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dimanche 15 septembre 2024

Pierre qui roule...




Ésaïe 50, 5-9 ; Psaume 116 ; Jacques 2, 14-18 ; Marc 8, 27-35

Ésaïe 50, 5-7a
‭Le Seigneur, l’Éternel, m’a ouvert l’oreille, Et je n’ai point résisté, Je ne me suis point retiré en arrière.‭
‭J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient, Et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe ; Je n’ai pas dérobé mon visage Aux ignominies et aux crachats.‭
‭Mais le Seigneur, l’Éternel, m’a secouru.

Marc 8, 27-35
27 Jésus s'en alla avec ses disciples vers les villages voisins de Césarée de Philippe. En chemin, il interrogeait ses disciples : "Qui suis-je, au dire des hommes ?"
28 Ils lui dirent : "Jean le Baptiste ; pour d'autres, Élie ; pour d'autres, l'un des prophètes."
29 Et lui leur demandait : "Et vous, qui dites-vous que je suis ?" Prenant la parole, Pierre lui répond : "Tu es le Christ."
30 Et il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne.
31 Puis il commença à leur enseigner qu'il fallait que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite.
32 Il tenait ouvertement ce langage. Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander.
33 Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, réprimanda Pierre ; il lui dit : "Retire-toi ! Derrière moi, Satan, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes."
34 Puis il fit venir la foule avec ses disciples et il leur dit : "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu'il me suive.
35 En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile, la sauvera.

*

“Et vous, qui dites-vous que je suis ?” demande Jésus : “j’ai entendu la réponse à ma première question — Qui suis-je, au dire des hommes ?” : Jean le Baptiste ; ou Élie ; ou l'un des prophètes”… Mais vous, les douze ?

… Et nous ?… Qu’est-ce qui va fonder notre réponse ? La foi certes ; et l’amour, s’il l’on retient la réponse de Pierre à une autre question de Jésus, en Jean 21, “m’aimes-tu ?” : “Tu sais que je t’aime”. En écho, une citation d’Albert Camus dans son livre La chute (folio p. 122-123) : “Bien sûr, il y a des gens qui l'aiment, même parmi les chrétiens. Mais on les compte. Il avait prévu ça d'ailleurs, il avait le sens de l'humour. Pierre, vous savez, le froussard, Pierre, donc, le renie : ‘Je ne connais pas cet homme… Je ne sais pas ce que tu veux dire… etc.’ Vraiment, il exagérait ! Et lui fait un jeu de mots : ‘Sur cette pierre, je bâtirai mon Église.’ On ne pouvait pas pousser plus loin l'ironie, vous ne trouvez pas ? Mais non, ils triomphent encore ! Vous voyez, il connaissait bien la question. Et puis il est parti pour toujours, les laissant juger et condamner, le pardon à la bouche et la sentence au cœur.” (Fin de citation.)

À bien y regarder — l'intuition de Camus semble avoir touché juste — si toutefois Pierre fait fondement de l’Église —, c’est précisément la faiblesse et la lâcheté qui est ce fondement. Après tout c’est cette faiblesse qui fonde le recours à un autre, le Christ confessé.

Faiblesse, lâcheté, ne jetons donc pas la pierre à Pierre. On est tous visés. Ce que perçoit Camus c’est sa faiblesse, ses trahisons — bref, son humilité malgré lui, comme nous — nous, à savoir l’Église. Quelque chose du même ordre, sans doute, explique l’absence chez Marc du jeu de mot : “tu es Pierre et sur cette pierre…” Chez Marc, on n’a que la confession qui marque ce que souligne la 2ème épître de Pierre : la pierre, c’est le Christ (2 P 2, 4), seul recours face à nos faiblesses, nos trahisons, nos chutes. Il n'y a pas d’autre Église que faible et indigne — qui confesse, encore avec Pierre (Jean 6, 68), “à qui irions-nous ?”

Le Christ seul est la pierre, la pierre d'angle de l'Église : lui seul, telle est la confession qui fonde l'Église — “tu es le Christ”. La pierre, le roc qu'est le Christ, selon 2 Pierre, n’étant donc pas Pierre — dont les évangiles soulignent qu'il reconnaît être loin d'être un roc ! — a fortiori en aucun cas n'est légitimée l'annexion de la succession de Pierre par le seul fait de résider dans une ville où il est peut-être mort, si c'est le cas !

Et s'il y est allé et qu'il y est mort, il n'y a pas régné, ni comme un empereur, ni même comme un roi ou un chef quelconque, ni a fortiori comme chef militaire, ni à plus forte raison encore comme le plus absolutiste et donc le plus disqualifié des chefs se réclamant du plus humble — dans ce qu’on a appelé la chrétienté.

Pierre, à qui s’adresse Jésus dans ce texte (à lui évidemment et pas à de supposés “successeurs”) ; Pierre, venant de confesser le Messie, voudrait pour son maître qu’au moins il ne connaisse pas une mort de scélérat ! Or l’humilité commence là, avec celle de son maître.

Pierre espère-t-il pour Jésus un règne de roi ? — c’est là le problème. Il vient de dire qu’il est le Christ, le Messie, le roi, donc. Lui qui voudrait donc pour son maître au moins autre chose qu’une mort ignoble, et pourquoi pas ce qui lui revient apparemment, le règne des rois — plutôt que cette mort —, lui, Pierre, se fait pour cela traiter de satan ! Ce texte, et ses parallèles, contribuent à me convaincre que Jésus a médité les textes d’Ésaïe sur le Serviteur souffrant, le Messie comme Serviteur souffrant et pas comme chef impérial. Pierre, donc, se fait traiter de satan, le Tentateur… Cela parce que Pierre — lui-même — a dérapé ! On n’en est pourtant pas encore aux exorbitances qui se réclameront de lui ! Et Jésus d'en appeler à la croix par laquelle seule on peut le suivre ! Et jamais par la force militaire — par laquelle, entre autres, Pierre voudrait le défendre. Il n'y a pas de christianisme politico-militaire. Une telle idée, surtout mise en œuvre, relève du Mauvais, du satan ! Il convient de le rappeler au jour où, quand le christianisme l’a abandonnée, une autre religion politique, l'islam politique, commet les horreurs dont nous inonde l'actualité — entre l’Iran, Daesh, l'Afghanistan, le 11 septembre commémoré il y a quelques jours, et bientôt le 1er anniversaire des horreurs terroristes du 7 octobre.

C’est bien d'une confession de foi qu'il s'agit, ici la foi de Pierre, foi en ce qui ne se voit pas, et donc humilité, pas projet de domination du monde !, quelle que soit par ailleurs la foi ou la conception du monde que l'on fait sienne. Après la chute des totalitarismes athées du XXe s., lorsque les fanatiques de l'islam considèrent que leur façon de concevoir le divin doit s'imposer à tous, ils font la même chose, en pire (les femmes afghanes n’ont pas gagné au change !).

Les fanatiques débordant de haine portent sans le savoir un coup fatal… à leur foi, ici à l'islam. La chrétienté, croyant s'appuyer sur Pierre, n’a pas échappé à cette tentation, en ignorant que c'est d'une confession de foi qu'il s'agit dans les mots de Pierre, et donc d'humilité. (À l'inverse, on sait que les dérives sexuelles révélées ces derniers temps sont liées à l'excès de pouvoir.)

Jésus, nous dit le texte, « fit venir la foule avec ses disciples et il leur dit : “Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu'il me suive” » (Mc 8, 34). Le Royaume de Dieu n'est pas de ce monde, les hommes prétendraient-ils en imposer au monde au nom de Dieu d'affreuses caricatures.

Pour l’heure, Jésus “leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne” (v. 30). De quoi s'agit-il ? Pierre vient de reconnaître en lui le Messie — le Christ selon le mot grec choisi ici et qui indique l’universalité de la position messianique de Jésus. “Il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne”. Jésus a-t-il peur pour lui-même, redoute-t-il les menaces que feraient peser sur lui la diffusion d'une telle nouvelle ? Il n'en est rien : Jésus est à la veille de sa dernière montée à Jérusalem et le verset suivant, suite auquel il rabroue Pierre, convainc qu'il en sait l'issue. Il l'annonce à ses disciples : il sera mis à mort, et n'a pas l'intention d'y échapper ; et il invitera les disciples à sa suite.

Alors pourquoi ce secret sur ce que vient de confesser Pierre ? — qu’il est le Christ. C'est qu'il est des mots, comme celui-là, qui sont chargés de préjugés et de passion ; jusqu’à la tentation du pouvoir que le mot connote. Il est des mots qui, ce faisant, déforment dans les bouches coupables de méchanceté, ou simplement d'inconscience, ce qu'ils étaient chargés de signifier.

“Tu es le Christ”, dit Pierre, dans les évangiles avec le terme en grec, Christ : Jésus est bien le Messie d'un Royaume universel. Raison de plus de refuser de voir publier sa messianité. Il a suffisamment de difficultés comme ça avec les quiproquos incessants ; inutile d'en rajouter — en l’occurrence avec les Romains. Et on sait que ce sera bien le motif de sa crucifixion : concurrence avec César — car les crucifieurs “n’ont de roi que César” ! — qui se verra bientôt doté du pouvoir militaire d’étendre la foi. Par l’épée ! Comme si c’était possible !

Quant à Jésus, nulle crainte dans sa prudence. Il le sait : sa fidélité au message universel de l'amour de Dieu lui vaudra la mort, et la fera risquer, jusqu'à aujourd'hui, à quiconque lui sera fidèle.

Jésus invite alors les siens, son peuple, même au cœur des quolibets, à n'avoir pas honte de ses paroles, celles de l'amour de Dieu pour tous les hommes et femmes. Nulle crainte dans son refus de cette publicité-là. Encore une fois, ce n’est pas qu’il cherche en évitant ce quiproquo à éviter sa crucifixion — mais que l’on ne se méprenne pas sur la nature de son règne !

Ce que d’aucuns considéreront — prétexte pour sa mort — comme concurrence avec César, est insoutenable ! C’est comparer une figure terrestre, fût-elle l’empereur de l’univers — le fût-elle même infailliblement —, c’est comparer cet être passager à celui dont le nom est au-dessus de tout nom (même s’il ne paie pas de mine aux yeux de l’empereur de l’Univers, César, de ses sbires et autres dispensateurs de courbettes). Aujourd’hui, celui qui est au-delà du temps se présente, venant dans le temps, comme “un ver et non un homme” (Ps 22, 6).

*

Il n’en est pas moins le Christ, roi de l’Univers en un sens d’une toute autre ampleur que l’on imagine, qui réduit les palais de César à leur statut passager dont ne resteront que des ruines. Jésus, lui, est “Christ”, comme, selon sa foi, le confesse Pierre, il est roi de l’Univers. En un sens qui est que le Nom imprononçable se dévoile ici en son porte-parole comme étant effectivement insaisissable — au point que le règne de son représentant ne peut qu’être tu à son tour.

Il en résulte que le Christ n’est la propriété d’aucun peuple, d’aucune Église, d’aucun empire. Il est le Fils de Dieu, le sauveur de l’univers — et c’est pourquoi, “qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile, la sauvera.” C’est de la sorte qu’il nous appelle à venir à lui — qui que nous soyons, et comme nous sommes — aujourd’hui, maintenant !…


R.P., Châtellerault, 15.09.24
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dimanche 14 juillet 2024

“Va prophétiser ailleurs”




Amos 7, 11-15 ; Psaume 85 ; Éphésiens 1, 3-14 ; Marc 6, 7-13

Amos 7, 11-15
11 Voici ce que dit Amos : Jéroboam mourra par l’épée, et Israël sera emmené captif loin de son pays.
12 Et Amatsia dit à Amos : Homme à visions, va-t-en, fuis dans le pays de Juda ; manges-y ton pain, et là tu prophétiseras.
13 Mais ne continue pas à prophétiser à Béthel, car c’est un sanctuaire du roi, et c’est une maison royale.
14 Amos répondit à Amatsia : Je ne suis ni prophète, ni fils de prophète ; mais je suis berger, et je cultive des sycomores.
15 L’Éternel m’a pris derrière le troupeau, et l’Éternel m’a dit : Va, prophétise à mon peuple d’Israël.


