mercredi 24 mai 2017

L’Ascension et l’espérance du Royaume




Actes 1, 1-11 ; Psaume 47 ; Éphésiens 1, 17-23 ; Matthieu 28, 16-20

Actes 1, 1-11
1 J’avais consacré mon premier livre, Théophile, à tout ce que Jésus avait fait et enseigné, depuis le commencement
2 jusqu’au jour où, après avoir donné, dans l’Esprit Saint, ses instructions aux apôtres qu’il avait choisis, il fut enlevé.
3 C’est à eux qu’il s’était présenté vivant après sa passion : ils en avaient eu plus d’une preuve alors que, pendant quarante jours, il s’était fait voir d’eux et les avait entretenus du Règne de Dieu.
4 Au cours d’un repas avec eux, il leur recommanda de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre la promesse du Père, "celle, dit-il, que vous avez entendue de ma bouche :
5 Jean a bien donné le baptême d’eau, mais vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici quelques jours."
6 Ils étaient donc réunis et lui avaient posé cette question : "Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ?"
7 Il leur dit : "Vous n’avez pas à connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité ;
8 mais vous allez recevoir une puissance, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre."
9 A ces mots, sous leurs yeux, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs regards.
10 Comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se trouvèrent à leur côté
11 et leur dirent : "Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel."

Matthieu 28, 16-20
16 Les onze disciples allèrent en Galilée, sur la montagne que Jésus leur avait désignée.
17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent devant lui. Mais quelques-uns eurent des doutes.
18 Jésus, s’étant approché, leur parla ainsi : Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre.
19 Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
20 et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde.

*

« Deuxième tome à Théophile » dont l’Évangile selon Luc est le premier, le livre des Actes des Apôtres commence par le rappel de la promesse du Ressuscité concernant l’Esprit saint — promesse en lien avec le fait que l’instauration du Royaume est différée. L’Église ne se confond donc pas avec le Royaume et son « rétablissement pour Israël » (v. 6-7). L’Esprit saint concerne la mission, comme annonce universelle, mission de témoins du Ressuscité pour toutes les nations.

La venue du Royaume est donc différée. Ce que signifie aussi l’Ascension qui clôt les quarante jours d’apparitions du Ressuscité et scelle l’envoi des disciples — « Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel », déclarent les « deux hommes en vêtements blancs ».

Dans l’Ascension comme dans la crucifixion, le Christ est « enlevé » (Ac 1, 2). « Vous ne me verrez plus », disait Jésus de sa mort, puis « encore un peu de temps et vous me verrez », disait-il de sa résurrection (Jean 16, 16). « Vous ne me verrez plus » : « une nuée le déroba aux yeux » des disciples (Ac 1, 9), « puis vous me verrez encore » : bientôt, mais plus tard, la venue en gloire — dont l’espérance hors de ce temps prévient qu’en ce temps, étant « au milieu de vous » ou « en vous », « le Royaume de Dieu ne vient pas de façon à frapper les regards ». Et donc encore moins à la force de l’épée ! — : aucune légitimité d’un règne de l’Église de celui dont le Règne n’est pas de ce temps…

L'Ascension, comme le départ par la mort — du crucifié —, est tout d'abord la marque d'une absence. Il ne faut pas imaginer cette élévation comme un déplacement local qui conduirait le Christ à une droite de Dieu « géographique » : Dieu est dans un au-delà infini : une élévation comme déplacement local durerait indéfiniment ! Et d'autre part, Dieu est universellement présent : la droite de Dieu est partout ! Et de plus le Christ ressuscité emplit lui-même corporellement toutes choses.

L'Ascension est un départ, déjà signifié par la Croix.

Dans le départ du Christ, c'est une réalité essentielle de la vie de Dieu avec le monde qui est exprimée : son retrait, son absence. Car si Dieu est présent partout, et si le Christ ressuscité est lui-même corporellement présent, il est aussi comme le Père, radicalement absent, caché.

Cette absence est aussi signe de son règne — de ce que l'on n'a point de mainmise sur lui —, et de quel genre est son règne. Le rituel biblique exprime cela par le voile du Tabernacle, et celui du Temple, derrière lequel ne vient, et qu'une fois l'an, le grand prêtre.

Ce lieu très saint a son équivalent céleste, comme nous l'explique l'Épître aux Hébreux (8, 5) lisant l'Exode (25, 40). C'est dans ce lieu très saint céleste qu'il est entré par son départ, départ avéré à sa mort. Le Christ entre dans son règne et se retire, voilé dans une nuée.

Sa présence — « je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde » — est alors d'un tout autre ordre. Son règne n'est pas celui d'un des rois de ce monde, des pouvoirs de ce monde : « enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. » C'est un règne caché, une présence mystérieuse qui est en lien précis avec la réception de son enseignement, dans l'observance de ce qu'il a prescrit afin — ainsi que le dit l'épître aux Éphésiens 1, 17-23 :
17 […] que le Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père de gloire, vous donne un esprit de sagesse et de révélation, dans sa connaissance,
18 et qu’il illumine les yeux de votre cœur, pour que vous sachiez quelle est l’espérance qui s’attache à son appel, quelle est la richesse de la gloire de son héritage qu’il réserve aux saints,
19 et quelle est envers nous qui croyons l’infinie grandeur de sa puissance, se manifestant avec efficacité par la vertu de sa force.
20 Il l’a déployée en Christ, en le ressuscitant des morts, et en le faisant asseoir à sa droite dans les lieux célestes,
21 au-dessus de toute domination, de toute autorité, de toute puissance, de toute dignité, et de tout nom qui se peut nommer, non seulement dans le siècle présent, mais encore dans le siècle à venir.
22 Il a tout mis sous ses pieds, et il l’a donné pour chef suprême à l’Église,
23 qui est son corps, la plénitude de celui qui remplit tout en tous.

Ainsi, en un sens différent de ce qu'il en est des pouvoirs de ce monde, comme y appelle le Psaume 47 : « Chantez Dieu, chantez ! chantez pour notre roi, chantez ! Car le roi de toute la terre, c’est Dieu » (Psaume 47, 6-7a).


RP, Poitiers, Ascension, 24.05.17


dimanche 7 mai 2017

Histoire d’apprivoisement




Actes 2, 14 & 36-41 ; Psaume 23 ; 1 Pierre 2, 20-25 ; Jean 10, 1-10

Jean 10, 1-10
1 "En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis mais qui escalade par un autre côté, celui-là est un voleur et un brigand.
2 Mais celui qui entre par la porte est le berger des brebis.
3 Celui qui garde la porte lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix ; les brebis qui lui appartiennent, il les appelle, chacune par son nom, et ils les emmène dehors.
4 Lorsqu’il les a toutes fait sortir, il marche à leur tête, et elles le suivent parce qu’elles connaissent sa voix.
5 Jamais elles ne suivront un étranger ; bien plus, elles le fuiront parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers."
6 Jésus leur dit cette parabole, mais ils ne comprirent pas la portée de ce qu’il disait.
7 Jésus reprit : "En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis.
8 Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands, mais les brebis ne les ont pas écoutés.
9 Je suis la porte : si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra et trouvera de quoi se nourrir.
10 Le voleur ne se présente que pour voler, pour tuer et pour perdre ; moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance.

*

Une histoire que raconte Jésus pour parler de lui-même comme d’un berger. Traditionnellement le berger évoque sans doute les moutons et les pâturages, mais aussi le roi d’Israël. Mais le roi qu’est Jésus est particulier, un roi qui ne vient « pas de façon à frapper les regards ». Voilà une histoire de berger où il est donc question de moutons et d’apprivoisement — les brebis connaissant sa voix. Moutons et apprivoisement.

