dimanche 30 août 2020

La puissance du serviteur souffrant



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Jérémie 20, 7-9 ; Psaume 63 ; Romains 12, 1-2 ; Matthieu 16, 21-27

Jérémie 20, 7-9
7 Seigneur, tu m’as séduit, oui, j’ai été bien naïf ; avec moi tu as eu recours à la force et tu es arrivé à tes fins. À longueur de journée, on me tourne en ridicule, tous se moquent de moi.
8 Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois appeler au secours et clamer : « Violence, répression ! » À cause de la parole du Seigneur, je suis en butte, à longueur de journée, aux outrages et aux sarcasmes.
9 Quand je dis : « Je n’en ferai plus mention, je ne dirai plus la parole en son nom », alors elle devient au-dedans de moi comme un feu dévorant, prisonnier de mon corps ; je m’épuise à le contenir, mais n’y arrive pas.

*

Quelle est cette parole terrible que Jérémie doit annoncer à Jérusalem qui, au texte que nous avons lu, lui vaut « outrages et sarcasmes » ? C’est une parole annonçant que les temps ne sont pas à la fête, c’est la parole annonçant la menace de la destruction de Jérusalem. On en trouve le détail au ch. 25 :

Jérémie 25, 8-11
8 Ainsi parle le Seigneur de l’univers : Puisque vous n’écoutez pas mes paroles,
9 je donne ordre de mobiliser tous les peuples du nord – oracle du Seigneur –, en faisant appel à Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur, et je les amène contre ce pays, contre ses habitants – et contre toutes ces nations voisines –, je me les réserve et je les transforme pour toujours en étendues désolées qui arrachent des cris d’effroi, en champs de ruines.
10 Je fais s’éteindre chez eux cris d’allégresse et joyeux propos, chant de l’époux et jubilation de la mariée, grincements de la meule et lumière de la lampe.
11 Ce pays tout entier deviendra un champ de ruines, une étendue désolée, et toutes ces nations serviront le roi de Babylone pendant soixante-dix ans.

Soixante-dix ans. La fin du 2e livre des Chroniques (dernier livre de la Bible hébraïque) précise pourquoi ces soixante-dix ans :

2 Chroniques 36, 20-21
20 [Nabuchodonosor] déporta à Babylone ceux que l’épée avait épargnés, pour qu’ils deviennent pour lui et ses fils des esclaves, jusqu’à l’avènement de la royauté des Perses.
21 Ainsi fut accomplie la parole du Seigneur transmise par la bouche de Jérémie : « Jusqu’à ce que le pays ait accompli ses sabbats, qu’il ait pratiqué le sabbat pendant tous ses jours de désolation, pour un total de soixante-dix ans. »

Soixante-dix années sabbatiques, années de repos de la terre surexploitée, n’ont pas été respectées. L’exil correspond au temps qu’il faut pour rendre à la terre son dû, le temps de repos qui lui a manqué. Soixante-dix ans. Soit, puisque les années sabbatiques intervenaient tous les sept ans, les années sabbatiques d’une période de 490 ans. C’est le calcul que fait le livre de Daniel :

Daniel 9, 2-3 & 20-27
2 […] Moi Daniel je considérai dans les Livres le nombre des années qui, selon la parole du Seigneur au prophète Jérémie, doivent s’accomplir sur les ruines de Jérusalem : soixante-dix ans.
3 Je tournai ma face vers le Seigneur Dieu en quête de prière et de supplications […].
20 Je parlais encore, priant et confessant mon péché et le péché de mon peuple Israël, déposant ma supplication devant le Seigneur mon Dieu, au sujet de la montagne sainte de mon Dieu ;
21 je parlais encore en prière, quand Gabriel, cet homme que j’avais vu précédemment dans la vision, s’approcha de moi d’un vol rapide au moment de l’oblation du soir.
22 Il m’instruisit et me dit : « Daniel, maintenant je suis sorti pour te conférer l’intelligence.
23 Au début de tes supplications a surgi une parole et je suis venu te l’annoncer, car tu es l’homme des prédilections ! Comprends la parole et aie l’intelligence de la vision !
24 Il a été fixé soixante-dix septénaires [c’est-à-dire 490 ans] sur ton peuple et sur ta ville sainte, pour faire cesser la perversité et mettre un terme au péché, pour absoudre la faute et amener la justice éternelle, pour sceller vision et prophète et pour oindre un Saint des Saints.
25 « Sache donc et comprends : Depuis le surgissement d’une parole en vue de la [litt. : conversion et la construction] de Jérusalem, jusqu’à un messie-chef, il y [a] sept septénaires. Pendant soixante-deux septénaires, places et fossés seront [bâtis], mais dans la détresse des temps.
26 Et après soixante-deux septénaires, un messie sera retranché, mais non pas pour lui-même. Quant à la ville et au sanctuaire, le peuple d’un chef à venir les détruira ; mais sa fin viendra dans un déferlement, et jusqu’à la fin de la guerre seront décrétées des dévastations.
27 Il imposera une alliance à une multitude pendant un septénaire, et pendant la moitié du septénaire, il fera cesser sacrifice et oblation ; sur l’aile des abominations, il y aura un dévastateur et cela, jusqu’à ce que l’anéantissement décrété fonde sur le dévastateur. »