Marc 6, 7-13
7 Il fait venir les Douze. Et il commença à les envoyer deux par deux, leur donnant autorité sur les esprits impurs.
8 Il leur ordonna de ne rien prendre pour la route, sauf un bâton : pas de pain, pas de sac, pas de monnaie dans la ceinture,
9 mais pour chaussures des sandales, "et ne mettez pas deux tuniques".
10 Il leur disait : "Si, quelque part, vous entrez dans une maison, demeurez-y jusqu’à ce que vous quittiez l’endroit.
11 Si une localité ne vous accueille pas et si l’on ne vous écoute pas, en partant de là, secouez la poussière de vos pieds : ils auront là un témoignage.
12 Ils partirent et ils proclamèrent qu’il fallait se convertir.
13 Ils chassaient beaucoup de démons, ils faisaient des onctions d’huile à beaucoup de malades et ils les guérissaient.


*

Le temps est court. Nous voilà dans l’urgence. Rien à thésauriser : pas de pain, pas de sac, pas de monnaie, pas de tunique de rechange. Ce n’est ni le temps, ni le lieu de s’installer : user de l’hospitalité, si elle est est proposée.

Et si ce n’est pas le cas ? Quand la menace est intense, quand elle devient extrêmement concrète… Que faire ?… Quitter Babylone en secouant sa poussière pour entrer dès à présent dans la vie promise, nous dit l’Évangile : ce qui ne veut pas dire une démission, mais un déplacement, via un repentir.

Cela vaut en tout temps : au temps des Douze, comme au nôtre, comme au temps d’Amos : “va prophétiser ailleurs”, lui intime le prêtre Amatsia. Ici, à Béthel, tu déranges le roi, Jéroboam. Surtout avec tes prophéties de malheur. Le roi veut entendre dire que tout va bien.

Voyons en arrière-plan, les origines de la monarchie biblique (qui vient de connaître un schisme). Aux origines : le désir du peuple : le peuple veut faire comme tout le monde, comme tous les peuples, avoir un pouvoir fort, un roi (désormais il en a même deux) — désir de roi contre lequel avait mis en garde un autre prophète, Samuel, dont les avertissements étaient rejetés par le peuple : “L’Éternel dit à Samuel : Écoute la voix du peuple dans tout ce qu’il te dira ; car ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi qu’ils rejettent, afin que je ne règne plus sur eux.‭” (1 Samuel 8, 7)

Au sortir de l’esclavage, le peuple a reçu une loi, résumée en dix paroles, simplifiées en deux paroles, et même, selon Paul, en une (Ga 5, 14) — un enseignement déployé en 613 préceptes. Une loi sans auteur : ni Pharaon, ni un autre roi, ni même Moïse : une loi donnée par celui dont le Nom est au-dessus de tout nom — concrètement : une loi sans auteur. L'observance de ces paroles, dont aucun pouvoir ne peut prétendre être l'auteur, produirait une cité apaisée.

Ces paroles ont traversé l’histoire, ont débordé le peuple initial qui les a reçues, sont devenues les déclarations modernes de droit, dès la Révolution puritaine anglaise, avant de produire ses effets jusqu’en France, avec en 1789, à méditer en ce 14 juillet, une Déclaration plus tard développée et officiellement universalisée en 1948. Comme au Sinaï, une loi dont personne ne peut prétendre être l’auteur.

Après l’esclavage, tous les esclavages, un projet : une cité apaisée par le respect d’autrui (toute la loi se résume à ce seul commandement, écrit Paul). Dans ce cas, si cela était observé, pas besoin de roi. Résultat — c’est le résumé du livre Juges : “en ce temps là il n'y avait pas de roi en Israël, chacun faisait ce qu’il voulait”. Alors le peuple veut de l’ordre, un pouvoir fort. Samuel le met en garde, et le peuple rejette son message. “L’Éternel dit à Samuel : Écoute la voix du peuple dans tout ce qu’il te dira ; car ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi qu’ils rejettent, afin que je ne règne plus sur eux.‭”

Dès lors, on aura pas mal de rois illégitimes, depuis Saül jusqu'à Hérode, en passant par Jéroboam sur lequel Amos prophétise. Un seul, et dès lors sa dynastie, est approuvé par Dieu, celui qui admet qu’il y a une loi au-dessus de lui, David. C’est le principe de sa dynastie. Mais ses successeurs dynastiques ne lui seront pas tous fidèles, loin s’en faut, souvent bardés d’idoles, et cela finira mal.

Au temps de l’Évangile, on est aux prises avec une dynastie illégitime, dédaignant les règles bibliques, les Hérode. Leur temps arrive à son terme. C’est en ce temps que les Douze sont envoyés par Jésus. « Ils partirent et ils proclamèrent qu’il fallait se convertir » (v. 12), ou, autre traduction : « se repentir », faire retour.

Deux effets du repentir : sur le salut des personnes dès aujourd’hui ; et sur le monde, s’il est mis en œuvre collectivement. Quoiqu’il en soit, le repentir comme chemin de délivrance implique concrètement qu’il y a des choses à changer, d’urgence. Et ça, c’est le côté… difficile de toute délivrance ! Difficile à entendre : “ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi qu’ils rejettent, afin que je ne règne plus sur eux.‭” (1 Samuel 8, 7).

Jésus « fait venir les Douze. Et il commença à les envoyer deux par deux, leur donnant autorité sur les esprits impurs » (v. 7). Et avant tout les esprits d’idoles, Baals ou démons, contre lesquels mettaient en garde les prophètes. Et de fait (au v. 13) : les Douze « chassaient beaucoup de démons ». Et pour cela : « ils proclamèrent qu’il fallait se repentir » (v. 12). Quels sont aujourd’hui les démons, les idoles qui empuantissement l’air de la Cité ?

Cela après le constat selon lequel le maître, lui, Jésus, « ne pouvait faire aucun miracle » (v. 5) là où il était familier… « N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques, de Josès, de Jude et de Simon ? et ses sœurs ne sont-elles pas ici, chez nous ?" Et il était pour eux une occasion de chute. Jésus leur disait : "Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison." Et il ne pouvait faire là aucun miracle » (v. 3-5), parlant de la réaction des proches de Jésus à ses paroles et ses actes, tandis que « de nombreux auditeurs disaient : "D’où cela lui vient-il ? Et quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ?" » (v. 2). Mais ça, ce n'est pas la réaction de ses proches, qui le considèrent comme celui qu’ils croient connaître, qui leur reste familier…

Cela dit, précise le texte, « il guérit — pourtant — quelques malades en leur imposant les mains » (v. 5). Histoire de dire que le problème n’est pas dans sa capacité à libérer — tandis qu’il « s’étonnait de ce qu’ils ne croyaient pas » (v. 6).

Tel est l’écho qu’il a eu : oh ! lui dit-on, laisse-nous vivre comme on l’a toujours fait… D’autant que Jésus « parcourait les villages des environs en enseignant », avec manifestement plus de succès que chez ses proches.

Proximité, familiarité, autant d’obstacles insurmontables à l’Évangile, et dont on fait naïvement l’Alpha et l’Oméga de son annonce !

C’est sur cela que Jésus envoie ses disciples en « leur donnant autorité sur les esprits impurs » (v. 7). Or l’Évangile qui libère demande des changements de vie. Les Douze proclament donc qu’il faut se repentir ! Et l'écho de répondre : « on en a assez de se repentir », quand en fait on n'a jamais commencé !

« Quittez ce qui vous rend captifs », répond aujourd'hui l'Évangile : « Sortez de Babylone », de l'esprit de Babylone. Vous êtes témoins de la Jérusalem nouvelle, la Cité de Dieu. Augustin résume ainsi les choses : deux amours ont bâti deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu a fait la cité terrestre, Babylone, l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi a fait la Jérusalem nouvelle, la Cité de Dieu (Augustin, La Cité de Dieu, XIV, 28). Et le Psaume 33, dans la version de Clément Marot : « Si cherchant sa route, un peuple t’écoute, il vivra heureux ; il verra les signes qui déjà désignent la Cité de Dieu. »


RP, Châtellerault, 14 juillet 2024
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dimanche 9 juin 2024

"Divisé contre lui-même..."




Genèse 3.9-15 ; Ps 130 ; 2 Co 4.13–5.1 ; Marc 3.20-35

Genèse 3, 9-15
9 Mais le Seigneur Dieu appela l’homme, et lui dit : Où es-tu ?
10 Il répondit : J’ai entendu ta voix dans le jardin, et j’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché.
11 Et le Seigneur Dieu dit : Qui t’a appris que tu es nu ? Est-ce que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger ?
12 L’homme répondit : La femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé.
13 Et le Seigneur Dieu dit à la femme: Pourquoi as-tu fait cela ? La femme répondit : Le serpent m’a séduite, et j’en ai mangé.
14 Le Seigneur Dieu dit au serpent : Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tout le bétail et entre tous les animaux des champs, tu marcheras sur ton ventre, et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie.
15 Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : celle-ci t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon.


Marc 3, 20-35
20 et la foule s’assembla de nouveau, en sorte qu’ils ne pouvaient pas même prendre leur repas.
21 Les parents de Jésus, ayant appris ce qui se passait, vinrent pour se saisir de lui ; car ils disaient : Il est hors de sens.
22 Et les scribes, qui étaient descendus de Jérusalem, dirent : Il a Béelzébul ; c’est par le prince des démons qu’il chasse les démons.
23 Jésus les appela, et leur dit sous forme de paraboles : Comment Satan peut-il chasser Satan ?
24 Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut subsister ;
25 et si une maison est divisée contre elle-même, cette maison ne peut subsister.
26 Si donc Satan se révolte contre lui-même, il est divisé, et il ne peut subsister, mais c’en est fait de lui.
27 Personne ne peut entrer dans la maison d’un homme fort et piller ses biens, sans avoir auparavant lié cet homme fort ; alors il pillera sa maison.
28 Je vous le dis en vérité, tous les péchés seront pardonnés aux fils des hommes, et les blasphèmes qu’ils auront proférés ;
29 mais quiconque blasphémera contre le Saint-Esprit n’obtiendra jamais de pardon : il est coupable d’un péché éternel.
30 Jésus parla ainsi parce qu’ils disaient : Il a un esprit impur.
31 Survinrent sa mère et ses frères, qui, se tenant dehors, l’envoyèrent appeler.
32 La foule était assise autour de lui, et on lui dit : Voici, ta mère et tes frères sont dehors et te demandent. 33 Et il répondit : Qui est ma mère, et qui sont mes frères ?
34 Puis, jetant les regards sur ceux qui étaient assis tout autour de lui : Voici, dit-il, ma mère et mes frères.
35 Car, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère.


*

“Tous les péchés seront pardonnés aux fils des hommes, et les calomnies qu’ils auront proférés ;‭ ‭mais quiconque calomniera le Saint-Esprit n’obtiendra jamais de pardon : il est coupable d’un péché éternel. Jésus parla ainsi parce qu’ils disaient : Il a un esprit impur” (Mc 3, 28-30), à savoir l’esprit de Béelzébul. La calomnie consiste à attribuer à l'esprit impur de l'idole Béelzébul ce qui relève de l'Esprit saint, confondant le saint et l’impur, le bien et le mal. Or, juger mal ce qui est bien (et inversement) empêche tout repentir, rendant tout pardon impossible.

