dimanche 18 mars 2012

Lumière et ténèbres




2 Ch 36, 14-23 ; Ps 137 ; Éphésiens 2, 4-10 ; Jean 3, 14-21

Éphésiens 2, 4-10
4 […] Dieu est riche en miséricorde ; à cause du grand amour dont il nous a aimés,
5 alors que nous étions morts à cause de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ — c’est par grâce que vous êtes sauvés,
6 avec lui, il nous a ressuscités et fait asseoir dans les cieux, en Jésus Christ.
7 Ainsi, par sa bonté pour nous en Jésus Christ, il a voulu montrer dans les siècles à venir l’incomparable richesse de sa grâce.
8 C’est par la grâce, en effet, que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi; vous n’y êtes pour rien, c’est le don de Dieu.
9 Cela ne vient pas des œuvres, afin que nul n’en tire orgueil.
10 Car c’est lui qui nous a faits ; nous avons été créés en Jésus Christ pour les œuvres bonnes que Dieu a préparées d’avance afin que nous nous y engagions.

Jean 3, 14-21
14 Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l’homme soit élevé
15 afin que quiconque croit ait, en lui, la vie éternelle.
16 Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle.
17 Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.
18 Qui croit en lui n’est pas jugé ; qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.
19 Et le jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré l’obscurité à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises.
20 En effet, quiconque fait le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de crainte que ses œuvres ne soient démasquées.
21 Celui qui fait la vérité vient à la lumière pour que ses œuvres soient manifestées, elles qui ont été accomplies en Dieu."

*

Un monde dans les ténèbres. (Souvenons-nous que ce passage s’inscrit dans le dialogue nocturne de Nicodème avec Jésus — et Nicodème pouvait-il venir autrement que de nuit, puisqu’il n’y a rien d’autre que la nuit ?) Un monde qui a perdu la mémoire de la lumière originelle.

Puis vient la manifestation de la lumière dans le Christ élevé comme le serpent. Dévoilé dans son élévation dans la lumière comme le Fils de l’Homme qui est dans les cieux, descendu du ciel où nul n’est monté, sinon celui qui en est descendu pour apporter la lumière, lui. Élévation, la croix est la sortie des ténèbres.

Le don de Dieu est la plongée de son Fils dans les ténèbres, où, par amour pour ce monde enténébré, il prend la sombre figure du serpent ; ténèbres d’où il sortira par son élévation, la croix. Pour en faire sortir le monde avec lui ; ce monde qui ne peut pas en sortir par lui-même.

Le salut du monde est alors la sortie des ténèbres par la grâce, via la confiance, la foi, en ce qu’est le Fils : celui qui vient d’en Haut. Une naissance d’en Haut.

Il n’est pas besoin d’autre jugement que celui qui a déjà eu lieu : être dans les ténèbres, puis y rester pour n’être né qu’une fois, n’être né qu’à ces ténèbres. Mais dans le Christ élevé de la terre, le jugement, en quelque sorte, s’inverse, devient délivrance par la venue à la lumière, la naissance à la lumière pour la manifestation des œuvres de Dieu, accomplies en Dieu (cf. Ép 2, 10).

« C’est par la grâce, en effet, que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi ; vous n’y êtes pour rien, c’est le don de Dieu » (Ép 2, 8). C’est au fond tout l’Évangile qui est dit en ces deux points : « sauvés par la grâce, par le moyen de la foi ».

Le ch. 3 de l’Évangile de Jean développe dans un dialogue imagé de Jésus avec un homme à la piété exemplaire, Nicodème, ces deux volets de l’Évangile.

Le premier volet, la question de la grâce, est donné dans l’image de la nouvelle naissance qui précède le passage que nous venons de lire. Avec pour chute le v. 8 : « Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. » En bref, la naissance d’en Haut, c’est comme la naissance tout court : on n’y peut rien. Le souffle de Dieu, dont on ne connaît pas les voies, en est la source.

Puis, second volet, notre texte d’aujourd’hui : la foi, que suscite la grâce et qui en reçoit le don. À peu près autant mystérieux, avec ce passage au jour toutefois : la grâce, on n’en conçoit rien, la foi on en est conscient : on sait que l’on croit. À part cela, donc, on ne peut pas en dire grand-chose — si ce n’est qu’elle nous prive de la maîtrise du salut.

Et Jésus illustre cela par l’évocation de l’épisode du serpent d’airain, ce serpent que Moïse avait fait forger pour que quiconque le regarde après avoir été mordu par les serpents, fût guéri.

Il en est de même de la crucifixion du Christ : une élévation sur une perche similaire à l’élévation sur une perche du serpent d’airain de Moïse de sorte que quiconque lève son regard vers lui, croit en lui, ait la vie éternelle, soit sauvé d’une mort aussi certaine que celle qui suit la morsure d’un serpent venimeux.

Mais quiconque croit en lui, le pendu élevé de la terre, a la vie éternelle de la même façon que quiconque regardait le serpent de Moïse était guéri des morsures des serpents venimeux. Rien à comprendre, à croire seulement. Et nous voilà à notre verset que la Déclaration de foi de l’Église Réformée de France reconnaît comme « la révélation centrale de l’Évangile » : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle ».

Tout est dit dans ces quelques mots — mais qu’est-ce qui est dit, en l’occurrence ? Les quelques versets qui suivent nous éclairent quelque peu, si c’est possible. Il est question d’extraction des ténèbres vers la lumière. Et c’est certainement là l’image — j’allais dire la plus lumineuse, qui nous soit proposée du salut dont il est question.

Car le verset 16 pourrait aussi nous plonger dans la perplexité. Les prédicateurs qui se sont penchés sur ce texte depuis des siècles ont remarqué la difficulté suivante : « Dieu a aimé le monde ». Selon l’usage que fait l’Évangile de Jean du mot « monde » il pourrait y avoir là quelque chose de contradictoire.

Voilà qui peut nous mettre la puce à l’oreille : contradictoire : si c’était donc la clef ? Dans l’Évangile de Jean, « le monde » — cosmos — est une notion le plus souvent négative. C’est ce qui est illusoire, vain, superficiel. Un faux arrangement pour lequel Jésus ne prie pas lorsqu’il remet les siens à Dieu dans son discours d’adieu (Jean 14-17).

Et voilà que Dieu l’a tellement aimé, le monde, « qu’il a donné son Fils unique » ! — « pour que le monde soit sauvé par lui ». Il l’a donc chéri infiniment, il lui a été infiniment cher, le monde. Et cet amour, ce « chérissement » du monde est pour son extraction vers la lumière.

Où l’on retrouve et la Genèse et son… commentaire par le Prologue de ce même Évangile de Jean. Où le monde advient comme création de Dieu dans la lumière de Dieu qui le fait sortir du chaos et des ténèbres.

Quel est donc l’acte de foi qui reçoit la grâce de Dieu donnée en plénitude dans le signe du don de son Fils ? C’est tout simplement le regard qui du cœur des ténèbres, du chaos, du péché et de la culpabilité, de la souffrance, bref : de l’exil loin de Dieu — se tourne vers la lumière sans crainte, comme les pères au désert mordus par les serpents se tournaient vers le serpent d’airain dressé dans la lumière.

Tel est l’acte de foi en la lumière. Au-delà de toute crainte qui préfèrerait rester plongée dans les ténèbres et le chaos, les œuvres mauvaises déjà absorbées par la mort — se tourner sans crainte vers celui de qui rayonne la lumière éternelle par lequel le monde vient à son salut, vers celui qui, pendu au bois, élevé de la terre la fait resplendir en plénitude, en vie éternelle. La foi seule. La plénitude de la grâce y est donnée.

