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dimanche 28 juin 2026

“Qui perdra sa vie/son âme à cause de moi”




2 Rois 4, 8-16 ; Psaume 89 ; Romains 6, 3-11 ; Matthieu 10, 37-42

2 Rois 4, 8-16
8 Il advint un jour qu’Élisée passa à Shounem. Il y avait là une femme de condition, qui le pressa de prendre un repas chez elle. Depuis lors, chaque fois qu’il passait, il s’y rendait pour prendre un repas.
9 La femme dit à son mari : « Je sais que cet homme qui vient toujours chez nous est un saint homme de Dieu.
10 Construisons donc sur la terrasse une petite chambre ; nous y mettrons pour lui un lit, une table, un siège et une lampe ; quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer. »
11 Un jour, Élisée vint chez eux ; il se retira dans la chambre haute et y coucha.
12 Il dit à son serviteur Guéhazi : « Appelle cette Shounamite ! » Il l’appela et elle se tint devant le serviteur.
13 Élisée dit à son serviteur : « Dis-lui : Tu nous as témoigné toutes ces marques de respect. Que faire pour toi ? Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ? » Elle répondit : « Je vis tranquille au milieu des miens. »
14 Il dit : « Mais que faire pour elle ? » Guéhazi répondit : « Hélas ! Elle n’a pas de fils, et son mari est âgé. »
15 Il dit : « Appelle-la ! » Il l’appela et elle se tint à l’entrée.
16 Il dit : « A la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras. » Elle dit : « Non, mon seigneur, homme de Dieu, ne dis pas de mensonge à ta servante. »

Matthieu 10, 37-42
37 « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi.
38 Qui ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.
39 Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie/son âme
(même mot) à cause de moi l’assurera.
40 « Qui vous accueille m’accueille moi-même, et qui m’accueille, accueille celui qui m’a envoyé.
41 Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste.
42 Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. »

*

Qu’a fait cette femme, accueillant le prophète Élisée ? Elle a accueilli, à travers son prophète, Celui qui l’a envoyé. Pour cela, elle s’est montrée non-propriétaire de ses propres biens, y renonçant sans même qu’elle le sache, devinant sans le savoir la Source éternelle de ses biens — Source dont parle le prophète.

Un renoncement qui s’illustre dans le fait que le texte biblique ne la nomme même pas, non plus que son mari (tout ce que l’on sait, c’est qu’ils sont de Shounem). « Qui perdra sa vie à cause de moi », dit Jésus, en qui se manifeste la Source éternelle de tout bien, « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ». C’est là la « récompense » dont il parle : trouver la vie.

Terme étrange que ce mot « récompense », qui (sachant le mot choisi par Jésus : salaire, rémunération) pourrait paraître dire qu’il s’agit d’acheter un bénéfice, ou au moins d’être payé en retour pour une œuvre. Or c’est précisément cela, un bénéfice en retour, à quoi a renoncé la femme et son mari accueillant Élisée — qui lui propose : « “Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ?” Elle répondit : “Je vis tranquille au milieu des miens.” » (2 R 4, 13). Bref : « Je ne veux rien, je n’ai besoin de rien ».

Renoncer pour trouver la vie. Trouver la vie : c’est le signe qu’elle va recevoir, à travers un don qu’elle n’a pas demandé, fruit de la bénédiction de son couple qu’elle reçoit d’Élisée, écho à la Genèse : « Dieu les bénit en disant : soyez féconds et multipliez-vous » (Gn 1, 28) — « À la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras » (2 R 4, 16). Ce qui va advenir (v. 17) — et malgré le fait qu’elle n’a rien demandé, et malgré ses doutes sérieux (v. 16b). C’est un signe que nous donne le récit, bénédiction concrète pour la femme, signe pour nous tous :

Signe seulement, via une parole performative du prophète, c’est-à-dire parole qui produit ce qu’elle dit, mais pas phénomène automatique et nécessaire, genre ce qu’on désigne en général comme « magique », sans quoi le signe serait vide, et se résumerait à une forme de rémunération ! Or il s'agit d’un signe de réception de la vie — « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ». Où l’on rencontre l’Évangile…

*

Renoncer à tout ce qui nous est cher… « Qui aime père et mère, ou fils et fille plus que moi n’est pas digne de moi. » De quoi s'agit-il ? De renoncer, à tout, jusqu’à soi-même, et ceux qui nous sont chers, pour fonder de vraies relations. En refondant les relations. Il n'est de vraies relations humaines qu'au travers de renoncements — voire ruptures symboliques. Dans nos relations avec autrui, en premier lieu nos proches, et même, et surtout, avec nous-même.

*

On ne connaîtra de relation vraie avec soi-même et avec nos enfants, nos parents et nos proches en général, que pour les avoir perdus comme enfants, parents, etc., de s’être perdu soi-même, et s'être retrouvé tel que nous sommes devant Dieu, les avoir retrouvés tels qu’ils sont devant Dieu qui nous les a confiés pour que nous les lui rendions, de sorte qu’au travers de ce renoncement, nous puissions avoir de nouvelles relations, vraies, avec eux.

*

Or, c’est là finalement… le pardon, ou don au travers, en l’occurrence au travers du renoncement ! Pourquoi le pardon ? C’est que la relation sans renoncement avec les proches, à commencer par la relation parents-enfants, focalise sur ce qui blesse. L’intensité des relations fait la profondeur des blessures qui s’y vivent. D’où jusqu’à une haine latente, même, qui doit être reconnue, sous peine de rester purulente — c’est là le lieu le plus intense aussi du pardon. C’est le passage sans lequel il n’est pas de pardon.

Le pardon est à la fondation du monde, là où le Christ est crucifié (Apoc 13, 8 : « l’Agneau de Dieu immolé depuis la fondation du monde »). Le pardon est né à la fondation du monde, puisque le monde ne peut pas exister, ne peut pas venir à l’être sans pardon — le livre biblique de la création, de l'origine, du commencement (de la Genèse en grec), le dit en se terminant par le pardon, en l’occurrence le pardon de Joseph à ses frères, sans quoi l’histoire de la promesse se serait arrêtée là ! Écho dans l’Évangile : « Qui ne se charge pas de sa croix… » (v. 38). Le pardon rend le monde possible. (Ainsi l’exprime la fin du livre de la création, la Genèse, au ch. 50, avec le pardon de Joseph à l’égard de ses frères. Le pardon comme dernier mot du récit de la création, la Genèse, et qui rend la continuation de la création possible.)

Le pardon est né en deçà de la création, là où le Christ est crucifié (Ap 13, 8), au moment où il prie en faveur de ses bourreaux : « Père, pardonne leur car il ne savent pas ce qu’ils font ! » Voilà un homme, le Fils de Dieu, qui ne se fait pas d’illusions sur l’âme de ses semblables, sur la laideur des motivations de ses ennemis — qui le bafouent, lui crachent dessus et le mettent à mort, toujours dans les moqueries ; le clouent pour cette mise à mort honteuse, exhibé nu à une foule hurlante ; lui font subir ce châtiment en faisant mine de penser qu’il le mérite bien. Une honte difficile à imaginer, et à même de fournir une haine légitime… Et voilà finalement une parole de pardon, sans amertume. Eh bien, c’est que le Christ ne s’est pas illusionné sur ses ennemis. Aucune relation illusoire ne subsiste avec eux. Mais dès lors la relation peut devenir libre, sans arrière-pensée. Un vrai renoncement ayant eu lieu, le pardon est possible.

C’est parce que ce genre de renoncement plein, réel, qui ne laisse aucune illusion, n’a lieu que rarement que le pardon vrai est extrêmement rare. Il reste encore de l’attachement, le besoin de se venger, donc de prouver, face à telle ou telle action blessante dont on reste marqué. Tant qu’il reste de l’illusion sur soi-même, point de pardon réel. Et cela commence entre proches, et avant tout entre parents et enfants. Tant que reste une blessure, un besoin de prouver encore.

Là il manque encore ce renoncement total, qui permet de pardonner enfin, et de vivre côte à côte dans la liberté.

On est loin des pardons illusoires qui cachent mal des blessures pas reconnues et du ressentiment. Aimer le crucifié plus que tout, entrer dans sa douleur et donc son pardon, y perdre sa vie. C’est le prix de la grâce. Pour un acte de la foi, qui est œuvre miraculeuse de la grâce, une façon de recevoir sa propre mort, de se charger de sa croix (v. 38) ; cf. Ro 6, 3-11 : « si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. Nous le savons en effet : ressuscité des morts, Christ ne meurt plus ; la mort sur lui n’a plus d’empire » (Ro 6, 8-9). Mort à soi-même indispensable pour la naissance d'en haut, la naissance à la liberté : « qui aura gardé sa vie la perdra, et qui aura perdu sa vie à cause de moi la retrouvera » (v. 39).

*

La Shunamite n’obtient son enfant, ne trouve son enfant, que d’avoir renoncé ! Et pour cela d’avoir accueilli le Dieu que nul n’a jamais vu en accueillant celui qui lui en a apporté la parole. « Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste. Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense ». Récompense, à savoir, on l’a vu, la vie.

Car alors, un monde nouveau, prémisse des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, peut advenir, un monde de relations humaines basées sur un dialogue reconnaissant que l'autre, fût-il notre enfant, notre père ou notre mère, n’est ni une reproduction de nous-mêmes, ni l’anti-image qu’il nous faudrait fuir ; qu’il est lui aussi un être à l'image de Dieu manifestée en Christ : « qui vous reçoit me reçoit, qui me reçoit reçoit celui qui m'a envoyé » (v. 40).

Comme la Shunamite accueillant Élisée. Car c'est bien ce qu'il en est de l'accueil des disciples — fût-ce sous le simple signe de l'apport d'un verre d'eau — que réclame Jésus. Il est question ici à travers l’accueil de son serviteur, de l'accueil de Dieu, et donc du prochain tel qu'il nous est donné sous le regard de Dieu, tel que le regard de Dieu porté dans le Christ le fait advenir comme être à l'image de Dieu, nous en dévoile la valeur infinie. Un prochain radicalement autre, fondé dans l’image de Dieu, c'est-à-dire irréductible à nos projections, à nos schémas. Voilà qui ouvre à savoir reconnaître un prophète ou un juste, jusque parmi les plus petits. Pour une découverte du prochain, riche en Dieu face à nous-mêmes, à commencer par ces prochains que sont nos enfants et nos parents, ce qui ne se fera qu'à travers la réception de la rupture que la Croix opère entre eux et nous, qu'à travers ce que nous les abandonnerons à Dieu. Et, pour cela, que nous nous y abandonnerons nous-mêmes.