Souvenons-nous qu'au début du ministère de Jésus, l'Évangile mentionne son épreuve au désert — “tenté par Satan”, résume Marc (1, 13). Luc (4, 5-6) précise : “Le diable, l’ayant élevé, lui montra en un instant tous les royaumes de la terre,‭ ‭et lui dit : Je te donnerai toute cette puissance, et la gloire de ces royaumes ; car elle m’a été donnée, et je la donne à qui je veux.‭‭ Si donc tu te prosternes devant moi, elle sera toute à toi.‭” ‭Comment opère ce pouvoir du diable ? Devant quoi se prosterne-t-on concrètement sinon une idole ? C’est là que l’on retrouve le Béelzébul de notre texte. De quoi s'agit-il, sous ce nom, Béelzébul ?

Un principe de lecture de la Bible proposé par Calvin consiste à chercher ailleurs dans la Bible ce qui éclaire un texte obscur. Le judaïsme précise : chercher la 1ère occurrence du mot. Pour Béelzébul, ce principe nous conduit au 2e Livre des Rois, où apparaît Baal Zébub confronté par Élie.

Notons que notre Évangile commence, avant la tentation de Jésus face au satan, par la prédication du Baptiste souvent donné comme nouvel Élie. L'Évangile précise (Mc 1, 6) que “Jean avait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins.” Ce n’est pas pour rien. Je lis au second livre des Rois : “Le roi Achazia tomba par le treillis de sa chambre haute à Samarie, et il en fut malade. Il fit partir des messagers, et leur dit : Allez, consultez Baal-Zebub, dieu d’Ekron, pour savoir si je guérirai de cette maladie.‭ Mais l’ange de l’Éternel dit à Élie […] : Lève-toi, monte à la rencontre des messagers du roi de Samarie, et dis-leur : Est-ce parce qu’il n’y a point de Dieu en Israël que vous allez consulter Baal-Zebub, dieu d’Ekron ?‭ ‭C’est pourquoi ainsi parle l’Éternel : Tu ne descendras pas du lit sur lequel tu es monté, car tu mourras. Et Élie s’en alla.‭‭ Les messagers retournèrent auprès d’Achazia.” ‭ Il lui rapportèrent ce qu’avait dit Élie. “‭Achazia leur dit : Quel air avait l’homme qui est monté à votre rencontre et qui vous a dit ces paroles ?‭ ‭Ils lui répondirent : C’était un homme vêtu de poil et ayant une ceinture de cuir autour des reins. Et Achazia dit : C’est Élie” (2 R 1, 2-8)…

Voilà qui permet au lecteur de l’Évangile de voir le Baptiste comme nouvel Élie. Trois chapitres après, est mentionnée l’idole que confrontait Élie, Baal Zebub…

Qui est donc ce “Béelzébul” ?… On l’a lu : il s’agit du dieu d’Ekron, l’idole qu’Élie pourchasse ! En 2 Rois Baal Zebub, ou “seigneur des mouches” ; pour les adversaires de Jésus, “Béelzébul”, selon le jeu de mots qui en fait le “prince des démons” — Baal Zébul signifiant “Baal est prince”. “Prince des démons” — les “démons”, c’est-à-dire les divinités mineures dans l’Olympe grecque. Les “démons” dans les termes grecs du Nouveau Testament recoupent les Baals de la Bible hébraïque. Il n’est question de Baals dans le Nouveau Testament que dans des citations ou références à la Bible hébraïque, comme ici. Et il n’est pas question de “démons” dans la Bible hébraïque ; mais dans la version grecque des LXX, et lorsque les divinités en question n’entrent pas dans la nomination spécifique des Baals — ainsi l’hébreu séirim est rendu soit par “idoles” (Lv 17, 7 ; 2 Ch 11, 5) soit par “démons” (Ps 96, 5, “les dieux des peuples ne sont que des démons” — que Segond traduit par : “les dieux des peuples ne sont que des idoles”. Cf. És 13, 21 ; 34, 14).

L’Évangile ne confond pas le démon ou idole Baal et le satan (Jésus ne reprend par le terme “Béelzébul” !). Une des tentations récurrentes du peuple biblique, celle que combattait Élie, est le culte des idoles : c’est pourquoi ce serait division du satan tentateur contre lui-même que de faire chasser une divinité par une autre, en l’occurrence Baal Zébul.

Telle est l’argumentation de Jésus contre ses adversaires : le satan, figure de l’adversité, a intérêt à voir les idoles se multiplier, — et pas à opérer une réduction des ramifications de l’idolâtrie en “divisant son royaume” ! Promouvoir un Baal, Baal Zébul, contre d’autres idoles, n’est pas de l’intérêt du malin (“délivre-nous du malin”) qui y perdrait ainsi un peu de son emprise. Le mal proliférant n’élimine aucune de ses filières. Il n’élimine alors aucun de ses démons, ou de ses Baals : ni Baal Zebub, entouré de mouches selon son culte, devenu Baal Zebul, puis Belzébuth ; ni Baal Péor, au livre des Nombres, devenu Belphégor, rendu célèbre par une série télévisée des années 1960 ; ni aucun autre…

Ainsi aujourd'hui, puisque ces Baals-là, les Baals antiques, n’ont plus d’adeptes, la multiplication des idoles prend des formes nouvelles — le culte de telle ou telle idole toujours appuyé par d’autres idoles, Mammon en tête (n’est-il pas présenté par Jésus comme ce qui sape la confiance en Dieu ? — Mt 6, 24) ; pour faire oublier l’immense douleur de ce monde, promue par un mal manipulateur, qui n’a aucun intérêt à chasser une idole moderne contre l’autre, mais les utilisant toutes… Le mal peut même se représenter en idole unique, appuyée quand même de Mammon, comme cela se voit dans l'islamisme.

Comme antan, au jour où Jésus, par sa réponse, non seulement proteste auprès de ses interlocuteurs qu'il n’a rien à voir avec Baal (malgré son origine suspecte, galiléenne, du Nord, comme Élie), mais enseigne aussi, à l’instar d’Élie, en quoi est redoutablement illusoire ce "prince des démons". C’est le satan, accusateur et diviseur, qui est le manipulateur des idolâtres, et donc chaque réseau de son pouvoir, même en faillite, relève de son "royaume", et n’a pas à être exclu du service, fût-ce en se représentant comme idole unique.

Jésus, quant à lui, chasse les démons comme les anciens prophètes chassaient les Baals, en tant que dieux à notre image, c’est-à-dire refus de l’Autre, de Dieu comme Autre, c’est-à-dire accusation de l’Autre, présente dès le récit de la Genèse (3, 12-13) qui nous est aussi proposé pour ce jour, accusation donnée dans un fameux “c’est pas moi, c’est l’autre” — l’homme : “c’est pas moi, c’est la femme”, qui elle renvoie au serpent. Dénonciation de l’autre, unique et précieux, que Jésus, chassant l’idole qui rend captif, fait réapparaître comme présence de Dieu, à son image ; l’autre qui précisément n’est donc pas en mon pouvoir.

Présence de l’Autre absolu, qui toujours dérange.

*

C’est peut-être là une explication de la violence inouïe exercée contre les femmes dans la séculaire “chasse aux sorcières”, accusées comme Jésus d’être des adeptes de “Belzébuth”, chef des “démons”, et figure du diable. En fait des femmes victimes de ce que comme femmes elles représentent pour les persécuteurs : l’Autre — qui toujours dérange.

C’est peut-être aussi là une explication de l’antisémitisme, qui trouve toujours de nouveau prétextes. Une seule constante : les juifs comme présence de l’Autre : constamment minoritaires dans le monde, on leur attribue tout le mal du monde, ce qui relève du péché contre l’Esprit saint (le faux se croyant vrai)…
Aujourd’hui… 7 millions de juifs en Israël (essentiellement réfugiés face à l'antisémitisme dans les autres pays). 9 millions d’Israéliens en tout, dont 2 millions de citoyens arabes et 7 millions de juifs. 15 millions de juifs dans le monde, où il y a 2,5 milliards de chrétiens, 1,8 milliards de musulmans, peut-être 1,5 milliard à 2 milliards d’athées, plus d’autres convictions, traditions et cultes… Bref, en gros 8 milliards de non-juifs face à 15 millions de juifs. Si ils ne sont pas la présence de l’Autre par excellence, qui le sera ? Si c'était pour cela que, chez les 8 milliards hyper-majoritaires, on leur reproche tout et son contraire ? D’être “apatrides” dans les années 1930-1940, d’avoir une patrie aujourd'hui. Pourquoi cette constante focalisation médiatique ? En revanche, des millions de morts au Congo : total silence médiatique. Pourquoi ?

*

Voyons Genèse 3. À l’inverse de l’idole, dans le récit de la création de la Genèse, vieux texte juif, la femme pour l’homme et l’homme pour la femme, sont, comme image(s) de Dieu, posés en vis-à-vis accordés comme différents l’un de l’autre. L’autre n’est pas moi, il, elle, n’est pas ma propriété — d’où le précepte biblique de “quitter son père et sa mère” (Gn 2), que la mère et les frères de Jésus semblent avoir de la peine à admettre (Mc 3, 21 & 31-32) — ; et c’est bien cette séparation que demande Jésus : “car, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère” (Mc 3, 35) — cette volonté de Dieu qui consiste à aimer autrui comme soi-même. Dans la Genèse, le sommeil de l’homme est un sommeil prophétique, qui lui fait découvrir cet autre semblable et différent, apte au dialogue et à être aimé, à l’image de Dieu.

Or c’est ce que refuse l’idole, dès les origines. Ainsi, au départ de tout, le mal diviseur dans la Genèse, quand il s’infiltre déjà entre l’homme et la femme, pourtant séparés pour se rencontrer par l’observance de la loi qui fait grandir en séparant ; cela pour que l’on devienne ce que l’on est, uniques devant Dieu à l’image du Christ qui dit : “quiconque fait la volonté de Dieu est mon frère, ma sœur, et ma mère.”

C’est bien le refus de cela qui se traduit par l’accusation, selon ce sens du mot satan : accuser, et donc tourmenter ; tourment contre soi qui se retourne contre autrui, dès le récit de Gn 3, “c’est pas moi, c’est l’autre”, et que l’on retrouve en Marc : sa mère et ses frères accusent Jésus de folie — l’accusation divise, selon un autre sens de satan, diable : diviser.

Or il n’y a de réconciliation que dans la reconnaissance de l’autre pour lui-même, elle-même, séparé(e) de moi, ce qui lui donne son existence unique devant Dieu, et rend possible de l’aimer pour lui-même, même et surtout si je ne le comprends pas ; fondé comme autre par Dieu seul “car, quiconque fait la volonté de Dieu est mon frère, ma sœur, et ma mère” — sans l’accuser d’être ce qu’il est, différent de moi, en le renvoyant dans la culpabilité (Gn 3, 12-13). La loi qui sépare pour unir ouvre alors sur le pardon, dans lequel seul est la victoire sur le mal.

Il s’agit de saisir ce pardon, de le recevoir, auquel cas, tout peut être pardonné ; cette capacité d’être pardonné, de recevoir, accueillir le pardon, est un don de l’Esprit saint, sans lequel le pardon en toute sa profondeur est inaccessible. Ce pourquoi cette limite au pardon : le péché contre l’Esprit saint, qui est d’inverser le mal et le bien, fait du pardon un mal — et empêche d’accepter d’être pardonné, et donc, de pouvoir donner le pardon à autrui. Don de l’Esprit saint parce que l’Esprit est plus profond en moi que moi-même, il est plus profond que toutes les blessures et la culpabilité qui me semblent insurmontables.

