dimanche 16 septembre 2018

"Qui dites-vous que je suis ?"




Ésaïe 50, 5-9 ; Psaume 116 ; Jacques 2, 14-18 ; Marc 8, 27-35

Marc 8, 27-35
27 Jésus s'en alla avec ses disciples vers les villages voisins de Césarée de Philippe. En chemin, il interrogeait ses disciples: "Qui suis-je, au dire des hommes ?"
28 Ils lui dirent : "Jean le Baptiste ; pour d'autres, Élie ; pour d'autres, l'un des prophètes."
29 Et lui leur demandait : "Et vous, qui dites-vous que je suis ?" Prenant la parole, Pierre lui répond : "Tu es le Christ."
30 Et il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne.
31 Puis il commença à leur enseigner qu'il fallait que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite.
32 Il tenait ouvertement ce langage. Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander.
33 Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, réprimanda Pierre ; il lui dit : "Retire-toi ! Derrière moi, Satan, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes."
34 Puis il fit venir la foule avec ses disciples et il leur dit : "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu'il me suive.
35 En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile, la sauvera.

*

« Qui suis-je, au dire des hommes ?… Et vous qui dites-vous que je suis ? » a demandé Jésus à ses disciples.

Réponse de Pierre : « Tu es le Christ. » D'où son refus de le voir mourir. Le Messie instaure le Règne de Dieu, il ne meurt pas crucifié — par l’ennemi !

Pierre espère pour Jésus un règne de roi ! — il vient de dire qu’il est le Christ, le Messie, le roi, donc. Lui qui voudrait donc pour son maître au moins autre chose qu’une mort ignoble, et pourquoi pas ce qui lui revient, le règne des rois — plutôt que cette mort —, lui, Pierre, se fait tout de même pour cela traiter de satan !

Jésus en effet a répondu aux disciples qu'il sera crucifié, tué de ce châtiment romain, avant d'ajouter qu'il leur faut aussi se préparer (v. 34) : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu'il me suive. » Comme Simon de Cyrène aidait Jésus à porter la sienne (Mc 15, 21), il nous appartient de prendre notre part de celle à qui est aujourd'hui si durement imposée au Christ.

Comme Jésus est en route vers Jérusalem, se déplace vers la croix, il s’agit pour ses disciples, nous, de se déplacer vers une toute nouvelle compréhension de celui que nous entendons suivre.

Voilà qui éclaire la question de Jésus ! Il n’est pas seulement question de ce que disent de lui les hommes, mais de « vous — qui dites-vous que je suis ? » . Il est question de votre réponse, notre réponse, ma réponse, une réponse, donc, qui engage…

On arrive là au cœur du propos de Jésus : il s’agit pour lui de situer ses disciples face à lui seul. À ce point le fait qu’ « il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne » (v.30) prend un autre sens, soulignant l’intimité de la relation d’engagement vis-à-vis de Jésus.

Jésus invite les siens, son peuple, nous, même au cœur des quolibets, à n'avoir pas honte de ses paroles, celles de l'amour de Dieu pour tous. Nulle crainte dans son refus de la publicité, « il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne ». En évitant le quiproquo auquel Pierre lui-même succombe autour du terme « Messie », Jésus ne cherche pas à éviter sa crucifixion — mais que l’on ne se méprenne pas sur la nature de son règne ! Son règne est au plus intime de nos êtres.

Il est le Christ en un sens d’une toute autre ampleur. En un sens qui est que le Nom imprononçable se dévoile ici en son porte-parole comme étant effectivement insaisissable au point que le règne de son représentant ne peut qu’être tu à son tour.

Il en résulte que le Christ n’est la propriété d’aucun peuple, d’aucune Église. Il est le Fils de Dieu, le sauveur de tous — et c’est pourquoi « qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile, la sauvera. » C’est de la sorte qu’il nous appelle à venir à lui — qui que nous soyons, et comme nous sommes — aujourd’hui, maintenant !…

La question initiale — « Qui suis-je, au dire des hommes ? » à laquelle chacun répondait en fonction de la perplexité et des questions que suscitait Jésus, nous est alors posée tout à nouveau, à chacun de nous : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? »

*

« Et vous, qui dites-vous que je suis ? », c’est cela qui importe et non pas « que disent les hommes de moi ? » — Se situer face à lui, malgré sa prochaine réputation déplorable pour des lendemains catastrophiques — la croix —  ; bref, quoique cela coûte.

À ce point, tout a changé. On est passé à ce que « vous, vous dites ». Passé de « on » à « toi », de l'admiration plus ou moins béate mais finalement pas dérangeante, à la mise en question. Jésus n’attend pas une réponse anonyme ; il n'a que faire d’une réponse admirative, mais qui, dans une heure, sera oubliée, et qui, finalement n'aura guère de conséquences dans les vies ; les foules bientôt crucifieuses rangeront par la suite ce « grand homme » dans leur mémoire comme on range des photos de grands hommes. Et dans la galerie des grands personnages, il y en aura un de plus…

Un tel engouement pour lui-même n’intéresse pas Jésus. Il veut une réponse personnelle (toi : moi !) qui engage, qui compromet pour toujours. Une réponse où tout change dans la vie de celui qui la formule. Une réponse comme celle que va donner Pierre : « tu es le Christ de Dieu », mais qui veuille dire concrètement : « tu es mon Seigneur ; tu es celui qui est au cœur de ma foi, celui qui donne un sens à ma vie et à mon histoire ; celui en dehors de qui je ne peux plus désormais trouver de raison de vivre. »

Jésus requiert aujourd’hui de nous une réponse qui joue toute notre vie. Celle de la foi, différente de l'admiration qui n'est jamais que sa mauvaise copie, d'autant plus dangereuse qu'elle permet d'esquiver Jésus et d'esquiver son salut.

Alors la foi étant arrivée, Jésus affirmera que l'heure est aussi arrivée de révéler quel sera le Christ et quel sera le signe de son règne : beaucoup souffrir ; être rejeté par les responsables en place ; être condamné et mis à mort (alors qu'il semblait devoir être porté aux nues) ; et être ressuscité ». « Et vous, qui dites-vous que je suis. » C’est la question qui nous est posée, à nous aussi aujourd’hui. La réponse correspond à rien moins qu’à un engagement : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? »


RP, Poitiers 19/09/18


dimanche 9 septembre 2018

"Ouvre-toi"




Ésaïe 35, 4-7 ; Psaume 146 ; Jacques 2, 1-5 ; Marc 7, 31-37

Ésaïe 35, 4-7
4 Dites à ceux qui ont le cœur troublé : Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu :
c'est la vengeance qui vient, la rétribution de Dieu.
Il vient lui-même vous sauver.
5 Alors, les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s'ouvriront.
6 Alors, le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie.
Des eaux jailliront dans le désert, des torrents dans la steppe.
7 La terre brûlante se changera en lac, la région de la soif en sources jaillissantes.
Dans le repaire où gîte le chacal, l'herbe deviendra roseau et papyrus.

Marc 7, 31-37
31 Jésus quitta le territoire de Tyr
et revint par Sidon vers la mer de Galilée en traversant le territoire de la Décapole.
32 On lui amène un sourd qui, de plus, parlait difficilement et on le supplie de lui imposer la main.
33 Le prenant loin de la foule, à l'écart,
Jésus lui mit les doigts dans les oreilles, cracha et lui toucha la langue.
34 Puis, levant son regard vers le ciel, il soupira. Et il lui dit : "Ephphata", c'est-à-dire : "Ouvre-toi."
35 Aussitôt ses oreilles s'ouvrirent, sa langue se délia, et il parlait correctement.
36 Jésus leur recommanda de n'en parler à personne :
mais plus il le leur recommandait, plus ceux-ci le proclamaient.
37 Ils étaient très impressionnés et ils disaient :
"Il a bien fait toutes choses ; il fait entendre les sourds et parler les muets."

*

Ephphata : ouvre-toi… Parole de Création. « Ephphata, Ouvre-toi » : derrière l'ouverture du sourd-muet, ou sourd-bègue, vers le monde extérieur, c'est aussi l'ouverture vers le Royaume qui s'annonce, et dont Jésus est porteur. Ouverture, comme un commencement, comme on nomme « Ouverture » le début d'une œuvre musicale ou littéraire.

