dimanche 23 mars 2025

Le Nom sanctifié




Exode 3.1-15 ; Psaume 103 ; 1 Corinthiens 10.1-12 ; Luc 13.1-9

Exode 3, 1-15
1 Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiân. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb.
2 L’ange du SEIGNEUR lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda : le buisson était en feu et le buisson n’était pas dévoré.
3 Moïse dit : « Je vais faire un détour pour voir cette grande vision : pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas ? »
4 Le SEIGNEUR vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! »
5 Il dit : « N’approche pas d’ici ! Retire tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte. »
6 Il dit : « Je suis le Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. » Moïse se voila la face, car il craignait de regarder Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit : « J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances.
8 Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays, vers un pays ruisselant de lait et de miel, vers le lieu du Cananéen, du Hittite, de l’Amorite, du Perizzite, du Hivvite et du Jébusite.
9 Et maintenant, puisque le cri des fils d’Israël est venu jusqu’à moi, puisque j’ai vu le poids que les Égyptiens font peser sur eux,
10 va, maintenant ; je t’envoie vers le Pharaon, fais sortir d’Égypte mon peuple, les fils d’Israël. »
11 Moïse dit à Dieu : « Qui suis-je pour aller vers le Pharaon et faire sortir d’Égypte les fils d’Israël ? » –
12 « JE SUIS avec toi, dit-il. Et voici le signe que c’est moi qui t’ai envoyé : quand tu auras fait sortir le peuple d’Égypte, vous servirez Dieu sur cette montagne. »
13 Moïse dit à Dieu : « Voici ! Je vais aller vers les fils d’Israël et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. S’ils me disent : Quel est son nom ? – que leur dirai-je ? »
14 Dieu dit à Moïse : « JE SUIS QUI JE SERAI. » Il dit : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : JE SUIS m’a envoyé vers vous. »
15 Dieu dit encore à Moïse : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : Le SEIGNEUR, Dieu de vos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, m’a envoyé vers vous. C’est là mon nom à jamais, c’est ainsi qu’on m’invoquera d’âge en âge. »

*

Un Nom que l’on ne prononce pas, sauf à en faire… un nom, précisément, une idée : ce pourquoi on ne prononce pas ce Nom, plutôt que parce qu’on aurait perdu les voyelles — ce pourquoi on lit, plutôt que ce Nom, « mon Seigneur », Adonaï, un titre qui nous met en relation, avec « mon Seigneur », une relation plutôt qu’une description, qui fournirait quelque chose de l’ordre de l’idée, de l’image que l’on s’en fait. Un nom n’épuise pas ce qu’est celui qui le porte — a fortiori Dieu, Le Nom dont on n’a aucune approche suffisante, sauf à la réduire à un aspect, une idole, comme le veau d’or, censément sans doute image de jeune taureau, l’aspect puissance libératrice que l’on a vu à l’œuvre ! Image, idole…

On perçoit pourtant bien quelque chose : un buisson qui brûle et donne le mot « Sinaï », proche du mot hébreu pour « buisson » (sur l'Horeb, ou Mont désert) ; perception limitée à un signe, message, messager, « Ange » du Seigneur, signe de ce que peut signifier le nom déployé dans le texte, composant le mot être à tous les temps — de telle façon qu’il est bien difficile à traduire : depuis « celui qui est », se conjuguant comme « celui qui est, qui était et qui vient » — « mon Nom pour l’Éternité » (v. 15) —, ce qu'a retenu le grec, là où le texte hébreu accentue la dimension de la promesse : « Je serai avec toi » (v. 12) — où nous sommes alors conduits à la foi — « Je serai avec toi », promesse donnée à la confiance qui la reçoit.

*

Un Nom bien mystérieux ! Le Nom dans lequel se fonde l’interdit et l’impossibilité de représenter Dieu. Nom que l’on ne possède pas, Nom dont on ne peut que dire : qu’il soit sanctifié, c’est-à-dire : à part ! Le Nom fonde une exigence, un effort, un détour, comme celui de Moïse contournant le buisson annonçant ce nom insaisissable. Un détour qui ouvre vers des libérations inattendues, à commencer par celle que Moïse — bien disposé : « me voici », a-t-il d’abord dit (v. 4), mais effrayé : « qui suis-je ? » (v. 11) — portera, fort du Nom empli de sa promesse, au peuple captif auprès de Pharaon.

La libération est présente dans Le Nom même et dans son inaccessibilité, dans l’exigence de sa sanctification, mise à part, dont le contournement du buisson, « pour voir »… — pour voir qu’on ne verra rien ! — est déjà le signe : le signe et le fondement de la pensée, de l’art et des traditions culturelles issus de cette révélation biblique. Un Dieu qu’on ne voit pas, et donc qu’on ne peint pas, qu’on ne sculpte pas, ou que l’art visuel ne dit qu’en détours, partant des traces, que celui qui a promis sa présence protectrice laisse comme simples traces. Plus tard Moïse s’entendra dire : tu me verras par derrière, tu ne verras donc que les traces que je laisse. S’y fonde un art et une tradition du dépouillement.

Un feu, porté par l’Ange du Seigneur, à moins que le feu lui-même ne soit l’Ange, feu qui brûle pour le purifier tout ce qu’il touche, mais qui ne détruit pas qui se confie en lui selon la promesse de l’Alliance.

Rappelons-nous : Jésus reprend à son compte (Luc 20, 27-38 //) l’argument dont on sait qu’il est aussi celui des pharisiens lisant ce texte : on le retrouve dans le Talmud. Il se résume à la certitude suivante : tout repose sur la réalité efficace de la Parole de Dieu, la force créatrice de sa Parole, qui « ne retourne pas à lui sans effet » (Ésaïe 55, 11). La Torah est reçue comme Parole de Dieu. Dieu y nomme les patriarches. Ainsi lorsqu’il nomme Abraham, Isaac et Jacob, qui plus est en les liant ainsi à sa présence, il les situe dans sa propre éternité ; sa Parole éternelle sur eux les place au-dessus de leur quotidien, elle les place d’emblée dans l’éternité de Dieu : Dieu est éternel, en les nommant, ils les a donc nommés dans l’éternité, ils sont donc eux aussi dans l’éternité. Et ça vaut pour chacune et chacun de nous !

En les nommant la Parole de Dieu les rend éternels ! Et étant éternels, ils sont donc vivants, comme leur Dieu, qui n’est pas le Dieu des morts. C'est pourquoi « ceux qui ont part au monde à venir… ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges ». Et ce dès aujourd'hui (cf. Luc 20, 35-36). C’est un des sens de l’ordre donné à Moïse de retirer ses sandales : laisse pour m’approcher tout ce qui est de ta vie dans le temps. Ces choses sont pour en bas de la Montagne. En haut, laisse ton souci.

Notre vraie réalité est cachée en Dieu, sa promesse est toujours là, un nouveau départ est toujours possible, et dût-il ne pas arriver, notre vie devant Dieu garde toute sa valeur, cachée aux yeux du monde, mais infinie, éternelle, indestructible.

Rien, aucune puissance qui soit dans les cieux, sur la terre ou sous la terre, ni présent, ni passé, ni avenir, rien ne peut te séparer de l’amour du Dieu qui sera avec toi, qui est avec toi depuis tous les temps — « Je serai avec toi » — amour qui brûle mais ne détruit pas ce qu’il brûle, mais au contraire le renouvelle en le purifiant de ce qui n’est pas de lui.

Alors n’aie pas peur, ni du Pharaon, ni d’aucune puissance qui soit au monde, ni bientôt des populations de géants qui ont occupé la terre promise à Abraham ; ni des Pilate face à Jésus, comme dans le texte de Luc que nous allons lire, ni des dieux de terreur qui les conduisent à commettre des horreurs, jusqu’à des sacrifices humains.

* * *

Pilate… En Luc 13, “des gens”, dit le texte, rapportent à Jésus qu'un groupe de pèlerins galiléens a été massacré par Pilate. Je lis :

Luc 13, 1-5
1 Survinrent des gens qui lui rapportèrent l'affaire des Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs sacrifices.
2 Il leur répondit : "Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens pour avoir subi un tel sort ?
3 Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même.
4 "Et ces dix-huit personnes sur lesquelles est tombée la tour à Siloé, et qu'elle a tuées, pensez-vous qu'elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ?
5 Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière."


Un rapport plein de sous-entendus. Ces Galiléens, résistant au pouvoir, n'ont-ils pas eu là un signe menaçant ? De quoi être effrayés ! Et toi Jésus, Galiléen, quelle est ton interprétation… ?

Cette façon de chercher des raisons à tout ! Mais on le sent bien : les explications ne tiennent pas… Cela est au cœur de la révélation de l’Exode. Un Nom au-delà de tout nom, au-delà d’un moyen de tout expliquer par lui ! Y compris les catastrophes qui dépassent notre compréhension.

Et Jésus refuse évidemment de voir un quelconque lien de cause à effet entre on ne sait quel regard divin défavorable et la violence qui a atteint les victimes, supposées être menacées du fait de leur origine suspecte, galiléenne. Ce que Jésus fait apparaître en rappelant une autre catastrophe : l'écroulement de la tour de Siloé, ayant tué dix-huit personnes, judéennes celles-là, de Jérusalem (v. 4), et non point galiléennes.