La réconciliation du monde est de recevoir le pardon sur soi, pour le donner autour de soi. “Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés”.


RP, Châtellerault, 9.06.24
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dimanche 26 mars 2023

Graine de moutarde




Marc 4, 30-34
30 […] « À quoi comparerons-nous le Royaume de Dieu ? Avec quelle parabole en parlerons-nous ?
31 Il est comme une graine de moutarde ; quand on la sème dans la terre, elle est la plus petite de toutes les graines du pays.
32 Mais quand on l'a semée, elle monte et devient la plus grande de toutes les plantes du jardin. Elle pousse des branches si grandes que les oiseaux du ciel font leurs nids à son ombre. »
33 Jésus donnait son enseignement en utilisant beaucoup de paraboles de ce genre, selon ce que ses auditeurs étaient capables de comprendre.
34 Il ne leur parlait pas sans paraboles ; mais il expliquait tout à ses disciples quand il était seul avec eux.

*

Le Royaume de Dieu est comme une graine de moutarde. Équivalent du thème de la naissance d’en haut dans l’Évangile de Jean (ch. 3), mais invitant à aller plus loin : naître, mais aussi grandir. D’une autre façon, le prophète Ésaïe nous dit (ch. 55) : quand elle est semée, « ma Parole — apparemment insignifiante — ne retourne pas vers moi sans avoir agi ». Autant de façons de dire que ce qui se passe nous échappe et ne dépend pas de nous.

C’est que la parole de Dieu, et ce qui la fait grandir, en nous et pour le monde, son souffle, son Esprit, précèdent ce qui arrive, précèdent même la foi. Et cela nous fait perdre tout pouvoir sur les choses et sur nous. Le Royaume de Dieu, la graine devenue grande plante où les oiseaux viennent faire leurs nids, vient par l’effet d’une parole sur laquelle et sur les conséquences de laquelle nous n’avons aucun pouvoir.

Autrement dit, nous sommes appelés à nous abandonner avec confiance, à laisser tout ce que nous croyons savoir sur Dieu, tous nos préjugés, pour le laisser agir et faire grandir en nous ce que sa parole y sème, jusqu’à ce que cela s’étende pour tous. Cela peut se traduire de toutes sortes de façon, y compris un appel au ministère — à l’heure où manquent les pasteurs de paroisses.

Tout comme le vent, l’Esprit souffle où il veut (Jn 3, 8), tout comme on ne peut pas naître par la force de la volonté, personne ne peut préjuger du fruit d’une semence ni expliquer la raison finale de sa germination, qui est au-delà de nos volontés et de nos refus. « C’est pourquoi, […] recevez avec douceur la parole qui a été plantée en vous, et qui peut sauver vos âmes.‭ » (Jacques 1, 21)

*

Que nous dit au fond cette image parlant de graine minuscule devenant une grande plante ? Que le salut du monde, notre salut, « ne vient pas de façon à frapper les regards » — la graine est si petite ! — ; qu’on ne fait avancer le Royaume ni par nos soucis, ni par nos enthousiasmes ; qu’il n’a rien à voir avec tout ce que nous prétendrions en construire à force de forcer les choses.

Cela nous conduit au cœur de l’Évangile, la bonne nouvelle de la foi, de la confiance seule. Elle est de l’ordre de la semence à recevoir de la seule écoute de la Parole de Dieu… à même de fructifier en abondance. C’est la seule façon qu’a proposée Dieu de faire venir son Royaume. En le forçant, on le gâche. Vous connaissez peut-être la tradition qui consiste à faire pousser des lentilles dans une assiette. Cela se faisait quand j'étais enfant : il s’agissait de mettre quelques lentilles dans une assiette, de les couvrir de coton imbibé d’eau, et les lentilles germaient, jusqu’à ce que poussent leur jolies tiges vertes. Tentation énorme : tirer sur la petite tige, ou juste soulever le coton pour voir où ça en était, avec du coup, le risque de gâcher la germination…

Il s’agit simplement d’être ouvert à la Parole de Dieu avec cette confiance : « Comme descend la pluie ou la neige, du haut des cieux, et comme elle ne retourne pas là-haut sans avoir saturé la terre, sans l’avoir fait enfanter et bourgeonner, sans avoir donné semence au semeur et nourriture à celui qui mange, ainsi se comporte ma Parole du moment qu’elle sort de ma bouche : elle ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’ai envoyée. » (Ésaïe 55, 10-11)

La parole de Dieu ne retourne pas à lui sans avoir fait ce pourquoi elle a été envoyée, ce qui nous invite à la modestie : c’est Dieu qui agit par sa parole. De même la parabole de la graine de moutarde, invite à la plus grande humilité de chacune et chacun, et aussi à la plus grande humilité de l’Église. Si l’on est attentif à ce texte de l’Évangile, il est clair que le grain de moutarde ne devient pas Église mais Royaume. Une plante immense qui évoque l’arbre de vie qui germe et croît pour la guérison des nations.

Apocalypse 22, 1-2 : « [L’ange] me montra un fleuve d’eau de la vie, limpide comme du cristal, qui sortait du trône de Dieu et de l’agneau. Au milieu de la place de la ville et sur les deux bords du fleuve, il y avait un arbre de vie, produisant douze fois des fruits, rendant son fruit chaque mois, et dont les feuilles servaient à la guérison des nations. »

L’Église, et nous-mêmes, ne sommes que pour répandre en la mettant en acte cette semence qui est la parole de Dieu, et qui produit son fruit, qui n’est pas limitée à l’Église, mais qui est pour le Royaume, dont les feuilles sont pour la guérison des nations qui viennent s’y abriter comme les oiseaux, et qui grandit jusque là de la seule puissance de Dieu !

« Moi, le Seigneur, j’ai parlé, et j’agirai. » (Ézéchiel 17, 24)


RP, Poitiers, 26/03/23
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(Textes du jour : Ézéchiel 37, 12-14 ; Psaume 130 ; Romains 8, 8-11 ; Jean 11, 1-45)


dimanche 14 novembre 2021

"Alors on verra le Fils de l’homme"




Daniel 12, 1-3 ; Psaume 16 ; Hébreux 10, 11-18 ; Marc 13, 24-32

Marc 13, 24-32
24 « Mais en ces jours-là, après cette détresse, le soleil s’obscurcira, la lune ne brillera plus,
25 les étoiles se mettront à tomber du ciel et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées.
26 Alors on verra le Fils de l’homme venir, entouré de nuées, dans la plénitude de la puissance et dans la gloire.
27 Alors il enverra les anges et, des quatre vents, de l’extrémité de la terre à l’extrémité du ciel, il rassemblera ses élus.
28 « Comprenez cette comparaison empruntée au figuier : dès que ses rameaux deviennent tendres et que poussent ses feuilles, vous reconnaissez que l’été est proche.
29 De même, vous aussi, quand vous verrez cela arriver, sachez que le Fils de l’homme est proche, qu’il est à vos portes.
30 En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive.
31 Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas.
32 Mais ce jour ou cette heure, nul ne les connaît, ni les anges du ciel, ni le Fils, personne sinon le Père. »

*

Avant le signe de la délivrance, le signe du Fils de l’Homme, il est question d’une détresse incomparable. Une détresse qui débouche sur des ténèbres particulièrement intenses : « le soleil s’obscurcira, la lune ne brillera plus, les étoiles se mettront à tomber du ciel et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées » (v. 24-25).

Voilà qui donne une mesure de la détresse, de l’épaisseur des ténèbres, qui vont, au sens spirituel, jusqu’à la perte du sens de Dieu… Que symbolise d’autre, avec l’obscurcissement du soleil et de la lune, l’ébranlement des puissances des cieux et l'image de la chute des étoiles (sachant qu'une seule étoile « tombant du ciel » suffirait à exploser tout le système solaire !) ?

Symbole très fort que ces ténèbres, où il n’est pas simplement question d’un temps nuageux et de prévisions d’une météo sombre à rendre les astres invisibles ! Quelque chose de plus grave est en question, un véritable enténèbrement spirituel…

Où derrière l’annonce que fait Jésus de la destruction de Jérusalem et de la profanation du Temple, souillé par l’abomination de la désolation (cf. plus haut au v. 14) que portent les symboles païens de la domination romaine — se profile la vision d’un monde qui se perçoit comme abandonné de Dieu, un monde sans Dieu.

… Comme en écho à la parole des anciens prophètes : « jour de ténèbres et non de lumière » que le Jour du Seigneur (Amos 5, 18-20 ; Joël 2, 2). Si la lumière vient, c’est bien comme dévoilement inattendu depuis le cœur des ténèbres : « les puissances des cieux seront ébranlées… Alors on verra le Fils de l’homme venir, entouré de nuées, dans la plénitude de la puissance et dans la gloire. » (Mc 13, 25-26)

*

C’est là précisément qu’est donné le signe de la venue de la délivrance, comme les pousses du figuier annoncent l’été (v. 28). Les signes comparés aux premières pousses, ce sont les ténèbres et l’épaisseur de la détresse — cette détresse spirituelle profonde au point qu’elle atteint jusqu’à la conscience de Dieu, débouchant sur un temps sans Dieu, a-thée, littéralement.

« Quand vous verrez cela arriver, sachez que le Fils de l’homme est proche, qu’il est à vos portes » (v. 29).

*

« En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive » (v. 30). Certes, et bien sûr, il est question ici de la destruction de Jérusalem en 70 et de la profanation du Temple, advenue précisément au terme de la génération d’alors (40 ans après). Mais apparaît aussi une dimension intemporelle de l’annonce de la détresse, jusqu’à l’ébranlement des puissances des cieux, jusqu’à la perte de la perception de Dieu dont la destruction du Temple est le signe — signe annonciateur d’une détresse pire encore — : il y a bien une dimension intemporelle de l’annonce de la détresse atteignant jusqu’aux cieux… Et il y a aussi, du même coup, une dimension intemporelle de la promesse dont la détresse est, en négatif, le signe !

Cela considéré, ce n'est pas une invitation au fatalisme qui nous est adressée. La tentation est pourtant forte, si l'on se dit que les catastrophes sont inéluctables, que notre monde prendra bien fin, de se dire qu'il n'y a donc rien à faire, en décidant, comme cela s'est vu des dizaines de fois dans l'histoire, que c'est pour nos jours qu'il faut être fataliste. Aujourd'hui entre terrorisme (au lendemain du 13 nov.) et catastrophes diverses. Avec le réchauffement de la planète. On peut y voir un accomplissement de prophéties avertissant que notre monde est fragile, menacé, on peut se rappeler que, selon les termes de la seconde épître de Pierre (2 P 3, 12), « les éléments embrasés fondront » ! Cela dit, nous sommes aussi responsables du jardin qui est confié à nos soins depuis les origines, au récit de la Genèse (Gn 2, 15) ; l'on n'est donc pas appelé à baisser les bras sous prétexte d'inéluctable ! Le même livre de l’Apocalypse qui avertit sur l'immensité de la menace, annonce aussi la colère divine contre « ceux qui détruisent la terre » (Ap 11, 18). Façon d'avertir aussi que l'action contre la menace, dans la responsabilité écologique, n'est, de nos jours, pas facultative ! Responsabilité collective dans la destruction de ce qui nous a été confié, responsabilité collective dans l'appel au soin, des chrétiens comme des autres, ce pourquoi il me semble n'y avoir rien de spécifique aux croyants dans la question écologique. Nous sommes toutes et tous, quelle que soit notre foi ou non-foi, dans le même Titanic !

