au-delà de l’homme sans gloire visible, ils « voient » le Fils éternel de Dieu, ce qui les cantonne ipso facto dans leur silence de choses vaines.

Cela dit beaucoup de choses sur la façon dont l’Évangile de Marc, « Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu », selon son tout premier verset, dévoile sobrement le mystère caché en Jésus du Fils de Dieu, présent dans l’éternité… Réalité que le monde spirituel « connait », « voit », au point qu’il en est cantonné au mutisme — ce qu'est Jésus reste caché jusqu'à son triomphe au dimanche de Pâques.

*

Nous sommes aussi appelés à connaître, à voir, par la foi, pour la même délivrance octroyée par Jésus quant à tout ce qui nous lie à ce qui est vain, et à nous attacher à la compassion qu’a montrée Jésus, à l’égard de tous.

Cela par et en vue de la proclamation de l’Évangile : « c’est pour proclamer l’Évangile que je suis sorti », dit Jésus. Et c’est cette parole qui fonde sa concrétisation en compassion, qui en donne autant de signes, et pas l’inverse.

« C’est pour cela que je suis sorti » (v. 38) — pas seulement sorti de la maison de Simon ! Sorti vers ce monde, sorti de l’éternité qui est celle du Fils de Dieu, et où les daimonia ont connu leur défaite, l’ont « vue », et ont « vu » leur vainqueur.

Lorsque la parole de la liberté se répand, le monde de la vanité est toujours à même de se déchaîner : on ne reçoit aucune opposition si on ne dit rien qu’un ronron lénifiant. Quand la parole commence à porter son fruit de vérité et de liberté, la contestation se dresse. Face à cela, à cet obstacle, c’est une parole décisive qui nous dit la façon dont Jésus impose silence.

À ce moment — alors que, vient de dire le texte, les démons, les puissances de vanité, « étaient empêchés de parler parce qu’ils le voyaient », Jésus se retire secrètement, au cœur de la nuit, pour aller au désert (v. 35).

Jésus a commencé par faire taire les puissances de vanité. C’est une chose fatigante que cela, un combat, qui vide. Et cela, Jésus le sait. C’est aussi pour cela qu’il se retire souvent et longuement, seul, pour prier. Se ressourcer en Dieu, via une lutte intérieure, dans le silence, au désert, aussi longtemps qu’il le faut : la tâche qui lui est confiée, qui nous est confiée, trouve sa source, et ses ressources, en Dieu seul.

Et il nous faut apprendre aussi que comme Jésus, ses envoyés aussi, comme tout un chacun, ont besoin de se retirer — que nous ne pouvons pas, ne devons pas être toujours présents, pour pouvoir être réellement aimants à la mesure que Dieu octroie, et donc pour le bénéfice de l’Évangile.

Martin Luther prononçait, rapporte-t-on, cette parole très vraie : « j'ai aujourd'hui tellement de travail qu’il faut que je me retire d'abord deux heures pour prier avant de commencer ».

Ancrés en Dieu par son Esprit…

« Car la chair a des désirs contraires à ceux de l’Esprit, et l’Esprit en a de contraires à ceux de la chair — écrit Paul aux Galates — ; ils sont opposés entre eux, afin que vous ne fassiez point ce que vous voudriez. » (Galates 5, 17 sq.)

Pour libérer ce fruit de l’Esprit, Jésus « chassait les démons et ne les laissait pas parler » — et se retirait au désert pour prier. L’Épître de Jacques ne dit pas autre chose que Marc ou Paul aux Galates concernant le frein posé à la liberté de l’Esprit par la vanité démoniaque et ce qu'est la chair opposée à l'Esprit :

« Si vous avez dans votre cœur une fougue amère et un esprit de dispute, ne vous glorifiez pas et ne mentez pas contre la vérité. Cette sagesse n’est point celle qui vient d’en haut ; mais elle est terrestre, charnelle, démoniaque. Car là où il y a une fougue amère et un esprit de dispute, il y a du désordre et toutes sortes de mauvaises actions. La sagesse d’en haut est premièrement pure, ensuite pacifique, modérée, conciliante, pleine de miséricorde et de bons fruits, exempte de duplicité, d’hypocrisie. Le fruit de la justice est semé dans la paix par ceux qui recherchent la paix. D’où viennent les luttes, et d’où viennent les querelles parmi vous ? N’est-ce pas de vos passions qui combattent dans vos membres ? » (Jacques 3, 14 – 4, 1)

Jésus chassant ce type d’esprits en les faisant taire, apparaît la réalité du fruit l’Esprit de Dieu : « le fruit de l’Esprit, c’est l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la fidélité, la douceur, la pondération »… « La sagesse d’en haut est premièrement pure, ensuite pacifique, modérée, conciliante, pleine de miséricorde et de bons fruits, exempte de duplicité, d’hypocrisie. Le fruit de la justice est semé dans la paix par ceux qui recherchent la paix. » C’est cela qui saisit ceux qui approchent alors l’Église.

Mais cela naît d’une seule chose. « C’est pour cela que je suis sorti » dit Jésus. C’est pour cela qu’il est venu d’auprès du père : « il faut que je proclame l’Évangile », et pas seulement chez vous, mais « aussi dans les bourgs voisins », plus loin — « c’est pour cela que je suis sorti »…

Les réformateurs ont retenu la leçon : « Là où nous voyons que la Parole de Dieu est purement prêchée et écoutée et les sacrements administrés selon l'institution du Christ — sacrements qui soulignent et concrétisent la parole proclamée — là est l’Église. » (Calvin, IC)

De cela uniquement, de la parole proclamée, naît l’Église, ainsi ancrée dans la vérité par l’Esprit quand cette parole est écoutée, pour que rayonne le fruit de l’Esprit saint qui fait taire tout autre esprit. Le souci de ce fruit de l’Esprit né de la parole proclamée et écoutée est ce que continueront de demander les disciples aux Églises bien après le moment de Capernahum…

Première Épître de Jean : « L’amour de Dieu a été manifesté envers nous en ce que Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui. Et cet amour consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu’il nous a aimés et a envoyé son Fils, offert en sacrifice pour le pardon de nos péchés. Bien-aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons aussi nous aimer les uns les autres. Personne n’a jamais vu Dieu ; si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour est parfait en nous. Nous connaissons que nous demeurons en lui, et qu’il demeure en nous, en ce qu’il nous a donné de son Esprit. Et nous, nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé le Fils comme Sauveur du monde. » (1 Jn 4, 9-14)


R.P. Poitiers, 07/02/21
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