Ephphata : une nouvelle étape, un nouveau chapitre, une nouvelle création : au récit de la création de la Genèse : « Dieu vit que cela était bon » — ici : Jésus « a bien fait toutes choses » (v. 37). Une nouvelle naissance s'ordonne pour le sourd-muet, ou le sourd-bègue, comme l’on peut traduire, qui devient ainsi, lui incapable de s’exprimer jusque là, comme notre porte-parole, le témoin du Royaume qui nous est promis, et que porte Jésus. Ouverture.

*

« Des eaux jailliront dans le désert, des torrents dans la steppe », annonçait le livre du prophète Ésaïe (35, 6). Annonce de la nouveauté du Règne de Dieu et de la fin de l’exil loin de lui.

Ce jaillissement est donné là comme signe de nouveauté de vie. C’est la promesse au peuple qui dépérit dans l’exil loin de Dieu — ici en ce territoire quasi-païen de Décapole — : « Dieu vient lui-même vous sauver. Alors, les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s'ouvriront. Alors, le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. Des eaux jailliront dans le désert, des torrents dans la steppe » (Ésaïe 35, 4-6).

Une promesse dont Jésus vient proclamer à nouveau, par un geste, l’accomplissement : « Ephphata : ouvre-toi », dit-il au sourd, à celui qui n’a pas la parole.

*

Les textes d'aujourd'hui ont chacun affaire à la même chose : la dignité, ce qui ouvre ; face à ce qui lui porte atteinte, qui ferme. Que ce soit la maladie, l'infirmité ou la pauvreté. L'anti-Création ; l’anti-Royaume.

Le prophète Ésaïe promet le Règne de Dieu, une Création enfin achevée, d'où sont bannies toutes les atteintes à la dignité. Il n'y a pas d'autre Règne de Dieu que celui-là.

« Dites à ceux qui ont le cœur troublé : Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu : c'est la vengeance qui vient, la rétribution de Dieu. Une vengeance qui est qu’Il vient lui-même vous sauver » (Ésaïe 35, 4) — à savoir qu'il nous libère de toute amertume et de tout ressentiment : c'est à lui qu'il s'agit de s'en remettre pour tout ce qui nous pèse et nous conduirait dans un cycle de récriminations.

C'est de la sorte que, contre le ressentiment qui aveugle, « les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s'ouvriront. Alors, le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. Des eaux jailliront dans le désert, des torrents dans la steppe. » (Ésaïe 35, 5-6).

C'est bien à ce texte que renvoie Jésus guérissant le sourd-muet : ce jour-là « les oreilles des sourds s'ouvriront […] la bouche du muet criera de joie ». Nouvel acte de Création, ses doigts creusent les oreilles, sa salive anime la langue figée : bref, la glaise s’anime du souffle de Dieu qui la façonne. Jésus est celui qui fait venir le Règne de Dieu, y compris par ses miracles.

C'est encore ce dont témoignent les Apôtres et ceux qui avec eux ont reçu ce don-là. C'est aussi ce dont sont appelés à témoigner tous ceux qui se réclament du Christ, en référence aux mêmes prophéties, quand bien même ils n'ont pas le pouvoir qui est le sien.

*

Car le vrai pouvoir de Jésus n’est peut-être pas où l’on croit. Les dispositions les plus humbles peuvent être les plus remarquables dans l’ordre du Règne de Dieu. Ici s’ouvre un carrefour tout aussi remarquable : ce qui ouvre vers son Règne n’est pas ce qui brille et qui ouvre toutes les autres portes (avec pour symbole la richesse et l’or pour symbole à son tour de sa brillance). Or, quant au Règne de Dieu, ce qui brille peut fermer. Les dons propres à ouvrir sont anodins aux yeux aveugles à la Vérité. Jésus demande le silence après son miracle : le côté spectaculaire peut fermer là où lui, entend ouvrir.

Ce qui ouvre est ce qui établit en dignité, qui dévoile la dignité cachée, jamais ce qui écrase. Contre toutes les pauvretés, tous les mépris — y compris, mais pas seulement, la pauvreté en argent, qui bien sûr vaut à sa victime le mépris.

Si, comme Jésus, méprisé, le pauvre par excellence (« celui, dit la Bible, qui pour nous s'est fait pauvre, de riche qu'il était ») ; si, tout comme ce Jésus est le prince du Royaume, le Royaume est destiné aux pauvres aux yeux du monde, il nous appartient à tous d'ouvrir les yeux et de savoir que la dignité n'est pas dans le clinquant, dans ce qui se voit ou qui ambitionne d’exiger des égards.

La dignité est dans la considération que Dieu porte — cela sur les plus apparemment misérables : le sourd-muet, l’aveugle-né, le pauvre en esprit.

*

Ne serait-il pas alors temps pour chacun de nous de se convertir à autre chose ? À la vraie dignité, qui est celle que nous confère Dieu, dans cette considération, ce contact — « Jésus lui mit les doigts dans les oreilles, cracha et lui toucha la langue » ; ce contact qui nous relève, et que ne sait pas offrir le monde des vanités ; ce contact qui permet à Jésus qui en a le don, d’ouvrir nos yeux aveugles à sa richesse ; de creuser et d'ouvrir à la parole de Dieu les oreilles des sourds que nous sommes tous, et d’animer de sa propre salive pour ouvrir à sa louange les muets que nous sommes tous ; d'ouvrir à son Royaume les pauvres qu'il nous faut être. Comme pour un jaillissement nouveau, celui de l’eau de la vie qui sourd du cœur du désert…

Au-delà de ce qui nous blesse, au-delà de nos souffrances et des mépris dont nous souffrons, des mépris de nous-même pour nous-même, parfois. Mais Dieu nous a jugés dignes d'envoyer Jésus pour nous.

Pour une ouverture qu’il nous appartient dès lors d’offrir à chacun. Nous avons la possibilité d’offrir à chacun cet autre vrai miracle : le dévoilement de sa dignité.

Pour cela, il nous appartient avant tout de le recevoir nous-même, ce contact de Jésus, d’y découvrir tout à nouveau notre valeur et notre dignité…


R.P., Châtellerault, 09.09.18


dimanche 2 septembre 2018

Rites et vie intérieure




Deutéronome 4.1-8 ; Psaume 15 ; Jacques 1.17-27 ; Marc 7.1-23

Deutéronome 4.1-8
1 Maintenant, Israël, écoute les prescriptions et les règles que je vous apprends pour que vous les mettiez en pratique, afin que vous viviez et que vous entriez en possession du pays que le SEIGNEUR, le Dieu de vos pères, vous donne.
2 Vous n’ajouterez rien à la parole que j’institue pour vous, et vous n’en retrancherez rien ; vous observerez les commandements du SEIGNEUR, votre Dieu, tels que je les institue pour vous.
[…]

Marc 7.1-23
1 Les pharisiens et quelques scribes venus de Jérusalem se rassemblent autour de lui.
2 Ils voient quelques-uns de ses disciples manger avec des mains souillées, c’est-à-dire non lavées.
3 – Or les pharisiens et tous les Judéens ne mangent pas sans s’être soigneusement lavé les mains, parce qu’ils sont attachés à la tradition des anciens.
4 Et, quand ils reviennent de la place publique, ils ne mangent qu’après avoir fait les ablutions rituelles. Ils sont encore attachés à beaucoup d’autres observances traditionnelles, comme le bain rituel des coupes, des cruches, des vases de bronze et des sièges. –
5 Les pharisiens et les scribes lui demandent : Pourquoi tes disciples mangent-ils avec des mains souillées, au lieu de suivre la tradition des anciens ?
6 Il leur dit : Ésaïe a bien parlé en prophète sur vous, hypocrites, comme il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est très éloigné de moi ;
7 c’est en vain qu’ils me rendent un culte, eux qui enseignent comme doctrines des commandements humains.
8 Vous abandonnez le commandement de Dieu, et vous vous attachez à la tradition des humains.
9 Il leur disait : Vous rejetez bel et bien le commandement de Dieu pour établir votre tradition.
10 Car Moïse a dit : Honore ton père et ta mère, et : Celui qui parle en mal de son père ou de sa mère sera mis à mort.
11 Mais vous, vous dites : Si un homme dit à son père ou à sa mère : « Ce que j’aurais pu te donner pour t’assister est korbân – un présent sacré »
12 – vous ne le laissez plus rien faire pour son père ou pour sa mère ;
13 vous annulez ainsi la parole de Dieu par la tradition que vous avez transmise. Et vous faites bien d’autres choses semblables.
14 Il appela encore la foule et se mit à dire : Écoutez-moi tous et comprenez.
15 Il n’y a rien au dehors de l’être humain qui puisse le souiller en entrant en lui. C’est ce qui sort de l’être humain qui le souille. [16]
17 Lorsqu’il fut rentré à la maison, loin de la foule, ses disciples l’interrogèrent sur cette parabole.
18 Il leur dit : Êtes-vous donc sans intelligence, vous aussi ? Ne comprenez-vous pas que rien de ce qui, du dehors, entre dans l’être humain ne peut le souiller ?
19 Car cela n’entre pas dans son cœur, mais dans son ventre, avant de s’en aller aux latrines. Ainsi il purifiait tous les aliments.
20 Et il disait : C’est ce qui sort de l’être humain qui le souille.
21 Car c’est du dedans, du cœur des gens, que sortent les raisonnements mauvais : inconduites sexuelles, vols, meurtres,
22 adultères, avidités, méchancetés, ruse, débauche, regard mauvais, calomnie, orgueil, déraison.
23 Toutes ces choses mauvaises sortent du dedans et souillent l’être humain.