RP, Châtellerault, 28.06.2026
Culte en entier :: :: Prédication (format imprimable)


dimanche 9 octobre 2022

"Relève-toi, va. Ta foi t’a sauvé"




2 Rois 5, 14-17 ; Psaume 98 ; 2 Timothée 2, 8-13 ; Luc 17, 11-19

2 Rois 5, 14-17
14 [Naamân] descendit au Jourdain et s’y plongea sept fois selon la parole de l’homme de Dieu. Sa chair devint comme la chair d’un petit garçon, il fut purifié.
15 Il retourna avec toute sa suite vers l’homme de Dieu. Il entra, se tint devant lui et dit : "Maintenant, je sais qu’il n’y a pas de Dieu sur toute la terre si ce n’est en Israël. Accepte, je t’en prie un présent de la part de ton serviteur."
16 Élisée répondit : "Par la vie du SEIGNEUR que je sers, je n’accepterai rien !" Naamân le pressa d’accepter mais il refusa.
17 Naamân dit : "Puisque tu refuses, permets que l’on donne à ton serviteur la charge de terre de deux mulets, car ton serviteur n’offrira plus d’holocauste ni de sacrifice à d’autres dieux qu’au SEIGNEUR.
Luc 17, 11-19
11 Or, comme Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa à travers la Samarie et la Galilée.
12 A son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s’arrêtèrent à distance
13 et élevèrent la voix pour lui dire : "Jésus, maître, aie pitié de nous."
14 Les voyant, Jésus leur dit : "Allez vous montrer aux desservants du Temple." Or, pendant qu’ils y allaient, ils furent purifiés.
15 L’un d’entre eux, voyant qu’il était guéri, revint en rendant gloire à Dieu à pleine voix.
16 Il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce ; or c’était un Samaritain.
17 Alors Jésus dit : "Est-ce que tous les dix n’ont pas été purifiés ? Et les neuf autres, où sont-ils ?
18 Il ne s’est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu : il n’y a que cet étranger !"
19 Et il lui dit : "Relève-toi, va. Ta foi t’a sauvé."
*

Des lépreux guéris, onze lépreux, les dix de l’évangile, plus un, le général syrien Naaman. Avec leur guérison, les textes semblent tourner autour des diverses façons d’exprimer la reconnaissance (quand on sait que la lèpre dans la Bible, peut-être sans rapport avec ce que l'on appelle ainsi, connote à l’inverse médisance…), reconnaissance en regard de l’étrangeté apparente des rites pour ceux qui n’y sont pas initiés — tant les rites qui accompagnent la guérison que ceux qui les suivent.

Naaman était atteint de cette maladie. Naaman est par ailleurs chef de l’armée d’un pays qui est dans les plus mauvais termes avec Israël, la Syrie. Mais, en désespoir de cause, et sur la réputation de ce prophète d’Israël, il va rencontrer Élisée. Et Élisée lui demande de se baigner sept fois dans le fleuve qui coule en Israël, le Jourdain ! Avant qu’il n’accepte ce que lui demande Élisée et n’obtienne la guérison, le général syrien Naaman a été plus que réticent ; posant pas mal de questions.

Des questions de Naaman qui paraissent justes à notre raison. Quoi de plus raisonnable en effet : « n'y a-t-il pas de fleuves en Syrie ? » Pourquoi le Jourdain ? On me parle d'un prophète capable de me guérir ; je me rends auprès de lui, ce qui n'est pas particulièrement simple, compte tenu des relations politiques et diplomatiques entre mon pays et le sien, et le voilà qui me demande de me plonger sept fois dans le Jourdain — ce qui certes semble en soi simple, mais d'ailleurs pourquoi sept fois ? Qu'ai-je besoin de me plonger — sept fois — dans ce fleuve-là ?


Naaman et Élisée

Puis Naaman se met peut-être à réfléchir — sur les raisons de sa mauvaise humeur devant les exigences du prophète. C'est qu'au fond de lui il sait très bien ce qu'impliquent les exigences d'Élisée : la reconnaissance d'un autre Dieu que celui, ou ceux, dont il a l'habitude.

Les symboles par lesquels le lui a signifié Élisée ne trompent pas. Derrière le fleuve d'un autre pays, la terre d'un autre pays, sont symbolisées d'autres réalités, un autre type de relations avec Dieu. Et Naaman a peur. Il n'a pas l'habitude. Il n'a pas l'habitude de la liberté que lui octroie le Dieu d'Israël, liberté ne serait-ce que par rapport à son mal.

Que lui demande en effet le Dieu d'Israël ? Rien au fond. Le serviteur d'Élisée le lui rappelle : ce que te demande le prophète est pourtant simple. S'il « t'avait demandé quelque chose de difficile, ne l'aurais-tu pas fait ? » (v.13a). Mais voilà qu'il n'a dit rien d'autre que « lave-toi et sois pur » (v.13b).

Terrible parole pour Naaman. Il est désorienté. L'enjeu, Naaman l'a compris. Il est clairement signifié par ce symbole, que Naaman voudrait insignifiant : tu te laveras dans le fleuve du pays du Dieu qui ne te demande rien que de te laver et d’être purifié. Il ne te demande même pas d'être de son peuple. Il t'accepte comme tu es, Syrien, ou autre, peu importe. Il ne te demande même pas de le servir, ni de le payer, ou d'accomplir quelque tâche, ou pèlerinage — ou que sais-je, — que ce soit.

Jusque dans ce nombre apparemment arbitraire, sept fois, apparaît ce symbole, comme la succession des jours qui débouchent sur le repos du Dieu d'Israël, le repos où son peuple est appelé à entrer avec lui. C'est aujourd'hui le septième jour, le jour du repos. Repose-toi Naaman, repose-toi de toutes les obligations qu'exigeait de toi ton ancien dieu, toutes ces tâches dont l'accomplissement minutieux ne te guérissait pas.

C'est que le Dieu du peuple qui habite cette terre est une toute autre espèce de Dieu. Et Naaman panique : il perd tous ses repères. Alors si c’est cela, qu'au moins on lui laisse ses fleuves pour se baigner, ne valent-ils pas mieux que ceux d'Israël ? Mais non, il n'y aura plus de ces vieux repères, pas même de repère raisonnable, pas même les fleuves de ton pays.

Cher Naaman, ton pal — avec ta crainte et toutes les tâches qui, crois-tu, te justifient, — se détachera de toi quand tu quitteras tes vieux repères. Et en voici le symbole, tu viendras sur la terre et dans le fleuve du Dieu de ta liberté.

Et voilà que Naaman lâche tout. Il se rend au rite apparemment absurde du prophète, et, nous dit le texte, « sa chair redevint comme celle d'un jeune garçon, et il fut pur » (v.14).

*

Mais Naaman ne s'en tient pas là. C'est maintenant qu'il est sauvé qu'il faut faire quelque chose, ne serait-ce qu'un cadeau à son nouveau Dieu, par l'intermédiaire de son prophète.

Élisée ne s'y trompe pas. L'habitude de Naaman : après avoir été sauvé par l'Esprit, il veut revenir, le plus vite possible, à la chair, à ses repères, faire le plus vite possible du Dieu d'Israël un nouveau dieu à l'image des anciens. Un dieu à qui on offre ceci ou cela, un dieu pour qui on fait ceci ou cela — une idole. Et pour bien lui montrer que, précisément le vrai Dieu n'a rien à voir avec ses vieilles idoles, Élisée laissera Naaman continuer d'accompagner son maître syrien dans le temple de l'idole Rimmôn. Le vrai dieu n'a rien à craindre de Rimmôn, surtout pas la concurrence.

Naaman a acquis la liberté. Et s'il le souhaite, qu'il prenne deux sacs de terre d'Israël, dernier symbole comme le fleuve, du fait que son Dieu, le vrai Dieu, est un autre Dieu.


Dix lépreux et Jésus

Comme Naaman, la tentation taraude tout un chacun de réduire le vrai Dieu à la mesure de nos points de repère.

Voilà dix lépreux (quelle que soit cette maladie) qui font appel à Jésus pour leur guérison. Comme Naaman face à Élisée, ils ont eu vent de la réputation de Jésus. Leur foi est remarquable. Déjà par la demande qu'ils adressent à Jésus. Et lorsqu'il leur répond, simplement, de faire ce que prescrit la Loi pour le constat de purification des lépreux : aller voir les desservants du Temple (Lv 14, 2-3), — ils ont la foi de se mettre en marche pour faire constater une purification qu'ils n'ont pas encore connue dans leur corps. Quelle foi ! Et voilà que la guérison leur advient pendant qu'ils sont en route.

Belle leçon quant à nos demandes de guérison — de nos Églises par exemple. N'attendons-nous pas que ça bouge avant de nous mettre en route ? Eh bien ! les lépreux ont reçu leur guérison alors qu'ils étaient déjà en route.

*

C'est là qu'apparaît la difficulté de notre texte. Neuf des ex-lépreux continuent de faire ce que Jésus leur a demandé : conformément à la Loi, ils poursuivent leur route pour faire constater leur guérison aux desservants. Rien à redire quant à eux. Mais le dixième, lui, ne poursuit pas sa route. Il revient sur ses pas, nous dit le texte. Étrange. Apparemment il ne fait pas ce que Jésus lui a demandé.

On comprend pourquoi au v.16 : « c'était un Samaritain ». Compte tenu de la situation religieuse des Samaritains, il n’est pas enthousiaste à l’idée d’aller chez les desservants du temple concurrent.

C'est ainsi que lorsqu'il se trouve guéri, en chemin, il ne demande pas son reste : il revient sur ses pas. Puisque Jésus m'a guéri sans rien me demander, il comprendra, il m'accueillera. Attitude inattendue, mais compréhensible. Désobéissance néanmoins, à la Loi et à Jésus. Quelque chose qui semblerait même contraire à ce qu’avait finalement fait Naaman.

*

Le plus étrange, alors, est la réaction de Jésus. Non seulement il ne le rabroue pas, comme on pourrait s'y attendre, mais il le félicite. Les autres ont obéi scrupuleusement à la Loi, comme le leur a demandé Jésus. Mais c'est l'étranger dont il va dire qu'il a bien agi, qu'il a donné gloire à Dieu ! Lui, dont sa foi l'a sauvé. Que comprendre ? Sa désobéissance ne ressemble-t-elle pas à celle qui a tenté Naaman ? En apparence seulement.

*

Comme pour les sept bains de Naaman, notons la symbolique du nombre : 10 personnes, c'est-à-dire ce qu'il faut dans le judaïsme pour pouvoir constituer une Synagogue. Voilà donc la base d'une assemblée de croyants. Sur les dix personnes, neuf qui obéissent, scrupuleusement, dont il n'y a rien à redire. Mais voilà que du coup, précisément parce qu'on ne peut rien trouver à redire dans leur façon d'agir, elles manquent l'essentiel.

