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dimanche 14 juillet 2024

“Va prophétiser ailleurs”




Amos 7, 11-15 ; Psaume 85 ; Éphésiens 1, 3-14 ; Marc 6, 7-13

Amos 7, 11-15
11 Voici ce que dit Amos : Jéroboam mourra par l’épée, et Israël sera emmené captif loin de son pays.
12 Et Amatsia dit à Amos : Homme à visions, va-t-en, fuis dans le pays de Juda ; manges-y ton pain, et là tu prophétiseras.
13 Mais ne continue pas à prophétiser à Béthel, car c’est un sanctuaire du roi, et c’est une maison royale.
14 Amos répondit à Amatsia : Je ne suis ni prophète, ni fils de prophète ; mais je suis berger, et je cultive des sycomores.
15 L’Éternel m’a pris derrière le troupeau, et l’Éternel m’a dit : Va, prophétise à mon peuple d’Israël.


Marc 6, 7-13
7 Il fait venir les Douze. Et il commença à les envoyer deux par deux, leur donnant autorité sur les esprits impurs.
8 Il leur ordonna de ne rien prendre pour la route, sauf un bâton : pas de pain, pas de sac, pas de monnaie dans la ceinture,
9 mais pour chaussures des sandales, "et ne mettez pas deux tuniques".
10 Il leur disait : "Si, quelque part, vous entrez dans une maison, demeurez-y jusqu’à ce que vous quittiez l’endroit.
11 Si une localité ne vous accueille pas et si l’on ne vous écoute pas, en partant de là, secouez la poussière de vos pieds : ils auront là un témoignage.
12 Ils partirent et ils proclamèrent qu’il fallait se convertir.
13 Ils chassaient beaucoup de démons, ils faisaient des onctions d’huile à beaucoup de malades et ils les guérissaient.


*

Le temps est court. Nous voilà dans l’urgence. Rien à thésauriser : pas de pain, pas de sac, pas de monnaie, pas de tunique de rechange. Ce n’est ni le temps, ni le lieu de s’installer : user de l’hospitalité, si elle est est proposée.

Et si ce n’est pas le cas ? Quand la menace est intense, quand elle devient extrêmement concrète… Que faire ?… Quitter Babylone en secouant sa poussière pour entrer dès à présent dans la vie promise, nous dit l’Évangile : ce qui ne veut pas dire une démission, mais un déplacement, via un repentir.

Cela vaut en tout temps : au temps des Douze, comme au nôtre, comme au temps d’Amos : “va prophétiser ailleurs”, lui intime le prêtre Amatsia. Ici, à Béthel, tu déranges le roi, Jéroboam. Surtout avec tes prophéties de malheur. Le roi veut entendre dire que tout va bien.

Voyons en arrière-plan, les origines de la monarchie biblique (qui vient de connaître un schisme). Aux origines : le désir du peuple : le peuple veut faire comme tout le monde, comme tous les peuples, avoir un pouvoir fort, un roi (désormais il en a même deux) — désir de roi contre lequel avait mis en garde un autre prophète, Samuel, dont les avertissements étaient rejetés par le peuple : “L’Éternel dit à Samuel : Écoute la voix du peuple dans tout ce qu’il te dira ; car ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi qu’ils rejettent, afin que je ne règne plus sur eux.‭” (1 Samuel 8, 7)

Au sortir de l’esclavage, le peuple a reçu une loi, résumée en dix paroles, simplifiées en deux paroles, et même, selon Paul, en une (Ga 5, 14) — un enseignement déployé en 613 préceptes. Une loi sans auteur : ni Pharaon, ni un autre roi, ni même Moïse : une loi donnée par celui dont le Nom est au-dessus de tout nom — concrètement : une loi sans auteur. L'observance de ces paroles, dont aucun pouvoir ne peut prétendre être l'auteur, produirait une cité apaisée.

Ces paroles ont traversé l’histoire, ont débordé le peuple initial qui les a reçues, sont devenues les déclarations modernes de droit, dès la Révolution puritaine anglaise, avant de produire ses effets jusqu’en France, avec en 1789, à méditer en ce 14 juillet, une Déclaration plus tard développée et officiellement universalisée en 1948. Comme au Sinaï, une loi dont personne ne peut prétendre être l’auteur.