R.P.
Antibes 18.03.12


dimanche 11 mars 2012

"Lui parlait du temple de son corps"




Exode 20, 1-17 ; Psaume 19 ; 1 Corinthiens 1, 22-25

Jean 2, 13-25
13 La Pâque juive était proche et Jésus monta à Jérusalem.
14 Il trouva dans le temple les marchands de bœufs, de brebis et de colombes ainsi que les changeurs qui s'y étaient installés.
15 Alors, s'étant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple, et les brebis et les bœufs; il dispersa la monnaie des changeurs, renversa leurs tables;
16 et il dit aux marchands de colombes: "Ôtez tout cela d'ici et ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic."
17 Ses disciples se souvinrent qu'il est écrit: Le zèle de ta maison me dévorera.
18 Mais les Judéens prirent la parole et lui dirent: "Quel signe nous montreras-tu, pour agir de la sorte?"
19 Jésus leur répondit: "Détruisez ce temple et, en trois jours, je le relèverai."
20 Alors les Judéens lui dirent: "Il a fallu quarante-six ans pour construire ce temple et toi, tu le relèverais en trois jours?"
21 Mais lui parlait du temple de son corps.
22 Aussi, lorsque Jésus se releva d'entre les morts, ses disciples se souvinrent qu'il avait parlé ainsi, et ils crurent à l'Écriture ainsi qu'à la parole qu'il avait dite.
23 Pendant que Jésus était à Jérusalem, à la fête de Pâque, plusieurs crurent en son nom, voyant les miracles qu’il faisait.
24 Mais Jésus ne se fiait point à eux, parce qu’il les connaissait tous,
25 et parce qu’il n’avait pas besoin qu’on lui rendît témoignage d’aucun homme ; car il savait lui-même ce qui était dans l’homme.

*

Qu’est-ce qu’un Temple, au fond ? Demeure de Dieu ? La tradition juive a déjà répondu par la négative à cette question — dans la ligne de la promesse qui annonçait : « ils me feront au temple, et je demeurai au milieu d’eux » ; et des paroles bibliques données lors de l’édification du temple de Salomon : « les cieux des cieux ne peuvent le contenir » !

Puis le Temple de Salomon a été abattu par les troupes babyloniennes… Et Dieu n’a pas disparu… Et le Temple a été rebâti, sans que ce soit Dieu qui en ait besoin. Un temple, c’est pour nous, pas pour Dieu !

Au temps de Jésus, le Temple vient d’être embelli par Hérode. Un temple magnifique… abattu à son tour, par les Romains, et dont il reste… un mur.

Une petite histoire :
Une journaliste apprend qu'un vieux juif va prier au mur des Lamentations depuis 60 ans sans interruptions.
Flairant le scoop, elle s'y précipite et voit venir un petit vieux qui trottine vers le mur et se met à prier.
Elle attend qu'il termine et le rejoint en lui disant :
- Bonjour. Est-il vrai que vous priez ici depuis 60 ans ?
- Oui, c'est vrai, depuis 60 ans
- Et que demandez-vous ?
- Je prie pour la paix mondiale, pour que les hommes s'aiment et que les juifs et les Arabes deviennent frères, que mes enfants aient un avenir
- Et que se passe-t-il depuis 60 ans ?
- Je parle à un mur...


Illustration de ce que peut n’être pas l’exaucement de la prière… Ou de ce que cela peut être !

*

L’évangile de ce jour nous conduit au geste de Jésus chassant les marchands du Temple. Étrange façon d’aimer son prochain que de le chasser à coups de fouet ! N’est-ce pas une remarque que l’on fait parfois ?

Autre texte de ce jour, le Décalogue, résumé de la Loi, qui se résume encore en cette double parole : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même. Et voilà Jésus qui use du fouet contre ce prochain ?!

Eh bien, je vous propose ce matin de recevoir ce double commandement dans le récit de ces gestes de Jésus au Temple. Rassurez-vous, sans masochisme !

Amour de Dieu — a-t-on dit. Amour de Dieu — c’est-à-dire refus de l'idolâtrie. Et c'est ce que voulaient garantir les contemporains de Jésus à travers cette institution du change à l'entrée du Temple ! Eh bien, Jésus s'inscrit en fait dans cette logique, mais la pousse à son terme. Car, au fond, son geste montre qu'il est bel et bien d'accord — avec le principe — du change à l'entrée du Temple. Rappelons en effet ce qu'il en est. C'est là le cœur du problème.

On vient au Temple pour sacrifier. Jésus lui-même, selon l'Évangile de Luc, a été au bénéfice de cette pratique à l'occasion de sa présentation au Temple. Conformément à la Loi, ses parents ont sacrifié à cette occasion "un couple de tourterelles ou deux petits pigeons" (Luc 2, 24).

Lorsque des croyants montent de Galilée à Jérusalem, comme c'est le cas de Joseph et Marie, il est peu vraisemblable qu'ils amènent les animaux du sacrifice avec eux. Alors ils les achètent sur place, pour plusieurs d'entre les fidèles en tout cas.

Et donc, à l'entrée du Temple, dans la première partie, s'installent des marchands. On n'est pas dans la partie proprement sacrificielle du Temple, mais déjà dans son enceinte. Déjà dans un lieu sacré qu'il s'agit de ne pas profaner. Et surtout pas par l'idolâtrie.

Mais il faut bien les acheter, ces animaux à sacrifier. Et il se trouve que la monnaie courante, romaine, est ornée des idoles de l'Empire, à commencer par l'Empereur divinisé. Or le Temple a pouvoir de frapper monnaie, dernière marque de sa souveraineté perdue. On change donc auparavant la monnaie impériale en monnaie du Temple pour acheter les animaux du sacrifice. Il n'est pas exclu que les parents de Jésus eux-mêmes aient fait ainsi.

Cette perspective, la légitimité du change et de la vente d'animaux, permet de bien comprendre le geste de Jésus. Le geste de Jésus ne contredit pas la perspective des prêtres du Temple, mais va dans son sens en lui donnant toute sa radicalité. « Le zèle de ta maison me dévore ».

Mais c'est que du coup, en donnant toute sa radicalité et sa logique à la pratique courante, Jésus la rend concrètement et paradoxalement impossible. Non seulement le Temple n'est pas méprisé par Jésus, mais il est vénéré au point que sons sens entre dans l'inaccessible. C’est en ce sens que son corps ressuscité et le Temple s'assimilent comme signe de la présence sainte de Dieu.

Ainsi glisse-t-il du Temple à son corps qui, détruit, sera relevé en trois jours. Destruction du Temple et résurrection du Christ son mis en parallèle. Promesse et avertissement à la fois. Avertissement sur la destruction prochaine du Temple, promesse de sa résurrection, lieu définitif et indestructible de la présence de Dieu. Et en même temps, combat définitif, et victoire, contre l'idolâtrie, qui subsiste évidemment, d'une façon cachée, jusque sous la pratique du change. Ce qui a exaspéré Jésus.

*

Présence de Dieu par le Christ ressuscité, par le Christ présent en ce jour au milieu du Temple ? Par un être humain ? Voilà qui nous conduit évidemment au deuxième commandement : tu aimeras ton prochain comme toi même, équivalent du premier sur l'amour de Dieu.

Cela en nous dévoilant ce qui est infiniment aimable dans le prochain : ce qui est à l'image de Dieu, précisément ; sa présence cachée en Christ. Rappelez-vous Matthieu 25 : « tout ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que l'avez fait ». Ou dans l'Évangile de Jean, le Cep et les sarments : « demeurez en moi ».

La présence cachée du Christ en mon prochain, voilà qui en fait ce qu'il est vraiment, être à l'image de Dieu, lieu concret de l'exercice de l'amour de Dieu.

Cela, précisément — et aucun des faux-semblants, autant de mensonges qui défigurent l'image de Dieu en nous. Cette façon de se cacher, qui est ici dans cette volonté de demander des signes. Jésus vient de montrer par son geste toute la légitimité de son ministère aux yeux de qui sait voir. La radicalité de son zèle pour Dieu, sa filiation divine. Et on a besoin de signes pour croire ! Façon de se cacher derrière son petit doigt.

De toute façon, des signes, il va en donner, en forme des miracles, toujours gratifiants pour ceux qui en bénéficient. Et qui peuvent susciter une certaine foi. Mais dont Jésus ne fait pas grand cas. La vraie foi n'est pas fondée sur les bénéfices spectaculaires qu'on en retire. Quiconque se laisse éblouir par quoique ce soit d'autre que la parole de Dieu, par des signes — que ce soit des miracles, de l'éloquence, des coups d'éclats, un pouvoir de séduction en somme — n'a encore pas compris l'Évangile. Celui-là croit croire en Jésus, mais Jésus, nous dit le texte, ne croit pas en lui : il sait ce qui est en l'homme.

L'Évangile est caché sous ce dont on fait peu de cas. Le prochain, ainsi, n'est pas aimable parce qu'il brille, parce qu'on en dit du bien, parce qu'il a du pouvoir de séduction, parce qu'il fascine et laisse bouche bée. C'est ce que font les chefs de sectes. Ce qui est aimable en lui, c'est la présence, cachée, mystérieuse, de l'image de Dieu, Jésus, la parole de la vérité, qui ne flatte pas, qui ne séduit pas. Qui est vraie, simplement. Les disciples, ainsi, n'ont pas cru en Jésus parce qu'il a fait des miracles, qu'il était fascinant, séduisant, que sais-je encore. Ils ont cru en lui parce qu'ils ont perçu la vérité de ses paroles, de sa vie, ils ont perçu en lui la présence et l'image de Dieu par laquelle il est notre prochain et par laquelle chacun de nos prochains reçoit sa valeur infinie.