À l'inverse de la tentation fataliste, une autre tentation nous guette. Celle de la fuite en avant qui est de s'imaginer être déjà dans le Royaume d'En-haut, au nom de la naissance d'En-haut de Jean 3. Façon d'orgueil spirituel qui fait regarder de haut celles et ceux dont on supposerait par là qu'ils n'y participent pas et qui ne seraient dès lors que des êtres d'en-bas, voués aux choses bassement matérielles auxquelles se croient arrachés ceux qui s'imaginent être pleinement spirituels. C'est oublier que la césure entre le vieux monde et le monde à venir passe au cœur de chacune et chacun de nous.

Entre ces deux tentations inverses, la vocation chrétienne est de témoigner, humblement, de la signification spirituelle des ténèbres qui s'étendent, en ce sens que des textes comme celui que nous avons lu enseignent à notre foi la façon dont le Christ a porté ces ténèbres qui concernent toutes et tous, promettant le don de sa délivrance offert à notre foi pour toutes et tous.

*

Que lit-on en effet dans la suite de cet Évangile de Marc ? Que la résolution de toutes les détresses, cette résolution dont le dévoilement vient au terme des détresses les plus épaisses, va être donnée dans les jours qui suivent la prophétie de Jésus, au sein même de la génération à laquelle il s’adresse —, la croix : voilà le signe de l’approche de l’été, de la venue du Royaume.

Le cœur des ténèbres qui s’est épaissi jusqu’en la perte du sens de Dieu, — Jésus, en qui va apparaître le Fils de l'Homme annoncé, va traverser ce cœur des ténèbres du jeudi au vendredi saint, dans la semaine qui suit cette prophétie.

Les ténèbres, et les ténèbres spirituelles, atteignent alors une intensité telle qu’elle n’a jamais été conçue et qu’il n’en peut se concevoir de plus intense pour un individu humain : celui qui est le Fils de Dieu — selon les mots par lesquels le confesse alors un païen, centurion romain — traverse les plus épaisses des ténèbres spirituelles.

Je lis dans ce même évangile de Marc, quelques pages plus loin, ch 15, v. 33-38 :
33 A la sixième heure, il y eut des ténèbres sur toute la terre, jusqu’à la neuvième heure.
34 A la neuvième heure, Jésus cria : Eloï, Eloï, lema sabachthani ? ce qui se traduit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
35 Quelques-uns de ceux qui étaient là l’entendirent ; ils disaient : Tiens, il appelle Élie.
36 Quelqu’un courut remplir de vinaigre une éponge et la fixa à un roseau pour lui donner à boire, en disant : Laissez, voyons si Élie va venir le descendre de là.
37 Mais Jésus laissa échapper un grand cri et expira.
38 Le voile du sanctuaire se déchira en deux, d’en haut jusqu’en bas.
39 Voyant qu’il avait expiré de la sorte, le centurion qui était là, en face de lui, dit : Cet homme était vraiment Fils de Dieu.

C’est là qu’est le signe promis : une détresse incomparable, celle du Fils de Dieu rejoignant, faisant siennes, toutes les détresses du temps, toutes nos détresses, jusqu’au cœur des ténèbres spirituelles, jusqu’à la perte du sens de Dieu. Il a ainsi rejoint l’humanité sans Dieu, a-thée, fait semblable aux humains athées au moment même de sa mort : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Et c’est ainsi qu’il est devenu le salut de tous les hommes et femmes, Sauveur du monde jusqu’en ses profondeurs les plus sombres. Et c’est ainsi que la croix est devenue le signe du Fils de l’Homme venant « dans la plénitude de la puissance et dans la gloire » (v. 26).

Cela parce qu’il a partagé le cœur de plus intense de nos ténèbres : telle est la bonne nouvelle que nous ne pouvions même pas concevoir. Quand nos détresses spirituelles nous ont réduits aux ténèbres et à la plus totale impuissance, quand on ne sait plus même comment croire, alors la délivrance est proche : c’est dans ces ténèbres mêmes qu’il nous a rejoints sur la croix jusqu’au gouffre de la mort : sachez donc que « le Fils de l’homme est proche », tout proche…


R.P., Poitiers, 14.11.21
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dimanche 7 novembre 2021

Prenez garde aux amateurs de prestige !




1 Rois 17, 10-16 ; Psaume 146 ; Hébreux 9, 24-28 ; Marc 12, 38-44

Marc 12, 38-44
38 Dans son enseignement, il disait : "Prenez garde aux scribes qui tiennent à déambuler en grandes robes, à être salués sur les places publiques,
39 à occuper les premiers sièges dans les lieux de culte et les premières places dans les dîners.
40 Eux qui dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement, ils subiront la plus rigoureuse condamnation."
41 Assis en face du tronc, Jésus regardait comment la foule mettait de l'argent dans le tronc. De nombreux riches mettaient beaucoup.
42 Vint une veuve pauvre qui mit deux petites pièces, quelques centimes.
43 Appelant ses disciples, Jésus leur dit : "En vérité, je vous le déclare, cette veuve pauvre a mis plus que tous ceux qui mettent dans le tronc.
44 Car tous ont mis en prenant sur leur superflu ; mais elle, elle a pris sur sa misère pour mettre tout ce qu'elle possédait, tout ce qu'elle avait pour vivre."

*

Avant d’en venir aux grandes robes et premières places dans les lieux de culte et autres dîners, intéressons-nous à la veuve de notre texte.

Une veuve pauvre qui, avec ses deux petites pièces, donne en fait beaucoup (même si ça semble peu), puisque cela empiète sur son nécessaire, son minimum vital (à l’époque, une veuve est sans ressources financières) : « gardez-vous des gens à la piété exemplaire… » (v. 38-40), vient — en résumé — de dire Jésus. Les scribes et d'autres, qui, certes, font de belles offrandes — c’est qu'ils ont les moyens, contrairement à la veuve ; certes ils font de belles prières, signe d’une belle aisance intellectuelle et sociale qui se voit jusque dans les dîners. Ils ont déjà leur récompense : avoir brillé. D’autant qu’ils brillent au cœur d’une institution devenue injuste… à laquelle la veuve donne quand même… donnant de son nécessaire pour entretenir ceux qui ainsi s’avèrent par le fait-même dévorer ses biens !

Il faut, pour éclairer le propos, se rappeler que les dons d’argent qui se font au temple renvoient à la pratique nommée en hébreu « justice ». Ces dons symbolisent la restitution d’un équilibre qui a été rompu. La richesse, sous l’angle où elle est productrice de déséquilibres, est mal notée par les auteurs bibliques.

La richesse devient mauvaise si elle n'est pas purifiée par ce geste de justice, qui corrige le déséquilibre qu’elle produit naturellement, puisqu’il est dans sa nature de croître exponentiellement ; déséquilibre, injustice, si cela n’est pas purifié par ce qui qui ne signifie donc rien d’autre que la « justice ».

Ne pas le voir est pour nous tout simplement une façon subtile de nous masquer qu’il est un certain déséquilibre, accepté, jugé normal ou fatal, mais qui relève tout simplement du péché. « Malheur à ceux qui ajoutent champ à champ » clamait le prophète (Ésaïe 5, 8) — à propos de ce qui est pourtant censé être signe de bénédiction ! Exemple concret, pourtant, de la liberté devenant celle du plus fort d’opprimer le plus faible. Où l’accumulation des uns spolie les autres. Ce que dénonce à nouveau Jésus : « ils dévorent les biens des veuves ».

*

Les déambulations en grandes robes deviennent alors symptôme du problème. On risque aisément de s’en tenir au symptôme tel qu’il apparaît à l’époque et de ne pas voir le problème que le symptôme révèle. Le problème n’est pas les tenues, souvent prescrites par la Tora. Parallèle en Matthieu (ch. 23, v. 5) : “Toutes leurs actions, ils les font pour se faire remarquer des hommes. Ils élargissent leurs phylactères et allongent leurs franges.” Franges que Jésus lui-même porte : cf. Mt 9, 20 (c'est le même mot), conformément au précepte de Nombres 15, 38, comme signe et rappel des commandements, ainsi que le sont aussi les phylactères (Deutéronome 11, 18-19). Dans les temps anciens, les tenues symbolisaient un statut, une profession, une appartenance religieuse ou autre. Pensons aux tenues de métiers, tabliers ou bleus de travail. Dans telle ou telle profession ou tel ou tel pays, cela demeure : pensons aux tenues des juristes ou aux blouses blanches médicales en France, ou aux “uniformes” scolaires ou universitaires dans d’autres pays que le nôtre.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, les tenues attitrées ne sont pas des signes d'originalités individuelles, mais réduisent au contraire les originalités à l’humilité. Mais ce qui est devenu commun en notre temps, se distinguer individuellement par ses tenues, existe comme tentation de tout temps.

Pour les scribes de notre texte, les robes plus amples que la norme et les franges plus longues qu’il n’est requis sont une façon de détourner leur sens. Aujourd’hui on ne se plus donne du prestige de cette façon, mais au contraire plutôt par des tee-shirts branchés et autres fioritures originales revendiquées par la jet-set et ses imitateurs. Dans tous les cas, au-delà du symptôme, la réalité que vise Jésus est l'injustice qui se cache derrière le prestige de ceux qui se montrent, qu’il dénonce comme dévorant les biens des plus pauvres… La question de l’abîme entre les richesses, que pose Jésus à la suite des prophètes, a pris de nos jours la taille d’un problème qui atteint des proportions internationales aux conséquences considérables, internationales elles aussi.

Combien de veuves, ou autres misérables, qui aujourd’hui livrent leur richesse, leurs piécettes, sans calcul, à telle ou telle institution, à commencer trop souvent par l'institution ecclésiale devenue déplorable ! Sans doute pire que l’institution du temps des scribes visés par Jésus. Mais qu’importe si cette institution enseigne encore à donner ! Car le don libère ! En libérant d'abord de la peur de manquer qui signe l’avarice comme captivité et souffrance.

Institution pourtant déplorable que celle du temps de notre texte, connue à l’époque comme déplorable. Que dire alors de la nôtre ! Comme Église, comment ne pas penser aux crimes terribles qui souillent et enténèbrent une autre Église, partie de la même Église universelle dont nous sommes participants aussi. J’ai eu l’occasion d’évoquer cette chose terrible à Poitiers : il me semble qu’un tel problème ne peut être ignoré, même si c’est une autre Église que la nôtre qui est au cœur de cette tourmente, de ce mal. Il me semble falloir reprendre cette réflexion ici aussi, à Châtellerault. Comment une institution censée porter le nom du Christ a-t-elle pu devenir si déplorable ?

* * *

Malaise dans les Églises, d'autant plus catastrophique que les chrétiens sont dans le monde victimes des pires persécutions (ce dimanche de l'Église persécutée vient nous le rappeler) ; malaise dans les Églises et plus largement dans notre civilisation, qui éclate aujourd’hui par des scandales, principalement dans l’Église catholique, longtemps prestigieuse, mais aussi ailleurs, à commencer par la famille, mais aussi le monde enseignant ! Malaise criant en nos jours héritiers d’un changement civilisationnel initié il y a quelques décennies. “Malaise dans la civilisation”, ou “dans la culture” — on a reconnu le titre d’un livre de Sigmund Freud, où il tire lui-même des conclusions de ses observations en matière de sexualité : c’est la frustration sexuelle, explique-t-il, imposée par la civilisation, qui, dans un apparent paradoxe, produit stabilité culturelle et développements économiques et techniques. Car Freud enseignait un vrai pessimisme en matière de sexualité, que l’on semble avoir oublié depuis…

Déjà un disciple de Freud, Wilhelm Reich, proposait, à peu près à l’inverse du “Malaise dans la civilisation”, de libérer la sexualité via une interprétation toute personnelle des découvertes du maître. Reich élaborait une théorie de “la fonction de l’orgasme”, selon le titre d’un de ses livres, débouchant sur “la révolution sexuelle” (autre titre de Reich), révolution qui compléterait bientôt heureusement toutes les autres et amènerait l’humanité au plus parfait bonheur.

