dimanche 14 juillet 2019

Le bon Samaritain & le débiteur insolvable




Deutéronome 30, 10-14 ; Psaume 19, 8-12 ; Colossiens 1, 15-20 ; Luc 10, 25-37

Luc 10, 25-37
25 Et voici qu’un légiste se leva et lui dit, pour le mettre à l’épreuve : "Maître, que dois-je faire pour recevoir en partage la vie éternelle ?"
26 Jésus lui dit : "Dans la Loi qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ?"
27 Il lui répondit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même."
28 Jésus lui dit : "Tu as bien répondu. Fais cela et tu auras la vie."
29 Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : "Et qui est mon prochain ?"
30 Jésus reprit : "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, il tomba sur des bandits qui, l’ayant dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort.
31 Il se trouva qu’un prêtre descendait par ce chemin ; il vit l’homme et passa à bonne distance.
32 Un lévite de même arriva en ce lieu ; il vit l’homme et passa à bonne distance.
33 Mais un Samaritain qui était en voyage arriva près de l’homme : il le vit et fut pris de compassion.
34 Il s’approcha, banda ses plaies en y versant de l’huile et du vin, le chargea sur sa propre monture, le conduisit à une auberge et prit soin de lui.
35 Le lendemain, tirant deux pièces d’argent, il les donna à l’aubergiste et lui dit : Prends soin de lui, et si tu dépenses quelque chose de plus, c’est moi qui te le rembourserai quand je repasserai.
36 Lequel des trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme qui était tombé sur les bandits ?"
37 Le légiste répondit : "C’est celui qui a fait preuve de bonté envers lui." Jésus lui dit : "Va et, toi aussi, fais de même."

*

Chose plus étrange qu'il n'y parait que cette parabole dite du bon Samaritain et le dialogue qui l'amène, au point que quand on reprend le propos final de Jésus, « toi fais de même », on risque tout bonnement de choquer un auditeur attentif, et on peut le comprendre. Que vient, en effet, de faire le Samaritain ? À travers son admirable acte de compassion, effectivement digne d'imitation (à la mesure des moyens de chacun — l'homme est assez aisé pour offrir le nombre de jours d'hôtellerie qu'il faut au blessé), il vient de se faire, fût-ce malgré lui, un débiteur… un débiteur insolvable qui plus est — le Samaritain n'est même plus là pour recevoir ne serait-ce qu'un remerciement d'un blessé curieusement resté objet, objet de compassion, ignoré par la suite quant à ce qu'il peut ressentir. Ce qui dans toute relation humaine correcte, est pour le moins mal venu. Dans une civilisation traditionnelle, commune dans l'Antiquité, c'est perçu quasiment comme une atteinte à la dignité de celui qui reçoit ! Et Jésus d'inviter à faire de même !? Qu'est-ce à dire ? C'est cet aspect des choses qui couramment nous échappe ! On va y revenir.

*

Venons-en pour l'instant au début du dialogue. Comme il est coutume dans les Évangiles, voilà un légiste qui veut mettre Jésus à l'épreuve. À comparer avec les autres situations similaires, c'est de voir ce qu'il a dans le ventre qu'il s'agit. Son interlocuteur est un légiste, on dirait aujourd'hui un bibliste ou un exégète. Il est en tant que tel fondé à interroger Jésus qui apparait en position d'enseignant — « Maître ».

Notons aussi en passant que la question du légiste est la même que celle de l'homme riche quelques chapitres plus loin (Luc 18, 18-27) : « que dois-je faire pour recevoir en partage la vie éternelle ? » Et ici, à la question par laquelle Jésus répond à sa question (puisque Jésus répond à sa question par une question), c'est le légiste qui donne en réponse le résumé de la Loi, aimer Dieu et son prochain, parfaitement en accord avec la tradition juive et avec Jésus.

C'est la sentence de Jésus qui, du coup, interroge : « fais cela et tu auras la vie ». On imagine le légiste trouvant cela un peu bref. Sentence correcte mais demandant précision : qui est à un tel niveau de fidélité à l'enseignement biblique qu'il puisse prétendre « faire cela » à l'égard du prochain ! Un peu léger, et légaliste, genre salut par les œuvres, non ?

Ce pourquoi l'homme pousse plus avant, voulant se justifier, dit le texte, ce qui précisément sous-entend : « qui, à commencer par moi, prétendrait être à la hauteur ? » Le légiste pousse donc plus avant sur le terrain de l'exégèse avec la question qui s'impose face au précepte biblique : « et qui est mon prochain ? » — car « si vous aimez seulement ceux qui vous aiment »… (Luc 6, 32). Alors Jésus de préciser son exégèse, en plaçant un Samaritain dans la parabole qu'il donne comme illustration en forme de aggada, c'est-à-dire récit comme développement illustré de son enseignement. Ici une illustration de sa lecture de Lévitique 19, d'où est extrait le précepte « tu aimeras (pour) ton prochain comme toi-même » (v. 18). Dans les versets 17 et 18 de ce passage de Lévitique 19, le terme français « prochain » correspond, dans une progression, à trois termes en hébreu, littéralement : le frère au sens biologique, puis le « compatriote » et enfin tout semblable, donc quiconque, sachant que la fin du chapitre reprend, avec le même verbe : « tu aimeras l’étranger comme toi-même » (Lv 19, 34). La dimension d'ouverture universelle de cet enseignement est bien inscrite dans le texte du Lévitique qu'a cité le légiste. En tout cela, Jésus et le légiste qui l’interroge ont tout pour être d‘accord.

*

Mais là n'est pas la pointe de la petite histoire racontée par Jésus, qui ne perd pas de vue la première question du légiste à propos de la vie éternelle — et va y revenir.

Cela en partant de l'allusion implicite aux deux temples, celui de Samarie au Mont Garizim auquel est attaché le Samaritain, et celui de Jérusalem, référent de Jésus et du légiste, allusion faite par la mention d'un prêtre et d'un lévite, c'est-à-dire des représentants du temple, ce que ne seraient ni un pharisien ni un scribe par exemple ; allusion au temple de référence, donc, ce qui différencie le Samaritain d'un côté, et de l'autre Jésus et le lévite, qui sont tous deux juifs. Au-delà de ce fait (parallèle avec l'épisode de la Samaritaine en Jean 4), il est question de la symbolique de la présence de Dieu, qui s'annonce ici déborder, en esprit et en vérité, la fonction symbolique du temple. Là aussi, le légiste peut aisément l'entendre et être d'accord avec Jésus. Dieu ne demeure pas dans le temple, mais le temple symbolise la présence (la shekhina) de Dieu parmi le peuple, selon la lecture juive d'Exode 25, 8 : « ils me feront un temple, et je demeurerai au milieu d'eux ». Et donc, Dieu a moyen d'agir même par un Samaritain. Le légiste peut l'entendre sans problème.

Là où ça se corse, c'est au point où Jésus, tout en ayant répondu à la seconde question du légiste : « qui est mon prochain ? » est revenu à sa première question, sur la vie éternelle, en reprenant à la fin la même réponse, et soulignant en quelque sorte cette même réponse : « fais cela » !

Disons tout de suite que, puisque c'est la même question que pose l'homme riche un peu plus loin, c'est aussi la même réponse que donne Jésus, mettant le salut en rapport avec la Loi pour en souligner (ce qui rejoint la perplexité du légiste) l'impossibilité aux hommes, incapables comme le chameau de passer par le trou d'une aiguille dans un cas, s'avérant débiteurs insolvables dans l'autre cas, ici, au terme de cette parabole, dont le propos lapidaire final est : fais comme le Samaritain, qui (réponse à la seconde question du légiste) s'est fait un prochain… et débiteur — insolvable ! « Toi aussi fais de même » ! Qu'est-ce à dire ? C'est ici que l'auditeur attentif est fondé à être choqué, et c'est vraisemblablement ce que cherche Jésus !

Passé le prêtre et le lévite, les deux personnages principaux sont le Samaritain et le blessé, à savoir d'un côté un pauvre radical : dépouillé, roué de coups, laissé à moitié mort par les bandits qui s'en sont allés. Et de l'autre un homme à l'aise, avec une monture et suffisamment d'argent pour que le blessé puisse arriver à l'auberge et y rester autant qu'il le faudra. Et avec ça, une vraie richesse intérieure le conduisant à son attitude envers un blessé qu'il ne connait pas, au bénéfice de sa compassion comme si c'était un de ses proches — se montrant son prochain.