S’il est un Temple, c’est avant tout celui-là ; c’est aussi cette vérité que fera éclater sa résurrection. En Christ ressuscité, on sait désormais que l’on est le Temple de Dieu.

C’est le prochain d’une dignité infinie, contre un mammonisme chronique… qui explique largement la situation actuelle du monde. Où l’on mesure à quel point Jésus est fondamentalement d’accord avec ceux qui refusent l’argent romain au Temple. N’entre au Temple, en présence de Dieu, qu’une monnaie non idolâtre. Mais plus que ça,
Jésus s’insurge contre l’idolâtrie inconsciente qui revient, avec cette monnaie du Temple, à faire de Dieu et César deux pouvoirs chacun à la tête de deux banques d’État qui fonctionnent en parallèle, avec possibilité de change — et pour une valeur équivalente.

Mammon est derrière de toute façon ! L’idole de Mammon est, depuis quelques temps, fortement ébranlée — la crise. Mais ne rêvons pas. Le Mammon qu’elle représente, et qui a mis le monde dans cet état, lui est protéiforme.

Et parlant de l’état du monde régi par Mammon, n’en restons pas aux aléas bancaires. Pensons aux hommes, femmes et enfants qui meurent de faim parce que le démon dont l’idole a été frappée à telle ou telle figure est bien ce qu’il est. Pensez qu’on est carrément venu à spéculer sur la nourriture des pays pauvres, provoquant des émeutes de la faim !

On peut alors mesurer un tant soit peu la dimension de l’indignation de Jésus. « Le zèle de ta maison me dévore ». Jésus met en opposition radicale le Dieu qui est au-delà de tous les pouvoirs, fussent-ils religieux, ici le pouvoir financier du Temple. Le Dieu saint, séparé de tous les pouvoirs — n’est pas un dirigeant d’une institution de pouvoir, ni d’une institution financière. Il est saint, séparé, son Temple est l’humain glorieux dévoilé par le Ressuscité. Son Royaume est d’une toute autre nature.

R.P.
Vence 11.03.12


dimanche 26 février 2012

Dieu se souvient




Genèse 9, 8-15 ; Psaume 25 ; 1 Pierre 3, 18-22 ; Marc 1, 12-15

Genèse 9, 8-17
8 Dieu dit à Noé accompagné de ses fils:
9 "Je vais établir mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous
10 et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous: oiseaux, bestiaux, toutes les bêtes sauvages qui sont avec vous, bref tout ce qui est sorti de l’arche avec vous, même les bêtes sauvages.
11 J’établirai mon alliance avec vous: aucune chair ne sera plus exterminée par les eaux du Déluge, il n’y aura plus de Déluge pour ravager la terre."
12 Dieu dit: "Voici le signe de l’alliance que je mets entre moi, vous et tout être vivant avec vous, pour toutes les générations futures.
13 "J’ai mis mon arc dans la nuée pour qu’il devienne un signe d’alliance entre moi et la terre.
14 Quand je ferai apparaître des nuages sur la terre et qu’on verra l’arc dans la nuée,
15 je me souviendrai de mon alliance entre moi, vous et tout être vivant quel qu’il soit; les eaux ne deviendront plus jamais un Déluge qui détruirait toute chair.
16 L’arc sera dans la nuée et je le regarderai pour me souvenir de l’alliance perpétuelle entre Dieu et tout être vivant, toute chair qui est sur la terre."
17 Dieu dit à Noé: "C’est le signe de l’alliance que j’ai établie entre moi et toute chair qui est sur la terre."

Marc 1, 12-15
12 Aussitôt l'Esprit pousse Jésus au désert.
13 Durant quarante jours, au désert, il fut tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient.
14 Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l'Évangile de Dieu et disait:
15 « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s'est approché: convertissez-vous et croyez à l'Évangile. »

*

« C’est le signe de l’alliance que j’ai établie entre moi et toute chair qui est sur la terre. » (Gn 9, 17). « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s'est approché: convertissez-vous et croyez à l'Évangile. » (Mc 1, 15).

*

« […] Un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi.
[…]
Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas […].
[…]
Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin […], ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul.
[…]
[…] Quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des autres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »
(Proust, À la recherche du temps perdu).

Signes pour nos sens et notre souvenir : comme cette fameuse madeleine de Proust. L’arc-en-ciel au lendemain du déluge, le baptême dans le texte de Marc sur la tentation de Jésus, ou la sainte Cène.

Signes qui provoquent un déplacement en nous, qui transportent, et qui disent que quelque chose demeure, sous la forme d’un souvenir demeuré vif, souvenir même d’un temps qui nous a échappé, ou qui n’a pas même été le nôtre, et qui revient là, signe pour nos sens que Dieu lui-même se souvient, Dieu se souvient pour nous, Dieu se souvient en nous — « Dieu se souvient de son Alliance », « avec tous les êtres » dit le texte de la Genèse.

« L’arc sera dans la nuée et je le regarderai pour me souvenir de l’alliance perpétuelle entre Dieu et tout être vivant, toute chair qui est sur la terre », dit Dieu !

Dieu a-t-il besoin d’un signe pour se souvenir ? Ou ce texte nous indique-t-il qu’il se souvient pour nous ? Ou même : en nous ? En nous, pour « toute chair qui est sur la terre » ?

Voilà un texte qui dit ce qu’est un signe — un sacrement ! c’est-à-dire « la forme visible d’une réalité invisible » — signe, à la manière évoquée par l’écrivain avec sa madeleine. J’aime à penser que le nom de ce petit gâteau vient du nom d’une toute autre Madeleine, celle du tombeau vide, premier témoin de la résurrection de Jésus. Celle qui pleure comme une… Madeleine, justement, la mort de son Seigneur, avant d’éclater de la joie de la résurrection, pour transmettre un témoignage, qui de témoin en témoin viendra jusqu’à nous, réactivé parce que Dieu se souvient dans les signes qu’il nous donne.

*

« Sur le point de mourir, le bien aimé Baal Shem Tov envoya chercher ses disciples. "J’ai servi pour vous d’intermédiaire, mais quand je ne serai plus là, vous allez devoir agir par vous-mêmes. Vous connaissez l’endroit de la forêt où j’invoque Dieu ? Tenez-vous en ce lieu et faites de même. Vous savez allumer le feu. Vous savez dire la prière. Faites tout cela et Dieu viendra."
Après la mort du Baal Shem Tov, la première génération suivit ses instructions à la lettre et Dieu vint à chaque fois. À la deuxième génération, toutefois, nul ne se souvenait de la manière dont le Baal Shem Tov avait appris à allumer le feu, mais les gens se tenaient à ‘endroit dit dans la forêt et récitaient la prière. Et Dieu venait.
À la troisième génération, tout le monde avait non seulement oublié la façon d’allumer le feu, mais l’endroit où prier dans la forêt. Néanmoins, ils récitaient la prière. Et Dieu continuait à venir.
À la quatrième génération, il n’y avait plus personne pour se remémorer la façon d’allumer le feu, ni le lieu où se rendre dans la forêt et l’on avait oublié jusqu’à la prière. Mais quelqu’un se souvenait de l’histoire et la racontait à voix haute. Et Dieu venait toujours. »
(Clarissa Pinkola Estés, Le don de l’histoire, Conte de sagesse à propos de ce qui est suffisant, éd. Grasset, p. 10-11)

*

Voilà un signe d’Alliance, universel, l’arc-en-ciel, pour une Alliance universelle — avec tout être vivant, y compris les animaux.

Mais si Dieu se souvient sans avoir besoin de signe pour se souvenir, les animaux, à l’opposé, sont-ils même capables de concevoir l’expérience du souvenir ? Perçoivent-ils la leçon de l’arc-en-ciel ? Une question, qui rejoint celle de l’Ecclésiaste (3, 21) : « Qui sait si le souffle des fils de l’homme monte en haut, et si le souffle de la bête descend en bas dans la terre ? » Nous sommes sans réponse…

Et là apparaît, à défaut de réponse, le rôle de ceux qui conçoivent l’Alliance et la reçoivent en signe : responsables du reste de la Création. C’est à cela que renvoie la question qui se pose pour les animaux et qui se pose aussi pour ceux qui n’ont pas vécu l’événement dont il s’agit de se souvenir…

*

Lorsqu’il est donné à notre foi de percevoir le signe d’Alliance, d’y percevoir que là se noue un souvenir commun, même oublié, et dont Dieu est le garant — Dieu se souvient — lorsqu’on a reçu ce don dans la foi, on l’a reçu pour toute la Création.