Après l’esclavage, tous les esclavages, un projet : une cité apaisée par le respect d’autrui (toute la loi se résume à ce seul commandement, écrit Paul). Dans ce cas, si cela était observé, pas besoin de roi. Résultat — c’est le résumé du livre Juges : “en ce temps là il n'y avait pas de roi en Israël, chacun faisait ce qu’il voulait”. Alors le peuple veut de l’ordre, un pouvoir fort. Samuel le met en garde, et le peuple rejette son message. “L’Éternel dit à Samuel : Écoute la voix du peuple dans tout ce qu’il te dira ; car ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi qu’ils rejettent, afin que je ne règne plus sur eux.‭”

Dès lors, on aura pas mal de rois illégitimes, depuis Saül jusqu'à Hérode, en passant par Jéroboam sur lequel Amos prophétise. Un seul, et dès lors sa dynastie, est approuvé par Dieu, celui qui admet qu’il y a une loi au-dessus de lui, David. C’est le principe de sa dynastie. Mais ses successeurs dynastiques ne lui seront pas tous fidèles, loin s’en faut, souvent bardés d’idoles, et cela finira mal.

Au temps de l’Évangile, on est aux prises avec une dynastie illégitime, dédaignant les règles bibliques, les Hérode. Leur temps arrive à son terme. C’est en ce temps que les Douze sont envoyés par Jésus. « Ils partirent et ils proclamèrent qu’il fallait se convertir » (v. 12), ou, autre traduction : « se repentir », faire retour.

Deux effets du repentir : sur le salut des personnes dès aujourd’hui ; et sur le monde, s’il est mis en œuvre collectivement. Quoiqu’il en soit, le repentir comme chemin de délivrance implique concrètement qu’il y a des choses à changer, d’urgence. Et ça, c’est le côté… difficile de toute délivrance ! Difficile à entendre : “ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi qu’ils rejettent, afin que je ne règne plus sur eux.‭” (1 Samuel 8, 7).

Jésus « fait venir les Douze. Et il commença à les envoyer deux par deux, leur donnant autorité sur les esprits impurs » (v. 7). Et avant tout les esprits d’idoles, Baals ou démons, contre lesquels mettaient en garde les prophètes. Et de fait (au v. 13) : les Douze « chassaient beaucoup de démons ». Et pour cela : « ils proclamèrent qu’il fallait se repentir » (v. 12). Quels sont aujourd’hui les démons, les idoles qui empuantissement l’air de la Cité ?

Cela après le constat selon lequel le maître, lui, Jésus, « ne pouvait faire aucun miracle » (v. 5) là où il était familier… « N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques, de Josès, de Jude et de Simon ? et ses sœurs ne sont-elles pas ici, chez nous ?" Et il était pour eux une occasion de chute. Jésus leur disait : "Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison." Et il ne pouvait faire là aucun miracle » (v. 3-5), parlant de la réaction des proches de Jésus à ses paroles et ses actes, tandis que « de nombreux auditeurs disaient : "D’où cela lui vient-il ? Et quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ?" » (v. 2). Mais ça, ce n'est pas la réaction de ses proches, qui le considèrent comme celui qu’ils croient connaître, qui leur reste familier…

Cela dit, précise le texte, « il guérit — pourtant — quelques malades en leur imposant les mains » (v. 5). Histoire de dire que le problème n’est pas dans sa capacité à libérer — tandis qu’il « s’étonnait de ce qu’ils ne croyaient pas » (v. 6).

Tel est l’écho qu’il a eu : oh ! lui dit-on, laisse-nous vivre comme on l’a toujours fait… D’autant que Jésus « parcourait les villages des environs en enseignant », avec manifestement plus de succès que chez ses proches.

Proximité, familiarité, autant d’obstacles insurmontables à l’Évangile, et dont on fait naïvement l’Alpha et l’Oméga de son annonce !

C’est sur cela que Jésus envoie ses disciples en « leur donnant autorité sur les esprits impurs » (v. 7). Or l’Évangile qui libère demande des changements de vie. Les Douze proclament donc qu’il faut se repentir ! Et l'écho de répondre : « on en a assez de se repentir », quand en fait on n'a jamais commencé !

