dimanche 30 octobre 2022

Zachée, fils d'Abraham




Ésaïe 45, 22-24 ; Psaume 145 ; 2 Thessaloniciens 1, 11 à 2, 2 ; Luc 19, 1-10

Luc 19, 1-10
1 Entré dans Jéricho, Jésus traversait la ville.
2 Survint un homme appelé Zachée ; c’était un chef des collecteurs d’impôts et il était riche.
3 Il cherchait à voir qui était Jésus, et il ne pouvait y parvenir à cause de la foule, parce qu’il était de petite taille.
4 Il courut en avant et monta sur un sycomore afin de voir Jésus qui allait passer par là.
5 Quand Jésus arriva à cet endroit, levant les yeux, il lui dit : "Zachée, descends vite : il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison."
6 Vite Zachée descendit et l’accueillit tout joyeux.
7 Voyant cela, tous murmuraient ; ils disaient : "C’est chez un pécheur qu’il est allé loger."
8 Mais Zachée, s’avançant, dit au Seigneur : "Eh bien ! Seigneur, je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens et, si j’ai fait tort à quelqu’un, je lui rends le quadruple."
9 Alors Jésus dit à son propos : "Aujourd’hui, le salut est venu pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham.
10 En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu."

*

Qui est donc ce Zachée ? C’est un homme en vue, une sorte de célébrité locale à Jéricho. Une célébrité de petite ville, qu’il y a acquise à force de coups à sa façon et autres démarches pas très reluisantes — pour être au poste qui est le sien ! Un de ces personnages en quête d’aisance — il faut bien vivre —, et puis d’un peu d’honneurs aussi, de standing et de choses qu’on honore, quitte à aller quérir tout cela chez les Romains… tant qu’ils sont au pouvoir.

En vue à Jéricho, Zachée l’est sans aucun doute, mais il est mal vu — et donc rejeté : un homme seul… Puisqu’il est le chef de ces fameux publicains, arrogants collecteurs d'impôts, au service de Rome. Son métier ? Au regard de ses compatriotes judéens : racket professionnel dans la collaboration avec l’ennemi, puisque les percepteurs collaborateurs des Romains se servaient sur la bête. S’il est rejeté, c’est légitimement, peut-on dire.

Voilà autant d’éléments qui peuvent expliquer pourquoi il veut voir Jésus qui passe… Rien d’autre, dirait-il peut-être, que voir une nouvelle célébrité : il en est une lui-même ! D’habitude, il est sans doute dans le comité d’accueil des représentants du pouvoir romain. Voir une nouvelle célébrité… Et qui sait, en arrière-pensée, puisque ce genre de personnage, Zachée, est à courte vue, il est sans doute prêt à tourner sa veste pour un poste…

Car Jésus, oui, commence aussi à avoir une certaine célébrité : celle d’être peut-être le nouveau pouvoir, celui qui remplacera les Romains. Dans Jéricho, la foule presse Jésus. Ne perdons pas de vue qu'on est à la veille de son entrée triomphale à Jérusalem. Ce Jésus a commencé à faire parler de lui. Il est peut-être temps pour Zachée de se ménager des entrées — et pourquoi pas, une future nouvelle tâche de percepteur, si des fois ce Jésus prenait le pouvoir ! D'où la curiosité, qui fait que ce petit homme se rend visible en montant sur un arbre, tout en s’y cachant. Un homme tiraillé, sans doute, que ce chercheur d’honneurs qui se cache à moitié.

Car d’un autre côté, ce Zachée chercheur d’avantages et de prestige de petite ville, ce Zachée, qui est petit, préfère sans doute aussi ne pas trop se faire remarquer, ni par une foule qui lui est hostile et qui aujourd’hui bafoue ainsi son arrogance dans sa petitesse, ni même par Jésus qu’elle acclame. Il monte donc sur ce sycomore, ce qui ne l'empêche pas de se faire remarquer, notamment par Jésus — qui va le prendre à son propre désir d’être honoré, en le faisant sortir de cet observatoire qui le cache et l’exhibe à la fois.

Jésus a vraisemblablement déjà eu l'occasion de le voir aux portes de la ville, et d'en entendre beaucoup de mal. D'où sans doute, dans son geste, se faire inviter par cet homme, une part de provocation, un certain sens du scandale : Jésus sait que son attitude ne passera pas inaperçue, fera jaser. Et puisque la grâce est scandale, c'est d'un geste de grâce que Jésus va faire un sujet de commérage.

*

Avant d'apparaître comme grâce, le geste de Jésus fait sans doute plutôt figure d'aubaine aux yeux de ses fervents zélateurs. D'aubaine choquante : tous murmurent : « il va loger chez un pécheur ! » Et quel pécheur ! Mais voilà que le plus choqué de tous, c'est Zachée lui-même. Il pouvait s'attendre à tout — s'il s'attendait à quelque chose, sait-on jamais : « mes qualités de financiers pourraient être récupérées discrètement par le nouveau pouvoir » — il pouvait s'attendre à tout, mais pas à ça, pas de cette manière !

Zachée a quand même l’allure type du mauvais riche dont Jésus vient de lancer une de ces séries de portraits à même de décourager n’importe quel prédicateur, n’importe quel témoin de ses paroles, tant ses critiques des riches sont violentes ! Surtout si ce prédicateur ou témoin de ses paroles est soucieux des finances de la communauté ou simplement soucieux de ne pas décourager ses auditeurs non-SDF. Mais Jésus, moins embarrassé apparemment par tous ces problèmes, a porté ces critiques violentes, et sans pincettes, contre ces façons dont Zachée donne un exemple criant !

La fidélité à sa parole a sans doute contraint ses disciples à les dire à leur tour, ces critiques violentes… Que le vent a portées jusqu’aux oreilles du chef des publicains de Jéricho, qui, donc, se cache dans son sycomore. Et voilà, point culminant de la série « critique des riches », son cas à lui, le cas Zachée ! Et le cas de Zachée, lui, est caricatural : une richesse mal acquise, telle celle de l’intendant infidèle décrit quelques pages avant, acquise à coups de courbettes devant les Romains ; et tout ça pour un bonheur égoïste, comme le riche méprisant Lazare.

Oui, décidément Zachée est un petit homme, et pas que par la taille ; et s’il s’est mis au loin, sur son arbre, c’est aussi sans doute parce qu’il redoute Jésus, qu’il redoute qu’il ne le rejette, dans les ténèbres à grincements de dents de ses paraboles.

Et voilà que c’est par lui, qui sait se reconnaître — comment ne le ferait-il pas, c’est si explicite — dans les portraits des paraboles de Jésus ; c’est par lui, sur lui, précisément que va éclater la parole de la grâce !

Parmi tous les habitants de Jéricho dont sans doute aucun n'aurait accueilli Jésus autrement qu'avec joie et empressement — il n'avait que l'embarras du choix, — il se fait recevoir par un pécheur. Et pas par n'importe quel pécheur, pas le pécheur du coin, anonyme ; non, il s'agit bien du pécheur connu, public, le pécheur en chef.

Il n'y a pas plus d'ambiguïté sur ce point de la part de Jésus que lorsqu'il fraye avec les prostituées. Aucun doute sur leur moralité.

Et, comble de l’incongruité, ici il ne s'agit pas du chef de n'importe quelle sorte de pécheurs, mais du chef des collecteurs d'impôts, se coltinant des tâches de Romains — courbettes comprises —, ce à quoi il doit son arrogante richesse.

Or celui qui l'interpelle, Jésus, représente à peu près l'inverse : le chef d'un groupe messianique, avec vocation de libérer Israël de toutes ses oppressions, Romains compris — une libération qu'il est peut-être à la veille de mener à bien — du moins est-il perçu comme cela. Et au cœur d'un bain de foule, au milieu de ses partisans enthousiastes qui encadrent son proche triomphe, le voilà qui se fait inviter, par qui ?… par Zachée !

Ce qui se passe alors dans la tête du publicain restera difficile à percer. On comprend en tout cas qu'il n'en revienne pas. Mais on peut imaginer aussi des sentiments mêlés, une sorte de triomphe mesquin, empreint de ressentiment, sur une foule qui le méprise.