*

Voilà un texte délicat, apparemment, concernant les rapports du Nouveau Testament avec la religion juive. À moins qu’au fond, Jésus ne soit ici d’accord avec les pharisiens ! Je propose d’aborder ce texte par ce constat qu’il pose :

« Quelques-uns des disciples » de Jésus ne se lavent pas les mains.

Ce « quelques-uns » doit nous mettre la puce à l’oreille. Il suppose : « pas tous » — d’autres disciples se les lavent. Ce détail permet de comprendre l’arrière-plan de la controverse. Et la raison pour laquelle il faut traduire le mot grec donné ici par « Judéens » (à savoir de la région de Judée) plutôt que par « juifs » (de la religion juive) ; sachant que le mot, le même — ioudaïoï —, a les deux significations.

Reprenons le propos : « les pharisiens, comme tous les Judéens, ne mangent pas sans s’être lavé soigneusement les mains », explique le texte ; cela contrairement à ce que font « quelques-uns des disciples » de Jésus. Car en Judée, contrairement à ce que font certains disciples de Jésus, qui eux sont Galiléens, on reprend la pratique… Mais l’épisode se passe en Galilée, c’est-à-dire hors Judée. Ainsi le texte a précisé d’entrée : « les Pharisiens et quelques scribes venus de Jérusalem »… À savoir de la Judée, dont Jérusalem est la capitale. On a affaire à des Judéens en déplacement. L’Évangile explique donc que ces représentants de la Judée que sont, dans ce cadre, les pharisiens, font comme on fait en Judée : ils sacrifient au rite du lavement des mains, contrairement à certains des disciples de Jésus qui sont juifs aussi, mais Galiléens, pas Judéens !… Et qui ne sacrifient pas à ce rite judéen.

Inutile de préciser qu’il ne s’agit pas d’une mesure d’hygiène ! Il s’agit d’une purification rituelle ; un geste par lequel on dit que le repas est placé devant Dieu, un des aspects de l’action de grâce. Le repas est lieu de communion avec Dieu. Un rite, donc, incontestablement respectable, et que la Torah requiert des prêtres.

C’est donc assez simple : il s’agit d’une explication préalable pour que l’on saisisse le cadre du débat. Si on traduit par « juifs », c’est-à-dire « les adeptes de la religion juive », on ne comprend plus rien : qu’est-il besoin de préciser « les pharisiens comme tous les juifs » ? Ou alors est-ce que les disciples de Jésus ne seraient pas juifs ? Si, naturellement, tout en n’étant pour la plupart pas Judéens, mais Galiléens. Et « quelques-uns » d’entre eux ne sacrifient pas au rite pharisien et judéen en général. C’est eux qui seront pris à partie.

Et l’on sait effectivement par ailleurs que le judaïsme de Galilée n’est pas exactement le même, considéré par les stricts observants comme moins pur, que celui de la Judée. Au point que dans la suite des temps, et déjà, à l’époque, en diaspora, dans le reste du monde, la Judée a donné son nom à la religion de Moïse : le judaïsme ; et ses habitants à ses adeptes : d’où le fait que le mot grec, peut se traduire par « Judéens » (connotation régionale), comme par « juifs » (connotation d’obédience religieuse), ainsi qu’on le comprend habituellement.

C’est pourquoi lorsqu’il s’agit du reste du bassin méditerranéen, comme pour les voyages de l’Apôtre Paul, il est tout à fait raisonnable de traduire « juifs ». Mais concernant la région d’Israël/Palestine, c’est-à-dire pour les évangiles, cela a quelque chose d’un anachronisme. Ici la distinction n’est pas entre juifs et Grecs, ils sont tous juifs ; les distinctions sont entre les juifs de Judée et ceux de Galilée, outre les Samaritains.

La polémique n’oppose pas juifs et chrétiens — lesquels n’existent pas encore ! La polémique des évangiles est entre juifs — judéens d’un côté, et galiléens (autour de Jésus), de l’autre. (Il est significatif que les premiers chrétiens seront longtemps appelés « nazaréens », terme référant, entre autres, à Nazareth en Galilée.)

C’est le départ de la polémique de notre texte : les pharisiens venus de Jérusalem en Judée, adeptes d’un judaïsme judéen de bonne observance, se lavent les mains, « comme tous les Judéens », ou : « selon la pratique judéenne ». La pratique galiléenne, du coup suspecte aux yeux des premiers, est plus floue. Les Galiléens, sont souvent accusés d’être semi-païens : on le voit bien dans les évangiles : moins grave que les Samaritains, mais pas très net quand même.

Or Jésus est Galiléen, comme ses disciples mis en cause. Et quand arrivent des gens de Jérusalem, des Judéens — c’est-à-dire dans un monde hiérarchisé (Jérusalem est la capitale !), des gens bien placés en matière de religion —, ils font remarquer à Jésus le laisser-aller de certains des siens. C’est comme un appel du pied qui lui est lancé pour qu’il mette un peu d’ordre dans son troupeau et rappelle la droite observance !

*

Et Jésus… ne donne pas raison à ses disciples, notez bien — mais entre alors dans un dialogue serré avec les représentants de Jérusalem.

Mais attention, si ce qui est ici en vue est la compréhension du rituel juif, ce n’est pas ce rituel-là en particulier qui est en cause. Sans quoi le texte évangélique serait un témoignage historique, intéressant certes, mais cantonné dans l’histoire, celle à laquelle renvoie l’épisode, celle dans laquelle écrit Marc, peut-être, et puis c’est tout. Une polémique datée. C’est de cette façon qu’on pointe les textes contre autrui, ici contre les juifs d’alors, et qu’on en évacue la pertinence.

Au-delà de sa signification dans son cadre d’origine, il faut se demander si l’interpellation de Jésus peut avoir un sens général, et donc un sens pour nous qui n’avons pas cette pratique judéenne. Quel est le sens de l’interpellation de Jésus concernant les rites, nos rites inclus ?

Un rite a pour fonction de dessiner un espace symbolique, ou un temps, qui nous permette de nous extraire de nos agitations et de nos vanités, de nous axer sur l’essentiel ; qui n’est ni économique, ni commercial, ni politique… Nous axer sur ce que nous sommes devant Dieu. Un cadeau, même si nous en comprenons mal la valeur.

Un rite n’est rien d’autre que ce que nous faisons ce matin, une série de mots et de gestes, reproduisant des gestes fondateurs, qui au plan de l’efficacité et du rentable de nos sociétés ne servent à rien. Comme, souvent, d’ailleurs, un cadeau de valeur ne sert à rien.

Un rite est une façon de dessiner dans nos agitations et nos vanités la dimension de la sainteté, c’est-à-dire de la mise à part. « Que ton nom soit sanctifié ! », mis à part, prions-nous… C’est ce que signifient les rites autour du repas auxquels sont attachés les Judéens de notre texte : faire du repas un moment extrait de la vanité, un cadeau, un moment à part, placé devant Dieu.

Cela correspond au fond à cette leçon de Jésus : « vous n’êtes pas de ce monde… je vous donne ma paix, paix que le monde ne connaît pas » — au-delà de toutes les agitations et des choses dites utiles.

