dimanche 14 janvier 2018

"Voici l'agneau de Dieu"




1 Samuel 3, 3-19 ; Psaume 40 ; 1 Corinthiens 6, 13-20 ; Jean 1, 35-42

Jean 1, 35-42
35  Le lendemain, Jean se trouvait de nouveau au même endroit avec deux de ses disciples.
36  Fixant son regard sur Jésus qui marchait, il dit : "Voici l'agneau de Dieu."
37  Les deux disciples, l'entendant parler ainsi, suivirent Jésus.
38  Jésus se retourna et, voyant qu'ils s'étaient mis à le suivre, il leur dit : "Que cherchez-vous ?" Ils répondirent : "Rabbi — ce qui signifie Maître —, où demeures-tu ?"
39  Il leur dit : "Venez et vous verrez." Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait et ils demeurèrent auprès de lui, ce jour-là ; c'était environ la dixième heure.
40  André, le frère de Simon-Pierre, était l'un de ces deux qui avaient écouté Jean et suivi Jésus.
41  Il va trouver, avant tout autre, son propre frère Simon et lui dit : "Nous avons trouvé le Messie !" — ce qui signifie le Christ.
42  Il l'amena à Jésus. Fixant son regard sur lui, Jésus dit : "Tu es Simon, le fils de Jean ; tu seras appelé Céphas" — ce qui veut dire Pierre.

*

« Venez et vous verrez. » — « Vous verrez »… quoi ? De la souffrance — « l’agneau de Dieu » (v. 36) — ? de la souffrance avant la gloire. Et, avant la gloire : … un homme qui marche (v. 36) — qui marche à la Croix : « voici l’agneau de Dieu »… « L’agneau de Dieu ». Ou la victime sacrificielle ! — à laquelle renvoie l’évocation de l’agneau à travers plusieurs épisodes bibliques. Parmi lesquels :

- Isaac, le fils d'Abraham, dont Abraham avait cru tout d’abord que Dieu en exigeait la mort en sacrifice. Geste qu’Abraham était prêt à accomplir : c’était un acte demandé par les religions d'alors. Cela dit, quand Isaac pose à son père la question « mais où est donc l'agneau pour l'holocauste ? », Abraham répond : « C'est Dieu qui pourvoira à l'agneau pour l'holocauste ». Et au moment où il s’apprête à offrir son fils, Dieu arrête son geste, comme on sait : « ne porte pas la main sur l'enfant ! » Tandis qu’est apparu un bélier, agneau adulte, pour le sacrifice. Depuis ce jour-là, en Israël, on sait que Dieu ne veut pas voir couler le sang des hommes.

- Puis l’agneau évoque, bien sûr, le rite de la Pâque, qui chaque année, rappelle au peuple que Dieu l'a libéré. La nuit de la sortie d'Égypte, on sait que Moïse avait fait pratiquer par le peuple le rite traditionnel de l'agneau égorgé : désormais, chaque année, cela vous rappellera que Dieu est passé parmi vous pour vous libérer. Le sang de l'agneau signe votre libération.

- L’agneau évoque aussi Moïse d’une autre façon. Les commentaires juifs de l'Exode comparent Moïse à un agneau : ils imaginent une balance : sur l'un des deux plateaux, toutes les forces de l'Égypte rassemblées : Pharaon, ses chars, ses armées, ses chevaux, ses cavaliers. Sur l'autre plateau, Moïse représenté sous la forme d'un petit agneau. Eh bien, face à la puissance des Pharaons, ce sont la faiblesse et l'innocence qui l'ont emporté…

- Et aussi, le mot « agneau » fait penser, bien sûr, au serviteur de Dieu du Livre d’Ésaïe, comparé à un agneau : « Brutalisé, il s'humilie ; il n'ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l'abattoir, comme une brebis devant ceux qui la tondent : elle est muette ; lui n'ouvre pas la bouche » (Es 53, 7). Le serviteur du livre d’Ésaïe subit donc la persécution et la mort (le prophète parle d'abattoir) — mais il est ensuite exalté : « Voici que mon serviteur triomphera, il sera haut placé, élevé, exalté à l'extrême » (Es 53, 13).

*

Ésaïe 53 : Un homme est mis en cause, persécuté, exécuté… Quel délit présumé ? Qu’est-ce qui a mené à la situation qui voit le Serviteur du livre d’Ésaïe subir la violence persécutrice ? Le texte l’ignore ! Aucun acte d’accusation, aucun procès verbal. La cause, le prétexte de la mise à mort du Serviteur, n’ont manifestement aucune importance pour le prophète ! Apparaît ainsi comme en filigrane que quel qu’il soit, le prétexte est sans importance : c’est un prétexte, précisément ! « Nous » sommes tous concernés. « Nous » face à « lui » : lui est la victime d’une violence qu’il porte pour autrui, pour nous. De même qui est-il ? Qui est le Serviteur souffrant ? On a longuement débattu pour savoir de qui il s’agit, parlant de ce Serviteur. Voilà dès lors un texte apparemment difficilement compréhensible : sauf à le prendre comme parole — poétique — de dévoilement d’autre chose. Au-delà de l’enracinement historique, que le texte ne donne pas, ce qui est dévoilé là est un phénomène humain, trop humain, universellement humain — dévoilé et dénoncé dans toute sa réalité dans un condensé du trajet biblique « depuis Caïn et Abel jusqu’à Zacharie » (Matthieu 23, 35)…

On connaît la lecture que René Girard a faite du phénomène universel du sacrifice (cf. Le bouc émissaire, Des choses cachées depuis la fondation du monde, etc.), et la particularité de sa reprise dans la tradition biblique : toute querelle est le dévoilement d’une imitation les uns des autres : tous désirent la même chose (en fin de compte avoir raison) et cela finit invariablement en conflit. Entre temps, l’objet initial de la querelle initiale a été au fond oublié, tandis que les rivalités se sont propagées. Le conflit s’est généralisé en « guerre de tous contre tous ». Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l'idée » d'un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l'animal expulsé au désert chargé symboliquement des péchés du peuple selon la Bible — Lév. 16).

C’est ainsi que le conflit généralisé se transforme en un tous contre un (ou une minorité), qui n'a pas forcément de rapport avec le problème de départ ! Plus les rivalités s'exacerbent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l'origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres. À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, jusqu'à ce qu'un individu (ou une minorité) polarise l'appétit de violence. Et par un effet boule de neige, le groupe tout entier (unanime !) se trouve rassemblé contre un individu unique (ou une minorité) — repéré par son côté à part.

L’élimination de la victime éteint le désir de violence qui pouvait animer chacun juste avant que celle-ci ne soit éliminée. Le groupe — « nous » (selon Ésaïe, v. 2-6) — retrouve alors son calme via « le châtiment qui nous donne la paix » et qui « est tombé sur lui »(És 53, v. 5). Cela « nous » concerne (le nombre de « nous » dans les versets 2 à 6 est remarquable). La victime apparaît alors comme fondement de la crise et, par son élimination, qui en fait un « lui » face à « nous », devient source de la paix retrouvée — par une sorte de « plus jamais ça ».

La caractéristique de la lecture du phénomène dans la Bible est de révéler que la victime est innocente, ce qu’ignorent tous les mythes de l’humanité. C’est une différence essentielle entre Caïn et Abel et Romulus et Remus, par exemple : Abel n’est pas mis en cause. On est au cœur du texte d’Ésaïe 53 : le persécuté, le « bouc émissaire », est innocent.

*

Voilà en tout cela, à ce terme d’agneau, l’évocation d’images d’abord cruelles ! Mais comme pour Moïse face à Pharaon, comme pour le serviteur du livre d’Ésaie broyé par la persécution, c’est pour un triomphe de la faiblesse sur la force.