Reprenons : la relecture qui est faite par Daniel de Jérémie 25, et des 70 années symboliques d’exil annoncées — comme « rattrapage » des 70 années d’années sabbatiques non-observées (selon 2 Chr 36, 21) —, renvoie donc aux 70 septénaires / i.e. semaines d’années correspondantes, au termes desquelles apparaît 70 fois l’année sabbatique, soit, pour 70 années sabbatiques, 70 septénaires (Dn 9, 24), ce qui fait 490 ans. Si les 70 années sabbatiques non observées renvoient bien au passé, il est logique que les 490 années y renvoient aussi. Dès lors la « parole surgie », parole littéralement de « retour », « conversion » et « édification » de Jérusalem (Dn 9, 25), peut renvoyer tout simplement à la prophétie de Nathan (rapportée en 2 Samuel 7), parole d’édification, par Dieu lui-même, de la maison promise, sur les lieux de l’ancienne Jérusalem idolâtre, « convertie », conquise par David ; les sept premières semaines (soit 49 ans), renvoyant à la durée symbolique du règne du messie-chef (David : c’est au terme de son règne que le temple est bâti, par Salomon).

2 Samuel 7, 8-13
8 […] Ainsi parle le Seigneur de l’univers : […].
10 Je fixerai un lieu à Israël, mon peuple, je l’implanterai et il demeurera à sa place. Il ne tremblera plus, et des criminels ne recommenceront plus à l’opprimer comme jadis
11 et comme depuis le jour où j’ai établi des juges sur Israël, mon peuple. Je t’ai accordé le repos face à tous tes ennemis. Et le Seigneur t’annonce que le Seigneur te fera une maison.
12 Lorsque tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, j’élèverai ta descendance après toi, celui qui sera issu de toi-même, et j’établirai fermement sa royauté.
13 C’est lui qui bâtira une Maison pour mon Nom […].

Les 62 semaines suivantes renvoient alors au temps de Jérusalem édifiée, mais dans la détresse des temps que vient de confesser Daniel dans sa prière ; et la dernière semaine réfère à l’occupation babylonienne, avec « le messie retranché pas pour lui-même / i.e. : sans successeur », à savoir Sédécias (cf. 2 Rois 25, 1-22), dernier roi de Juda, et remplacé dans une « solide alliance » par un gouverneur à la solde de Babylone (Guedalia – cf. 2 Rois 25, 22 sq.), cela débouchant sur la destruction de la ville (Dn 9, 26) et la profanation du Temple (Dn 9, 26-27).

Cette vision, intervenant pendant la prière de Daniel, est affirmation de la maîtrise de la situation par Dieu et promesse d’exaucement de la prière de Daniel — maîtrise par Dieu que l’on trouve aussi chez Ésaïe :

Ésaïe 44, 28 - 45, 1-3
44, 28 Je dis de Koresh : « C’est mon berger » ; tout ce qui me plaît, il le fera réussir, en disant pour Jérusalem : « Qu’elle soit bâtie », et pour le temple : « Sois fondé ! »
45, 1 Ainsi parle le Seigneur à son messie : À Koresh que je tiens par sa main droite, pour abaisser devant lui les nations, pour déboucler la ceinture des rois, pour déboucler devant lui les battants, pour que les portails ne restent pas fermés :
2 Moi-même, devant toi je marcherai, les terrains bosselés, je les aplanirai, les battants de bronze, je les briserai, les verrous de fer, je les fracasserai.
3 Je te donnerai les trésors déposés dans les ténèbres, les richesses dissimulées dans des cachettes : ainsi tu sauras que c’est moi le Seigneur, celui qui t’appelle par ton nom, le Dieu d’Israël.

On a pris l’habitude, à l’inverse de ce que dit Jérémie sur les soixante-dix ans renvoyant pourtant clairement au passé, on a pris l’habitude — au prix d’une… correction de traduction de « construire » (selon l’hébreu), en « reconstruire » —, de faire dire à Daniel que la parole de construction de Jérusalem et du temple serait le décret de Cyrus, ne faisant aucun cas de la parole, autrement signifiante, du prophète Nathan !

Habitude devenue séculaire à partir de laquelle, de façon tout aussi séculaire, on estime qu’Ésaïe 44-45 parle aussi du même décret, et donc de Cyrus, empereur de Perse. Question : et si Ésaïe ne parlait pas du décret de Cyrus, mais, lui aussi, de la parole de Nathan promettant la construction du temple (ici aussi, selon l’hébreu, et le grec de la LXX, le texte ne dit pas reconstruction, mais construction) ? Si du coup, en regard du contexte d’Ésaïe 40-55, il n’était même pas question de Cyrus dans Ésaïe ?

Le mot hébreu est koresh, qui connote « comme chef » puissance, puissance suprême (selon le dictionnaire Strong). La mention de koresh, en deux versets (44, 28 et 45, 1 ; Segond et Colombe ajoutent une mention de « Cyrus », absente de l’hébreu, en 45, 13 !), la mention de koresh se trouve dans une section (40-55) qui conduit à la présentation du Messie comme serviteur souffrant : la puissance se dévoile dans le serviteur souffrant, Messie de Juda, de la lignée de David, dans lequel sont réconciliés Juda et Israël.