Le rite ne fait rien d’autre qu’ouvrir des moments et des lieux symboliques en vue de cette paix. Si notre monde connaissait la valeur de ce temps de gratuité qui coûte des samedis au juifs et des dimanches matins aux chrétiens !… Il y gagnerait probablement en santé morale par le bénéfice d’un vrai repos ! Mais… chut ! il ne faut pas trop le dire ! Il paraîtrait, tout particulièrement en nos temps où on se sent coupable de se reposer, que ça culpabilise… Ça fait partie en tout cas de ce que l’on reproche aux pharisiens…

Alors, on continue de ne pas trouver de paix, en se donnant le prétexte que Jésus aurait dit de ne pas se laver rituellement les mains, de ne pas dessiner de moments symboliques comme les pharisiens. Or il ne l’a pas dit !

Je propose un dernier éclairage à partir de cet équivalent dans le meilleur du christianisme : la pratique de l’intériorité précisément ; le retour à Dieu dans la liturgie de sanctification, avec confession des péchés et paroles de grâce ; le retour à Dieu dans la prière, selon, comme le dit saint Augustin, que Dieu m’est plus intime que ma propre intimité. Voilà le propos qui est dans le rituel du repas chez les pharisiens ! Et dans celui de la sainte Cène.

Alors au fond, n’y a-t-il que quiproquo entre Jésus et les Judéens ? Ou n’y a-t-il que volonté de Marc, qui rapporte l’épisode, de rattacher à Jésus l’abandon par les chrétiens d’origine païenne de la pratique juive concernant les interdits alimentaires ? Cela dans le cadre des débats autour de la Cène précisément, suite à la mission de Paul ? Ce serait aller au-delà de ce qu’a dit Jésus ici.

La teneur exacte, Marc vient de la citer : « ce n’est pas ce qui entre en l’homme qui le souille, mais ce qui en sort » ; cela illustré par l’aboutissement — aux latrines, la fosse, dit Jésus au cas où on ne voudrait pas comprendre. « Ce n’est pas ce qui entre en l’homme qui le souille, mais ce qui en sort ». En d’autres termes : si le rite a valeur symbolique réelle, il n’est pas une fin en soi, ce en quoi Jésus rejoint l’interprétation de nombre de ses corréligionnaires juifs. Ce que signifient lavements de mains ou autres rites, c’est qu’il est des espaces et des temps de sainteté qu’il est bon de dessiner. « Venez un peu à l’écart et reposez-vous », dit-il lui aussi à ses disciples.

*

Cela est légitime, mais n’est pas une fin en soi. Cela n’est pas une fin en soi, au risque de voir cette signification légitime des rites se pervertir, parce que l’homme est prompt à tout pervertir. Ainsi le dit ce grand témoin de l’espace intérieur, l’Ecclésiaste : « Dieu a fait les hommes droits, mais ils ont cherché beaucoup de détours ».

Ici, le détour est dévoilé par Jésus à travers l’usage que certains font de la loi légitime et bonne du qorbân, c’est-à-dire de la sanctification de tel ou tel bien pour un usage cultuel. Chose très bonne en soi, mais parfaitement perverse si elle devient un moyen de ne pas honorer ses parents, de transgresser donc, un autre commandement — ce qui est pourtant la première marque de la tradition : honorer père et mère. Où la « pureté » serait alors dressée contre la charité !

Ainsi, ce n’est pas le judaïsme, ce ne sont pas les rites et ce qu’ils signifient qui sont mis en cause ; c’est le fait que même cela est utilisé par nos esprits retords pour ne pas obéir à Dieu.

Que fait Jésus face aux Judéens qui veulent lui donner des leçons de direction de communauté concernant ses disciples — « rappelle-les à l’ordre quant au rite » — ? Il les renvoie — nous renvoie — à une autre question concernant le pur et l’impur : « ce n’est pas ce qui entre en l’homme qui le souille, mais ce qui en sort ». Où l’intériorité non plus n’est pas une garantie de pureté devant Dieu !

Vous vous croyez purs parce que vous accomplissez consciencieusement les rites — parce vous avez une vie intérieure profonde — ? Et si vous aviez tout bonnement — si nous avions, sans nous en rendre compte, donné occasion à nos faiblesses, paresses, conforts… de tout fausser ? Si l'accès à un autre espace, qui est le sens du rite, de la culture de l’intériorité, devenue fin en soi, nous voyait alors rater sa signification : nous dégager de nous-mêmes et de nos agitations et nous rendre disponibles, pour découvrir ce pour quoi Dieu nous envoie ? C’est avec cette question que nous laisse ce texte.


RP, Poitiers, 02.09.18


dimanche 26 août 2018

"À qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle"




Josué 24, 1-18 ; Psaume 34, 16-23 ; Éphésiens 5, 21-32 ; Jean 6, 60-69

Josué 24, 15-18
15 […] Si vous ne trouvez pas bon de servir le Seigneur, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir, ou les dieux que servaient vos pères au-delà du fleuve, ou les dieux des Amoréens dans le pays desquels vous habitez. Moi et ma maison, nous servirons le Seigneur.
16 Le peuple répondit, et dit : Loin de nous la pensée d’abandonner le Seigneur, et de servir d’autres dieux !
17 Car le Seigneur est notre Dieu ; c’est lui qui nous a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude, nous et nos pères ; c’est lui qui a opéré sous nos yeux ces grands prodiges, et qui nous a gardés pendant toute la route que nous avons suivie et parmi tous les peuples au milieu desquels nous avons passé.
18 Il a chassé devant nous tous les peuples, et les Amoréens qui habitaient ce pays. Nous aussi, nous servirons le Seigneur, car il est notre Dieu.

Jean 6, 60-69
60 Après l'avoir entendu, beaucoup de ses disciples commencèrent à dire : « Cette parole est dure ! Qui peut l'écouter ? »
61 Mais, sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce sujet, Jésus leur dit : « C'est donc pour vous une cause de scandale ?
62 Et si vous voyiez le Fils de l'homme monter là où il était auparavant… ?
63 C'est l'Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie.
64 Mais il en est parmi vous qui ne croient pas. » En fait, Jésus savait dès le début quels étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui allait le livrer.
65 Il ajouta : « C'est bien pourquoi je vous ai dit : “Personne ne peut venir à moi si cela ne lui est donné par le Père.” »
66 Dès lors, beaucoup de ses disciples s'en retournèrent et cessèrent de faire route avec lui.
67 Alors Jésus dit aux Douze : « Et vous, ne voulez-vous pas partir ? »
68 Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle.
69 Et nous, nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu. »

*

Nous arrivons avec ce texte à la dernière partie de l'enseignement de Jésus qui suit la multiplication des pains dans l'Évangile de Jean. L'enseignement de Jésus suite au signe de la multiplication des pains a mené les disciples et les auditeurs à ce point crucial, à une sorte de point de rupture, avec les mots : (v.60) "cette parole est dure, qui peut l'écouter ?"… (et v.66) "Dès lors plusieurs de ses disciples se retirèrent en arrière et cessèrent d'aller avec lui".

On a vu Jésus partir d'une réalité que l'on peut dire sociale : des gens ont faim, Jésus provoque les disciples à leur donner à manger. Et on voyait la foule, qui s'arrêterait volontiers à ce stade du problème, proposant à Jésus de le faire roi — quel bon roi que celui qui multiplie les pains ! Et qu'importe si Jésus, se refusant à cette perspective, se retire, puis s'en va de l'autre côté du lac. Les foules qu'il a nourries ne lâcheront pas si facilement ; et le retrouvent le lendemain. C'est alors que Jésus entamait un dialogue avec ceux qui le cherchent, par lequel il en vient à dévoiler, derrière leur faim concrète — qu'il n'a pas niée, il les a nourris ! — une faim d'éternité, comme il y avait une véritable nostalgie d'éternité derrière la nostalgie d'Égypte du peuple de l’Exode au désert — que dans un défi, l'on vient d'évoquer devant Jésus pour le comparer à Moïse.

C'est ce passage à un autre niveau du miracle, selon le mot "signe" qu'emploie l'Évangile de Jean pour "miracle" ; c'est ce passage à cet autre niveau, à la dimension d'éternité sur lequel, par différents angles, butent les interlocuteurs de Jésus, depuis leur insistance pour le pain concret jusqu'à leur rouspétance dubitative contre l'idée qu'il puisse y avoir recoupement entre le fils concret de ses parents, de Nazareth, et celui qui dit "être descendu du ciel". Et s'il doit y avoir un rapport entre les deux, s'il doit y avoir manifestation de l'éternité dans la chair, comment la raison ne serait-elle pas scandalisée ? Est-ce bien raisonnable ?