« Quittez ce qui vous rend captifs », répond aujourd'hui l'Évangile : « Sortez de Babylone », de l'esprit de Babylone. Vous êtes témoins de la Jérusalem nouvelle, la Cité de Dieu. Augustin résume ainsi les choses : deux amours ont bâti deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu a fait la cité terrestre, Babylone, l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi a fait la Jérusalem nouvelle, la Cité de Dieu (Augustin, La Cité de Dieu, XIV, 28). Et le Psaume 33, dans la version de Clément Marot : « Si cherchant sa route, un peuple t’écoute, il vivra heureux ; il verra les signes qui déjà désignent la Cité de Dieu. »


RP, Châtellerault, 14 juillet 2024
Culte en entier :: :: Prédication (format imprimable)


dimanche 17 janvier 2021

La lampe de Dieu n’est pas éteinte




1 Samuel 3, 3-16 ; Psaume 40 ; 1 Corinthiens 15, 15-20 ; Jean 1, 35-42

1 Samuel 3, 3-10
3 La lampe de Dieu n’était pas encore éteinte, et Samuel était couché dans le temple de l’Éternel, où était l’arche de Dieu.
4 Alors l’Éternel appela Samuel. Il répondit : Me voici !
5 Et il courut vers Éli, et dit : Me voici, car tu m’as appelé. Éli répondit : Je n’ai point appelé ; retourne te coucher. Et il alla se coucher.
6 L’Éternel appela de nouveau Samuel. Et Samuel se leva, alla vers Éli, et dit : Me voici, car tu m’as appelé. Éli répondit : Je n’ai point appelé, mon fils, retourne te coucher.
7 Samuel ne connaissait pas encore l’Éternel, et la parole de l’Éternel ne lui avait pas encore été révélée.
8 L’Éternel appela de nouveau Samuel, pour la troisième fois. Et Samuel se leva, alla vers Éli, et dit : Me voici, car tu m’as appelé. Éli comprit que c’était l’Éternel qui appelait l’enfant,
9 et il dit à Samuel : Va, couche-toi ; et si l’on t’appelle, tu diras : Parle, Éternel, car ton serviteur écoute. Et Samuel alla se coucher à sa place.
10 L’Éternel vint et se présenta, et il appela comme les autres fois : Samuel, Samuel ! Et Samuel répondit : Parle, car ton serviteur écoute.

Jean 1, 35-42
35 Le lendemain, Jean se trouvait de nouveau au même endroit avec deux de ses disciples.
36 Fixant son regard sur Jésus qui marchait, il dit : “Voici l’agneau de Dieu.”
37 Les deux disciples, l’entendant parler ainsi, suivirent Jésus.
38 Jésus se retourna et, voyant qu’ils s’étaient mis à le suivre, il leur dit : “Que cherchez-vous ?” Ils répondirent : “Rabbi — ce qui signifie Maître —, où demeures-tu ?”
39 Il leur dit : “Venez et vous verrez.” Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait et ils demeurèrent auprès de lui, ce jour-là ; c’était environ la dixième heure.
40 André, le frère de Simon-Pierre, était l’un de ces deux qui avaient écouté Jean et suivi Jésus.
41 Il va trouver, avant tout autre, son propre frère Simon et lui dit : “Nous avons trouvé le Messie !” — ce qui signifie le Christ.
42 Il l’amena à Jésus. Fixant son regard sur lui, Jésus dit : “Tu es Simon, le fils de Jean ; tu seras appelé Céphas” — ce qui veut dire Pierre.

*

La lampe de Dieu n’est pas encore éteinte (1 Sam 3, 3). Passage de la lumière d’Éli à Samuel, Jean à Jésus, plus tard Jésus aux Douze (Jn 16, 7), les Douze aux diacres (Ac 6), puis à Paul, etc., jusqu’à nous. Chaque fois un passage, chaque fois à un moment fixé — peut-être comme celui que nous sommes en train de vivre à travers la pandémie. Ce que le grec appelle kairos. Certains moments marquent un avant et un après.

*

Jean sait qu’il va être persécuté : Hérode, qu’il a mis en cause, n’en restera pas là. Pour Jean c’est le temps d'un passage de flambeau, qu’il accepte déjà malgré ses doutes — « es-tu celui qui doit venir ? » fera-t-il encore demander à Jésus, alors qu’il est emprisonné et bientôt exécuté. Quoiqu’il en soit de ce doute, il a perçu que le moment est là. Il envoie ses disciples à celui qui va mourir aussi, mais plus tard, d’une mort porteuse d’un tout autre sens — selon ses termes à lui, Jean : l’Agneau de Dieu. Pour ses disciples, ici André, puis Simon-Pierre, c’est un changement — comme un changement de demeure : « où demeures-tu ? » demandent-ils à Jésus — « Venez et vous verrez. »