Il y aurait là de quoi nourrir les murmures qu'entraîne l'attitude de Jésus. Un personnage comme Zachée semblerait bien digne d'un procès d'intention : que va-t-il faire des largesses de Jésus ? Ne vont-elles pas l'encourager dans sa mesquinerie qui, en plus, fonde son arrogance à l’égard des miséreux ?

Eh bien ! Jésus passe outre : la grâce est gratuite — pas à bon marché, on va le voir, mais gratuite, — totalement gratuite : la grâce n'attend pas de bonne attitude, ni de bonne moralité, le choix de Zachée en fait foi ; elle n'attend pas non plus de bonne disposition intérieure.

C’est la grâce qui justifie, tout simplement. Justification par la grâce, par la foi seule. On a vu avec la parabole des deux hommes priant au temple que la justification est déclarative.

C'est toute la leçon qu'a retrouvée la Réforme. Être justifié ne signifie pas être rendu juste, mais être déclaré juste. La Réforme parlait ainsi de justification « forensique », « étrangère », « extérieure », de ce mot, « forensique », qui a donné en français « forain », c'est-à-dire, extérieur, étranger, quelqu'un qui est d'ailleurs.

De même, la justification selon la Bible, expliquaient les Réformateurs, nous est étrangère, elle nous vient d'ailleurs. Nous ne sommes pas justes en nous-mêmes. Dieu nous déclare juste, par la grâce, c'est-à-dire gratuitement.

Cette justice qui n'est pas nôtre, qui est celle du Christ seul, est donnée gratuitement à notre seule foi. Nous sommes déclarés justes par la grâce de Dieu et nous recevons cela, cette grâce gratuite, par notre seule foi.

*

Jésus ne pose aucune condition, ne requiert rien de Zachée suite à quoi il daignerait s'asseoir à sa table. Il accepte Zachée, dans le signe de ce qu'il lui offre, son hospitalité, tel qu'il est, Zachée le pécheur le plus en vue de Jéricho.

Et Zachée perçoit la grâce, il se sait accepté et il accepte d'être accepté. Il est une part de lui-même qui sait entendre ce qu'il découvre probablement pour la première fois. Lui dont les bonnes consciences religieuses n'ont sans doute pas manqué de l'inviter à se repentir en des termes comme : « si tu changes de vie, Dieu saura te faire grâce… » Parole sympathique certes, mais façon subtile de prêcher le salut par les œuvres : « à condition que… »

Et voilà que Jésus ne pose aucune condition : « Je veux demeurer dans ta maison ». Zachée a entendu sa voix : « si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai et je souperai avec lui et lui avec moi ».

Le changement de comportement de Zachée, son repentir, ne précède pas la grâce, mais en est un fruit et comme le signe ; le signe d'une libération et en aucun cas une condition. Zachée se voit libéré d'un poids — disons de sa peur qui le mène par tel ou tel « on ne sait jamais » à accumuler, et à frayer avec l'ennemi romain. Sous le regard de la grâce, le péché, qui est un malheur, un pesant esclavage, lui apparaît comme tel, comme chaîne.

Le péché contre son devoir est ce qui le coupe de ses prochains et l'enferme dans son arrogante solitude. Devoir, car il ne fait que se rendre aux préceptes de la Loi — restitution au quadruple des biens volés :

Exode 22, 1 :
Lorsqu’un homme volera un bœuf ou un agneau, s’il l’égorge ou le vend, il restituera cinq bœufs pour le bœuf et quatre (pièces de) petit bétail pour l’agneau.

2 Samuel 12 :
1 L’Éternel envoya Nathan vers David. Nathan vint à lui et lui dit : Il y avait dans une même ville deux hommes, l’un riche et l’autre pauvre.
2 Le riche avait du petit et du gros bétail en très grande quantité.
3 Le pauvre n’avait rien du tout sinon une petite brebis, qu’il avait achetée ; il la nourrissait, et elle grandissait chez lui avec ses fils ; elle mangeait de son pain, buvait dans sa coupe, dormait sur son sein. Elle était pour lui comme une fille.
4 Un voyageur arriva chez l’homme riche ; et le riche ménagea son petit ou son gros bétail, pour préparer (un repas) au voyageur arrivé chez lui : il prit la brebis du pauvre et l’apprêta pour l’homme arrivé chez lui.
5 La colère de David s’enflamma violemment contre cet homme, et il dit à Nathan : L’Éternel est vivant ! l’homme qui a fait cela mérite la mort,
6 et il rendra au quadruple la brebis, pour avoir commis cette action et pour avoir agi sans ménagements.


Bref, Zachée en vient enfin à la pratique de la mitsva — le commandement — de la tsedaka — c'est-à-dire le précepte de la justice — puisque c'est le nom hébreu pour ce que l'on a rendu par "aumône".

Dans la perspective hébraïque et biblique celui qui a des biens en a été doté par Dieu pour un ministère à l'égard d'autrui — il est intendant de Dieu à ce propos ; ce qui fait que l'aumône est perçue comme juste restitution. Zachée ne manque pas d'en venir à ce qui est l'enseignement de la Loi, qu'il connaît malgré tout. Collaborateur des Romains, il n'en est pas moins Judéen, fils d'Abraham. Et aujourd'hui le regard de la grâce que lui a porté Jésus l'a libéré, l'a sauvé. Jésus est venu chercher et sauver les enfants d'Abraham.

Hébreux 2, 16 « ce n’est pas à des anges qu’il vient en aide, mais c’est à la descendance d’Abraham. » Paul, en Galates 3, 7, précisera : « ceux qui ont la foi sont enfants d’Abraham. ». Cela nous concerne toutes et tous : Jésus est venu chercher et sauver ce qui était perdu.

Cela coûte tout à Zachée : il perd ce qu'il voulait sauver à force d'entourloupes, il perd tout parce que le regard de Jésus lui a fait saisir qu'il ne saurait rien sauver d'une manne qui pourrit. Cette perte du passager est signe qu’il a reçu ce qui ne passe pas.


RP, Poitiers, fête de la Réformation, 30.10.22
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dimanche 23 octobre 2022

Deux hommes montèrent au temple pour prier...




Deutéronome 10, 12 – 11, 1 ; Psaume 34 ; 2 Timothée 4, 6-18 ; Luc 18, 9-14

Luc 18, 9-14
9  Il dit encore la parabole que voici à certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient tous les autres :
10  « Deux hommes montèrent au temple pour prier ; l’un était Pharisien et l’autre collecteur d’impôts.
11  Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : "Ô Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont voleurs, malfaisants, adultères, ou encore comme ce collecteur d’impôts.
12  Je jeûne deux fois par semaine, je paie la dîme de tout ce que je me procure."
13  Le collecteur d’impôts, se tenant à distance, ne voulait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine en disant : "O Dieu, prends pitié du pécheur que je suis."
14  Je vous le déclare : celui-ci redescendit chez lui justifié, et non l’autre, car tout homme qui s’élève sera abaissé, mais celui qui s’abaisse sera élevé. »

*

Avec une parabole comme celle-ci, dont nous connaissons la conclusion, donnée par Jésus : c'est le collecteur d'impôts qui est justifié, tandis que le pharisien ne l'est pas ; notre lecture est « spoïlée » par cette connaissance de la fin de l'histoire (« spoïlée » pour employer un langage que m’ont enseigné mes enfants pour dire la difficulté qu’il y a parfois à voir un film, ou lire un livre, quand on connaît déjà la fin). Intrigue irrémédiablement « spoïlée », selon ce néologisme formé sur l’anglais « to spoil / spoiler », lui-même originé dans le latin spoliare, via l’ancien français espoiller… Bref : gâchée.

Du coup, on ne voit pas qu'à y regarder de près, le pharisien de notre parabole est exemplaire. Vraiment exemplaire — sans ironie. Au point qu'il serait difficile pour lui de ne pas le savoir. Exemplaire jusque dans sa modestie. Exemplaire au point qu'il n'a même pas le travers d'exhiber, ne serait-ce qu'un peu, son exemplarité, sa grandeur d'âme et de vie, effectivement remarquables, exceptionnelles, il en confie le constat à Dieu seul, dans le silence, en lui rendant grâce pour ce qui ressemble bien à de la perfection, en attribuant cela à Dieu seul.