Et Jésus de pousser le bouchon : oui, c'est bien dans la chair concrète de cet homme de Galilée, concret, palpable, que se donne à participer l'éternité qui fonde le monde et précède ses faims, que lui peut combler : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour" (v.54). Sachant que "La chair ne sert de rien. C'est l'Esprit qui vivifie" (v.63).

*

Là se pressent une autre perspective, en odeur de scandale. L'Évangile a précisé qu'au temps de cette multiplication des pains, la "Pâque… était proche" (v.4). Les auditeurs peuvent difficilement s'y tromper. Celui qui se présente devant eux, parlant de sa chair comme nourriture, ne se présente-t-il pas comme agneau pascal ? Porte — de sa mort — qui s'ouvre sur un autre temps, sur un au-delà d'une captivité bien plus lourde que celle de l'Égypte, captivité irrémédiable, récurrente : celle de ce temps qui débouche sur la mort.

Qui ne le perçoit pas, qui s'en tient à l'aspect nourriture tout court du signe, que ce soit la manne ou le pain multiplié, celui-là est alors sèchement, durement provoqué, bousculé : "vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts. Celui qui mange ce pain vivra éternellement" (v.58). "Ma chair pour la vie du monde".

C'est alors que plusieurs de ses disciples se disent : "cette parole est dure, qui peut l'écouter ?" (v.60). "Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui" (v.56). Par sa mort, son sang, vivre de sa mort. C'est ce qui se dit dans ce repas. Ici s'interpose le scandale : celui de la Pâque qui s’annonce, où le Fils de l'Homme passe de ce temps-ci à l'éternité "où il était auparavant" : "cela vous scandalise ? Et si vous voyiez le Fils de l'Homme monter où il était auparavant ?" (v.61-62). Allusion à la crucifixion, puisque pour l'Évangile de Jean, la crucifixion est appelée "élévation" (cf. 12:33).

*

Il s'agit de savoir, pour ceux qui vont sceller le pacte, servir le Seigneur et suivre le Christ, qu'ils s'engagent de toute façon sur un champ de bataille, une bataille où Jésus est mort. "Et il savait dès le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui le livrerait" (v.64), précise l'Évangile. Ce sont de ses disciples qui montrent leur courte vue et se retirent en arrière, selon l'Évangile (v.66). Le pacte en question n'est pas dans le passage entre deux moments du temps, mais dans le passage entre le temps et l'éternité, la Pâque éternelle. C'est un passage mystérieux qu'il n'est pas en notre force de franchir : "nul ne peut venir à moi, si cela ne lui est donné par le Père" (v.65).

Et voici le signe de ce franchissement : il est dans la perception de la vraie nostalgie derrière nos nostalgies d'Égypte, et dans le vrai rassasiement derrière nos pains multipliés : "Seigneur à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle" (v.68).


R.P., Poitiers, 26.08.18


dimanche 19 août 2018

Le pain du ciel




Psaume 34, 10-15 ; Proverbes 9, 1-6 ; Éphésiens 5, 15-20 ; Jean 6, 51-58

Jean 6, 51-58
51 "Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité. Et le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie."
52 Sur quoi, [ils] se mirent à discuter violemment entre eux : "Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ?"
53 Jésus leur dit alors : "En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas en vous la vie.
54 Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour.
55 Car ma chair est vraie nourriture, et mon sang vraie boisson.
56 Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui.
57 Et comme le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi.
58 Tel est le pain qui est descendu du ciel : il est bien différent de celui que vos pères ont mangé ; ils sont morts, eux, mais celui qui mangera du pain que voici vivra pour l’éternité."

*

On a de tout temps buté sur ce texte aux allures… "cannibales". Provocation de Jésus ? Peut-être. Mais tout de même !

Au fond que veut-il dire ? Son propos s’inscrit bien sûr dans celui de tout le discours de ce chapitre ; c’en est le point culminant. Le propos de tout le discours est le suivant : nourrissons-nous notre vrai désir ? — le connaissons-nous, même : — le désir de Dieu ?

C’est la question que nous pose ce texte… En termes apparemment outranciers, certes. En fait en termes qui rendent la question incontournable.

Les gens avaient faim. De pain, apparemment. Jésus leur a donné du pain. Et ils ont à nouveau faim. Et lorsque Jésus veut les entraîner à la question de la vraie nourriture, ils ont bien compris, pensent-ils. Ils ont suivi leur catéchisme. Ah oui, le pain du ciel, quoi ! On connaît : c’est l’histoire de manne et de Moïse dans le désert. Car pour le judaïsme, il est traditionnel que la manne désigne la nourriture de la Parole de Dieu.

Accord apparent entre Jésus et eux, jusqu’à ce que les choses se gâtent. Provocation ? Jésus ne lésine pas : apparemment, il se donne même tort, semblant mettre, pour qui veut s’imaginer qu’il invite au cannibalisme, jusqu’au Lévitique contre lui (17, 10) : tu ne mangeras pas le sang. Tout pour être scandalisé. Ce n'est pas la seule fois où l'on voit Jésus provoquer ainsi. Là ça semble atteindre un comble. Pourquoi ? Parce que ses interlocuteurs, nous, à force de croire savoir — oui on connait ça, le pain du ciel — finissons par ne plus entendre !

*

Voilà donc les auditeurs de Jésus entre le pain abondant de la veille, dont ils veulent bien se rassasier à nouveau, et le pain spirituel qui les renvoie via leur enseignement catéchétique au passé religieux, au temps du désert, au temps glorieux de la religion des ancêtres.

Mais… si c’était aujourd’hui qu’ils avaient faim ? Une faim qu’ils ignorent, une faim qu’ils n’ont pas conçue. Et qui pourtant tenaille. Telle est la question de ce texte, la question qu’il nous pose aujourd’hui à nous aussi.

Et comme nous aussi, nous aimerions bien n’avoir plus le souci du pain du lendemain ; plus le souci financier du lendemain — de même, nous aussi nous savons qu’il y a une vraie nourriture spirituelle qui a fondé l’Église.

*

Oui, tout cela, on est au courant, ont-ils dit. "Au désert, nos pères ont mangé la manne, ainsi qu’il est écrit : Il leur a donné à manger un pain qui vient du ciel."

C’était antan… Un passé glorieux !… Mais qu’est ce que les yeux qui ne sont pas ceux de la foi ont vu d’autre que du passé ? Notre Dieu produit-il autre chose que du passé ? Hier, avec les concombres d’Égypte, hier encore, la veille, avec la multiplication des pains, nous ne sommes pas morts de faim. Hier aussi, nos pères ont été héroïques, ont eu une foi à renverser des montagnes.

Oui notre Dieu a produit un passé glorieux. Des Moïse, des Élie. Des prophètes, des Apôtres, des martyrs, des camisards, des résistants,… quand tout semblait perdu. Oui notre Dieu est un puissant producteur de passé. Un passé qui nous porte jusqu’à aujourd’hui.

Moïse a donné le pain du ciel. Et hier encore, avec cette multiplication des pains, on n’est pas morts de faim… Mais aujourd’hui ? Mais nous ?

*

Nous ? Notre foi n’a t-elle pas vu que notre vraie soif, Jésus peut l’assouvir ? "À qui irions-nous ?… tu as les paroles de la vie éternelle…" dira pour nous Pierre à la suite de ces paroles de Jésus (v. 68).

Hors cela, on reste dans sa faim : les pauvres, vous les aurez toujours avec vous, dira Jésus ; les pauvres vous les serez toujours, à moins que vous ne deveniez pauvres en esprit, connaissant votre vraie faim, votre vrai désir, et celui-là seul qui peut combler votre vraie faim, éternelle, au-delà de nos vies passagères.

Pour cela Jésus ira jusqu’à donner sa vie passagère… Donner sa chair à manger — en ses mots provocateurs. Il donne sa chair pour la vie du monde. C’est-à-dire il se dépouille de sa vie… Et il nous appelle à recevoir ce dépouillement — "manger sa chair".

Là, Jésus a tracé un parallèle entre le pain dont il nourrit la foule et sa propre mort. Manger le pain qu’il partage revient ainsi à confesser concrètement que l’on vit de sa mort, du don de sa vie. Le partage de la Cène est bien évidemment en perspective — ceci est mon corps donné pour vous — dira-t-il du pain partagé. Le discours de Jean 6 nous permet ainsi de comprendre en quoi ce pain, le pain de la Cène, est son corps, le corps du Christ : il ne s’agit évidement pas de l’élément chimique qu’est le pain. Il ne s’agit pas de la matière, mais de la parole qui y est signifiée, donnée à notre foi.