Que vient faire l’empereur de la Perse là-dedans, empereur nommé Kurash (le nom, ou titre, n’est pas unique dans l’Antiquité perse. Il y a déjà un Kurash élamite au VIIe siècle av. JC.), nom qui en persan signifie « soleil », le « roi soleil » ? Ce roi soleil-là a eu une politique religieuse tolérante, rétablissant les lieux de culte, comme en atteste aussi, via l’archéologie, un fameux « cylindre de Cyrus », mentionnant sa réhabilitation du temple de la divinité babylonienne Marduk, qu’il proclame comme « le grand seigneur » — témoignage d’une politique religieuse qui a aussi profité aux Judéens. Mais aucune trace d’une élévation de cet empereur, maître d’un empire allant de l’Inde à l’Éthiopie, au statut de Messie juif ! Ni même trace d’un « universalisme », au fond bien obséquieux, par lequel le livre du prophète Ésaïe aurait rendu hommage à la force militaire d’un empereur, fût-il tolérant, dans une section où précisément il dénonce la force guerrière en annonçant un messie d’Israël souffrant et humilié.

Aucune trace non plus d’un tel hommage à Cyrus dans le livre de Daniel du canon juif. En revanche le Daniel grec, qui clôt la Bible des LXX, se termine par la reconnaissance par Cyrus du Dieu d’Israël, équivalent de sa reconnaissance de Marduk dans le cylindre de Cyrus ! Gageons que c’est là, ainsi que pour Israël en exil dans le Daniel grec, que débute cette relecture de la figure de Cyrus, rejaillissant ensuite sur Ésaïe, relecture finissant par en faire carrément le Messie (sans qu’aucun geste symbolique requis, aucune onction, ne lui ait été octroyée pour un tel titre) — juste via l’identité consonantique possible entre le persan Kurash et l’hébreu koresh, puis le grec Kyros.

Cette lecture, qui fera son chemin, ne s’impose pas encore au temps du Nouveau Testament, qui renvoie abondamment à cette section d’Ésaïe sans aucune allusion à l’idée que koresh serait Cyrus ! En revanche, on trouve bien l’idée que pour Dieu, la puissance s’accomplit dans la faiblesse (1 Co 1 et 2 Co 12) — idée au cœur de cette section d’Ésaïe qui culmine avec le serviteur souffrant manifestant la puissance suprême.

*

Foin de l’obséquiosité supposée du livre d’Ésaïe, au nom d’un « universalisme » des empires et des puissants… que l’on retrouve, hélas, au long de l’histoire, voire de l’actualité. Ainsi, appuyé sur une telle lecture, le protestantisme français du XIXe siècle a répercuté cela en faveur de Napoléon, le recevant comme nouveau Cyrus et abdiquant ipso facto tout esprit critique à son égard !

Un peu d’histoire du XIXe siècle : nous avons eu l’occasion de considérer le bien que l’on peut penser du pasteur Jean-Paul Rabaut, dit Rabaut Saint-Étienne, député constituant et président de l’Assemblée constituante de 1789, auquel on doit, pour cette reprise du Décalogue qu’est la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, la précision, en l’article X, concernant la liberté de culte pour les minorités (alors protestants et juifs). Mis à mort en 1793 sous la Terreur, c’est par son jeune frère, Pierre-Antoine, dit Rabaut le Jeune, que le nom Rabaut continue d’être connu, de façon moins heureuse, du fait de sa soumission inconditionnelle à Napoléon Bonaparte. Les faits : le 18 germinal an 10 / 8 avril 1802, le protestantisme se voit accorder par le Premier consul Bonaparte le statut de religion d’État, dans un décret qui adjoint au concordat passé avec le Vatican les articles organiques concernant les protestants. Clandestins sous l’Ancien Régime les protestants s’enthousiasment pour ce nouveau Cyrus qu’est à leurs yeux ce Premier consul. Président de la commission juridique, Pierre-Antoine Rabaut est le premier à proposer pour le futur empereur le statut de Premier consul à vie, quelques mois après : le 4 août 1802 / 16 thermidor an X. Entre temps, fidèle inconditionnel de son Premier consul, il a présidé à la rédaction du décret du 30 floréal an X (20 mai 1802) rétablissant l’esclavage !… En totale contradiction avec la Déclaration de 1789 qui devait tant à son frère Jean-Paul. Terrible ! Où conduit l’obséquiosité, a fortiori si on l’appuie sur une lecture douteuse de la Bible, censée fonder cela !

Inactuel me direz-vous ? On n’est plus sous Napoléon ! Certes… mais figurez-vous que la même identification à Cyrus à l’égard cette fois de l’actuel président des États-Unis joue un rôle essentiel dans son soutien par un grand nombre de protestants évangéliques américains. Au prétexte qu’il serait, comme Napoléon avant lui, un nouveau Cyrus, et peu importe son inadéquation avec l’éthique biblique : Cyrus disent les tenants de cette thèse, n’était pas exemplaire non plus. Et pour faire bonne mesure, de référer à David et à son adultère avec Bathshéva, doublé de l’exposition de son mari à la mort — oubliant que ce n’est pas son immoralité lors de cet épisode qui a valu à David son avenir dynastique, mais son repentir !

Reste une question : et si Ésaïe ne parlait pas de Cyrus, si son koresh était non pas l’empereur perse, mais le serviteur souffrant ?…

Romains 12, 2 nous a avertis : « Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. »

Et en l’évangile de ce jour, Jésus serviteur humble et souffrant, — Matthieu 16, 21-27 — :
21 […] commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être mis à mort et, le troisième jour, ressusciter.
22 Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander, en disant : "Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera pas !"
23 Mais lui, se retournant, dit à Pierre : "Retire-toi ! Derrière moi, Satan ! Tu es pour moi occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes."
24 Alors Jésus dit à ses disciples : "Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive.
25 En effet, qui veut sauvegarder son âme, la perdra ; mais qui la perd à cause de moi, l’assurera.
26 Et quel avantage l’homme aura-t-il à gagner le monde entier, s’il le paie de son âme ? Ou bien que donnera l’homme qui ait la valeur de son âme ?
27 Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; et alors il rendra à chacun selon sa conduite.