Alors comprenez, souligne Jésus, qu’il n'y a pas à considérer les victimes quelles qu’elles soient comme plus exposées, voire plus coupables que les autres (comme ces Galiléens-là et ces Judéens-là ne sont ni plus ni moins pécheurs que les autres - v. 2). Pas d’explication ; il s’agit d’une menace qui pèse sur tous, ici Judéens comme Galiléens, — ce qui appelle à se convertir, se repentir, c’est-à-dire se tourner vers Dieu : “si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière”. Tous !

*

Et Jésus d'illustrer son appel par une parabole, la parabole du figuier stérile. — Luc 13, 6-9
6 "Un homme avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint y chercher du fruit et n'en trouva pas.
7 Il dit alors au vigneron : Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier et je n'en trouve pas. Coupe-le. Pourquoi faut-il encore qu'il épuise la terre ?
8 Mais l'autre lui répond : Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche tout autour et que je mette du fumier.
9 Peut-être donnera-t-il du fruit à l'avenir. Sinon, tu le couperas."


Si le massacre qui a frappé les Galiléens semble donner raison à ceux qui prétendent mieux savoir que faire, ou être plus fidèles, ou moins pécheurs, leur insensibilité, leur manque de compassion fraternelle face à ce sort cruel, dévoile qu’ils ne savent trouver là que la justification terrible d'un stérile contentement de soi…

À cette stérilité, comme au figuier stérile, il faut du fumier, excrément, signe de pourrissement, de déperdition ; mais si cette déperdition est reconnue et confessée, le fumier peut devenir signe annonciateur d’une nouvelle fécondité : “si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière”, Judéens comme Galiléens. Ce qui ne veut pas dire que le repentir, la conversion, évitera la mort à quiconque ! Juste que la fragilité, l’usure du temps, la menace de la violence, invitent à en appeler à celui qui promet à Moïse : “Je serai avec toi”.

Le fumier peut devenir promesse de renouveau. Convertissez-vous, repentez-vous : c’est Dieu seul qui fait croître. Cela ne dépend que de sa grâce.

*

Aujourd'hui encore, Dieu manifeste sa patience envers son figuier, pour qu'il porte ce fruit qui est d’être une bénédiction pour toutes et tous. Pour que germe la justice, la paix vraie et la joie pour toutes et tous, si nombreux, qui en sont privés, qui n’en savent pas la source. Un appel, face à la douleur du monde, à l’enrichir, chacun, chacune à notre mesure, à notre humble mesure. “Va”, a dit le Nom à Moïse.


RP, Châtellerault, 23.03.25
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dimanche 23 février 2025

"Quelle grâce est la vôtre ?"




1 Samuel 26, 2-23 ; Psaume 103 ; 1 Corinthiens 15, 45-49 ; Luc 6, 27-38

Luc 6, 27-38
27 « Je vous dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent,
28 bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient.
29 « À qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre. À qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique.
30 À quiconque te demande, donne, et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas.
31 Et comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux.
32 « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle grâce est la vôtre ? »Car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment.
33 Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle grâce est la vôtre ? Les pécheurs eux-mêmes en font autant.
34 Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez qu’ils vous rendent, quelle grâce est la vôtre ? Même des pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu’on leur rende l’équivalent.
35 Mais aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants.
36 « Soyez généreux comme votre Père est généreux.
37 Ne vous posez pas en juges et vous ne serez pas jugés, ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés, acquittez et vous serez acquittés.
38 Donnez et on vous donnera ; c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante qu’on vous versera dans le pan de votre vêtement, car c’est la mesure dont vous vous servez qui servira aussi de mesure pour vous. »


*

Que font les êtres humains que nous sommes face à l'inimitié, à l'agressivité, à la calomnie, à l'injustice à notre égard, à l'ingratitude, au désamour ?

En général, nous sommes tentés, quand nous n'en sommes pas carrément fiers, de répondre du tac au tac. Répondre par l'inimitié à ceux qui se montrent nos ennemis ; par l'agressivité à l'égard de ceux qui nous agressent ; le mépris ou l'insulte envers ceux qui nous calomnient ; le rejet envers les ingrats ; le détournement de ceux qui nous témoignent un manque d'amour.

Si nous n'en sommes pas carrément fiers, nous sommes au moins tentés de répondre de cette façon-là, ou pour les plus modérés, au minimum par le mépris et l'indifférence.

Face à cela, le difficile comportement requis des disciples. Jusqu’à « tendre l'autre joue ! » Difficile comportement de disciples suscitant souvent l'ironie. Pourtant, c'est bien écrit !…

Où il s’agit de prendre garde à quelques erreurs habituelles de lecture — par exemple celle qui consiste à confondre, pour cet exemple précis, la vengeance personnelle avec la justice, dont les personnes privées ne sont pas dépositaires ! L’attitude personnelle prônée ici renvoie à la loi ; et en premier lieu à la Torah — qui a pour fonction de libérer chacun d'avoir à juger soi-même, voire à haïr autrui, fût-il ennemi, — en un mot se venger soi-même.

Dans un texte parallèle (Ro 12, 17-21), Paul cite le Deutéronome (32, 35) et le Livre des Proverbes (25, 21-22) pour dire que la vengeance et le châtiment relèvent de Dieu, seul juge ultime, et de toute façon miséricordieux, juge ultime au-delà même des pourtant légitimes, mais pas infaillibles, autorités humaines.

Il y a quelque chose de cette conviction dans l'attitude de David à l'égard de Saül dans le Livre de Samuel (1 S 26, 2-23 — v. 10 : « c’est à l’Éternel seul à le frapper, soit que son jour vienne et qu’il meure, soit qu’il descende sur un champ de bataille et qu’il y périsse »).

Cela dit, le texte du 1er livre de Samuel — qui considère Dieu et son représentant sous l’angle de la justice civile, et non du comportement individuel — ne parle donc pas de la même chose que Jésus. Th. de Bèze, notamment, s’est appuyé sur 1 Samuel en initiant, dans son livre Du droit des magistrats, le droit de résistance à l’oppression. On a fait dire au Réformateur ce qu’il n’a pas dit, à savoir qu’il serait à l'origine de ce qui deviendra les assassinats politiques des rois Henri III et Henri IV. Total contresens, puisque s’il reconnaît aux magistrats le droit, voire le devoir, de s'opposer à un pouvoir oppresseur, fût-il le pouvoir du roi, il refuse catégoriquement la possibilité de porter la main contre lui, parce qu’il est choisi par Dieu, il est l’oint de Dieu. Et pour cela il se fonde sur notre texte de Samuel où David refuse de porter la main sur le roi en titre, Saül.

Le rapport avec l’Évangile de Luc est uniquement que nous sommes alors dans le contexte de l'oppression romaine — qui comptait des humiliations diverses des populations soumises, et auxquelles Jésus fait ici allusion concernant son peuple.

Or, si la Bible ne prône pas la vengeance individuelle, elle n’enseigne pas non plus la passivité des peuples. Sur ce plan, il y a un temps pour tout. Il n'est pas raisonnable d'agir de façon suicidaire et de poser des actions d'éclat inutiles sinon nuisibles, sans faire preuve de sagesse. Dieu est celui qui exerce la justice, et qui venge les opprimés. Pas nous comme personnes privées. Quoiqu’il utilise pour cela même la justice humaine et l'action humaine. Il y a aussi un temps pour les armes — hélas d'ailleurs. Et ce n'est pas de ce temps qu'il est question dans notre texte.

Il s’agit ici pour les disciples de vivre dans l'imitation de la miséricorde dont ils savent bénéficier eux-mêmes et dans la totale liberté vis-à-vis de leur désir de vengeance, fût-ce un juste désir de vengeance, même légitime, parlant de crimes pouvant aller jusqu'à l'horreur ! Il s'agit ici, comme chez Paul, et cela vaut en tout temps et pour tous, de libérer chacun, fût-il victime de quelque crime, de la charge supplémentaire d'avoir à souffrir d'un désir de vengeance, souffrir du souci de se fermer et de se replier plutôt que de vivre, au prétexte qu'autrui a nourri ou continue à nourrir contre moi de l'inimitié, ou que sais-je encore. Terrible façon de ne jamais se libérer de son oppresseur, de lui rester lié par le désir de vengeance. “Le piège de la haine, c'est qu'elle nous enlace trop étroitement à l'adversaire” écrit Milan Kundera (L'immortalité, folio, p. 44).

Non pas, donc, qu'il soit question de prôner l'impunité, pour quelque faute que ce soit. Mais cela ne relève pas de la vengeance individuelle.

« Si vous vivez dans la captivité du désir de vengeance, du besoin permanent de veiller à ce que vous soyez traités équitablement, quelle grâce est la vôtre ? » demande Jésus, quelle liberté avez vous ? Car il ne s'agit pas ici d'une sorte de redevance, comme pourraient le laisser croire certaines habitudes de traduction, comme : « quel gré vous en saura-t-on ? » ou « quelle récompense, ou reconnais­sance, vous en aura-t-on ? » pour ce qui est littéralement en grec « quelle grâce est la vôtre ? » Ce n’est pas la même chose ! Laisser penser que dans l'amour d'autrui, il serait question de mérite à récompenser ; là où il n'est question que de signe de la liberté que donne la grâce !

Si vous n'aimez que ceux dont vous êtes sûrs qu'ils vous aiment, « quelle grâce avez-vous de plus que les pécheurs les plus aveugles à la grâce ? » Telle est bien la question. Dès lors, quid d'être disciple d’un maître qui lui n'a pas prétendu être en charge de la vengeance, allant plutôt jusqu'à la croix ?