De quoi s’agit-il ? De recevoir de son dépouillement, jusqu’au dépouillement de sa vie, la parole, la promesse de notre propre dépouillement.

En d’autres termes : recevoir sa mort, et donc abandonner l’illusion que le provisoire de la vie-même pourrait durer, pour découvrir, dans l’abandon de cette illusion, dans l’abandon de sa propre vie passagère, la vie de résurrection.

*

Mourir au désir de faire du transitoire du définitif, mourir déjà à ce qui mourra ; bref : perdre sa vie… pour la vivre en vérité dans un aujourd'hui de résurrection. D’où la présence du Christ à la Cène est aussi présence du Ressuscité : le Christ est présent comme don partagé, au milieu de nous, pas comme pâte ingérée ! Pain et vin signifient don de sa vie, communion les uns avec les autres dans sa mort et sa vie de résurrection. Car alors prend place la parole, la promesse de la Résurrection. "Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour."

"C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie", expliquera-t-il à ce sujet.

La résurrection prend alors place comme résolution de nos désirs de pains multipliés ; désir illusoire de vie comblée de façon indéfinie. Elle prend place comme récapitulation dans le Christ de ce que nous sommes vraiment, l’ignorerions-nous. Dans la résurrection du Christ, notre résurrection au dernier jour prend place dès aujourd’hui comme présentation de nos êtres vrais devant Dieu. Comme résolution et exaucement de nos désirs, et non pas de pains multipliés qui au fond ne rassasient pas. Elle est résolution et récapitulation de la vérité de nos vies.

C’est là la vérité profonde de la parole ou Jésus mène ses interlocuteurs, où Jésus nous mène : "comme le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi". "Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité".

C’est la parole par laquelle Jésus répond en vérité aujourd’hui à toutes nos demandes.


RP, Poitiers, 19.08.18


dimanche 15 juillet 2018

Popularité ou mission




Ézéchiel 2, 2-5 ; Psaume 123 ; 2 Corinthiens 12, 7-10
Amos 7, 12-15 ; Psaume 85 ; Éphésiens 1, 3-14 ; Marc 6, 1-13

Marc 6, 1-13
1  Jésus partit de là. Il vient dans sa patrie et ses disciples le suivent.
2  Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. Frappés d’étonnement, de nombreux auditeurs disaient : "D’où cela lui vient-il ? Et quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, si bien que même des miracles se font par ses mains ?
3  N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques, de Josès, de Jude et de Simon ? et ses sœurs ne sont-elles pas ici, chez nous ?" Et il était pour eux une occasion de chute.
4  Jésus leur disait : "Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison."
5  Et il ne pouvait faire là aucun miracle; pourtant il guérit quelques malades en leur imposant les mains.
6  Et il s’étonnait de ce qu’ils ne croyaient pas. Il parcourait les villages des environs en enseignant.
7  Il fait venir les Douze. Et il commença à les envoyer deux par deux, leur donnant autorité sur les esprits impurs.
8  Il leur ordonna de ne rien prendre pour la route, sauf un bâton : pas de pain, pas de sac, pas de monnaie dans la ceinture,
9  mais pour chaussures des sandales, "et ne mettez pas deux tuniques".
10  Il leur disait : "Si, quelque part, vous entrez dans une maison, demeurez-y jusqu’à ce que vous quittiez l’endroit.
11  Si une localité ne vous accueille pas et si l’on ne vous écoute pas, en partant de là, secouez la poussière de vos pieds : ils auront là un témoignage."
12  Ils partirent et ils proclamèrent qu’il fallait se convertir.
13  Ils chassaient beaucoup de démons, ils faisaient des onctions d’huile à beaucoup de malades et ils les guérissaient.

*

Jésus dans sa ville, sa patrie. Proximité, familiarité, autant d’obstacles insurmontables à l’Évangile, nous dit le texte ; et dont on fait naïvement l’Alpha et Oméga de son annonce ! Il faudrait se rendre proche, plaire, éviter toute critique, et tout irait bien ! Cela fait cependant quelques décennies qu’on a adopté cette stratégie, avec les résultats que l’on sait. Et pourtant un texte comme celui que nous avons lu nous met nettement en garde contre ce genre de volonté de plaire, contre les stratégies de la proximité. Cela provoque aisément en écho la conviction que l’on est proche, que Jésus est un familier, on croit en savoir suffisamment sur lui : résultat, il ne put faire aucun miracle !

L’Église Protestante unie de France, aujourd’hui : cote de popularité au zénith. Bloquée depuis quelques décennies au plus haut des sondages. Oh ! on connaît bien les protestants, ils sont sympathiques, ils sont modernes, ils sont comme nous. Résultat : le tournement vers Dieu, i.e. le repentir, ou la conversion (cf. v. 12) en termes techniques, n’a jamais lieu — et pour cause, si l’on se reconnaît si bien dans ce christianisme si moderne, sans exigences, si « comme on aime » ; eh bien, il n’y a qu’à se contenter de la grâce à bon marché que l’on nous a proposée, qui ne coûte rien que d’accepter le sourire et éventuellement de le rendre. Il n’y a aucune autre libération à espérer.

C’est ainsi que lorsqu’on tente de dire la moindre exigence libératrice à ces familiers, comme à Nazareth, on ne fait que susciter l’inimitié. La suite du texte — où il est question de la mission d’évangélisation des disciples, qui connaît du succès celle-là — en précise la raison : « ils partirent et ils proclamèrent qu’il fallait se convertir » (v. 12), ou, autre traduction : « se repentir ». Ce qui implique concrètement qu’il y a des choses à changer dans les comportements. Et ça, c’est le côté… désagréable de toute délivrance !

Je ne résiste pas à la tentation, pour illustrer cela, de citer un extrait du livre de l’écrivain anglican C.S. Lewis, Le grand divorce (entre l’enfer et le paradis), où en visite par une vision à l’entrée du Paradis, l’auteur décrit la scène suivante. Il y voit un homme un homme qui hésite à entrer, empêché de la sorte :

« Sur son épaule se tenait un petit lézard rouge qui agitait sa queue comme un fouet et murmurait des choses à l'oreille de celui qui le portait. Au moment où nous l'aperçûmes, ce dernier tourna la tête vers le reptile avec un grognement d'impatience. "Tais-toi, voyons", lui dit-il. Mais l'animal balançait sa queue et continuait à chuchoter.
[Apparaît un être qui] avait une forme plus ou moins humaine, mais il était plus grand qu'un homme, et si étincelant que je pouvais à peine le regarder, écrit CS Lewis, qui poursuit : Sa présence heurta mes yeux, et mon corps aussi, car il dégageait de la chaleur en même temps que de la lumière, comme le soleil au matin d'une implacable journée d'été.
"Je m'en vais, dit [l’homme portant le petit lézard sur l’épaule]. Merci de votre hospitalité [au paradis, car la scène se passe à l’entrée du paradis. Merci de votre hospitalité]. Mais ce n'est pas la peine, vous voyez. J'ai dit à ce petit individu (il montrait le lézard) que s'il venait, il fallait qu'il se tienne tranquille - et il a insisté pour venir. Naturellement, ses sornettes ne sont pas de mise ici, je m'en rends compte. Mais il ne s'arrêtera pas. Il ne me reste qu'à m'en retourner.
- Aimeriez-vous que je le fasse taire? dit l'esprit flamboyant — c'était un ange, je le compris soudain.
- Bien sûr.
- Alors je vais le tuer, dit l'ange, en faisant un pas en avant.
- Oh! aïe! Attention. Vous me brûlez. Pas si près!
- Vous ne voulez donc pas qu'on le tue?
- Tout à l'heure, vous n'avez pas parlé de le tuer. Je n'avais pas l'intention de vous ennuyer en vous demandant quelque chose d'aussi radical.
- C'est le seul moyen, dit l'ange, dont les mains brûlantes étaient tout près du lézard. Dois-je le tuer?
- Eh bien, c'est une autre question. Je suis tout prêt à la considérer, mais je n'avais pas encore envisagé cet aspect-là, vous voyez? Je veux dire que, pour le moment, je pensais seulement le faire taire parce que ici en haut — eh bien, il est diablement embarrassant.
- Puis-je le tuer?
- Oh! il sera toujours temps de discuter cela plus tard.
- Il n'y a aucune raison d'attendre. Puis-je le tuer:
- Excusez-moi, je n'ai jamais songé à vous importuner de la sorte. Non vraiment, ne vous faites pas de souci pour lui. Regardez! Il s'est décidé à dormir. Je suis sûr que tout ira bien maintenant. Je vous remercie infiniment.
- Puis-je le tuer?
- Honnêtement, je ne crois pas que ce soit nécessaire. Je suis sûr que je pourrai le faire tenir tranquille maintenant. Je crois qu'il vaudrait beaucoup mieux procéder graduellement.
- Agir progressivement serait tout à fait inutile.
- Vous croyez? Bon. Je vais réfléchir à votre proposition. Honnêtement oui, je vous laisserais bien le tuer tout de suite, mais à la vérité, je ne me sens pas très bien aujourd'hui; ce serait stupide de le faire maintenant. J'aimerais être en bonne santé pour l'opération. On verra un autre jour.
- Il n'y aura pas d'autre jour. Nous vivons dans un éternel présent maintenant.
- Allez-vous-en! Vous me brûlez. Comment pourrais-je vous dire de le tuer? Vous me tueriez, moi, si vous le faisiez.
- Certainement pas.
- Mais vous me faites déjà mal à présent.
- Je n'ai jamais dit que cela ne vous ferait pas mal. »