RP, Poitiers, 30/08/20
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dimanche 23 août 2020

"La Puissance de la mort n’aura pas de force contre elle"




Ésaïe 22, 19-23 ; Psaume 138 ; Romains 11, 33-36 ; Matthieu 16, 13-20

Matthieu 16, 13 & 15-18
13 Jésus interrogeait ses disciples : […]
15 "qui dites-vous que je suis ?"
16 Prenant la parole, Simon-Pierre répondit : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant."
17 Reprenant alors la parole, Jésus lui déclara : "Heureux es-tu, Simon fils de Jonas, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux.
18 Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et la Puissance de la mort n’aura pas de force contre elle.

Romains 9, 4-5 ; 11, 29 & 32-36
4 À eux qui sont les Israélites, appartiennent l’adoption, la gloire, les alliances, la loi, le culte, les promesses
5 et les pères, eux de qui, selon la chair, est issu le Christ qui est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement. […]
29 Car les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables. […]
32 Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde.
33 Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies impénétrables !
34 Qui en effet a connu la pensée du Seigneur ? Ou bien qui a été son conseiller ?
35 Ou encore qui lui a donné le premier, pour devoir être payé en retour ?
36 Car tout est de lui, et par lui, et pour lui. À lui la gloire éternellement ! Amen.

*

Le texte de l’évangile de ce jour nous conduit, comme chaque année à la même période, à la confession de Pierre — que la 1ère épître à son nom évoque en ces termes (1 P 2, 4-5) : « Approchez-vous de lui, pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu ; et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle. » La pierre sur laquelle est établie l’Église faite de pierres vivantes est bien le Christ, le Christ confessé ; appelé à être confessé par quiconque, de quelque provenance que ce soit. Le choix par Matthieu du terme grec « Christ » évoque l’espérance du Règne universel de Dieu. La 2e épître de Pierre rappelant cette espérance universelle « de nouveaux cieux et d’une nouvelle terre », pré­cise (2 P 3, 15) : « C’est dans ce sens que Paul, notre frère et ami, vous a écrit selon la sagesse qui lui a été donnée ». Christ universel — c’est ainsi que nous nous pencherons sur Paul et sa mission aux nations, à partir du texte de l’épître de ce jour (Ro 11, 33-36).

Petit rappel du contexte pour saisir son propos : les juifs, disciples du Christ ou pas (à l'époque la rupture Synagogue-Église n'a pas eu lieu), avaient été expulsés de Rome par l’empereur Claude (cf. Actes 18, 2) au début des années 40 du fait, selon l'historien latin Suétone, des troubles suscités parmi eux par un nommé Chrestos (Christ ?) : « Les Juifs provoquant continuellement des troubles à l’instigation de Chrestos, [Claude] les chassa de Rome » (Suétone, Claude, XXV). Lorsque les exilés sont autorisés à revenir, que dit Paul aux Romains ? — c'est au cœur de l’épître : l'accueil d'abord, par les chrétiens non-juifs qui eux n'ont pas été expulsés ; l'accueil d'abord concernant les juifs romains, disciples de Jésus ou pas, d’autant plus que c'est l’accueil des premiers bénéficiaires du message, la Torah, du Dieu de leur salut à eux aussi, les non-juifs de Rome devenus chrétiens. Les chapitres 9 à 11 de l’épître aux Romains sont au cœur de cet appel de Paul.

*

Paul, selon son nom romain — Shaoul (Saul) selon son nom hébreu — vit quelque chose de décisif à l'occasion du moment relaté par le livre des Actes alors qu’il est chargé d'un mandat de poursuite des disciples du Crucifié. Les Romains voient en eux un groupe rebelle. Ils représentent ainsi une menace pour l'existence juive (tous les juifs peuvent être suspectés de cette supposée rébellion). Paul participe donc activement à leur poursuite, avant d’être saisi par sa perception intime du Ressuscité.

À propos de l’attitude des autorités judéennes que partage leur envoyé Paul, le livre des Actes parle de « zèle », mot parfois traduit par « jalousie ». « Zèle » en fait, zèle patriotique compréhensible des autorités face à la menace potentielle, mentionné aussi dans les évangiles à propos de Jésus — cf. Jn 11, 48 : s’il continue, les Romains viendront détruire notre nation. Ça vise Jésus, ça vaut pour ses disciples (cf. Actes 5, 17 et le « zèle » du sanhédrin).

Lorsque Paul cesse d’avoir cette conviction (qui n’a rien d’illégitime !) suite à l’événement du chemin de Damas, il ne cesse pas pour autant d’être pleinement juif revendiqué. Actes 5 (34-39) nous avait prévenus que Rabbi Gamaliel avait demandé la prudence quant à la conviction plus commune qui était aussi celle de Paul avant le moment chemin de Damas : « Si c’est des hommes que vient leur résolution ou leur entreprise, elle disparaîtra d’elle-même ; si c’est de Dieu, vous ne pourrez pas les faire disparaître » (Ac 5, 38-39). Paul, qui selon le même livre des Actes, se réclame de l’enseignement de Gamaliel (Ac 22, 3), s’inscrit désormais dans la ligne de la remarque du maître, convaincu pour sa part que la secte des nazaréens vient bien de Dieu. Un pas plus loin, depuis le chemin de Damas, que le maître, Gamaliel.