« Vous verrez »… quoi ? De la souffrance — « l’Agneau de Dieu » (v. 36) — de la souffrance avant la gloire. Avant ce que les yeux ne voient pas, avant la gloire… du visible !, un homme qui marche (v. 36) — qui marche à la croix : « voici l’Agneau de Dieu »…

« L’Agneau de Dieu ». L’Agneau vainqueur du combat de la fin des temps, sans doute, dans la prédication de Jean. Mais aussi la victime sacrificielle ! — à laquelle renvoie l’évocation de l’agneau à travers plusieurs épisodes bibliques. Parmi lesquels :

— Isaac, le fils d’Abraham, qui pose à son père la question « mais où est donc l’agneau pour l’holocauste ? », Abraham répond : « C’est Dieu qui pourvoira à l’agneau pour l’holocauste ».

— Puis l’agneau évoque, bien sûr, le rite de la Pâque, qui chaque année, rappelle au peuple que Dieu l’a libéré. La nuit de la sortie du pays de l'esclavage, on sait que Moïse avait fait pratiquer par le peuple le rite traditionnel de l’agneau égorgé : désormais, chaque année, cela vous rappellera que Dieu est passé parmi vous pour vous libérer. Le sang de l’agneau signe votre libération.

— L’agneau évoque aussi Moïse d’une autre façon. Les commentaires juifs de l’Exode comparent Moïse à un agneau : ils imaginent une balance : sur l’un des deux plateaux, toutes les forces du pays de Pharaon rassemblées : Pharaon, ses chars, ses armées, ses chevaux, ses cavaliers. Sur l’autre plateau, Moïse représenté sous la forme d’un petit agneau. Eh bien, face à la puissance des Pharaons, ce sont la faiblesse et l’innocence qui l’ont emporté…

— Et aussi, le mot « agneau » fait penser, bien sûr, au serviteur de Dieu du Livre d’Ésaïe, comparé à un agneau : « Brutalisé, il s’humilie ; il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir, comme une brebis devant ceux qui la tondent : elle est muette ; lui n’ouvre pas la bouche » (És 53, 7). Le serviteur du livre d’Ésaïe subit donc la persécution — mais il est ensuite exalté : « Voici que mon serviteur triomphera, il sera haut placé, élevé, exalté à l’extrême » (És 53, 13).

Voilà quoiqu’il en soit, à ce terme d’agneau, l’évocation d’images d’abord cruelles ! Mais comme pour Moïse face à Pharaon, comme pour le serviteur du livre d’Ésaie broyé par la persécution, c’est pour un triomphe de la faiblesse sur la force.

*

Car le passage de relais de Jean à Jésus est celui qui conduit l’Agneau à la croix, pour un second passage, annoncé dès le départ par la présence d’André et Pierre : de la croix aux disciples — Jean 16, 7 : « il est préférable pour vous que je m’en aille, car si je ne m’en vais pas, le Consolateur ne viendra pas vers vous ; mais, si je m’en vais, je vous l’enverrai. » Jésus sait : c’est pour maintenant. Un signe : la venue de Grecs qui veulent le voir (Jean 12) : le moment est là, dit-il à ses disciples, et c’est effectivement pour quelques jours après, en pleine fête de la Pâque : ils ne le verront plus.

Où l’on retrouve la question de la demeure — « où demeures-tu… — venez et vous verrez ». Puis, plus tard : beaucoup de demeures… sachant que celui qui demeure en moi, je demeurerai en lui… Œuvre de l'Esprit consolateur promis par Jésus. Consolateur. Jésus à l'avance console ses disciples — déjà de ce qu’ils vont voir bientôt : la violence qui déferle contre leur maître, à qui on demande tout et son contraire, il s’agit de le piéger — au point qu’il cesse de se défendre, et subit jusqu’à la croix : l’Agneau de Dieu annoncé par le Baptiste.

Aux disciples aussi sera donné un traitement indigne : Jésus les envoie porter la parole de la vie. On leur en voudra pour cela !

On cherchera à les détourner de faire cela seul pour quoi ils sont envoyés : donner la parole de Dieu. Entre ceux qui la supportent mal et ceux qui succombent à l’impatience et qui reprochent aux disciples le fait que la parole est de l’ordre de la semence et qu’elle ne germe pas sitôt semée, les disciples auront fort à faire, fort à endurer.