Pauvreté radicale d'un côté, richesse indubitable de l'autre. Voilà qui va faire du blessé le tenant d'une dette — il doit la vie au Samaritain ! — qu'il ne pourra pas rembourser : d'autant que son bienfaiteur est parti sans laisser d'adresse ! Et Jésus de conclure par un lapidaire : « fais de même » !

*

Or toute réflexion sérieuse sur la question de la dette nous conduit à sortir de la naïveté qui verrait Jésus prôner on ne sait quelle générosité gratuite qui serait censée nous libérer de la logique de la dette — où l'on butte encore et toujours sur l'impossibilité de passer par le trou d'une aiguille. Au-delà des études anthropologiques et sociologiques sur la dette comme, par exemple, celles menées sur l'institution redoutable du potlach en Amérique du Nord, où le don supposé gratuit s'avère viser à dominer le prochain en le rendant insolvable, analyse (de Marcel Mauss) reprise par l'écrivain Georges Bataille dans son livre La part maudite, parce que c'est bien cela qui se cache derrière ce don supposé gratuit, empêchant l'autre de traduire sa gratitude en réintégrant sa dignité — au-delà de ces études sur la dette, on sait que l'aide aux pays pauvres endettés, dépouillés par les bandits, aide comme don supposé gratuit, ne fait que renforcer leur dépendance et les priver de leur dignité ! Y a-t-il cela au bout de la parabole du bon Samaritain ?

À moins qu'à commencer par admettre qu'il s'agit bel et bien de dette, d'un débiteur insolvable qui nous est dessiné expressément dans le blessé, on n'entende l'enseignement de Jésus d'une tout autre façon — comme une parabole, précisément, et de nous demander : de quelle dette est-il question me concernant ? Alors une voie se dégage, qui fait de chacun de nous qui entend, à la suite du légiste, à la fois un Samaritain compassionnel — « fais de même » — et un blessé, un Samaritain compassionnel potentiel parce qu'un blessé, blessé chargé d'une dette immense, dette de grâce, dette de gratuité (et donc d'autant plus insolvable), un blessé au bénéfice des soins d'un Samaritain absenté (dans lequel les Pères de l'Église ont vu le Christ absenté), soins de la grâce infiniment gratuite, et qui comme telle fait de chacun de nous des débiteurs insolvables dès lors appelés à faire à leur tour autant de débiteurs de gratuité insolvables, à commencer par remettre à leur tour les dettes, puisque conscients de ce que leur propre dette est insolvable (cf. a contrario la parabole du débiteur impitoyable — Mt 18, 23-35).

*

Alors s'ouvre le cœur de la bonne nouvelle au cœur même de l'enseignement de la Loi : aime sans autre raison que de savoir que tu as aussi été aimé, d'une façon telle que tu ne peux t'en acquitter (dette infinie au Dieu sauveur : 1er commandement, qui se traduit, comme gratitude, en imitation de Dieu à l'égard du prochain : 2e commandement, semblable au 1er). Comment entrer dans la vie ? En entrant dans le double commandement comme porte de la vie d'éternité, porte du Royaume espéré, selon ce que nous prions, demandant la venue du Règne de Dieu selon l'enseignement de Jésus du Notre Père quelques versets après cette parabole : remets-nous nos dettes, i.e. nos fautes en Luc, comme nous remettons à nos débiteurs (Luc 11, 4).


RP, Châtellerault, 14.07.19


dimanche 7 juillet 2019

"Réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux"




Ésaïe 66, 10-14 ; Psaume 66 ; Galates 6, 14-18; Luc 10, 1-20

Luc 10, 1-20

1 Après cela, le Seigneur désigna soixante-douze autres disciples et les envoya deux par deux devant lui dans toute ville et localité où il devait aller lui-même.
2 Il leur dit : "La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson.
3 Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.
4 N’emportez pas de bourse, pas de sac, pas de sandales, et n’échangez de salutations avec personne en chemin.
5 "Dans quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison.
6 Et s’il s’y trouve un homme de paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous.
7 Demeurez dans cette maison, mangeant et buvant ce qu’on vous donnera, car le travailleur mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison.
8 "Dans quelque ville que vous entriez et où l’on vous accueillera, mangez ce qu’on vous offrira.
9 Guérissez les malades qui s’y trouveront, et dites-leur : Le Règne de Dieu est arrivé jusqu’à vous.
10 Mais dans quelque ville que vous entriez et où l’on ne vous accueillera pas, sortez sur les places et dites :
11 Même la poussière de votre ville qui s’est collée à nos pieds, nous l’essuyons pour vous la rendre. Pourtant, sachez-le : le Règne de Dieu est arrivé.
12 "Je vous le déclare : Ce jour-là, Sodome sera traitée avec moins de rigueur que cette ville-là.
13 Malheureuse es-tu, Chorazin ! Malheureuse es-tu, Bethsaïda ! car si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps qu’elles se seraient converties, vêtues de sacs et assises dans la cendre.
14 Oui, lors du jugement, Tyr et Sidon seront traitées avec moins de rigueur que vous.
15 Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu’au ciel ? Tu descendras jusqu’au séjour des morts.
16 "Qui vous écoute m’écoute, et qui vous repousse me repousse ; mais qui me repousse repousse celui qui m’a envoyé."
17 Les soixante-douze disciples revinrent dans la joie, disant : "Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom."
18 Jésus leur dit : "Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair.
19 Voici, je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents et scorpions, et toute la puissance de l’ennemi, et rien ne pourra vous nuire.
20 Pourtant ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux."

*

« Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair ». Le Livre de Job parle d'un satan céleste qui se présente devant Dieu. On l’y voit dans un rôle de procureur d’une cour de justice où trône Dieu. Le satan y a la fonction « d'accusation » auprès de Dieu. Et cela avec toutes les conséquences que cela entraîne : le mal, la culpabilité, une douleur morale récurrente rappelant sans cesse le péché réel, mais aussi parfois imaginaire…

Voilà qui nous dit l'effet de la mission des soixante-douze, annonçant la future mission auprès de toutes les nations. La parole qu'ils sont envoyés annoncer libère de « l’accusation » des consciences ; cette tentation du trouble et du remords (qui n’est pas le repentir !) et qui est toujours actuelle : réalité pénible et permanente…

*

C'est de cela que l’Évangile que les 72 sont envoyés annoncer libère : de l'accusation des consciences devant Dieu. Avec cette précision : « ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux  ».

Il existe une légende, concernant le roi d’Israël Salomon, selon laquelle il aurait été donné à ce roi, le plus grand et le plus sage, que les démons lui soient soumis. Légende qui fait référence à sa sagesse, qui commence par la crainte de Dieu. Car n’oublions pas que le mot « démons » ne fait rien d’autre que désigner les divinités inexistantes face au Dieu d’Abraham.

Et voilà à présent que les disciples annoncent plus grand que Salomon (Mt 12, 42), et que les esprits leur sont soumis, à eux. Extraordinaire ! — Eh bien, « ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis » ! Là n’est pas le vrai sujet de réjouissance. Le vrai sujet de réjouissance est la libération par le pardon inscrit dans les cieux.

Ce qui nous place aussi, autre mise en garde, face à un aspect, tragique celui-là, de la mission : « qui vous repousse me repousse ; mais qui me repousse repousse celui qui m’a envoyé ». C'est-à-dire repousse son propre pardon ! D'où, en signe : « dans quelque ville que vous entriez et où l’on ne vous accueillera pas, sortez sur les places et dites : Même la poussière de votre ville qui s’est collée à nos pieds, nous l’essuyons pour vous la rendre. Pourtant, sachez-le : le Règne de Dieu est arrivé. » Chorazin, Bethsaïda et Capharnaüm — pire que Tyr et Sidon, qui ont été ravagées :