S’il y a conversion de Paul (et le mot « conversion » n’est pas dans nos textes), ce n’est en aucun cas un changement de religion, mais un mouvement au sein de son judaïsme dont il considère désormais que la mission historique arrive à son terme prochainement, avec l’avènement du Règne de Dieu manifesté déjà pour lui dans celui qu’il rencontre sur le chemin de Damas comme le Ressuscité.

À l’instar du conseil de Gamaliel, et a fortiori puisqu’il est de ses disciples désormais, il juge à présent inopportun de persécuter ceux en qui il ne voit plus rien de subversif pour son peuple, au contraire ! Il se fera désormais le témoin du Royaume tout proche auprès des nations : le temps annoncé par les prophètes où toutes les nations viennent adorer à Jérusalem est imminent.

Envoyé aux nations, d’où l’usage privilégié désormais de son nom romain, Paul, plutôt que de son nom hébreu, Shaoul, puisqu’il porte les deux, étant citoyen romain de naissance (Ac 22, 25-28). Cela n’implique pas forcément un changement de nom. Mais un changement de vis-à-vis exprimé dans l’usage de son nom romain — nom de naissance tout autant que son nom juif.

*

En tout cela, une conviction de Paul, une lecture des signes des temps : le Règne de Dieu est proche — conviction qui fonde son attitude et sa mission. Cela en regard des promesses des prophètes : en vue de la montée des nations à Jérusalem, il est urgent de faire connaître le Nom de Dieu, et de celui par qui il fait venir le Royaume, à toutes les nations. Établissement du Règne, ou plus précisément restauration du Règne de Dieu via Israël (cf. Ac 1, 6). Restauration, mais élargie aux nations, ce qui ne fut pas le cas auparavant.

Dans ce processus, Israël a connu un échec considérable, qui est l’exil, advenu au tournant des VIe-Ve siècles av. JC, avec la domination babylonienne, situation jamais pleinement résolue, qui vaut encore « maintenant » (Ro 11, 31-32). C’est là la « chute », « la défaite » littéralement, dont il est question en Romains 11 (v. 11-12). Défaite avec sa face… « positive », un effet imprévu : le Nom de Dieu proclamé parmi les nations, effet déjà amorcé auparavant, mais que Paul, au regard de l’urgence, prend en charge activement. Il n’est pas question pour lui de rejeter quoi que ce soit de la Loi, qu’il observe lui-même, mais de ne pas en faire un obstacle à l’élargissement du fruit de l’Alliance aux nations. D’où sa négociation pour les non-juifs de ce que le judaïsme appelle la Loi noachide — i.e. les sept commandements de Noé résumés en Actes 15, 19-21 ; d’où sa grande prudence visant à ne pas faire de la Loi un obstacle et sa vigilance à lutter contre l’exigence de certains d’y conduire les non-juifs.

D’où les conseils qu’il donne aux chrétiens non-juifs de l’Église de Rome (Ro 14), pour ne pas rompre d’avec Israël, d’observer les règles alimentaires, même si, selon ses propos, ils ne seraient théoriquement pas forcément tenus de le faire (conseils qu’il donne aussi aux Corinthiens — 1 Co 8-10). C’est ce qu’on appelle des conseils pour vivre-ensemble, qu’on peut appliquer en tout temps.

Pour Paul, en lien avec ces conseils, la conviction que le temps est bref : le Messie du Règne imminent de Dieu est Jésus, porteur du Nom de Dieu ; d’où l’invocation du Nom du Seigneur, en Ro 10, 13, i.e. pour Paul, Christ, en parallèle avec l’affirmation d’un salut sans exclusive de « tout Israël » (Ro 11, 26), en fonction de l’Alliance que Dieu déploie dans l’Histoire : l’Alliance scellée avec Israël est irrévocable, et à présent élargie par la venue du Messie du Règne imminent à quiconque l’invoque (Ro 10, 13, cf. Joël 2, 32 et reprise en Ac 2, 21. Cf. Pierre en Mt 16 : « Tu es le Christ »).

La conviction qui a animé la mission de Paul restera vraie pour ses disciples et ceux des autres Apôtres avant comme après la destruction du Temple de 70… Puis s’estompera progressivement jusqu’à la conversion de l’Empire romain, jusqu’aux redécouvertes récentes de l’importance du référentiel de la tradition juive.

*

Dans le cadre de sa conviction, il appartient à Paul de prendre en compte ce qui apparaît dès lors comme double fidélité : d’un côté la fidélité au Christ Ressuscité rencontré par l’Apôtre sur le chemin de Damas et à l’envoi par lui des disciples aux nations ; de l’autre la fidélité juive qui est fidélité à l’observance des préceptes de la Torah — qui est aussi ce qu’en dit Jésus (cf. Mt 5, 17-19 — « Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes »). Il se trouve que très vite, l’Église primitive, du fait de sa fidélité à elle, fidélité à l’envoi aux nations, a vu basculer sa démographie vers une majorité de chrétiens d’origine non-juive, entraînant ipso facto un abandon (ou perçu tel par les juifs) de l’observance de la Torah — cela très vite, via l’ignorance de recommandations comme celles d’Actes 15.