Tâche ingrate que d’être envoyé prêcher… sachant qu’il est de la nature de cette tâche de ne pas en voir le fruit. « Je vous enverrai un autre Consolateur », promet Jésus. Agneau de Dieu, je l’ai vécu.

*

Esprit consolateur ouvrant les lendemains, et donc, déjà de nouveaux passages de lumière. Comme, peu après, le passage des Douze aux diacres. Actes 6, 1-4 : « En ce temps-là, le nombre des disciples augmentant, les Hellénistes murmurèrent contre les Hébreux, parce que leurs veuves étaient négligées dans la distribution qui se faisait chaque jour. Les Douze convoquèrent la multitude des disciples, et dirent : Il n’est pas convenable que nous laissions la parole de Dieu pour servir aux tables. [D'où la proposition : choisissez sept personnes] de qui l’on rende un bon témoignage, qui soient pleins d’Esprit-Saint et de sagesse, et que nous chargerons de cet emploi. Et nous, nous continuerons à nous appliquer à la prière et au ministère de la parole. »

Jésus avait confié aux Douze la tâche de prêcher, de donner la parole de Dieu. Attachés à ce ministère, les Apôtres ne voient pas spontanément certaines réalités, comme les veuves des Hellénistes en difficulté. Ce sont les Hellénistes, juifs de tradition grecque donc, qui attirent l'attention des Douze. « [Ils] murmurèrent contre les Hébreux parce que leurs veuves étaient négligées dans la distribution qui se faisait chaque jour. »

Alors les Apôtres vont faire comme leur maître, et comme avant lui Jean le Baptiste : le moment est là ; ils vont passer le flambeau. « Les Douze convoquèrent la multitude des disciples, et dirent : Il n’est pas convenable que nous laissions la parole de Dieu pour servir aux tables. » Tâche confiée à ceux qui se sont plaints — enfin à sept d'entre eux qu’ils doivent choisir eux-mêmes — les Apôtres font cela à la suite de ce qu’avait dit Jésus : « donnez leur vous-même à manger » — Jésus bénissant le pain, dont restent d'une part douze paniers, comme le nombre des Apôtres envoyés d'abord porter la nouvelle de la résurrection aux Hébreux puis aux nations, et d'autre part sept paniers, comme plus tard les Sept d'Actes 6, qu'on appellera diacres, au service de ceux qui parlent et pensent Grecs, comme ouverture vers les nations — par un autre passage : un des sept diacres, Étienne, mourant martyr, « contaminera » de sa foi celui deviendra l'Apôtre des nations, Paul.

La tâche des Douze, l’annonce de la parole de Dieu, n’est pas la tâche qu’ils vont confier à d’autres en instituant les Sept, comme la tâche de Jésus n'est pas celle de Jean, et celle des Douze n'est pas celle de Jésus, et celle des Sept n'est pas celle de Paul.

En tout cela, ce que les circonstances dévoilent ne relève pas du facultatif : fruit de ces passages de flambeau : la dissémination de la parole de la foi. Le moment est là, il est toujours inattendu. Ce n’en est pas moins le moment précis, le moment opportun, le kairos.

*

Un passage, qui comme celui de Jean à Jésus et celui de Jésus aux Douze, semble avoir tout l’air d’un abandon :

On l'a entendu : « il vous est avantageux que je m’en aille », lit-on plus tard dans le même évangile (Jean 16, 7), il vous est avantageux que je ne reste pas avec vous, sans quoi rien ne se fera, ni ce que vous aurez à faire et que vous seriez tenté de me voir faire à votre place ; ni ce que j’ai à faire, qui est autre chose. Jean l’a annoncé : « Celui-ci est l’Agneau de Dieu. » — Pour vous : « vous verrez où je demeure » : au sein du Père qui envoie votre Consolateur, celui qui est votre force quand la parole que vous semez n’a pas encore germé, au jour où on vous le reproche jusqu’à vous persécuter à votre tour pour cela. Parfois jusque dans et par l’Église ! Comme dans un oubli de ce qu'il est des moments fixés de passages de relais.