Écoutons, sur Tyr et Sidon, la complainte d’Ézéchiel (ch. 28, v. 12-23) :
12 "Fils d’homme, entonne une complainte sur le roi de Tyr. Tu lui diras : Ainsi parle le Seigneur DIEU : Toi qui scelles la perfection, toi qui es plein de sagesse, parfait en beauté,
13 tu étais en Eden, dans le jardin de Dieu, entouré de murs en pierres précieuses : sardoine, topaze et jaspe, chrysolithe, béryl et onyx, lazulite, escarboucle et émeraude ; et l’or dont sont ouvragés les tambourins et les flûtes, fut préparé le jour de ta création.
14 Toi, le chérubin étincelant, le protecteur, je t’avais établi ; tu étais sur la montagne sainte de Dieu, tu allais et venais au milieu des charbons ardents.
15 Ta conduite fut parfaite depuis le jour de ta création, jusqu’à ce qu’on découvre en toi la perversité :
16 par l’ampleur de ton commerce, tu t’es rempli de violence et tu as péché. Aussi, je te mets au rang de profane loin de la montagne de Dieu ; toi, le chérubin protecteur, je vais t’expulser du milieu des charbons ardents.
17 Tu t’es enorgueilli de ta beauté, tu as laissé ta splendeur corrompre ta sagesse. Je te précipite à terre, je te donne en spectacle aux rois.
18 Par le nombre de tes péchés, par ton commerce criminel, tu as profané ton sanctuaire. Aussi je fais sortir un feu du milieu de toi, il te dévorera, je te réduirai en cendre sur la terre, sous les yeux de tous ceux qui te regardent.
19 Tous ceux d’entre les peuples qui te connaissent seront dans la stupeur à cause de toi ; tu deviendras un objet d’épouvante. Pour toujours tu ne seras plus !"
20 Il y eut une parole du SEIGNEUR pour moi :
21 "Fils d’homme, dirige ton regard vers Sidon, et prononce un oracle contre elle.
22 Tu diras : Ainsi parle le Seigneur DIEU : Je viens contre toi, Sidon, je serai glorifié au milieu de toi, alors on connaîtra que je suis le SEIGNEUR à cause des jugements que j’exécuterai contre elle ; alors, je manifesterai en elle ma sainteté.
23 J’y enverrai la peste, il y aura du sang dans ses rues, les morts tomberont au milieu d’elle à cause de l’épée dressée contre elle de toutes parts. Alors, on connaîtra que je suis le SEIGNEUR.

*

« Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu’au ciel ? Tu descendras jusqu’au séjour des morts » comme Tyr et Sidon, pour n’avoir pas entendu — comme elles — la parole de ta délivrance… « Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair » : voilà le mal vaincu ! Le mal vaincu — par la puissance du pardon — : c’est l’effet central de la mission ; là est toute l’importance de la mission des disciples. Cela a une valeur universelle : rappelons-nous qu’il y a 72 envoyés (ou 70 parfois), comme pour les anciens entourant le ministère de Moïse au livre des Nombres (Nb, ch. 11), chiffres qui symbolisent toutes les nations ; et donc, dans les deux cas, un ministère valant jusque pour les nations, ce qui induit dimension universelle, au-delà des villes du pays visitées alors.

*

Le mal universellement vaincu via la déchéance du satan. Une illustration de cela est fournie par Luther ; à travers l’image populaire des pactes avec le diable. La tradition en a été recueillie dans le mythe de Faust. L’idée que dans le malheur de sa condition, on pouvait vendre son âme au diable, chose parfois illustrée par un pacte signé de son sang. Cette transaction avait pour propos l’espérance de voir soulager sa misère en ce temps, en échange de l’éternité. On reconnaît le mythe de Faust et Méphistophélès popularisé par le poète Goethe.

Ce genre de légendes circulait à l’époque de Luther.

Et voilà qu’une dame confie son désespoir au réformateur quant à son propre salut : — « mon bon Monsieur Luther, il n’y aucun espoir pour moi quant à votre Évangile : j’ai vendu mon âme au diable. »

Savez-vous ce que lui a répondu Luther ? — « Madame, que diriez-vous si votre voisin vendait votre maison, avec un contrat en bonne et due forme, à l’un de ses parents. » — « Mais ce contrat n’aurait aucune valeur, ma maison ne lui appartient pas ! » — « Eh bien, Madame, votre contrat avec le diable, fût-il signé de votre sang, n’a aucune valeur : votre âme ne vous appartient pas. Vous avez vendu, ou cru pouvoir vendre, la propriété d’un autre, Jésus-Christ. Et non content que votre âme appartienne à Jésus-Christ, de toute façon, il l’a, pour que les choses soient bien claires, rachetée par-dessus le marché. »

« Réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux » dit Jésus : c’est cela la vraie victoire sur le mal, malgré ses ravages qui se poursuivent — et les nœuds de culpabilité et de mésestime de soi qui s'ensuivent ; et qui paralysent le déploiement des actes libres de salut et de renouvellement du monde dans la promesse d'une nouvelle terre dotée de justice. La mission pour laquelle Jésus nous envoie à notre tour, c’est de vivre, et dire cette libération, partout dans le monde.

Là est l’éviction du satan céleste, accusation des consciences devant Dieu. Et l’Évangile, bonne nouvelle : être nommé devant Dieu, être connu de lui autrement que comme accusé. Être reconnu dans sa vérité intime qui échappe à tous les regards, et surtout à la malveillance. À ce point passent au second plan même les triomphes passagers sur la calomnie, la soumission des mauvais esprits. La vérité de nos êtres, plus essentielle que les accablements, est ancrée dans l’éternité.


RP, Poitiers, 07.07.19


dimanche 30 juin 2019

Manque, limites & appel intime




1 Rois 19.16-21 ; Psaume 16 ; Galates 5.1-18 ; Luc 9.51-62

1 Rois 19, 19-21
19 [Élie] trouva Élisée, fils de Shafath, qui labourait ; il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième. Élie passa près de lui et jeta son manteau sur lui.
20 Élisée abandonna les bœufs, courut après Élie et dit : "Permets que j’embrasse mon père et ma mère et je te suivrai." Élie lui dit : "Va ! retourne ! Que t’ai-je donc fait ?"
21 Élisée s’en retourna sans le suivre, prit la paire de bœufs qu’il offrit en sacrifice; avec l’attelage des bœufs, il fit cuire leur viande qu’il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Élie et fut à son service.

Luc 9, 51-62
51 Or, comme arrivait le temps où il allait être enlevé du monde, Jésus prit résolument la route de Jérusalem.
52 Il envoya des messagers devant lui. Ceux-ci s’étant mis en route entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue.
53 Mais on ne l’accueillit pas, parce qu’il faisait route vers Jérusalem.
54 Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent : "Seigneur, veux-tu que nous disions que le feu tombe du ciel et les consume ?"
55 Mais lui, se retournant, les réprimanda.
56 Et ils firent route vers un autre village.
57 Comme ils étaient en route, quelqu’un dit à Jésus en chemin : "Je te suivrai partout où tu iras."
58 Jésus lui dit : "Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où poser la tête."
59 Il dit à un autre : "Suis-moi." Celui-ci répondit: "Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père."
60 Mais Jésus lui dit : "Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu."
61 Un autre encore lui dit : "Je vais te suivre, Seigneur; mais d’abord permets-moi de faire mes adieux à ceux de ma maison."
62 Jésus lui dit : "Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu."

*

Dans notre cycle des lectures liturgiques, notre texte d'aujourd'hui suit d'un dimanche l'épisode de la multiplication des pains, et nous rapproche de la vocation d'Élisée comme disciple d'Élie. Repartons donc de la multiplication des pains, avec celle accomplie par Élisée, l'homme qui dès le départ, sait son manque…

2 Rois 4, 42-44
42 Un homme arriva de Baal-Shalisha. Il apportait dans son sac du pain de la première fournée pour l’homme de Dieu : 20 pains d’orge et de blé nouveau. Élisée dit : « Donnes-en à ces gens et qu’ils mangent. »
43 Son serviteur répondit : « Comment pourrais-je en donner à 100 personnes ? » Mais Élisée répéta : « Donnes-en à ces gens et qu’ils mangent, car voici ce que dit l’Éternel : "On mangera et il y aura des restes." »
44 Il mit alors les pains devant eux. Ils mangèrent et laissèrent des restes, conformément à la parole de l’Éternel.

Comme dans l'Évangile de la semaine dernière, il n'y a évidemment pas assez de pain. Pas de possibilité de trouver là ce que le texte ne dit pas — que chacun des participants aurait qui un sandwich, qui un reste de la veille, et qu'en partageant, finalement on aurait retrouvé le pouvoir de combler le manque. Le texte ne le dit pas, et pour cause, il veut enseigner l'inverse !, cet enseignement repris et développé par l'Évangile, qui nous dit précisément qu'il s'agit d'admettre notre manque et nos limites.