*

Notre texte suit le prologue de Jean, parlant de toute la Création : la parole, venue en Jésus — « était la vie et la vie était la lumière des hommes » (Jean 1, 4), lumière de la parole créatrice : « rien n’a été fait sans elle — tout a été fait par elle » (Jean 1, 3). « Cette lumière était la véritable lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a point connue » (Jean 1, 9-10)… Point connue.

… Jusqu’à ce que l’agneau de Dieu assume sa souffrance et mène le monde au statut de Création accomplie dans la lumière de la Parole éternelle. De la croix à la gloire. Ce que la Création découvre en Jésus, par le regard de la foi des disciples : ainsi, « venez et vous verrez ».

Voilà que nous est présenté un monde en son achèvement ; dans le « vous verrez » adressé aux disciples… « J’estime en effet, écrit Paul, que les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera révélée pour nous. Aussi la création attend-elle avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise à la vanité, – non de son gré, mais à cause de celui qui l’y a soumise, avec l’espérance qu’elle aussi sera affranchie de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Or, nous savons que, jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement » (Ro 8, 18-22).

Passage de la Création en souffrance à la Création nouvelle. Depuis la marche de l’homme que présente le Baptiste, vers la croix : « fixant son regard sur Jésus qui marchait, Jean dit : "Voici l'agneau de Dieu." » — début de l’accomplissement du Prologue qui précède ce passage.

Et lorsque les disciples, sur cette simple parole de Jean : « Voici l'agneau de Dieu », « s'étaient mis à le suivre, et qu’il leur dit : "Que cherchez-vous ?" — tandis qu’ils répondent : "Rabbi, où demeures-tu ?" », Jésus leur dit alors : « Venez et vous verrez ». Puis le texte : « ils virent où il demeurait ». Écho au v. 18 : « Personne n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui seul l’a fait connaître ».

C’est là ce que nous sommes appelés à contempler et à vivre aujourd’hui : « venez et vous verrez » — un appel qui nous est adressé aussi. Puis : « ils virent où il demeurait ». Telle est la promesse qui nous est donnée tout à nouveau, et qui accomplit l’appel : « venez et vous verrez » !


RP, Poitiers, 14/01/18


dimanche 7 janvier 2018

Repartir avec les Mages par un autre chemin




Ésaïe 60, 1-6 ; Psaume 72 ; Éphésiens 3, 2-6 ; Matthieu 2, 1-12

Matthieu 2, 1-12
1 Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem
2 et demandèrent: "Où est le roi des Judéens qui vient de naître? Nous avons vu son astre à l'Orient et nous sommes venus lui rendre hommage."
3 A cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où le Messie devait naître.
5 "A Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c'est ce qui est écrit par le prophète :
6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda : car c'est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple."
7 Alors Hérode fit appeler secrètement les mages, se fit préciser par eux l'époque à laquelle l'astre apparaissait,
8 et les envoya à Bethléem en disant: "Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant; et, quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j'aille lui rendre hommage."
9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à l'Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.
10 A la vue de l'astre, ils éprouvèrent une très grande joie.
11 Entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

*

Repartir avec les Mages par un autre chemin : celui de la reconnaissance. Tout est bouleversé. Rien ne sera plus comme avant : il est temps de laisser l'hier avec reconnaissance et d'entrer dans ce qui s'ouvre et qui ouvre un autre chemin - avec reconnaissance.

*

Selon notre texte les Mages cherchent un roi des Judéens — non pas un « roi des juifs » comme le laissent penser les traductions, mais un roi des Judéens : on n’est pas roi d’une religion ! — à nouveau cette précision indispensable : Hérode règne sur la Judée, pas sur la diaspora, à laquelle correspond alors largement notre vocable de « juifs », de même qu’il ne règne pas sur la Galilée et autres régions, juives mais pas judéennes !

On vient donc en Judée rencontrer un roi des Judéens ! Et on vient bien sûr au palais royal, celui d’Hérode, qui est loin de régner sur les « juifs » ! Il est reconnu, bien sûr, mais du bout des lèvres. Placé là par les Romains, fustigé par la plupart des mouvements, lui et toute sa dynastie, fustigée par Jean le Baptiste et les disciples de Jésus comme par les pharisiens, Hérode se sait impopulaire, et comme tel, est tyrannique. C’est ainsi que le massacre des Innocents qui comme on sait suit notre épisode des Mages, a largement de quoi relever des possibilités historiques ! Hérode a perpétré plusieurs massacres des Innocents.

Il a beau avoir embelli le Temple, joué les grands monarques, il n’en est pas aimé pour autant, et il le sait.

Bref, Hérode, roi des Judéens, n’est pas aimé des juifs, et il le sait. Et il est sans doute mal vu de la plupart des juifs du monde entier. Car le judaïsme est déjà une réalité internationale, depuis l’exil à Babylone.

Le judaïsme connaît un rayonnement qui influence les autres religions du monde antique, dont celle des Mages, tribu sacerdotale en Perse, des prêtres mazdéens. Et lorsque selon leur croyance et observations des astres, ils ont investigué la naissance d’un roi des judéens, ils se sont mis en route, non pas comme rois, mais comme prêtres, annonçant cependant l’hommage de rois futurs, selon le prophète Ésaïe, le Psaume 72, etc.

L’idée a beau sembler étrange, elle n’a elle non plus rien d’invraisemblable, en ce sens que, oui, le rayonnement du judaïsme s’étend alors jusqu’en Perse. Oui, l’espérance de délivrance que portent les prophètes d’Israël habite d’autres peuples et ils y croisent volontiers leurs diverses prophéties — comme ici la naissance, annoncée selon les livres zoroastriens qui sont les leurs par une étoile, de leur « Saoshiant », sauveur de fin des temps.

*

Hérode, lui, sait bien que ce n’est pas lui qui est porteur de l’espérance messianique en Israël. Il sait en tout cas qu’il n’en est pas porteur auprès de son peuple.

Alors la venue d’une délégation de prêtres étrangers cherchant un roi des Judéens est pour lui mauvais signe. Surtout quand les théologiens juifs de sa cour lui confirment la vocation de Bethléem, ville de David, comme ville messianique qui soulève l’espoir jusqu’en ce lointain Orient. Non, ce n’est pas chez lui qu’est né ce futur libérateur !

Ce que vont découvrir les Mages, c’est un enfant humble. Rien à voir avec le puissant Hérode au service de l’ordre romain.

*

Les Mages sont donnés comme une avant-garde de ce qui est avéré depuis : c’est dans l’humilité de l’enfant de Noël qu’est la promesse de la délivrance que les rois reconnaîtront un jour.

Le texte est lourd d’une puissance prophétique… trop bouleversante sans doute pour qu’on sache en voir toute la portée !

Voilà huit jours que le nouvel an était célébré. Comme chaque année, on nous montrait au journal télévisé le passage dans l’année nouvelle, depuis l’Australie à l’extrême Est, jusqu’à l’autre bout du monde, en passant par la Chine, le monde arabe, etc.

Qu’est ce qui marque ce passage ? La date symbolique de la naissance de l’enfant qu’ont reconnu les Mages. Ou, pour être précis, la date symbolique de sa circoncision.

Et c’est même l’Empire romain, dont Hérode est garant de son ordre, qui le premier verra cette date marquer son temps, avant de devenir repère de datation universelle : la circoncision de cet enfant.

« Les voies du Seigneur sont impénétrables », comme le dit la Bible. Et ce texte relatant la venue de Mages auprès de l’enfant est d’une portée prophétique inouïe pour quiconque a des yeux pour voir.