Avant de voir cela de plus près, une question. Qui concerne cette parabole ? Qui sont ces « certains qui étaient convaincus d'être justes et qui méprisaient tous les autres » auxquels s'adresse Jésus ? Les pharisiens ? Mais alors le propos est bien bizarre… Pourquoi donner en comparaison un pharisien aux pharisiens ?

À y regarder de près, il apparaît tout d'abord que Luc vient de dire, pour introduire la parabole de la veuve et du juge impitoyable, que Jésus s'adresse à ses disciples, puis juste après : « puis il dit à certains, qui étaient convaincus d'être justes et qui méprisaient tous les autres ». « Certains » de qui, sinon de ses disciples ? Ce que confirme le portrait du pharisien que Jésus donne dans sa parabole.

Il n'est pas inhabituel que Jésus force les traits de ses personnages dans ses paraboles. Comme peu avant le portrait du fils prodigue, dont il outre à dessein l'indignité. Ici, au contraire, il amplifie la perfection du pharisien.

Que reproche-t-il souvent, en effet, aux pharisiens ? Non pas d'être trop pieux, mais de trop le laisser paraître, les invitant à l'être devant Dieu plus que devant les hommes. Les disciples, « certains » de ses disciples, ont entendu la leçon, que sans doute, certains pharisiens (du genre de celui de la parabole) avaient prise d'eux-mêmes avant qu'il ne soit besoin de la leur faire.

Qu'enseigne Jésus en effet au sujet de la prière, du jeûne et de l'aumône, les trois devoirs envers, Dieu, soi-même, et le prochain ? Les pratiquer dans la discrétion. Ne pas prier en public et à voix haute, ne pas jeûner en faisant une mine de malade pour que tout le monde le voie, ne pas faire l'aumône de façon ostensible pour susciter l'admiration générale. C'est la leçon rapportée dans le sermon sur la montagne.

Les disciples l'ont retenue. Et mise en pratique. Et voilà que du coup « certains » d'entre eux se persuadent d'être plus justes que le reste des hommes, et notamment que les pharisiens.

C'est ceux-là, ces disciples-là, que Jésus vise dans cette parabole. Remarquez bien : le pharisien ne prie pas à voix haute, mais « en lui-même ». Jésus voudrait dire que son pharisien a reçu sa propre leçon sur la prière non-ostensible, qu'il ne le présenterait pas autrement. Or même si certains pharisiens avaient pris la leçon sans qu'on ne la leur donne, les disciples de Jésus, eux, ne pouvaient pas ne pas l'avoir prise.

Voilà donc un personnage exemplaire : il jeûne : il est donc humble devant Dieu. Il donne la dîme de tous ses revenus ; c'est-à-dire qu'il donne la dîme scrupuleusement — il ne fait pas d’ « oubli » sur une partie de ses revenus.

Autant dire que si tous sont comme lui, sa communauté n'a pas de problèmes financiers, et les pauvres reçoivent de quoi se retourner (puisque la dîme servait aussi aux caisses de l'entraide) — bref, conformément aux conseils de Jésus, il pratique l'aumône — sans ostentation, l’affirmant devant Dieu seul dans sa prière silencieuse.

Et quant à sa prière « en lui-même », discrète donc, et puisque c'est là que le bât semble blesser, où est le problème ?

« Heureux l'homme qui ne marche pas selon le conseil des méchants, Qui ne s'arrête pas sur le chemin des pécheurs, Et qui ne s'assied pas sur le banc des moqueurs, Mais qui trouve son plaisir dans la loi de l'Éternel, Et qui médite sa loi jour et nuit ! » — dit le Psaume 1 (v.1 & 2). Que fait-il donc d'autre, notre pharisien, que constater cela, intérieurement ? Il est heureux. Sa conduite exemplaire, sa piété exemplaire en font un homme heureux, et il en rend grâce à Dieu ; il ne prétend pas ne devoir ce bonheur qu’à lui-même. Si « les autres hommes […] sont voleurs, malfaisants, adultères », c'est pour leur malheur. Lui ne s'attarde pas avec eux, et c'est à Dieu qu'il rend grâce pour cela.

Et voilà le portrait de ce malheur d'être pécheur qui apparaît, non loin de lui, dans le temple, sous les traits du collecteur d'impôts, qui non content de son malheur quotidien, vient en rajouter avec sa prière ostensible, se frappant la poitrine.

« Oui Seigneur », prie intérieurement notre pharisien en regard de cela, « vraiment, tu m'as donné le bonheur en partage et je t'en rends grâce ! »

Avant de voir plus avant ce que Jésus trouve à redire à cela, voyons donc le deuxième personnage de la parabole, le péager, publicain, collecteur d'impôt (selon les traductions).

C'est un personnage imbuvable. Le type même de ceux que le peuple méprise. Non seulement ils sont d'une richesse arrogante, dans un pays pauvre, mais ils ne se cachent même pas de ce que cette richesse est mal acquise ! C'est le moins qu'on puisse dire. Ils l'ont acquise en volant leur propre peuple, et cela en collaborant avec l'occupant. Il y a vraiment de quoi ne pas les aimer outre mesure.

Et quand Jésus vient de donner une série de paraboles, celles qui précédent, critiquant sévèrement ceux qui ont des richesses, il y a de quoi se demander où il veut en venir !

Ce riche-là est bien pire que ceux de ses portraits précédents ; et il est face à un homme à la piété exemplaire, un pharisien, dont on sait qu'en général ils ne roulaient pas forcément sur l'or.

Les pharisiens en effet recrutent en général dans le petit peuple. Des gens qui s'efforcent d'appliquer la loi, notamment ses aspects financiers, comme la dîme, par laquelle ils subviennent aux besoins de plus pauvres qu'eux.

Voilà, semble-t-il, une parabole qui aurait de quoi rassurer les riches corrompus, s'ils étaient les auditeurs de Jésus ! Mais ce n'est pas à eux qu'il parle ici.

Celui de sa parabole est pourtant bien un corrompu : une de ces figures réputées irrachetables tellement leurs vols semblent non remboursables !

Aujourd'hui, ils feraient partie de ces personnages publics qui brillent par leur prestance jusqu'à ce qu'ils soient poursuivis pour abus de bien sociaux, détournements de fonds, corruption, etc. Simplement à l'époque c'était légal. Les Romains mettaient les populations occupées à la tâche de la collecte d'impôt en leur permettant de puiser dans la caisse le supplément qu'ils exigeraient du peuple. Une sorte de racket institutionnel. On comprend pourquoi on n'aimait pas beaucoup ces riches qu'étaient les collecteurs d'impôts.

Et celui de la parabole de Jésus est aussi caricatural que son pharisien est exagérément exemplaire. Non seulement, il est probablement incapable de rembourser ce qu'il a volé ; non seulement il est donc ce qu'il est, mais par-dessus le marché, il vient bramer théâtralement dans le temple, ce que tout le monde ne peut que savoir : il est un pécheur ! Et comment !

Où est-ce que Jésus veut en venir ? Lui qui a expliqué, rappelons-le, que la prière n'est pas le spectacle. Où est-ce qu'il veut en venir lorsqu'il semble dire que la prière d'action de grâce du pharisien n'a pas satisfait Dieu, tandis que celle du collecteur d'impôts lui vaut sa justification ? Est-ce à dire qu'il vaut mieux être pécheur « grave » et donner dans le théâtral — même sincèrement —, qu'être juste et en remercier — discrètement — Dieu seul ? C'est un peu fort de café, tout de même !

Et c'est précisément ce qui doit nous mettre la puce à l'oreille. Ce n'est évidemment pas la façon de prier du publicain qui le justifie, non plus que c'est celle du pharisien qui pose problème.

Tout d'abord il est question de justification : « celui-ci redescendit chez lui justifié ». Justification : une réalité qui nous place devant Dieu. La justification est déclarative.

Être justifié ne signifie pas être rendu juste, mais être déclaré juste. Cette justice qui n'est pas nôtre, qui est celle du Christ seul, est donnée gratuitement à notre seule foi. Nous sommes donc déclarés justes, ce que nous ne sommes pas, et non pas rendus justes, ce qui serait désespérant, au sens où il nous faudrait sans cesse mesurer notre justification à nos œuvres de justice pour savoir si nous sommes réellement justifiés. Non, nous sommes déclarés justes par la grâce de Dieu et nous recevons cela, cette grâce gratuite, par notre seule foi. Et ce que cette foi produit, car elle n’est pas une grâce à bon marché qui ne produirait rien, regarde Dieu et lui seul.