*

Notre manque et nos limites aussi et à nouveau au texte de l'Évangile de ce jour. Voilà un homme qui désire suivre Jésus. Et, oh surprise, Jésus, tente de le décourager ! On l’imaginerait volontiers s’enthousiasmant de la spontanéité de l’homme : « mais bien sûr, viens, on recrute. La moisson est immense et il y a peu d’ouvriers… » Mais non ! Si tu me suis, l’avertit Jésus, tu n’auras « pas où poser la tête ». Pire que les bêtes, qui ont des tanières. Avec moi, rien de tout cela… Dur ! C’est en nous ayant bien avertis de cela, en ayant bien précisé les choses, qu’il lance son appel.

On n’a pas assez pour le suivre ! C’est pourquoi c’est lui qui appelle, la chose étant trop intime, au cœur de nos manques, personne d’autre n'ayant le pouvoir de décider. Et quand il appelle, quand on a entendu sa voix intime, on ne peut que tout laisser, sachant ce qu’il en est. C'est de dépossession qu'il s'agit. « Il dit à un autre : "suis-moi." » En laissant tout, même ce qui semblerait accomplissement d’une évidence, de la bienséance — en fait un devoir : enterrer son père !

Tout laisser. Jésus a renvoyé à Élie et Élisée, au texte des Prophètes pour ce jour. La présence d’Élie est prégnante dans tout ce texte de Luc. Jésus vient de rabrouer ses disciples voulant faire tomber le feu du ciel sur les récalcitrants ; il vient de les rabrouer au nom d’Élie découvrant le visage de Dieu dans le souffle doux et léger, là où croyant imiter Élie, ils voulaient jouer les prophètes guerriers. Élie vient de faire massacrer 400 prophètes de Baal — et, il y a de quoi,… il déprime !

Alors,… 1 Rois 19, 11-13,
11 L'Éternel dit [à Élie] : Sors, et tiens-toi dans la montagne devant l'Éternel ! Et voici, l'Éternel passa. Et devant l'Éternel, il y eut un vent fort et violent qui déchirait les montagnes et brisait les rochers : l'Éternel n'était pas dans le vent. Après le vent, ce fut un tremblement de terre : l'Éternel n'était pas dans le tremblement de terre.
12 Après le tremblement de terre, un feu: l'Éternel n'était pas dans le feu. Après le feu, un murmure doux et léger.
13 Quand Élie l'entendit, il s'enveloppa le visage de son manteau, il sortit et se tint à l'entrée de la caverne.

Élie est sorti de son abattement à l'écoute du souffle doux et léger, comme un silence de Dieu. Comme annonçant la vocation d’Élisée, dans notre texte du jour au premier livre des Rois, peu après. Élisée a entendu la voix silencieuse de Dieu. Élie n’a rien dit ; il a simplement jeté son manteau sur lui. Et Élisée a compris, non pas ce qu’Élie n’a pas dit : il ne l’a pas dit ! Élisée a perçu l’appel de Dieu, au-delà du geste d’Élie.

Il s'agit pour être disciple d'être dépossédé, dépossédé de tout pouvoir. On n’a évidemment pas assez. Il s'agit d'admettre notre manque et nos limites, au risque sinon, vérifié hélas mille fois dans l'histoire, de voir le pouvoir que l'on aurait, fût-il d'abord minime, tourner à la maîtrise du feu du ciel, selon qu'après tout, ces Samaritains, contrairement à celui d'une parabole qui vient peu après, dérogent à toutes les lois du partage et de l'hospitalité, refusant d'accueillir Jésus montant vers Jérusalem ; soit en outre, on le saura peu après : vers sa mort.

D'où la colère des disciples Jacques et Jean : à ce rythme, le Royaume de Dieu n'est pas à la porte ! Procès de Moscou contre ceux qui empêchent l'avènement du Royaume : « veux-tu que nous disions que le feu tombe du ciel et les consume ? » Eh bien non, il s'agit au contraire de dépossession, c'est la leçon qu'a reçue Élie après avoir fait massacrer des prophètes d'un Baal atroce, demandant tout de même sacrifices d'enfants et prostitution sacrée ; cette leçon précède la vocation d'Élisée, voyant multiplier les pains pour avoir reconnu son impuissance, leçon qui vaut pour les disciples de Jésus.

Dans l'Évangile de Luc aussi, il s’agit de suivre le Dieu qui nous appelle à la dépossession de tout pouvoir. C'est là seulement que tout devient possible : nous n'avons pas assez. Dieu multiplie notre pas assez. L'histoire a aussi vérifié cela… L'espérance folle qui est celle des Prophètes, et qui est manifestée dans la résurrection du Christ, l'espérance de « nouveaux cieux et d'une nouvelle terre où la justice habite » (2 Pierre 3, 13, citant Ésaie 65, 17-25, où même le loup et l'agneau ne se font plus violence !), a porté dans l'histoire son fruit impossible : par exemple abolir l'esclavage et la peine de mort, choses au cœur de l'utopie des Prophètes, impossibles à vue humaine et pourtant advenues, bien que toujours fragiles, comme notre peu multiplié sans qu'on en sache le comment ! Combien a-t-on besoin de cette espérance impossible aux jours du cul-de-sac écologique où nous a placés notre raison toute sachante !… pour faire quand même de cette Création le substrat de la nouvelle Création, nouveaux cieux et nouvelle Terre.

*

Suivre Jésus. Chose impossible, au regard des exigences de dépossession qu'il pose. Suivre Jésus toutefois. Et pour cela, aller faire d'abord, comme Élisée, ses adieux à son père et à sa mère. Quoi de plus normal ! Ici Jésus est exégète de la Bible : il cite indirectement, devant celui qu’il appelle, ce passage que ses auditeurs connaissent bien, pour qu’ils comprennent bien. « Permets que j’embrasse mon père et ma mère et je te suivrai », a répondu Élisée. Et Élie lui dit : « Va ! Retourne ! Que t’ai-je donc fait ? ». Ou en d’autres termes : « je ne t’ai rien demandé ! »

C’est Dieu qui appelle, et personne d’autre. Ça se passe au cœur l'intimité de chacun. Voilà la façon dont Jésus a lu le passage de la vocation d’Élisée, perçue au seul frôlement du manteau d’Élie qui ne lui a effectivement rien demandé. Ce qui ne veut pas dire, évidemment, cela va sans dire, que Jésus, ou avant lui Élie, enseignent la muflerie, l’impolitesse ou la non-reconnaissance. Cela veut dire que dans le temps, dans notre temps, il y a un avant et un après l’appel de Dieu. Et qu’entre cet avant et cet après, il y a un abîme. On est d’un côté ou de l’autre.

Élisée l’a compris, et quand il retourne embrasser ses parents, c’est pour lui l’occasion de brûler tous les ponts qui seraient censés lui permettre de retourner avant cet appel. Il le signifie en brûlant son outil de travail, le consacrant à Dieu pour nourrir ceux qui ont faim : il « prit la paire de bœufs qu’il offrit en sacrifice ; avec l’attelage des bœufs, il fit cuire leur viande qu’il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Élie et fut à son service. »

C’est ce que Jésus redit. En soulignant toute la radicalité qui est dans l’appel de Dieu : « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu. » Et pour que les choses soient bien claires, à cet autre, qui a compris la référence, et qui à son tour lui cite quasi-explicitement le texte sur Élie et Élisée : « Seigneur ; permets-moi de faire mes adieux » : « quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu. » Élisée était laboureur, tu seras laboureur du champ de Dieu ; comme il a dit à d’autres, pécheurs de poisson ceux-là : « je vous ferai pécheurs d’hommes ». C’est ainsi que Jésus envoie ceux qu’il appelle.

Voilà qui explique ce qu’il vient de dire sur les morts et ceux qui les enterrent. C’est bien dans l’esprit de ce que dit la Bible sur Élie et Élisée.

Ne pas enterrer les morts, ne signifie pas qu’il s’agit d’éviter les enterrements et de ne pas accomplir son devoir d’accompagner les siens dans le deuil et les larmes, évidemment. C’est une façon de dire, puisqu’il s’agit du champ de Dieu, du champ qu’est son Royaume, que ce Règne, celui de Dieu, n’est pas derrière nous, dans les souvenirs et la nostalgie : « ne cherche pas parmi les morts celui qui est le vivant », dira l’ange à Marie de Magdala au dimanche de Pâques : il n’est pas ici, il est ressuscité.