*

Mais la prophétie n’est pas encore à son terme. Aujourd’hui encore, alors que l’on a vu que l’humilité de l’enfant renversait les puissants de leur trône… Ou qu’on l’a entrevu : ce n’est pas la naissance d’Hérode qui marque nos années, ce n’est pas non plus la naissance de César Auguste. C’est celle de cet enfant inconnu qu’ont, les premiers, reconnu ces prêtres mazdéens venus lui rendre hommage. Et pourtant aujourd’hui encore, on n’a pas compris ! Aujourd’hui encore, on adore les puissants et les symboles de la puissance.

Les Mages, par leurs cadeaux d’hommage, ont reconnu la royauté de l’enfant : l’hommage de l’or. Les voilà bientôt élevés eux-mêmes par là à un statut royal — celui de rois-mages — qui n’est d’abord pas celui de ces prêtres. Ces prêtres qui lui ont fait aussi l’hommage de leur dignité sacerdotale : le symbole de l’encens.

Et ils nous ont dit que la reconnaissance de sa dignité éternelle ne serait ni aisée, ni sans que l’histoire future, à commencer par la sienne, ne soit chargée de douleurs : la myrrhe, produit d’embaumement des princes royaux pour les sarcophages.

Trois cadeaux qui seront bientôt aussi le décompte du nombre des Mages, selon les trois continents connus dans l’Antiquité, dont ils deviennent ainsi les représentants : l’Afrique, l’Asie, l’Europe.

Aujourd’hui, nous marquons nos années à la venue de ce prince royal. Aujourd’hui des temples, nos églises, lui sont dédiés sur toute la face de la terre, hommage à sa dignité sacerdotale. Et aujourd’hui encore, le royaume de paix et de bonheur dont il est porteur est embaumé comme en un sarcophage.

Alors que les Mages nous ont dit que le prince de la paix était cet enfant humble, loin de la richesse des palais royaux, des Hérode et des César Auguste, aujourd’hui quand même, alors qu’on date nos années de la venue de cet enfant, on court encore après la richesse des palais royaux, que les Mages ont laissée au pieds de l’enfant.

De palais royaux en fêtes de la consommation, à la poursuite d’un bien-être illusoire ; tandis que celui que l'on célèbre frénétiquement reste comme embaumé sous nos soucis.

Cela aussi les Mages nous l’avaient dit, avec leur troisième cadeau, la myrrhe…

Et cette année encore, ils nous invitent à repartir avec eux par un autre chemin (v. 12), qui ne soit pas celui des palais royaux et de la gloire de la possession, mais celui de la reconnaissance, dans l’humilité du prince de la paix, cette « paix que le monde ne connaît pas » et qu’il nous appelle toujours à recevoir.

RP, Châtellerault, 07.01.18


dimanche 31 décembre 2017

Présentation au Temple




Genèse 15, 1-6 & 21, 1-3 ; Psaume 105 ; Hébreux 11, 8-19 ; Luc 2, 22-40

Luc 2, 19-40
19 Quant à Marie, elle retenait tous ces événements en en cherchant le sens.
20 Puis les bergers s’en retournèrent, chantant la gloire et les louanges de Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, en accord avec ce qui leur avait été annoncé.
21 Huit jours plus tard, quand vint le moment de circoncire l’enfant, on l’appela du nom de Jésus, comme l’ange l’avait appelé avant sa conception.
22 Puis quand vint le jour où, suivant la loi de Moïse, ils devaient être purifiés, ils l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur
23 — ainsi qu’il est écrit dans la loi du Seigneur : Tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur —
24 et pour offrir en sacrifice, suivant ce qui est dit dans la loi du Seigneur, un couple de tourterelles ou deux petits pigeons.
25 Or, il y avait à Jérusalem un homme du nom de Syméon. Cet homme était juste et pieux, il attendait la consolation d’Israël et l’Esprit Saint était sur lui.
26 Il lui avait été révélé par l’Esprit Saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur.
27 Il vint alors au temple poussé par l’Esprit; et quand les parents de l’enfant Jésus l’amenèrent pour faire ce que la Loi prescrivait à son sujet,
28 il le prit dans ses bras et il bénit Dieu en ces termes :
29 "Maintenant, Maître, c’est en paix, comme tu l’as dit, que tu renvoies ton serviteur.
30 Car mes yeux ont vu ton salut,
31 que tu as préparé face à tous les peuples :
32 lumière pour la révélation aux nations et gloire d’Israël ton peuple."
33 Le père et la mère de l’enfant étaient étonnés de ce qu’on disait de lui.
34 Syméon les bénit et dit à Marie sa mère : "Il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en Israël et pour être un signe contesté
35 — et toi-même, un glaive te transpercera l’âme ; ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs."
36 Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était fort avancée en âge ; après avoir vécu sept ans avec son mari,
37 elle était restée veuve et avait atteint l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Elle ne s’écartait pas du temple, participant au culte nuit et jour par des jeûnes et des prières.
38 Survenant au même moment, elle se mit à célébrer Dieu et à parler de l’enfant à tous ceux qui attendaient la libération de Jérusalem.
39 Lorsqu’ils eurent accompli tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth.
40 Quant à l’enfant, il grandissait et se fortifiait, tout rempli de sagesse, et la faveur de Dieu était sur lui.

*

« Les bergers s’en retournèrent, chantant la gloire et les louanges de Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, en accord avec ce qui leur avait été annoncé. »

Que sera le lendemain de cette grande joie et de ces chants de louange qui ont été ceux des bergers — et les nôtres à Noël ? Ce lendemain sera-t-il plus riche que les lendemains d’une société de fêtes et de cadeaux pour qui Noël est reparti ?… Avec sa hotte pleine d'illusions, évidemment…

À présent que les chants ont cessé, à présent que la fête s’est tue, ne subsiste que la parole silencieuse… Celle de la promesse portée par l'enfant, objet de la méditation de Marie, sa mère : « elle retenait tous ces événements en en cherchant le sens » nous dit le texte (Luc 2, 19)…

*

Puis tout rentre dans le quotidien qu’il faut bien rejoindre.

Et nous voilà huit jours après…

Comme il se doit l’enfant est circoncis. Puis ont passé les quarante premiers jours : c’est le temps des « relevailles » comme on aurait dit antan en Europe — en Judée d’alors le temps de la purification rituelle prévue par la loi de Moïse : le temps du retour de la jeune accouchée et de son fils dans la société des hommes.

La purification se fera au Temple de Jérusalem. Voilà donc un charpentier de Nazareth, accompagné de sa femme, se rendant au Temple pour présenter à Dieu leur fils premier-né.

Ce sera aussi sa consécration au Seigneur selon le rite qui veut que le premier né soit consacré à Dieu et à son culte. On sait que cette consécration est, depuis la Torah, réservée aux membres de la tribu de Lévi. Les premiers nés des autres tribus d’Israël sont rachetés par une offrande.

En y entrant, Joseph et Marie ont donc acheté dans la cour du Temple deux tourterelles, ou pigeons, pour les offrir en sacrifice, le sacrifice des pauvres — ceux qui sont plus aisés offrent un agneau et un pigeon. On imagine le père tenant les oiseaux à la main, la mère portant dans ses bras le petit enfant.

Sans que l’arrivée de ces étrangers pauvres ne provoque la moindre curiosité des autres fidèles venus là pour prier, ils amènent leur sacrifice. Et les voilà s’en retournant, quand un homme, renommé à Jérusalem pour sa sagesse et sa piété, qu’on appelait Syméon, vient vers eux, contemple le petit enfant et comme poussé par une impulsion — par l’Esprit saint —, le prend dans ses bras.

