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dimanche 30 juin 2019

Manque, limites & appel intime




1 Rois 19.16-21 ; Psaume 16 ; Galates 5.1-18 ; Luc 9.51-62

1 Rois 19, 19-21
19 [Élie] trouva Élisée, fils de Shafath, qui labourait ; il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième. Élie passa près de lui et jeta son manteau sur lui.
20 Élisée abandonna les bœufs, courut après Élie et dit : "Permets que j’embrasse mon père et ma mère et je te suivrai." Élie lui dit : "Va ! retourne ! Que t’ai-je donc fait ?"
21 Élisée s’en retourna sans le suivre, prit la paire de bœufs qu’il offrit en sacrifice; avec l’attelage des bœufs, il fit cuire leur viande qu’il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Élie et fut à son service.

Luc 9, 51-62
51 Or, comme arrivait le temps où il allait être enlevé du monde, Jésus prit résolument la route de Jérusalem.
52 Il envoya des messagers devant lui. Ceux-ci s’étant mis en route entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue.
53 Mais on ne l’accueillit pas, parce qu’il faisait route vers Jérusalem.
54 Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent : "Seigneur, veux-tu que nous disions que le feu tombe du ciel et les consume ?"
55 Mais lui, se retournant, les réprimanda.
56 Et ils firent route vers un autre village.
57 Comme ils étaient en route, quelqu’un dit à Jésus en chemin : "Je te suivrai partout où tu iras."
58 Jésus lui dit : "Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où poser la tête."
59 Il dit à un autre : "Suis-moi." Celui-ci répondit: "Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père."
60 Mais Jésus lui dit : "Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu."
61 Un autre encore lui dit : "Je vais te suivre, Seigneur; mais d’abord permets-moi de faire mes adieux à ceux de ma maison."
62 Jésus lui dit : "Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu."

*

Dans notre cycle des lectures liturgiques, notre texte d'aujourd'hui suit d'un dimanche l'épisode de la multiplication des pains, et nous rapproche de la vocation d'Élisée comme disciple d'Élie. Repartons donc de la multiplication des pains, avec celle accomplie par Élisée, l'homme qui dès le départ, sait son manque…

2 Rois 4, 42-44
42 Un homme arriva de Baal-Shalisha. Il apportait dans son sac du pain de la première fournée pour l’homme de Dieu : 20 pains d’orge et de blé nouveau. Élisée dit : « Donnes-en à ces gens et qu’ils mangent. »
43 Son serviteur répondit : « Comment pourrais-je en donner à 100 personnes ? » Mais Élisée répéta : « Donnes-en à ces gens et qu’ils mangent, car voici ce que dit l’Éternel : "On mangera et il y aura des restes." »
44 Il mit alors les pains devant eux. Ils mangèrent et laissèrent des restes, conformément à la parole de l’Éternel.

Comme dans l'Évangile de la semaine dernière, il n'y a évidemment pas assez de pain. Pas de possibilité de trouver là ce que le texte ne dit pas — que chacun des participants aurait qui un sandwich, qui un reste de la veille, et qu'en partageant, finalement on aurait retrouvé le pouvoir de combler le manque. Le texte ne le dit pas, et pour cause, il veut enseigner l'inverse !, cet enseignement repris et développé par l'Évangile, qui nous dit précisément qu'il s'agit d'admettre notre manque et nos limites.

*

Notre manque et nos limites aussi et à nouveau au texte de l'Évangile de ce jour. Voilà un homme qui désire suivre Jésus. Et, oh surprise, Jésus, tente de le décourager ! On l’imaginerait volontiers s’enthousiasmant de la spontanéité de l’homme : « mais bien sûr, viens, on recrute. La moisson est immense et il y a peu d’ouvriers… » Mais non ! Si tu me suis, l’avertit Jésus, tu n’auras « pas où poser la tête ». Pire que les bêtes, qui ont des tanières. Avec moi, rien de tout cela… Dur ! C’est en nous ayant bien avertis de cela, en ayant bien précisé les choses, qu’il lance son appel.

On n’a pas assez pour le suivre ! C’est pourquoi c’est lui qui appelle, la chose étant trop intime, au cœur de nos manques, personne d’autre n'ayant le pouvoir de décider. Et quand il appelle, quand on a entendu sa voix intime, on ne peut que tout laisser, sachant ce qu’il en est. C'est de dépossession qu'il s'agit. « Il dit à un autre : "suis-moi." » En laissant tout, même ce qui semblerait accomplissement d’une évidence, de la bienséance — en fait un devoir : enterrer son père !