Pour ces neuf-là, tout va bien, pensent-ils, dans leur relation avec Dieu : ils font, et ce qu'ils font, fût-ce des prières, est un bon point de repère entre Dieu et eux, c'est-à-dire un bon point d'appui pour s'abstenir de vraie relation avec Dieu.

Le dixième lui, ne fait pas ce qui est prescrit. On peut imaginer ce que pensent de lui les neuf autres : c'est un mauvais croyant, et d'ailleurs rien d'étonnant à cela, c'est un Samaritain.

Mais voilà, précisément du fait qu'il n'a rien fait de ce qu'il aurait dû faire, et parce qu'il n'y a rien pour lui dont il pourrait croire qu'il le ferait pour Dieu en échange de la grâce gratuite, rien à donner au Dieu qui ne veut rien, comme il ne voulait rien de Naaman le Syrien, voilà qu'il est à même d'avoir une réelle relation avec Dieu.

Il n'a plus d'autre choix que celui de la liberté devant Dieu, la liberté de rendre grâce simplement à l'auteur de son salut.

C'est là ce qui explique les paroles apparemment étranges de Jésus, félicitant celui-ci plutôt que ceux qui avaient obéi à ses prescriptions. Leur obéissance, leur faire, leur tenait lieu de relation avec Dieu. Qu'est-ce qu'il pouvait leur dire de plus ?

* * *

Ce récit n'est pas indifférent. À travers la symbolique du nombre de base pour la fondation d'une Synagogue nous est bien indiqué ce qu'il signifie.

C'est que la renaissance qui est en train de s'opérer se fait par quelqu’un à qui on ne s'attendait pas. Ici le Samaritain, qui s'avère être le dixième indispensable. Cela évoque, bien sûr, pour Luc, la branche non-juive de l'Église, s'emplissant bientôt outre les Samaritains, des païens…

Jusqu'à ce que l'Église devenue autonome s'endorme à son tour pour ses sommeils périodiques, qui voient tout aussi régulièrement ceux qui se font forts d’être en règle, se trouver hors de la relation avec Dieu, comme symboliquement l'étaient les lépreux, exclus des lieux saints et de la communion du peuple.

Soyons attentifs au Samaritain qui ne paie pas de mine, ne fait pas ce qu’il faut, mais qui est peut-être en train de couver une de ces relations avec Dieu qui pourrait contaminer toute l’Église.

En tout cas, c’est ce type de relation dépouillée qu’il demande de chacune et chacun — vraie, sans fioritures.

C’est le point commun entre Naaman, mis en relation avec le vrai Dieu via la gestuelle déroutante accomplie à travers Élisée, comme un témoin d’une parole d’Église, et le lépreux samaritain mis en marche et bouleversé par le don gratuit de Jésus. Ce point commun : une vraie relation avec Dieu est mise en place. Dans son attitude avec le Samaritain, c’est cela que Jésus nous donne à méditer.


RP, Châtellerault, 9.10.22
Culte en entier :: :: Prédication


dimanche 28 juin 2020

"Qui m’accueille accueille celui qui m’a envoyé"




Reprise des cultes à Châtellerault et Poitiers chaque dimanche à 10 h 30

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2 Rois 4, 8-16 ; Psaume 89 ; Romains 6, 3-11 ; Matthieu 10, 37-42

2 Rois 4, 8-16
8 Il advint un jour qu’Élisée passa à Shounem. Il y avait là une femme de condition, qui le pressa de prendre un repas chez elle. Depuis lors, chaque fois qu’il passait, il s’y rendait pour prendre un repas.
9 La femme dit à son mari : « Je sais que cet homme qui vient toujours chez nous est un saint homme de Dieu.
10 Construisons donc sur la terrasse une petite chambre ; nous y mettrons pour lui un lit, une table, un siège et une lampe ; quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer. »
11 Un jour, Élisée vint chez eux ; il se retira dans la chambre haute et y coucha.
12 Il dit à son serviteur Guéhazi : « Appelle cette Shounamite ! » Il l’appela et elle se tint devant le serviteur.
13 Élisée dit à son serviteur : « Dis-lui : Tu nous as témoigné toutes ces marques de respect. Que faire pour toi ? Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ? » Elle répondit : « Je vis tranquille au milieu des miens. »
14 Il dit : « Mais que faire pour elle ? » Guéhazi répondit : « Hélas ! Elle n’a pas de fils, et son mari est âgé. »
15 Il dit : « Appelle-la ! » Il l’appela et elle se tint à l’entrée.
16 Il dit : « A la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras. » Elle dit : « Non, mon seigneur, homme de Dieu, ne dis pas de mensonge à ta servante. »

Matthieu 10, 37-42
37 « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi.
38 Qui ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.
39 Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi l’assurera.
40 « Qui vous accueille m’accueille moi-même, et qui m’accueille, accueille celui qui m’a envoyé.
41 Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste.
42 Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. »

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Qu’a fait cette femme, accueillant le prophète Élisée ? Elle a accueilli, à travers son prophète, Celui qui l’a envoyé. Pour cela, elle s’est montrée non-propriétaire de ses propres biens, y renonçant sans même qu’elle le sache, devinant sans le savoir la Source éternelle de ses biens — Source dont parle le prophète.

Un renoncement qui s’illustre dans le fait que le texte biblique ne la nomme même pas, non plus que son mari (tout ce que l’on sait, c’est qu’ils sont de Shounem). « Qui perdra sa vie à cause de moi », dit Jésus, en qui se manifeste la Source éternelle de tout bien, « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ». C’est là la « récompense » dont il parle : trouver la vie.

Terme étrange que ce mot « récompense », qui (sachant le mot choisi par Jésus : salaire, rémunération) pourrait paraître dire qu’il s’agit d’acheter un bénéfice, ou au moins d’être payé en retour pour une œuvre. Or c’est précisément cela, un bénéfice en retour, à quoi a renoncé la femme et son mari accueillant Élisée — qui lui propose : « “Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ?” Elle répondit : “Je vis tranquille au milieu des miens.” » (2 R 4, 13). Bref : « Je ne veux rien, je n’ai besoin de rien ».

Renoncer pour trouver la vie. Trouver la vie : c’est le signe qu’elle va recevoir, à travers un don qu’elle n’a pas demandé, fruit de la bénédiction de son couple qu’elle reçoit d’Élisée, écho à la Genèse : « Dieu les bénit en disant : soyez féconds et multipliez-vous » (Gn 1, 28) — « À la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras » (2 R 4, 16). Ce qui va advenir (v. 17) — et malgré le fait qu’elle n’a rien demandé, et malgré ses doutes sérieux (v. 16b). C’est un signe que nous donne le récit, bénédiction concrète pour la femme, signe pour nous tous :

Signe seulement, via une parole performative du prophète, c’est-à-dire parole qui produit ce qu’elle dit, mais pas phénomène automatique et nécessaire, genre ce qu’on désigne en général comme « magique », sans quoi le signe serait vide, et se résumerait à une forme de rémunération ! Or il s'agit d’un signe de réception de la vie — « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ». Où l’on rencontre l’Évangile…

*

Renoncer à tout ce qui nous est cher… « Qui aime père et mère, ou fils et fille plus que moi n’est pas digne de moi. » De quoi s'agit-il ? De renoncer, à tout, jusqu’à soi-même, et ceux qui nous sont chers, pour fonder de vraies relations. En refondant les relations. Il n'est de vraies relations humaines qu'au travers de renoncements — voire ruptures symboliques. Dans nos relations avec autrui, en premier lieu nos proches, et même, et surtout, avec nous-même.

*

On ne connaîtra de relation vraie avec soi-même et avec nos enfants, nos parents et nos proches en général, que pour les avoir perdus comme enfants, parents, etc., de s’être perdu soi-même, et s'être retrouvé tel que nous sommes devant Dieu, les avoir retrouvés tels qu’ils sont devant Dieu qui nous les a confiés pour que nous les lui rendions, de sorte qu’au travers de ce renoncement, nous puissions avoir de nouvelles relations, vraies, avec eux.

*

Or, c’est là finalement… le pardon, ou don au travers, en l’occurrence au travers du renoncement ! Pourquoi le pardon ? C’est que la relation sans renoncement avec les proches, à commencer par la relation parents-enfants, focalise sur ce qui blesse. L’intensité des relations fait la profondeur des blessures qui s’y vivent. D’où jusqu’à une haine latente, même, qui doit être reconnue, sous peine de rester purulente — c’est là le lieu le plus intense aussi du pardon. C’est le passage sans lequel il n’est pas de pardon.

Le pardon est à la fondation du monde, là où le Christ est crucifié (Apoc 13, 8 : « l’Agneau de Dieu immolé depuis la fondation du monde »). Le pardon est né à la fondation du monde, puisque le monde ne peut pas exister, ne peut pas venir à l’être sans pardon — le livre biblique de la création, de l'origine, du commencement (de la Genèse en grec), le dit en se terminant par le pardon, en l’occurrence le pardon de Joseph à ses frères, sans quoi l’histoire de la promesse se serait arrêtée là ! Écho dans l'Évangile : « Qui ne se charge pas de sa croix… » (v. 38). Le pardon rend le monde possible.

C’est que le pardon est né là où le Christ est crucifié (Ap 13, 8), au moment où il prie en faveur de ses bourreaux : « Père, pardonne leur car il ne savent pas ce qu’ils font ! » Voilà un homme, le Fils de Dieu, qui ne se fait pas d’illusions sur l’âme de ses semblables, sur la laideur des motivations de ses ennemis — qui le bafouent, lui crachent dessus et le mettent à mort, toujours dans les moqueries ; le clouent pour cette mise à mort honteuse, exhibé nu à une foule hurlante ; lui font subir ce châtiment en faisant mine de penser qu’il le mérite bien. Une honte difficile à imaginer, et à même de fournir une haine légitime… Et voilà finalement une parole de pardon, sans amertume. Eh bien, c’est que le Christ ne s’est pas illusionné sur ses ennemis. Aucune relation illusoire ne subsiste avec eux. Mais dès lors la relation peut devenir libre, sans arrière-pensée. Un vrai renoncement ayant eu lieu, le pardon est possible.

C’est parce que ce genre de renoncement plein, réel, qui ne laisse aucune illusion, n’a lieu que rarement que le pardon vrai est extrêmement rare. Il reste encore de l’attachement, le besoin de se venger, donc de prouver, face à telle ou telle action blessante dont on reste marqué. Tant qu’il reste de l’illusion sur soi-même, point de pardon réel. Et cela commence entre proches, et avant tout entre parents et enfants. Tant que reste une blessure, un besoin de prouver encore.