Or il est clair que l’histoire a vu dépasser la problématique de Paul, juif de pratique avant comme après sa rencontre du Ressuscité, pour déboucher sur des appels à un changement de religion consistant à renier la précédente. Après le non possumus juif d’un tel reniement, deux courants se sont donc dégagés très tôt (devenus plus tard deux religions), phénomène dont Paul estime déjà qu’il correspond à un mystère, concernant le salut du monde (Ro 9-11), pour lequel il s’exclame (Ro 11, 33-34) :

« Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies impénétrables ! Qui en effet a connu la pensée du Seigneur ? Ou bien qui a été son conseiller ? » Réflexion émerveillée sur un mystère (que l’on pourrait étendre au mystère de l’existence de l’islam ?) — qui ne saurait contourner l’ensei­gnement de Jésus, selon Matthieu (5, 17-19) : « Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. Car, je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu’à ce que tout soit arrivé. Celui donc qui supprimera l’un de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire de même, sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais celui qui les observera, et qui enseignera à les observer, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux. »

Est-ce les disciples de Jésus issus des nations, alors que le ciel et la terre ne sont toujours pas passés, qui s’efforcent de tenir la fidélité au moindre des plus petits commandements de la Torah ? Or c’est bien de la rédemption du monde qu’il est question dans l’espérance du Royaume, où se dessinent donc ces deux fidélités, mystérieusement, indépendamment de ce qu’il en est du salut individuel, mystère intime celui-là, de l’ordre de la relation intime entre Dieu et l’âme.

*

Reste qu’une confusion s’est mise en place par la suite entre deux plans des développements complexes de Paul (salut du monde et relation intime avec Dieu). La confusion de ces deux plans de la réflexion de Paul a débouché sur des compréhensions qui ont fini par faire juger les juifs infidèles tant qu’ils ne deviennent pas chrétiens, ce qui revient à délégitimer leur fidélité à la Torah, telle que prescrite aussi par Jésus. Concernant cette complexité de Paul, voir 2 Pierre 3, 13-18 : « 13 nous attendons, selon [la] promesse [de Dieu], de nouveaux cieux et une nouvelle terre, où la justice habite. 14 C’est pourquoi, mes amis, dans cette attente, faites effort pour qu’il vous trouve dans la paix, nets et irréprochables. 15 Et dites-vous bien que la longue patience du Seigneur, c’est votre salut ! C’est dans ce sens que Paul, notre frère et ami, vous a écrit selon la sagesse qui lui a été donnée. 16 C’est aussi ce qu’il dit dans toutes les lettres où il traite de ces sujets : il s’y trouve des passages difficiles dont les gens ignares et sans formation tordent le sens, comme ils le font aussi des autres Écritures pour leur perdition. 17 Eh bien, mes amis, vous voilà prévenus : tenez-vous sur vos gardes, ne vous laissez pas entraîner par les impies qui s’égarent et ne vous laissez pas arracher à votre assurance ! 18 Mais croissez dans la grâce et la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ. À lui soit la gloire dès maintenant et jusqu’au jour de l’éternité. Amen. »

Paul lecteur des signes des temps. Son temps n’est plus le nôtre. Mais lire les signes des temps n’est pas devenu facultatif. À la clé, recevoir et relire la promesse — en son cœur, l’annonce de Jésus à Pierre : « la Puissance de la mort n’aura pas de force contre l’Église ». Quelle signification aujourd’hui, où une pandémie inédite a plus que jamais remis en question son existence, en tout cas sous les diverses formes institutionnelles qu’ont prises nos Églises ? Or plusieurs Églises ont disparu au cours de l’histoire… À commencer par celle, Église essentiellement juive, à laquelle s’adressait Paul, disparue au profit de l’Église institutionnelle de l’Empire romain, dont la capitale bientôt centrale, Byzance, a vu sa basilique à son tour transformée — en mosquée…

Aujourd’hui, dans les remous d’une pandémie qui a déjà tout bouleversé — sans doute à une croisée des chemins, alors que rien ne garantit la survie de nos institutions d’Église, que signifie pour nous la promesse de Jésus « la Puissance de la mort n’aura pas de force contre elle » ? Une question dont la réponse est, comme antan, à recueillir devant le Dieu vivant, dont la Parole, nous dit Jésus confessé comme Christ par chaque pierre vivante de l’Église réelle, spirituelle, subsiste pour l’Éternité…


RP, Poitiers, 23/08/20 (PDF)


dimanche 16 août 2020

Limitation, Incarnation et pandémie




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Ésaïe 56, 1-7 ; Psaume 67 ; Romains 11, 13-32 ; Matthieu 15, 21-28

Matthieu 15, 21-28
21 Jésus partit de là et se retira dans le territoire de Tyr et de Sidon.
22 Une femme cananéenne qui venait de ces contrées, lui cria : Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David. Ma fille est cruellement tourmentée par le démon.
23 Il ne lui répondit pas un mot ; ses disciples s’approchèrent et lui demandèrent : Renvoie-la, car elle crie derrière nous.
24 Il répondit : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël.
25 Mais elle vint se prosterner devant lui en disant : Seigneur, viens à mon secours.
26 Il répondit : Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens.
27 Oui, Seigneur, dit-elle, pourtant les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.
28 Alors Jésus lui dit : O femme, ta foi est grande, qu’il te soit fait comme tu le veux. Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.