« Aimez vos ennemis », donc, soyez libres envers tous, sortez des rancœurs. C'est l'enseignement de la Torah ! Donne et il te sera donné. Et aime sans attendre en retour. Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fasse. Sois miséricordieux comme l'est ton Père. Sinon, quelle grâce est la tienne ?

Ici apparaît sans doute l'essentiel de la question, dans ce texte qui oppose les disciples et, selon les mots employés, les pécheurs, qui aiment ceux qui les aiment, sont bons envers ceux qui sont bons, prêtent à ceux qui leurs rendent, etc.

Toi, imite plutôt ton Père ! Car que fait un enfant, comment montre-t-il qu'il est enfant de son père ? En l'imitant. Or, que fait Dieu, le Père ? Il est bon envers tous. Il fait rayonner son soleil sur les bons et les méchants, est-il dit dans le même ordre d’idée. Il est bon envers les ingrats et les méchants.

Le péché, qui fait s'imaginer qu'on ne vit pas de la grâce, consistera ici à penser que les ingrats et les méchants, ce sont les autres ; et qu'effectivement Dieu est bien bon de continuer à être généreux envers eux. Le disciple du Christ, lui, sait bien qu'il ne mérite rien, et qu'il est dans la catégorie des ingrats et des méchants ; et que donc il ne subsiste que par la seule miséricorde et générosité de son Père. Il ne lui reste donc qu'à agir de même.

C'est pourquoi juste après cet appel à être généreux comme notre Père, il nous est dit de ne pas juger, de ne pas condamner ; c'est-à-dire déjà, ne pas nous imaginer que l'ingratitude et la méchanceté sont le fait des autres. Avoir donc un comportement généreux en cela aussi, sachant que nous ne méritons pas ce que nous recevons.

Dieu est généreux et miséricordieux envers les ingrats que nous sommes. À lui donc la justice. Et cela d'une façon tellement juste qu'il nous demande à nous de lui fournir les balances et les règles avec lesquelles il nous mesure. Ce sont tout simplement celles que nous utilisons : « c’est la mesure dont vous vous servez qui servira aussi de mesure pour vous » (v. 38). Que cette mesure soit donc celle de la grâce que nous avons reçue !

On comprend alors pourquoi ce qu'on appelle la règle d'or se trouve au milieu de ce passage : « comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux. » Ou redoutez que le jugement que vous portez sur eux ne retombe sur vous qui agissez au fond de la même manière. « Comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux. » C'est sans doute le tout de la règle de comportement que requiert de nous Jésus : puisque vous êtes des graciés, qui vivez droits devant Dieu sans aucun mérite, n'en exigez pas d'autrui pour agir à son égard selon la même générosité, le même sens du don qui est celui de votre Père.


RP, Châtellerault, 23.02.25
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dimanche 5 janvier 2025

Tragique incarnation




Ésaïe 60, 1-6 ; Psaume 72 ; Ep 3, 2-3a & 5-6 ; Matthieu 2, 1-12

Matthieu 2
1 Jésus étant né à Bethléhem en Judée, au temps du roi Hérode, voici des mages d’Orient arrivèrent à Jérusalem,‭
‭2 et dirent : Où est le roi des Judéens qui vient de naître ? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l’adorer.‭
3 ‭Le roi Hérode, ayant appris cela, fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.‭
4 ‭Il assembla tous les principaux sacrificateurs et les scribes du peuple, et il s’informa auprès d’eux où devait naître le Christ.‭
‭5 Ils lui dirent : A Bethléhem en Judée ; car voici ce qui a été écrit par le prophète :‭
6 ‭Et toi, Bethléhem, terre de Juda, Tu n’es certes pas la moindre entre les principales villes de Juda, Car de toi sortira un chef Qui paîtra Israël, mon peuple.‭
‭7 Alors Hérode fit appeler en secret les mages, et s’enquit soigneusement auprès d’eux depuis combien de temps l’étoile brillait.‭
‭8 Puis il les envoya à Bethléhem, en disant : Allez, et prenez des informations exactes sur le petit enfant ; quand vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’aille aussi moi-même l’adorer.‭
‭9 Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici, l’étoile qu’ils avaient vue en Orient marchait devant eux jusqu’à ce qu’étant arrivée au-dessus du lieu où était le petit enfant, elle s’arrêta.‭
10 ‭Quand ils aperçurent l’étoile, ils furent saisis d’une très grande joie.‭
‭11 Ils entrèrent dans la maison, virent le petit enfant avec Marie, sa mère, se prosternèrent et l’adorèrent ; ils ouvrirent ensuite leurs trésors, et lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe.‭
‭12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner vers Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.‭
‭13 Lorsqu’ils furent partis, voici, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et dit : Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Égypte, et restes-y jusqu’à ce que je te parle ; car Hérode cherchera le petit enfant pour le faire périr.‭
‭14 Joseph se leva, prit de nuit le petit enfant et sa mère, et se retira en Égypte.‭
‭15 Il y resta jusqu’à la mort d’Hérode, afin que s’accomplît ce que le Seigneur avait annoncé par le prophète : J’ai appelé mon fils hors d’Égypte.‭
‭16 Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléhem et dans tout son territoire, selon la date dont il s’était soigneusement enquis auprès des mages.‭
‭17 Alors s’accomplit ce qui avait été annoncé par Jérémie, le prophète:‭
‭18 On a entendu des cris à Rama, Des pleurs et de grandes lamentations : Rachel pleure ses enfants, Et n’a pas voulu être consolée, Parce qu’ils ne sont plus.‭
19 ‭Quand Hérode fut mort, voici, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, en Égypte,‭
20 ‭et dit : Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, et va dans le pays d’Israël, car ceux qui en voulaient à la vie du petit enfant sont morts.‭
‭21 Joseph se leva, prit le petit enfant et sa mère, et alla dans le pays d’Israël.‭
22 ‭Mais, ayant appris qu’Archélaüs régnait sur la Judée à la place d’Hérode, son père, il craignit de s’y rendre ; et, divinement averti en songe, il se retira dans le territoire de la Galilée,‭
‭23 et vint demeurer dans une ville appelée Nazareth, afin que s’accomplît ce qui avait été annoncé par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen.


*

“On a entendu des cris à Rama, Des pleurs et de grandes lamentations : Rachel pleure ses enfants, Et n’a pas voulu être consolée, Parce qu’ils ne sont plus.” Tragique Massacre des Innocents que nos lectures liturgiques laissent de côté. Il m’a pourtant semblé opportun de nous y pencher. Tragique massacre, tragique Rachel morte en couches dans la douleur de l’enfantement de Benjamin, qu’elle voulu appeler “fils de ma douleur”, avant que son mari Jacob ne rectifie le nom en Benjamin, “fils de ma droite”. Matthieu a cité le livre du prophète Jérémie, parlant des pleurs de Rachel sur ses enfants déportés, et aujourd’hui massacrés par Hérode. Les pleurs de Rachel disent le tragique de toute vie.

J’y vois un parallèle avec “l’épée qui transpercera l'âme de Marie” selon la prophétie de Siméon rapportée par Luc.

J’y vois aussi un rapport avec la réponse de Jésus à Jean le Baptiste qui refuse de le baptiser, quelques versets plus loin dans Matthieu, sachant qu’il n’a pas lieu de se repentir de fautes qu’il n’a pas commises. Et Jésus de dire que c’est justice qu’il se repente — des fautes de ceux qu'il est venu rejoindre, nous les humains ! Troublant écho au Massacre des Innocents quelques versets avant. Jésus en est innocent bien sûr, mais sa vie terrestre, la continuation de sa vie terrestre, en passe par là.

Albert Camus évoque cela à sa façon, disant de Jésus et de sa crucifixion : “il savait, lui, qu’il n’était pas tout à fait innocent. S’il ne portait pas le poids de la faute dont on l’accusait, […] il avait dû entendre parler d’un certain massacre des innocents. Les enfants de la Judée massacrés pendant que ses parents l’emmenaient en lieu sûr, pourquoi étaient-ils morts sinon à cause de lui ? Il ne l’avait pas voulu, bien sûr. Ces soldats sanglants, ces enfants coupés en deux, lui faisaient horreur. Mais, tel qu’il était, je suis sûr qu’il ne pouvait les oublier. Et cette tristesse qu’on devine dans tous ses actes, n’était-ce pas la mélancolie inguérissable de celui qui entendait au long des nuits la voix de Rachel, gémissant sur ses petits et refusant toute consolation ? La plainte s’élevait dans la nuit, Rachel appelait ses enfants tués pour lui, et il était vivant !” (Albert Camus, La chute, folio p. 119.)

Venu nous rejoindre dans la chair, il entre dans le tragique que porte inéluctablement la chair de ce monde devenue la sienne.

Avant cela, selon notre texte, des Mages, prêtres d’Iran, cherchent un roi des Judéens — non pas un « roi des juifs » comme le laissent penser les traductions, mais un roi des Judéens : on n’est pas roi d’une religion ! — à nouveau cette précision indispensable : Hérode règne sur la Judée, pas sur la diaspora, à laquelle correspond alors largement notre vocable de « juifs », de même qu’il ne règne pas sur la Galilée et autres régions, juives mais pas judéennes !

On vient donc en Judée rencontrer un roi des Judéens ! Et on vient bien sûr au palais royal, celui d’Hérode, qui est loin de régner sur les « juifs » ! Il est reconnu, bien sûr, mais du bout des lèvres. Placé là par les Romains, fustigé par la plupart des mouvements, lui et toute sa dynastie, fustigée par Jean le Baptiste et les disciples de Jésus comme par les pharisiens, Hérode se sait impopulaire, et comme tel, est tyrannique.