Puis à haute voix, au milieu du murmure confus des prières que les fidèles adressent à Dieu, il entonne un cantique d’actions de grâce, qui signale à tous cet enfant comme « la lumière des nations et la gloire d’Israël ».

Pour lui, son œuvre est accomplie, l’œuvre de sa vie — à savoir la vigilance dans l’attente de ce jour :

« Maintenant, Maître, c’est en paix, comme tu l’as dit, que tu renvoies ton serviteur.
Car mes yeux ont vu ton salut,
que tu as préparé face à tous les peuples :
lumière pour la révélation aux nations et gloire d’Israël ton peuple. »


*

Une prophétie étrange, qui annonce que par cet enfant l’extension espérée de l’Alliance aux nations, signe du Royaume, va s’accomplir pour la gloire d’Israël, premier porteur de cette Alliance.

Et en même temps, on le sait c'est comme un lieu de passage difficile pour tout le peuple qu’annonce Syméon, la crise d'appartenance du judaïsme fidèle : peut-on croire que Jésus est le Messie ? — puisqu’on sait que l’élargissement sera difficile, comme un accouchement.

Ce n’est pas sans rapport avec cela que Luc insistera sur la soumission de Jésus et de ses parents à la Loi (le respect de la Loi sera mentionné 5 fois dans ce bref passage).

À ce point, Marie est comme la figure du peuple croyant, du peuple du carrefour représenté en Jésus : « Il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en Israël et pour être un signe contesté — et toi-même, un glaive te transpercera l’âme ; ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs, » dit le vieux prophète à Marie.

C’est que la nature humaine n'accueille pas le Christ sans qu'il ne suscite une crise profonde.

La chute et le relèvement annoncés par Syméon sont alors non pas les attitudes de deux camps opposés, mais la réalité des chutes et du relèvement dans une même vie : en premier lieu pour Marie, pour le peuple d'Israël, pour tout homme, à la fois pécheur, et donc soumis à la Loi qui le façonne selon la volonté de Dieu, et croyant, juste par la seule grâce.

Avec, pour Marie, qui médite tout ce qui advient, l’annonce de son déchirement à la Croix, bien sûr. Car les moments de carrefour sont des déchirures, et ne sont pas que des déchirures intérieures. Les déchirures de l’histoire, comme des déchirures d’outres éclatées par le vin nouveau, se traduisent hélas généralement par des violences concrètes.

Le monde nouveau dessiné par la Loi de Dieu et ses témoins les prophètes, advient porté par l’Esprit qui pousse ses témoins dans un temps qui pressent que le monde nouveau le verra tout perdre — seuls les prophètes savent ce qu’il va y gagner.

La Loi et l'Esprit — l'Esprit qui meut les prophètes —, la Loi et l'Esprit qui accompagnent Syméon, Anne, les parents de Jésus, ne sont alors pas deux réalités en conflit ou des alternatives.

*

Quatre personnages différents, autour de l'enfant, du Fils de Dieu. Leur vie quotidienne est ce qu’elle est : ses joies, ses peines, ses labeurs. Et par l'Esprit Saint, ils comprennent et confessent, dans le Temple, que le salut a fait irruption dans leur vie.

Cela pourrait ressembler à un culte de paroisse ordinaire… Le culte : des paroissiens d'âges, d'expériences et d'origines diverses, qui ne se connaissent pas nécessairement et ne se sont pas choisis, mais qui, appelés ensemble par l'Esprit, éclairés par lui, confessent de vive voix : « Nos yeux ont vu ton salut ».

Si après le fracas de la fête de ce monde et ses désillusions de chaque année, tandis que s’éloignent les chants de Noël et la louange des bergers ; s’il reste à chacun de nous quelque chose du retour sur soi de Marie, qui « retenait tous ces événements en en cherchant le sens » — s’il subsiste en chacun de nous cette vraie part de Noël, alors nous pouvons entrer dans la suite des temps avec cette parole de Syméon : « mes yeux on vu ton salut ».

Nous pouvons y entrer avec confiance face à tout ce que cela pourra amener d’inattendu dans notre histoire et dans nos jours.

Un fils nous est né, un enfant nous a été donné — signe bien plus humble que les chœurs angéliques de Noël. Et c’est cela qui nous reste, pour que notre méditation puisse recevoir la parole du prophète Syméon : « mes yeux ont vu ton salut », en vue d’une nouvelle louange, tournée vers l’avenir, celle d’Anne la prophétesse — « célébrant Dieu et à parlant de l’enfant à tous ceux qui attendaient la libération de Jérusalem »


RP, Poitiers, 31.12.17


lundi 25 décembre 2017

Que tout l'univers le célèbre !




Ésaïe 52, 7-10 ; Psaume 98 ; Hébreux 1, 1-6 ; Jean 1, 1-18

Hébreux 1, 1-6
1 Après avoir autrefois, à plusieurs reprises et de plusieurs manières, parlé à nos pères par les prophètes, Dieu,
2 dans ces derniers temps, nous a parlé par le Fils, qu’il a établi héritier de toutes choses, par lequel il a aussi créé les mondes,
3 et qui, étant le reflet de sa gloire et l’empreinte de sa personne, et soutenant toutes choses par sa parole puissante, a fait la purification des péchés et s’est assis à la droite de la majesté divine dans les lieux très hauts,
4 devenu d’autant supérieur aux anges qu’il a hérité d’un nom plus excellent que le leur.
5 Car auquel des anges Dieu a-t-il jamais dit : Tu es mon Fils, Je t’ai engendré aujourd’hui ? Et encore : Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils ?
6 Et lorsqu’il introduit de nouveau dans le monde le premier-né, il dit : Que tous les anges de Dieu l’adorent !

*

Que tous les anges de Dieu l’adorent ! Avec tous les habitants des mondes, créés par lui. De Bethléem, à Jérusalem et aux confins de l’univers. Monde visible et invisible.

Dans l’Évangile de Luc, la multitude de l'armée des anges se joint aux bergers pour proclamer la gloire céleste de celui par qui la bienveillance divine accompagne le monde des humains. "Car un enfant nous est né" (Ésaïe 9, 5).

L’Évangile de Jean nous enseigne qu'il est la Parole des origines, la lumière qui précède toute lumière visible, et qui nous rejoint. Et c'est là, selon Marc (1, 1), le "commencement de l’Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu".

Dans l'Évangile selon Matthieu, des prêtres lointains, les Mages, amènent des cadeaux aux pieds de ce Messie biblique, aux pieds de l'enfant né dans les ténèbres de l'humilité - la nuit, donc, dans le temps angélique - pour couvrir de lumière jusqu'à sa Galilée mal sortie de cette nuit, selon Ésaïe (ch. 9, v. 1-2).

Ces fameux Mages venus d’Orient, le pays d’où se lève le soleil, les voilà bientôt sacrés rois, accomplissant les prophéties annonçant les rois de toutes les nations venant à Jérusalem, devenus trois Rois-Mages représentant les rois des trois continents d'alors, rois rayonnants de lumière, là où Matthieu les présentait comme des prêtres arrivant peut-être quelques deux ans après l’événement - des savants dira-t-on bientôt, miraculeusement présents, grâce à leur science des étoiles, la nuit du 25 décembre -0001 (année correspondant à la soustraction, tout-à-fait symbolique, faite à partir de Luc 3, 23 : "Jésus avait environ trente ans lorsqu’il commença son ministère, étant, comme on le croyait, fils de Joseph, fils d’Héli, [etc.]"). Car voilà qu'on s’est mis à enseigner que Jésus est né un 25 décembre. Mais, nous disent les savants, les successeurs des Mages en quelque sorte, le 25 décembre c'est impossible : les bergers de Luc ne pouvaient être dans les champs en cette saison. Au XVIe siècle, quand Calvin y insiste, c'est loin d'être un acquis. Nombreux alors croient encore que le 25 décembre est autre chose que la date d'une fête païenne en l'honneur du soleil - vénéré alors sous la forme de telle ou telle divinité solaire, comme Mithra, dont quelques Mages étaient peut-être, selon leur religion, des adeptes. Calvin corrige, à juste titre. Mais aujourd'hui, qui se sait pas cela ?