Là il manque encore ce renoncement total, qui permet de pardonner enfin, et de vivre côte à côte dans la liberté.

On est loin des pardons illusoires qui cachent mal des blessures pas reconnues. Aimer le crucifié plus que tout, entrer dans sa douleur et donc son pardon, y perdre sa vie. C’est le prix de la grâce. Pour un acte de la foi, qui est œuvre miraculeuse de la grâce, une façon de recevoir sa propre mort, de se charger de sa croix (v. 38) ; cf. Ro 6, 3-11 : « si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. Nous le savons en effet : ressuscité des morts, Christ ne meurt plus ; la mort sur lui n’a plus d’empire » (Ro 6, 8-9). Mort à soi-même indispensable pour la naissance d'en haut, la naissance à la liberté : « qui aura gardé sa vie la perdra, et qui aura perdu sa vie à cause de moi la retrouvera » (v. 39).

*

La Shunamite n’obtient son enfant, ne trouve son enfant, que d’avoir renoncé ! Et pour cela d’avoir accueilli le Dieu que nul n’a jamais vu en accueillant celui qui lui en a apporté la parole. « Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste. Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense ». Récompense, à savoir, on l’a vu, la vie.

Car alors, un monde nouveau, prémisse des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, peut advenir, un monde de relations humaines basées sur un dialogue reconnaissant que l'autre, fût-il notre enfant, notre père ou notre mère, n’est ni une reproduction de nous-mêmes, ni l’anti-image qu’il nous faudrait fuir ; qu’il est lui aussi un être à l'image de Dieu manifestée en Christ : « qui vous reçoit me reçoit, qui me reçoit reçoit celui qui m'a envoyé » (v. 40).

Comme la Shunamite accueillant Élisée. Car c'est bien ce qu'il en est de l'accueil des disciples — fût-ce sous le simple signe de l'apport d'un verre d'eau — que réclame Jésus. Il est question ici à travers l’accueil de son serviteur, de l'accueil de Dieu, et donc du prochain tel qu'il nous est donné sous le regard de Dieu, tel que le regard de Dieu porté dans le Christ le fait advenir comme être à l'image de Dieu, nous en dévoile la valeur infinie. Un prochain radicalement autre, fondé dans l’image de Dieu, c'est-à-dire irréductible à nos projections, à nos schémas. Voilà qui ouvre à savoir reconnaître un prophète ou un juste, jusque parmi les plus petits. Pour une découverte du prochain, riche en Dieu face à nous-mêmes, à commencer par ces prochains que sont nos enfants et nos parents, ce qui ne se fera qu'à travers la réception de la rupture que la Croix opère entre eux et nous, qu'à travers ce que nous les abandonnerons à Dieu. Et, pour cela, que nous nous y abandonnerons nous-mêmes.


RP, Poitiers, 28.06.2020


dimanche 13 octobre 2019

Guérir en chemin




2 Rois 5, 14-17 ; Psaume 98 ; 2 Timothée 2, 8-13 ; Luc 17, 11-19

2 Rois 5, 14-17
14 […] Naamân descendit au Jourdain et s’y plongea sept fois selon la parole de l’homme de Dieu. Sa chair devint comme la chair d’un petit garçon, il fut purifié.
15 Il retourna avec toute sa suite vers l’homme de Dieu. Il entra, se tint devant lui et dit : "Maintenant, je sais qu’il n’y a pas de Dieu sur toute la terre si ce n’est en Israël. Accepte, je t’en prie un présent de la part de ton serviteur."
16 Élisée répondit : "Par la vie du SEIGNEUR que je sers, je n’accepterai rien!" Naamân le pressa d’accepter mais il refusa.
17 Naamân dit : "Puisque tu refuses, permets que l’on donne à ton serviteur la charge de terre de deux mulets, car ton serviteur n’offrira plus d’holocauste ni de sacrifice à d’autres dieux qu’au SEIGNEUR.

Luc 17, 11-19
11 Or, comme Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa à travers la Samarie et la Galilée.
12 A son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s’arrêtèrent à distance
13 et élevèrent la voix pour lui dire : "Jésus, maître, aie pitié de nous."
14 Les voyant, Jésus leur dit : "Allez vous montrer aux prêtres." Or, pendant qu’ils y allaient, ils furent purifiés.
15 L’un d’entre eux, voyant qu’il était guéri, revint en rendant gloire à Dieu à pleine voix.
16 Il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce ; or c’était un Samaritain.
17 Alors Jésus dit : "Est-ce que tous les dix n’ont pas été purifiés ? Et les neuf autres, où sont-ils ?
18 Il ne s’est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu : il n’y a que cet étranger !"
19 Et il lui dit : "Relève-toi, va. Ta foi t’a sauvé."

*

Dix lépreux guéris, plus un, le général syrien Naamân. Voyons d'abord le cas de Naamân. Lépreux, Naamân est par ailleurs chef de l’armée d’un pays qui est alors dans les plus mauvais termes avec Israël : la Syrie. Mais, lépreux, en désespoir de cause, et sur la réputation de ce prophète d’Israël, il va rencontrer Élisée. Et Élisée lui demande de se baigner sept fois dans le fleuve qui coule en Israël, le Jourdain ! Mais avant qu’il n’accepte ce que lui demande Élisée et n’obtienne la guérison de sa lèpre, le général syrien Naamân a été plus que réticent ; posant pas mal de questions.

Les questions de Naamân paraissent justes à notre raison. Quoi de plus raisonnable en effet : « n'y a-t-il pas de fleuves en Syrie ? » Pourquoi le Jourdain ? On me parle d'un prophète capable de me guérir ; je me rends auprès de lui, ce qui n'est pas particulièrement simple, compte tenu des relations politiques et diplomatiques entre mon pays et le sien, et le voilà qui me demande de me plonger sept fois dans le Jourdain. Qu'ai-je besoin de me plonger — et d'ailleurs pourquoi sept fois — dans ce fleuve-là ?

*

Puis Naamân se met peut-être à réfléchir — sur les raisons de sa mauvaise humeur devant les exigences du prophète. C'est qu'au fond de lui il sait très bien ce qu'impliquent les exigences d'Élisée : la reconnaissance d'un autre Dieu que celui, ou ceux, dont il a l'habitude.

Ce que lui demande Élisée ne trompe pas. Derrière le fleuve d'un autre pays, la terre d'un autre pays, sont symbolisées d'autres réalités, un autre type de relation avec Dieu. Et Naamân a peur. Il n'a pas l'habitude. Il n'a pas l'habitude de la liberté que lui octroie le Dieu d'Israël, liberté ne serait-ce que par rapport à sa lèpre. Que lui demande en effet le Dieu d'Israël ? Rien au fond. Le serviteur d'Élisée le lui rappelle : ce que te demande le prophète est pourtant simple. S'il « t'avait demandé quelque chose de difficile, ne l'aurais-tu pas fait ? » (v.13a). Mais voilà qu'il n'a dit rien d'autre que « lave-toi et sois pur » (v.13b). Terrible parole pour Naamân. Il est désorienté. L'enjeu, Naamân l'a compris : il est clairement signifié par ce symbole : tu te lavera dans le fleuve du pays du Dieu qui ne te demande rien que de te laver et d’être purifié. Il ne te demande même pas d'être de son peuple. Il t'accepte comme tu es, Syrien, ou autre, peu importe. Il ne te demande même pas de le servir, ni de le payer, ou d'accomplir quelque tâche, ou pèlerinage — ou que sais-je, — que ce soit.

Jusque dans ce nombre apparemment arbitraire, sept fois, apparaît ce symbole, comme la succession des jours qui débouche sur le repos du Dieu d'Israël, le repos où son peuple est appelé à entrer avec lui. C'est aujourd'hui le jour du repos. Repose-toi Naamân, repose-toi de toutes les obligations qu'exigeait de toi ton ancien dieu, toutes ces tâches dont l'accomplissement minutieux ne te guérissait pas de ta lèpre.

C'est que le Dieu qui a établi son Temple sur cette terre est une toute autre espèce de Dieu. Et Naamân panique : il perd tous ses repères. Alors si c’est cela, qu'au moins on lui laisse ses fleuves pour se baigner, ne valent-ils pas mieux que ceux d'Israël ? Mais non, il n'y aura plus de ces vieux repères, pas même de repère raisonnable, pas même les fleuves de ton pays.

Cher Naamân, ta lèpre — avec ta crainte et toutes les tâches qui, crois-tu, te justifient, — se détachera de toi quand tu quitteras tes vieux repères. Et en voici le symbole, tu viendras sur la terre et dans le fleuve du Dieu de ta liberté... Et voilà que Naamân lâche tout. Il se rend au rite apparemment absurde du prophète, et, nous dit le texte, « sa chair redevint comme celle d'un jeune garçon, et il fut pur » (v.14).

*

Mais — ah, l'habitude ! — Naamân ne s'en tient pas là. C'est maintenant qu'il est sauvé qu'il faut faire quelque chose, ne serait-ce qu'un cadeau à son nouveau Dieu, par l'intermédiaire de son prophète. L'habitude de Naamân : après avoir été sauvé par l'Esprit, il veut revenir, le plus vite possible, à la chair, à ses repères, faire le plus vite possible du Dieu d'Israël un nouveau dieu à l'image des anciens. Un dieu à qui on offre ceci ou cela, un dieu pour qui on fait ceci ou cela — une idole. Et pour bien lui montrer que, précisément le vrai Dieu n'a rien à voir avec ses vieilles idoles, Élisée laissera Naamân continuer d'accompagner son maître syrien dans le temple de l'idole Rimmôn. Le vrai dieu n'a rien à craindre de Rimmôn, surtout pas la concurrence.

Naamân a acquis la liberté. Et s'il le souhaite, qu'il prenne deux sacs de terre d'Israël, dernier symbole comme le fleuve, du fait que son Dieu, le vrai Dieu, est un autre Dieu.

* * *

Comme Naamân, la tentation taraude tout un chacun de réduire le vrai Dieu à la mesure de ses points de repère. Elle sera encore celle des dix lépreux de l’Évangile.

Comme Naamân face à Élisée, ils ont eu vent de la réputation de Jésus. Leur foi est remarquable. Déjà par la demande qu'ils adressent à Jésus. Et lorsqu'il leur répond, simplement, de faire ce que prescrit la Loi pour le constat de purification de la lèpre (selon la traduction commune d'un terme biblique désignant une maladie pouvant atteindre même les maisons et leurs murs, associée par le judaïsme commentant le Lévitique à la médisance) : aller voir le sacrificateur (Lv 14, 2-3), — les dix lépreux de l’Évangile ont la foi de se mettre en marche pour faire constater une purification qu'ils n'ont pas encore connue dans leur corps. Quelle foi ! Et voilà que la guérison leur advient pendant qu'ils sont en route.