Comme le Christ a foi pour nous, comme nous sommes sauvés avant tout par sa foi à lui, ou sa fidélité à lui, Dieu se souvient pour nous, en nous, de telle sorte qu’en écho, nous sommes témoins de l’Alliance et de sa validité non seulement pour ceux qui ne l’ont pas perçue, mais jusqu’à ceux qui ne peuvent pas la percevoir — jusqu’aux animaux : toute créature.

Je relèverai deux choses que cela implique : 1) ce que je reçois dans le signe de l’Alliance dont Dieu se souvient peut être vécu pour quiconque, même absent à ce moment. Paul le dira ainsi : ceux ont la foi d’Abraham sont enfants d’Abraham. Ce qui signifie que l’Alliance scellée en Abraham vaut pour /et par quiconque croira comme Abraham. Cela implique que le souvenir de Dieu, qui se souvient, qui, se souvenant, fait libérer du joug de l’Égypte le peuple de l’Alliance lors de l’Exode (même si lui a oublié) — peut valoir pour quiconque espère une libération et invoque le Dieu d’Abraham en exerçant la foi à l’image d’Abraham : Dieu se souvient.

Et : 2) Croyant au Dieu de l’Alliance, je suis ipso facto constitué intercesseur pour le reste de la Création, jusqu’à la Création animale, voire végétale. Ma foi à l’Alliance scellée un jour d’antan, vaut aujourd’hui force de salut universel parce que Dieu lui-même se souvient.

Et cette rencontre de mon humanité ; cette rencontre de mon souvenir de ce qu’Abraham a cru, puis de ce qu’un jour Dieu a rencontré la foi d’une Madeleine au tombeau vide ; cette rencontre de ce souvenir et du souvenir de Dieu — c’est cela que la venue de Jésus dans notre humanité dit en plénitude. Dieu se souvient — d’un souvenir activé pour nos sens qu’il a partagés en Jésus.

C’est le message de l’Évangile de ce 1er dimanche de Carême : en Jésus, Dieu nous rejoint jusque dans nos déserts, les déserts de nos exils. Jésus y subit nos tentations ; pour que nous revenions de nos déserts. Il en revient avec ce message : « repentez-vous — c’est-à-dire revenez — et croyez à la bonne nouvelle ».

Revenez de votre éloignement de Dieu, d’un Dieu étranger, inconnu, et croyez à la bonne nouvelle : Dieu nous a rejoint jusque dans nos sens où s’active notre mémoire ; il a scellé Alliance avec nous, et dans les signes qu’il nous donne, Dieu lui-même se souvient pour nous et en nous. Ne craignez donc pas : Dieu lui-même se souvient aujourd’hui de son Alliance.

RP
Vence, 26.02.12


dimanche 12 février 2012

"Si tu le veux, tu peux me purifier"




Lévitique 13, 1-2 & 40-46 ; Psaume 102 ; 1 Corinthiens 10, 31-11, 1 ; Marc 1, 40-45

Marc 1, 40-45
40 Un lépreux s'approche de lui ; il le supplie et tombe à genoux en lui disant : "Si tu le veux, tu peux me purifier."
41 Pris de pitié, Jésus étendit la main et le toucha. Il lui dit : "Je le veux, sois purifié."
42 A l'instant, la lèpre le quitta et il fut purifié.
43 S'irritant contre lui, Jésus le renvoya aussitôt.
44 Il lui dit : "Garde-toi de rien dire à personne, mais va te montrer au prêtre et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit: ils auront là un témoignage."
45 Mais une fois parti, il se mit à proclamer bien haut et à répandre la nouvelle, si bien que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais qu'il restait dehors en des endroits déserts. Et l'on venait à lui de toute part.

*

En arrière plan du texte de Marc est celui de la loi de la quarantaine ; du texte du jour du Lévitique : ch. 13, 1-2 : « Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse et à Aaron: "S'il se forme sur la peau d'un homme une boursouflure, une dartre ou une tache luisante, et que cela devienne une maladie de peau du genre lèpre, on l'amène au prêtre Aaron ou à l'un des prêtres ses fils." » Et ch. 13, 40-46 : « Le lépreux ainsi malade doit avoir ses vêtements déchirés, ses cheveux défaits, sa moustache recouverte, et il doit crier: Impur ! Impur ! il est impur aussi longtemps que le mal qui l'a frappé est impur; il habite à part et établit sa demeure hors du camp. »

Où il faut un peu poursuivre ! Après cela, si le lépreux guérit : (Lév. 14, 1-4) « Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse : "Voici le rituel relatif au lépreux, à observer le jour de sa purification : lorsqu'on l'amène au prêtre, le prêtre sort à l'extérieur du camp et procède à un examen. Si le lépreux est guéri de la maladie du genre lèpre, le prêtre ordonne de prendre pour celui qui se purifie : deux oiseaux vivants, purs, du bois de cèdre, du cramoisi éclatant et de l'hysope », etc. C’est ce rite post-purification que Jésus demande au lépreux d’accomplir.

Venons en au texte de Marc. Sous deux angles : la foi du lépreux d'une part, l'exclusion de Jésus d'autre part.

Mais voyons d'abord ce qu'on n'y trouve pas. Jésus aurait transgressé la Loi en touchant le lépreux. Or rien ne permet de dire que Jésus ait de la sorte transgressé quoi que ce soit dans le texte la Torah. C'est pourtant là une opinion assez répandue. Jésus aurait transgressé la Loi qui interdirait de toucher un lépreux. Alors j'ai essayé de vérifier cette assertion concernant la Torah. Je n'ai rien trouvé. Je n'ai rien vu dans la Bible qui dise qu'il ne faut pas toucher un lépreux. Sous peine d'impureté — provisoire —, il ne faut pas toucher un mort, il ne faut pas toucher quelqu'un qui a des pertes de sang ou autre, etc. Mais nulle part, je n'ai trouvé qu'il ne fallait pas toucher un lépreux ! C'est pourtant une opinion qui se colporte ; colportage auquel je ne participerai donc pas jusqu'à plus ample informé.

Jésus ne transgresse pas la Loi autrement qu’en semblant faire l’office du prêtre, auquel, pour cela, pour ne pas avoir l’air d’en usurper le rôle, il renvoie le lépreux.

Mais avant cela, Jésus s’irrite contre le lépreux qu’il vient de guérir. Pourquoi cette irritation ? Elle correspond sans doute d’abord au refus de la pub qui lui est faite ; semblable à celle que lui faisait l’esprit impur qu’il chassera (Mc 1, 21-28), puis la guérison de la belle-mère de Pierre qui l’oblige à fuir dans le désert (Mc 1, 29-39). Trop, c’est trop. Et voilà que ça recommence, et qu’en plus Jésus va avoir une réputation louche (mais injustifiée !) par rapport à la Loi. Or, c’est le genre des fausses accusations qui le mèneront à la mort.

Jésus n’est pas pressé. C’est pourquoi l’ordre de silence de Jésus (qui est fréquent) s’accompagne ici de l’envoi au prêtre — qui donne l’explication essentielle de cette colère : il ne veut pas que l’on pense qu’il usurpe un rôle sacerdotal qui n’est pas le sien !

Si Jésus n’a pas transgressé la loi de la quarantaine, en revanche, le lépreux, lui, devait se mettre lui-même en quarantaine jusqu'à ce que sa guérison soit vérifiée. Le lépreux devait faire constater son état par un prêtre, son état de maladie, et s'il y avait lieu, de guérison. Tout cela à travers plusieurs visites au prêtre.

Il devait donc, lui, se mettre à l'écart. Et c'est là qu'intervient sa transgression, et, de façon paradoxale, à travers cette transgression, sa foi en Jésus. Transgression minime dans un premier temps, est-on tenté de dire : il s'approche de Jésus, ce qui est sans doute déjà trop : il devrait rester à l'écart, mais ce qui reste peu : il ne se permet pas de le toucher, et il ne sait pas de quelle façon Jésus va exercer ce pouvoir, auquel il croit, de le purifier. Transgression plus importante dans un second temps : malgré la Torah que lui rappelle Jésus, il ne va pas faire constater son état, et rompt ainsi une quarantaine qui n'est pas légalement interrompue — seul le prêtre peut y mettre fin. Et là il met Jésus en mauvaise posture, et Jésus a pris ce risque en le guérissant.