Il a beau avoir embelli le Temple, joué les grands monarques, il n’en est pas aimé pour autant, et il le sait.

De même que, mutatis mutandis, on a beau aimer le magnifique palais de Versailles, cela n’a jamais fait de Louis XIV autre chose que ce qu’il a été, signataire la même année — 1685 — de la révocation de l’Édit de Nantes et du Code noir. Hérode ressemble un peu à cela. C’est ainsi que le Massacre des Innocents a largement de quoi relever des possibilités historiques ! Hérode a perpétré plusieurs massacres d'innocents. En outre Bethléem est un petit village, les enfants de moins de deux ans pouvaient être une dizaine et le massacre passer inaperçu…

Reste qu’Hérode, roi des Judéens, n’est pas aimé des juifs, et il le sait. Et il est sans doute mal vu de la plupart des juifs du monde entier. Car le judaïsme est déjà une réalité internationale, depuis l’exil à Babylone.

Le judaïsme connaît un rayonnement qui influence les autres religions du monde antique, dont celle des Mages, tribu sacerdotale en Perse, des prêtres mazdéens. Et lorsque selon leur croyance et observations des astres, ils ont investigué la naissance d’un roi des judéens, ils se sont mis en route, non pas comme rois, mais comme prêtres, annonçant cependant l’hommage de rois futurs, selon le prophète Ésaïe, le Ps 72, etc.

L’idée a beau sembler étrange, elle n’a elle non plus rien d’invraisemblable, en ce sens que, oui, le rayonnement du judaïsme s’étend alors jusqu’en Perse. Oui, l’espérance de délivrance que portent les prophètes d’Israël habite d’autres peuples et ils y croisent volontiers leurs diverses prophéties — comme ici la naissance, annoncée selon les livres zoroastriens qui sont les leurs par une étoile, de leur « Soshiant », sauveur de fin des temps.

*

Hérode, lui, sait bien que ce n’est pas lui qui est porteur de l’espérance messianique en Israël. Il sait en tout cas qu’il n’en est pas porteur auprès de son peuple.

Alors la venue d’une délégation de prêtres étrangers cherchant un roi des Judéens est pour lui mauvais signe. Surtout quand les théologiens juifs de sa cour lui confirment la vocation de Bethléem, ville de David, comme ville messianique qui soulève l’espoir jusqu’en ce lointain Orient. Non, ce n’est pas chez lui qu’est né ce futur libérateur !

Ce que vont découvrir les Mages, c’est un enfant humble. Rien à voir avec le roi Hérode au service de l’ordre romain.

*

Les Mages sont donnés comme une avant-garde de ce qui est avéré depuis : c’est dans l’humilité de l’enfant de Noël qu’est la promesse de la délivrance que les rois reconnaîtront un jour.

Le texte est lourd d’une puissance prophétique… trop bouleversante sans doute pour qu’on sache en voir toute la portée !

La prophétie n’est pas encore à son terme. Aujourd’hui encore, alors que l’on a vu que l’humilité de l’enfant renversait les puissants de leur trône… Ou qu’on l’a entrevu : ce n’est pas la naissance d’Hérode qui marque nos années, ce n’est pas non plus la naissance de César Auguste. C’est celle de cet enfant inconnu qu’ont, les premiers, reconnu ces prêtres mazdéens venus lui rendre hommage. Et pourtant aujourd’hui encore, on n’a pas compris ! Aujourd’hui encore, on adore les puissants et les symboles de la puissance.

Les Mages, par leurs cadeaux d’hommage, ont reconnu la royauté de l’enfant : l’hommage de l’or. Les voilà bientôt élevés eux-mêmes par là à un statut royal — celui de rois-mages — qui n’est d’abord pas celui de ces prêtres. Ces prêtres qui lui ont fait aussi l’hommage de leur dignité sacerdotale : le symbole de l’encens.

Et ils nous ont dit que la reconnaissance de sa dignité éternelle ne serait ni aisée, ni sans que l’histoire future, à commencer par la sienne, ne soit chargée de douleurs : la myrrhe, parfum d'onction messianique, mais aussi réputé pour son amertume (déjà dans la racine du mot en hébreu) et aromate d’embaumement des défunts.

Trois cadeaux qui seront bientôt aussi le décompte du nombre des Mages, selon les trois continents connus dans l’Antiquité, dont ils deviennent ainsi les représentants : l’Afrique, l’Asie, l’Europe.

Aujourd’hui, nous marquons nos années à la venue de ce prince royal. Aujourd’hui des temples, nos églises, lui sont dédiés sur toute la face de la terre, hommage à sa dignité sacerdotale. Et aujourd’hui encore, le royaume de paix et de bonheur dont il est porteur est embaumé de myrrhe comme en un sarcophage.

Alors que les Mages nous ont dit que le prince de la paix était cet enfant humble, loin de la richesse des palais royaux, des Hérode et des César Auguste, aujourd’hui quand même, alors qu’on date nos années de la venue de cet enfant, on court encore après le prestige des palais royaux et des richesses que les Mages ont laissées aux pieds de l’enfant.

Et cette année encore, ils nous invitent à repartir avec eux par un autre chemin (v. 12), qui ne soit pas celui des palais royaux et de la gloire de la possession, mais celui de l’humilité du prince de la paix, cette « paix que le monde ne connaît pas » et qu’il nous appelle toujours à recevoir.


RP, Châtellerault, Épiphanie, 05.01.25
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dimanche 8 décembre 2024

Recevoir la Parole qui sauve





Ésaïe 7, 10-16
10 Le SEIGNEUR parla encore à Akhaz en ces termes :
11 « Demande un signe pour toi au SEIGNEUR ton Dieu, demande-le au plus profond ou sur les sommets, là-haut. »
12 Akhaz répondit : « Je n'en demanderai pas et je ne mettrai pas le SEIGNEUR à l'épreuve. »
13 Il dit alors :
Écoutez donc, maison de David !
Est-ce trop peu pour vous de fatiguer les hommes,
que vous fatiguiez aussi mon Dieu ?
14 Aussi bien le Seigneur vous donnera-t-il lui-même un signe :
Voici que la jeune femme est enceinte et enfante un fils
et elle lui donnera le nom d'Emmanuel.
15 De crème et de miel il se nourrira,
sachant rejeter le mal et choisir le bien.
16 Avant même que l'enfant sache rejeter le mal et choisir le bien,
elle sera abandonnée, la terre dont tu crains les deux rois.


Matthieu 1, 18-25
18 Voici comment arriva la naissance de Jésus-Christ. Marie, sa mère, était fiancée à Joseph ; avant leur union, elle se trouva enceinte par le fait de l'Esprit saint.
19 Joseph, son mari, qui était juste et qui ne voulait pas la dénoncer publiquement, décida de la renvoyer en secret.
20 Comme il y pensait, l'ange du Seigneur lui apparut en rêve et dit : Joseph, fils de David, n'aie pas peur de prendre chez toi Marie, ta femme, car l'enfant qu'elle a conçu vient de l'Esprit saint ;
21 elle mettra au monde un fils, et tu l'appelleras du nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés.
22 Tout cela arriva afin que s'accomplisse ce que le Seigneur avait dit par l'entremise du prophète :
23 "La vierge sera enceinte ; elle mettra au monde un fils et on l'appellera du nom d'Emmanuel", ce qui se traduit : Dieu avec nous.
24 À son réveil, Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait ordonné, et il prit sa femme chez lui.
25 Mais il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle eût mis au monde un fils, qu'il appela du nom de Jésus.


*

Mais enfin, comment s’appelle-t-il, ce petit : Jésus ou Emmanuel ? À l'époque, on sait que les prénoms ont un sens et on sait lequel : « l’Éternel sauve », pour le nom « Jésus » — et il sauve par sa présence avec nous — « Emmanuel, Dieu avec nous » ; selon la promesse de la bénédiction annoncée par le prophète Ésaïe : le Seigneur est avec nous.

Joseph est un homme juste, nous dit Matthieu, homme de pardon, donc, comme le Joseph de la Genèse pardonnant à ses frères. Cet autre Joseph, celui de Marie, pardonne aussi… à qui ? Non pas à Marie : il croit la vision angélique qui la concerne. Il pardonne… à Dieu lui-même ! En adoptant Jésus.

*

Confirmant l’immensité du pouvoir du pardon. « Le pardon est certainement l’une des plus grandes facultés humaines et peut-être la plus audacieuse des actions, dans la mesure où elle tente l’impossible — à savoir défaire ce qui a été — et réussit à inaugurer un nouveau commencement là où tout semblait avoir pris fin. » (Je viens de citer la philosophe Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne.)

Ce que défait le pardon, ce qui a été et où tout semblait avoir pris fin, Ésaïe en parle un peu plus loin juste après l’annonce d’Emmanuel (ch. 7 v. 14). Deux versets après il est question d’une menace, puis au ch. 8 v. 3, d’un autre enfant dont le nom, Maher-Schalal-Chasch-Baz, parle de la prochaine invasion de l'empire assyrien, qui va ravager le pays en 722 av. JC, selon le sens du nom de cet enfant à naître. Une détresse immense se profile. Or comme le dira Jésus quelques siècles après à propos d'une autre catastrophe similaire, la destruction de Jérusalem en l’an 70 : c’est quand la détresse sera la plus terrible, dit-il, qu’il est temps de lever vos têtes (Mt 24, 29-33).