Ça ne vous rappelle rien ? « S'il vous plaît... dessine-moi un mouton ! » demanda le petit prince...

Jésus nous parle ici de sa relation avec les siens — de deux façons. Selon la première, il est le berger, selon la seconde il est la porte. Il parle en paraboles, c'est-à-dire par une série d'images dont les détails n'ont pas de sens pour eux-mêmes, mais par rapport au centre qu'ils désignent. Ici ce sens est que Jésus est celui qui est dans une vraie relation d'intimité avec les siens, une relation telle qu'il en est responsable — jusqu'à donner sa vie. Car il n'y a pas de vraie relation d'intimité sans responsabilité. On a vu la semaine dernière comment la relation du Ressuscité avec les disciples d’Emmaüs se faisait dans moment d’intimité entre lui et eux.

C'est ici que l'on rejoint le petit prince, mais pas dans ses dessins de moutons. Dans l'explication de la naissance d'une relation d'intimité — avec le renard.

*

"- Bonjour, dit le renard.
- Bonjour, répondit poliment le petit prince, qui se retourna mais ne vit rien.
- Je suis là, dit la voix, sous le pommier...
- Qui es-tu ? dit le petit prince. Tu es bien joli...
- Je suis un renard, dit le renard.
- Viens jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste...
- Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard. Je ne suis pas apprivoisé.
- Ah ! pardon, fit le petit prince.
Mais, après réflexion, il ajouta :
- Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?
- Tu n'es pas d'ici, dit le renard, que cherches-tu ?
- Je cherche les hommes, dit le petit prince. Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?
- Les hommes, dit le renard, ils ont des fusils et ils chassent. C'est bien gênant ! Ils élèvent aussi des poules. C'est leur seul intérêt. Tu cherches des poules ?
- Non, dit le petit prince. Je cherche des amis. Qu' est-ce que signifie "apprivoiser" ?
- C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ca signifie "créer des liens..."
- Créer des liens ?
- Bien sûr, dit le renard. tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à mille autres renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde..."



"Les brebis suivent le berger, nous dit Jésus, parce qu'elles connaissent sa voix". Il existe entre elles et lui une relation d'intimité ; c'est-à-dire qu'elles sont apprivoisées. De lui, elles savent n'avoir point à craindre qu'il ne soit un voleur qui vient pour "tuer et détruire". Lui est différent. Comme le renard saura distinguer des chasseurs le petit prince l'ayant apprivoisé.

*

"- Je commence à comprendre, dit le petit prince. Il y a une fleur... je crois qu'elle m'a apprivoisé...
- C'est possible, dit le renard. On voit sur la terre toutes sortes de choses...
- Oh ! ce n'est pas sur la Terre, dit le petit prince.
Le renard parut très intrigué :
- Sur une autre planète ?
- Oui.
- Il y a des chasseurs, sur cette planète-là ?
- Non.
- Ça c'est intéressant ! Et des poules ?
- Non.
- Rien n'est parfait, soupira le renard.
Mais le renard revint à son idée :
- Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je m'ennuie donc un peu. Mais si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font entrer sous terre. Le tien m'appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis, regarde ! Tu vois là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé est pour moi inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c'est triste ! Mais tu as des cheveux couleur d'or. Alors ce sera merveilleux quand tu m'auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j'aimerai le bruit du vent dans le blé...
Le renard se tut et regarda longtemps le petit prince :
- S'il te plaît... apprivoise-moi, dit-il !
- Je veux bien, répondit le petit prince, mais je n'ai pas beaucoup de temps. J'ai des amis à connaître.
- On ne connaît que les choses que l'on apprivoise, dit le renard. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi !
- Que faut-il faire ? dit le petit prince.
- Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus près...
Le lendemain revint le petit prince.
- Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens par exemple, à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures je commencerai à être heureux. Plus l'heure avancera, plus je me sentirai heureux. A quatre heures, déjà, je m'agiterai et m'inquiéterai : je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le cœur... Il faut des rites.
- Qu'est-ce qu'un rite ? dit le petit prince.
- C'est quelque chose de trop oublié, dit le renard. C'est ce qui fait qu'un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est jour merveilleux ! Je vais me promener jusqu'à la vigne. Si les chasseurs dansaient n'importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je n'aurais point de vacances."



« Tu te reposera au septième jour », dit le décalogue. « Vous ferez ceci en mémoire de moi », dit Jésus. Ou encore « Baptisez-les au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. »

Il est une spécificité de tel jour, pourtant apparemment comme les autres. Il est une spécificité de tel repas, pourtant apparemment comme les autres, composé chimiquement comme les autres. Il est une spécificité d’un geste pourtant bien simple, un baptême.

Tel distingue entre les jours, dit Paul (Romains 14), où entre les nourritures. Que celui qui distingue ne juge pas celui qui les considère comme tous équivalents, et que celui qui les considère comme équivalents ne méprise pas celui qui les distingue entre eux.

Certes ! Mais gardons-nous de nous prendre pour des anges, au-dessus de tout rituel. Notre connaissance de ce que tel pain est équivalent chimiquement à tel autre, ou que tel jour est temporellement comme tel autre, que l’eau du baptême est la même que n’importe quelle eau, ne change rien à la parole qui les investit d'éternité.

*

"Ainsi le petit prince apprivoisa le renard. Et quand l'heure du départ fut proche :
- Ah ! dit le renard... Je pleurerai.
- C'est ta faute, dit le petit prince, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu que je t'apprivoise...
- Bien sûr, dit le renard.
- Mais tu vas pleurer ! dit le petit prince.
- Bien sûr, dit le renard.
- Alors tu n'y gagnes rien !
- J'y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé.
Puis il ajouta :
- Va revoir les roses. Tu comprendras que la tienne est unique au monde. Tu reviendras me dire adieu, et je te ferai cadeau d'un secret."


*

« Voici, je suis avec vous jusqu'à la fin du monde. »
« Gardez tout ce que je vous ai enseigné. »
« Le bon berger donne sa vie pour ses brebis. »


RP, Poitiers, 7.05.17


dimanche 30 avril 2017

"Alors leurs yeux furent ouverts…"




Luc 24, 13-35
13  Et voici que, ce même jour, deux d’entre [les disciples] se rendaient à un village du nom d’Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem.
14  Ils parlaient entre eux de tous ces événements.
15  Or, comme ils parlaient et discutaient ensemble, Jésus lui-même les rejoignit et fit route avec eux ;
16  mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
17  Il leur dit : "Quels sont ces propos que vous échangez en marchant ?" Alors ils s’arrêtèrent, l’air sombre.
18  L’un d’eux, nommé Cléopas, lui répondit : "Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n’ait pas appris ce qui s’y est passé ces jours-ci !" -
19  "Quoi donc ?" leur dit-il. Ils lui répondirent : "Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple :
20  comment nos grands prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort et l’ont crucifié ;
21  et nous, nous espérions qu’il était celui qui allait délivrer Israël. Mais, en plus de tout cela, voici le troisième jour que ces faits se sont passés.
22  Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés : s’étant rendues de grand matin au tombeau
23  et n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu’elles ont même eu la vision d’anges qui le déclarent vivant.
24  Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ce qu’ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit; mais lui, ils ne l’ont pas vu."
25  Et lui leur dit : "esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu’ont déclaré les prophètes !
26  Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu’il entrât dans sa gloire ?"
27  Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait.
28  Ils approchèrent du village où ils se rendaient, et lui fit mine d’aller plus loin.
29  Ils le pressèrent en disant : "Reste avec nous car le soir vient et la journée déjà est avancée." Et il entra pour rester avec eux.
30  Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna.
31  Alors leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible.
32  Et ils se dirent l’un à l’autre : "Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures ?"
33  A l’instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem ; ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons,
34  qui leur dirent : "C’est bien vrai ! Le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon."
35  Et eux racontèrent ce qui s'était passé et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain.
*

Au-delà du silence et de sa dureté (et c'est aujourd’hui le jour du souvenir de la Shoah), qui menace en tout temps d'engloutir le monde, notre pays… Par la brèche du tombeau vide, l'éternité a déferlé dans le temps. « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? Il n'est pas ici, mais il est ressuscité. » Alors les femmes venues embaumer le corps qui n’est pas là se souviennent qu'il disait : « Il faut que le Fils de l'homme soit livré aux pécheurs, qu'il soit crucifié et qu'il se relève le troisième jour ». Et « elles s'en retournèrent du tombeau pour raconter tout cela aux Onze et à tous les autres ».