*

Tyr et Sidon. Territoire marqué par la croyance aux divinités locales, comme une poche où l’universalité du règne du Dieu d'Israël est voilée. Territoire marqué par les daïmonia, idoles pour les juifs, idoles pour Jésus.

Au point que le mot, démon, qui n’est pas en soi péjoratif, désignant les divinités inférieures d’un panthéon complexe, est le mot retenu du grec pour désigner les souffles impurs qui dans la Bible, rendent captifs, épuisent l’âme. Le passage parallèle de Marc (ch. 7, 24-30) emploie alternativement les deux : souffle impur — démon. Une femme épuisée qui crie sa détresse à celui dont elle a perçu qu'il a seul le pouvoir de casser ce cercle infernal d'une vie pour la mort, d'une vie de tourment.

Démon, souffle impur, l’expression peut être étendue à pas mal de problèmes. Luther, à propos de la peste, parle de « purifier l’air ». Je le cite : « Je demanderai à Dieu par miséricorde de nous protéger. Ensuite, je vais enfumer, pour aider à purifier l’air, donner des médicaments et les prendre. J’éviterai les lieux, et les personnes, où ma présence n’est pas nécessaire pour ne pas être contaminé et aussi infliger et affecter les autres, pour ne pas causer leur mort par suite de ma négligence. Si Dieu veut me prendre, il me trouvera sûrement et j’aurai fait ce qu’il attendait de moi, sans être responsable ni de ma propre mort ni de la mort des autres. Si mon voisin a besoin de moi, je n’éviterai ni lieu ni personne, mais j’irai librement comme indiqué ci-dessus. Voyez, c’est une telle foi qui craint Dieu parce qu’elle n’est ni impétueuse ni téméraire et ne tente pas Dieu. » (Martin Luther – sur la peste, Œuvres, Volume 43, p. 132)

Parlant de purifier l’air, Luther n’ignore pas que le Nouveau Testament parle du diable comme du « prince de la puissance de l’air » (Éphésiens 2, 2) — le diable, puissance de division intérieure.

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Peste, souffle impur, division intérieure. Voilà qui nous ramène à notre actualité !… La pandémie actuelle nous a bien conduits à une sorte de division intérieure, entre deux injonctions divergentes procédant de la même vocation à l'empathie : l’attention au risque de la contagion ; l’accompagnement affectif et spirituel.

Plus qu’au temps de Luther, où on ne connaissait pas ce que l’on sait de nos jours en termes de prophylaxie, il a été, de nos jours, très vite perceptible que l’accompagnement spirituel pâtirait de l'exigence morale, puis légale, face à la pandémie : confinement, gestes-barrière, rassemblements cultuels devenus impossibles (ce que n’avait jamais entraîné la peste), puis limités, etc., autant de mesures imposées à tous. Bref, comme cela avait été admis dans un premier temps : il n’y aurait, pour la durée requise, pas d'accompagnement spirituel digne de ce nom. Réalité effrayante, et qui a justement effrayé… Au point que, tergiversant devant l’énormité de ce fait, on a cru parfois devoir dire, que si, il y aurait bien accompagnement quand même — mais de fait, un peu limité quand même !… « Accompagnement limité », ce qui est tout simplement un oxymore, criant dans des Églises se réclamant d’une théologie de l'Incarnation ! Qu’est-ce qu’un accompagnement minimum, limité ? Que serait une… « incarnation limitée » ? Limitée à quoi ? Limitée par quoi, sinon par l’ordre prophylactique auquel il a bien fallu se plier, auquel il est sain de se plier, sauf à donner dans le déni ?… Tout cela faisant qu’il aurait été plus clair de dire franchement que nous serions acteurs d’un déficit d'accompagnement. Aveu terrible, requérant pour être fait franchement un véritable courage, un terrible courage, qui nous renvoie à la suite des disciples dispersés au vendredi saint. Ce qu’il semble toujours très difficile d’admettre.

Où la pandémie nous contraint à saisir qu’il est toujours aussi difficile pour des chrétiens de suivre le Christ. Depuis ceux qui affirment ne pas avoir à demander pardon s’il est arrivé qu’ils contribuent à l'expansion de la maladie en formant des « clusters » involontaires, puisqu’ils ne l’ont pas fait exprès !… Jusqu'à ceux qui se réjouissent devant tout ce qu’on a fait quand même, via Internet par exemple, devant l'imagination dont on a fait preuve, ou devant le service minimum d’enterrements limités à vingt personnes, le tout revêtu du terme réconfortant d'accompagnement.

Mais… quand on a affirmé accompagner quand même, de façon limitée, on se retrouve en total porte-à-faux avec le véritable accompagnement spirituel qui est signifié dans l'Incarnation : le Christ rejoignant l'humanité totalement et entièrement, corps et âme, sans réserve. Or cela n’a pas été, n’est toujours pas possible — sans qu’il y ait à s'en faire le reproche : le nécessaire ordre prophylactique rend l'accompagnement réel et total impossible.

L'événement pandémique actuel nous ramène à ce qu’il en est de l'Incarnation comme accompagnement, qui n’est pas à notre portée — qui, la situation actuelle nous le rappelle, n’a jamais été à notre portée.

Nous voilà ramenés à nos limites, aux limites de nos gestes limités, nous voilà interrogés quant à la portée de notre envoi, quant à la signification de toutes les missions dont nous nous sommes investis, jusqu’à la mission évangélisatrice, jusqu’à la mission civilisatrice, avec sa dimension sanitaire, dont se sentaient investis en leur temps aussi bien Tintin au Congo que Jules Ferry chantre de la colonisation civilisatrice, qui maintenait la distance « prophylactique » qui créait des sujets qui n'étaient pas citoyens !