Etc. Vous trouverez la suite dans le livre de CS Lewis, Le grand divorce.

*

Jésus « fait venir les Douze. Et il commença à les envoyer deux par deux, leur donnant autorité sur les esprits impurs » (v. 7) — genre petit lézard. Et plus loin (v. 13) : « Ils chassaient beaucoup de démons ». Ce qui suppose la volonté d’exercer ladite autorité : « laissez-moi l’ôter ». Et pour cela : « ils proclamèrent qu’il fallait se repentir » (v. 12).

Cela après le constat selon lequel lui, Jésus, « ne pouvait faire là aucun miracle » (v. 5) — à Nazareth, où il est familier, où l’on croit savoir qui il est… Cela dit, précise le texte, « il guérit — pourtant — quelques malades en leur imposant les mains » (v. 5). Histoire de dire que le problème n’est pas sa capacité à libérer — puisqu’il « s’étonnait de ce qu’ils ne croyaient pas » (v. 6). Mais l’écho qu’il a eu, ou n’a pas eu chez ses familiers : oh ! laissez-moi vivre avec mon lézard…

D’autant que Jésus « parcourait les villages des environs en enseignant » (ibid.), avec manifestement plus de succès que chez ses proches. C’est sur cela qu’il envoie ses disciples en « leur donnant autorité sur les esprits impurs » (v. 7) ; genre le petit lézard de C.S. Lewis qui ne partira pas si on est si « tendre » envers sa victime qu’on lui accorde, comme elle le demande, de ne pas être remise en question. Or l’Évangile qui libère demande des changements de vie.

*

Et cela dérange ! Ce qu’on reproche à Jésus, c’est de déranger — de même qu’à tous ceux qui s’en tiennent au message du Dieu qui libère. Que la vérité dérange, c’est une chose toujours à l’ordre du jour. Ainsi des disciples : « Il leur disait : "Si, quelque part, vous entrez dans une maison, demeurez-y jusqu’à ce que vous quittiez l’endroit. Si une localité ne vous accueille pas et si l’on ne vous écoute pas, en partant de là, secouez la poussière de vos pieds : ils auront là un témoignage." » Ainsi d’Israël au temps d’Ézéchiel, d’Amos ou des autres prophètes, des Grecs au temps de Paul, qui aujourd’hui ? « Partez de là, secouez la poussière de vos pieds : ils auront là un témoignage. »

Qu’on veuille faire taire la vérité est toujours aussi vrai. Les méthodes n’ont pas changé non plus : la soumission à l’illusion et à la facilité, ou l’exclusion. « Malheur à vous quand on dira du bien de vous : c'est ainsi qu'on agissait à l'égard des faux prophètes. Heureux serez-vous lorsqu'on répandra sur vous toute sorte de propos méprisants : c'est ainsi qu'on faisait à l'égard des vrais prophètes ».

Cela est particulièrement inquiétant pour notre époque d’audimat roi. À quand un applaudimètre pour évaluer les prédicateurs ? Paul est trop compliqué, Ézéchiel trop étrange. Quant à Jésus : pour qui il se prend ? On l’a vu grandir, on connaît ses parents et ses frères et sœurs, etc. Par contre, un tel, il vous vend une ces poudres de perlimpinpin : si vous saviez comme elle est efficace ! Efficace à quoi ? À éviter de confronter nos vrais problèmes, de reconnaître notre faiblesse, là où seulement s’accomplit la puissance de la grâce — par cette vérité qui fait mal et où le Christ peut guérir et consoler vraiment.

Le vrai problème n'est pas de savoir si tel prophète est trop ceci ou pas assez cela. Si on connaît son cousin ou son grand-père, qu'on en fasse un critère dévalorisant comme pour Jésus ou valorisant pour d'autres ; ce n'est pas son jeune âge (Jérémie) qui le rend proche des jeunes ou son grand âge qui le rend sage, s'il est bègue (Moïse) ou malade (Paul), etc., et que sais-je encore… La vraie question est posée par Jésus — Matthieu 7, 15-20 : « Gardez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous vêtus en brebis, mais qui au-dedans sont des loups rapaces. C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur un buisson d'épines, ou des figues sur des chardons ? Ainsi tout bon arbre produit de bons fruits, mais l'arbre malade produit de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, ni un arbre malade porter de bons fruits. Tout arbre qui ne produit pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu. Ainsi donc, c'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. »

Fruits : il ne s'agit pas de la quantité des disciples ! La question, parlant de fruits, raisins et figues, contre chardons et épines est : est-ce que la parole qu'il porte est nourrissante, donc exigeante, car telle est la parole de Dieu, comme le raisin et la figue, là où celle des faux prophètes est desséchante, frustrante à terme. Nourrissante, ce qui ne veut pas dire forcément douce. Douce parfois, âpre d'autres fois, exigeante, d’apparence compliquée d’autres fois, comme pour la prédication de Paul. La grâce gratuite n’est pas à bon marché.

Un peu comme, si on écoutait nos enfants, on ne les nourrirait que de bonbons, ce qui ne serait pas pour leur mieux. Il leur faut aussi des choses moins douces à avaler, de la nourriture solide et pas que du lait dit le Nouveau Testament — ni a fortiori que des bonbons ! C'est cette exigence qui est reprochée aux témoins de la parole de Dieu. Face à Jésus, Ézéchiel, Amos ou Paul, c'est toujours ce reproche — pour finalement les faire taire en inventant toute sorte de prétextes pour préférer les donneurs de bonbons ; ceux qui ne dérangent pas.

Les prophètes, les Apôtres et Jésus dérangent. Et c'est à ce prix qu'ils consolent. Heureux qui a goûté que la parole de Dieu, même sous ce qui est souvent son amertume, est bonne — et qui la cherche là où il la donne.

RP, Châtellerault, 8/07/18 & Poitiers, 15/07/18


dimanche 24 juin 2018

"Quand vous priez, dites…"




Ésaïe 49.1-6 ; Psaume 139 ; Actes 13.22-26 ; Luc 1.57-80

Psaume 139
1 […] Seigneur ! tu me sondes et tu me connais,
2 Tu sais quand je m’assieds et quand je me lève, Tu pénètres de loin ma pensée ;
3 Tu sais quand je marche et quand je me couche, Et tu comprends tous mes chemins.
4 Car la parole n’est pas sur ma langue, Que déjà, ô Seigneur ! tu la connais entièrement.

*

« Enseigne-nous à prier », ont demandé les disciples — la prière, et tout particulièrement celle de Jésus, a été le thème de notre année d’école biblique et de catéchisme, qui ouvre aujourd’hui sur cette journée et ce temps de confirmations. « Voici comment vous devez prier, répond Jésus : quand vous priez, dites… Père… ». Nous lisons en Luc 11 :

2 Il leur dit : Quand vous priez, dites : Père ! Que ton nom soit sanctifié ; Que ton règne vienne !
3 Donne-nous, chaque jour, notre pain pour ce jour ;
4 pardonne-nous nos péchés, car nous aussi, nous remettons sa dette à quiconque nous doit quelque chose ; et ne nous expose pas dans l’épreuve.