Tout laisser. Jésus a renvoyé à Élie et Élisée, au texte des Prophètes pour ce jour. La présence d’Élie est prégnante dans tout ce texte de Luc. Jésus vient de rabrouer ses disciples voulant faire tomber le feu du ciel sur les récalcitrants ; il vient de les rabrouer au nom d’Élie découvrant le visage de Dieu dans le souffle doux et léger, là où croyant imiter Élie, ils voulaient jouer les prophètes guerriers. Élie vient de faire massacrer 400 prophètes de Baal — et, il y a de quoi,… il déprime !

Alors,… 1 Rois 19, 11-13,
11 L'Éternel dit [à Élie] : Sors, et tiens-toi dans la montagne devant l'Éternel ! Et voici, l'Éternel passa. Et devant l'Éternel, il y eut un vent fort et violent qui déchirait les montagnes et brisait les rochers : l'Éternel n'était pas dans le vent. Après le vent, ce fut un tremblement de terre : l'Éternel n'était pas dans le tremblement de terre.
12 Après le tremblement de terre, un feu: l'Éternel n'était pas dans le feu. Après le feu, un murmure doux et léger.
13 Quand Élie l'entendit, il s'enveloppa le visage de son manteau, il sortit et se tint à l'entrée de la caverne.

Élie est sorti de son abattement à l'écoute du souffle doux et léger, comme un silence de Dieu. Comme annonçant la vocation d’Élisée, dans notre texte du jour au premier livre des Rois, peu après. Élisée a entendu la voix silencieuse de Dieu. Élie n’a rien dit ; il a simplement jeté son manteau sur lui. Et Élisée a compris, non pas ce qu’Élie n’a pas dit : il ne l’a pas dit ! Élisée a perçu l’appel de Dieu, au-delà du geste d’Élie.

Il s'agit pour être disciple d'être dépossédé, dépossédé de tout pouvoir. On n’a évidemment pas assez. Il s'agit d'admettre notre manque et nos limites, au risque sinon, vérifié hélas mille fois dans l'histoire, de voir le pouvoir que l'on aurait, fût-il d'abord minime, tourner à la maîtrise du feu du ciel, selon qu'après tout, ces Samaritains, contrairement à celui d'une parabole qui vient peu après, dérogent à toutes les lois du partage et de l'hospitalité, refusant d'accueillir Jésus montant vers Jérusalem ; soit en outre, on le saura peu après : vers sa mort.

D'où la colère des disciples Jacques et Jean : à ce rythme, le Royaume de Dieu n'est pas à la porte ! Procès de Moscou contre ceux qui empêchent l'avènement du Royaume : « veux-tu que nous disions que le feu tombe du ciel et les consume ? » Eh bien non, il s'agit au contraire de dépossession, c'est la leçon qu'a reçue Élie après avoir fait massacrer des prophètes d'un Baal atroce, demandant tout de même sacrifices d'enfants et prostitution sacrée ; cette leçon précède la vocation d'Élisée, voyant multiplier les pains pour avoir reconnu son impuissance, leçon qui vaut pour les disciples de Jésus.

Dans l'Évangile de Luc aussi, il s’agit de suivre le Dieu qui nous appelle à la dépossession de tout pouvoir. C'est là seulement que tout devient possible : nous n'avons pas assez. Dieu multiplie notre pas assez. L'histoire a aussi vérifié cela… L'espérance folle qui est celle des Prophètes, et qui est manifestée dans la résurrection du Christ, l'espérance de « nouveaux cieux et d'une nouvelle terre où la justice habite » (2 Pierre 3, 13, citant Ésaie 65, 17-25, où même le loup et l'agneau ne se font plus violence !), a porté dans l'histoire son fruit impossible : par exemple abolir l'esclavage et la peine de mort, choses au cœur de l'utopie des Prophètes, impossibles à vue humaine et pourtant advenues, bien que toujours fragiles, comme notre peu multiplié sans qu'on en sache le comment ! Combien a-t-on besoin de cette espérance impossible aux jours du cul-de-sac écologique où nous a placés notre raison toute sachante !… pour faire quand même de cette Création le substrat de la nouvelle Création, nouveaux cieux et nouvelle Terre.