Les disciples d’Emmaüs ne se sont dans un premier temps que peu arrêtés à ce qu’ont dit les femmes revenant du tombeau. Ils ne mentionnent cela, dans leur dialogue avec le Christ qui marche à leur côté et qu’ils ne reconnaissent pas, qu’en termes de « toutefois » (v. 22)…

*

Qu’il est difficile de reconnaître le Ressuscité ! De le rencontrer en vérité, c’est-à-dire ne pas le confondre avec les images que nous nous en faisons, avec les a priori que nous avons sur lui. Qu’est-ce qui empêche les disciples d’Emmaüs de reconnaître le Ressuscité, leur maître, qu’ils ont côtoyé trois jours avant ?

Peut-être le texte nous donne-il lui même une indication pour que nous comprenions cette difficulté qui est aussi la nôtre : ils ne comprennent pas les Écritures, qu’ils connaissent pourtant, et que l’inconnu avec eux, Jésus, leur explique — dit le texte. Ni l’un, ni l’autre ne le comprend, ni ne reconnaît Jésus… Ni Cléopas, ni… Mais au fait, et l’autre ? Qui est-il ? Mais ma question est-elle la bonne ? Peut-être, mais pas sûr… Et s’il fallait demander : qui est-elle ?… Ainsi posée la question dévoile un a priori tel qu’il ne nous trouble même pas : nous sommes convaincus que le second disciple est un homme, ce que le texte ne dit pas ! Comme les disciples ne reçoivent pas ce que dit l’Écriture que l’inconnu leur explique. Quelque chose leur a échappé, et des Écritures, et de l’inconnu, le Ressuscité !

Comme il nous échappe que le texte de Luc ne dit pas que le second disciple n’est pas forcément un homme ! Mieux, à bien y regarder, il suggère, en ne nommant pas le second disciple, que c’est n’est pas le cas ! Voilà comment nous imposons au texte quelque chose qu’il ne dit pas, et qui nous empêche peut-être de voir de qui il s’agit ! L’autre disciple, pas nommé, pourrait avoir tout lieu d’être tout simplement Mme Cléopas, qui invite Jésus à sa table… Un couple de disciples. Étrange ? On n’y avait pas pensé ? Et pourtant, M. et Mme invitant Jésus chez eux… Quoi de bizarre ? Mais on n’y a pas pensé…

Eh bien c’est un phénomène de ce genre, compréhension a priori, qui empêche les deux disciples de reconnaître Jésus ! Ils savent à quoi on doit s’attendre : à rien, concernant celui qui vient de mourir ! Il est mort ! Du coup, ils ne le voient pas, ils ne le reconnaissent pas…

Et nous ? Comment imaginons-nous Jésus ? Rien qu’au plan physique. En général de la façon qu’a induite en nous toute une tradition iconographique… Pour un occidental de nos jours, disons assez grand, teint clair, cheveux châtains, yeux clairs. Cela pour rester au plan physique et seulement pour illustrer la difficulté des disciples. Éventuellement son physique était tout autre. Les juifs de l’époque biblique sont si divers : Esaü roux, la femme de Moïse, une Éthiopienne, noire, comme celle du Cantique des Cantiques, etc. Au temps de Jésus, cette diversité existe.

La vraie difficulté n’est pas de l’ordre de l’apparence physique pour les disciples d'Emmaüs qui ont côtoyé Jésus : ils connaissaient son physique. Mais lorsque, ressuscité, il leur apparaît… ils ne le reconnaissent pas ! Le problème, qui vaut pour nous aussi bien que pour les deux disciples d’Emmaüs, est lié à l'abîme qui sépare le temps de l'éternité et qui rend le Ressuscité inaccessible à l'imagination des disciples comme à la nôtre.

Là, c’est le contact de l'éternité qui est incompréhensible, c’est ce contact qui nous trouble dans tout ce qui rompt l'ordre habituel des choses, et cela au plus haut point dans la résurrection — mais aussi, et ce n’est pas sans rapport, dans l’intimité avec Dieu qui nous conduit à changer nos regards sur autrui. Troublant contact avec la vérité de Dieu. Troublante résurrection. Trop troublante.

Le choc de l’éternité a des conséquences bouleversantes. Des conséquences jusque sur notre quotidien et nos relations avec autrui… Et cela nous le pressentons. Et nous en avons peur ! Mais voilà que l'éternité nous envahit, déferle dans notre temps, depuis un dimanche de Pâques, dont on choisit aisément de ne pas en voir les conséquences.

Aussi, le Ressuscité viendrait-il lui-même à nos côtés nous dévoiler son visage dans les Écritures, notre certitude confortable que tout est bien à sa place — l'éternité d'un côté, notre quotidien moyen de l'autre, — hurlerait dans son pesant silence à nos cœurs se consumant, qu'il s'agit surtout de ne pas voir.

Or ce qui éclate dans tout son sens par la résurrection du Christ, c’est que tout est grâce, que la Création elle-même est une anomalie, un miracle de gratuité ; là, irrémédiablement, se bouleverse notre quotidien, nos normes, notre raisonnable protection de nous-mêmes, nos façons d'avoir toujours tout à acheter, à prouver, à mériter, à dissimuler.

La terreur d'avoir à reconnaître le Ressuscité rejoint finalement notre terreur de la grâce. La grâce est, dans sa gratuité, don d'intimité, et d'intimité avec Dieu, nécessairement terrorisante, mais ce faisant, elle est par là même libération.

Chose toujours surprenante ; qui ouvre sur ce qu’on ne soupçonnait pas. Lorsqu’on rencontre vraiment autrui, gratuitement, on est contraint de réviser ses propres jugements. Ainsi du Christ pour les disciples d’Emmaüs. On avait un point de vue sur lui. Limitatif. À la mesure de notre imagination, de ce que l’on considérait comme devant être un Messie. Lorsqu’il apparaît tel qu’il est, on ne le reconnaît donc pas : ah, s’il pouvait se montrer d'une façon qui ne nous surprenne pas ! Sous une forme connue, repérable, habituelle ! Mais apparemment ce n'est pas ce qu'il fait. Et lorsqu'il nous explique les Écritures sans avoir au préalable conforté nos repères, on ne l'écoute pas, on ne l'entend pas. Ce faisant, notre cœur ne brûle-t-il pas au dedans de nous ?