Alors, fête du Messie biblique, Messie de Bethléem, ou fête païenne ? Et si, comme tout en étant né à Bethléem en Judée, Jésus est aussi galiléen, - si sous un certain angle, un angle bien réel, Jésus était vraiment né un 25 décembre ? Si nos païens d'ancêtres dans la foi, avaient vraiment été saisis par l'Esprit de Dieu, Esprit par lequel on perçoit que ce Messie biblique concerne aussi les païens ? Qu'est-ce en effet que le 25 décembre ? C'est la fête du solstice d'hiver, le moment où la nuit cesse de croître et où le jour augmente, le moment où la lumière nous rejoint dans nos ténèbres. Ne dit-on pas que Jésus est le soleil de justice ? Voilà que dans l'Empire romain, on fêtait ce jour-là la fête du soleil, et voilà que le christianisme a triomphé dans l'Empire même, après trois siècles de persécution. Certes le temps est resté le temps, l’Empire est resté l’Empire, persécutant bientôt, hélas, tous ceux qui n’étaient pas chrétiens, juifs comme païens. Mais les plus sages ont discerné quand même dans cette rencontre d’une fête solaire un signe que ceux les savants d'aujourd'hui pourraient ne pas reconnaître parce que cela ne correspond pas à la rigueur de l'Histoire.

Dans l'Histoire, Jésus n'est pas né un 25 décembre. Certes. Mais si l'on est attentif on peut être à même de percevoir qu'il est aussi une autre dimension. Rappelons-nous que les anges, messagers de l'indicible, figures du monde invisible, ont empli les cieux de leur louange au jour de la naissance de Jésus - selon la parole de l’Épître aux Hébreux citant le Ps 97, v. 7 : "que tous les anges de Dieu l'adorent". Rappelons-nous que le temps des anges n'est pas le nôtre, qu'il est entre le nôtre et celui de Dieu, où "mille ans sont comme un jour". Si, en toute rigueur historienne, Jésus n'est effectivement sans doute pas né un 25 décembre, ne sont-ils pas éclairés de ce qu'il est des réalités au-delà des nôtres, ceux qui ont soupçonné les vérités de ce temps céleste, un temps dont le vrai signe dans notre temps est effectivement le 25 décembre. Ici le jour nouveau se lève, brillant d'une lumière dont on ne soupçonnait pas même l'existence, on passe des temps nocturnes de nos âmes aux temps solaires, au temps du soleil de justice, qui concerne tous les peuples, qui concerne les païens.

Et voilà que l’on date à présent nos siècles à partir de sa naissance. Et que l’on est passé avec le Christ à un calendrier solaire - car le calendrier liturgique biblique est lui un calendrier lunaire, au cœur duquel est inscrite aussi la promesse de la lumière, exprimée par la fête juive de Hanoukka, célébrée aussi en ces temps de solstice d’hiver. Voici un calendrier, solaire, se levant du solstice solaire d'hiver, dont le premier mois, janvier, est celui qui succède immédiatement à celui donné pour la naissance de Jésus, huit jours après, c’est-à-dire le jour de sa circoncision - selon le temps angélique s'entend.

Point de contradiction ici : le Messie de la Bible concerne bien aussi les païens. C'est vers lui, vers sa lumière, que sont venus les Mages, des nations d'Orient. C'est vers lui que se dresse l'arbre de Jessé, père de David roi d'Israël, comme l'arbre de toute la création qui se dresse vers sa lumière qu'annonce cette même étoile des Mages.

Et à y regarder de près, les yeux de la foi découvrent alors que cette fête que l'on dirait païenne est celle de la bonne nouvelle du salut de Dieu pour les païens, que représentent les Mages. Elle est celle du chant de toute la création à la rencontre de la lumière à laquelle elle est appelée.

Car c'est bien là le sens de l'arbre de Noël, figure de celui de Jessé et de celui de toute la création que Dieu fait croître à sa rencontre. Symbole païen ? Introduit par la réforme luthérienne pour symboliser la vérité du 25 décembre, celle de la naissance du Christ. Un arbre qui se dresse vers la lumière annoncée par l'étoile, comme celui de la famille de Jessé et de David et celui de toute la création vers son salut. Cela en passant par la faute même qu'il s'agit de couvrir, symbolisée par les boules de nos arbres, qui sont au départ simplement des pommes stylisées - pommes (malum en latin), pommes du bien et du mal, mal (malum aussi en latin) englouti par le Christ dans la lumière, qui dès lors parcourt toute la création, lumière figurée elle par les guirlandes de lumière qui courent dans tout l'arbre.

Et le père Noël, avec ses allures de lutin ? On a évoqué l’histoire des Mages, ces prêtres persans qui menaient des cadeaux aux pieds d'un David biblique, aux pieds d'un enfant né dans les ténèbres de l'humilité - la nuit, donc, dans le temps angélique - pour couvrir de lumière jusqu'à sa Galilée païenne.

Il enseignera que les plus petits que nous croisons sont lui-même venus dans le secret. C'est là ce qu'a très bien compris un évêque de l'Antiquité, nommé Nicolas, devenu saint Nicolas parce qu'il ne supportait pas, lui disciple d'un enfant pauvre, de voir la misère, plus particulièrement celle des enfants. Alors en secret, il leur faisait des cadeaux qui allégeaient leur peine, comme les Mages offrant leurs dons au Christ.

Plus tard, toujours la réforme luthérienne - fructueuse en pays scandinave - découvrait que saint Nicolas, dans son humilité, dévoilait des actions angéliques. Derrière saint Nicolas, un simple homme, s'ouvre le monde angélique, dévoilant lui-même la réalité de Dieu. Un ange est derrière saint Nicolas, comme derrière les Mages, étrangers en visite, rappelant les étrangers visitant Abraham, et dans lesquels le patriarche reconnaissait le présence angélique, et la présence de Dieu même lui annonçant la naissance de son enfant. Un ange est derrière saint Nicolas, ange qui sera figuré sous les traits des anges scandinaves, elfes et lutins, et qui emprunte au passage la pourpre épiscopale du saint qu'il représente à une célèbre boisson gazeuse l'embauchant pour une publicité ! C'est la figure du père Noël, que dévoile saint Nicolas, une figure angélique du don gratuit - caché derrière l'abondance malheureuse des sociétés riches, comme promesse du jour de la justice enfin établie.

Alors contrairement à ce que s'imaginent ceux qui sont lents à comprendre, le père Noël existe, manifestation angélique de l'art de donner dans le secret, de l'art de donner de la joie à ceux qui ressemblent au nouveau-né dans sa crèche. "Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné. La souveraineté est sur ses épaules. On proclame son nom : « Merveilleux - Conseiller, Dieu - Fort,
Père à jamais, Prince de la paix. » Il y aura une souveraineté étendue et une paix sans fin pour le trône de David et pour sa royauté, qu’il établira et affermira sur le droit et la justice dès maintenant et pour toujours – l’ardeur du Seigneur de l’univers fera cela" (Ésaïe 9, 5-6).