Pour les disciples de Jésus, puisqu’il ne saurait y avoir de culte du tombeau vide, ni de son linceul, il ne saurait à plus forte raison y avoir de culte du passé, aussi glorieux soit-il. (Ou aussi tendre ait-il été, pour un passé familial, ici.) Le Royaume de Dieu n’est pas dans le passé.

Dans le passé, il n’y a au pire que nostalgie, au minimum vaine — quand, pire encore, elle n’est pas carrément morbide (à ce point, le rapport au passé n’a de sens que comme repentance : à savoir laisser le passé et se tourner vers l’appel de Dieu). Et au mieux, il y a là simplement leçon à entendre, comme l’a fait Jésus de la leçon d’Élie — puisque ceux qui ignorent leur passé sont condamnés à le répéter.

Il n’y a aucun avenir dans le passé ; et aucun présent non plus. Le seul présent est dans l’appel de Dieu — car l’avenir qu’ouvre Jésus à ses disciples, à nous si nous entendons son appel, l’avenir qu’il nous ouvre est au présent : c’est aujourd’hui le règne de Dieu ; le Règne de Dieu est au milieu de vous : allez le dire, et le vivre.

Aujourd’hui son appel nous est lancé. Des signes, comme le manteau d’Élie, des paroles signifiées dans des gestes… C’est lui qui appelle, et pour celui, celle, qui a entendu son appel, c’en est fini, il n’y a plus d’hier. Il n’y a plus qu’un impossible qui ouvre le Royaume, aujourd’hui présent au milieu de nous.


R.P., Poitiers, 30.06.19


dimanche 23 juin 2019

Cinq pains et deux poissons




Genèse 14, 18-20 ; Psaume 110 ; 1 Corinthiens 11, 23-26 ; Luc 9, 11-17

Luc 9, 10-17
10 Les apôtres, étant de retour, racontèrent à Jésus tout ce qu’ils avaient fait. Il les prit avec lui, et se retira à l’écart, du côté d’une ville appelée Bethsaïda.
11 Les foules, l’ayant su, le suivirent. Jésus les accueillit, et il leur parlait du royaume de Dieu ; il guérit aussi ceux qui avaient besoin d’être guéris.
12 Comme le jour commençait à baisser, les douze s’approchèrent, et lui dirent : Renvoie la foule, afin qu’elle aille dans les villages et dans les campagnes des environs, pour se loger et pour trouver des vivres ; car nous sommes ici dans un lieu désert.
13 Jésus leur dit : Donnez-leur vous-mêmes à manger. Mais ils répondirent : Nous n’avons que cinq pains et deux poissons, à moins que nous n’allions nous-mêmes acheter des vivres pour tout ce peuple.
14 Or, il y avait environ cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples : Faites-les asseoir par rangées de cinquante.
15 Ils firent ainsi, ils les firent tous asseoir.
16 Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux vers le ciel, il les bénit. Puis, il les rompit, et les donna aux disciples, afin qu’ils les distribuassent à la foule.
17 Tous mangèrent et furent rassasiés, et l’on emporta douze paniers pleins des morceaux qui restaient.

*

Cinq pains et deux poissons déjà là (v. 13), bien qu'inaperçus puisqu'apparemment insignifiants (nous n'avons « que »), cinq pains et deux poissons comme réponse à des besoins des foules, « être guéris » (v. 11) pour dire une autre faim — « il leur parlait du Règne de Dieu » (v. 11) — faim qui souvent s’ignore, rassemblée comme les cinq pains en cinq demandes, celles du Notre Père dans Luc, donné deux chapitres après. Un Notre Père où la demande du pain est la demande centrale, un point d'équilibre entre la demande de la venue du Règne de Dieu, et les modalités de l'approche de ce Règne (le pardon et la traversée victorieuse de l'épreuve).

Nous voilà donc en chemin d’Exode vers le Royaume, en un temps de désert, de dépendance de Dieu pour le pain, un pain d’aujourd’hui auquel Dieu pourvoit, et qui est désormais, en signe, celui de demain… Un lendemain auquel Dieu pourvoit aussi, par le ministère des Douze qui viennent d'être envoyés (v. 1-10), puis de celles et ceux qui sont envoyés jusqu'aujourd'hui, nous ; comme antan par le ministère de Moïse, pour les douze tribus (représentées par les douze paniers qui restent) ; pain donné dans les cinq livres de la Torah que représentent les cinq pains (selon Augustin), selon que l'homme ne vivra pas que de pain, mais d'abord de la source mystérieuse du pain, la parole de Dieu — qui pourvoit comme il a toujours pourvu, à partir du minimum propre à multiplier (le chiffre deux des deux poissons).

Écho au Notre Père — comme résumé et écho des cinq livres des Psaumes qui sont eux-mêmes en Israël la reprise priante des cinq livres de la Torah —, la multiplication des pains, un signe de Jésus repris par chaque évangile, fait donc naturellement aussi écho à la prière quotidienne du judaïsme et à ses « dix-huit bénédictions » :

Notre pain quotidien, donne-le nous aujourd’hui
Tu nourris les vivants par amour, tu ressuscites les morts par grande miséricorde, tu soutiens ceux qui tombent, tu guéris les malades et délivres les captifs.
Qui est comme toi, Maître des puissances ?
(2ème bénédiction).
Bénis pour nous, Seigneur notre Dieu, cette année et toutes ses récoltes, pour le bien.
Rassasie-nous de ta bonté.
(9ème bénédiction).

Jésus se présente alors comme la manifestation du Dieu qui est prié dans ces bénédictions — dont il souligne les implications en termes de responsabilité humaine.

Ce qui renvoie à lui, homme, en signe de l’action de Dieu par l'humain — « donnez-leur vous-mêmes à manger » (v. 13).

*

Signe du Royaume présent en lui alors que déjà le jour baisse (v. 12), comme l’approche du Royaume semble s’éloigner au temps du désert (v. 12), et pourtant, « le Royaume est au milieu de vous » ; comme au lendemain de l’Exode, il s’agit de recevoir le don de Dieu pour le temps de la traversée du désert — après celle de la mer, apaisée par Jésus peu avant (Luc 8, 22-25) —, traversée du désert dans lequel on se trouve à présent en charge d’une foule qui a faim, de l’autre côté du Jourdain, où se situe Bethsaïda, « maison de la pêche ». Cf. Nombre 11, 5 et le regret des poissons de l’Égypte… Ici, il n'y en a plus que deux, mais c'est assez pour faire une multiplication.

Les disciples, Douze pour représentation des douze tribus, inclus dans la mission en vue du Royaume (Luc 9, 1-6) et dans la manifestation du don de Dieu pour son peuple, sont dès lors aussi interrogés par ce geste auquel ils participent, et qui ne peut pas ne pas être perçu en écho, lorsqu’il est relaté dans les évangiles, comme renvoyant au repas du Seigneur — où chacun de nous est placé dans la position de disciple, témoin par ce repas réduit au minimum de ce que Dieu nous nourrit et nourrit la multitude d'une nourriture dont la source de l'abondance est sa Parole même.


RP, Poitiers, 23.06.19


dimanche 16 juin 2019

Esprit & Création




Proverbes 8, 22-31 ; Psaume 8 ; Romains 5, 1-5 ; Jean 16, 12-15

Proverbes 8, 22-31
22 Le SEIGNEUR m’a engendrée, prémice de son activité,
prélude à ses œuvres anciennes.
23 J’ai été sacrée depuis toujours,
dès les origines, dès les premiers temps de la terre.
24 Quand les abîmes n’étaient pas, j’ai été enfantée,
quand n’étaient pas les sources profondes des eaux.
25 Avant que n’aient surgi les montagnes,
avant les collines, j’ai été enfantée,
26 alors qu’Il n’avait pas encore fait la terre et les espaces
ni l’ensemble des molécules du monde.
27 Quand Il affermit les cieux, moi, j’étais là,
quand Il grava un cercle face à l’abîme,
28 quand Il condensa les masses nuageuses en haut
et quand les sources de l’abîme montraient leur violence ;
29 quand Il assigna son décret à la mer
– et les eaux n’y contreviennent pas –,
quand Il traça les fondements de la terre.
30 Je fus maître d’œuvre à son côté,
objet de ses délices chaque jour,
jouant en sa présence en tout temps,
31 jouant dans son univers terrestre ;
et je trouve mes délices parmi les hommes.