*

Et ce qui est vrai du Christ à une échelle insoupçonnée, devient, en lui, vrai aussi de chacun de ceux qu’il nous donne de côtoyer et que l’on a pris l’habitude de regarder toujours comme d’habitude. Ces frères et sœurs du Ressuscité, frères et sœurs dans l’espérance de leur résurrection, résurrection que nous affirmons, mais d’une façon qui risque toujours de ne rester qu’un simple mot. C'est aussi ce que dit le baptême : la vérité d'un être est unique et n'est pas en notre possession, en ce que nous croyons en savoir. Et c'est ce que rappellent les tournants de nos vies, et des vies de nos proches, adolescence, plus tard midi de la vie…

Les disciples d’Emmaüs regardaient l’inconnu comme on regarde habituellement ceux que nous côtoyons, à commencer par nos proches, a fortiori pour ceux que nous considérons comme étrangers. Le Christ s'est montré en étranger à Emmaüs ; puisque les disciples avaient pris l’habitude de regarder le Christ comme d’habitude, lorsqu’il se montre tel qu’il est au-delà de leurs regards appesantis par le sommeil de l’habitude, ils ne le reconnaissent pas.

“Notre cœur ne brûlait-il pas au-dedans de nous ?” — ou alors : “n’était-il pas engourdi” ? Mais n’est-ce pas là déjà notre expérience à chacun au quotidien ? Notre cœur ne brûle-t-il pas au-dedans de nous quand nous côtoyons jour après jours des frères et sœurs du ressuscité, quand nous mangeons avec eux — partageant le pain —, quand ils nous parlent, et que nous n’entendons que ce que nous avons pris l’habitude de filtrer, que nous n’en voyons qu’un quotidien toujours le même, alors que nous avons devant nous, à côté de nous, un frère, une sœur du Ressuscité, promis à la même gloire, déjà présente, de façon cachée, en lui, en elle ?

Notre cœur ne brûle-t-il pas au-dedans de nous quand nous ne reconnaissons pas l’image de Dieu dans celui ou celle, à côté de nous, que nous cantonnons dans les vieux jugements définitifs que nous avons pris l’habitude de porter sur lui, sur elle ? Au point que lorsque nous ne reconnaissons pas un prochain qui n’est encore que dans l’espérance de la résurrection que la parole de Dieu est en passe de faire germer en lui, nous le cantonnons dans ce chemin de dégradation et dans cette mort que Jésus a vaincu.

Mais Jésus, lui, est le ressuscité, il est la résurrection. Il a la puissance de transformer nos regards comme ceux des disciples d’Emmaüs. C'est au moment de la fraction du pain, moment de partage, d'intimité, que les disciples reconnaissent Jésus. Mais là la grâce est précédence silencieuse qui brise les terreurs, les craintes, les habitudes. L'établissement de cette intimité, terrorisante pour qui l'anticipe avant de la connaître, ou pour qui regarderait après coup la rupture qu'elle a provoquée, contemplation inévitablement vertigineuse face à un tel abîme ; — l'établissement de l'intimité se fait, contre toute attente, en douceur, contre toute attente et à la surprise du regard rétrospectif.

C'est là l'étonnement de la grâce, qui brise, dans l'intimité qu’elle établit, toutes nos fausses certitudes. Pour les disciples d'Emmaüs, ils ont basculé, au cœur de leur temps envahi par le Ressuscité, dans l'éternité qui advient en lui. Pour nous aussi la présence du Ressuscité peut tout changer, change tout, dès aujourd'hui !


R.P., Poitiers, 30.04.17


dimanche 23 avril 2017

Bienheureux ceux qui, sans avoir vu…




Actes 2, 42-47 ; Psaume 118, 21-29 ; 1 Pierre 1, 3-9 ; Jean 20, 19-31

Jean 20, 19-31
19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des autorités judéennes, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d'eux et il leur dit: "La paix soit avec vous."
20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit: "La paix soit avec vous. Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie."
22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit: "Recevez l'Esprit Saint;
23 ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis."
24 Cependant Thomas, l'un des Douze, celui qu'on appelle Didyme, n'était pas avec eux lorsque Jésus vint.
25 Les autres disciples lui dirent donc: "Nous avons vu le Seigneur!" Mais il leur répondit : "Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n'enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n'enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas !"
26 Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d'eux et leur dit: "La paix soit avec vous."
27 Ensuite il dit à Thomas: "Avance ton doigt ici et regarde mes mains; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d'être incrédule et deviens un homme de foi."
28 Thomas lui répondit : "Mon Seigneur et mon Dieu."
29 Jésus lui dit: "Parce que tu m’as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru."
30 Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d’autres signes qui ne sont pas rapportés dans ce livre.
31 Ceux-ci l’ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom.

*

On est au jour de la résurrection du Christ, et les disciples restent dans la crainte… Ils maintiennent « verrouillées les portes de la maison où ils se trouvaient ».

Puis ils vont passer de la crainte à la libération ; c’est-à-dire : à la mission, à l’envoi. « La paix soit avec vous, leur a dit Jésus. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie. » — Et il souffle sur eux. Souffle de l’Esprit… « Recevez l’Esprit Saint » : et déliez ceux qui sont liés. Tel est l’envoi.

Ici s’ouvre la porte de la liberté à laquelle nous sommes invités à notre tour. Une liberté qui est une question de pardon — le pardon qui libère : « ceux pour qui vous remettrez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettrez, ils leur ont été soumis » (plutôt que « ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus », comme si les Apôtres avaient pour mission de retenir captifs de leurs péchés certains de ceux à qui ils sont envoyés !). La libération est — si l’on veut — en deux volets : pardon du péché, de tout ce qui rend captif, et soumission du péché qui rend captif, pour une libération totale, victoire sur tous les esclavages. Comme mort au péché à la croix et résurrection à la vie nouvelle.

Voilà les Apôtres envoyés pour communiquer pleinement la libération que par sa résurrection, Jésus vient de leur octroyer dans le don de l’Esprit saint. Ils sont envoyés pour la communiquer abondamment : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. » Et mieux : « Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis. »

Telle est la parole de liberté — parole de pardon qui met fin à la crainte et nous envoie avec la paix de Dieu — qui nous est donnée dans ce souffle de l’Esprit saint. « La paix soit avec vous. » Malgré la crainte et le refus qu’elle porte, crainte que Jésus doit encore et encore apaiser : « La paix soit avec vous. » — Trois fois…

C’est alors la parole de libération elle-même, donnée aux Apôtres pour être portée par eux, qui fonde la légitimité de leur ministère : car quel que soit le ministère, on ne s’auto-proclame pas envoyé… Ni au sens propre, apôtre, ni pour une autre tâche.

C’est au point que ce qui qualifie l’envoyé, semble être avant tout son refus ! En tout cas, pour Thomas, une semaine après, dans la suite du texte, Thomas qui refuse la parole dont il sait qu’elle va le sortir des murs qui le protègent.

Ce refus valait déjà pour Moïse, qui demandait que l’on envoie quelqu’un d’autre, cela vaut pour les Apôtres — on pourrait parler de Pierre par exemple, disqualifié à nos yeux par son reniement ; et c’est cela qui le qualifie aux yeux de Dieu. Cela vaut particulièrement aujourd’hui pour Thomas, qui refuse carrément de croire ce qu’il est envoyé annoncer par l’appel de Jésus qui en a fait son Apôtre.

Thomas, Didyme, c’est-à-dire « Jumeau » — en araméen (Thomas) et en grec (Didyme) —, est devenu parmi les douze ce témoin pour les Grecs, pour les non-juifs qui ne sont pas de la tradition de l’adhésion à la parole du croire sur parole de Dieu.