Comme le proclament les anges présents à Noël selon les Évangiles - il y a parmi nous la présence du don suprême, le grand cadeau de Dieu par lequel la paix vient sur la terre aux hommes par sa bienveillance, - don de Dieu réconciliant le monde de la Bible et celui des païens, le lion et l'agneau, le cadeau par lequel il prouve définitivement son amour envers nous ; et la promesse de l’établissement prochain de la justice.


R.P., Poitiers, Noël, 25.12.15


dimanche 24 décembre 2017

Grâce terrible




2 Samuel, 7, 1-16 ; Psaume 89 ; Romains 16, 25-27 ; Luc 1, 26-38

Luc 1, 26-38
26 Le sixième mois, l'ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée du nom de Nazareth,
27 à une jeune fille accordée en mariage à un homme nommé Joseph, de la famille de David ; cette jeune fille s'appelait Marie.
28 L'ange entra auprès d'elle et lui dit : « Sois joyeuse, toi qui as la faveur de Dieu, le Seigneur est avec toi. »
29 À ces mots, elle fut très troublée, et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation.
30 L'ange lui dit : « Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu.
31 Voici que tu vas être enceinte, tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus.
32 Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ;
33 il régnera pour toujours sur la famille de Jacob, et son règne n'aura pas de fin. »
34 Marie dit à l'ange : « Comment cela se fera-t-il puisque je n'ai pas de relations conjugales ? »
35 L'ange lui répondit :
« L'Esprit Saint viendra sur toi
et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre ;
c'est pourquoi celui qui va naître sera saint et sera appelé Fils de Dieu.
36 Et voici que Élisabeth, ta parente, est elle aussi enceinte d'un fils dans sa vieillesse et elle en est à son sixième mois, elle qu'on appelait la stérile,
37 car rien n'est impossible à Dieu. »
38 Marie dit alors : « Je suis la servante du Seigneur. Que tout se passe pour moi comme tu me l'as dit ! » Et l'ange la quitta.

*

« Sois joyeuse, toi qui as la faveur de Dieu… » Qui est la jeune femme qui reçoit cette parole ? Une inconnue. Elle ne demeure pas dans les palais d’Hérode. Elle ne convoite rien de cet-ordre-là ni une future célébrité hypothétique. Et elle restera inconnue pour longtemps.

« Réjouis-toi, toi qui as la faveur de Dieu… » Quelle est cette faveur ? Pas la gloire, mais quelque chose qui a tout pour ne pas réjouir une jeune femme vierge, tout particulièrement en son temps : cette faveur, cette grâce, est celle de devenir fille-mère !

Grâce terrible, dont il lui est demandé sans détour, avant même qu’elle ne sache ce dont il s’agit, de se réjouir ! Quelle amertume ne pourrait-elle pas ressentir à la parole qui suit : « tu sera enceinte », amertume comme celle d’une sombre ironie !

Mais oh surprise, la jeune femme semble à des lustres de l’amertume — qui nous pousse si facilement à récriminer… Un regard sur la jeune femme de Galilée est propre à renverser l’ironie amère qu’elle nous semblerait avoir dû ressentir — et ramène à leur proportion nos prétendus mérites, actions jugées indispensables et autres sacrifices ou déclarés tels !

La voix de l’ange qui invite Marie à se réjouir retentit jusqu’aujourd’hui pour chacun de nous, lorsque Dieu nous confie sa faveur, aussi étrange soit-elle ! Quoiqu’il nous confie, il nous l’annonce en ces termes : « Réjouis-toi… », de quelque faveur qu’il te charge. Réjouis-toi : en cela-même le Seigneur est avec toi. Recevoir comme une grâce ce que Dieu nous confie, qui n’a pas toujours à première vue l’allure d’une route de gloire — quand nous sommes portés à récriminer pour peu que cela tarde.

Ce que Dieu nous confie, c’est sa parole, qui seule fait advenir sa promesse. Sois joyeuse : cette parole, on le comprend est adressée aussi à l’Église, et crée l’Eglise, malgré nos impatiences et récriminations qui risquent de tout froisser. C’est encore ce que nous dit ce qui arrive à cette jeune femme — sa grossesse, a priori un drame à l’époque. Mais là naît l’Église. Mieux, là naît celui pour qui est l’Église, celui en qui naît l’Église.

La jeune femme, elle, qui ne sait pas encore cela, est troublée, nous dit le texte, elle s’interroge sur le sens de cette salutation.

Et l’ange redit : « tu as trouvé grâce auprès de Dieu » puis continue : « Voici que tu vas être enceinte, tu enfanteras un fils ». Fille-mère pour cette fiancée — le texte a mentionné Joseph —, telle est la grâce qu’elle reçoit d’une parole qui engendre ce qu’elle annonce. La parole « crée » la grossesse, la parole de Dieu dite par l’ange est une citation (Genèse 16, 11) : « Voici que tu es enceinte et tu vas enfanter un fils ».

Futur ? Présent ? La parole qui crée est au-delà du temps. « Que la lumière soit, et la lumière fut » / littéralement « était » — tu vas être enceinte, tu es enceinte, et tu vas enfanter. La même parole qui est féconde de la lumière qu’elle annonce (et que rappellent nos bougies de l’Avent comme la fête de Hanoukka) — la même parole est féconde de l’enfant qui va en naître. Elle est féconde aussi de l’acquiescement de Marie qui va suivre ce que la parole a créé en elle : « qu’il me soit fait selon ta parole ».

Ce « oui » — « qu’il me soit fait selon ta parole » — est lui-même don de la même parole de Dieu qui fait advenir le Fils éternel de Dieu à son humanité et fruit de l'Esprit saint qui « couvrira » Marie « de son ombre », il n’en est pas la condition. La parole qui crée l’humanité du Christ crée aussi, précède infiniment, le « oui » de Marie.

Un « oui » qui n’en est que plus remarquable. Dans ce oui est déjà l’épée qui lui transpercera l’âme que va bientôt annoncer à Marie le prophète Syméon (Luc 2). Car avant que ne se réalise la promesse que vient de lui faire l’ange — ton fils auquel tu donneras le nom de Jésus « sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la famille de Jacob, et son règne n'aura pas de fin » — avant que ne se réalise cette promesse, le jour de la gloire qui consacrera aussi la grandeur de ce que vit Marie — avant cela, c’est d’un chemin de douleur qu’il s’agit d’abord.

Ce « oui » est l’acceptation de la douleur à venir, la douleur des épreuves qui accompagnent tout chemin de vie d’une mère, la douleur, dont elle ne sait pas encore ce qu’elle sera, pour elle terrible — « une épée te transpercera l’âme » —, de voir son fils humilié, calomnié par le monde entier, traité comme criminel, torturé et crucifié pour cela. L’acceptation de cet avenir qu’elle ne connaît pas encore est dans le oui de Marie — « qu’il me soit fait selon ta parole ».

Après viendra la plénitude la joie, la reconnaissance du rôle unique de celle que Calvin nomme à plusieurs reprises « Notre Dame », lui qui, comme Luther, ne remet nullement en cause ni ce qui concerne la virginité de la jeune femme, ni l’immensité de ce qui lui arrive et qui en fait la mère de son Seigneur, la mère de son Dieu ! Grand mystère que Calvin ne conteste nullement tout en préférant que l’on utilise l’expression « mère du Seigneur », comme pour rejoindre l’humilité de celle qui répond par un simple « oui » à ce qui lui arrive de terrible en vérité.

Un « oui », donc, qui exclut par avance toute récrimination, précisément parce qu’il est chargé d’une radicale humilité.