Eh bien, le publicain de la parabole est dans la disposition adéquate sous cet angle. Il n'a rien à faire valoir. Tout le monde sait ce qu'il vaut. Il n'a même pas à le cacher. D'où sa prière, avec frappements de poitrine en prime, sa prière qui n'a même pas sa sincérité pour elle. Voilà un homme minable devant Dieu et devant les hommes, qui n'est respecté que du fait du pouvoir sur autrui que lui donne sa richesse de collaborateur des Romains. Un homme vide de toute justice. Et face à lui, un homme bien, à la piété, à la charité, à tout ce qu'on veut de ce genre, incontestables, un homme incontestablement mieux que les autres, et qui est effectivement fondé à le savoir.

Il est vraiment mieux que la plupart des hommes. Mais du coup, et c'est là son problème, et même s'il en remercie Dieu, il se confie en cette bonté que Dieu lui a donnée, à cette justice propre que Dieu a suscitée en lui. Il en est plein, de cette justice propre, de cette bonté qui l'habite. Il y fonde son être. Il est devant Dieu par sa justice propre, et pas par Dieu seul.

Albert Schweitzer le disait ainsi : « Lorsque nous pardonnons à nos ennemis, nous nous glorifions de notre grandeur d'âme ; quand nous rendons service à celui qui a besoin de nous, nous admirons notre générosité. » (Vivre, Albin Michel, 1995, p. 162.)

Le publicain n'a rien pour lui, rien de cette belle âme, ni devant les hommes, ni devant Dieu. Il est vide de tout ce qu'on peut présenter à Dieu. Il n'a de recours que la justice de Dieu et pas la sienne. Et cette justice qui n'est pas sienne, Dieu la déclare pour lui ; il est ainsi justifié, déclaré juste.

Le premier, celui à la belle âme, n'en a pas besoin, croit-il, il est plein de sa propre justice. Vaine, puisqu'elle l'a porté à se glorifier, finalement au mépris des hommes que Dieu, lui, a aimés. Or, voilà que « celui qui s'élève sera abaissé, mais celui qui s'abaisse sera élevé. »

La leçon n'est donc pas qu'il faut prier théâtralement, en exposant ses fautes, comme le publicain. La leçon n'est pas qu'il faut pécher de toutes les façons des publicains. La leçon n'est pas non plus qu'il ne faut pas se solidariser et s'humilier en jeûnant, comme le pharisien. La leçon n'est pas qu'il ne faut pas donner la dîme, comme lui. Tout cela est fort bon au contraire.

La leçon est que la justice qui sauve est en Dieu seul, qu'elle nous est étrangère, qu'elle nous demeure étrangère, et qu'il s'agit certes de la poursuivre jour après jour, mais en s'en sachant vide. S'en savoir vide pour la recevoir de celui-là seul qui seul est juste : Dieu qui nous l'a donnée pleinement dans le Christ, dans sa parole.


R.P., Poitiers, 23.10.22
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dimanche 16 octobre 2022

Étrange silence d'un juge...




Exode 17, 8-13 ; Psaume 121 ; 2 Timothée 3, 14-4, 2 ; Luc 18, 1-8

Luc 18, 1-8
1 Jésus leur dit une parabole sur la nécessité pour eux de prier constamment et de ne pas se décourager.
2 Il leur dit : "Il y avait dans une ville un juge qui n’avait ni crainte de Dieu ni respect des hommes.
3 Et il y avait dans cette ville une veuve qui venait lui dire : Rends-moi justice contre mon adversaire.
4 Il s’y refusa longtemps. Et puis il se dit : Même si je ne crains pas Dieu ni ne respecte les hommes,
5 eh bien ! parce que cette veuve m’ennuie, je vais lui rendre justice, pour qu’elle ne vienne pas sans fin me casser la tête.
6 Le Seigneur ajouta : "Écoutez bien ce que dit ce juge sans justice.
7 Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit ? Et il les fait attendre !
8 Je vous le déclare : il leur fera justice bien vite. Mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?"

*

Une parabole pour nous encourager à la prière. « Prière », le mot français vient du latin « precarius », qui a aussi donné « précaire ». Prier revient ainsi à se reconnaître précaire.

Si le mot grec du Nouveau Testament n’a pas la même connotation, la situation de précarité de la veuve est bien le cadre de la parabole. Cela face à l’indifférence choquante du juge…

La précarité instaure dans notre quotidien cette réalité : nous sommes en ce monde en situation d'exilés, d’étrangers, « passagers et errants sur la Terre » (1 P 2, 11). Une réalité qui nous concerne toutes et tous, quelle que soit notre origine, notre religion, ou la nature de notre foi ou son absence : notre précarité, fût-on riche à foison, croirait-on, par peur peut-être de cette précarité, se mettre à l’abri par l’illusion de thésaurisation, quitte à priver autrui du minimum ; notre précarité n’en est pas moins un fait, qui nous est rappelé à l’angle de chaque souffrance, autant de signaux clignotants qui nous alertent : nous allons tous mourir, peut-être dans la douleur. C'est ainsi que « nous ne sommes pas de ce monde », qui que nous soyons.

Ce qui peut se traduire par la précarité au sens propre, donc, voire par la douleur, voire encore par la persécution. Comme chrétiens, ayant entendu de Jésus cet enseignement, nous sommes censés le savoir, dit Jésus : « vous n'êtes pas de ce monde » (Jn 15, 19) ; et plus précisément concernant donc la persécution : « si le monde vous hait, c'est que vous n'êtes pas du monde » (Jn 15, 18)… comme je n’en suis pas et en ai donc été expulsé ! précise-t-il en substance.

Comme la souffrance subie est signe d’étrangeté au monde, ceux qui font souffrir, qui n'aiment pas, qui haïssent, qui relèguent autrui dans la précarité, le font parce qu'ils se croient du monde, qu’ils se croient non-précaires ! Quel est en effet le motif commun pour persécuter, ou mépriser quelqu'un ? Tout simplement penser qu'il n'est pas à sa place avec nous, pas à sa place chez nous — chez nous, c'est-à-dire, finalement, où, sinon en ce monde ?

Et là c'est Jésus qui console le rejeté en lui rappelant : « tu n'est pas de ce monde, comme moi je ne suis pas du monde. Si tu étais du monde, le monde aimerait ce qui est à lui » (Jn 15, 19). Mais voilà, en attendant l'entrée concrète, vécue, dans cette consolation que procure Jésus, subsiste la douleur. Car avant d'en arriver là, à cette consolation, il est tout un cheminement, — c'est le cheminement de la prière… Le chemin du précaire.


Face à la douleur de la veuve

La précarité est la situation de la veuve de notre parabole. Il n’y a pas plus précaire : une veuve manque de tout, à l’époque où Jésus parle, comme aujourd’hui en bien des lieux. Et face à cela, voici un juge au comportement bien redoutable.

Il semble étrange que Jésus ait choisi un tel exemple pour exhorter ses disciples à la prière. On s'accorderait volontiers à penser que ce juge peu scrupuleux représente bien peu celui qu'il semble être censé représenter ici, à savoir Dieu.

Mais c'est qu'il serait sans doute mal venu de notre part, en escamotant la parabole, de glisser sur ce qu'elle présente de dérangeant en nous contentant d'admirer la persévérance de la veuve sans tenir compte de ce juge face auquel elle persévère.

… Et si Jésus nous invitait ici à prier Dieu contre la façon dont on se représente Dieu ? Non pas prier parce que je le dois pour être en règle avec Dieu, non pas prier pour m'attirer ses bonnes grâces ou pour le devoir accompli, mais prier contre la conception de Dieu que cela suppose.

Une prière qui se dresse comme un refus du mal qu’il semblerait m’envoyer, refus de la souffrance, l'injustice, la mort, ou sa menace, comme dans l'intercession d'Abraham pour Sodome.