À leur tour les Douze passent donc le relais, sans quoi la parole ne serait plus dite comme elle doit l’être, Paul le soulignera à l’envi : j’ai été envoyé pour prêcher, et prêcher la croix — pas même pour baptiser ! L'administration des sacrements sera déléguée à la responsabilité du ministère pastoral. Et pour tous, dire la parole de Dieu sans en voir le fruit : un temps pour semer, un temps pour moissonner, sachant que « ma Parole ne revient pas à moi sans effet » (És 55, 11). Tel sème, rappelle Paul, tel autre arrose, tel autre recueille. Dieu fait croître. Pour les Douze, un des fruits de leur parole est un manque, un besoin : la parole a atteint les Hellénistes (Grecs, donc : on a rappelé la présence des Grecs devenant signe des temps pour Jésus — Jn 12), puis les nations. Autant de tournants suscités par des besoins et suscitant des besoins.

Tournants comme moments de fructification de la parole, pour une autre tâche, qui est confiée à toutes celles et tous ceux qui s’y engagent. Et l’histoire des passages ne s’arrêtera pas au Nouveau Testament… Que dire aujourd’hui, notamment avec la pandémie et ses conséquences, sanitaires, sociales, etc., et ecclésiales, sans doute, bien sûr. En ne perdant pas de vue, que nous ne sommes pas maîtres de ce qui s'ouvre et va s'ouvrir. Nous voilà comme Samuel, à qui Éli n'a pas parlé, Éli qui sait ne rien maîtriser — il a simplement appris à Samuel à dire  : « Parle, Éternel, ton serviteur écoute. » Cela pour un passage de flambeau, d'Éli à Samuel.

Le ministère de Jésus est aujourd'hui passage de lumière à un moment précis, déjà de Jean à lui, et via sa propre mort, à nous : « Fixant son regard sur Jésus qui marchait, Jean dit : “Voici l’agneau de Dieu.” »


RP, Poitiers, 17.01.21
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dimanche 24 novembre 2013

"Roi des Judéens"... et de l'univers




2 Samuel 5, 1-3 ; Psaume 122 ; Col 1, 12-20 ; Luc 23, 35-43

2 Samuel 5, 1-3
1  Toutes les tribus d’Israël vinrent trouver David à Hébron et lui dirent : « Nous voici, nous sommes de ta famille.
2  Il y a longtemps déjà, quand Saül était notre roi, c’était toi qui dirigeais l'armée d'Israël. À ce moment déjà, le SEIGNEUR t'avait dit : “C'est toi qui seras le berger d'Israël, mon peuple, tu seras son chef.” »
3  Tous les anciens d’Israël vinrent trouver le roi à Hébron, et le roi David conclut avec eux une alliance à Hébron, devant le SEIGNEUR. Ils donnèrent l'onction à David comme roi d’Israël.

*

La royauté est encore toute récente en Israël. Les enfants d’Israël sont entrés dans le pays quelques siècles auparavant, après la mort de Moïse. Longtemps, les douze tribus sont restées sans roi. Pendant la période qu’on appelle celle des « Juges », quand un danger menaçait une tribu, un chef temporaire, qu’on appelait un « juge », prenait la direction des opérations jusqu’à ce que le danger soit écarté. Lesdits « juges » assuraient les fonctions de gouverneur, et parfois de prophète ; c’était le cas de Samuel, celui dont le livre que nous lisons aujourd’hui porte le nom.

Il n’y a alors pas de roi en Israël. La royauté apparaîtra contre la volonté de Dieu. Il n’est en principe pas question d’avoir un roi, Dieu seul est roi. Il est question du règne de sa parole seule, de la loi, contre l’arbitraire des gouvernants. Mais le peuple qui avait été libéré du pouvoir des rois en vient à en demander un, voulant faire comme tous les autres peuples. Samuel prend très mal cela, cela lui apparaissant comme acte de défiance envers Dieu — mais rien n’y a fait.

Dieu concède alors au peuple un roi par la voix du prophète Samuel... qui a donc consacré Saül, premier roi d’Israël, avec réticence ; remplacer, en quelque sorte, celui de toute façon gouverne Israël, et le monde — Dieu —, par un roi humain, est à ses yeux de toute façon une trahison (1 Samuel 8, 7 sq.).

Mais Samuel a eu beau parler, tout tenter pour dissuader le peuple, rien n’y a fait, il a fallu en arriver là. Le premier roi d’Israël, Saül, régnera une vingtaine d’années. Et, selon la mise en garde de Samuel, Saül se montrera bientôt infidèle à de Dieu — en quelque sorte comme un roi à la place de Dieu, vicaire de Dieu, remplaçant de Dieu, comme si c’était possible ! Samuel n’aura de cesse de lui dire que là n’est pas son rôle. Dieu reste le seul roi et le rôle du gouvernant n’est pas de prendre sa place, mais d’être tout au plus comme son ministre. Mais Saül ne l'entend pas ainsi et déjà de son vivant il est désavoué.