*

L’absence du corps au tombeau vide, est alors un signe de la résurrection de Jésus. Signe pour les femmes du dimanche de Pâques, et par elles, pour nous. Comme le toucher de Thomas en est un autre pour lui, et par lui, pour nous. Pour que Thomas croie, non pas ce qu’il voit, mais parce qu’il voit — et après lui, nous ; car ce premier dimanche après Pâques annonce tous les dimanches qui suivront. Cela va bouleverser l’histoire du monde… Thomas, selon la tradition de l'Eglise qui y porte son nom, ira jusqu'en Inde porter l’Évangile…

Comme lors du don des Dix paroles au Sinaï, le peuple a vu les voix… Exode 20, 18 : « Tout le peuple voit les voix… » et il croit ce qui Dieu dit. Il ne croit pas ce qu’il voit, mais parce qu’il voit.

Voilà donc un classique en Israël, et dont Thomas va être le témoin auprès des Grecs et plus loin encore, jusqu'à nous. Le voilà rendu à la fois juif et grec — jumeau, à la fois Thomas et Didyme. Et c’est là sa mission, qui se fonde sur ce qu’il a vu les voix, non pas pour croire ce qu’il voit et touche, mais parce qu’il voit ce qu’il a voulu toucher. Et c’est là sa mission, c’est là le refus initial qui fonde sa mission — sa marque, comme Jésus porte les marques des clous. « Avance ton doigt ici et regarde mes mains ; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d’être incrédule et deviens un homme de foi. » Et avant même de toucher, Thomas lui répond : « Mon Seigneur et mon Dieu. » (Jean 20, 27-28)

Étrange invite que cette invite de Jésus… Scandale pour la raison que cette résurrection de la chair que Jésus signe ici dans son corps ressuscité : « un esprit n’a ni chair ni os » (Luc 24, 39). Scandale pour la raison. D’où la tentation de « spiritualiser » tout cela… et de professer la résurrection, mais pas vraiment « de la chair » !

C’est contre cela que Jésus invite Thomas à toucher ses plaies. Et par son intermédiaire, nous tous : heureux ceux qui n’ont pas vu comme Thomas, et qui ont cru, pourtant — car après ce second dimanche après celui de Pâques, ce dimanche de Thomas, il y aura tous les nôtres, où le Christ présent ne l'est pourtant pas pour les yeux : heureux donc ceux qui sans avoir vu, ont cru. Car, quel est l’enjeu ? L’enjeu est rien moins que le sens — éternel ! — de notre vie.

Notre vie ne se réalise, ne se concrétise, que dans notre histoire, dans nos rencontres, dans la trivialité du quotidien, bref, dans la chair ! Et c’est cela qui est racheté, radicalement et éternellement racheté au dimanche de Pâques. Le rachat dont il est question n’est pas l’accès à un statut d’esprit évanescent. C’est bien tout ce qui constitue notre être, notre histoire, l’expérience de nos rencontres et donc de nos sens, de notre chair, qui est racheté.

Notre histoire qui a fait de nous, qui fait de nous, qui fera de nous, ce que nous sommes, cette réalité de nos vies uniques devant Dieu.

C’est l’extraordinaire nouvelle qui nous est donnée par le Ressuscité : lui aussi, Fils éternel de Dieu, advient à l’éternité qui est la sienne par le chemin de son histoire dans la chair : ses plaies elles-mêmes, qui ont marqué sa chair, sont constitutives de son être !

… Signe que tous nos instants, ceux de Thomas, des Apôtres, les nôtres, chacun de nos moments uniques dans l’éternité, est porteur de notre propre vocation à l’éternité !

*

Monde nouveau, inaccessible, inconnu, dont est porteur le Christ, venu à notre rencontre, et à même donc, de tout bouleverser. Et ça, comme pour les femmes venues au tombeau, c'est un peu… effrayant.

Car qui sait où cela va mener ? Car on sait où cela a mené les disciples qui au départ n'en demandaient pas tant — et qui refusent ce qu’ils pressentent, qui restent derrières leurs portes verrouillées.

Thomas sait bien cela : il y a quelque chose derrière ces plaies. Thomas n'a pas cru ce qu'il a vu, il a cru parce qu'il a vu, et désormais, quoique cela coûte. « Mon Seigneur et mon Dieu », a-t-il dit, dans l'adoration…

Que la foi de saint Thomas soit la nôtre ce matin, qui nous permette de voir la voix de Dieu lui-même qui parle à nos cœurs cette parole portée par son Esprit : Jésus-Christ.

Et forts de la liberté qui est dans le don de cette parole et de ce souffle, d’aller comme envoyés de Dieu porter au monde cette libération. « La paix soit avec vous. »


R.P., Châtellerault, 23.04.17


dimanche 16 avril 2017

Il n’est pas ici, il est ressuscité




Actes 10.34-43 ; Psaume: 118.1-20 ; 1 Corinthiens 5.6-8 ; Matthieu 28.1-10

Matthieu 28, 1-10
1 Après le sabbat, au commencement du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie vinrent voir le sépulcre.
2 Et voilà qu’il se fit un grand tremblement de terre : l’ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus.
3 Il avait l’aspect de l’éclair et son vêtement était blanc comme neige.
4 Dans la crainte qu’ils en eurent, les gardes furent bouleversés et devinrent comme morts.
5 Mais l’ange prit la parole et dit aux femmes : "Soyez sans crainte, vous. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié.
6 Il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit; venez voir l’endroit où il gisait.
7 Puis, vite, allez dire à ses disciples : Il est ressuscité des morts, et voici qu’il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez. Voilà, je vous l’ai dit."
8 Quittant vite le tombeau, avec crainte et grande joie, elles coururent porter la nouvelle à ses disciples.
9 Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : "Je vous salue." Elles s’approchèrent de lui et lui saisirent les pieds en se prosternant devant lui.
10 Alors Jésus leur dit : "Soyez sans crainte. Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront."

*

« Il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit ; venez voir l’endroit où il gisait » (Matthieu 28, 6). Voilà un constat auquel l’ange mène les femmes figées de crainte : « Soyez sans crainte, vous. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié. Il n’est pas ici, car il est ressuscité » — voilà un constat qui bouleverse le monde depuis plus de 2000 ans. Voilà un constat qui met définitivement en question nos certitudes sur nous-mêmes, sur la vie, sur la mort. Car si la vie qui déferle du tombeau vide dévoile que la mort n’est pas ce que l’on croyait, elle dévoile aussi que la vie n’est peut-être pas non plus ce que l’on croyait.

C’est ainsi que le Nouveau Testament parlera de deux morts, et de deux résurrections. Une première mort, spirituelle — qui fonde la question, plus sérieuse qu’on ne croit : y a-t-il une vie avant la mort ? — Une première mort, spirituelle, dont on est appelé dès aujourd’hui à ressusciter — par une première résurrection.

La seconde mort, bien visible celle-là, celle qui nous réduit au statut de cadavre, perd alors son aiguillon, sa réalité menaçante, pour quiconque est passé par cette première résurrection, résurrection spirituelle qui jaillit dès aujourd’hui d’une rencontre avec le Christ vivant. Dès lors, comme le cadavre du Christ n’est pas au tombeau, la vie de disciple du Christ n’est pas non plus au tombeau.

Allez donc en Galilée, dira l’ange : en Galilée, c’est-à-dire chez vous où il vous précède — où vous retrouverez l’enseignement qu’il vous a donné, sa parole. Allez parmi les humains dire ce que — peut-être confusément — vous savez désormais.

*

Peut-être confusément, mais au tombeau vide vous avez reçu la vie nouvelle qui vous fait savoir que cette façon commune de confondre notre être avec telle ou telle idée de nous-même, et au fond avec notre histoire temporelle, n’est plus à l’ordre du jour.