Elle ne prétend à rien. C’est la force de Dieu, selon le nom « Gabriel » donné au messager céleste — car nul ne peut voir Dieu, on n’en perçoit que l’Ange, le messager —, c’est donc la force de Dieu, toute de douceur, qui seule agit ; la force d’une parole énoncée dans l’intimité et non pas devant de vastes auditoires. Fût-elle prononcée devant des foules, elle n’en aurait pas plus de force, celle qui bouleverse l’âme dans l’intimité — « ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse » (2 Corinthiens 12).

La parole qui a bouleversé le monde, qui a fait advenir le Royaume espéré depuis des siècles dans le sein d’une jeune fille, parole indicible, parole silencieuse, est la force de Dieu.

Ce n’est pas par nos agitations, ce n’est pas par nos prétentions à faire de grandes choses et à en attendre une reconnaissance dont le manque nous rend amers, que Dieu crée le monde nouveau, mais par une humble parole prononcée dans la plus intime des intimités, une parole qui loin de toute amertume ou récrimination, fruits de nos prétentions, fait dire à celle qui l’a reçue « qu’il me soit fait selon ta parole », quoiqu’il advienne. Quant à l’amertume que porte son nom, Marie, elle en connaîtra la nature profonde, au pied de la Croix, quand sa foi la voit alors déjà changée en douceur infinie, écho de son « oui », « qu’il me soit fait selon ta parole » — qu’il me soit fait selon ce qui est déjà advenu en moi, ce que ta parole a déjà accompli en moi !


RP, Châtellerault, 4e dimanche de l'Avent, 24.12.17


samedi 16 décembre 2017

Ombre et lumière




Ésaïe 61, 1-11 ; Luc 1, 46-54 ; 1 Thess 5, 16-24 ; Jean 1, 6-8 & 19-28

Jean 1, 6-8 & 19-28
6 Il y eut un homme, envoyé de Dieu : son nom était Jean.
7 Il vint en témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui.
8 Il n'était pas la lumière, mais il devait rendre témoignage à la lumière.
[…]
19 Et voici quel fut le témoignage de Jean lorsque, de Jérusalem, les Judéens envoyèrent vers lui des prêtres et des lévites pour lui poser la question : "Qui es-tu ?"
20 Il fit une déclaration sans restriction, il déclara : "Je ne suis pas le Christ."
21 Et ils lui demandèrent : "Qui es-tu ? Es-tu Élie ?" Il répondit : "Je ne le suis pas." — Es-tu le Prophète ?" Il répondit : "Non.
22 Ils lui dirent alors : "Qui es-tu ?… que nous apportions une réponse à ceux qui nous ont envoyés ! Que dis-tu de toi-même ?"
23 Il affirma : "Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Aplanissez le chemin du Seigneur, comme l'a dit le prophète Ésaïe."
24 Or ceux qui avaient été envoyés étaient des Pharisiens.
25 Ils continuèrent à l'interroger en disant : "Si tu n'es ni le Christ, ni Élie, ni le Prophète, pourquoi baptises-tu ?"
26 Jean leur répondit : "Moi, je baptise dans l'eau. Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ;
27 il vient après moi et je ne suis même pas digne de dénouer la lanière de sa sandale."
28 Cela se passait à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait.

*

Un dialogue entre des religieux qui lui sont envoyés, et Jean, interrogé. Un dialogue en forme de questions-réponses : qui es-tu, toi qui n’es reconnu par personne d’autorisé, en tout cas pas par nous, responsables religieux ? Et Jean, qui ne prétend rien, rien qu’accomplir la volonté du Dieu qui l’envoie ; Jean rejette en bloc toutes les références flatteuses que certains lui appliquent, autant de vrais titres glorieux.

Et pourtant les rumeurs persistantes ont tout pour l’encourager à céder à cette tentation, pour l’inciter à succomber aux croyances qui sont derrière. Pensez : Jean être céleste ! Prophète venu du ciel ! On lui reconnaît même fréquemment une fonction qui s’inscrit dans la lignée d’une étrange parole du prophète Malachie, cette parole qui annonçait la venue future d’Élie, cet autre prophète qui, lui, avait été enlevé au ciel !

Alors, Jean, nouvel Élie ? Oh, allez, peut-être pas forcément, pour tous, un ange descendu du ciel, mais simplement un précurseur semblable à l’Élie de Malachie, au message de l’Élie de Malachie. Voilà qui n’est déjà pas mal : un homme envoyé de Dieu, dit le texte-même que nous avons lu : cela pourrait s’interpréter dans le sens où on le pousse.

*

Être céleste, Jean, ou nouvel Élie ? Il n’a pas cette prétention : lui est l’homme de la terre, simple messager de l’aplanissement du chemin où va passer un autre ; un simple témoin, témoin de la lumière, d’une lumière qui le dépasse de tout l’infini qui est entre celui qui vient du ciel précisément, cette lumière, et lui, Jean, qui, comme tous les témoins, n’est que poussière du désert, et signe d’une lumière si puissante que l’ombre seule en fait deviner la source. Cette lumière qui précède le monde et par laquelle le monde a été fait : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes. La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue. » (Jean 1, 1-5).

On sait d’où vient la lumière en voyant l’ombre qu’elle projette depuis un simple témoin. Jean est ce témoin. Il sait ne produire que de l’ombre ; mais qui montre l’origine de la lumière.

C’est cela Jean : le témoin de la terre, indiquant a contrario la lumière du ciel, depuis l’ombre qu’elle projette par lui. Le témoin, voix dans le désert, apparaît avant qu’on ne perçoive la source de la lumière, mais la lumière l’a précédé. Il n’apparaît qu’en contraste à une lumière qui le déborde infiniment, et qu’on ne voit pas en elle-même parce qu’elle éblouit. Le témoin renvoie à elle. Mais sans lumière, il ne serait jamais apparu. « Il vient après moi, mais il était avant moi », dit Jean de Jésus.

Là apparaît le grand rôle de Jean : être l’ombre qui fait paraître la lumière. N’être visible que comme ombre de la lumière. Là est toute la mission de Jean : s’effacer, être simple ombre, pour faire apparaître la lumière. Ou, pour le dire dans les termes d’Ésaïe, qu’il cite : aplanir le chemin du Seigneur qui vient, Jésus, la Parole éternelle : quiconque s’élève, s’exalte et se prétend lumineux, se prétend brillant, vit pour cela nécessairement dans les ténèbres !

Jean a choisi : s’effacer ; plus que de briller, être l’ombre, pour vivre dans la lumière, être l’ombre de la lumière, l’ombre qui dévoile la lumière : c’est de cette façon qu’il peut aplanir le chemin du Seigneur : en se sachant indigne d’en dénouer les sandales. Même sa prédication et le baptême qu’il donne, sont l’ombre de la lumière. À combien plus forte raison pour nous. C’est le baptême administré de façon invisible, comme un souffle, Esprit soufflé par le Christ, qui sauve. Comme le dit Jean, nous n’avons de pouvoir que celui de répandre de l’eau, de témoigner, pas de communiquer l’Esprit.

De même, c’est la Parole éternelle, créatrice de l’univers, cette Parole devenue chair, Jésus, qui peut sauver — et point nos paroles, aussi remarquables sembleraient-elles.

*

S’il en est ainsi de nos paroles et gestes religieux, que dire alors de nos autres diverses gloires passagères, autant d’instruments qui pourraient être au service du Seigneur, autant d’instruments inutiles, au mieux, d’oppression au pire pour qui n’y prend point garde !