D’où son irritation. Raison pour laquelle Jésus le tance vertement après l’avoir guéri : tais-toi maintenant ! Ne parle pas de moi. Non seulement Jésus veut entretenir à l’époque le secret sur sa messianité, mais, de plus, il ne goûte pas l’imbroglio dans lequel il risque de se retrouver avec cette histoire qu’il n’a pas cherchée.

Et voilà que loin de se taire, l’importun multiplie la pub. Certes, on peut le comprendre : il a trouvé son héros, il l’aime, il ne peut pas tenir sa langue. Mais voilà : c’est au point que Jésus ne peut plus mettre les pieds en ville !

Revenons à la Loi et à sa transgression par notre lépreux. Prise à la rigueur, la Loi pourrait laisser à penser que la lèpre était quasiment irrémédiable, l’impossibilité de contact dorénavant définitive. Or c’est précisément ce que la Loi ne dit pas ! Car enfin, comment être guéri sans contact ne serait-ce qu’avec le médecin ! Et la Loi envisage clairement la possibilité de la guérison de la lèpre, à faire constater.

Notre homme donc s’approche, en quelque sorte contre Dieu : il sort de la quarantaine imposée. Mais notre homme s’approche contre Dieu un peu comme Abraham s’est approché de Dieu contre Dieu pour intercéder en faveur de Sodome par exemple, ou Moïse lorsque Dieu était exténué de supporter le peuple à la sortie d’Égypte.

Mais c’est là l’essence de la foi : invoquer Dieu contre Dieu en quelque sorte, contre ce qu’on croit être son décret. Ou comme le roi Ézéchias connaissant le décret divin fixant sa propre mort et qui obtient cependant une prolongation de sa vie, etc. Prier Dieu contre la fatalité, la croirait-on décrétée par Dieu, c’est là le cœur de la foi et la force de la prière. Telle est la foi de notre lépreux, pour une prière que Jésus entend : si tu le veux, tu le peux. – Je le veux, répond Jésus.

Et c’est donc là que notre homme est sans doute plus transgresseur que prévu, d’une façon que Jésus pressent comme un risque : l’homme ne va pas chez le prêtre comme le prescrit la Loi. Plus transgresseur d’ailleurs peut-être pour des raisons que Jésus imagine n’être pas entièrement incompréhensibles. La façon dont il lui rappelle la Loi peut nous le faire soupçonner. Le lépreux guéri devait se présenter aux prêtres pour que cela leur serve de témoignage, dit-il. Témoignage aussi de ce que Jésus n’entend pas usurper leur rôle !...

Mais cela dit, on imagine, avant qu’ils ne célèbrent avec lui les sacrifices prévus et que Jésus rappelle, le flot de questions qui risquent d’accabler le pauvre homme guéri... Et notre ex-lépreux de transgresser une nouvelle fois la Loi, peut-être donc pour éviter un interrogatoire en règle. Mais alors, il est toujours officiellement en quarantaine. En effet, aucun sacrifice n’a été célébré, et aucun prêtre n’a proclamé en conséquence la fin de la quarantaine. Et du coup, c’est Jésus qui est mouillé dans cette affaire, et qui aux yeux de plusieurs, pourrait bien avoir contracté à son tour l’impureté du lépreux, qui est en principe toujours impur.

Tel est l’imbroglio dans lequel s’est mis Jésus pour avoir été compatissant à l’égard d’un homme certes sympathique, mais alors bien embarrassant.

C’est un tournant vers la croix qui se préfigure déjà. Jésus mis à l’écart à cause de sa compassion. Dont la mise à l’écart pour nous, la croix, est le cœur de sa compassion à notre égard. Là il nous dit, comme l’a pressenti le lépreux, combien il n’y a pas de fatalité, combien en lui et par lui, tout peut être renouvelé, combien l’impureté peut-être purifiée. Combien la compassion de Dieu est plus immense que sa colère.

C’est là ce qui a été dit pour nous ce jour-là : « Jésus-Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs » (1 Tm 1, 15), écho à la promesse : « Le Seigneur Dieu est patient et d’une immense bonté. Il ne fait pas constamment de reproches, Il ne garde pas éternellement rancune. Sa bonté pour nous monte aussi haut que le ciel au-dessus de la terre. » (Ps 103)

R.P.
Vence, 12.02.12


dimanche 5 février 2012

Annonce de l’Evangile et délivrance




Job 7, 1-7 ; Psaume 147 ; 1 Corinthiens 9, 16-23

Marc 1, 29-39
29 Juste en sortant de la synagogue, ils allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d’André.
30 Or la belle-mère de Simon était couchée, elle avait de la fièvre ; aussitôt on parle d’elle à Jésus.
31 Il s’approcha et la fit lever en lui prenant la main : la fièvre la quitta et elle se mit à les servir.
32 Le soir venu, après le coucher du soleil, on se mit à lui amener tous les malades et les démoniaques.
33 La ville entière était rassemblée à la porte.
34 Il guérit de nombreux malades souffrant de maux de toutes sortes et il chassa de nombreux démons; et il ne laissait pas parler les démons, parce que ceux-ci le connaissaient.
35 Au matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit et s’en alla dans un lieu désert ; là, il priait.
36 Simon se mit à sa recherche, ainsi que ses compagnons,
37 et ils le trouvèrent. Ils lui disent : "Tout le monde te cherche."
38 Et il leur dit : "Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’Évangile : car c’est pour cela que je suis sorti."
39 Et il alla par toute la Galilée; il y prêchait dans les synagogues et chassait les démons.

*

Jésus guérit la belle-mère de Simon. Suite à cela, sa réputation se répand, et il est amené à guérir beaucoup de monde, dans la localité où demeure Simon, Caper-Nahum — textuellement « le village de Nahum », qui peut se traduire « de la consolation » — ; là puis dans les autres bourgades alentour. Il y proclame la bonne nouvelle : il faut, dit-il, « que j'y proclame aussi l’Évangile », et pas seulement chez vous, « car c'est pour cela que je suis sorti » (v. 38).

Les guérisons et divers miracles de Jésus présentent la fonction de signes de la vérité de l’Évangile ; ils sont en quelque sorte l’expression de la vérité efficace de l’Évangile : il prêchait et chassait les démons. Ministère de prédication qui purifie et guérit le monde de l’idolâtrie et de ses effets, selon ce que signifie d’abord le mot grec — daïmonia, référant aux idoles, désignant les divinités intermédiaires genre esprits tutélaires ou autres génies.

Avec, au milieu de tout cela, un petit verset important (v. 35) : il se retirait dans un lieu désert pour prier, au point qu’il fallait le chercher : « tout le monde te cherche » (v. 37).

On retrouve cela très souvent dans le ministère de Jésus. Au long de séries de guérisons qui commencent par celle de la belle-mère de Simon, ou Pierre — puisque Pierre avait une belle-mère… Ou qui commence plutôt un peu avant, dans la synagogue de Caper-Nahum où il délivre un démoniaque. C’est ainsi que l’on voit dès le début du ministère de Jésus que c’est de cela qu’il s’agit : une délivrance par rapport à tout ce qui rend captif, et qui empêche la diffusion de la parole de Dieu et la libération qu’elle porte.

*

La nouvelle de la guérison de la belle-mère de Simon-Pierre se répand de sorte que chacun se presse autour de Jésus pour en être guéri, et, nous dit à plusieurs reprises l'Évangile, Jésus les guérit tous — parce qu'il a compassion d'eux, comme il a eu compassion de la belle-mère de Simon. Et comme pour celle-ci, il les élève en dignité : il la fit « lever en lui prenant la main ».

Les gens perçoivent qu’ici, on a de la compassion, de l’attention, de l’affection, on relève chacun, et cela fait envie.

À travers cela, c’est l’Évangile proclamé qui attire, l’Évangile plutôt que les miracles, alors que les démons ont été chassés, et se sont tus — « parce qu’ils le connaissaient », littéralement : parce qu’ils le « voyaient » (v. 34).