Même message que celui donné dans l’enfant de l’espérance, impossible et pourtant donnée, au livre d’Ésaïe : avant le ch. 8 prévoyant la détresse, le ch. 7, où est annoncé Emmanuel, et après le ch. 8, le ch. 9 annonçant à nouveau : « un enfant nous est né », source d'une espérance contre toute espérance.

« C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Évangiles annonçant leur “bonne nouvelle” : “Un enfant nous est né.” » (Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, in L'humaine condition, Quarto p. 259.)

Hannah Arendt se trompe sur l’origine de ce texte. Il ne se trouve pas dans les Évangiles mais dans le livre du prophète Ésaïe (ch. 9, v. 6), un peu après le passage annonçant Emmanuel. Mais le message qu’elle y a lu est le bon. L’enfant comme signe de ce que tout est à nouveau possible, tout comme avec le pardon.

*

Or comme l’indique le nom Jésus signifiant « le Seigneur sauve » ; il est lui-même en sa chair, la Parole qui sauve, pardonne, et promet : Dieu avec nous, Emmanuel.

Eh bien, c’est cela que Joseph adopte en adoptant Jésus. Et c'est cela qu’il s’agit pour nous aussi d’adopter : le salut de Dieu, son projet pour nous, même dérangeant — pour que s’accomplisse, au cœur même de la nuit, la promesse selon laquelle Dieu sera avec nous : Emmanuel, l’enfant de la jeune femme d’Ésaïe que l’Évangile retrouve dans la Vierge Marie.

Pour cela, il nous appartient d’accepter à notre tour ce que Joseph a accepté : accepter que la réalité la plus importante de notre vie ne vienne pas de nous-mêmes (comme Jésus ne vient pas de Joseph), et même nous dérange, comme un enfant qui ne vient pas de nous. Le cadeau de Dieu n’est pas quelque chose que nous devons produire par nous-mêmes, il est à recevoir, à adopter comme Joseph adopte dans la foi l’enfant que porte Marie, comme une chose impossible et pourtant là : une vierge a enfanté. Une réalité nouvelle qui nous surprend et nous dépasse, une réalité vivante que l’on ne peut connaître qu’en acceptant de la recevoir et de l’aimer : « Dieu avec nous ».

Joseph a dû accepter cette naissance. Nous avons du mal à adopter le salut de Dieu. Cela choque notre volonté naturelle, celle d’être, tout seuls, artisans de notre vie. Mais c’est vital. C’est déjà une bonne idée de placer sa foi en quelque chose de plus grand que soi-même. C’est déjà bien, par exemple, d’avoir foi en un idéal.

Mais plus que cela, en choisissant d’adopter cet enfant, Joseph reconnaît à Dieu sa place au-dessus de lui-même. Et il nous indique à l’avance que Jésus vient pour une mission inouïe : c'est lui qui, selon le sens de son nom Jésus, sauvera son peuple de ses fautes.

Joseph, alors, a choisi : placer sa foi en Dieu, et faire passer ses propres aspirations après.

*

C'est ainsi que l’accomplissement de nos vies se fait quand nous sommes habités, transformés par la présence de Dieu. C’est pourquoi Jésus est Emmanuel, il nous sauve, selon son nom « le Seigneur sauve » en étant « Dieu avec nous ».

Celui qui est à l'origine de toutes choses vient dans notre propre histoire, pour faire grandir en nous une réalité nouvelle.

Cette transformation, cette nouvelle dimension de notre vie est au-delà des mots de notre quotidien.

Notre existence est faite pour être renouvelée par la présence permanente de la nouveauté de vie en Dieu, au cœur de nos réalités quotidiennes.

La présence de Dieu dans notre vie ne remplace pas ce que nous sommes, elle l'élève à toute sa dignité. Et ce nous-même qui naît de la sorte est effectivement un être nouveau, mais c’est en même temps ce que nous sommes — pleinement, comme réalité nouvelle fondée en Dieu.


RP, La Rochelle 8.12.24
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dimanche 1 décembre 2024

Temps menaçant




Jérémie 33.14-16 ; Ps 25 ; 1 Thess 3.12-4.2 ; Luc 21.25-36

Jérémie 33, 14-16
14 Des jours viennent – oracle du SEIGNEUR – où j’accomplirai la promesse que j’ai faite à la communauté d’Israël et à la communauté de Juda.
15 En ce temps-là, à ce moment même, je ferai croître pour David un rejeton légitime qui défendra le droit et la justice dans le pays.
16 En ce temps-là, Juda sera sauvée et Jérusalem habitera en sécurité. Voici le nom dont on la nommera : « Le SEIGNEUR, c’est lui notre justice. »

Luc 21, 25-36
25 « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, et sur la terre les nations seront dans l’angoisse, épouvantées par le fracas de la mer et son agitation,
26 tandis que les hommes défailliront de frayeur dans la crainte des malheurs arrivant sur le monde ; car les puissances des cieux seront ébranlées.
27 Alors, ils verront le Fils de l’homme venir entouré d’une nuée dans la plénitude de la puissance et de la gloire.
28 « Quand ces événements commenceront à se produire, redressez-vous et relevez la tête, car votre délivrance est proche. »
29 Et il leur dit une comparaison : « Voyez le figuier et tous les arbres :
30 dès qu’ils bourgeonnent vous savez de vous-mêmes, à les voir, que déjà l’été est proche.
31 De même, vous aussi, quand vous verrez cela arriver, sachez que le Règne de Dieu est proche.
32 En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout n’arrive.
33 Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas.
34 « Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que vos cœurs ne s’alourdissent dans l’ivresse, les beuveries et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste,
35 comme un filet ; car il s’abattra sur tous ceux qui se trouvent sur la face de la terre entière.
36 Mais restez éveillés dans une prière de tous les instants pour être jugés dignes d’échapper à tous ces événements à venir et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme. »


*

Ces paroles de Jésus rapportées par Luc prennent place à la fin de la prophétie qu'il donne à ses disciples suite à leur admiration du Temple de Jérusalem.

Jésus vient d'annoncer une suite d'événements terribles, avec à leur terme la ruine de Jérusalem et la profanation du Temple. On sait qu'il en a été comme Jésus l'annonçait, avec au comble la profanation du Temple, lors de l'attaque de Jérusalem, qui aura lieu en 70. La génération à laquelle il s'adressait n'est point passée qu'elle n'ait vu cela ; une détresse incomparable : Jésus discernait bien la menace — sans que pour autant il n'en connaisse le jour (ou la nuit), ni la saison (Mt 24, 36).

*

Car la prophétie est lecture inspirée du temps et des événements — et par là peut éventuellement être annonce. Mais elle se rapporte à des données. Rappelons quelques unes de ces données : après une brève période d'indépendance sous les Grecs, avec la résistance des Maccabées, le pays est sous domination romaine depuis 63 av. J.C. La Judée a cessé d'être un royaume juif depuis la mort d'Hérode le Grand, en 4 av. J.C. Si son fils Archélaüs hérite la Judée, il n'a pas le titre royal, et lorsque César Auguste le dépose, en 6 ap. J.C., il nomme à sa place un procurateur, un préfet romain. À l'époque où Jésus donne cette prophétie, le procurateur de Judée est le fameux Ponce-Pilate, qui quelques heures plus tard participera au jeu des dirigeants de la région (le grand prêtre, Hérode Antipas, tétrarque de Galilée) refusant à tour de rôle leur responsabilité dans le procès de Jésus.

C'est sur cette terre juive en peau de chagrin que Jésus prophétise. Il invite à la lucidité et à la vigilance sur la continuation probable de l'évolution de la situation, jusqu'à la ruine de Jérusalem. En prophète, inspiré, il lit le sens de ce qui advient inévitablement, de ce qui advient en fonction de ce sens même : Dieu est las de notre état. L'épée de Damoclès ne tardera plus à tomber comme l'évolution de la situation n'en laisse que peu de doutes.

Et voilà que les responsables de la nation — Jésus en pleure — restent sourds, sûrs de leur bonne relation avec Dieu ! On peut déjà percevoir, pour un temps comme le nôtre, l'actualité de la surdité…

*

Les disciples, eux, ne peuvent pas ne pas savoir que la détresse qui menace va les affecter aussi — peut-être personnellement — et de toute façon au plus profond de leur amour pour ceux de leurs proches et amis qui préfèrent nourrir leur optimisme de fêtes plutôt que de fuir vers les montagnes qui entourent Jérusalem, comme y invite Jésus. Car c'est concrètement de cette façon qu'ils pourront éventuellement éviter le massacre dont Jésus les avertit qu'il sera bientôt perpétré par les Romains. C'est là précisément que doit prendre place la vigilance à laquelle Jésus appelle. Veillez (v. 36) !

*

On le voit donc : avertissement très concret face à une menace très concrète. Avec un encouragement vigoureux à tenir ferme, fondés en l'inespéré. Mais ces menaces concrètes, historiquement situées, ont une portée beaucoup plus large — étendue même aux nations (v. 25), et au reste du temps et de l'histoire, jusqu'aux “puissances des cieux” (v. 26). La détresse et la douleur concernent tout un chacun, de façon plus ou moins atroce, en cette vie de pèlerins. Ses effets sont d'autant moins destructeurs qu'on a vécu dans la conscience de notre exil. Quel n'est pas le choc de qui ignore avec superbe le malheur qui ne cesse de l'entourer, au jour où il frappe ! C'est chacun donc, que Jésus invite à ouvrir les yeux sur le fait incontournable de sa non-éternité. Non pas pour le plaisir de jouer les rabats-joie, mais pour nous éviter de trop douloureuses désillusions et nous inviter à bâtir une espérance contre toutes les espérances.