Optimisme un peu rapide quant aux pulsions, éventuellement destructrices, de tout un chacun. Pour savoir que le domaine sexuel n’est peut-être pas si sujet à optimisme que ça, il aurait suffi d’entendre sérieusement un Sade, qu’on lisait alors, mais sans autre regard que celui des enthousiasmes libérés. Sade nous conduit pourtant sans doute aux sources de la généalogie de cet optimisme : l’opposition à un certain Augustin dont Sade précisément, en son XVIIIe s. optimiste, est un des rares — avec les augustiniens jansénistes — à ne s’être pas débarrassé.

Augustin, futur saint Augustin, écrit, quelque 13 siècles avant Sade, et 15 siècles avant nous, en des termes si pessimistes en matière de sexualité, qu’il juge devoir… y renoncer : “Sans doute l’Apôtre ne m’interdisait point le mariage, dit-il, bien que dans son ardent désir de voir tous les hommes semblables à lui, il recommande un état plus parfait. Mais moi, trop faible encore, je choisissais la voie paresseuse, et c’était la seule raison de mes incertitudes en tout le reste […]” (Confessions VIII, I).

La suite est bien connue. Augustin raconte : “[…] voici que j’entends, qui s’élève de la maison voisine, une voix, voix de jeune garçon ou de jeune fille, je ne sais. Elle dit en chantant et répète à plusieurs reprises : ‘Prends et lis ! Prends et lis !’ […] Je revins donc en hâte à l’endroit où [j’avais] laissé, en me levant, le livre de l’Apôtre. Je le pris, l’ouvris, et lus en silence le premier chapitre où tombèrent mes yeux : ‘Ne vivez pas dans la ripaille et l’ivrognerie, ni dans les plaisirs impudiques du lit, ni dans les querelles et jalousies ; mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ, et ne pourvoyez pas à la concupiscence de la chair’. Je ne voulus pas en lire davantage, c’était inutile” (ibid. VIII, XII).

Augustin est dès lors converti, chrétien, ce qui pour lui, débouche sur le dépassement de toute vie sexuelle. Il poursuit ainsi son récit : “Aussitôt nous [son ami Alypius et lui] nous rendons auprès de ma mère, nous lui disons tout : elle se réjouit. […] Vous m’aviez si bien converti à vous que je ne songeais plus à chercher femme et que je renonçai à toutes les espérances du siècle” (ibid.).

On ne s’arrêtera pas à la question évidemment troublante de la joie de sa mère, sainte Monique, qui, on le sait, avait mis auparavant toute son énergie à séparer son fils de sa concubine, dont il avait tout de même eu un enfant, Adeodat. On se contentera de rappeler qu’il n’est pas excessif de dire que tout le rapport du christianisme occidental ultérieur à la sexualité est lié à ce carrefour. Augustin l’a dit lui-même, si le mariage n’est certes pas interdit, il s’assimile à la concupiscence des “plaisirs impudiques du lit” (ce sont ses mots), dont il pense, pour les avoir connus, qu’y succomber relève d’une sorte de paresse spirituelle (toujours ses mots). Le célibat, dans la chasteté, est nettement plus “parfait”, dit-il, au point que la conversion, ultimement, s’y assimile.

Hiérarchie à deux pôles donc, pour Augustin : le vécu de la sexualité, le mariage, relevant de la chair, au cœur duquel subsiste le péché, lié à la concupiscence qui accompagne l’union sexuelle et par laquelle se transmet le péché originel. Et le célibat dans la chasteté, état de perfection, que désire tout chrétien médiéval. L’enseignement d’Augustin veut que, toutefois, le péché inévitable dans l’union sexuelle soit couvert par ce résultat positif de ladite union : la procréation. En deçà du péché, inévitable, l’union sexuelle est le lieu d’une œuvre créatrice de Dieu, qui couvre donc le péché inévitable qui l’accompagne ; qui le couvre, pourvu que l’intention des parents s’unissant soit précisément la procréation. D’où la possibilité d’une dimension sacramentelle du mariage, en lien avec cette couverture du péché qui y demeure toutefois. La future sacramentalisation du futur mariage d'Église (XIIe s.), va, non pas éliminer la hiérarchie des deux états avec supériorité du célibat, mais atténuer l’abrupt de l’abîme qui les sépare.

*

On voit nettement cela chez Thomas d’Aquin (XIIIe s.), célèbre entre autres pour avoir réhabilité la nature. Du même coup, il réhabilite d’une certaine façon la sexualité, sans se départir totalement de l’enseignement normatif augustinien concernant sa dimension pécheresse. Le mariage est cependant naturel, au point que sous cet angle précis la relation sexuelle n’est pas péché, puisque le corps a été créé bon. “Les inclinations naturelles dans les choses viennent de Dieu […]”, dit-il. Il poursuit : “Or chez tous les animaux parfaits, se trouve cette inclination naturelle au commerce charnel ; celui-ci ne peut donc être de soi un mal” (Somme contre les Gentils, CXXVI).

Toutefois, si le commerce charnel n’est pas un mal, la hiérarchie augustinienne demeure. Je cite toujours : “[…] certains hommes, sans rejeter la continence perpétuelle, ont accordé au mariage une même valeur. C’est une hérésie (l’hérésie de Jovinien). La fausseté de cette erreur apparaît [en ce que] la continence rend l’homme plus apte à élever son âme jusqu’aux choses spirituelles et divines” (ibid., III, CXXXVII).

“[…] la jouissance [des plaisirs charnels], et particulièrement des plaisirs sexuels, ramène l’esprit à la chair […]” (ibid., III, CXXXVI). La hiérarchie demeure, mais se nuance, puisque le plaisir, étant le moteur par lequel Dieu met en œuvre cette fonction naturelle et voulue de lui — la procréation —, n’est pas foncièrement mauvais.

En résumé, chez Thomas d’Aquin, fidèle à Augustin, la malignité de la relation sexuelle se nuance de ce qu’elle ne concerne que la nature déchue. En soi la nature est bonne et la sexualité en relève tout de même. S’infiltreront plus tard dans ce soupçon de réhabilitation de la sexualité les prémices de l’optimisme moderne du fait, déjà avant Sade et Reich, de jésuites dont Pascal dénoncera l’abandon d’Augustin.

*

Quant aux Réformateurs protestants, eux aussi se réclament d’Augustin, mais ils débouchent sur l’inversion de la proposition antécédente. Auparavant le célibat était quasi-obligatoire, sauf l’exception de l’incapacité à se contenir. Dorénavant, le mariage est pleinement réhabilité, comme ordre de Dieu, sauf le don exceptionnel de se contenir.

*

Reste que l’affirmation augustinienne et médiévale sur la supériorité du célibat et de l'abstinence, fondant le pouvoir sans contre-pouvoir d’hommes qui, dans l’Église catholique ont adopté ce célibat longtemps proclamé supérieur — cette affirmation ancienne est progressivement venue se heurter contre l’injonction inverse, postulant la toute bonté du sexe, qui trouve ses prémisses depuis la fin du Moyen Âge, puis au XVIIIe s., et qui a culminé au XXe siècle, constatant, avec Freud, un véritable malaise dans la civilisation qui peine à assumer l’abîme de cette injonction contradictoire.

Le choc dont vient de nous assommer l’actualité, avec le désormais fameux rapport Sauvé, est terrible quant à l’abîme qu’il a dévoilé.

Un fait incontournable s’y révèle, qui est qu’une institution plus stricte, au moins théoriquement, quant à ses mœurs, et plus rigide quant à son pouvoir, est par cela-même d'autant plus aveuglée sur elle-même. À travers cela, l’actualité nous révèle un véritable aveuglement civilisationnel, qui frappe au cœur une des plus anciennes institutions de ladite civilisation, mais qui vaut aussi, ne nous leurrons pas, hors de ladite institution, pour les autres Églises, dont la nôtre, et la société dans son ensemble.

* * *

Où résonne dans toute son actualité l'avertissement de Jésus : “Prenez garde aux scribes, aux ecclésiastiques, aux politiques, aux enseignants, qui tiennent à déambuler en grandes robes ou autres vêtements à la mode ou branchés, à être salués sur les places publiques, à occuper les premiers sièges dans les lieux de culte, d'associations, de festivités municipales ou autres, et les premières places dans les dîners.”

Croyez plutôt en celui qu’ils annoncent, quand ils l'annoncent encore, et qui les dénonce pour vous conduire à celui qui vous est donné dans l'humilité, le Dieu dont le Nom même est au-delà de tout prestige, au-delà de tout nom.


R.P., Châtellerault, 7.11.21
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dimanche 31 octobre 2021

Premier commandement, reconnaissance et règne de Dieu




Deutéronome 6, 2-6 ; Psaume 119, 97-106 ; Hébreux 7, 23-28 ; Marc 12, 28-34

Deutéronome 6, 2-6
2 Tu craindras le SEIGNEUR ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils, en gardant tous les jours de ta vie toutes ses lois et ses commandements que je te donne, pour que tes jours se prolongent.
3 Tu écouteras, Israël, et tu veilleras à les mettre en pratique : ainsi tu seras heureux, et vous deviendrez très nombreux, comme te l’a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel.
4 Écoute, Israël ! Le SEIGNEUR notre Dieu est le SEIGNEUR UN.
5 Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force.
6 Les paroles des commandements que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur.

Marc 12, 28-34
28  Un scribe s’avança. Il les avait entendus discuter et voyait que Jésus leur avait bien répondu. Il lui demanda : "Quel est le premier de tous les commandements ?"
29  Jésus répondit : "Le premier, c’est : Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur ;
30  tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force.
31  Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là."
32  Le scribe lui dit : "Très bien, Maître, tu as dit vrai : Il est unique et il n’y en a pas d’autre que lui,
33  et l’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices."
34  Jésus, voyant qu’il avait répondu avec sagesse, lui dit : "Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu." Et personne n’osait plus l’interroger.

*

Dimanche de la Réformation, écoutons ce que rappelle le Traité de la liberté du chrétien de Martin Luther sur le commandement central que nous venons d'entendre, celui d'aimer, d'honorer, ou craindre Dieu. Je cite : « Le premier commandement nous dit : Tu honoreras le Seigneur ton Dieu. Quand votre vie ne serait qu’une suite non interrompue de bonnes œuvres, vous n’en seriez, par elles, ni plus justes ni plus pieux, ni plus obéissants à ce commandement suprême, puisque Dieu ne peut être réellement honoré que par une âme qui confesse sa vérité et sa miséricorde. » Voilà Luther, sans peut-être qu'il le sache, en plein accord avec les scribes…

Plein accord avec le scribe qui vient de dire à Jésus : « Aimer Dieu de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices ».

Où le scribe a-t-il trouvé cela ? Selon un enseignement du Talmud, dans le Royaume de Dieu, « les sacrifices seront annulés sauf l’offrande de reconnaissance (korban toda) » (Midrach Rabba, paracha Tsav 9, 7 et paracha Emor 27, 12) ; reconnaissance adressée à Dieu. Or qu’est-ce qui nourrit l’amour ? La reconnaissance ! En effet, si vous voulez aimer, demandez-vous le bien que vous recevez de qui vous voulez aimer. Si vous entretenez les récriminations, vous allez finir par trouver celui ou celle contre qui vous récriminez désagréable ! Rendez grâce, c’est-à-dire, comptez les bienfaits — ce qui suppose un acte de foi, car à vue humaine, on pourrait bien avoir tout pour récriminer ! — dans un acte de foi donc, comptez les bienfaits de Dieu, vous obtiendrez l’effet inverse : comment aimer Dieu ? Vous connaissez la réponse…

Reprenons le texte au début : « un scribe s’avança. Il les avait entendus discuter et voyait que Jésus leur avait bien répondu. Il lui demanda : "Quel est le premier de tous les commandements ?" »

De quoi « les » a-t-il entendus discuter ? Jésus vient de discuter avec les Sadducéens de la résurrection des morts ; et donc du Royaume de Dieu, comme l’indique la réponse finale de Jésus au scribe : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu. » D’où la question du scribe. Il veut aller un peu plus loin quant à savoir ce qu’en dit Jésus, de ce Royaume. Ou n’y a-t-il que théorie dans son discours ?