On menaçait les premiers chrétiens de brûler leur corps pour empêcher leur résurrection. Leur être, notre être, serait-il dans ce qui est consumable par le feu en nous ? Si oui, dans quelle partie précisément de ce que l’on menaçait de brûler, alors ? Puisque la réflexion, sinon la compassion — pensez à celle de Jésus à l’égard des blessés de la vie dont il prenait soin —, la réflexion avait déjà enseigné que quelqu’un qui a perdu un membre n’a rien perdu de son humanité.

Quelle partie précisément de notre être devait-on donc redouter de voir brûler ? Quelle partie échapperait à la puissance divine de résurrection ? Quelle partie serait tellement plus constitutive de notre être que telle autre ? Notre cerveau ? — c’est tout de même le siège de notre pensée, dit-on de nos jours. Pour les anciens, c’était plutôt le cœur, devenu depuis une simple pompe.

On sait pourtant que les premiers chrétiens avaient appris à ne pas redouter de telles menaces… Était-ce en rapport avec ce que l’on peut admettre que notre pensée ne se confond pas avec les organes — comme le cerveau — par lesquels elle s’exerce ? Aurait-on alors trouvé le siège de nos êtres inaccessible au feu : notre pensée ?…

Admettons donc alors que notre pensée ne s’exerce qu’à l’occasion des cellules de notre cerveau et qu’en dernier ressort, elle puisse en être séparée. Nous savons que c’est une idée classique. Notre être serait alors dans notre pensée, même indépendamment du cerveau qui en est l’occasion en cette vie. C’est un des fondements de l’idée de l’immortalité de l’âme.

« Je pense donc je suis » a dit un penseur célèbre. Cela dit, on remarque aussi que cette pensée, notre pensée, s’exerce toujours en regard de ce qui passe… Ce « je » qui pense aujourd’hui, est-il le même que celui d’hier ? Le vieillard d’aujourd’hui est-il l’enfant d’hier ? Notre mémoire, plutôt que notre pensée, ferait donc le lien, l’unité de nos êtres ?…

Cela dit, s’il y a continuité, par notre mémoire, — indubitablement : c’est elle qui fait que je me perçois comme le même que l’an dernier, ou qu’en mon enfance —, il faut bien admettre que les expériences que j’ai vécues, ne serait-ce qu’en un an, ont totalement modifié jusqu’à ma mémoire de moi-même : et que notre mémoire soit trompeuse est aussi un fait — admis.

Alors revenons à nos martyrs brûlés. Ont-ils plus perdu de leur être que ceux qui sont morts âgés et de leur belle mort ? Non évidemment. Nous savons en outre que tout notre être est renouvelé en un an. Nous ne sommes plus, physiquement, ce que nous étions. Ce qui constitue notre être est dans la mémoire et la pensée, certes…, mais celle de Dieu, la mémoire et la pensée de Dieu — seul éternel, et — j’allais dire — en dehors de nous, ou plus profond que nos profondeurs propres.

*

Voilà donc une enveloppe temporelle, les organes de notre pensée et de notre mémoire inclus, dont nous nous dépouillons — pour ceux qui échappent au martyre —, déjà au jour le jour de son vieillissement ; une enveloppe, qui s’use de toute façon, qui se dégrade de jour en jour ; jusqu’au moment où il faudra la quitter comme un vêtement qui a fait son temps — selon cette image proposée de Paul.

Voilà ce que dit l’Ange aux femmes dans toute la clarté du dimanche de Pâques : il n’est pas ici. Et pour qu’on ne s’y trompe pas, le corps, de toute façon, n’est pas là. Ce corps, cette enveloppe, qu’il a dépouillé à la croix.

Il a dépouillé le corps temporel, provisoire, douloureux, et il s’est relevé d’entre les morts. Et pour que cela soit bien clair, le tombeau est vide : l’Ange en roule la pierre pour que nous n’y restions pas. Il vous précède en Galilée. La mission commence où demeurent les vôtres, les êtres humains, elle est où vous êtes envoyés, pas autour d’un tombeau.

Ce qui rend surprenant que l’on ait développé le culte du tombeau vide. L’Ange a bien dit aux embaumeuses : il n’est pas ici. Allez chez vous, allez au bout du monde, dans la Cité terrestre, il vous y précède. Parce que ce qui vaut pour lui, et c’est là que son relèvement d’entre les morts est aussi un dévoilement, une révélation ; ce qui vaut pour lui, vaut, en lui, aussi pour nous. Il est un autre niveau de réalité, celui qui apparaît dans la résurrection. Or nous en sommes aussi, à notre tour de façon cachée. C’est cet autre niveau qu’il nous faut rechercher, pour y fonder notre vie et notre comportement dans le provisoire.

Car cela ne rend pas nos corps temporels insignifiants. Ils sont la manifestation visible de ce que nous sommes de façon cachée. Et le lieu de la solidarité. Le corps que le Christ s’est vu tisser dans le sein de la Vierge Marie manifeste dans notre temps ce qu’il est définitivement devant Dieu, et qui nous apparaît dans sa résurrection.

*

Lorsqu’au matin de Pâques, les femmes ont reçu ce signe : « le corps n’était pas là » ; le signe est accompagné de cette parole, il prend sens de cette parole, comme le pain et le vin prennent sens des paroles qui les accompagnent — il vous précède en Galilée, sur vos routes humaines.

Vivre de la résurrection du Christ éternel, pour marcher sur les routes du provisoire.

Que Dieu nous donne aujourd’hui de percevoir la présence du Ressuscité, et d’en concevoir le bonheur qu’ont connu les femmes puis les Apôtres. Et puis d’aller vers nos Galilée où nous précède le Ressuscité. Notre mort a été engloutie dans sa vie.


RP, Poitiers, Pâques 16/04/17


vendredi 14 avril 2017

Il y eut des ténèbres sur toute la terre




Matthieu 27, 1-54
[…] 37 Au-dessus de sa tête, ils avaient placé le motif de sa condamnation, ainsi libellé : « Celui-ci est Jésus, le roi des Judéens. »
38 Deux bandits sont alors crucifiés avec lui, l’un à droite, l’autre à gauche.
39 Les passants l’insultaient, hochant la tête
40 et disant : « Toi qui détruis le sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es le Fils de Dieu, et descends de la croix ! »
41 De même, avec les scribes et les anciens, les grands prêtres se moquaient :
42 « Il en a sauvé d’autres et il ne peut pas se sauver lui-même ! Il est Roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui !
43 Il a mis en Dieu sa confiance, que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime, car il a dit : “Je suis Fils de Dieu !” »
44 Même les bandits crucifiés avec lui l’injuriaient de la même manière.
45 A partir de midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu’à trois heures.
46 Vers trois heures, Jésus s’écria d’une voix forte : « Eli, Eli, lema sabaqthani », c’est-à-dire « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
47 Certains de ceux qui étaient là disaient, en l’entendant : « Le voilà qui appelle Élie ! »
48 Aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge qu’il imbiba de vinaigre ; et, la fixant au bout d’un roseau, il lui présenta à boire.
49 Les autres dirent : « Attends ! Voyons si Élie va venir le sauver. »
50 Mais Jésus, criant de nouveau d’une voix forte, rendit l’esprit.
51 Et voici que le voile du sanctuaire se déchira en deux du haut en bas ; la terre trembla, les rochers se fendirent ;
52 les tombeaux s’ouvrirent, les corps de nombreux saints défunts ressuscitèrent :
53 sortis des tombeaux, après sa résurrection, ils entrèrent dans la ville sainte et apparurent à un grand nombre de gens.
54 A la vue du tremblement de terre et de ce qui arrivait, le centurion et ceux qui avec lui gardaient Jésus furent saisis d’une grande crainte et dirent : « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu. »

*

Des ignorants en train de se moquer, des signes du monde éternel en train d'entrer dans l'histoire. Signes à la fois terrifiants et merveilleux : le voile du Temple se déchire, la terre tremble, des tombeaux s'ouvrent.