*

Suivre Jésus. Chose impossible, au regard des exigences de dépossession qu'il pose. Suivre Jésus toutefois. Et pour cela, aller faire d'abord, comme Élisée, ses adieux à son père et à sa mère. Quoi de plus normal ! Ici Jésus est exégète de la Bible : il cite indirectement, devant celui qu’il appelle, ce passage que ses auditeurs connaissent bien, pour qu’ils comprennent bien. « Permets que j’embrasse mon père et ma mère et je te suivrai », a répondu Élisée. Et Élie lui dit : « Va ! Retourne ! Que t’ai-je donc fait ? ». Ou en d’autres termes : « je ne t’ai rien demandé ! »

C’est Dieu qui appelle, et personne d’autre. Ça se passe au cœur l'intimité de chacun. Voilà la façon dont Jésus a lu le passage de la vocation d’Élisée, perçue au seul frôlement du manteau d’Élie qui ne lui a effectivement rien demandé. Ce qui ne veut pas dire, évidemment, cela va sans dire, que Jésus, ou avant lui Élie, enseignent la muflerie, l’impolitesse ou la non-reconnaissance. Cela veut dire que dans le temps, dans notre temps, il y a un avant et un après l’appel de Dieu. Et qu’entre cet avant et cet après, il y a un abîme. On est d’un côté ou de l’autre.

Élisée l’a compris, et quand il retourne embrasser ses parents, c’est pour lui l’occasion de brûler tous les ponts qui seraient censés lui permettre de retourner avant cet appel. Il le signifie en brûlant son outil de travail, le consacrant à Dieu pour nourrir ceux qui ont faim : il « prit la paire de bœufs qu’il offrit en sacrifice ; avec l’attelage des bœufs, il fit cuire leur viande qu’il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Élie et fut à son service. »

C’est ce que Jésus redit. En soulignant toute la radicalité qui est dans l’appel de Dieu : « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu. » Et pour que les choses soient bien claires, à cet autre, qui a compris la référence, et qui à son tour lui cite quasi-explicitement le texte sur Élie et Élisée : « Seigneur ; permets-moi de faire mes adieux » : « quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu. » Élisée était laboureur, tu seras laboureur du champ de Dieu ; comme il a dit à d’autres, pécheurs de poisson ceux-là : « je vous ferai pécheurs d’hommes ». C’est ainsi que Jésus envoie ceux qu’il appelle.

Voilà qui explique ce qu’il vient de dire sur les morts et ceux qui les enterrent. C’est bien dans l’esprit de ce que dit la Bible sur Élie et Élisée.

Ne pas enterrer les morts, ne signifie pas qu’il s’agit d’éviter les enterrements et de ne pas accomplir son devoir d’accompagner les siens dans le deuil et les larmes, évidemment. C’est une façon de dire, puisqu’il s’agit du champ de Dieu, du champ qu’est son Royaume, que ce Règne, celui de Dieu, n’est pas derrière nous, dans les souvenirs et la nostalgie : « ne cherche pas parmi les morts celui qui est le vivant », dira l’ange à Marie de Magdala au dimanche de Pâques : il n’est pas ici, il est ressuscité.

Pour les disciples de Jésus, puisqu’il ne saurait y avoir de culte du tombeau vide, ni de son linceul, il ne saurait à plus forte raison y avoir de culte du passé, aussi glorieux soit-il. (Ou aussi tendre ait-il été, pour un passé familial, ici.) Le Royaume de Dieu n’est pas dans le passé.

Dans le passé, il n’y a au pire que nostalgie, au minimum vaine — quand, pire encore, elle n’est pas carrément morbide (à ce point, le rapport au passé n’a de sens que comme repentance : à savoir laisser le passé et se tourner vers l’appel de Dieu). Et au mieux, il y a là simplement leçon à entendre, comme l’a fait Jésus de la leçon d’Élie — puisque ceux qui ignorent leur passé sont condamnés à le répéter.

Il n’y a aucun avenir dans le passé ; et aucun présent non plus. Le seul présent est dans l’appel de Dieu — car l’avenir qu’ouvre Jésus à ses disciples, à nous si nous entendons son appel, l’avenir qu’il nous ouvre est au présent : c’est aujourd’hui le règne de Dieu ; le Règne de Dieu est au milieu de vous : allez le dire, et le vivre.

Aujourd’hui son appel nous est lancé. Des signes, comme le manteau d’Élie, des paroles signifiées dans des gestes… C’est lui qui appelle, et pour celui, celle, qui a entendu son appel, c’en est fini, il n’y a plus d’hier. Il n’y a plus qu’un impossible qui ouvre le Royaume, aujourd’hui présent au milieu de nous.