Psaume 8, 2-5
2 SEIGNEUR, notre Seigneur,
Que ton nom est magnifique par toute la terre !
Mieux que les cieux, elle chante ta splendeur !
3 Par la bouche des tout-petits et des nourrissons,
tu as fondé une forteresse contre tes adversaires,
pour réduire au silence l’ennemi revanchard.
4 Quand je vois tes cieux, œuvre de tes doigts,
la lune et les étoiles que tu as fixées,
5 qu’est donc l’homme pour que tu penses à lui,
l’être humain pour que tu t’en soucies ?

Jean 16, 12-15
12 J’ai encore bien des choses à vous dire mais vous ne pouvez les porter maintenant ;
13 lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir.
14 Il me glorifiera car il recevra de ce qui est à moi, et il vous le communiquera.
15 Tout ce que possède mon Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il vous communiquera ce qu’il reçoit de moi.

*

« Quand je vois tes cieux ! », écrivait le Psalmiste il y a près de trois milliers d’années, fasciné. Que dire alors aujourd’hui quand on estime que l'Univers observable compte 2 000 milliards de galaxies, selon les études les plus récentes (si mes renseignements sont à jour), dont celles « de masse significative », selon le vocabulaire consacré, contiennent chacune quelques centaines de milliards d’étoiles. Les nombres avancés n’étant pas limitatifs… L’Univers dans son ensemble, dont l'extension réelle n'est pas connue, est susceptible de compter un nombre immensément plus grand de galaxies qu'on ne le pense…

Notre galaxie, la Voie lactée, est une de ces 2 000 milliards de galaxies de l'univers observable… Elle a une extension de l'ordre de 100 000 années-lumière. C’est-à-dire que l’on perçoit les étoiles lointaines de notre seule galaxie comme elles étaient il y a 100 000 ans. Et notre galaxie est donc une seule de ces quelques 2 000 milliards de galaxies de quelques centaines de milliards d'étoiles.

Bref, parmi ces 2 000 milliards de galaxies, dans une de ces galaxies, notre galaxie, qui compte quelques centaines de milliards d’autres étoiles, une de ces étoiles, le soleil est donc l’étoile de notre système solaire, autour duquel tourne la terre — sur laquelle se déroule en cet endroit minuscule à Châtellerault le culte par lequel nous célébrons aujourd’hui celui qui s’est relevé d’entre les morts, ouvrant sur un Ciel nouveau et une Terre nouvelle.

Un premier univers est apparu, puis un homme s'est relevé de la mort dans un coin infime de l'univers qui ressemble ainsi à un mini-laboratoire — moment donné à la foi, aussi terrible et écrasant, en un sens que l'on va essayer de voir, que la contemplation du ciel visible. Un homme, laissant son tombeau vide a alors inauguré un Ciel nouveau et une Terre nouvelle. Est-ce moins compréhensible, plus compréhensible que l’apparition de l'Univers actuel ?

*

Par la foi miraculeuse — le miracle, ce lieu de l’étonnement, selon un des sens du mot —, écho à l'étonnement du Psalmiste observant les cieux, Jésus ouvre une nouvelle Création, celle initiée devant un tombeau vide, Création au moins aussi mystérieuse que la première. Et effrayante elle aussi ! (Cf. Marc 16, 8)

Alors « l’Esprit de vérité vous fera accéder à la vérité tout entière », en son temps, au rythme de chacun. Car cela, bien sûr, ne préjuge en rien de ce qu’il en est de notre participation effective à cet accès à la vérité encore cachée. Il s’agit de l’Esprit de sagesse et de vérité promis par Jésus à ses disciples. Jésus s’adresse ici aux Douze. C’est une parole qui cependant, concerne aussi ceux qui suivront, recevant la parole des Apôtres — parmi lesquels nous sommes.

*

C'est cette sagesse que porte Jésus et que communique l’Esprit, sagesse mystérieuse et cachée, que le monde, c’est-à-dire l’apparence selon l'étymologie, cosmos, ne reçoit pas (Jn 14.19-23 ; cf. 1 Co 1.20) — quand pourtant il s'origine dans cette sagesse créatrice selon le livre des Proverbes, sagesse mystérieuse de l’Esprit divin. Dès avant la fondation du monde. « Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 11.27). Esprit promis à présent par Jésus : « Tout ce que possède mon Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il vous communiquera ce qu’il reçoit de moi » (Jn 16.15).

C'est cette sagesse mystérieuse et cachée qu'annonce aussi le livre des Proverbes… Il faut bien une sagesse mystérieuse pour lire cet univers, non seulement fascinant, mais effrayant, étant en outre chargé de douleurs. Pour approcher ce problème mystérieux, celui du mal dans l’univers donc, le judaïsme avance l’idée du tsimtsoum, en français « contraction », en l’occurrence contraction de Dieu mettant l’univers au monde : Dieu emplit tout en effet. Aussi, pour que quelque chose d’autre que lui puisse être, il faut que Dieu fasse un espace en lui, se contracte, comme une femme en couches. Dès lors, le monde peut advenir, être créé, mais il l’est dans une absence de Dieu, retiré. Dans ce creux, ce vide, le mal aussi peut s’infiltrer, dès les origines des galaxies, en fusion nucléaire — tohu-bohu pour prendre le mot de Gn 1.2.

Le mal moral en est comme l’écho, mais pas la source ! Dans la Genèse, le mal s’infiltre entre l’homme et la femme, séparés pour se rencontrer. Avant la séparation, l’interdit est donné. Une fois la séparation intervenue, ce mal venu d’on ne sait où, porté par la figure du serpent venu « des champs », trouve à s’infiltrer comme mal moral.

L’humain est pénétré du mal, et pourtant son rôle est de cultiver et garder « le jardin » (Gn 2.15). Voilà une nature, d’abord tohu-bohu, que l’humain est appelé à relire comme Création, voulue comme telle par le Dieu bon, dans ce jardin qu'est appelée à devenir notre toute petite planète. Appelée à devenir l'espace et le laboratoire d'une Création nouvelle et éternelle. Et voilà que l’homme, contre sa vocation, accentue le chaos, détruisant ce qui lui est confié, jusqu'au « temps de la destruction de ceux qui détruisent la terre » (Apocalypse 11, 18) ! Le défi de la nécessaire écologie est alors de retrouver la vocation humaine trahie.

Au-delà de la responsabilité commune de tous pour stopper les dégâts avant qu’il ne soit trop tard, une place modeste des croyants dans l’écologie, au cœur de cette nature chaotique, et menacée, est alors de la porter devant Dieu. La relire, dans la prière, comme promesse. Acte de foi en la promesse : « Tout ce que possède mon Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il vous communiquera ce qu’il reçoit de moi. » (Jn 16.15). Cela concerne aussi notre relecture de la nature comme Création — postulant Créateur, reçu dans la foi comme le Dieu bon… « J’ai encore bien des choses à vous dire mais vous ne pouvez les porter maintenant ; lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. » (Jn 16.12-13).


RP, 16.06.19


dimanche 9 juin 2019

Pentecôte




Actes 2.1-11 ; Psaume 104 ; Romains 8.8-17 ; Jean 14.15-26

Actes 2, 1-8
1 Lorsque arriva le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble en un même lieu.
2 Tout à coup, il vint du ciel un bruit comme celui d'un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils étaient assis.
3 Des langues leur apparurent, qui semblaient de feu et qui se séparaient les unes des autres ; il s'en posa sur chacun d'eux.
4 Ils furent tous remplis d'Esprit saint et se mirent à parler en d'autres langues, selon ce que l'Esprit leur donnait d'énoncer.
5 Or des Juifs pieux de toutes les nations qui sont sous le ciel habitaient Jérusalem.
6 Au bruit qui se produisit, la multitude accourut et fut bouleversée, parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue.
7 Étonnés, stupéfaits, ils disaient : Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ?
8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ?

Jean 14.15-26
15 Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements,
16 et moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Consolateur qui soit éternellement avec vous
17 l’Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu’il ne le voit point et ne le connaît point ; mais vous, vous le connaissez, car il demeure avec vous, et il est en vous.
18 Je ne vous laisserai pas orphelins, je viendrai à vous.
19 Encore un peu de temps, et le monde ne me verra plus ; mais vous, vous me verrez, car je vis, et vous vivrez aussi.
20 En ce jour-là, vous connaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et que je suis en vous.
21 Celui qui a mes commandements et qui les garde, c’est celui qui m’aime. Celui qui m’aime sera aimé de mon Père, moi aussi je l’aimerai et je me manifesterai à lui.
22 Jude, non pas l’Iscariot, lui dit : Seigneur, d’où vient que tu te feras connaître à nous, et non au monde ?
23 Jésus lui répondit : Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera ; nous viendrons à lui, et nous ferons notre demeure chez lui.
24 Celui qui ne m’aime pas ne garde point mes paroles. Et la parole que vous entendez n’est pas de moi, mais du Père qui m’a envoyé.
25 Je vous ai dit ces choses pendant que je demeure avec vous.
26 Mais le consolateur, l’Esprit saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit.