La question de l'exil

À être bien attentifs au texte et aux propos clairs de Jésus aux versets 7 et 8 — « Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit ?… Je vous le déclare : il leur fera justice bien vite. » —, il est fait allusion ici (Jésus précisant : « ses élus ») à l'espérance de la libération de son peuple exilé loin de lui.

Libération par rapport à cette situation précaire d'exilé. La libération dont Jésus est porteur est celle d'un peuple conscient de son exil, percevant n'être « pas de ce monde », ce monde où il a perdu sa liberté et où il connaît la souffrance de l’oppression au quotidien.

Car si l'exil babylonien, alors le dernier exil d’Israël, a cessé, ce n'est que pour des situations ambivalentes, qui font que le peuple attend toujours sa libération. Et à l'époque du Nouveau Testament, Jean le Baptiste prêchant le repentir n'annonce rien d'autre, en citant Ésaïe, que la fin de l'exil.

Déjà au plan strictement politique, la liberté des élus est alors largement compromise par la domination romaine : nul ne s'y trompe. Mais en outre, et les plus fervents des fidèles ne cessent de le rappeler, cet exil est en fin de compte le signe dans l’histoire d'un exil plus fondamental : l'exil dans le malheur, la douleur, le péché et la culpabilité. Exil loin de Dieu !

Et au-delà de toutes les libérations, c'est de la libération de cette captivité-là que Jésus se veut porteur. Et c'est pour cette justice-là, pour être rachetés de cet exil, que « les élus crient à Dieu nuit et jour » (v. 7). Dieu tarderait-il ?


Un juste châtiment ?

Ou si Dieu tarde, ne serait-ce pas l'effet d'un juste châtiment ? Après tout, n'est-ce pas au fond par sa propre faute que le peuple est exilé ? Par la bouche des prophètes, Dieu l'annonçait : « ce sont vos péchés qui vous éloignent de moi ». Que de précaires ne sont pas perçus de la sorte ?… ou ne se soupçonnent pas eux-mêmes de la sorte ? Mais Jésus, dans cette parabole, ne s'intéresse pas à cette question. Le seul sujet est : comment en sortir.

On pense à cet autre prophète, Ézéchiel (36, 16-32), qui, face à un exil qu'il connaît comme châtiment, annonce que, de toute façon, quelle que soit la faute du peuple, Dieu le ramène auprès de lui sans autre raison que la sainteté de son Nom.

C'est bien dans cette ligne que s’inscrit Jésus. C'est bien au-delà de la question des causes morales de la douleur qu'il nous faut accéder. La racine en est plus profonde, ailleurs que dans des comportements fautifs, causes réelles ou supposées de nos malheurs. Au fond, il nous fait retrouver ici la leçon du livre de Job. Que faisaient les amis de Job sinon, discrètement et sans s'en rendre compte&nbsp;?&hellip; l'accuser&nbsp;! Ils le consolent en l'invitant au repentir&nbsp;: qu'est-ce d'autre que l'accuser&nbsp;?<br /> <br /> <br /> <i>Le problème de l'adversité</i><br /> <br /> <br /> <br /> Pour la veuve, Israël en exil, coupée de son Dieu, l'attitude du juge demeure incompréhensible, et en tout cas ne trouve pas d'explication dans son attitude à elle. Tout comme Job&nbsp;: les explications de ses amis n'expliquent rien. <br /> <br /> Face à un tel silence céleste, on sera alors peut-être tenté de dire&nbsp;: ces maux qui nous tombent dessus, incompréhensibles, l'auteur n'en est-il pas le diable&nbsp;? <br /> <br /> Ce serait certes commode, mais un peu court, trop commode en fait&nbsp;: Dieu serait-il impuissant face au diable&nbsp;? Le livre de Job nous a interdit une telle facilité&nbsp;: le diable, dès le départ de l'épreuve (Job 1), a obtenu l'autorisation, on pourrait dire l'investiture divine pour accomplir sa tâche de subalterne. Job ne s'y trompe d'ailleurs pas, qui affirme&nbsp;: <i>&#171;&nbsp;la main de Dieu m'a frappé&nbsp;&#187;</i> (Job 19, 21).<br /> <br /> Il ne nous reste qu'à nous rendre au constat de Job&nbsp;: <i>&#171;&nbsp;Dieu m'a saisi par la nuque et m'a brisé&nbsp;&#187;</i> (Job 16, 12), constat douloureux, incompréhensible, révoltant, face auquel il ne perçoit qu'un recours, apparemment aussi étrange&nbsp;: <i>&#171;&nbsp;C'est Dieu que j'implore avec larmes&nbsp;&#187;</i> (16, 20)&nbsp;; recours scellé dans une certitude&nbsp;: <i>&#171;&nbsp;je sais que mon rédempteur est vivant, et qu'il se lèvera au dernier jour&nbsp;&#187;</i> (19, 25).<br /> <br /> C'est encore la leçon de Paul&nbsp;: Dieu a soumis la Création à la vanité, et à la douleur, avec une espérance : sa libération&nbsp;! (Ro 8, 20-22). Et nous voilà au cœur de la prière, qui monte à Dieu depuis notre précarité&nbsp;: que ton règne vienne&#8230; délivre-nous du mal, du malin.<br />


La veuve face au juge 

Voilà donc une veuve, totalement dépouillée, précaire comme on ne peut plus. Il est des choses qui nous semblent bien étranges, bien injustes, dignes de révolte… Ou alors dignes de combat, de lutte spirituelle.

Au départ, la révolte contre le mal — révolte préférable aux tentatives d'explications de toutes sortes : Dieu donnera tort aux amis de Job souffrant, prolixes en explications diverses, face à Job qui se révolte face au mal qui l'atteint.

Jésus dans notre parabole nous mène à la rencontre de la leçon du livre de Job. Il ne nous invite pas à des explications face à ce qui tient finalement du scandale : ce juge est désagréable. Il ressemble au Dieu qui nous semble muet et sourd à nos malheurs.

Face à ce présent lourd, accablant, il n'est question que de persévérer — l'exil aura son terme, l'errance prendra fin.

Pour cela, au-delà de nos malheurs propres, il s’agit de plaider, en solidarité avec toutes et tous les affligés, pour obtenir la justice de la foi, proche, promet Jésus (v. 8 : « il leur fera justice bien vite »), de se manifester. Cette persévérance devant Dieu suppose de ne pas se décourager. Les réalités sont souvent dures ; le combat est difficile ; l’adversité est bien présente. Mais la forme la plus subtile de l’adversité est encore le découragement. Saurons-nous garder les cœurs levés dans la prière ?

Il s’agit bien là d’un combat, le combat des disciples, jusqu’aujourd’hui contre la torture et le déni de la dignité humaine, combat peu visible — dont la source cachée est le secret de « la chambre intérieure de ton cœur » (cf. Mt 6, 6) —, une lutte dont nous sommes les combattantes et combattants précaires, c'est-à-dire priant, apparemment contre la raison et contre le réel, contre ce que nous ressentons, même : le fondement de cette lutte est la foi, foi en la promesse, foi comme obéissance : veillez et priez.

Reste alors une seule question : « Quand le Fils de l'Homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »


R.P. Poitiers, journée de l'ACAT, église St-Martin, 16.10.22
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dimanche 9 octobre 2022

"Relève-toi, va. Ta foi t’a sauvé"




2 Rois 5, 14-17 ; Psaume 98 ; 2 Timothée 2, 8-13 ; Luc 17, 11-19

2 Rois 5, 14-17
14 [Naamân] descendit au Jourdain et s’y plongea sept fois selon la parole de l’homme de Dieu. Sa chair devint comme la chair d’un petit garçon, il fut purifié.
15 Il retourna avec toute sa suite vers l’homme de Dieu. Il entra, se tint devant lui et dit : "Maintenant, je sais qu’il n’y a pas de Dieu sur toute la terre si ce n’est en Israël. Accepte, je t’en prie un présent de la part de ton serviteur."
16 Élisée répondit : "Par la vie du SEIGNEUR que je sers, je n’accepterai rien !" Naamân le pressa d’accepter mais il refusa.
17 Naamân dit : "Puisque tu refuses, permets que l’on donne à ton serviteur la charge de terre de deux mulets, car ton serviteur n’offrira plus d’holocauste ni de sacrifice à d’autres dieux qu’au SEIGNEUR.
Luc 17, 11-19
11 Or, comme Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa à travers la Samarie et la Galilée.
12 A son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s’arrêtèrent à distance
13 et élevèrent la voix pour lui dire : "Jésus, maître, aie pitié de nous."
14 Les voyant, Jésus leur dit : "Allez vous montrer aux desservants du Temple." Or, pendant qu’ils y allaient, ils furent purifiés.
15 L’un d’entre eux, voyant qu’il était guéri, revint en rendant gloire à Dieu à pleine voix.
16 Il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce ; or c’était un Samaritain.
17 Alors Jésus dit : "Est-ce que tous les dix n’ont pas été purifiés ? Et les neuf autres, où sont-ils ?
18 Il ne s’est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu : il n’y a que cet étranger !"
19 Et il lui dit : "Relève-toi, va. Ta foi t’a sauvé."
*