Et voilà donc Jésus en plein accord avec les scribes. Ce qui ne devrait pas nous surprendre : il est question ici du fond des choses. Point de désaccord à ce niveau.

Il est question du texte du Deutéronome qui est au cœur de la foi juive : le « Sh’ma Israël » qui est l’appel fondateur, énoncé quotidiennement, écrit symboliquement sur la main, le front, les portes de la maison. Point de discussion évidemment là-dessus.

Quant au second commandement, qui lui est semblable, il est lui aussi au cœur de la Torah, Lévitique 19, 18, au cœur d’un passage qui commence par « vous serez saints, car je suis saint, moi, le Seigneur, votre Dieu » (Lévitique 19, 1).

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », littéralement « pour ton prochain comme toi-même », c'est-à-dire concrétisation du commandement d'amour de Dieu (concrétisation : aux jours de la COP 26, sachant que le problème est que les déclarations ne passent jamais dans les faits, on perçoit ce que cela veut dire) — le « pour » de l'hébreu dans lequel Jésus comme le scribe lisent la Torah, ramène ainsi l'amour du prochain à l'amour de « Dieu qui fait pleuvoir ou briller son soleil » pour tous et toutes : ainsi, « fais à autrui ce que tu voudrais que l'on te fasse ». Double commandement perçu par les scribes comme central — au point qu’en Luc (ch. 10), ce n’est pas Jésus qui l'énonce comme ici, mais un scribe. On voit donc que sur ce point il n’y a pas débat. Le scribe interroge Jésus pour savoir s’il est bien au courant, dans le foisonnement des préceptes de la Torah (on sait que, depuis Rabbi Simlaï au IIe s., la tradition juive en dénombre 613) — de ce qui en est le cœur.

Aimer Dieu dans un élan de reconnaissance de tout son cœur, c’est-à-dire du fond de son être ; de toute son âme ou, autre traduction, de toute sa vie ; et de toute sa force, dit le Deutéronome ; de toute sa pensée, ou intelligence, précise l’Évangile — ce qui rend non seulement vaine, mais impie cette idée selon laquelle un croyant serait censé faire abstraction de son intelligence ! Non, l’intelligence est appelée à être cultivée, ce qui demande un vrai travail certes, un effort, qui permet de soupçonner de paresse intellectuelle cette façon de dire que ce qui concerne Dieu devrait être simple, pour ne pas dire simpliste. L’amour de Dieu est commandé aussi à notre pensée. Forme intense de prière, où la prière est aussi prière de l’intelligence, combat intellectuel, travail sérieux de la raison appliquée à tous les domaines, la méditation de la Loi, des Écritures, et des événements où Dieu se dévoile ; y compris la méditation de la création de Dieu, car comment chérir Dieu de toute son intelligence, sans le louer dans la contemplation, la recherche étendue à toute sa création, bref, la science… L’Évangile déploie ainsi dans les propos de Jésus comme du scribe, le sens du texte du Deutéronome, parlant d’aimer Dieu de toute son âme et de toute sa force — autre traduction : tous ses moyens — cela allant de l’intelligence aux moyens financiers (ce texte enchaîne peu après sur l’épisode de la piécette de la veuve).

Aimer Dieu ou se déplacer de soi, se libérer pour le prochain (cf. Deutéronome 11, 1, « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, et tu observeras ses préceptes »). Où l’idée devient naturelle que le second commandement est bien semblable au premier. Dieu, on ne le voit pas, on ne prononce même pas son Nom. Aussi, on l’aimera à travers ce qui le manifeste, dans ce qui le rend présent, et en premier lieu celui ou celle que Dieu place près de nous, le prochain, cet être humain fait selon son image.

Comment prétendre aimer Dieu qu’on ne voit pas si l’on n’aime pas le prochain, le frère, la sœur, que l’on voit ? demandera la 1ère épître de Jean (1 Jn 4, 20). C’est ainsi que Paul, lui, résume toute la loi à cette seconde partie : « la Loi tout entière trouve son accomplissement en cette unique parole : tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Galates, 5, 14).

Il faut ici encore préciser la façon dont le dit le Lévitique. Entre les versets 17 et 18 de Lv 19, le français « prochain », correspond à trois termes en hébreu, littéralement : le frère au sens biologique, puis le « compatriote » et enfin tout semblable, donc quiconque, sachant que la fin du chapitre reprend, avec le même verbe : « tu aimeras l’étranger comme toi-même » (Lv 19, 34). La dimension universelle de cet enseignement est bien inscrite dans le texte du Lévitique que cite ici Jésus.

En tout cela, Jésus et le scribe qui l’interroge sont d‘accord. Et Jésus va aller un peu plus loin, avec cette sentence qui fait que « personne n’osait plus l’interroger » : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu », dit-il au scribe sur la base de ce qu’il professe son accord avec lui sur le cœur de la Loi. Parole centrale de notre texte : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu ».

*

Qu’est-ce à dire que cette sentence de Jésus — « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu » — et l’effet — « personne n’osait plus l’interroger » — qu’elle a sur ses auditeurs ?

C’est que Jésus s’inscrivant dans l’espérance pharisienne du scribe, quant au cœur de la Loi au jour du Royaume : subsiste l’action de grâce — Paul le dit en ces termes : une seule chose demeure : l’amour (1 Co 13, 8) — ; Jésus est en train de dire tout simplement que le Royaume s’est approché : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu » n’est point ici une parole banale !

Où on regarde forcément Jésus d’une façon particulière : « personne n’osait plus l’interroger » !

Allons un peu plus loin. Comment en est-on arrivé à cela dans la réflexion juive ? À ce sur quoi Jésus et le scribe s’accordent : « Aimer Dieu de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer pour son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices ».

Eh bien c’est là un fruit de la prière de l’intelligence (tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ton intelligence).

Un fruit de la réflexion priante suite à l’événement de l’exil, dès 586 av. J.C., cette perte de souveraineté d’Israël, et de la destruction du Temple, perte, alors provisoire, de la possibilité de sacrifier. Cette perte deviendra définitive en 70 — jusqu’au Royaume où subsiste comme seul sacrifice, l’action de grâce. Le retour de l’exil de 586 à Babylone laissera le pays sous la souveraineté de la Perse, puis des divers empires, malgré quelques moments de résistance glorieux comme sous les Grecs. Mais pas de réintégration totale et définitive de la souveraineté. Plus de royaume, au point que Jean le Baptiste annonce encore, au temps romain, la fin de l’exil (qui n’a donc pas vraiment eu lieu) et la venue du Royaume. Au point qu’au début du livre des Actes des Apôtres, les disciples interrogent encore le Ressuscité sur le jour de la restauration du Royaume d’Israël !

Mais jusque là, jusqu’au monde à venir, il n’y a pas eu de reprise de souveraineté politique au nom de Dieu d’un État, ni a fortiori d’une Église ! C’est l’erreur des chrétientés médiévales byzantine et latine (auxquelles l’islam d’alors a emboîté le pas) que d’avoir cru le contraire. La suzeraineté politique a été retirée en 586, et n’a pas été ré-octroyée.

La dynastie légitime alliée avec Dieu, celle de David, trouve, selon la foi chrétienne, son dernier représentant en Jésus (présenté, dans les versets qui suivent, v. 35-37, comme fils éternel de David), dont le Royaume n’est pas de ce monde — Royaume dont la Loi est inscrite dans les cœurs, et qui n’a donc pas d’institutions pénales d’un État souverain, comme avant 586. En 586, ce domaine de la Torah a de facto pris fin.

Les auteurs du Nouveau Testament, à l’instar des scribes pharisiens, ont tiré eux aussi cette conséquence qui s’impose de la perte de souveraineté politique et du royaume d’Israël : pas de Royaume, jusqu’à la venue du Royaume du Messie. Cela, le scribe le sait. Les auditeurs de ce dialogue aussi. Et voilà que Jésus affirme que le Royaume s’est approché : « "Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu." Et personne n’osait plus l’interroger. »

La dynastie sacerdotale, elle, qui s’est maintenue pendant le premier exil à Babylone, a repris ses fonctions après le retour de Babylone. Le Temple a été rebâti. Il est encore en activité à l’époque du Nouveau Testament — géré par la caste sacerdotale des Sadducéens. Ce second Temple, on le sait, sera détruit, comme l’annonçait Jésus, en 70, par les Romains.

Alors disparaîtront, et la dynastie sacerdotale des Sadducéens (qui viennent d’interroger Jésus sur la résurrection), et les sacrifices — reste l’action de grâce. Le domaine sacrificiel sacerdotal de la Torah prend fin, de facto, en 70. Ici, dans l’anticipation chrétienne, a eu lieu la fin de ce temps, annoncée par Jésus pour sa génération.

De la Loi qui ne passera pas jusqu’à ce que passent les cieux et la terre, subsiste dans cette même anticipation chrétienne, jusqu’à la venue des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, sa dimension morale, sous tous ses angles, selon tous les usages que l’on en peut faire. En son cœur, l’action de grâce, où s’établit l’amour pour Dieu. Subsiste cet essentiel de la Loi énoncé ici par le scribe et Jésus, et où l’amour du prochain est le cœur d’un code révélé de sainteté : « tu aimeras pour ton prochain comme toi-même », c’est-à-dire : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse », énoncé par Hillel, « fais à autrui ce que tu voudrais qu’il te fasse », dans les termes de Jésus.

Bref, le Royaume s’est approché, et que dit Jésus au scribe ? — « "Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu". Et personne n’osait plus l’interroger » !

Avec ce texte — qui suit immédiatement celui où Jésus enseigne ce qu’il en est de la résurrection —, on comprend à quel point il annonce que le Royaume s’est approché ; Royaume de la résurrection déjà advenue au milieu de nous, et dont la règle est l’inscription de la loi dans les cœurs.


RP, Poitiers, 31/10/21, fête de la Réformation
Liturgie :: :: Prédication


dimanche 24 octobre 2021

“Aie pitié de moi !”




Jérémie 31, 7-9 ; Psaume 126 ; Hébreux 5, 1-6 ; Marc 10, 46-52

Marc 10, 46-52
46 Ils arrivent à Jéricho. Comme Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une assez grande foule, l’aveugle Bartimée, fils de Timée, était assis au bord du chemin en train de mendier.
47 Apprenant que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Fils de David, Jésus, aie pitié de moi ! »
48 Beaucoup le rabrouaient pour qu’il se taise, mais lui criait de plus belle : «  Fils de David, aie pitié de moi ! »
49 Jésus s’arrêta et dit : « Appelez-le. » On appelle l’aveugle, on lui dit : «  Confiance, lève-toi, il t’appelle. »
50 Rejetant son manteau, il se leva d’un bond et il vint vers Jésus.
51 S’adressant à lui, Jésus dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » L’aveugle lui répondit : « Rabbouni, que je retrouve la vue !
52 Et Jésus dit : Va, ta foi t’a sauvé. Aussitôt il retrouva la vue et il suivait Jésus sur le chemin.