Belle leçon quant à nos demandes de guérison — de nos Églises par exemple. N'attendons-nous pas que ça bouge avant de nous mettre en route ? Eh bien ! les lépreux ont reçu leur guérison alors qu'ils étaient déjà en route.

*

C'est là qu'apparaît la difficulté de notre texte. Neuf des ex-lépreux continuent de faire ce que Jésus leur a demandé : conformément à la Loi, ils poursuivent leur route pour faire constater leur guérison au sacrificateur. Rien à redire quant à eux. Mais le dixième, lui, ne poursuit pas sa route. Il revient sur ses pas, nous dit le texte. Étrange. Apparemment il ne fait pas ce que Jésus lui a demandé.

On comprend pourquoi au v.16 : « c'était un Samaritain », dit le texte. Compte tenu de la situation religieuse des Samaritains, il n’est pas enthousiaste à l’idée d’aller chez le sacrificateur auquel l'envoie Jésus, qui n'est évidemment pas le temple de Samarie !

C'est ainsi que lorsqu'il se trouve guéri, en chemin, il ne demande pas son reste : il revient sur ses pas. Puisque Jésus m'a guéri sans rien me demander, il comprendra, il m'accueillera. Attitude inattendue, mais compréhensible. Désobéissance néanmoins, à la Loi et à Jésus. Quelque chose qui semblerait même contraire à ce qu’avait finalement fait Naamân.

*

Le plus étrange, alors, est la réaction de Jésus. Non seulement il ne le rabroue pas, comme on pourrait s'y attendre, mais il le félicite. Les autres ont obéi scrupuleusement à la Loi, comme le leur a demandé Jésus. Mais c'est l'étranger dont il va dire qu'il a bien agi, qu'il a donné gloire à Dieu ! Lui, dont sa foi l'a sauvé. Que comprendre ? Sa désobéissance ne ressemble-t-elle pas à celle qui a tenté Naamân ? En apparence seulement.

*

Comme pour les sept bains de Naamân, notons aussi la symbolique du nombre : 10 personnes, c'est-à-dire ce qu'il faut dans le judaïsme pour pouvoir constituer une Synagogue. Voilà donc la base d'une assemblée de croyants. Sur les dix personnes, neuf qui obéissent, scrupuleusement, dont il n'y a rien à redire. Mais voilà que du coup, précisément parce qu'on ne peut rien trouver à redire dans leur façon d'agir, elles manquent l'essentiel.

Pour ces neuf-là, tout va bien, pensent-ils, dans leur relation avec Dieu : ils font, et ce qu'ils font, fût-ce des prières, est un bon point de repère entre Dieu et eux, c'est-à-dire un bon point d'appui pour s'abstenir de vraie relation avec Dieu. Le dixième lui, ne fait pas ce qui est prescrit.

Mais voilà, précisément du fait qu'il n'a rien fait de ce qu'il aurait dû faire, et parce qu'il n'y a rien pour lui dont il pourrait croire qu'il le ferait pour Dieu en échange de la grâce gratuite, rien à donner au Dieu qui ne veut rien, comme il ne voulait rien de Naamân le Syrien, voilà qu'il est à même d'avoir une réelle relation avec Dieu.

Il n'a plus d'autre choix que celui de la liberté devant Dieu, la liberté de rendre grâce simplement, gratuitement, à l'auteur de son salut.

C'est là ce qui explique les paroles apparemment étranges de Jésus, félicitant celui-ci plutôt que ceux qui avaient obéi à ses prescriptions. Leur obéissance, leur faire, leur tenait lieu de relation avec Dieu. Qu'est-ce qu'il pouvait leur dire de plus ?

* * *

Ce récit n'est pas indifférent. À travers la symbolique du nombre de base pour la fondation d'une Synagogue nous est bien indiqué ce qu'il signifie. C'est que la renaissance qui est en train de s'opérer se fait par quelqu’un à qui on ne s'attendait pas. Ici un Samaritain, qui s'avère être le dixième indispensable...

Comme l'Eglise naissante, constituée, nous dira Paul « ni de beaucoup de sages selon la chair, ni de beaucoup de puissants, ni de beaucoup de nobles. » (1 Co 1, 26). Jusqu'à ce que cette Église, devenue autonome, s'endorme pour ses sommeils périodiques, qui voient tout aussi régulièrement ceux qui se font forts d’être en règle, sages, puissants, nobles, se trouver hors de la relation avec Dieu, comme symboliquement l'étaient les lépreux, exclus des lieux saints et de la communion du peuple.

Soyons attentifs au dixième homme qui ne paie pas de mine, ne fait pas ce qu’il faut, mais qui est peut-être en train de couver une de ces relations avec Dieu qui pourrait contaminer toute l’Église. Dieu peut même projeter d’en changer radicalement le visage.

En tout cas, c’est ce type de relation qu’il demande de chacun — vraie, enracinée en deçà des rites — rite détaillé pour Naamân, rite dépouillé pour le dixième lépreux —, qui n’ont pas pour fonction de nous permettre établir une sorte de commerce avec un Dieu qui en deviendrait bien tangible ; mais n’ont fonction que de témoignage, pour nous de la part de Dieu, et pour autrui comme parole qui nous est confiée.

C’est le point commun entre Naamân, mis en relation avec le vrai Dieu via la gestuelle déroutante accomplie à travers Élisée, comme un témoin d’une parole prophétique, et le dixième lépreux mis en marche et bouleversé par le don gratuit de Jésus. Ce point commun : une vraie relation avec Dieu est mise en place. Dans son attitude avec le lépreux guéri qui ne suit pas ce qui lui a été dit, écho de celle d’Élisée avec Naamân, c’est cela que Jésus nous donne à méditer.


RP, Châtellerault, 13/10/19


dimanche 30 juin 2019

Manque, limites & appel intime




1 Rois 19.16-21 ; Psaume 16 ; Galates 5.1-18 ; Luc 9.51-62

1 Rois 19, 19-21
19 [Élie] trouva Élisée, fils de Shafath, qui labourait ; il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième. Élie passa près de lui et jeta son manteau sur lui.
20 Élisée abandonna les bœufs, courut après Élie et dit : "Permets que j’embrasse mon père et ma mère et je te suivrai." Élie lui dit : "Va ! retourne ! Que t’ai-je donc fait ?"
21 Élisée s’en retourna sans le suivre, prit la paire de bœufs qu’il offrit en sacrifice; avec l’attelage des bœufs, il fit cuire leur viande qu’il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Élie et fut à son service.

Luc 9, 51-62
51 Or, comme arrivait le temps où il allait être enlevé du monde, Jésus prit résolument la route de Jérusalem.
52 Il envoya des messagers devant lui. Ceux-ci s’étant mis en route entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue.
53 Mais on ne l’accueillit pas, parce qu’il faisait route vers Jérusalem.
54 Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent : "Seigneur, veux-tu que nous disions que le feu tombe du ciel et les consume ?"
55 Mais lui, se retournant, les réprimanda.
56 Et ils firent route vers un autre village.
57 Comme ils étaient en route, quelqu’un dit à Jésus en chemin : "Je te suivrai partout où tu iras."
58 Jésus lui dit : "Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où poser la tête."
59 Il dit à un autre : "Suis-moi." Celui-ci répondit: "Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père."
60 Mais Jésus lui dit : "Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu."
61 Un autre encore lui dit : "Je vais te suivre, Seigneur; mais d’abord permets-moi de faire mes adieux à ceux de ma maison."
62 Jésus lui dit : "Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu."

*

Dans notre cycle des lectures liturgiques, notre texte d'aujourd'hui suit d'un dimanche l'épisode de la multiplication des pains, et nous rapproche de la vocation d'Élisée comme disciple d'Élie. Repartons donc de la multiplication des pains, avec celle accomplie par Élisée, l'homme qui dès le départ, sait son manque…

2 Rois 4, 42-44
42 Un homme arriva de Baal-Shalisha. Il apportait dans son sac du pain de la première fournée pour l’homme de Dieu : 20 pains d’orge et de blé nouveau. Élisée dit : « Donnes-en à ces gens et qu’ils mangent. »
43 Son serviteur répondit : « Comment pourrais-je en donner à 100 personnes ? » Mais Élisée répéta : « Donnes-en à ces gens et qu’ils mangent, car voici ce que dit l’Éternel : "On mangera et il y aura des restes." »
44 Il mit alors les pains devant eux. Ils mangèrent et laissèrent des restes, conformément à la parole de l’Éternel.

Comme dans l'Évangile de la semaine dernière, il n'y a évidemment pas assez de pain. Pas de possibilité de trouver là ce que le texte ne dit pas — que chacun des participants aurait qui un sandwich, qui un reste de la veille, et qu'en partageant, finalement on aurait retrouvé le pouvoir de combler le manque. Le texte ne le dit pas, et pour cause, il veut enseigner l'inverse !, cet enseignement repris et développé par l'Évangile, qui nous dit précisément qu'il s'agit d'admettre notre manque et nos limites.

*

Notre manque et nos limites aussi et à nouveau au texte de l'Évangile de ce jour. Voilà un homme qui désire suivre Jésus. Et, oh surprise, Jésus, tente de le décourager ! On l’imaginerait volontiers s’enthousiasmant de la spontanéité de l’homme : « mais bien sûr, viens, on recrute. La moisson est immense et il y a peu d’ouvriers… » Mais non ! Si tu me suis, l’avertit Jésus, tu n’auras « pas où poser la tête ». Pire que les bêtes, qui ont des tanières. Avec moi, rien de tout cela… Dur ! C’est en nous ayant bien avertis de cela, en ayant bien précisé les choses, qu’il lance son appel.

On n’a pas assez pour le suivre ! C’est pourquoi c’est lui qui appelle, la chose étant trop intime, au cœur de nos manques, personne d’autre n'ayant le pouvoir de décider. Et quand il appelle, quand on a entendu sa voix intime, on ne peut que tout laisser, sachant ce qu’il en est. C'est de dépossession qu'il s'agit. « Il dit à un autre : "suis-moi." » En laissant tout, même ce qui semblerait accomplissement d’une évidence, de la bienséance — en fait un devoir : enterrer son père !

Tout laisser. Jésus a renvoyé à Élie et Élisée, au texte des Prophètes pour ce jour. La présence d’Élie est prégnante dans tout ce texte de Luc. Jésus vient de rabrouer ses disciples voulant faire tomber le feu du ciel sur les récalcitrants ; il vient de les rabrouer au nom d’Élie découvrant le visage de Dieu dans le souffle doux et léger, là où croyant imiter Élie, ils voulaient jouer les prophètes guerriers. Élie vient de faire massacrer 400 prophètes de Baal — et, il y a de quoi,… il déprime !