*

« Jean a baptisé d’eau, mais vous, dans peu de jours, vous serez baptisés du Saint-Esprit », promettait Jésus quelques jours avant Pentecôte (Actes 1.5).

… En écho à ce que lorsque Jean baptisait, il annonçait : « Moi, je vous baptise d’eau ; mais il vient, celui qui est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de ses souliers. Lui, il vous baptisera du Saint-Esprit et de feu » (Luc 3.16). Dix jours avant Pentecôte, Jésus reprend : « dans peu de jours, vous serez baptisés du Saint-Esprit » —, le jour est à présent venu…

Pentecôte — Shavouoth, en hébreu. Fête des premières récoltes, ce jour est aussi celui du souvenir du don de la Torah, Traité de l’Alliance. Célébration du don de la Torah — dont les Prophètes annonçaient qu’elle est appelée à s’inscrire dans le cœur des croyants par le don de l'Esprit — « celui qui a mes commandements et qui les garde », en dit Jésus (Jean 14.21) promettant l'Esprit saint.

Dans la promesse de la fidélité de Dieu, l’Esprit nous précède, précède même notre naissance… Et il précède notre baptême. Comme Jean, nous baptisons d'eau ; si le signe est différent : Jean baptise pour le repentir, nous baptisons en Christ, — le moyen est aussi l'eau, et l'Esprit annoncé par Jean est la vérité de ce que nous signifions par l'eau.

Dieu nous précède, son Esprit qui scelle en nous la promesse nous précède. Dieu est fidèle à Israël du fait de sa promesse aux pères, dit Paul (Ro 11.28-29). Et « si nous sommes infidèles, lui demeure fidèle car il ne peut se renier lui-même » (2 Ti 2.13). Depuis Abraham, Isaac et Jacob, et quelle que soit l’infidélité des enfants, notre infidélité, Dieu demeure fidèle et n'abroge jamais rien de ce qu'il a dit et promis.

En outre, c'est ce que dit le miracle des langues lors de cette Pentecôte, cela s'étend à toutes les nations… En Jésus Christ ressuscité, inaugurant le Royaume promis, le Royaume qui commence par la Résurrection, Dieu nous dévoile que cette précédence de l’amour de Dieu concerne plus que les seuls descendants d’Abraham par l’observance de la Torah. La promesse s’étend à tous ceux qui ont la foi d'Abraham. Jésus prie pour tous ceux qui croiront par la Parole des Apôtres, juifs comme Grecs, et autres nations jusqu'aux extrémités de la Terre.

L'événement de Pentecôte nous relie aux Pères d’avant la venue de Jésus. Eux qui déjà vivaient de la foi qui leur faisait préférer, selon l’Épître aux Hébreux, l’exil et la pérégrination, à des gratifications immédiates, selon le don de la participation à l’Esprit dans la Torah (Nb 11.24-30), dans les Prophètes (Éz 37.1), dans les Psaumes (Ps 51.13)…

*

Reprenons : « Jean a baptisé d’eau, mais vous, dans peu de jours, vous serez baptisés du Saint-Esprit. » (Actes 1.5)

Petite histoire rapportée par le Sadhou Sundar Singh, un chrétien indien du XXe siècle — « Un porteur d’eau avait deux grandes jarres, suspendues aux deux extrémités d’une pièce de bois qui épousait la forme de ses épaules. L’une des jarres avait une brèche, et, alors que l’autre jarre conservait parfaitement toute son eau de source jusqu’à la maison du maître, la première jarre en perdait presque la moitié en cours de route.

Cela dura deux ans, pendant lesquels, chaque jour, le porteur d’eau ne livrait qu’une jarre et demi d’eau à chacun de ses voyages. Bien sûr, la jarre parfaite était fière d’elle, puisqu’elle parvenait à remplir sa fonction du début à la fin sans faille. Mais la jarre abîmée avait honte de son imperfection et se sentait déprimée parce qu’elle ne parvenait à accomplir que la moitié de ce dont elle était censée être capable.

Au bout de deux ans de ce qu’elle considérait comme un échec permanent, la jarre endommagée s’adressa au porteur d’eau, au moment où celui-ci la remplissait à la source.

- "Je me sens coupable, et je te prie de m’excuser."

- "Pourquoi ?" demanda le porteur d’eau. "De quoi as-tu honte ?"

- "Je n’ai réussi qu’à porter la moitié de ma cargaison d’eau à notre maître, pendant ces deux ans, à cause de cette faille qui fait fuir l’eau. Par ma faute, tu fais tous ces efforts, et, à la fin, tu ne livres à notre maître que la moitié de l’eau. Tu n’obtiens pas la reconnaissance complète de tes efforts", lui dit la jarre abîmée.

Le porteur d’eau fut touché par cette confession, et répondit :

- "Pendant que nous retournons à la maison du maître, je veux que tu regardes les fleurs magnifiques qu’il y a au bord du chemin".

Au fur et à mesure de leur montée sur le chemin, au long de la colline, la vieille jarre vit de magnifiques fleurs baignées de soleil sur les bords du chemin, et cela lui mit du baume au cœur. Mais à la fin du parcours, elle se sentait toujours aussi mal parce qu’elle avait encore perdu la moitié de son eau. Le porteur d’eau dit à la jarre :

- "T’es-tu rendu compte qu’il n’y avait de belles fleurs que de ton côté, et presque aucune du côté de la jarre parfaite ? C’est parce que j’ai toujours su que tu perdais de l’eau, et j’en ai tiré parti. J’ai planté des semences de fleurs de ton coté du chemin, et, chaque jour, tu les as arrosées tout au long du chemin. Pendant deux ans, j’ai pu grâce à toi cueillir de magnifiques fleurs qui ont décoré la table du maître. Sans toi, jamais je n’aurais pu trouver ces fleurs." »


*

Nous avons tous des failles, des brèches, des blessures, des défauts. Nous sommes tous des jarres abîmées. Certains d’entre nous sont diminués par la vieillesse, d’autres ne brillent pas par leur intelligence, d’autres sont diminués physiquement, d’autres trop grands, trop gros ou trop maigres, mais ce sont les faiblesses, les défauts en nous qui rendent nos vies riches pour Dieu — quand elles sont placées dans la présence de l’Esprit Saint.

« Jean a baptisé d’eau, mais vous, dans peu de jours, vous serez baptisés du Saint-Esprit. » — Le baptême de Jean, dans l’eau, symbolise le repentir, la reconnaissance de nos faiblesses, comme dans la petite histoire de la jarre d’eau fêlée. Nous n’avons pas à craindre de nous reconnaître faibles, ni de nous repentir de nos attitudes indues, de nos péchés, de nos égoïsmes, pour, étant ce que nous sommes, vivre enfin en nouveauté de vie, dans la puissance de l’Esprit saint. En Christ le baptême, investi de l’Esprit de résurrection, devient baptême dans l’Esprit, puissance de vie au-delà des apparences.

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Ainsi les disciples recevront l’Esprit, selon la promesse de Jésus — et ils le reçoivent déjà ; ils connaissent l’Esprit saint… parce qu’ils le connaissent déjà. Ils vivront de l’Esprit consolateur parce qu’ils en vivent déjà ! « Le Père vous donnera… l’Esprit de vérité… — cela parce que contrairement au monde, —… vous le connaissez, parce qu’il demeure près de vous et qu’il sera — ou, traduction littérale : qu’il est — en vous »… (Jn 14.16-17)

Contrairement au « monde », c’est à dire selon le sens du mot — cosmos, qui a donné cosmétique —, contrairement à « l’apparence », qui ne peut pas le recevoir, parce que le monde, l’apparence, ne le connaît pas, l’Esprit se fait connaître à ceux qui le connaissent, il est donné à ceux en qui il demeure déjà. Les disciples, au moment-même où le maître leur est enlevé, ne sont pas seuls, ne sont pas laissés orphelins. « Me chercherais-tu si tu ne m’avais pas déjà trouvé ? »


RP, Pentecôte, Poitiers 9/06/19


dimanche 2 juin 2019

"… Dès avant la fondation du monde"




Actes 7, 55-60 ; Psaume 97 ; Apocalypse 22, 12-14 & 16-20 ; Jean 17, 20-26

Jean 17, 20-26
20 "Je ne prie pas seulement pour eux, je prie aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi :
21 que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi, afin que le monde croie que tu m’as envoyé.
22 Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un,
23 moi en eux comme toi en moi, pour qu’ils parviennent à l’unité parfaite et qu’ainsi le monde puisse connaître que c’est toi qui m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé.
24 Père, je veux que là où je suis, ceux que tu m’as donnés soient eux aussi avec moi, et qu’ils contemplent la gloire que tu m’as donnée, car tu m’as aimé dès avant la fondation du monde.
25 Père juste, tandis que le monde ne t’a pas connu, je t’ai connu, et ceux-ci ont reconnu que tu m’as envoyé.
26 Je leur ai fait connaître ton nom et je le leur ferai connaître encore, afin que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et moi en eux."