On pourrait dire cela de tous les aspects glorieux, croyons-nous, de nos vies : autant de possibles abats-jours visant sans le savoir toujours clairement, à voiler le Christ… Alors aujourd’hui, que l’attente de Dieu donne à chacun de nous de devenir un peu une ombre, l’humble ombre du soleil magnifique que nous pourrons ainsi fêter et accueillir dignement. Que Dieu nous accorde cette joie : être ainsi vraiment de la fête qui est d'être appelés à devenir enfants de Dieu dans la lumière que nous attendons à Noël.


R.P., 3e dimanche de l'Avent,
Vivonne, 16.12.17, Poitiers, 17.12.17


dimanche 10 décembre 2017

"Allons donc jusqu’à Bethléem"




Ésaïe 40, 1-11 ; Psaume 85 ; 2 Pierre 3, 8-14 ; Marc 1, 1-11

Ésaïe 40, 1-11
1 Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu.
2 Parlez au cœur de Jérusalem, et criez lui Que sa servitude est finie, Que son iniquité est expiée, Qu’elle a reçu de la main de l’Éternel Au double de tous ses péchés.
3 Une voix crie : Préparez au désert le chemin de l’Éternel, Aplanissez dans les lieux arides Une route pour notre Dieu.
4 Que toute vallée soit exhaussée, Que toute montagne et toute colline soient abaissées ! Que les coteaux se changent en plaines, Et les défilés étroits en vallons !
5 Alors la gloire de l’Éternel sera révélée, Et au même instant toute chair la verra ; Car la bouche de l’Éternel a parlé.
6 Une voix dit : Crie ! — Et il répond : Que crierai-je ? Toute chair est comme l’herbe, Et tout son éclat comme la fleur des champs.
7 L’herbe sèche, la fleur tombe, Quand le vent de l’Éternel souffle dessus. — Certainement le peuple est comme l’herbe :
8 L’herbe sèche, la fleur tombe ; Mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement.
9 Monte sur une haute montagne, Sion, pour publier la bonne nouvelle ; Élève avec force ta voix, Jérusalem, pour publier la bonne nouvelle ; Élève ta voix, ne crains point, Dis aux villes de Juda : Voici votre Dieu !
10 Voici, le Seigneur, l’Éternel vient avec puissance, Et de son bras il commande ; Voici, le salaire est avec lui, Et les rétributions le précèdent.
11 Comme un berger, il paîtra son troupeau, Il prendra les agneaux dans ses bras, Et les portera dans son sein ; Il conduira les brebis qui allaitent.

Marc 1, 1-4
1 Commencement de l’Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu.
2 Selon ce qui est écrit dans Ésaïe, le prophète : Voici, j’envoie devant toi mon messager, Qui préparera ton chemin ;
3 C’est la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, Aplanissez ses sentiers.
4 Jean parut, baptisant dans le désert, et prêchant le baptême de repentance/de retour, pour la rémission des péchés.

*

Luc 2, 13-15
13 Et soudain il se joignit à l’ange une multitude de l’armée céleste, qui louait Dieu et disait :
14 "Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix pour ses bien-aimés."
15 Lorsque les anges se furent éloignés d’eux vers le ciel, les bergers se dirent les uns aux autres : Allons donc jusqu’à Bethléem, et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître.

*

« Gloire à Dieu au plus haut des cieux » ont chanté les anges — « multitude de l’armée céleste ». Il s’est passé là quelque chose d’extraordinaire, qui fait chanter toute la Création visible et invisible — « toute chair verra la gloire du Seigneur » (Ésaïe (40, 5).

D’un côté toute la puissance — la Création et ses fondements célestes, les armées célestes ; de l’autre l’humilité de la crèche où naît le souverain de toutes ces armées célestes, toute la « multitude de l’armée céleste »… « la gloire de l’Éternel sera révélée », écrit Ésaïe (40, v. 5).

Car voilà donc que la chose essentielle, celle que chantent les anges, s’est passée à Bethléem, s’est passée dans l’humilité, et concerne celui qui vaut que toutes les puissances de la Création y joignent leur louange.

Cela concerne les bergers — disant « allons donc jusqu’à Bethléem » —, et nous concerne avec eux. Cela aussi les anges le clament ! C’est le deuxième aspect de leur chant de louange : « paix sur la terre parmi les hommes de la bienveillance ».

Cela en écho à la parole de Dieu à Salomon accomplissant la construction du Temple : « si mon peuple sur qui est invoqué mon nom s’humilie, prie, et cherche ma face, et s’il se détourne de ses mauvaises voies, — je l’exaucerai des cieux, je lui pardonnerai son péché, et je guérirai son pays. » (2 Chroniques 7, 14).

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La grâce immense que fait Dieu à chacun de nous, c'est de nous rencontrer dans la plus humble des humilités. C'est la révélation de la gloire infinie de Dieu, proclamée au livre d'Ésaïe et chantée par les anges, qui est donnée dans l'humilité de sa présence. C'est sa faveur pour nous qui nous donne de revenir à ce que nous sommes, au plus petit de ce que nous sommes, devant l'infini de ce Dieu d'infini célébré par les anges. C'est la parole d'ÉsaÏe reprise par Jean le Baptiste, la voix dans le désert prêchant « revenez », « trouvez ma faveur dans l'humilité », dit Dieu — « si mon peuple s’humilie » —, et promettant la paix.

La paix de Dieu, sa bienveillance accordée pleinement, et signifiée dans la banalité que porte l’apparence de l’enfant de la crèche pour qui s’élève la louange de toute la Création, cette paix se donne à expérimenter dans la bienveillance qui en découle parmi les hommes, puis depuis les hommes qui deviennent par leur bienveillance autant de signes de ce que la bienveillance divine est effectivement octroyée — et qu’elle se répand.

Là est tout le contraste que nous donne ce chant de louange angélique entre la puissance divine dans la Création, la magnificence du Créateur, et son effacement dans l’enfant en lequel il vient à nous.

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À ce moment le récit entre dans toute son humilité — « si mon peuple s’humilie » —, venir aux pieds du tout-petit, ce que nous savons communément nous figurer : « Marie, Joseph, et le nouveau-né dans la crèche ». Mais là est tout le salut ! « Après l’avoir vu, les bergers racontèrent ce qui leur avait été dit au sujet de ce petit enfant. » Rien de plus à dire !

Qu’à s’étonner, comme l’ont fait les auditeurs des bergers, et à reprendre nos chemins avec les bergers qui « s’en retournèrent en glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu ».

Le Créateur tout-puissant célébré par les armées célestes a bien répandu sa bienveillance, depuis Bethléem, pour que comme en cascades cette bienveillance qui jaillit de la crèche de l’enfant jusqu’en sa résurrection, se répande désormais parmi les hommes et les femmes ce monde et par les hommes et les femmes de ce monde.

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Et cela se donne dans ce simple dévoilement : « Christ, Dieu et homme, ne fait qu’une seule personne. Si je veux trouver Dieu, je vais le chercher dans l’humanité du Christ. Aussi, quand nous réfléchissons à Dieu, nous faut-il perdre de vue l’espace et le temps, car Notre-Seigneur Dieu, notre créateur est infiniment plus haut que l’espace, le temps et la création. » J’ai cité Martin Luther (Propos de Table, Aubier 1992, p. 204).

C'est là le « commencement de l’Évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu » (Marc 1, 1). Dans et l’espace et le temps, le Dieu d'éternité nous a rejoints. Selon Luc, il a donné ce signe de sa présence aux bergers, puis par eux à tous : « un nouveau-né dans une crèche ». Nous aussi, « allons donc jusqu’à Bethléem »… « Commencement de l’Évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu » !


R.P. Poitiers, 10.12.17