Alors,… 1 Rois 19, 11-13,
11 L'Éternel dit [à Élie] : Sors, et tiens-toi dans la montagne devant l'Éternel ! Et voici, l'Éternel passa. Et devant l'Éternel, il y eut un vent fort et violent qui déchirait les montagnes et brisait les rochers : l'Éternel n'était pas dans le vent. Après le vent, ce fut un tremblement de terre : l'Éternel n'était pas dans le tremblement de terre.
12 Après le tremblement de terre, un feu: l'Éternel n'était pas dans le feu. Après le feu, un murmure doux et léger.
13 Quand Élie l'entendit, il s'enveloppa le visage de son manteau, il sortit et se tint à l'entrée de la caverne.

Élie est sorti de son abattement à l'écoute du souffle doux et léger, comme un silence de Dieu. Comme annonçant la vocation d’Élisée, dans notre texte du jour au premier livre des Rois, peu après. Élisée a entendu la voix silencieuse de Dieu. Élie n’a rien dit ; il a simplement jeté son manteau sur lui. Et Élisée a compris, non pas ce qu’Élie n’a pas dit : il ne l’a pas dit ! Élisée a perçu l’appel de Dieu, au-delà du geste d’Élie.

Il s'agit pour être disciple d'être dépossédé, dépossédé de tout pouvoir. On n’a évidemment pas assez. Il s'agit d'admettre notre manque et nos limites, au risque sinon, vérifié hélas mille fois dans l'histoire, de voir le pouvoir que l'on aurait, fût-il d'abord minime, tourner à la maîtrise du feu du ciel, selon qu'après tout, ces Samaritains, contrairement à celui d'une parabole qui vient peu après, dérogent à toutes les lois du partage et de l'hospitalité, refusant d'accueillir Jésus montant vers Jérusalem ; soit en outre, on le saura peu après : vers sa mort.

D'où la colère des disciples Jacques et Jean : à ce rythme, le Royaume de Dieu n'est pas à la porte ! Procès de Moscou contre ceux qui empêchent l'avènement du Royaume : « veux-tu que nous disions que le feu tombe du ciel et les consume ? » Eh bien non, il s'agit au contraire de dépossession, c'est la leçon qu'a reçue Élie après avoir fait massacrer des prophètes d'un Baal atroce, demandant tout de même sacrifices d'enfants et prostitution sacrée ; cette leçon précède la vocation d'Élisée, voyant multiplier les pains pour avoir reconnu son impuissance, leçon qui vaut pour les disciples de Jésus.

Dans l'Évangile de Luc aussi, il s’agit de suivre le Dieu qui nous appelle à la dépossession de tout pouvoir. C'est là seulement que tout devient possible : nous n'avons pas assez. Dieu multiplie notre pas assez. L'histoire a aussi vérifié cela… L'espérance folle qui est celle des Prophètes, et qui est manifestée dans la résurrection du Christ, l'espérance de « nouveaux cieux et d'une nouvelle terre où la justice habite » (2 Pierre 3, 13, citant Ésaie 65, 17-25, où même le loup et l'agneau ne se font plus violence !), a porté dans l'histoire son fruit impossible : par exemple abolir l'esclavage et la peine de mort, choses au cœur de l'utopie des Prophètes, impossibles à vue humaine et pourtant advenues, bien que toujours fragiles, comme notre peu multiplié sans qu'on en sache le comment ! Combien a-t-on besoin de cette espérance impossible aux jours du cul-de-sac écologique où nous a placés notre raison toute sachante !… pour faire quand même de cette Création le substrat de la nouvelle Création, nouveaux cieux et nouvelle Terre.

*

Suivre Jésus. Chose impossible, au regard des exigences de dépossession qu'il pose. Suivre Jésus toutefois. Et pour cela, aller faire d'abord, comme Élisée, ses adieux à son père et à sa mère. Quoi de plus normal ! Ici Jésus est exégète de la Bible : il cite indirectement, devant celui qu’il appelle, ce passage que ses auditeurs connaissent bien, pour qu’ils comprennent bien. « Permets que j’embrasse mon père et ma mère et je te suivrai », a répondu Élisée. Et Élie lui dit : « Va ! Retourne ! Que t’ai-je donc fait ? ». Ou en d’autres termes : « je ne t’ai rien demandé ! »

C’est Dieu qui appelle, et personne d’autre. Ça se passe au cœur l'intimité de chacun. Voilà la façon dont Jésus a lu le passage de la vocation d’Élisée, perçue au seul frôlement du manteau d’Élie qui ne lui a effectivement rien demandé. Ce qui ne veut pas dire, évidemment, cela va sans dire, que Jésus, ou avant lui Élie, enseignent la muflerie, l’impolitesse ou la non-reconnaissance. Cela veut dire que dans le temps, dans notre temps, il y a un avant et un après l’appel de Dieu. Et qu’entre cet avant et cet après, il y a un abîme. On est d’un côté ou de l’autre.

Élisée l’a compris, et quand il retourne embrasser ses parents, c’est pour lui l’occasion de brûler tous les ponts qui seraient censés lui permettre de retourner avant cet appel. Il le signifie en brûlant son outil de travail, le consacrant à Dieu pour nourrir ceux qui ont faim : il « prit la paire de bœufs qu’il offrit en sacrifice ; avec l’attelage des bœufs, il fit cuire leur viande qu’il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Élie et fut à son service. »

C’est ce que Jésus redit. En soulignant toute la radicalité qui est dans l’appel de Dieu : « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu. » Et pour que les choses soient bien claires, à cet autre, qui a compris la référence, et qui à son tour lui cite quasi-explicitement le texte sur Élie et Élisée : « Seigneur ; permets-moi de faire mes adieux » : « quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu. » Élisée était laboureur, tu seras laboureur du champ de Dieu ; comme il a dit à d’autres, pécheurs de poisson ceux-là : « je vous ferai pécheurs d’hommes ». C’est ainsi que Jésus envoie ceux qu’il appelle.

Voilà qui explique ce qu’il vient de dire sur les morts et ceux qui les enterrent. C’est bien dans l’esprit de ce que dit la Bible sur Élie et Élisée.

Ne pas enterrer les morts, ne signifie pas qu’il s’agit d’éviter les enterrements et de ne pas accomplir son devoir d’accompagner les siens dans le deuil et les larmes, évidemment. C’est une façon de dire, puisqu’il s’agit du champ de Dieu, du champ qu’est son Royaume, que ce Règne, celui de Dieu, n’est pas derrière nous, dans les souvenirs et la nostalgie : « ne cherche pas parmi les morts celui qui est le vivant », dira l’ange à Marie de Magdala au dimanche de Pâques : il n’est pas ici, il est ressuscité.

Pour les disciples de Jésus, puisqu’il ne saurait y avoir de culte du tombeau vide, ni de son linceul, il ne saurait à plus forte raison y avoir de culte du passé, aussi glorieux soit-il. (Ou aussi tendre ait-il été, pour un passé familial, ici.) Le Royaume de Dieu n’est pas dans le passé.

Dans le passé, il n’y a au pire que nostalgie, au minimum vaine — quand, pire encore, elle n’est pas carrément morbide (à ce point, le rapport au passé n’a de sens que comme repentance : à savoir laisser le passé et se tourner vers l’appel de Dieu). Et au mieux, il y a là simplement leçon à entendre, comme l’a fait Jésus de la leçon d’Élie — puisque ceux qui ignorent leur passé sont condamnés à le répéter.

Il n’y a aucun avenir dans le passé ; et aucun présent non plus. Le seul présent est dans l’appel de Dieu — car l’avenir qu’ouvre Jésus à ses disciples, à nous si nous entendons son appel, l’avenir qu’il nous ouvre est au présent : c’est aujourd’hui le règne de Dieu ; le Règne de Dieu est au milieu de vous : allez le dire, et le vivre.

Aujourd’hui son appel nous est lancé. Des signes, comme le manteau d’Élie, des paroles signifiées dans des gestes… C’est lui qui appelle, et pour celui, celle, qui a entendu son appel, c’en est fini, il n’y a plus d’hier. Il n’y a plus qu’un impossible qui ouvre le Royaume, aujourd’hui présent au milieu de nous.


R.P., Poitiers, 30.06.19


dimanche 9 octobre 2016

Dix lépreux guéris, plus un




Psaume 98 ; 2 Timothée 2, 8-13 ; 2 Rois 5, 14-17 ; Luc 17, 11-19

2 Rois 5, 14-17
14 […] Naamân descendit au Jourdain et s’y plongea sept fois selon la parole de l’homme de Dieu. Sa chair devint comme la chair d’un petit garçon, il fut purifié.
15 Il retourna avec toute sa suite vers l’homme de Dieu. Il entra, se tint devant lui et dit : "Maintenant, je sais qu’il n’y a pas de Dieu sur toute la terre si ce n’est en Israël. Accepte, je t’en prie un présent de la part de ton serviteur."
16 Élisée répondit : "Par la vie du SEIGNEUR que je sers, je n’accepterai rien!" Naamân le pressa d’accepter mais il refusa.
17 Naamân dit : "Puisque tu refuses, permets que l’on donne à ton serviteur la charge de terre de deux mulets, car ton serviteur n’offrira plus d’holocauste ni de sacrifice à d’autres dieux qu’au SEIGNEUR.

Luc 17, 11-19
11 Or, comme Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa à travers la Samarie et la Galilée.
12 A son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s’arrêtèrent à distance
13 et élevèrent la voix pour lui dire : "Jésus, maître, aie pitié de nous."
14 Les voyant, Jésus leur dit : "Allez vous montrer aux prêtres." Or, pendant qu’ils y allaient, ils furent purifiés.
15 L’un d’entre eux, voyant qu’il était guéri, revint en rendant gloire à Dieu à pleine voix.
16 Il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce ; or c’était un Samaritain.
17 Alors Jésus dit : "Est-ce que tous les dix n’ont pas été purifiés ? Et les neuf autres, où sont-ils ?
18 Il ne s’est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu : il n’y a que cet étranger !"
19 Et il lui dit : "Relève-toi, va. Ta foi t’a sauvé."