Des lépreux guéris, onze lépreux, les dix de l’évangile, plus un, le général syrien Naaman. Avec leur guérison, les textes semblent tourner autour des diverses façons d’exprimer la reconnaissance (quand on sait que la lèpre dans la Bible, peut-être sans rapport avec ce que l'on appelle ainsi, connote à l’inverse médisance…), reconnaissance en regard de l’étrangeté apparente des rites pour ceux qui n’y sont pas initiés — tant les rites qui accompagnent la guérison que ceux qui les suivent.

Naaman était atteint de cette maladie. Naaman est par ailleurs chef de l’armée d’un pays qui est dans les plus mauvais termes avec Israël, la Syrie. Mais, en désespoir de cause, et sur la réputation de ce prophète d’Israël, il va rencontrer Élisée. Et Élisée lui demande de se baigner sept fois dans le fleuve qui coule en Israël, le Jourdain ! Avant qu’il n’accepte ce que lui demande Élisée et n’obtienne la guérison, le général syrien Naaman a été plus que réticent ; posant pas mal de questions.

Des questions de Naaman qui paraissent justes à notre raison. Quoi de plus raisonnable en effet : « n'y a-t-il pas de fleuves en Syrie ? » Pourquoi le Jourdain ? On me parle d'un prophète capable de me guérir ; je me rends auprès de lui, ce qui n'est pas particulièrement simple, compte tenu des relations politiques et diplomatiques entre mon pays et le sien, et le voilà qui me demande de me plonger sept fois dans le Jourdain — ce qui certes semble en soi simple, mais d'ailleurs pourquoi sept fois ? Qu'ai-je besoin de me plonger — sept fois — dans ce fleuve-là ?


Naaman et Élisée

Puis Naaman se met peut-être à réfléchir — sur les raisons de sa mauvaise humeur devant les exigences du prophète. C'est qu'au fond de lui il sait très bien ce qu'impliquent les exigences d'Élisée : la reconnaissance d'un autre Dieu que celui, ou ceux, dont il a l'habitude.

Les symboles par lesquels le lui a signifié Élisée ne trompent pas. Derrière le fleuve d'un autre pays, la terre d'un autre pays, sont symbolisées d'autres réalités, un autre type de relations avec Dieu. Et Naaman a peur. Il n'a pas l'habitude. Il n'a pas l'habitude de la liberté que lui octroie le Dieu d'Israël, liberté ne serait-ce que par rapport à son mal.

Que lui demande en effet le Dieu d'Israël ? Rien au fond. Le serviteur d'Élisée le lui rappelle : ce que te demande le prophète est pourtant simple. S'il « t'avait demandé quelque chose de difficile, ne l'aurais-tu pas fait ? » (v.13a). Mais voilà qu'il n'a dit rien d'autre que « lave-toi et sois pur » (v.13b).

Terrible parole pour Naaman. Il est désorienté. L'enjeu, Naaman l'a compris. Il est clairement signifié par ce symbole, que Naaman voudrait insignifiant : tu te laveras dans le fleuve du pays du Dieu qui ne te demande rien que de te laver et d’être purifié. Il ne te demande même pas d'être de son peuple. Il t'accepte comme tu es, Syrien, ou autre, peu importe. Il ne te demande même pas de le servir, ni de le payer, ou d'accomplir quelque tâche, ou pèlerinage — ou que sais-je, — que ce soit.

Jusque dans ce nombre apparemment arbitraire, sept fois, apparaît ce symbole, comme la succession des jours qui débouchent sur le repos du Dieu d'Israël, le repos où son peuple est appelé à entrer avec lui. C'est aujourd'hui le septième jour, le jour du repos. Repose-toi Naaman, repose-toi de toutes les obligations qu'exigeait de toi ton ancien dieu, toutes ces tâches dont l'accomplissement minutieux ne te guérissait pas.

C'est que le Dieu du peuple qui habite cette terre est une toute autre espèce de Dieu. Et Naaman panique : il perd tous ses repères. Alors si c’est cela, qu'au moins on lui laisse ses fleuves pour se baigner, ne valent-ils pas mieux que ceux d'Israël ? Mais non, il n'y aura plus de ces vieux repères, pas même de repère raisonnable, pas même les fleuves de ton pays.

Cher Naaman, ton pal — avec ta crainte et toutes les tâches qui, crois-tu, te justifient, — se détachera de toi quand tu quitteras tes vieux repères. Et en voici le symbole, tu viendras sur la terre et dans le fleuve du Dieu de ta liberté.

Et voilà que Naaman lâche tout. Il se rend au rite apparemment absurde du prophète, et, nous dit le texte, « sa chair redevint comme celle d'un jeune garçon, et il fut pur » (v.14).

*

Mais Naaman ne s'en tient pas là. C'est maintenant qu'il est sauvé qu'il faut faire quelque chose, ne serait-ce qu'un cadeau à son nouveau Dieu, par l'intermédiaire de son prophète.

Élisée ne s'y trompe pas. L'habitude de Naaman : après avoir été sauvé par l'Esprit, il veut revenir, le plus vite possible, à la chair, à ses repères, faire le plus vite possible du Dieu d'Israël un nouveau dieu à l'image des anciens. Un dieu à qui on offre ceci ou cela, un dieu pour qui on fait ceci ou cela — une idole. Et pour bien lui montrer que, précisément le vrai Dieu n'a rien à voir avec ses vieilles idoles, Élisée laissera Naaman continuer d'accompagner son maître syrien dans le temple de l'idole Rimmôn. Le vrai dieu n'a rien à craindre de Rimmôn, surtout pas la concurrence.

Naaman a acquis la liberté. Et s'il le souhaite, qu'il prenne deux sacs de terre d'Israël, dernier symbole comme le fleuve, du fait que son Dieu, le vrai Dieu, est un autre Dieu.


Dix lépreux et Jésus

Comme Naaman, la tentation taraude tout un chacun de réduire le vrai Dieu à la mesure de nos points de repère.

Voilà dix lépreux (quelle que soit cette maladie) qui font appel à Jésus pour leur guérison. Comme Naaman face à Élisée, ils ont eu vent de la réputation de Jésus. Leur foi est remarquable. Déjà par la demande qu'ils adressent à Jésus. Et lorsqu'il leur répond, simplement, de faire ce que prescrit la Loi pour le constat de purification des lépreux : aller voir les desservants du Temple (Lv 14, 2-3), — ils ont la foi de se mettre en marche pour faire constater une purification qu'ils n'ont pas encore connue dans leur corps. Quelle foi ! Et voilà que la guérison leur advient pendant qu'ils sont en route.

Belle leçon quant à nos demandes de guérison — de nos Églises par exemple. N'attendons-nous pas que ça bouge avant de nous mettre en route ? Eh bien ! les lépreux ont reçu leur guérison alors qu'ils étaient déjà en route.

*

C'est là qu'apparaît la difficulté de notre texte. Neuf des ex-lépreux continuent de faire ce que Jésus leur a demandé : conformément à la Loi, ils poursuivent leur route pour faire constater leur guérison aux desservants. Rien à redire quant à eux. Mais le dixième, lui, ne poursuit pas sa route. Il revient sur ses pas, nous dit le texte. Étrange. Apparemment il ne fait pas ce que Jésus lui a demandé.

On comprend pourquoi au v.16 : « c'était un Samaritain ». Compte tenu de la situation religieuse des Samaritains, il n’est pas enthousiaste à l’idée d’aller chez les desservants du temple concurrent.