Et en premier lieu, « des ténèbres sur toute la terre » (Mt 27, 45).

Comme le dit le Psaume 2, en arrière-plan de la compréhension par les disciples de la condamnation à mort de Jésus, « tous se sont ligués contre le Messie » ; et, au jour de la crucifixion, sans vraiment s'en rendre compte. Les responsables de la Judée, censés être les représentants d'une nation farouchement opposée au paganisme romain, se montrent à présent fort proches des Romains !

Le conflit tourne autour de la crainte de ceux qui ont des positions élevées devant l'espérance que suscite Jésus, qui commence à être jugée trop dangereuse par rapport aux Romains. Et finalement, les chefs religieux parviendront à retourner une part importante du peuple contre celui qui est en fait porteur de quelque chose de bien plus grand que ses faibles espérances.

Quelques versets plus haut — Matthieu 26, 63-65 —,
63 [...] le souverain sacrificateur, prenant la parole, lui dit : Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu.
64 Jésus lui répondit : Tu l’as dit. De plus, je vous le déclare, vous verrez désormais le Fils de l’homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel.
65 Alors le souverain sacrificateur déchira ses vêtements, disant : Il a blasphémé ! Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Voici, vous venez d’entendre son blasphème.

Les chefs du temple ont ont invoqué ce motif pour livrer Jésus : le « blasphème » : il s'est identifié au Fils de l'Homme du livre de Daniel. Or le Fils de l'Homme est un être céleste, image éternelle de Dieu.

Les sadducéens, que sont les chefs du temple d’alors, ne croient probablement pas à ce « Fils de l'Homme », être céleste qui existe avant que le monde soit, auquel croient plusieurs en Israël d'alors. Et pourtant lorsque Jésus s'applique à lui-même une citation de Daniel sur le Fils de l'Homme, le grand prêtre crie au blasphème. Pour leurs manœuvres, les sadducéens comme les partisans du roi Hérode, proches des Romains, et adversaires privilégiés de Jésus, peuvent fort bien s'accommoder de la croyance, qui n'est sans doute pas la leur, au Fils de l'Homme céleste et éternel. Car voilà que cet être céleste devient concret, en Jésus Christ ; la chose peut devenir dangereuse, surtout si ce Jésus rassemble les espérances du peuple ; et d'autant plus que les Romains pourraient s'en inquiéter.

Mais le Fils de l'Homme est un personnage céleste ! Certains s'attendent même éventuellement à le voir descendre du ciel dans le Temple ; Jésus, dans le récit de la tentation au désert, a refusé la tentation de se présenter ainsi, de se présenter en héros triomphant (Mt 4, 5-7). Or ce Jésus en train de comparaître n'a vraiment pas l'apparence du héros céleste, image éternelle de Dieu : il est au contraire humilié, méprisé, apparemment impuissant. Sa prétention au titre divin de Fils de l'Homme peut bien sembler blasphématoire : ce prétendu Fils de l'Homme n'a pas fière allure !

Et le comportement du grand desservant, sa manœuvre pour retourner le peuple, va marcher.
Jésus se taira, n'admettant aucune concession : surtout pas aux Romains et à leurs partisans au pouvoir, mais pas non plus à ceux qui veulent renverser les Romains par les armes, nombreux sans doute parmi le peuple. Ici la crainte est celle qu'exprime le grand prêtre Caïphe, selon Jean : « s'il continue les Romains vont nous détruire ». On le leur livrera donc.

*

Et de cette façon s'explique l'attitude de Pilate. Pilate ne comprend pas : « qu'as-tu fait, que les tiens te livrent à moi ? » — « Moi je ne suis pas Judéen… vous avez votre Loi, etc. » Sous-entendu : « réglez donc cela entre vous ! »

Le problème que pose Jésus est renforcé par son silence devant ce Pilate perplexe : son Règne n'est pas de ce monde. Et ce n'est pas par la force, mais par l'Esprit de Dieu qu'il sera instauré. Pour l'heure, lorsque le Christ est exclu du monde, c'est le monde et celui qui le séduit, le diable, qui est jeté hors de sa lumière : « il y eut des ténèbres sur toute la terre ». Lorsque le monde de la vanité, de l'apparence et des pouvoirs passagers s'imagine réduire à l'impuissance celui dont il cloue les mains, il ignore tout de ce qui est en train de se passer : Dieu est en train de révéler qui est Jésus par cette crucifixion.

Lorsque la lumière du monde est élevée de la terre, la terre entre dans les ténèbres (Mt 27, 45). Alors Dieu fait éclater la Vérité. Mieux peut-être que Pilate au procès, le centurion entrevoit cela et en conçoit de la crainte : « Il était vraiment le Fils de Dieu » (27, 54). Au milieu des moqueries, Dieu se révèle. C'est là, là seulement qu'il ne peut qu'être. Là est son parti : la justice, la pureté, fût-elle voilée dans les sarcasmes : là est la puissance de Dieu.

*

Il est celui qui est qui était et qui vient, celui-là même qui a versé son sang, et voici que, Fils de l'Homme contemplé par Daniel, il vient sur les nuées (Apocalypse 1, 5-8). Car son sang versé, c’est-à-dire sa mort, est, par sa résurrection, la source de notre salut, de notre accès à l’éternité, selon le vrai sens de ce que, selon Matthieu, a dit le peuple : « Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants ! » (27, 25). Malgré l’affreux contresens de la lecture historique de cette prière du peuple, il n’y a rien d’autre que salut et bénédiction de Dieu sous le sang versé pour que nous ayons la vie. Bénédiction et non pas malédiction !

Il nous est ainsi montré étrangement, infiniment proche, jusqu’à la mort, lui qui est ce Fils de l'Homme dans les cieux, demeurant avec Dieu avant la fondation du monde.


RP, Poitiers, Vendredi saint, 14.04.17


dimanche 9 avril 2017

Quand Jésus entra dans Jérusalem...




Ésaïe 50.4-7 ; Psaume 22 ; Philippiens 2.6-11 ; Matthieu 21.1-11

Matthieu 21, 1-11
1 Lorsqu’ils approchèrent de Jérusalem et arrivèrent près de Bethphagé, au mont des Oliviers, alors Jésus envoya deux disciples
2 en leur disant : "Allez au village qui est devant vous ; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée et un ânon avec elle ; détachez-la et amenez-les-moi.
3 Et si quelqu’un vous dit quelque chose, vous répondrez : Le Seigneur en a besoin, et il les laissera aller tout de suite."
4 Cela est arrivé pour que s’accomplisse ce qu’a dit le prophète :
5 Dites à la fille de Sion : Voici que ton roi vient à toi, humble et monté sur une ânesse et sur un ânon, le petit d’une bête de somme.
6 Les disciples s’en allèrent et, comme Jésus le leur avait prescrit,
7 ils amenèrent l’ânesse et l’ânon ; puis ils disposèrent sur eux leurs vêtements, et Jésus s’assit dessus.
8 Le peuple, en foule, étendit ses vêtements sur la route ; certains coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route.
9 Les foules qui marchaient devant lui et celles qui le suivaient, criaient : "Hosanna au Fils de David ! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! Hosanna au plus haut des cieux !"
10 Quand Jésus entra dans Jérusalem, toute la ville fut en émoi : "Qui est-ce ?" disait-on ;
11 et les foules répondaient ; "C’est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée."