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Ainsi le Christ a prié non seulement pour les Apôtres mais aussi pour ceux qui croiront par leur parole — c’est-à-dire nous ! « Qu’ils soient un comme nous [Jésus et le Père] sommes un » ! C'est la seule prière de Jésus qui soit en quelque sorte publique dans les évangiles. Les autres fois, il se retire, au point que les disciples ne savent pas comment il prie, et le lui demandent : apprends nous comment prier, où Jésus donne le Notre Père. Où l'on découvre que les prières de Jésus, qui est très réservé sur les prières publiques (« toi, entre dans ta chambre et ferme la porte ») sont les Psaumes, que résume le Notre Père. La prière que nous venons de lire, Jean 17, ne fait pas exception, en cela qu'il ne s'agit pas d'une prière intime, mais d'un moment liturgique : prière de consécration des disciples. Cela dit, vu le contenu de cette prière liturgique, une question peut se poser — on la pose parfois : Jésus n’a-t-il donc pas été exaucé ?

On est dans ce texte quelques quarante jours avant le moment liturgique de l’Ascension, qui scelle le départ du Christ. Un départ déjà vécu dans sa mort, donnée comme ascension. Reprenons quelques réflexions posées jeudi de l'Ascension avant d’aller plus loin. Le Christ est « élevé », élevé à la Croix, et, par là, « enlevé » à ses disciples. « Vous ne me verrez plus », annonçait-il.

Si le Christ ressuscité est lui-même corporellement présent à tout lieu, comme le Père est présent partout, il est aussi désormais comme absent, caché, comme l’est aussi le Père — nous ne le voyons plus. Nul n’a jamais vu Dieu. Il semble en être de même de l’unité qui se fonde dans l’unité du Père et du Fils… Et pourtant : c’est « afin que le monde croie » ! Que l’unité se voie !… alors précisément que le Christ est enlevé des yeux du monde par la Croix.

L’absence du Christ, donc déjà par sa mort sur la Croix, est le signe de sa gloire, de son règne avec le Père avec qui il est un, signe dès lors de ce que l'on n'a point mainmise sur lui, lui dont le Nom qu’il nous fait connaître est au-dessus de tout Nom. Il se retire, dans le Nom qu’il a fait ainsi tout à nouveau connaître comme le Nom caché. Il se retire… Mais pas pour nous abandonner à notre détresse, à nos vies morcelées, à nos divisions, mais pour officier comme dans un Temple céleste — ainsi que nous l'explique l'Épître aux Hébreux (8, 5) lisant l'Exode (25, 40) — ; un office unifiant le monde, octroyé dès la fondation du monde — « tu m’as aimé dès avant la fondation du monde » — et nous en lui : c’est le cœur de notre unité. « Père, je veux que là où je suis, ceux que tu m’as donnés soient eux aussi avec moi ». Le Christ entre dans son règne en se retirant, voilé dans une nuée, comme lors de l'Exode. Nous quittant ainsi, il ne nous laisse pas orphelins. C’est l’Esprit saint qu’il envoie qui nous communique son imperceptible présence au-delà de l'absence. Jésus nous laissant la place, nous permet de devenir par l’Esprit ce pourquoi nous sommes créés en lui.

Car à travers la prière de Jésus dite au jour de sa crucifixion, c’est à une dépossession semblable à la sienne que nous sommes appelés. Et cette dépossession correspond précisément à l'action mystérieuse de Dieu dans la création. On lit dans la Genèse que Dieu est entré dans son Shabbath. Dieu s'est retiré pour que nous puissions être, comme le Christ s'en va pour que vienne l'Esprit qui nous fasse advenir nous-mêmes en Dieu. C’est alors, tandis que nous nous savons sans force, que tout devient possible.

Une promesse appelée à habiter notre sentiment de n’être pas exaucés, comme lorsque Paul reçoit cette parole en échange de sa prière apparemment non-exaucée : « ma grâce te suffit car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse » (2 Co 12, 9). Ainsi de l’apparence de n’être pas exaucés, ni nous ni même le Christ, quant à sa prière pour l'unité — apparemment, mais apparemment seulement. Là, tout devient possible, là est l'exaucement. Comme pour les disciples qui à la veille de perdre Jésus, dans une faiblesse immense, sont aussi à la veille de connaître et de partager la gloire de la Croix, la puissance pleine de la seule force de Dieu.

En se retirant, ultime humilité, à l'image de Dieu créant le monde, le Christ nous laisse la place pour nous devenions, par l'Esprit, par son souffle mystérieux, ce que nous sommes de façon cachée. Devenir ce que nous sommes en Dieu qui s'est retiré pour que nous puissions être, par le Christ qui s’est retiré pour nous faire advenir dans la liberté de l’Esprit saint, suppose que nous nous retirions à notre tour de tout ce que nous concevons de nous-mêmes, non seulement de nos identités individuelles, ecclésiales, nationales, etc., mais aussi de nos sentiments d'impuissance face aux abîmes d'injustice qui se creusent ou des espèces animales qui disparaissent… « Ma puissance s’accomplit dans la faiblesse », injonction à agir quand même, sans désespérer.

Le Christ lui-même s'est retiré de toute puissance pour que l'Esprit vienne nous animer — à l'image de Dieu entrant dans son Shabbath pour laisser le monde être et devenir. C'est ainsi que se complète notre création à l'image de Dieu, que se constitue notre être de résurrection. Pour le temps en ce monde qui nous est imparti, demeure sa promesse : « ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse ».

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Car notre faiblesse est assumée dans celle de la croix — elle-même élévation du Christ à la gloire. Qu'est ce d'autre que la promesse qui est au cœur de la prière que Jésus adresse à Dieu comme héritage pour ses disciples ?

Jean 12, 23 sq. : « L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié. (24) En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. […] (32) Et moi, quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi. (33) En parlant ainsi, il indiquait de quelle mort il devait mourir. »

Jésus dans la gloire — « maintenant, le Fils de l'homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié par lui » — la gloire de la Croix qui se profile, Jésus prie : « Père, je veux que là où je suis, ceux que tu m’as donnés soient eux aussi avec moi, et qu’ils contemplent la gloire que tu m’as donnée, car tu m’as aimé dès avant la fondation du monde » (Jean 17:24). Or cela est aussi déjà donné : « moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un. » Sa prière est bien exaucée.

Là est l’unité déjà donnée : « près de toi dans ta bouche et dans ton cœur » — dans la plus radicale humilité, au cœur de notre faiblesse assumée à la Croix comme élévation à la gloire ; le reste, « qu’ils parviennent à l’unité parfaite », est le chemin de notre « pas encore » vers le « déjà donné ». Ce qui est déjà donné dans l'unité du Père et du Fils peut prendre forme dans notre pas encore.

Le « déjà » n’est pas fictif : déjà justes en Christ, encore pécheurs en nous-mêmes — c’était déjà le cas dans l’Église primitive ! — ; déjà un en lui, par l’Esprit saint, dans l’unité du Père et du Fils, pas encore quant à la visibilité ; le monde qui nous est confié est encore divisé par d’immense abîmes, d’immenses injustices. Notre unité est toutefois réelle au cœur de notre diversité. Sa mesure, en vue de sa visibilité pour que le monde croie, est celle de notre foi, de notre confiance en celui qui nous l’a déjà donnée pour la déployer jusqu’à son accomplissement.


RP, Poitiers, 2.06.19 (PDF ici)