C'est ainsi que lorsqu'il se trouve guéri, en chemin, il ne demande pas son reste : il revient sur ses pas. Puisque Jésus m'a guéri sans rien me demander, il comprendra, il m'accueillera. Attitude inattendue, mais compréhensible. Désobéissance néanmoins, à la Loi et à Jésus. Quelque chose qui semblerait même contraire à ce qu’avait finalement fait Naaman.

*

Le plus étrange, alors, est la réaction de Jésus. Non seulement il ne le rabroue pas, comme on pourrait s'y attendre, mais il le félicite. Les autres ont obéi scrupuleusement à la Loi, comme le leur a demandé Jésus. Mais c'est l'étranger dont il va dire qu'il a bien agi, qu'il a donné gloire à Dieu ! Lui, dont sa foi l'a sauvé. Que comprendre ? Sa désobéissance ne ressemble-t-elle pas à celle qui a tenté Naaman ? En apparence seulement.

*

Comme pour les sept bains de Naaman, notons la symbolique du nombre : 10 personnes, c'est-à-dire ce qu'il faut dans le judaïsme pour pouvoir constituer une Synagogue. Voilà donc la base d'une assemblée de croyants. Sur les dix personnes, neuf qui obéissent, scrupuleusement, dont il n'y a rien à redire. Mais voilà que du coup, précisément parce qu'on ne peut rien trouver à redire dans leur façon d'agir, elles manquent l'essentiel.

Pour ces neuf-là, tout va bien, pensent-ils, dans leur relation avec Dieu : ils font, et ce qu'ils font, fût-ce des prières, est un bon point de repère entre Dieu et eux, c'est-à-dire un bon point d'appui pour s'abstenir de vraie relation avec Dieu.

Le dixième lui, ne fait pas ce qui est prescrit. On peut imaginer ce que pensent de lui les neuf autres : c'est un mauvais croyant, et d'ailleurs rien d'étonnant à cela, c'est un Samaritain.

Mais voilà, précisément du fait qu'il n'a rien fait de ce qu'il aurait dû faire, et parce qu'il n'y a rien pour lui dont il pourrait croire qu'il le ferait pour Dieu en échange de la grâce gratuite, rien à donner au Dieu qui ne veut rien, comme il ne voulait rien de Naaman le Syrien, voilà qu'il est à même d'avoir une réelle relation avec Dieu.

Il n'a plus d'autre choix que celui de la liberté devant Dieu, la liberté de rendre grâce simplement à l'auteur de son salut.

C'est là ce qui explique les paroles apparemment étranges de Jésus, félicitant celui-ci plutôt que ceux qui avaient obéi à ses prescriptions. Leur obéissance, leur faire, leur tenait lieu de relation avec Dieu. Qu'est-ce qu'il pouvait leur dire de plus ?

* * *

Ce récit n'est pas indifférent. À travers la symbolique du nombre de base pour la fondation d'une Synagogue nous est bien indiqué ce qu'il signifie.

C'est que la renaissance qui est en train de s'opérer se fait par quelqu’un à qui on ne s'attendait pas. Ici le Samaritain, qui s'avère être le dixième indispensable. Cela évoque, bien sûr, pour Luc, la branche non-juive de l'Église, s'emplissant bientôt outre les Samaritains, des païens…

Jusqu'à ce que l'Église devenue autonome s'endorme à son tour pour ses sommeils périodiques, qui voient tout aussi régulièrement ceux qui se font forts d’être en règle, se trouver hors de la relation avec Dieu, comme symboliquement l'étaient les lépreux, exclus des lieux saints et de la communion du peuple.

Soyons attentifs au Samaritain qui ne paie pas de mine, ne fait pas ce qu’il faut, mais qui est peut-être en train de couver une de ces relations avec Dieu qui pourrait contaminer toute l’Église.

En tout cas, c’est ce type de relation dépouillée qu’il demande de chacune et chacun — vraie, sans fioritures.

C’est le point commun entre Naaman, mis en relation avec le vrai Dieu via la gestuelle déroutante accomplie à travers Élisée, comme un témoin d’une parole d’Église, et le lépreux samaritain mis en marche et bouleversé par le don gratuit de Jésus. Ce point commun : une vraie relation avec Dieu est mise en place. Dans son attitude avec le Samaritain, c’est cela que Jésus nous donne à méditer.


RP, Châtellerault, 9.10.22
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dimanche 2 octobre 2022

“Écoutez la voix de la Création”





Exode 3, 1-15
1 Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiân. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb.
2 L’ange du SEIGNEUR lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda : le buisson était en feu et le buisson n’était pas dévoré.
3 Moïse dit : « Je vais faire un détour pour voir cette grande vision : pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas ? »
4 Le SEIGNEUR vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! »
5 Il dit : « N’approche pas d’ici ! Retire tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte. »
6 Il dit : « Je suis le Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. » Moïse se voila la face, car il craignait de regarder Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit : « J’ai vu la misère de mon peuple au pays de l’esclavage et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances.
8 Je suis descendu pour le délivrer […] et le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays, vers un pays ruisselant de lait et de miel, […].
[…]
11 Moïse dit à Dieu : « Qui suis-je pour aller vers le Pharaon et faire sortir de son pays les fils d’Israël ? » –
12 « JE SUIS avec toi, dit-il. Et voici le signe que c’est moi qui t’ai envoyé : quand tu auras fait sortir le peuple, vous servirez Dieu sur cette montagne. »
13 Moïse dit à Dieu : « Voici ! Je vais aller vers les fils d’Israël et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. S’ils me disent : Quel est son nom ? – que leur dirai-je ? »
14 Dieu dit à Moïse : « JE SUIS QUI JE SERAI. » Il dit : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : JE SUIS m’a envoyé vers vous. »
15 Dieu dit encore à Moïse : « Tu parleras ainsi aux enfants d’Israël : Le SEIGNEUR, Dieu de vos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, m’a envoyé vers vous. C’est là mon nom à jamais, c’est ainsi qu’on m’invoquera d’âge en âge. »

*

Un buisson qui brûle et ne se consume pas… “L’herbe sèche, la fleur tombe, quand le vent de l’Éternel souffle dessus. — Certainement le peuple est comme l’herbe :‭ ‭L’herbe sèche, la fleur tombe ; Mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement.” (Ésaïe 40, 7-8). Le buisson, lui, ne se consume pas, porteur de la parole du Dieu dont le Nom est au-delà de tout Nom.

Un Nom que l’on ne prononce pas, sauf à en faire… un nom, précisément, une idée : ce pourquoi on ne prononce pas ce Nom, plutôt que parce qu’on aurait perdu les voyelles — ce pourquoi on lit, plutôt que ce Nom, « mon Seigneur », Adonaï, un titre qui nous met en relation, avec « mon Seigneur », une relation plutôt qu’une description, qui fournirait quelque chose de l’ordre de l’idée, de l’image que l’on s’en fait. Un nom n’épuise pas ce qu’est celui qui le porte — a fortiori la Source de l’être, Le Nom dont on n’a aucune approche suffisante, sauf à la réduire à un aspect, une idole, comme le veau d’or, censément sans doute image de jeune taureau, l’aspect puissance libératrice que l’on a vu à l’œuvre ! Image, idole…

Le Nom qui se dit au buisson ardent est au-dessus de tout nom, radicalement transcendant, qui fait sortir, non pas d’un lieu géographique nommé Égypte, mais de toute étroitesse, de tout exiguïté ou enfermement (selon le terme Mitsraïm). Il fait sortir du néant même, il crée ! Il est le mystère dont proviennent toutes choses — selon la Torah qui le proclame au Psaume 19 (7-14), dans le mystère silencieux de sa Création, qui le loue sans mots au Psaume 19 (1-6).


Silence

Dans le récit de la Genèse, on lit que la terre était informe et vide, littéralement tohu-bohu. Dieu est infini, il est présent partout. Ce qui fait qu'il n'y a en principe pas de place pour le monde. Alors Dieu s'est contracté, a créé en lui un espace, comme une femme en qui une place se crée pour laisser place à ce qui deviendra son enfant. Par des contractions, dans la peine. Contraction : vous avez reconnu l’enseignement du judaïsme, tsimtsoum — le mot hébreu pour la contraction créatrice du retrait divin.