Au-delà de l’homme Jésus, qui ne paie pas forcément de mine, les daïmonia — contrairement aux hommes aux yeux de chair —, le « voient » tel qu’il est au-delà de l’homme sans gloire visible, ils « voient » le Fils éternel de Dieu, ce qui les cantonne ipso facto dans leur silence de choses vaines.

Ce simple mot « voient », dit beaucoup de choses sur la façon dont l’Évangile de Marc, « Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu », selon son tout premier verset, dévoile sobrement le mystère caché en Jésus du Fils de Dieu, présent dans l’éternité… Réalité que le monde spirituel « voit », au point qu’il en est cantonné au mutisme.

*

Nous sommes aussi appelés à voir, par la foi, pour la même délivrance octroyée par Jésus quant à tout ce qui nous lie à ce qui est vain, et à nous attacher à la compassion qu’a montrée Jésus, à l’égard de tous.

Cela par et en vue de la proclamation de l’Évangile : « c’est pour proclamer l’Évangile que je suis sorti », dit Jésus. Et c’est cette parole qui fonde sa concrétisation en compassion, qui en donne autant de signes, et pas l’inverse.

« C’est pour cela que je suis sorti » (v. 38) — pas seulement sorti de la maison de Simon ! Sorti vers ce monde, sorti de l’éternité qui est celle du Fils de Dieu, et où les daïmonia ont connu leur défaite, l’ont « vue », et ont « vu » leur vainqueur.

Lorsque la parole de la liberté se répand, le monde de la vanité est toujours à même de se déchaîner : on ne reçoit aucune opposition si on ne dit rien qu’un ronron lénifiant. Quand la parole commence à porter son fruit de vérité et de liberté, la contestation se dresse. Face à cela, à cet obstacle, c’est une parole décisive qui nous dit la façon dont Jésus impose silence.

À ce moment — alors que, vient de dire le texte, les démons « étaient empêchés de parler parce qu’ils le voyaient », Jésus se retire secrètement, au cœur de la nuit, pour aller au désert (v. 35).

Jésus a commencé par faire taire les puissances de vanité. C’est une chose fatigante que cela, un combat, qui vide. Et cela, il faut le savoir. Et Jésus le sait. C’est aussi pour cela qu’il se retire souvent et longuement, seul, pour prier. Se ressourcer en Dieu, via une lutte intérieure, dans le silence, au désert, aussi longtemps qu’il le faut : la tâche qui lui est confiée, qui nous est confiée, trouve sa source, et ses ressources, en Dieu seul.

Et il nous faut apprendre aussi que comme Jésus, ses envoyés aussi, comme tout un chacun, ont besoin de se retirer — que nous ne pouvons pas, ne devons pas être toujours présents, pour pouvoir être réellement aimants à la mesure que Dieu octroie, et donc pour le bénéfice de l’Évangile.

Martin Luther prononçait, rapporte-t-on, cette parole très vraie : « j'ai aujourd'hui tellement de travail qu’il faut que je me retire d'abord deux heures pour prier avant de commencer ».

Ancrés en Dieu par son Esprit…

« Car la chair a des désirs contraires à ceux de l’Esprit, et l’Esprit en a de contraires à ceux de la chair — écrit Paul aux Galates — ; ils sont opposés entre eux, afin que vous ne fassiez point ce que vous voudriez.
Or, les œuvres de la chair sont manifestes, ce sont l'immodestie, la corruption, la dissolution, l’idolâtrie, la magie, les inimitiés, les querelles, les jalousies, les animosités, les disputes, les divisions, les scissions, l’envie, l’ivrognerie, les excès de table, et les choses semblables. Je vous dis d’avance, comme je l’ai déjà dit, que ceux qui commettent de telles choses n’hériteront point le royaume de Dieu. Mais le fruit de l’Esprit, c’est l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la fidélité, la douceur, la pondération. » (Galates 5, 17-23)

Pour libérer ce fruit de l’Esprit, Jésus « chassait les démons et ne les laissait pas parler » — et se retirait au désert pour prier. L’Épître de Jacques ne dit pas autre chose que Marc ou Paul aux Galates concernant le frein posé à la liberté de l’Esprit par la vanité démoniaque :

« Si vous avez dans votre cœur une fougue amère et un esprit de dispute, ne vous glorifiez pas et ne mentez pas contre la vérité. Cette sagesse n’est point celle qui vient d’en haut ; mais elle est terrestre, charnelle, démoniaque. Car là où il y a une fougue amère et un esprit de dispute, il y a du désordre et toutes sortes de mauvaises actions. La sagesse d’en haut est premièrement pure, ensuite pacifique, modérée, conciliante, pleine de miséricorde et de bons fruits, exempte de duplicité, d’hypocrisie. Le fruit de la justice est semé dans la paix par ceux qui recherchent la paix. D’où viennent les luttes, et d’où viennent les querelles parmi vous ? N’est-ce pas de vos passions qui combattent dans vos membres ? » (Jacques 3, 14 – 4, 1)

Jésus chassant ce type d’esprits en les faisant taire, apparaît la réalité du fruit l’Esprit de Dieu : « le fruit de l’Esprit, c’est l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la fidélité, la douceur, la pondération »… « La sagesse d’en haut est premièrement pure, ensuite pacifique, modérée, conciliante, pleine de miséricorde et de bons fruits, exempte de duplicité, d’hypocrisie. Le fruit de la justice est semé dans la paix par ceux qui recherchent la paix. » C’est cela qui saisit ceux qui approchent alors l’Église, ce qui fait accourir les foules à Caper-Nahum : « voyez comme ils s’aiment » constateront de même les Romains de l’Antiquité ! — selon Tertullien, écrivain chrétien, ministre de l’Église de Carthage du IIe-IIIe siècle.

Mais cela naît d’une seule chose. « C’est pour cela que je suis sorti » dit Jésus. C’est pour cela qu’il est venu d’auprès du père : « il faut que je proclame l’Évangile », et pas seulement chez vous, mais « aussi dans les bourgs voisins », plus loin — « c’est pour cela que je suis sorti »…

Les réformateurs — j’ai cité Luther — ont retenu la leçon : « Là où nous voyons que la Parole de Dieu est purement prêchée et écoutée, écrit Calvin, et les sacrements administrés selon l'institution du Christ — sacrements qui soulignent et concrétisent la parole proclamée — là est l’Eglise. »

De cela uniquement, de la parole proclamée, naît l’Eglise, ainsi ancrée dans la vérité par l’Esprit quand cette parole est écoutée, pour que rayonne le fruit de l’Esprit saint qui fait taire tout autre esprit. Le souci de ce fruit de l’Esprit né de la parole proclamée et écoutée est ce que continueront de demander les disciples aux Églises quelques décennies après le moment de Caper-Nahum :

Première Épître de Jean : « L’amour de Dieu a été manifesté envers nous en ce que Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui. Et cet amour consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu’il nous a aimés et a envoyé son Fils, offert en sacrifice pour le pardon de nos péchés. Bien-aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons aussi nous aimer les uns les autres. Personne n’a jamais vu Dieu ; si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour est parfait en nous. Nous connaissons que nous demeurons en lui, et qu’il demeure en nous, en ce qu’il nous a donné de son Esprit. Et nous, nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé le Fils comme Sauveur du monde. » (1 Jean 4, 9-14)

R.P.
Antibes, 05.02.12


dimanche 22 janvier 2012

«Laissant leurs filets ils le suivirent»




Jonas 3 ; Psaume 25 ; 1 Corinthiens 7, 29-31

Jonas 3
1 La parole de l’Eternel fut adressée à Jonas une seconde fois, en ces mots:
2 Lève-toi, va à Ninive, la grande ville, et proclames-y la publication que je t’ordonne !
3 Et Jonas se leva, et alla à Ninive, selon la parole de l’Eternel. Or Ninive était une très grande ville, de trois jours de marche.
4 Jonas fit d’abord dans la ville une journée de marche ; il criait et disait : Encore quarante jours, et Ninive est détruite !
5 Les gens de Ninive crurent à Dieu, ils publièrent un jeûne, et se revêtirent de sacs, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits.
6 La chose parvint au roi de Ninive ; il se leva de son trône, ôta son manteau, se couvrit d’un sac, et s’assit sur la cendre.
7 Et il fit faire dans Ninive cette publication, par ordre du roi et de ses grands ; Que les hommes et les bêtes, les bœufs et les brebis, ne goûtent de rien, ne paissent point, et ne boivent point d’eau !
8 Que les hommes et les bêtes soient couverts de sacs, qu’ils crient à Dieu avec force, et qu’ils reviennent tous de leur mauvaise voie et des actes de violence dont leurs mains sont coupables !
9 Qui sait si Dieu ne reviendra pas et ne se repentira pas, et s’il ne renoncera pas à son ardente colère, en sorte que nous ne périssions point ?
10 Dieu vit qu’ils agissaient ainsi et qu’ils revenaient de leur mauvaise voie. Alors Dieu se repentit du mal qu’il avait résolu de leur faire, et il ne le fit pas.