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Les foules attendent une délivrance — d'abord à l’égard de l’oppression romaine —, mais qui les laissera, elles l’ignorent, dans ce temps de ténèbres, le nôtre, où « le monde entier est au pouvoir du Malin » (1 Jean 5, 19) — car après Rome, il y en aura d'autres, autant de signes d'une oppression plus fondamentale. Tant que ce monde dure c’est de cette autre oppression, qui porte les oppressions du temps, qu’il s’agit d’être sauvé.

Car si notre temps, nos moments qui se succèdent, qui perpétuent l’exil dans la misère, sont signe de perte, de manquement, de déficience, de captivité sous une griffe diabolique, et sont dès lors signes de notre incapacité de voir autre chose que ce qui se voit ; bref, si les jours sont mauvais, c'est qu'il est temps, toujours, de racheter un temps de corruption : Éphésiens 5, 16, « rachetez le temps car les jours sont mauvais » ; « rachetez le temps », le moment. Ce qui fait écho au cri : « Hoshanna », sauve maintenant, en cet instant, sauve l’instant, sauve en ce temps — ouvre dès maintenant le temps éternel, le jour d’éternité.

Pour cela il nous faut, de Rameaux à Pâques, apprendre à voir sacrifier le Messie tel que nous le concevons pour retrouver dès maintenant le Sauveur éternel, révélé au dimanche de Pâques.

Jusque là — 1 Jean 5, 19 & 20 : « Nous savons […] que le monde entier est sous la puissance du malin. » Mais déjà, « nous savons aussi que le Fils de Dieu est venu, et qu’il nous a donné l’intelligence pour connaître le Véritable ; et nous sommes dans le Véritable, en son Fils Jésus-Christ. C’est lui qui est le Dieu véritable, et la vie éternelle. »

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Il s’agit alors de racheter ce temps en vivant dès maintenant selon le temps céleste, dans la vérité de Dieu. Exactement ce que ne fait pas ce peuple enthousiaste qui acclame un Messie en quiproquo. Forcément en quiproquo tant il est au-delà de la mesure que l'on conçoit !

Car c’est ici la brèche de l’irruption du salut dans le temps, du salut du temps. C’est ici que se rachète le temps, cette mesure de notre déperdition. C’est ce que ce « Hoshanna », sans même que ceux qui le prononcent ne le sachent, demande à Jésus. Dans la foi qu’il est un temps céleste, celui du Royaume à venir, qui n’est pas marqué par le manque, un regard sur notre temps nous enseigne la confiance en Dieu, et l’espérance actuelle de ce temps éternel qui nous est donné d’en-haut ; irruption, promise à notre foi, de l’éternité du Royaume.

Ne pas se soumettre aux aveuglements de ce temps, ne pas se conformer au siècle présent et à ses clameurs, aux clameurs des foules trompées, mais se fixer résolument dans la vérité, loi du siècle à venir, incorruptible, pour voir racheter celui-ci.

Vivre dans le siècle à venir se manifeste en ce siècle dans une attitude concrète : il ne s’agit pas de le fuir, mais d’en signifier dans la fidélité au quotidien, le rachat de chaque instant par la confiance à la loi du siècle à venir (Matthieu 6, 33-34 — « cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu »...).

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Mais en est-on là au jour des Rameaux ? Ou est-on dans le quiproquo que l'on percevait déjà la veille dans l'inimitié montante de l'institution officielle ? — Jean 11, 48-52 : « Si nous le laissons continuer ainsi, tous croiront en lui, les Romains interviendront et ils détruiront et notre saint Lieu et notre nation » — parole de cette instance qui vaut Église institutionnelle, celle de « Caïphe, qui était Grand Prêtre en cette année-là, [disant] : "Vous n’y comprenez rien et vous ne percevez même pas que c’est votre avantage qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière." — « Ce n’est pas de lui-même qu’il prononça ces paroles, mais, comme il était Grand Prêtre en cette année-là, il fit cette prophétie qu’il fallait que Jésus meure pour la nation et non seulement pour elle, mais pour réunir dans l’unité les enfants de Dieu qui sont dispersés. »

Bientôt, les proches de Jésus rejoindront la crainte sage de l'institution officielle. Aujourd'hui, ils rêvent encore, ils acclament leur Messie — acclamation menaçante pour la nation et pour lui, comme l'a deviné Caïphe : les Romains veillent.

La foule heureuse elle, qui est celle qui espère en Jésus, qu'elle acclame, celle de l’Église renouvelée, réveillée, rejoindra bientôt par la déception la crainte légitime et sage de Caïphe et de l’institution ; cela jusqu'aux plus proches de Jésus, dont l'un le livrera et dont le plus enthousiaste, Pierre, le reniera.

La puissance menaçante de Rome plane, immense, face à cette dérisoire montée à Jérusalem de la manifestation non-autorisée de ce petit candidat à la messianité ! Tous, de Caïphe à Pierre en passant par la foule aux Rameaux sont dans la même fausse espérance, une espérance à la mesure de ce siècle, de ce temps corrompu. Mais, avertira Paul, plus tard (Romains 12, 2) : « ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence, afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu […]. ».

L'avertissement de Paul vaut aussi pour plus tard, jusque pour nous — avertissement contre tous ce qui consiste à se ranger à l'ordre temporel, porté alors par Rome. « Nous n'avons de roi que César » proclamera-t-on bientôt (Jean 19, 15) ! ne voyant plus le sens de ce panneau ironique et dérisoire, motif de la crucifixion, « Jésus de Nazareth, roi des Judéens ».

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Les Hoshanna des enthousiastes, mais ils ne le savent pas ! sont porteurs d'une tout autre espérance, dont l'ouverture passera par le sacrifice de la vaine espérance — espérer contre toute espérance. Pour cela, il faudra voir sacrifier le Jésus qui nous plaît — mais ça vaut au fond pour tous ceux que l'on acclame selon nos conceptions propres ! Tous, à commencer par nos proches, sont à une tout autre mesure que ce que nous en concevons. Laissons-les être ce que Dieu a fait d'eux, d'elles...

Pour l'heure, il faudra voir sacrifier ce Jésus que l'on porte vers le trône de Jérusalem, et qui forcément nous décevra, décevra nos fausses attentes : il est en vérité à une toute autre mesure que nos courtes espérances, contre lesquelles il faut apprendre à espérer.

C'est un autre trône qui attend celui que l'on acclame, un trône d'éternité dont le signe en ce temps est son rejet pour le temps. C'est ainsi qu'il sauve le temps, notre temps, qu'il sauve chacun de jours, de nos instants, c'est ainsi qu'il répond à notre cri : Hoshanna.

La foule qui l'acclame ne sait pas exactement ce qu’elle demande — la foule ne sait pas encore que celui qu’elle acclame comme un roi temporel devra être sacrifié comme tel, pour rayonner de sa vérité éternelle.

« Sauve maintenant ». Alors le temps est racheté. Voilà la parole surgie de la foule agitée, de la foule en fête, une parole chargée d'une vérité silencieuse pour l'heure, mais qui retentira au dimanche de Pâques en écho de l’éternité dans laquelle est fondée la parole du salut de ceux qui sont dans le temps.


RP, Poitiers, Rameaux, 09/04/17