Alors seulement s'ouvre une possibilité de vivre, dans la conscience de leur vanité — et dans la reconnaissance —, les joies d'un quotidien fragile et en passe de se faner.

Dans un temps de détresse, recevoir les délicates fleurs du quotidien et des fêtes du temps, comme autant de signes du jour éternel de la Présence du Christ — dans la certitude que le Temple éternel prend place au milieu des humains dans la Jérusalem qui vient.

*

Car c'est dans le cadre d’une menace concrète que Jésus enseigne ses disciples à percevoir, du cœur de la douleur, le signe de l'inespéré, le signe de sa venue en gloire ; et enseigne parallèlement aux optimistes, aux adeptes du « tout va bien » — du moins à ceux qui voudraient bien entendre sa voix à travers les musiques de leurs fêtes, — que les temps ne sont pas précisément à la fête. Mais, à nouveau, n'allons pas penser, puisque les événements, sur le plan historique, touchent l'Israël du premier siècle, que les avertissements de Jésus ne nous concernent pas, et que c'est dorénavant que « tout va bien ». Ne nous y trompons pas : la fête n'est point du temps, où la détresse s'accentue sous les yeux qui savent voir. (Fanatiques dont les projets sont d’emprisonner les femmes et d'égorger leurs semblables, psychopathes dotés d'armes atomiques, etc.)

Au cœur de cette détresse, la consolation, donnée dès aujourd'hui, est de l'éternité. « Malheur à vous qui riez, car vous serez dans le deuil et les larmes » (Luc 6, 25). Mais « heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés » (Mt 5, 4). Cette consolation est, dans la perception aujourd'hui même, de l'inespéré, au point que la détresse elle-même en devient signe de délivrance, comme les pousses du figuier sont le signe de l'été qui vient (selon cette autre image que donne Jésus dans cette même prophétie).

La menace qu’annonce Jésus sur ceux qui rient n'est pas pour autant un encouragement au ressentiment de ceux qui, pleurant, croiraient devoir espérer une contrepartie céleste de ce qui ne serait que leurs frustrations. Il s’agit, à l’inverse, de reconnaissance. Jésus invite ses disciples, au contraire du ressentiment, à se placer dans la joie de l'inespéré au cœur de la détresse qui menace. Face à une menace concrète, il s’agit concrètement de vivre dans la reconnaissance !

*

Reconnaissance ?! Étrange ? Reconnaissance de quoi, et pour quoi ? Reconnaissance pour ce qui se cache là : « là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur ». Reconnaissance pour le trésor qui nous est octroyé déjà dans le temps, caché au cœur du temps… Le Royaume et les critères de ce monde — fragile, menacé, lourd de détresse et de menace — sont incompatibles. Or c’est là une parole de consolation considérable : le surgissement imminent de l’inespéré : « là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur ». C’est la clef de la vigilance, cette sagesse qui seule rend disponible au Christ, qui vient au jour de l’inespéré.

Reconnaissance pour le trésor caché par lequel tout nous est donné. La question, aujourd'hui encore, est donc celle de savoir où est notre trésor, et l'ayant trouvé, comme l'homme de la parabole ayant trouvé un trésor dans un champ, si nous le jugeons suffisamment précieux pour tout lui abandonner. Plus précieux que nos biens passagers… qui nous sont donnés en plus — simplement en plus, et en signe du trésor éternel qui seul ne passe pas, que ni les armées romaines ni quelque autre menace ne peuvent atteindre.

Le Règne de Dieu et sa justice, tel est le vrai trésor, avec quoi tout est donné en plus : le Règne de Dieu qui ne va pas sans sa justice. Les biens de ce monde viennent en plus : voilà une connaissance qui ouvre à la possibilité de la reconnaissance. Savoir que rien n’est dû, que tout est en plus, et passager ; puisque tout est passager, et comme tel, sujet de reconnaissance.

Or, c’est là que s’accomplit le premier commandement. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton souffle, de toute ton intelligence, de tous tes moyens. » Comment ? Par la reconnaissance… L’accueil reconnaissant du simple fait d’avoir connu la sensation d’un rayon de soleil ou du souffle du vent. Autant de signes du don de Dieu qui perce au-delà de la détresse du temps et de sa déperdition — dont Jésus annonce l’effet redoutable dans la présence romaine au cœur de Jérusalem.

La vigilance à laquelle nous sommes appelés dans la détresse des temps est là. Elle concerne la justice du Royaume que Jésus nous invite à rechercher. Une justice qui consiste en un autre vécu de nos jours, selon d'autres règles, celles d’une vigilance ancrée dans la reconnaissance. Il nous est donné beaucoup, autant de signes, mais signes seulement, du trésor éternel.


RP, Châtellerault, 1er dimanche de l’avent, 1.12.24
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dimanche 27 octobre 2024

Un temps de Réformation




Jérémie 31.7-9 ; Ps 119.97-106 ; Hébreux 5.1-6 ; Marc 10.46-52

Jérémie 31, 7-9 & 33
7 Ainsi parle l’Éternel : poussez des cris de joie sur Jacob, Éclatez d’allégresse à la tête des nations ! Élevez vos voix, chantez des louanges, et dites : Éternel, délivre ton peuple, le reste d’Israël !‭
8 ‭Voici, je les ramène du pays du septentrion, Je les rassemble des extrémités de la terre ; Parmi eux sont l’aveugle et le boiteux, La femme enceinte et celle en travail ; C’est une grande multitude, qui revient ici.
‭ 9 ‭Ils viennent en pleurant, et je les conduis au milieu de leurs supplications ; Je les mène vers des torrents d’eau, Par un chemin uni où ils ne chancellent pas ; Car je suis un père pour Israël, Et Éphraïm est mon premier-né.‭ […]
‭33 Mais voici l’alliance que je ferai avec la maison d’Israël, Après ces jours-là, dit l’Éternel : Je mettrai ma loi au dedans d’eux, Je l’écrirai dans leur cœur ; Et je serai leur Dieu, Et ils seront mon peuple.‭


Hébreux 5, 1-6
1 […] Tout grand prêtre pris du milieu des hommes est établi pour les hommes dans le service de Dieu, afin de présenter des offrandes et des sacrifices pour les péchés.‭
‭2 Il peut être indulgent pour les ignorants et les égarés, puisque la faiblesse est aussi son partage.‭
3 ‭Et c’est à cause de cette faiblesse qu’il doit offrir des sacrifices pour ses propres péchés, comme pour ceux du peuple.‭
4 ‭Nul ne s’attribue cette dignité, s’il n’est appelé de Dieu, comme le fut Aaron.‭
‭5 Et Christ ne s’est pas non plus attribué la gloire de devenir grand prêtre, mais il la tient de celui qui lui a dit : Tu es mon Fils, Je t’ai engendré aujourd’hui !‭
‭6 Comme il dit encore ailleurs : Tu es prêtre pour toujours, Selon l’ordre de Melkisédeq.‭


*

Melkisédeq, selon la Genèse (ch. 14), était roi-prêtre de Salem, à laquelle on identifie Jérusalem, où régnera David, auquel est attribué et auquel renvoi le Psaume 110 cité ici — « tu es prêtre pour toujours selon l’ordre de Melkisédeq ». La prêtrise du tabernacle, puis du Temple, instituée par la Torah, est une prêtrise placée dans la généalogie de Lévi. L’Épître précise que, n’étant pas de la tribu de Lévi mais de Juda, Jésus, « s’il était sur terre ne pourrait pas être prêtre » (7, 14 & 8, 4), ni donc a fortiori grand prêtre. Or, Abraham (et son descendant Lévi alors « dans ses reins » — Hé 7, 10) a rendu hommage à la prêtrise de Melkisédeq, auquel renvoie le Psaume 110.

Et non seulement Melkisédeq n’est pas de la généalogie de Lévi, descendant d’Abraham, mais la Genèse ne lui attribue aucune généalogie. Voilà un personnage isolé, qui, pour l’Épître aux Hébreux, est, par là-même, chargé de sens. Cela en rapport avec la citation du Psaume 110 sur la prêtrise messianique : compte tenu de l’identification de Salem, dont le nom signifie « paix » — l’Épître le rappelle — à Jérusalem, ville du roi messianique David ; compte tenu de cette autre signification, celle de son nom cette fois, Melkisédeq, « roi de justice », qui le fait préfigurer Jésus pour l’auteur de l’Épître ; compte de tenu de tout cela, il y a en ce personnage, via la déclaration du Psaume 110, un signe remarquable.

L’absence de généalogie du personnage de Melkisédeq, faisant que la Torah ne légitime pas sa prêtrise par une succession temporelle comme la prêtrise lévitique, devient signe de l’éternité et de l’unicité de la prêtrise royale, davidique, de Jésus.

*

Il y a une seule alliance (« l’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée » pour le dire dans les termes de Calvin, IC II, X, 2), cela est aujourd’hui acquis, alliance indéfectible, inabrogeable du fait de la promesse de Dieu. La « nouvelle » alliance est la même et unique alliance mais « inscrite dans les cœurs » — cf. Jér 31 / Hé 8 —, il n’y a dès lors aucune raison d’en abandonner les prescriptions, d’abandonner les dispositions de la loi de Moïse ! — observées par Jésus ! On est alors au cœur de la question de l’Épître.