Marc 1, 14-20
14 Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l’Évangile de Dieu et disait :
15 "Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Évangile."
16 Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter le filet dans la mer : c’étaient des pêcheurs.
17 Jésus leur dit : "Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes."
18 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.
19 Avançant un peu, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, qui étaient dans leur barque en train d’arranger leurs filets.
20 Aussitôt, il les appela. Et laissant dans la barque leur père Zébédée avec les ouvriers, ils partirent à sa suite.

*

« Le temps est accompli », proclame Jésus dès le début de son ministère. Quel est le temps qui est accompli ? Qu’est-ce que cela signifie ? « Le Règne de Dieu s’est approché ». Nous voilà au bout d’une longue marche : « le temps est accompli ». Une longue marche, commencée au début de la Création, comme projet de Dieu, et pour nous humains, un projet à accompagner, à développer — car c’est nous que Dieu envoie pour dire son salut au monde, ce qui comme pour Jonas, ne nous enchante pas toujours. Un projet de sortie des ténèbres vers la lumière de la gloire de la Cité future — comme un pèlerinage.

*

« Après que Jean eut été livré », dit le texte : l'arrestation brutale de Jean le Baptiste par la police d'Hérode vient de mettre fin à la mission du Précurseur. Marc emploie (dans le texte grec) le mot « livré » qu'il reprendra plusieurs fois par la suite au sujet de Jésus (« le Fils de l'Homme va être livré aux mains des hommes » — 9, 31), puis des apôtres (« on vous livrera aux tribunaux » - 13, 9). Manière de nous dire déjà : le sort du Baptiste préfigure celui de Jésus puis de ses disciples : c'est le lot des prophètes, comme l’écrivait déjà Ésaïe (Es 50-53). « Ils diront faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi », dira de même Jésus en Matthieu (5, 11), dans les Béatitudes.

C’est le coût de la conversion, pourtant indispensable, et de ce qui l’accompagne, devenir pêcheurs d’hommes, pour amener le monde à sa plénitude — « le temps est accompli ».

*

Eh bien, c’est maintenant, toujours à nouveau, que « le temps est accompli », et que « le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » Aujourd’hui, aujourd’hui précisément. Le Royaume s’est approché. « Le temps se fait court. La figure de ce monde passe » dira Paul aux Corinthiens (1 Co 7, 29 & 31).

C’est bien ce qu’ont entendu les premiers disciples. Simon et André : « laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent ». Puis Jacques et Jean : « il les appela. Et laissant la barque de leur père, ils partirent à sa suite »… C’est en ces termes que la vocation adressée aux premiers disciples nous est adressée à notre tour : « le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »

Entendrons-nous cet appel, aujourd’hui — ou resterons nous chacun dans notre barque et à nos filets ? « Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent. » — « Laissant la barque de leur père, ils partirent à sa suite »…

« Pêcheurs d’hommes » — qu’est-ce à dire ? Une transposition évidemment de leur métier à ce qu’ils feront désormais. Lancer la parole de l’Évangile : c’est leur vocation, témoins d’une parole qui agit d’elle-même, telle une graine qui germe selon les images du travail du semeur ; et, selon l’image de la pêche, parole qui emporte l’adhésion de cœur, qui captive d’une façon mystérieuse ceux qui l’entendent vraiment, mystérieusement.

R.P.
Vence, 22.01.2012


dimanche 15 janvier 2012

Passages de relais




1 Samuel 3, 3-16 ; Psaume 40 ; 1 Corinthiens 15, 15-20 ; Jean 1, 35-42

1 Samuel 3, 3-10
3 La lampe de Dieu n’était pas encore éteinte, et Samuel était couché dans le temple de l’Eternel, où était l’arche de Dieu.
4 Alors l’Eternel appela Samuel. Il répondit : Me voici !
5 Et il courut vers Eli, et dit : Me voici, car tu m’as appelé. Eli répondit : Je n’ai point appelé ; retourne te coucher. Et il alla se coucher.
6 L’Eternel appela de nouveau Samuel. Et Samuel se leva, alla vers Eli, et dit : Me voici, car tu m’as appelé. Eli répondit : Je n’ai point appelé, mon fils, retourne te coucher.
7 Samuel ne connaissait pas encore l’Eternel, et la parole de l’Eternel ne lui avait pas encore été révélée.
8 L’Eternel appela de nouveau Samuel, pour la troisième fois. Et Samuel se leva, alla vers Eli, et dit : Me voici, car tu m’as appelé. Eli comprit que c’était l’Eternel qui appelait l’enfant,
9 et il dit à Samuel : Va, couche-toi ; et si l’on t’appelle, tu diras : Parle, Eternel, car ton serviteur écoute. Et Samuel alla se coucher à sa place.
10 L’Eternel vint et se présenta, et il appela comme les autres fois : Samuel, Samuel ! Et Samuel répondit : Parle, car ton serviteur écoute.

Jean 1, 35-42
35 Le lendemain, Jean se trouvait de nouveau au même endroit avec deux de ses disciples.
36 Fixant son regard sur Jésus qui marchait, il dit : “Voici l’agneau de Dieu.”
37 Les deux disciples, l’entendant parler ainsi, suivirent Jésus.
38 Jésus se retourna et, voyant qu’ils s’étaient mis à le suivre, il leur dit : “Que cherchez-vous ?” Ils répondirent : “Rabbi-ce qui signifie Maître-,où demeures-tu ?”
39 Il leur dit : “Venez et vous verrez.” Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait et ils demeurèrent auprès de lui, ce jour-là ; c’était environ la dixième heure.
40 André, le frère de Simon-Pierre, était l’un de ces deux qui avaient écouté Jean et suivi Jésus.
41 Il va trouver, avant tout autre, son propre frère Simon et lui dit : “Nous avons trouvé le Messie !” – ce qui signifie le Christ.
42 Il l’amena à Jésus. Fixant son regard sur lui, Jésus dit : “Tu es Simon, le fils de Jean ; tu seras appelé Céphas” – ce qui veut dire Pierre.

*

Éli à Samuel (1 Sam 3, 3-16), Jean à Jésus, plus tard Jésus aux Douze (Jn 16, 7), les Douze aux diacres (Ac 6), etc. Chaque fois un passage de relais, chaque fois un moment fixé. Ce que le grec appelle kaïros, une « fenêtre de tir » en termes actuels.

1) Jean sait qu’il va être persécuté : Hérode, qu’il a mis en cause, n’en restera pas là. Pour Jean c’est le temps de ce passage de relais, qu’il accepte déjà malgré ses doutes — « es-tu celui qui doit venir ? » demandera-t-il encore à Jésus, alors qu’il est emprisonné et bientôt exécuté. Quoiqu’il en soit alors, il sait que le moment est là. Il envoie ses disciples à celui qui va mourir aussi, mais plus tard, d’une mort porteuse d’un tout autre sens — l’Agneau de Dieu. Pour ses disciples, c’est un changement — comme un changement de demeure : « où demeures-tu ? » demandent-ils à Jésus — « Venez et vous verrez. »

« Vous verrez »… quoi ? De la souffrance — « l’Agneau de Dieu » (v. 36) — de la souffrance avant la gloire. Et, avant la gloire : … du visible ! — un homme qui marche (v. 36) — qui marche à la croix : « voici l’Agneau de Dieu »

« L’Agneau de Dieu ». L’Agneau vainqueur du combat de la fin des temps, sans doute, dans la prédication de Jean. Mais aussi la victime sacrificielle ! — à laquelle renvoie l’évocation de l’agneau à travers plusieurs épisodes bibliques. Parmi lesquels :

- Isaac, le fils d’Abraham, qui pose à son père la question « mais où est donc l’agneau pour l’holocauste ? », Abraham répond : « C’est Dieu qui pourvoira à l’agneau pour l’holocauste ».