Car nos accompagnements limités interrogent radicalement tous nos accompagnements, y compris ceux-là, par la seule distance créée par l’ordre prophylactique qui, nous ramenant à notre texte, fait de chacun de nous, plutôt que des Jésus accompagnateurs, des femmes cananéennes ou des disciples qui, s’approchant de lui demandent à Jésus : « Renvoie-la, car elle crie derrière nous » (v. 23) ; ses problèmes avec ses divinités, son démon, ses souffles impurs, ne sont pas les nôtres !

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Jésus approuve, apparemment : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». Oui, il est d'accord : telle est sa mission. Il approuve, mais transpose à un plan que les disciples, avant le dimanche de Pâques — et nombre de commentateurs, après eux — ne perçoivent pas.

Effectivement il n'y a de libération à l’égard des souffles impurs que par le Dieu qui est au-delà de tout nom, au-delà de toute représentation, autre que toute divinité locale. Le Dieu révélé à Israël et par Israël. Il n'y a de liberté que dans la foi en ce Dieu-là, qui est au-delà de tout Dieu, au point que si on s'en donne une conception, ce n'est pas encore lui.

Un paradoxe qui passe par le fait que le Dieu au-delà de tout Dieu, au delà de toute conception de la divinité, au-delà de toutes nos limites, est donné, révélé dans une histoire particulière, celle d'un peuple particulier, avec toutes ses limites, qu’il a pleinement rejointes. Le Dieu dont nous sommes témoins malgré nous est bien celui qui nous est donné, qui se donne malgré tout dans une histoire particulière avec toutes ses limites.

Jésus, ne limitant pas son Incarnation, a fait siennes ces limites-là, nos limites, jusqu’à celles de la « nationalité » et de la religion. Comme il a fait sienne notre mortalité. Il a fait siens nos deuils : il a pleuré la mort de Lazare. Il a fait sienne notre humanité au sens le plus précis. Comme nous, il est devenu un individu, cet individu, appartenant à ce moment de l’histoire — né sous César Auguste, crucifié sous Ponce Pilate — ; appartenant à ce peuple, le peuple juif, peuple de l’Alliance et donc peuple premier de Dieu. Cela aussi Jésus le fait sien jusqu’au bout !

Car c'est dans cette histoire particulière, par cette histoire particulière et malgré elle que le Dieu de l’universel se dévoile, comme en contraste. Ce texte nous dit la profondeur de l'Incarnation du Fils de Dieu, une réalité qui n'a rien d'abstrait.

« Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». Oui c'est bien par cette réalité concrète-là que se dessine le Royaume : il s'inscrit dans histoire-là, qui est celle dans laquelle le Fils de Dieu s'inscrit, en élevant au statut d'enfant d’Abraham, d'enfant d’Israël, d'affranchi du Dieu d'Israël selon la promesse des prophètes, quiconque en appelle par delà ses idoles et ses captivités à celui qui est au-delà de toute captivité et toute identité qui rend captif (y compris celle héritée pourtant d'Abraham).

*

Où c’est le Christ lui-même qui nous rejoint, et pas nous qui le rejoignons, ni même qui l'imitons (lui seul, et ses envoyés immédiats, exorcisent les souffles impurs pandémiques : on ne s’auto-octroie pas un tel pouvoir !). Nous imitons plutôt les disciples dispersés au vendredi saint, quand lui nous rejoint dans notre dispersion. Sa mort quasi-seul telle que nous la relatent les évangiles et son enterrement quasi-seul tel que nous le relatent les évangiles, se rapprochent fort des enterrements en déficit d'accompagnement des familles, que nous avons vécus et qu’après la fin du confinement strict nous continuons dans une moindre mesure de vivre.

C'est le Dieu au-delà de toute figure de Dieu — car toute figure n'est jamais qu'idole, démon, image de souffle impur —, c'est le Dieu au-delà de tout dieu qui nous advient comme miette de présence, où Dieu est donné pleinement. C’est ce qui se produit avec l’histoire de cette Cananéenne. C'est le Dieu qui s'est dévoilé dans l'histoire d'Israël, le Dieu d'Israël qui s'est dit en Jésus et qui délivre en faisant passer au statut d'enfant perdu de son héritage. C’est ce qu’a cru la femme cananéenne. C’est la foi que Jésus reconnaît en elle : « ta foi est grande ». Et aussitôt, dit texte, sa fille fut guérie…

Nous voilà comme elle, seuls devant Dieu, uniques devant celui-là seul qui l‘incarne, malgré l’Église toujours composée de disciples dispersés, entendant quand même l’appel à l’union et au rassemblement, mais toujours en déficit — « renvoie-la, car elle crie derrière nous ». Une question demeure et demeurera : saurons-nous dire que la présence accompagnante, incarnée, du Père, est le fait du Christ seul, et qu’on ne trouve le Père qu’au-delà de nos dispersions, fussent-elles des rassemblements d'Église, qu’il vient dans une présence invisible, transfigurant nos solitudes en rencontres secrètes, à l’écoute de sa parole (où il s’agit de réapprendre à ouvrir la Bible !), nous rapprochant de Jésus se retirant seul avec le Père, et nous enseignant à faire de même (Mt 6, 6).


RP, Poitiers, 16.08.2020
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