En effet, jusqu’à la destruction du Temple en l’an 70, tous les disciples de Jésus entendent s’en tenir à l’observance de la Torah et aux rites du Temple. La pratique des rites du judaïsme, dont les dispositions sont conservées par les disciples jusqu’en 70 — est alors le fondement de l'unité.

Les auteurs du Nouveau Testament se particularisent en ce qu’ils croient tous le Christ ressuscité. Sa résurrection apparaît comme ouverture céleste, sur un autre temps, déjà là, celui du Royaume attendu. Et comme un nouveau pôle d’unité, celui des disciples. Il ne s’agit pas de deux temps du même ordre pour deux alliances successives. Il s’agit de ce qui devient le référent commun des croyants en Christ, outre celui, commun pour tous, qui se fait toujours autour de la pratique de la Torah, dont le Temple est alors un élément central.

Les choses changent en 70 quand le Temple est détruit. Un témoin de cela est l’auteur de l’Épître aux Hébreux (le courant pharisien en étant un autre, affirmant que la Torah prime sur le Temple) — écrivant à la deuxième génération des disciples du Christ (cf. Hé 2, 4) ; c’est un helléniste (de culture grecque) écrivant d’Italie (Hé 13, 24) aux croyants en Jésus-Christ de Judée : les « Hébreux ».

En 70, il n’y aura plus de Temple, détruit par les Romains. C'est face à cela que l'Épître est un écrit de consolation : face à la destruction du Temple. Que le Temple soit déjà détruit, ou que cela soit quelque temps avant en vue de l’imminence envisageable de ce moment depuis l’investissement total de Jérusalem par les troupes romaines, on pose des réflexions théologiques sur les conséquences de la destruction (déjà advenue ou imminente) du centre référentiel du culte, le Temple et ses ordonnances temporelles, i.e. « charnelles », « imposées jusqu'à un temps de réforme » (Hé 9, 10) — en regard de la figure intemporelle de Melkisédeq.

L’argument est que tout rite, y compris ce qui s’accomplit au Temple, est temporel, toujours provisoire et donc symbolique. Si le Temple est détruit, ce qu'il signifie demeure (cf. le modèle apparu sur la montagne, au Sinaï – Ex 25, 40 / Hé 8, 5). C’est ce que le Christ dévoile d'une nouvelle manière. Au cœur de la symbolique, « par une offrande unique, il a mené pour toujours à l’accomplissement ceux qu’il sanctifie » (Hé 10, 20) : il n’y a d’entrée dans la présence de Dieu que par le don total.

C’est là ce que le Christ a accompli, et que dès lors il a accompli pour nous. Plus d’offrande pour le péché quand on accède à la réalité céleste, qui est au-delà du péché. Pâque définitive où se dévoile la vérité de l’Alliance et de sa promesse. On retrouve les prophètes : Jérémie (ch. 31), cité par l'Épître, Ézéchiel aussi (ch. 37). On entre au cœur de l’Alliance, au cœur où elle se scelle : dans l’intériorité, en deçà du rite : la Loi inscrite dans les cœurs. Cela ne dispense pas du rite, de ses symboles. Mais cela les met à leur place : donnés pour nous, pour notre enseignement, et non pas pour Dieu ! Le rite a une fonction pédagogique, avant comme après la venue du Christ (que le rite soit juif, ou que, plus tard, il soit chrétien, catholique, ou, après la Réforme, protestant).

La vérité de l’Alliance, elle, contractée dès Abraham et le Sinaï, se scelle, dès leur temps et celui des prophètes, dans les cœurs et les pensées.

*

Allons un pas plus loin, pour percevoir plus précisément ce que révèle Jésus en matière de sacrifice qui met fin au cycle du péché et de la culpabilité. Je m’en référerai à ce qu’a écrit l'historien et anthopologue René Girard sur le sacrifice en rapport avec le mimétisme (l’imitation les uns des autres dans le désir) et à son lien avec la violence, et le péché et la culpabilité qu'il nourrit.

Si deux individus désirent la même chose, dit René Girard, il y en aura bientôt un troisième, un quatrième. Le processus fait facilement boule de neige. Il suffit d’observer la naissance d’une querelle chez des enfants au sujet d’une queue de cerise, ou d’un jouet publicitaire dans une boîte de lessive, par ex. Il suffit qu’il y en ait un pour deux, et que l’un des deux l’ait trouvé intéressant pour que s’amorce une querelle. Qu’est-ce d’autre que le fait d’être plusieurs à le convoiter tel métal jaune — ce désir partagé — qui lui donne tant de valeur ?

On reconnaît là le point de départ de toute querelle, ce que René Girard appelle le « mimétisme », l’imitation les uns des autres dans le désir — ce qui fait que le fautif n’est pas celui qui commence (en fait on ne sait jamais qui c’est), mais celui et ceux qui continuent.

L’objet de la querelle est vite oublié, tandis que les rivalités se propagent, et le conflit se transforme en antagonisme généralisé : le chaos, « la guerre de tous contre tous » (ce que René Girard appelle la « crise mimétique ») — fruit du péché, qui nous poursuit ensuite par la culpabilité. Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l’idée » d’un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l’animal expulsé au désert chargé symboliquement des fautes du peuple selon la Bible, Lv 16).

Où l’on retrouve, bien sûr, l’idée de sacrifice (cf. És 53, 10 “ayant livré sa vie en sacrifice pour le péché” / Hé 10, 12 // Jn 1, 29 “l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde”). Au paroxysme de la crise de tous contre tous intervient ce « mécanisme salvateur » du groupe : le tous contre tous violent se transforme en un tous contre un (ou une minorité), qui n’a d’ailleurs même pas de rapport avec le problème de départ ! Si le report sur un « bouc émissaire » ne se déclenche pas, c’est la destruction du groupe. Pourquoi « mécanisme » ? C’est que sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même.

Plus les rivalités pour le même objet s’exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l’origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres. À ce stade de fascination haineuse, la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, et c’est là qu’un individu (ou une minorité) pourra polariser l’appétit de violence.

Que cette polarisation s’amorce, et par un effet boule de neige, elle s’emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu, ou une minorité.

Ainsi la violence à son paroxysme aura tendance à se focaliser sur une victime et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime fait tomber brutalement l’appétit de violence dont chacun était possédé l’instant d’avant et laisse le groupe subitement apaisé et hébété. La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme l’origine de la crise et la responsable de ce miracle de la paix retrouvée — par une sorte de « plus jamais ça ». Elle devient sacrée, c’est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix. C’est la genèse du religieux selon René Girard, l’origine des sacrifices rituels comme répétition de l’événement violent fondateur.

C’est le cycle infernal de la violence que les sacrifices rituels, et donc le rituel du Temple, mettent entre parenthèses.

Sacrifices de pardon et de réconciliation. Pour exprimer qu’il y a une seule solution contre le cycle sans fin de la violence : le pardon, déjà dans nos relations quotidiennes. Ce qui suppose l’acceptation de la violence contre soi, sans se venger — pour stopper la violence. La subir. Jésus acceptant la croix : c’est là sa mission. Peu dans l’histoire ont compris cela, même après Jésus.

Jésus est venu pour mettre fin à un cycle infernal qui est tout simplement ce qui empêche l’avènement du Royaume et de la fraternité : il est venu stopper le cycle de la violence qui empêche la venue du Royaume. Voilà ce que dit, en ses termes à elle, l’Épître aux Hébreux.


R. Poupin, dimanche de la Réformation,
Châtellerault, 27.10.24
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dimanche 15 septembre 2024

Pierre qui roule...




Ésaïe 50, 5-9 ; Psaume 116 ; Jacques 2, 14-18 ; Marc 8, 27-35

Ésaïe 50, 5-7a
‭Le Seigneur, l’Éternel, m’a ouvert l’oreille, Et je n’ai point résisté, Je ne me suis point retiré en arrière.‭
‭J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient, Et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe ; Je n’ai pas dérobé mon visage Aux ignominies et aux crachats.‭
‭Mais le Seigneur, l’Éternel, m’a secouru.

Marc 8, 27-35
27 Jésus s'en alla avec ses disciples vers les villages voisins de Césarée de Philippe. En chemin, il interrogeait ses disciples : "Qui suis-je, au dire des hommes ?"
28 Ils lui dirent : "Jean le Baptiste ; pour d'autres, Élie ; pour d'autres, l'un des prophètes."
29 Et lui leur demandait : "Et vous, qui dites-vous que je suis ?" Prenant la parole, Pierre lui répond : "Tu es le Christ."
30 Et il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne.
31 Puis il commença à leur enseigner qu'il fallait que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite.
32 Il tenait ouvertement ce langage. Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander.
33 Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, réprimanda Pierre ; il lui dit : "Retire-toi ! Derrière moi, Satan, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes."
34 Puis il fit venir la foule avec ses disciples et il leur dit : "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu'il me suive.
35 En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile, la sauvera.

*

“Et vous, qui dites-vous que je suis ?” demande Jésus : “j’ai entendu la réponse à ma première question — Qui suis-je, au dire des hommes ?” : Jean le Baptiste ; ou Élie ; ou l'un des prophètes”… Mais vous, les douze ?