*

« Ta foi t’a sauvé » — réponse à une formulation claire du problème : « que veux-tu que je te fasse ? » a demandé Jésus à l’aveugle. Mais… que je voie, je suis aveugle ! a répondu Bar-Timée…

La même vérité, qui a rendu la vue à l’aveugle, ouvre toujours aujourd’hui les yeux qui se savent aveugles : la parole de Dieu est parole de vie, elle seule peut vivifier l’Église — en toutes ses confessions. Aujourd'hui résonne toujours cette certitude intime qui est celle de l’aveugle Bar-Timée quant à la source du recouvrement de la vue, certitude de la foi malgré tout, qui naît de la présence de Jésus : « aie pitié de moi ! »

Pour que cette conviction se concrétise, il reste à chacun et chacune de nous de se savoir aveugle, comme Bar-Timée, et de crier vers celui qui passe : « Fils de David, aie pitié de moi », même si comme Bar-Timée, tout veut nous faire taire. Du cœur des ténèbres, du cœur de la nuit, un cri : « Fils de David, Jésus, aie pitié de moi ».

« Confiance, lève-toi, il t’appelle », lui est-il dit. Ne connaissons-nous pas, comme Bar-Timée, notre problème ? « Que veux-tu que je te fasse ? » lui demande Jésus — nous demande Jésus. L’aveugle Bar-Timée connaît son problème : « mon maître, que je retrouve la vue. »

Aujourd'hui, les aveuglements ne manquent pas, les problèmes qui nous assaillent ne manquent pas ! Comme Église, comment ne pas penser aux crimes terribles, fruits d’aveuglements terribles, qui souillent et enténèbrent une autre Église, partie de la même Église universelle dont nous sommes participants aussi. Avec une question : si l’aveuglement de Bar-Timée ne le blesse que lui, la souillure actuelle a blessé atrocement ses victimes, risquant, constat terrible, de rendre dérisoire, concernant des supposés témoins du Christ, la réponse “ta foi t’a sauvé” !

Reste ce minimum : reconnaître être des aveugles, comme Églises et société, car l’Église catholique, la plus touchée, n'est pas seule aveugle, quant à voir ce qu’est l’être humain, fragile, aveugle aussi en matière de sexualité… Églises aveugles, société aveugle.

Amour souillé, alors que la Bien-aimée du Cantique des Cantiques chantait (ch. 2, v. 5) : “soutenez-moi avec des gâteaux de raisins, fortifiez-moi avec des pommes, car je suis malade d’amour.” Malade. Amour aujourd’hui atrocement trahi, comment être encore témoins de l’amour éternel ?

*

Malade. Malaise dans la civilisation et les Églises, qui éclate aujourd’hui par des scandales, principalement dans l’Église catholique, mais aussi ailleurs, à commencer par la famille ! Malaise criant en nos jours héritiers d’un changement civilisationnel initié sous nos yeux aveugles il y a quelques décennies. “Malaise dans la civilisation”, ou “dans la culture” — on a reconnu le titre d’un livre de Sigmund Freud, où il tire lui-même des conclusions de ses observations en matière de sexualité : c’est la frustration sexuelle, explique-t-il, imposée par la civilisation, qui, dans un apparent paradoxe, produit stabilité culturelle et développements économiques et techniques. Car Freud enseignait un vrai pessimisme en matière de sexualité, que l’on semble avoir oublié depuis…

Déjà un disciple de Freud, Wilhelm Reich, proposait, à peu près à l’inverse du “Malaise dans la civilisation”, de libérer la sexualité via une interprétation toute personnelle des découvertes du maître. Reich élaborait une théorie de “la fonction de l’orgasme”, selon le titre d’un de ses livres, débouchant sur “la révolution sexuelle” (autre titre de Reich), révolution qui compléterait bientôt heureusement toutes les autres et amènerait l’humanité au plus parfait bonheur.

Optimisme un peu rapide quant aux pulsions, éventuellement destructrices, de tout un chacun. Pour savoir que le domaine sexuel n’est peut-être pas si sujet à optimisme que ça, il aurait suffi d’entendre sérieusement un Sade, qu’on lisait alors, mais sans autre regard que celui des enthousiasmes libérés. Sade nous conduit pourtant sans doute aux sources de la généalogie de cet optimisme : l’opposition à un certain Augustin dont Sade précisément, en son XVIIIe s. optimiste, est un des rares — avec les augustiniens jansénistes — à ne s’être pas débarrassé.

Augustin, futur saint Augustin, écrit, quelque 13 siècles avant Sade, et 15 siècles avant nous, en des termes si pessimistes en matière de sexualité, qu’il juge devoir… y renoncer : “Sans doute l’Apôtre ne m’interdisait point le mariage, dit-il, bien que dans son ardent désir de voir tous les hommes semblables à lui, il recommande un état plus parfait. Mais moi, trop faible encore, je choisissais la voie paresseuse, et c’était la seule raison de mes incertitudes en tout le reste […]” (Confessions VIII, I).

La suite est bien connue. Augustin raconte : “[…] voici que j’entends, qui s’élève de la maison voisine, une voix, voix de jeune garçon ou de jeune fille, je ne sais. Elle dit en chantant et répète à plusieurs reprises : ‘Prends et lis ! Prends et lis !’ […] Je revins donc en hâte à l’endroit où [j’avais] laissé, en me levant, le livre de l’Apôtre. Je le pris, l’ouvris, et lus en silence le premier chapitre où tombèrent mes yeux : ‘Ne vivez pas dans la ripaille et l’ivrognerie, ni dans les plaisirs impudiques du lit, ni dans les querelles et jalousies ; mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ, et ne pourvoyez pas à la concupiscence de la chair’. Je ne voulus pas en lire davantage, c’était inutile” (ibid. VIII, XII).

Augustin est dès lors converti, chrétien, ce qui pour lui, débouche sur le dépassement de toute vie sexuelle. Il poursuit ainsi son récit : “Aussitôt nous [son ami Alypius et lui] nous rendons auprès de ma mère, nous lui disons tout : elle se réjouit. […] Vous m’aviez si bien converti à vous que je ne songeais plus à chercher femme et que je renonçai à toutes les espérances du siècle” (ibid.).

On ne s’arrêtera pas à la question évidemment troublante de la joie de sa mère, sainte Monique, qui, on le sait, avait mis auparavant toute son énergie à séparer son fils de sa concubine, dont il avait tout de même eu un enfant, Adeodat. On se contentera de rappeler qu’il n’est pas excessif de dire que tout le rapport du christianisme occidental ultérieur à la sexualité est lié à ce carrefour. Augustin l’a dit lui-même, si le mariage n’est certes pas interdit, il s’assimile à la concupiscence des “plaisirs impudiques du lit” (ce sont ses mots), dont il pense, pour les avoir connus, qu’y succomber relève d’une sorte de paresse spirituelle (toujours ses mots). Le célibat, dans la chasteté, est nettement plus “parfait”, dit-il, au point que la conversion, ultimement, s’y assimile.

Hiérarchie à deux pôles donc, pour Augustin : le vécu de la sexualité, le mariage, relevant de la chair, au cœur duquel subsiste le péché, lié à la concupiscence qui accompagne l’union sexuelle et par laquelle se transmet le péché originel. Et le célibat dans la chasteté, état de perfection, que désire tout chrétien médiéval. L’enseignement d’Augustin veut que, toutefois, le péché inévitable dans l’union sexuelle soit couvert par ce résultat positif de ladite union : la procréation. En deçà du péché, inévitable, l’union sexuelle est le lieu d’une œuvre créatrice de Dieu, qui couvre donc le péché inévitable qui l’accompagne ; qui le couvre, pourvu que l’intention des parents s’unissant soit précisément la procréation. D’où la possibilité d’une dimension sacramentelle du mariage, en lien avec cette couverture du péché qui y demeure toutefois. La future sacramentalisation du futur mariage d'Église (XIIe s.), va, non pas éliminer la hiérarchie des deux états avec supériorité du célibat, mais atténuer l’abrupt de l’abîme qui les sépare.

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On voit nettement cela chez Thomas d’Aquin (XIIIe s.), célèbre entre autres pour avoir réhabilité la nature. Du même coup, il réhabilite d’une certaine façon la sexualité, sans se départir totalement de l’enseignement normatif augustinien concernant sa dimension pécheresse. Le mariage est cependant naturel, au point que sous cet angle précis la relation sexuelle n’est pas péché, puisque le corps a été créé bon. “Les inclinations naturelles dans les choses viennent de Dieu […]”, dit-il. Il poursuit : “Or chez tous les animaux parfaits, se trouve cette inclination naturelle au commerce charnel ; celui-ci ne peut donc être de soi un mal” (Somme contre les Gentils, CXXVI).

Toutefois, si le commerce charnel n’est pas un mal, la hiérarchie augustinienne demeure. Je cite toujours : “[…] certains hommes, sans rejeter la continence perpétuelle, ont accordé au mariage une même valeur. C’est une hérésie (l’hérésie de Jovinien). La fausseté de cette erreur apparaît [en ce que] la continence rend l’homme plus apte à élever son âme jusqu’aux choses spirituelles et divines” (ibid., III, CXXXVII).

“[…] la jouissance [des plaisirs charnels], et particulièrement des plaisirs sexuels, ramène l’esprit à la chair […]” (ibid., III, CXXXVI). La hiérarchie demeure, mais se nuance, puisque le plaisir, étant le moteur par lequel Dieu met en œuvre cette fonction naturelle et voulue de lui — la procréation —, n’est pas foncièrement mauvais.

En résumé, chez Thomas d’Aquin, fidèle à Augustin, la malignité de la relation sexuelle se nuance de ce qu’elle ne concerne que la nature déchue. En soi la nature est bonne et la sexualité en relève tout de même. S’infiltreront plus tard dans ce soupçon de réhabilitation de la sexualité les prémices de l’optimisme moderne du fait, déjà avant Sade et Reich, de jésuites dont Pascal dénoncera l’abandon d’Augustin.

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Quant aux Réformateurs protestants, eux aussi se réclament d’Augustin, mais ils débouchent sur l’inversion de la proposition antécédente. Auparavant le célibat était quasi-obligatoire, sauf l’exception de l’incapacité à se contenir. Dorénavant, le mariage est pleinement réhabilité, comme ordre de Dieu, sauf le don exceptionnel de se contenir.

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Reste que l’affirmation augustinienne et médiévale sur la supériorité du célibat et de l'abstinence, fondant le pouvoir sans contre-pouvoir d’hommes qui, dans l’Église catholique ont adopté ce célibat longtemps proclamé supérieur — cette affirmation ancienne est progressivement venue se heurter contre l’injonction inverse, postulant la toute bonté du sexe, qui trouve ses prémisses depuis la fin du Moyen Âge, puis au XVIIIe s., et qui a culminé au XXe siècle, constatant, avec Freud, un véritable malaise dans la civilisation qui peine à assumer l’abîme de cette injonction contradictoire.

Le choc dont vient de nous assommer l’actualité, avec le désormais fameux rapport Sauvé, est terrible quant à l’abîme qu’il a dévoilé.

Un fait incontournable s’y révèle, qui est qu’une institution plus stricte, au moins théoriquement, quant à ses mœurs, et plus rigide quant à son pouvoir, est par cela-même d'autant plus aveuglée sur elle-même. À travers cela, l’actualité nous révèle un véritable aveuglement civilisationnel, qui frappe au cœur une des plus anciennes institutions de ladite civilisation, mais qui vaut aussi, ne nous leurrons pas, hors de ladite institution, pour les autres Églises, dont la nôtre, et la société dans son ensemble.

Aveuglement civilisationnel qui fait de nous tous des Bar-Timée, des aveugles, à qui il ne reste plus de recours que de crier à Jésus, comme Église universelle souillée, enténébrée, aveugle — sans préjuger de la réponse : “Fils de David, Jésus, aie pitié de moi !”


RP, Poitiers, 24.10.2021
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