*

Dix lépreux guéris, plus un, le général syrien Naamân. Voyons d'abord le cas de Naamân. Lépreux, Naamân est par ailleurs chef de l’armée d’un pays qui est alors dans les plus mauvais termes avec Israël : la Syrie. Mais, lépreux, en désespoir de cause, et sur la réputation de ce prophète d’Israël, il va rencontrer Élisée. Et Élisée lui demande de se baigner sept fois dans le fleuve qui coule en Israël, le Jourdain ! Mais avant qu’il n’accepte ce que lui demande Élisée et n’obtienne la guérison de sa lèpre, le général syrien Naamân a été plus que réticent ; posant pas mal de questions.

Les questions de Naamân paraissent justes à notre raison. Quoi de plus raisonnable en effet : « n'y a-t-il pas de fleuves en Syrie ? » Pourquoi le Jourdain ? On me parle d'un prophète capable de me guérir ; je me rends auprès de lui, ce qui n'est pas particulièrement simple, compte tenu des relations politiques et diplomatiques entre mon pays et le sien, et le voilà qui me demande de me plonger sept fois dans le Jourdain. Qu'ai-je besoin de me plonger — et d'ailleurs pourquoi sept fois — dans ce fleuve-là ?

*

Puis Naamân se met peut-être à réfléchir — sur les raisons de sa mauvaise humeur devant les exigences du prophète. C'est qu'au fond de lui il sait très bien ce qu'impliquent les exigences d'Élisée : la reconnaissance d'un autre Dieu que celui, ou ceux, dont il a l'habitude.

Ce que lui demande Élisée ne trompe pas. Derrière le fleuve d'un autre pays, la terre d'un autre pays, sont symbolisées d'autres réalités, un autre type de relation avec Dieu. Et Naamân a peur. Il n'a pas l'habitude. Il n'a pas l'habitude de la liberté que lui octroie le Dieu d'Israël, liberté ne serait-ce que par rapport à sa lèpre. Que lui demande en effet le Dieu d'Israël ? Rien au fond. Le serviteur d'Élisée le lui rappelle : ce que te demande le prophète est pourtant simple. S'il « t'avait demandé quelque chose de difficile, ne l'aurais-tu pas fait ? » (v.13a). Mais voilà qu'il n'a dit rien d'autre que « lave-toi et sois pur » (v.13b). Terrible parole pour Naamân. Il est désorienté. L'enjeu, Naamân l'a compris : il est clairement signifié par ce symbole : tu te lavera dans le fleuve du pays du Dieu qui ne te demande rien que de te laver et d’être purifié. Il ne te demande même pas d'être de son peuple. Il t'accepte comme tu es, Syrien, ou autre, peu importe. Il ne te demande même pas de le servir, ni de le payer, ou d'accomplir quelque tâche, ou pèlerinage — ou que sais-je, — que ce soit.

Jusque dans ce nombre apparemment arbitraire, sept fois, apparaît ce symbole, comme la succession des jours qui débouche sur le repos du Dieu d'Israël, le repos où son peuple est appelé à entrer avec lui. C'est aujourd'hui le jour du repos. Repose-toi Naamân, repose-toi de toutes les obligations qu'exigeait de toi ton ancien dieu, toutes ces tâches dont l'accomplissement minutieux ne te guérissait pas de ta lèpre.

C'est que le Dieu qui a établi son Temple sur cette terre est une toute autre espèce de Dieu. Et Naamân panique : il perd tous ses repères. Alors si c’est cela, qu'au moins on lui laisse ses fleuves pour se baigner, ne valent-ils pas mieux que ceux d'Israël ? Mais non, il n'y aura plus de ces vieux repères, pas même de repère raisonnable, pas même les fleuves de ton pays.

Cher Naamân, ta lèpre — avec ta crainte et toutes les tâches qui, crois-tu, te justifient, — se détachera de toi quand tu quitteras tes vieux repères. Et en voici le symbole, tu viendras sur la terre et dans le fleuve du Dieu de ta liberté... Et voilà que Naamân lâche tout. Il se rend au rite apparemment absurde du prophète, et, nous dit le texte, « sa chair redevint comme celle d'un jeune garçon, et il fut pur » (v.14).

*

Mais — ah, l'habitude ! — Naamân ne s'en tient pas là. C'est maintenant qu'il est sauvé qu'il faut faire quelque chose, ne serait-ce qu'un cadeau à son nouveau Dieu, par l'intermédiaire de son prophète. L'habitude de Naamân : après avoir été sauvé par l'Esprit, il veut revenir, le plus vite possible, à la chair, à ses repères, faire le plus vite possible du Dieu d'Israël un nouveau dieu à l'image des anciens. Un dieu à qui on offre ceci ou cela, un dieu pour qui on fait ceci ou cela — une idole. Et pour bien lui montrer que, précisément le vrai Dieu n'a rien à voir avec ses vieilles idoles, Élisée laissera Naamân continuer d'accompagner son maître syrien dans le temple de l'idole Rimmôn. Le vrai dieu n'a rien à craindre de Rimmôn, surtout pas la concurrence.

Naamân a acquis la liberté. Et s'il le souhaite, qu'il prenne deux sacs de terre d'Israël, dernier symbole comme le fleuve, du fait que son Dieu, le vrai Dieu, est un autre Dieu.

* * *

Comme Naamân, la tentation taraude tout un chacun de réduire le vrai Dieu à la mesure de ses points de repère. Elle sera encore celle des dix lépreux de l’Évangile.

Comme Naamân face à Élisée, ils ont eu vent de la réputation de Jésus. Leur foi est remarquable. Déjà par la demande qu'ils adressent à Jésus. Et lorsqu'il leur répond, simplement, de faire ce que prescrit la Loi pour le constat de purification des lépreux : aller voir le sacrificateur (Lv 14, 2-3), — ils ont la foi de se mettre en marche pour faire constater une purification qu'ils n'ont pas encore connue dans leur corps. Quelle foi ! Et voilà que la guérison leur advient pendant qu'ils sont en route.

Belle leçon quant à nos demandes de guérison — de nos Églises par exemple. N'attendons-nous pas que ça bouge avant de nous mettre en route ? Eh bien ! les lépreux ont reçu leur guérison alors qu'ils étaient déjà en route.

*

C'est là qu'apparaît la difficulté de notre texte. Neuf des ex-lépreux continuent de faire ce que Jésus leur a demandé : conformément à la Loi, ils poursuivent leur route pour faire constater leur guérison au sacrificateur. Rien à redire quant à eux. Mais le dixième, lui, ne poursuit pas sa route. Il revient sur ses pas, nous dit le texte. Étrange. Apparemment il ne fait pas ce que Jésus lui a demandé.

On comprend pourquoi au v.16 : « c'était un Samaritain », dit le texte. Compte tenu de la situation religieuse des Samaritains, il n’est pas enthousiaste à l’idée d’aller chez le sacrificateur auquel l'envoie Jésus, qui n'est évidemment pas le temple de Samarie !

C'est ainsi que lorsqu'il se trouve guéri, en chemin, il ne demande pas son reste : il revient sur ses pas. Puisque Jésus m'a guéri sans rien me demander, il comprendra, il m'accueillera. Attitude inattendue, mais compréhensible. Désobéissance néanmoins, à la Loi et à Jésus. Quelque chose qui semblerait même contraire à ce qu’avait finalement fait Naamân.

*

Le plus étrange, alors, est la réaction de Jésus. Non seulement il ne le rabroue pas, comme on pourrait s'y attendre, mais il le félicite. Les autres ont obéi scrupuleusement à la Loi, comme le leur a demandé Jésus. Mais c'est l'étranger dont il va dire qu'il a bien agi, qu'il a donné gloire à Dieu ! Lui, dont sa foi l'a sauvé. Que comprendre ? Sa désobéissance ne ressemble-t-elle pas à celle qui a tenté Naamân ? En apparence seulement.

*

Comme pour les sept bains de Naamân, notons aussi la symbolique du nombre : 10 personnes, c'est-à-dire ce qu'il faut dans le judaïsme pour pouvoir constituer une Synagogue. Voilà donc la base d'une assemblée de croyants. Sur les dix personnes, neuf qui obéissent, scrupuleusement, dont il n'y a rien à redire. Mais voilà que du coup, précisément parce qu'on ne peut rien trouver à redire dans leur façon d'agir, elles manquent l'essentiel.

Pour ces neuf-là, tout va bien, pensent-ils, dans leur relation avec Dieu : ils font, et ce qu'ils font, fût-ce des prières, est un bon point de repère entre Dieu et eux, c'est-à-dire un bon point d'appui pour s'abstenir de vraie relation avec Dieu. Le dixième lui, ne fait pas ce qui est prescrit.

Mais voilà, précisément du fait qu'il n'a rien fait de ce qu'il aurait dû faire, et parce qu'il n'y a rien pour lui dont il pourrait croire qu'il le ferait pour Dieu en échange de la grâce gratuite, rien à donner au Dieu qui ne veut rien, comme il ne voulait rien de Naamân le Syrien, voilà qu'il est à même d'avoir une réelle relation avec Dieu.

Il n'a plus d'autre choix que celui de la liberté devant Dieu, la liberté de rendre grâce simplement, gratuitement, à l'auteur de son salut.

C'est là ce qui explique les paroles apparemment étranges de Jésus, félicitant celui-ci plutôt que ceux qui avaient obéi à ses prescriptions. Leur obéissance, leur faire, leur tenait lieu de relation avec Dieu. Qu'est-ce qu'il pouvait leur dire de plus ?

* * *

Ce récit n'est pas indifférent. À travers la symbolique du nombre de base pour la fondation d'une Synagogue nous est bien indiqué ce qu'il signifie. C'est que la renaissance qui est en train de s'opérer se fait par quelqu’un à qui on ne s'attendait pas. Ici un Samaritain, qui s'avère être le dixième indispensable...

Comme l'Eglise naissante, constituée, nous dira Paul « ni de beaucoup de sages selon la chair, ni de beaucoup de puissants, ni de beaucoup de nobles. » (1 Co 1, 26). Jusqu'à ce que cette Église, devenue autonome, s'endorme pour ses sommeils périodiques, qui voient tout aussi régulièrement ceux qui se font forts d’être en règle, sages, puissants, nobles, se trouver hors de la relation avec Dieu, comme symboliquement l'étaient les lépreux, exclus des lieux saints et de la communion du peuple.

Soyons attentifs au dixième homme qui ne paie pas de mine, ne fait pas ce qu’il faut, mais qui est peut-être en train de couver une de ces relations avec Dieu qui pourrait contaminer toute l’Église. Dieu peut même projeter d’en changer radicalement le visage.

En tout cas, c’est ce type de relation qu’il demande de chacun — vraie, enracinée en deçà des rites — rite détaillé pour Naamân, rite dépouillé pour le dixième lépreux —, qui n’ont pas pour fonction de nous permettre établir une sorte de commerce avec un Dieu qui en deviendrait bien tangible ; mais n’ont fonction que de témoignage, pour nous de la part de Dieu, et pour autrui comme parole qui nous est confiée.