- Puis l’agneau évoque, bien sûr, le rite de la Pâque, qui chaque année, rappelle au peuple que Dieu l’a libéré. La nuit de la sortie d’Égypte, on sait que Moïse avait fait pratiquer par le peuple le rite traditionnel de l’agneau égorgé : désormais, chaque année, cela vous rappellera que Dieu est passé parmi vous pour vous libérer. Le sang de l’agneau signe votre libération.

- L’agneau évoque aussi Moïse d’une autre façon. Les commentaires juifs de l’Exode comparent Moïse à un agneau : ils imaginent une balance : sur l’un des deux plateaux, toutes les forces de l’Égypte rassemblées : Pharaon, ses chars, ses armées, ses chevaux, ses cavaliers. Sur l’autre plateau, Moïse représenté sous la forme d’un petit agneau. Eh bien, face à la puissance des Pharaons, ce sont la faiblesse et l’innocence qui l’ont emporté…

- Et aussi, le mot « agneau » fait penser, bien sûr, au serviteur de Dieu du Livre d’Ésaïe, comparé à un agneau : « Brutalisé, il s’humilie ; il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir, comme une brebis devant ceux qui la tondent : elle est muette ; lui n’ouvre pas la bouche » (Es 53, 7). Le serviteur du livre d’Ésaïe subit donc la persécution — mais il est ensuite exalté : « Voici que mon serviteur triomphera, il sera haut placé, élevé, exalté à l’extrême » (Es 53, 13).

Voilà quoiqu’il en soit, à ce terme d’agneau, l’évocation d’images d’abord cruelles ! Mais comme pour Moïse face à Pharaon, comme pour le serviteur du livre d’Ésaie broyé par la persécution, c’est pour un triomphe de la faiblesse sur la force.

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2) Car le passage de relais de Jean à Jésus est celui qui conduit l’Agneau à la croix, pour un second passage de relais : de la croix aux disciples — Jean 16, 7 : « il est préférable pour vous que je m’en aille, car si je ne m’en vais pas, le Consolateur ne viendra pas vers vous ; mais, si je m’en vais, je vous l’enverrai. » Jésus sait : c’est pour maintenant. Un signe : la venue de Grecs qui veulent le voir (Jean 12) : le moment est là, dit-il à ses disciples, et c’est effectivement pour quelques jours après, en pleine fête de Pâques : ils ne le verront plus.

Où l’on retrouve la question de la demeure : beaucoup de demeures… Celui qui demeure en moi, je demeurerai en lui… Œuvre du Consolateur promis par Jésus. Consolateur. Jésus console ses disciples — déjà de ce qu’ils vont voir bientôt : la violence qui déferle contre leur maître, à qui on demande tout et son contraire, il s’agit de le piéger — au point qu’il cesse de se défendre, et subit jusqu’à la croix : l’Agneau de Dieu annoncé par le Baptiste.

Aux disciples aussi sera donné un traitement indigne : Jésus les envoie porter la parole de la vie. On leur en voudra pour cela !

On cherchera à les détourner de faire cela seul pour quoi ils sont envoyés : donner la parole de Dieu. Entre ceux qui la supportent mal et ceux qui succombent à l’impatience et qui reprochent aux disciples le fait que la parole est de l’ordre de la semence et qu’elle ne germe pas sitôt semée, les disciples auront fort à faire, fort à endurer.

Tâche ingrate que d’être envoyé prêcher… sachant qu’il est de la nature de cette tâche de ne pas en voir le fruit. « Je vous enverrai un autre Consolateur », promet Jésus. Agneau de Dieu, je l’ai vécu.

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3) Des disciples aux diacres. Actes 6, 1-4 : « En ce temps-là, le nombre des disciples augmentant, les Hellénistes [les Grecs] murmurèrent contre les Hébreux, parce que leurs veuves étaient négligées dans la distribution qui se faisait chaque jour. Les Douze convoquèrent la multitude des disciples, et dirent : Il n’est pas convenable que nous laissions la parole de Dieu pour servir aux tables. C’est pourquoi, frères, choisissez parmi vous sept hommes, de qui l’on rende un bon témoignage, qui soient pleins d’Esprit-Saint et de sagesse, et que nous chargerons de cet emploi. Et nous, nous continuerons à nous appliquer à la prière et au ministère de la parole. »

Jésus avait confié aux Douze la tâche prêcher, de donner la parole de Dieu. Attachés à ce ministère, les Apôtres ne voient pas spontanément certaines réalités, certaines souffrances : les veuves des Hellénistes sont en difficulté. Ce sont les Hellénistes, les Grecs, qui attirent l'attention des Douze. « Les [Grecs] murmurèrent contre les Hébreux parce que leurs veuves étaient négligées dans la distribution qui se faisait chaque jour. »

Alors les Apôtres vont faire comme leur maître, et comme avant lui Jean le Baptiste : le moment est là ; ils vont passer le relais. « Les Douze convoquèrent la multitude des disciples, et dirent : Il n’est pas convenable que nous laissions la parole de Dieu pour servir aux tables. » Tâche confiée à ceux qui se sont plaints — enfin à sept de leur communauté qu’ils doivent choisir eux-mêmes — les Apôtres font cela à la suite de ce qu’avait dit Jésus : « donnez leur vous-même à manger » — Jésus bénissant le pain.

La tâche des Douze, l’annonce de la parole de Dieu, n’est pas la tâche qu’ils vont confier à d’autres en instituant les diacres. Celle-ci n’est pas la leur, sans quoi tout serait gâché : l’Eglise du Christ, perdant ce qui la fonde, la Parole divine, se dissoudrait en Ong !

Mais ce que les circonstances exigent n’est pas pour autant du facultatif : un des fruits de la parole des Douze est précisément ce que les circonstances leur demandent, qui vont les amener à ce passage de relais à des diacres. Le moment est là, il était inattendu. Ce n’en est pas moins le moment précis, le moment opportun.

Un passage de relais, qui comme celui de Jean à Jésus et celui de Jésus aux Douze, semble avoir tout l’air d’un abandon :

« Il vous est avantageux que je m’en aille, que je ne reste pas avec vous, sans quoi rien ne se fera, ni ce que vous aurez à faire et que vous seriez tenté de me voir faire à votre place ; ni ce que j’ai à faire, qui est autre chose » — Jean l’a annoncé : « Celui-ci est l’Agneau de Dieu. » — Pour vous : « vous verrez où je demeure » : au sein du Père qui envoie votre Consolateur, celui qui est votre force quand la parole que vous semez n’a pas encore germé, au jour où on vous le reproche jusqu’à vous persécuter à votre tour pour cela. Qu’il n’en soit pas ainsi dans l’Église. Il y est question de moments fixés et de passages de relais.

Pour les diacres, l’animation solidaire qui suit ce nouveau passage de relais, fruit de la parole des Apôtres, est leur tâche, pas celle des Apôtres, pas celle des envoyés de la parole. Chacun son appel. Des envoyés de la parole, les Douze, passant le relais aux diacres, on est porté à leur demander ce qui serait aujourd’hui l’équivalent d’un BAFA ou une qualification d’assistante sociale, choses très honorables. Mais qui ne sont pas de celles de leur envoi.

C’est pourquoi ils passent, dans ce domaine, le relais, sans quoi non seulement la parole ne serait plus annoncée comme elle doit l’être, mais la tâche diaconale, fruit de la parole annoncée, serait accomplie d’une façon inadéquate par ceux dont ce n’est pas l’envoi. Paul le soulignera à l’envi : j’ai été envoyé pour prêcher, et prêcher la croix — pas même pour baptiser ! Dire la parole de Dieu sans en voir le fruit : un temps pour semer, un temps pour moissonner. Tel sème, rappelle Paul, tel autre arrose, tel autre recueille. Dieu fait croître. Pour les Douze, un des fruits de leur parole est un manque, un besoin : la parole, ayant atteint les Hellénistes, a suscité des besoins.

Besoins qui impliquent un nouveau passage de relais, à un moment précis. Vers le ministère diaconal, un moment de la fructification de la parole, pour une autre tâche, qui est confiée à toutes celles et tous ceux qui s’y engagent. Et l’histoire des passages de relais ne s’arrêtera pas là… Que dire aujourd’hui, avec la chute du « triple A » pour notre pays et ses conséquences sociales. Moment opportun pour notre journée de l’entraide, entraide cruciale dans la mission de l'Eglise, et pour laquelle le texte de ce jour porte un appel.

Le ministère de Jésus est déjà un passage de relais à un moment précis : « Fixant son regard sur Jésus qui marchait, Jean dit : “Voici l’agneau de Dieu.” »

RP,
Antibes, 15.01.12