C’est alors que Dieu envoie Samuel à Bethléem, dans la famille de Jessé. « Parmi ses fils, j’ai vu le roi qu’il me faut » (1 Sam 16, 1), lui avait dit la voix de Dieu. Il s’agit du dernier fils de Jessé, David, qui ne paie pas de mine, petit berger dans les champs : si « les hommes voient ce qui leur saute aux yeux », « le Seigneur voit le cœur », dit le texte (1 Sam 16, 7).

Voilà une leçon forte, d’actualité en tous temps : les pouvoirs humains sont toujours sujets à critique de la parole de Dieu. Le remplacement de Saül signifie aussi cela. Le pouvoir est toujours tenté de se substituer à Dieu, ce qui le disqualifie. Ce qui peut qualifier un pouvoir humain devant Dieu, serait précisément de ne pas payer de mine !

Samuel, sur la parole de Dieu, choisit donc David, le petit berger de Bethléem qui ne paie pas de mine, pour être successeur de Saül. David a ainsi reçu l’onction d’huile, qui le consacre comme roi, une première fois de la main de Samuel, à Bethléem — c’est de là que vient le terme de Messie : « celui qui a reçu l’onction ». Mais il n’est pas encore roi de fait pour autant : dans un premier temps, c’est encore Saül le roi en titre.

David est appelé au service de Saül pour exercer ses talents de musicien (la musique calme le roi dans ses crises) ; puis, peu à peu, les attributions de David s’étendent quand on découvre qu'il a aussi des talents militaires. Bien que déjà consacré comme roi par Samuel, David, pendant des années, assistera Saül et conduira ses armées, jusqu’au jour où Saül prendra peur devant la popularité grandissante de David.

Le roi Saül décline, un jeune à qui tout réussit est entré à la cour : cela ne peut que mal tourner ; Saül devient jaloux et cherche à plusieurs reprises à se débarrasser de ce rival potentiel. David, lui, reste toujours d’une parfaite loyauté à son roi.

Après la mort de Saül, il y a une querelle de succession : le pays se divise en deux : David est reconnu comme roi, mais seulement par une partie du peuple, la tribu de Juda, dans le Sud, dont il est originaire, et celle de Siméon qui lui est associée. Au Nord, un descendant de Saül règne sur les dix autres tribus. Après des quantités d’intrigues, de complots, de meurtres dans le royaume du Nord, il sera assassiné, un crime que condamne David. Les dix tribus privées de roi rejoignent alors David.

C’est ce qu'explique notre texte de ce jour : « Toutes les tribus d’Israël vinrent trouver David à Hébron et lui dirent : nous sommes de ta famille ! Dans le passé, déjà, quand Saül était notre roi, tu dirigeais les mouvements de notre armée... Et le Seigneur t’a dit : Tu seras le pasteur d’Israël mon peuple... Le roi David fit alliance avec les Anciens d’Israël, à Hébron devant le Seigneur et eux donnèrent l’onction à David pour le faire roi ». Voilà donc les douze tribus enfin réunies sous la houlette d’un unique berger, selon ce titre du roi : pasteur. Il est à la fois choisi par Dieu et reconnu par ses frères, par le peuple.

La désignation de David par Dieu est signifiée par l’onction d’huile qui lui est administrée. Désormais il porte le titre de « Messie », qui veut dire « celui sur qui a été versée l’huile de consécration ». Cette onction d’huile est le signe que Dieu l’a choisi et que l’Esprit de Dieu est avec lui ; et c’est Dieu qui lui a fixé sa tâche : être pasteur, berger pour son peuple. Un roi qui a cette spécificité qu'il n'est pas au-dessus de la loi, mais qui s'y soumet aussi. David transgressant la loi, se repent : une originalité qui légitime sa dynastie. Une anticipation, pour faire un anachronisme, de ce que sera la monarchie constitutionnelle.

Alors la ville de Jérusalem n’a pas été encore conquise. Mitoyenne entre le Nord et le Sud, David la conquiert et en fait la capitale du royaume unifié, signe de l’unité autour d’un Temple unique, Temple du Dieu unique. Le peuple se réconcilie autour de Jérusalem où se trouve l’Arche d’Alliance. Autour de David roi des Judéens, à Jérusalem, dont il a fait sa capitale, au cœur de la Judée.