C’est le point commun entre Naamân, mis en relation avec le vrai Dieu via la gestuelle déroutante accomplie à travers Élisée, comme un témoin d’une parole prophétique, et le dixième lépreux mis en marche et bouleversé par le don gratuit de Jésus. Ce point commun : une vraie relation avec Dieu est mise en place. Dans son attitude avec le lépreux guéri qui ne suit pas ce qui lui a été dit, écho de celle d’Élisée avec Naamân, c’est cela que Jésus nous donne à méditer.


R.P., Poitiers, 9/10/16
dimanche relations judaïsme, entre Rosh ha-Shana 5777 et Yom Kippour


mardi 21 septembre 2010

Renouveler l'Alliance — La réforme du roi Josias




2 Rois 23, 1-14
1 Le roi envoya des émissaires pour qu'ils rassemblent auprès de lui tous les anciens de Juda et de Jérusalem.
2 Puis le roi monta à la maison du SEIGNEUR, avec tous les hommes de Juda et tous les habitants de Jérusalem, les prêtres, les prophètes et tout le peuple, du plus petit au plus grand. Il leur lut toutes les paroles du livre de l'alliance qu'on avait trouvé dans la maison du SEIGNEUR.
3 Le roi se tenait sur l'estrade et, devant le SEIGNEUR, il conclut l'alliance en s'engageant à suivre le SEIGNEUR et à observer ses commandements, ses préceptes et ses prescriptions de tout son cœur et de toute son âme, afin de réaliser les paroles de cette alliance, écrites dans ce livre ; et tout le peuple adhéra à l'alliance.
4 Le roi ordonna à Hilqiya, le grand prêtre, aux prêtres de second rang et aux gardiens du seuil de sortir du temple du SEIGNEUR tous les objets qui avaient été faits pour le Baal, pour l'Ashéra et pour toute l'armée du ciel ; il les brûla hors de Jérusalem, dans les terrains du Cédron, et il en fit porter la poussière à Beth-El.
5 Il supprima les desservants que les rois de Juda avaient établis pour offrir de l'encens dans les hauts lieux des villes de Juda et des environs de Jérusalem, et ceux qui offraient de l'encens au Baal, au soleil, à la lune, aux constellations du zodiaque et à toute l'armée du ciel.
6 Il sortit de la maison du SEIGNEUR le poteau cultuel (l'ashéra), qu'il emporta hors de Jérusalem, vers l'oued Cédron ; il le brûla dans le Cédron et le réduisit en poussière. Il en jeta la poussière sur la tombe des gens du peuple.
7 Il démolit les maisons des prostitués sacrés qui étaient dans la maison du SEIGNEUR, maisons où les femmes tissaient des robes pour l'Ashéra.
8 Il fit venir tous les prêtres des villes de Juda ; il rendit impurs les hauts lieux où les prêtres offraient de l'encens, depuis Guéba jusqu'à Bersabée ; il démolit les hauts lieux des portes : à l'entrée de la porte de Josué, chef de la ville, et à gauche de la porte de la ville.
9 Toutefois les prêtres des hauts lieux ne montaient pas à l'autel du SEIGNEUR à Jérusalem, mais ils mangeaient des pains sans levain au milieu de leurs frères.
10 Le roi rendit impur le topheth qui est dans la vallée du Fils de Hinnom, afin que personne ne fasse plus passer son fils ou sa fille par le feu au Molek.
11 Il supprima de l'entrée de la maison du SEIGNEUR les chevaux que les rois de Juda avaient consacrés au soleil, près de la salle du haut fonctionnaire Netân-Mélek, qui se trouvait dans les annexes ; et il mit le feu aux chars du soleil.
12 Le roi démolit les autels de la chambre d'Achaz, à l'étage, sur le toit en terrasse, autels que les rois de Juda avaient faits, ainsi que les autels que Manassé avait faits dans les deux cours de la maison du SEIGNEUR. Après les avoir brisés et enlevés de là, il en jeta la poussière dans le Cédron.
13 Le roi rendit impurs les hauts lieux qui étaient en face de Jérusalem, au sud du mont de la Destruction, et que Salomon, roi d'Israël, avait bâtis pour Astarté, l'horreur des Sidoniens, pour Kemosh, l'horreur de Moab, et pour Milkom, l'abomination des Ammonites.
14 Il brisa les pierres levées, coupa les poteaux cultuels (les ashéras) et remplit ces lieux d'ossements humains.
*

« Tout le peuple adhéra à l'alliance » (v. 3).

Le roi vient de lire le livre de la loi (v. 2), trouvé dans le Temple par le grand-prêtre Hilqiya (ch. 22, v. 8). Le roi avait envoyé au grand-prêtre un scribe, Shaphân, faire le recensement des moyens financiers du Temple, le compte des dons apportés par le peuple (22, 3-4).

Cela pour « réparer les fissures de la Maison du Seigneur » (22, 5). Il faut toujours être attentif au double sens d'un tel propos. On a un cas célèbre dans l'histoire de l'Eglise, celui de François d'Assise s'entendant appeler à réparer l'Eglise, qui est fissurée. Le voilà qui prend une brouette, du ciment, et qui part réparer la chapelle de la Portioncule, qui en a bien besoin. Cela fait, il comprend que derrière ladite chapelle, c'est bien de l'Église (avec un grand E) qu'il est question, en proie à des dégâts des eaux autrement graves que ceux qui ont fissuré la chapelle réparée.

De même Josias, demandant un bilan financier pour que l'on répare « les fissures de la Maison du Seigneur », va y trouver le livre de la Loi, la Bible. C'est le scribe qui lui ramène le livre que lui a remis le grand-prêtre et qui le lit à Josias : « Hilqiya, le prêtre, m'a donné un livre. Et Shaphân le lut à haute voix devant le roi » (22, 10).

C'est là le point de départ de la fameuse réforme de Josias : le roi, à l'écoute de la loi, « déchire ses vêtements » (22, 11), tant il découvre l'abîme qui sépare la pratique en cours et les prescriptions de la loi.

C'est le vrai problème signifié derrière les fissures, pointé par la prophétesse Houlda, consultée à la demande du roi par son scribe (22, 14-20).

Alors, et c'est là notre texte de ce jour, Josias fait rassembler tous les anciens, car le problème concerne tout le peuple, des responsables jusqu'aux plus humbles.

Et le roi lui-même « leur lut toutes les paroles du livre de l'alliance qu'on avait trouvé dans la maison du Seigneur », dit le texte, qui poursuit : « Le roi, devant le Seigneur, conclut l'alliance en s'engageant à suivre le Seigneur et à observer ses commandements, ses préceptes et ses prescriptions de tout son cœur et de toute son âme, afin de réaliser les paroles de cette alliance, écrites dans ce livre ; et tout le peuple adhéra à l'alliance ».

La prise au sérieux du livre l'Alliance fondera une réforme qui fera de Josias le modèle du réformateur jusqu'à l'ère moderne. Calvin le donnera en exemple au roi d'Angleterre appelé à mettre en place la Réforme.

La lecture effectuée, s'en suit le commencement de mise en pratique de la charte, se débarrasser de toutes les idoles à commencer par celles qui siègent au cœur-même du Temple (23, 4-14) — où l'on commence à comprendre en quoi il est autrement fissuré, en quoi ce ne sont pas que des murs de pierres et un toit qui sont fissurés.

« Vous êtes le temple de Dieu » redira Paul (1 Corinthiens 3, 16-17) en écho à la promesse de la Torah qui vient d'être lue par Josias : « ils me feront un temple et j'habiterai au milieu d'eux » (Exode 25, 8).

Tout a commencé par des fissures constatées dans l'édifice cultuel et par un bilan financier, débouchant sur un véritable renouveau de vie.

Psaume 119, 33-64
33 Enseigne-moi, SEIGNEUR, la voie de tes prescriptions, pour que je les garde jusqu'à la fin !
34 Donne-moi l'intelligence, pour que je garde ta loi, que je l'observe de tout mon cœur !
35 Conduis-moi dans le sentier de tes commandements ! Car j'y prends plaisir.
36 Incline mon cœur vers tes préceptes et non vers le gain !
37 Détourne mes yeux de l'illusion, fais-moi vivre dans ta voie !
38 Réalise envers moi, ton serviteur, ce que tu as dit en faveur de ceux qui te craignent !
39 Détourne de moi le déshonneur qui m'effraie, car tes règles sont bonnes.
40 Je soupire après tes directives : fais-moi vivre dans ta justice !
41 SEIGNEUR, que viennent jusqu'à moi ta fidélité, ton salut, selon ce que tu as dit !
42 Je pourrai répondre à celui qui m'outrage, car je me fie à ta parole.
43 N'arrache pas de ma bouche la parole de vérité, car j'attends tes jugements.
44 J'observerai ta loi constamment, toujours, à jamais.
45 Je marcherai au large, car je recherche tes directives.
46 Je parlerai de tes préceptes devant les rois, et je n'aurai pas honte.
47 Je fais mes délices de tes commandements que j'aime.
48 Je lève mes mains vers tes commandements que j'aime, et je veux méditer tes prescriptions.
49 Souviens-toi de ta parole en ma faveur, puisque tu m'as donné l'espérance, à moi, ton serviteur !
50 C'est ma consolation dans mon affliction : ce que tu as dit me fait vivre.
51 Des gens arrogants me traitent avec insolence ; je ne dévie pas de ta loi.
52 Je me souviens de tes jugements d'autrefois, SEIGNEUR, et je me console.
53 Une vive ardeur me saisit à cause des méchants qui abandonnent ta loi.
54 Tes prescriptions sont le sujet de mes psaumes, dans la maison où je séjourne en immigré.
55 La nuit j'évoque ton nom, SEIGNEUR, et j'observe ta loi.
56 C'est là ce qui m'est propre, car je garde tes directives.
57 Ma part, SEIGNEUR, je le dis, c'est d'observer tes paroles.
58 De tout mon cœur je cherche à t'apaiser ; fais-moi grâce, selon ce que tu as dit !
59 Je réfléchis à ma voie et je ramène mes pas vers tes préceptes.
60 Je me hâte, je ne tarde pas à observer tes commandements.
61 Les liens des méchants m'enveloppent ; je n'oublie pas ta loi.
62 En pleine nuit je me lève pour te célébrer à cause des jugements de ta justice.
63 Je suis le compagnon de tous ceux qui te craignent, et de ceux qui observent tes directives.
64 SEIGNEUR, ta fidélité remplit la terre ; apprends-moi tes prescriptions !

RP, 21.09.10
CP "commun", Vence