Dieu, s’est retiré pour nous laisser une place (ce que redit le v. 2 du ch. 2 de la Genèse). Du coup nous pouvons advenir, le monde peut exister, mais — c'est à ce prix — Dieu n'est pas là où est le monde. D’où le désordre de ce monde — la menace de la nature, son dérèglement, sont comme préfigurés dans ce tohu-bohu, jusqu’à la violence qui y prend place et à un feu qui menace aujourd'hui de consumer un monde déréglé pour être abusé par son hôte humain.

Là où la source du bon est en retrait, là est le mal potentiel. Or il a fallu que Dieu se retire, avec tous les risques que cela suppose, pour que le monde soit. Le monde peut devenir lui-même, mais c'est au prix du manque de Dieu, et donc au prix du défaut de plénitude de protection. Telle est notre situation. Nous pouvons devenir nous-mêmes, puisqu'il s'est retiré, mais c'est au prix de son manque, avec tout le tragique que cela suppose.

Ainsi se distinguent la nature et la Création : la nature est le monde en devenir, en soif d’être, mais en défaut d'achèvement. Car la nature en souffrance est portée par la promesse qui est dans les formules « c’était bon, c’était très bon », qui apparaissent dans le récit de la Création — dans le livre des Écritures relisant l’univers en Création.

C'est ainsi que le débat existe de savoir si la Création, le premier jour de la Création, est au v. 2 de Genèse 1, ou au verset 3 : « Que la lumière soit ! Et la lumière fut… Jour 1. » Où le v. 2, le tohu-bohu, est alors le substrat posé par Dieu, les premiers éléments de la nature en projet de Création. Une Création qui loue Dieu dans le silence (Ps 19).


Nom

On perçoit pourtant bien quelque chose : l'éloquent silence de la Création au Ps 19 ; le buisson qui brûle en Exode 3, et donne le mot « Sinaï », proche du mot hébreu pour « buisson » (sur l'Horeb, ou Mont désert) ; perception limitée à un signe, message, messager, « Ange » du Seigneur, signe de ce que peut signifier le nom déployé dans le texte, composant le mot être à tous les temps — de telle façon qu’il est bien difficile à traduire : depuis « celui qui est », se conjuguant comme « celui qui est, qui était et qui vient » — « mon Nom pour l’Éternité » (v. 15) —, ce qu'a retenu le grec, là où le texte hébreu accentue la dimension de la promesse : « Je serai avec toi » (v. 12) — où nous sommes alors conduits à la foi — « Je serai », promesse donnée à la confiance qui la reçoit et appelle à l'observer (Ps 19, 7 : La Torah de l’Éternel est parfaite, elle restaure l’âme).

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Un Nom bien mystérieux ! Le Nom dans lequel se fonde l’interdit et l’impossibilité de représenter Dieu. Nom que l’on ne possède pas, et qui fonde nos êtres, qui fonde la Création, Nom dont on ne peut que dire : qu’il soit sanctifié, c’est-à-dire : à part ! Dans cette exigence de sa sanctification, mise à part, dont le contournement du buisson, « pour voir »… — pour voir qu’on ne verra rien ! — est déjà le signe, comme le chant de la Création est silencieux : on n’entend rien, ce n’est pas un son ni des paroles (Ps 19, 3)..

Au Sinaï, un feu, porté par l’Ange du Seigneur, à moins que le feu lui-même ne soit l’Ange, feu qui brûle pour purifier tout ce qu’il touche, mais qui ne détruit pas qui se confie en lui selon la promesse de l’Alliance.

En latin, « Flagror non consumor », « Je brûle mais ne me consume pas », ce verset (Exode 3, 2) est dès le XVIe siècle comme une devise du protestantisme français, accompagnant l’Église réformée en France… En naîtront, concernant le sens visuel comme tous les autres sens une sobriété qui se traduit par un art particulier ; dont pour l'ouïe, une musique visant à l’essentiel, au silence de la louange de la Création dans le dépouillement des formes — comme sans doute dans la musique de Bach / Soli Deo Gloria, à Dieu seul la gloire ; mais aussi par ces envolées priantes — « Go down Moses, tell old Pharaoh to let my people go : descends Moïse, dis au vieux Pharaon de laisser aller mon peuple » — envolées priantes des spirituals tendant vers l’inaccessible, encore le détour de Moïse vers celui qui promet sa présence qui ouvre à ses traces. Des traces induites par la parole de l’inaccessible… Qui se résume à une promesse : « voici le signe que c’est moi qui t’ai envoyé : quand tu auras fait sortir le peuple de l’esclavage, vous servirez Dieu sur cette montagne » (v. 12)… pas d’autre signe que la foi en cette promesse, qui atteste : « Je serai » (v. 12) qui appelle à l'observance, la part du peuple dans l'Alliance scellée avec Israël et qui ne peut être rompue.

Notre vraie réalité est cachée en Dieu qui la crée toujours à nouveau, sa promesse est toujours là, un nouveau départ est toujours possible, plus profond que la menace, plus silencieux et harmonieux que le bruit et la fureur, et dût-il ne pas arriver dans le temps qui s’use comme l’herbe d'Ésaïe, notre vie devant Dieu garde toute sa valeur, d’une dignité infinie, éternelle, indestructible parce qu’il nous est donné dans les Écritures de pouvoir relire la nature comme Création.

Alors n’aie pas peur, ni du Pharaon, ni des menaces d’une nature en déséquilibre, ni d’aucune puissance qui soit au monde ; rien, aucune puissance qui soit dans les cieux, sur la terre ou sous la terre, ni présent, ni passé, ni avenir, rien ne peut te séparer de l’amour du Dieu qui sera avec toi, qui est avec toi depuis tous les temps — « Je serai avec toi » — amour qui, en un monde qui brûle, brûle mais ne détruit pas ce qu’il brûle, mais au contraire le renouvelle en le purifiant de ce qui n’est pas de lui.

C’est ainsi que l’Alliance précède le temps, révélant qu’avant que le monde soit, Dieu, son Créateur, est amour (1 Jean 4, 8 & 16), selon la promesse d’Ésaïe méditant la révélation du Nom : « quand les montagnes s’éloigneraient, quand les collines chancelleraient, mon amour ne s’éloignera point de toi, et mon alliance de paix ne sera pas ébranlée, dit le Seigneur. Je t’aime d’un amour éternel et je te garde ma tendresse » (Ésaïe 54, 10).


RP, “Temps pour la Création” 2022
“Écoutez la voix de la Création”, Poitiers, 18.09.22
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Psaume 19
2 Les cieux racontent la gloire de Dieu, le firmament proclame l’œuvre de ses mains.
3 Le jour en prodigue au jour le récit, La nuit en donne connaissance à la nuit.
4 Ce n’est pas un récit, il n’y a pas de mots, leur voix ne s’entend pas.
5 Leur harmonie éclate sur toute la terre et leur langage jusqu’au bout du monde. Là-bas, Dieu a dressé une tente pour le soleil :
6 c'est un jeune époux sortant de la chambre, un champion joyeux de prendre sa course.
7 D'un bout du ciel il surgit, il vire à l’autre bout, et rien n’échappe à sa chaleur.
8 La loi du SEIGNEUR est parfaite, elle rend la vie ; la charte du SEIGNEUR est sûre, elle rend sage le simple.
9 Les préceptes du SEIGNEUR sont droits, ils rendent joyeux le cœur ; le commandement du SEIGNEUR est limpide, il rend clairvoyant.
10 La crainte du SEIGNEUR est chose claire, elle subsiste toujours ; les décisions du SEIGNEUR sont la vérité, toutes, elles sont justes.
11 Plus désirables que l’or et quantité d’or fin ; plus savoureuses que le miel, que le miel nouveau !
12 Ton serviteur lui-même en est éclairé ; il trouve grand profit à les garder.
13 Qui s’aperçoit des erreurs ? Acquitte-moi des fautes cachées !
14 Éloigne aussi ton serviteur des orgueilleux : qu’ils n’aient pas d’emprise sur moi, alors je serai parfait et innocent d’un grand péché.
15 Que les paroles de ma bouche et le murmure de mon cœur soient agréés en ta présence, SEIGNEUR, mon roc et mon défenseur !