Voilà qui nous place d’emblée dans l’intimité de Dieu — Père / « Abba », selon ce que rapportent de l’araméen Marc (14, 36 : Jésus au Gethsémané) et Paul (Romains 8, 15 ; Galates 4, 6). Intimité, comme Jésus qui se retire pour prier au point que les disciples ne savent pas comment il prie : souvenons-nous que Matthieu précise : « entre dans ta chambre, ferme la porte. » Où l’on reçoit du Père la loi proclamée publiquement de la chaire, déjà au Sinaï, après en avoir reçu un nom. Et en écho la prière liturgique publique, le « Notre Père », donc. « Toute famille dans les cieux et sur la terre tire son nom du Père », rappelle l'Épître aux Éphésiens (3, 14-15).

« Que ton nom soit sanctifié », sanctifié c'est-à-dire mis à part, considéré avec un respect infini, jamais prononcé en vain, et donc, au fond, reconnu comme indicible. « Que ton nom soit sanctifié ». D'autant plus que négliger le nom du Père, nous qu'il adopte comme ses enfants, c'est ne pas percevoir l’ouverture d'avenir qui s’y trouve. « Honore ton père et ta mère afin que tes jours se prolongent sur la terre » dit la Loi. D'emblée donc, la prière du Seigneur nous ouvre tout un programme, et un avenir, ce qui fait rejoindre un des thèmes de cette sanctification du Nom dans les livres prophétiques : cet aspect qui concerne l’avenir : la venue du Royaume — du Règne où Dieu sanctifie lui-même son nom en accomplissant sa promesse.

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Et effectivement cette première demande est suivie de la demande de la venue du Règne de Dieu, par l’accomplissement de la volonté de Dieu jusque sur cette terre en désordre.

Les disciples ne savent pas qu'ils viennent de poser à Jésus une question très délicate, aux conséquences périlleuses pour eux-mêmes. Mais c'est par là, par cette prière, que viendra le Royaume, le Règne de Dieu. En cinq demandes — résumant les cinq livres de prière du recueil des Psaumes, qui reprennent eux-mêmes les cinq livres de la libération vers le Royaume qu’est la Torah. Cinq demandes donc, selon Luc, développées en sept chez Matthieu — la troisième et la septième de Matthieu étant une extension de la seconde et de la cinquième demande de Luc (« que ton règne vienne » s'y commente en « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » et « ne nous expose pas dans l’épreuve » s’y commente en « délivre-nous du mauvais »).

Cinq demandes donc, qui risquent fort si nous y prenons garde, de nous mener où nous ne voudrions pas, à savoir au Règne de Dieu dont nous demandons pourtant qu'il vienne. Aller où nous n'aurions pas prévu, ou du moins d'une façon que nous n'aurions pas prévue, comme Pierre à la fin de l'évangile de Jean (21, 18) : « un autre te mènera où tu ne voudras pas ».

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« Donne-nous, chaque jour, notre pain pour ce jour »… ? L'abondance à laquelle tous aspirent vient de Dieu seul. Lui seul est riche : des biens spirituels, du pain du ciel, et du pain qui nourrit le ventre de façon à ouvrir les oreilles. Cela dit, le pain de ce jour pour lequel nous prions est plus que la simple nourriture périssable. Le terme choisi l’indique clairement. Il est la manne. Il est la nourriture éternelle qui est d'être pardonné et accepté, d'avoir trouvé un père… Notre Père, disent les disciples.

Arrêtons-nous donc sur la plus troublante de ces cinq demandes : celle concernant le pardon : « pardonne-nous nos péchés, comme nous pardonnons aussi à qui nous offense ».

Ce mot rendu dans Luc par « péché », ou « offense », ou « manquement » peut aussi être rendu par « dette », selon le parallèle de Matthieu — le sens « péché » étant une dimension spirituelle de la dette. En ce sens, le mot peut relever non pas tant de la faute que de la création : même sans faute, nous sommes en dette envers Dieu comme on l'est à l'égard d'un père ou d’une mère — « Notre Père » — sans lequel nous ne serions pas, celui par qui nous sommes, non pas uniquement parce qu'il a donné la semence qui nous origine, la parole qui nous fait être, mais parce que, en outre, il nous a donné un nom, son nom. Cette dette-là ne peut être payée : son prix est infini. Le reconnaître entraîne une attitude de pardon, de remise des dettes. La remise des dettes est donc effectivement incontournable ; elle est la condition de la prolongation de nos êtres jusqu'à la venue du Règne, en lien étroit avec la demande précédente, celle du don du pain de ce jour. Si le plus puissant, le Père, exige le remboursement de la dette, il en vient à terme à écraser l'enfant.

Mieux qu’un père, Dieu donne ce qui est bon à ses enfants. L'instauration de son Règne est une remise de dettes par Dieu à notre égard. D'autant plus, au fond, que la dette est donc trop infinie pour être remboursée.

C’est sur cela qu'est établie l'institution biblique de la loi du Jubilé, par lequel s’inaugure le Royaume. Rappelons-nous que le Jubilé est ce que prévoit la Torah : cette remise des dettes obligatoire tous les cinquante ans. Jésus (cf. Luc 4) inaugure son ministère messianique par la proclamation du Jubilé. Cette libération, remise des dettes par Dieu, se signifie dans nos remises de dettes. C’est le sens du « comme nous remettons ». Nous sommes appelés à la suite du Christ à faire un don gratuit de nous-mêmes, n’aurait-il en retour que de l'ingratitude.

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Précédée de la demande du pain, lieu par excellence de la dette à Dieu, la prière pour la remise des dettes et le pardon des offenses est suivie de : « Ne nous laisse pas entrer en tentation » — plus littéralement « ne nous expose pas dans l’épreuve ». Pourquoi Dieu se tait-il face aux prières de son peuple, pourquoi tarde-t-il à instaurer son Règne ?

Face au silence céleste, ce silence qui dure, où Dieu qui est censé être notre Père nous apparaît pourtant si dur, impitoyable, nous donnant essentiellement une Loi, alors qu'on ne voit pas venir de consolation, et à plus forte raison la consolation du Règne de Dieu — on sera tenté de dire : ces maux qui nous adviennent, fussent-ils de notre faute, ne sont-ils pas le signe que Dieu se désintéresse de nous ? Où l’épreuve dont nous demandons que nous n’y sombrions pas devient tentation de se dire que ce Dieu est finalement méchant. Et que de fois l’a-t-on entendu à propos du Dieu dit « de l'Ancien Testament », oubliant que c’est ce Dieu que Jésus appelle son Père ? Tentation de rejeter ce Dieu qui donne la Loi, et avec elle son silence. Or c’est là son rôle de Père : donner la Loi et nous apprendre à patienter, à recevoir le plaisir plus tard. Se séparer un jour du plaisir immédiat du sein maternel. Le père disant la loi et privant ainsi du plaisir immédiat.

C’est de la sorte que Dieu nous conduit au Règne qui lui appartient avec la puissance et la gloire, ce Règne qui vient pour nous à la mesure où nous recevons avec joie la volonté de Dieu, sa Loi.

C’est le temps d'un passage douloureux, celui de l’apprentissage, qui précède la liberté et la joie. C’est encore la leçon de Paul : comme pour la douleur d’un enfantement, Dieu a soumis la Création à la vanité et à la douleur, avec une espérance : sa libération, comme la naissance (Romains 8, 20-22). La tentation serait de se laisser abattre et de se dire que face à une telle situation, une telle douleur, celle qui est la nôtre, le Royaume ne viendra pas, la naissance n’aura pas lieu. C’est face à cette tentation que Jésus appelle à la persévérance dans la confiance en Dieu qui nous délivre du mal.

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Face à ce présent lourd, accablant, ou face à notre mauvaise volonté, — il s’agit de persévérer, de requérir la justice de la foi, prête à se manifester, dans sa splendeur et sa liberté ; il n’est qu’à exiger ce que Dieu promet, exiger son Règne. Persévérer dans la prière, comme l’ami qui demande du pain. Dieu finira par répondre, autrement que prévu peut-être, par le don imprévu de l’Esprit saint, qui mène au Royaume par des chemins auxquels l’on ne s'attend pas. Persévérer dans la prière est dangereux : c'est risquer de se voir transformé, dépossédé de soi et de ses biens, de sa vision du monde — qui sait ? Persévérer dans la prière transforme.

Apprendre à regarder le monde par les yeux de Dieu. Et explorer tous les possibles des chemins de son Règne… Car c’est « à toi qu’appartiennent le Règne,… » dès aujourd’hui.


RP, Poitiers, 17/06/18