On sait que l'idéal biblique — un roi à la fois issu de son peuple et choisi par Dieu qui soit un vrai berger, c’est-à-dire attaché à offrir à son troupeau l’unité et la sécurité, restera tout au long de l’histoire d’Israël un rêve jamais atteint. Mais la foi dans les promesses de Dieu l’emportera toujours sur les déceptions de l’histoire : on continuera d’attendre celui qui portera dignement le nom de Messie. En grec, la traduction du mot « Oint », « Messie », c’est le mot « Christos », Christ...

Mille ans après David, premier roi à Jérusalem, capitale des Judéens, un de ses lointains descendants qu’on appellera souvent « Fils de David » est reconnu par ses disciples comme celui qui a été oint, le Messie. Comme Samuel avait oint David avant qu’il n’entre dans son règne de façon visible, le Règne du Christ ne vient pas de façon à frapper les regards, il reçoit son règne sur la croix. Jésus est, jusqu’à ce qu’il inaugure le Règne définitif de Dieu, caché dans l’humilité d’un serviteur. L’ampleur de ce Règne que l’on attend, est déjà manifestée pour notre foi à sa résurrection : un règne qui n'est pas de ce monde — et qui cependant s’étend sur tous et sur tout, jusque sur la mort.

Où on le retrouve à la croix — Luc 23, 35-43 :
35  Le peuple restait là à regarder. Les magistrats se moquaient de Jésus, disant : Il a sauvé les autres ; qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu de Dieu !"
36  Les soldats aussi se moquaient de lui : s’approchant pour lui présenter du vinaigre, ils dirent :
37  "Si tu es le roi des Judéens, sauve-toi toi-même."
38  Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : " Celui-ci est le roi des Judéens."
39  L’un des malfaiteurs crucifiés l’insultait : "N’es-tu pas le Messie ? Sauve-toi toi-même et nous aussi !"
40  Mais l’autre le reprit en disant : "Tu n’as même pas la crainte de Dieu, toi qui subis la même peine !
41  Pour nous, c’est juste : nous recevons ce que nos actes ont mérité ; mais lui n’a rien fait de mal."
42  Et il disait : "Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne."
43  Jésus lui répondit : "En vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis."

Les soldats païens se moquent, à l’instar des chefs politiques et religieux. Et ils désignent Jésus par des mots qu’ils croient ironiques : « Roi des Judéens », c’est-à-dire le Messie d’Israël. Eux l’ignorent : voilà en effet un Messie qui ne paie pas de mine ; « les hommes voient ce qui leur saute aux yeux, mais le Seigneur voit le cœur », annonçait Samuel (1 Samuel 16, 7). Un homme insignifiant, cloué sur une croix comme un vulgaire malfaiteur : le Roi, le Messie ? Il y a de quoi ironiser.

Mais un des malfaiteurs crucifiés avec lui l’a compris, qui découvre alors le Roi du monde à venir : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne. » Cet homme annonce alors, sans le savoir sans doute, le nouveau David roi des Judéens réconciliant Juda et toutes les tribus. Mais plus que cela : ici est le Roi des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, par qui s’accomplit la réconciliation, non seulement des tribus et du peuple d’Israël, mais de l’Univers… « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne. »

Colossiens 1, 13-20 :
13 Il nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et nous a transférés dans le royaume du Fils de son amour ;
14 en lui nous sommes délivrés, nos péchés sont pardonnés.
15 Il est l'image du Dieu invisible,
Premier-né de toute créature,
16 car en lui tout a été créé,
dans les cieux et sur la terre,
les êtres visibles comme les invisibles,
Trônes et Souverainetés, Autorités et Pouvoirs.
Tout est créé par lui et pour lui,
17 et il est, lui, par devant tout ;
tout est maintenu en lui,
18 et il est, lui, la tête du corps, qui est l’Église.
Il est le commencement,
Premier-né d'entre les morts,
afin de tenir en tout, lui, le premier rang.
19 Car il a plu à Dieu
de faire habiter en lui toute la plénitude
20 et de tout réconcilier par lui et pour lui,
et sur la terre et dans les cieux,
ayant établi la paix par le sang de sa croix.

RP,
Poitiers, 24.11.2013