… Et nous ?… Qu’est-ce qui va fonder notre réponse ? La foi certes ; et l’amour, s’il l’on retient la réponse de Pierre à une autre question de Jésus, en Jean 21, “m’aimes-tu ?” : “Tu sais que je t’aime”. En écho, une citation d’Albert Camus dans son livre La chute (folio p. 122-123) : “Bien sûr, il y a des gens qui l'aiment, même parmi les chrétiens. Mais on les compte. Il avait prévu ça d'ailleurs, il avait le sens de l'humour. Pierre, vous savez, le froussard, Pierre, donc, le renie : ‘Je ne connais pas cet homme… Je ne sais pas ce que tu veux dire… etc.’ Vraiment, il exagérait ! Et lui fait un jeu de mots : ‘Sur cette pierre, je bâtirai mon Église.’ On ne pouvait pas pousser plus loin l'ironie, vous ne trouvez pas ? Mais non, ils triomphent encore ! Vous voyez, il connaissait bien la question. Et puis il est parti pour toujours, les laissant juger et condamner, le pardon à la bouche et la sentence au cœur.” (Fin de citation.)

À bien y regarder — l'intuition de Camus semble avoir touché juste — si toutefois Pierre fait fondement de l’Église —, c’est précisément la faiblesse et la lâcheté qui est ce fondement. Après tout c’est cette faiblesse qui fonde le recours à un autre, le Christ confessé.

Faiblesse, lâcheté, ne jetons donc pas la pierre à Pierre. On est tous visés. Ce que perçoit Camus c’est sa faiblesse, ses trahisons — bref, son humilité malgré lui, comme nous — nous, à savoir l’Église. Quelque chose du même ordre, sans doute, explique l’absence chez Marc du jeu de mot : “tu es Pierre et sur cette pierre…” Chez Marc, on n’a que la confession qui marque ce que souligne la 2ème épître de Pierre : la pierre, c’est le Christ (2 P 2, 4), seul recours face à nos faiblesses, nos trahisons, nos chutes. Il n'y a pas d’autre Église que faible et indigne — qui confesse, encore avec Pierre (Jean 6, 68), “à qui irions-nous ?”

Le Christ seul est la pierre, la pierre d'angle de l'Église : lui seul, telle est la confession qui fonde l'Église — “tu es le Christ”. La pierre, le roc qu'est le Christ, selon 2 Pierre, n’étant donc pas Pierre — dont les évangiles soulignent qu'il reconnaît être loin d'être un roc ! — a fortiori en aucun cas n'est légitimée l'annexion de la succession de Pierre par le seul fait de résider dans une ville où il est peut-être mort, si c'est le cas !

Et s'il y est allé et qu'il y est mort, il n'y a pas régné, ni comme un empereur, ni même comme un roi ou un chef quelconque, ni a fortiori comme chef militaire, ni à plus forte raison encore comme le plus absolutiste et donc le plus disqualifié des chefs se réclamant du plus humble — dans ce qu’on a appelé la chrétienté.

Pierre, à qui s’adresse Jésus dans ce texte (à lui évidemment et pas à de supposés “successeurs”) ; Pierre, venant de confesser le Messie, voudrait pour son maître qu’au moins il ne connaisse pas une mort de scélérat ! Or l’humilité commence là, avec celle de son maître.

Pierre espère-t-il pour Jésus un règne de roi ? — c’est là le problème. Il vient de dire qu’il est le Christ, le Messie, le roi, donc. Lui qui voudrait donc pour son maître au moins autre chose qu’une mort ignoble, et pourquoi pas ce qui lui revient apparemment, le règne des rois — plutôt que cette mort —, lui, Pierre, se fait pour cela traiter de satan ! Ce texte, et ses parallèles, contribuent à me convaincre que Jésus a médité les textes d’Ésaïe sur le Serviteur souffrant, le Messie comme Serviteur souffrant et pas comme chef impérial. Pierre, donc, se fait traiter de satan, le Tentateur… Cela parce que Pierre — lui-même — a dérapé ! On n’en est pourtant pas encore aux exorbitances qui se réclameront de lui ! Et Jésus d'en appeler à la croix par laquelle seule on peut le suivre ! Et jamais par la force militaire — par laquelle, entre autres, Pierre voudrait le défendre. Il n'y a pas de christianisme politico-militaire. Une telle idée, surtout mise en œuvre, relève du Mauvais, du satan ! Il convient de le rappeler au jour où, quand le christianisme l’a abandonnée, une autre religion politique, l'islam politique, commet les horreurs dont nous inonde l'actualité — entre l’Iran, Daesh, l'Afghanistan, le 11 septembre commémoré il y a quelques jours, et bientôt le 1er anniversaire des horreurs terroristes du 7 octobre.

C’est bien d'une confession de foi qu'il s'agit, ici la foi de Pierre, foi en ce qui ne se voit pas, et donc humilité, pas projet de domination du monde !, quelle que soit par ailleurs la foi ou la conception du monde que l'on fait sienne. Après la chute des totalitarismes athées du XXe s., lorsque les fanatiques de l'islam considèrent que leur façon de concevoir le divin doit s'imposer à tous, ils font la même chose, en pire (les femmes afghanes n’ont pas gagné au change !).

Les fanatiques débordant de haine portent sans le savoir un coup fatal… à leur foi, ici à l'islam. La chrétienté, croyant s'appuyer sur Pierre, n’a pas échappé à cette tentation, en ignorant que c'est d'une confession de foi qu'il s'agit dans les mots de Pierre, et donc d'humilité. (À l'inverse, on sait que les dérives sexuelles révélées ces derniers temps sont liées à l'excès de pouvoir.)

Jésus, nous dit le texte, « fit venir la foule avec ses disciples et il leur dit : “Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu'il me suive” » (Mc 8, 34). Le Royaume de Dieu n'est pas de ce monde, les hommes prétendraient-ils en imposer au monde au nom de Dieu d'affreuses caricatures.

Pour l’heure, Jésus “leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne” (v. 30). De quoi s'agit-il ? Pierre vient de reconnaître en lui le Messie — le Christ selon le mot grec choisi ici et qui indique l’universalité de la position messianique de Jésus. “Il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne”. Jésus a-t-il peur pour lui-même, redoute-t-il les menaces que feraient peser sur lui la diffusion d'une telle nouvelle ? Il n'en est rien : Jésus est à la veille de sa dernière montée à Jérusalem et le verset suivant, suite auquel il rabroue Pierre, convainc qu'il en sait l'issue. Il l'annonce à ses disciples : il sera mis à mort, et n'a pas l'intention d'y échapper ; et il invitera les disciples à sa suite.

Alors pourquoi ce secret sur ce que vient de confesser Pierre ? — qu’il est le Christ. C'est qu'il est des mots, comme celui-là, qui sont chargés de préjugés et de passion ; jusqu’à la tentation du pouvoir que le mot connote. Il est des mots qui, ce faisant, déforment dans les bouches coupables de méchanceté, ou simplement d'inconscience, ce qu'ils étaient chargés de signifier.

“Tu es le Christ”, dit Pierre, dans les évangiles avec le terme en grec, Christ : Jésus est bien le Messie d'un Royaume universel. Raison de plus de refuser de voir publier sa messianité. Il a suffisamment de difficultés comme ça avec les quiproquos incessants ; inutile d'en rajouter — en l’occurrence avec les Romains. Et on sait que ce sera bien le motif de sa crucifixion : concurrence avec César — car les crucifieurs “n’ont de roi que César” ! — qui se verra bientôt doté du pouvoir militaire d’étendre la foi. Par l’épée ! Comme si c’était possible !

Quant à Jésus, nulle crainte dans sa prudence. Il le sait : sa fidélité au message universel de l'amour de Dieu lui vaudra la mort, et la fera risquer, jusqu'à aujourd'hui, à quiconque lui sera fidèle.

Jésus invite alors les siens, son peuple, même au cœur des quolibets, à n'avoir pas honte de ses paroles, celles de l'amour de Dieu pour tous les hommes et femmes. Nulle crainte dans son refus de cette publicité-là. Encore une fois, ce n’est pas qu’il cherche en évitant ce quiproquo à éviter sa crucifixion — mais que l’on ne se méprenne pas sur la nature de son règne !

Ce que d’aucuns considéreront — prétexte pour sa mort — comme concurrence avec César, est insoutenable ! C’est comparer une figure terrestre, fût-elle l’empereur de l’univers — le fût-elle même infailliblement —, c’est comparer cet être passager à celui dont le nom est au-dessus de tout nom (même s’il ne paie pas de mine aux yeux de l’empereur de l’Univers, César, de ses sbires et autres dispensateurs de courbettes). Aujourd’hui, celui qui est au-delà du temps se présente, venant dans le temps, comme “un ver et non un homme” (Ps 22, 6).

*

Il n’en est pas moins le Christ, roi de l’Univers en un sens d’une toute autre ampleur que l’on imagine, qui réduit les palais de César à leur statut passager dont ne resteront que des ruines. Jésus, lui, est “Christ”, comme, selon sa foi, le confesse Pierre, il est roi de l’Univers. En un sens qui est que le Nom imprononçable se dévoile ici en son porte-parole comme étant effectivement insaisissable — au point que le règne de son représentant ne peut qu’être tu à son tour.

Il en résulte que le Christ n’est la propriété d’aucun peuple, d’aucune Église, d’aucun empire. Il est le Fils de Dieu, le sauveur de l’univers — et c’est pourquoi, “qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile, la sauvera.” C’est de la sorte qu’il nous appelle à venir à lui — qui que nous soyons, et comme nous sommes — aujourd’hui, maintenant !…


R.P., Châtellerault, 15.09.24
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