R.P., Poitiers, 30.06.19


dimanche 11 novembre 2018

Deux petites pièces




1 Rois 17, 10-16 ; Psaume 146 ; Hébreux 9, 24-28 ; Marc 12, 38-44

1 Rois 17, 10-16
10 [À la parole du Seigneur, Élie] se leva, partit pour Sarepta et parvint à l'entrée de la ville. Il y avait là une femme, une veuve, qui ramassait du bois. Il l'appela et dit : « Va me chercher, je t'en prie, un peu d'eau dans la cruche pour que je boive ! »
11 Elle alla en chercher. Il l'appela et dit : « Va me chercher, je t'en prie, un morceau de pain dans ta main ! »
12 Elle répondit : « Par la vie du Seigneur, ton Dieu ! Je n'ai rien de prêt, j'ai tout juste une poignée de farine dans la cruche et un petit peu d'huile dans la jarre ; quand j'aurai ramassé quelques morceaux de bois, je rentrerai et je préparerai ces aliments pour moi et pour mon fils ; nous les mangerons et puis nous mourrons. »
13 Élie lui dit : « Ne crains pas ! Rentre et fais ce que tu as dit ; seulement, avec ce que tu as, fais-moi d'abord une petite galette et tu me l'apporteras ; tu en feras ensuite pour toi et pour ton fils.
14 Car ainsi parle le Seigneur, le Dieu d'Israël :
Cruche de farine ne se videra, jarre d'huile ne désemplira
jusqu'au jour où le Seigneur donnera la pluie à la surface du sol. »
15 Elle s'en alla et fit comme Élie avait dit ; elle mangea, elle, lui et sa famille pendant des jours.
16 La cruche de farine ne tarit pas, et la jarre d'huile ne désemplit pas, selon la parole que le SEIGNEUR avait dite par l'intermédiaire d'Élie.

Marc 12, 38-44
38 Dans son enseignement, il disait : "Prenez garde aux scribes qui tiennent à déambuler en grandes robes, à être salués sur les places publiques,
39 à occuper les premiers sièges dans les lieux de culte et les premières places dans les dîners.
40 Eux qui dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement, ils subiront la plus rigoureuse condamnation."
41 Assis en face du tronc, Jésus regardait comment la foule mettait de l'argent dans le tronc. De nombreux riches mettaient beaucoup.
42 Vint une veuve pauvre qui mit deux petites pièces, quelques centimes.
43 Appelant ses disciples, Jésus leur dit : "En vérité, je vous le déclare, cette veuve pauvre a mis plus que tous ceux qui mettent dans le tronc.
44 Car tous ont mis en prenant sur leur superflu ; mais elle, elle a pris sur sa misère pour mettre tout ce qu'elle possédait, tout ce qu'elle avait pour vivre."

*

Une veuve pauvre qui, avec ses deux petites pièces, donne en fait beaucoup (même si ça semble peu), puisque cela empiète sur son nécessaire, son minimum vital (à l’époque, une veuve est sans ressources financières) : « gardez-vous des gens à la piété exemplaire… » (v. 38, 40), vient — en résumé — de dire Jésus. Certes ils font de belles offrandes — c’est qu'ils ont les moyens, contrairement à la veuve — c’est en ce sens qu’ils dévorent les biens des veuves, selon les termes de Jésus — ; certes ils font de belles prières, signe d’une belle aisance qui se voit jusque dans les dîners. Ils ont déjà leur récompense : avoir brillé. D’autant qu’ils brillent au cœur d’une institution devenue injuste… à laquelle la veuve donne quand même… C’est de ce décalage que parle Jésus.

Il faut, pour éclairer le propos, se rappeler le sens précis du mot « aumône » dans la tradition biblique. Le terme traduit ainsi renvoie au mot hébreu signifiant « justice ». L’aumône devient la restitution d’un équilibre qui a été rompu. La richesse, sous l’angle où elle est productrice de déséquilibres, est mal notée par les auteurs bibliques.

Elle devient mauvaise si elle n'est pas purifiée par l’ « aumône », par la justice, qui corrige le déséquilibre qu’elle produit naturellement, puisqu’il est dans sa nature de croître exponentiellement (voir la parabole des talents : « on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance » — Matthieu 25, 29). Et c’est même en cela qu’elle est signe de bénédiction ! Mais à terme cela mène au déséquilibre (« on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a ») ; déséquilibre, injustice, si cela n’est pas purifié par l’ « aumône » qui ne signifie donc rien d’autre que la « justice ».

Ne pas le voir est pour nous tout simplement une façon subtile de nous masquer qu’il est un certain déséquilibre, accepté, jugé normal ou fatal, mais qui relève tout simplement du péché. « Malheur à ceux qui ajoutent champ à champ » criait le prophète (cf. Ésaïe 5, 8) — ce qui est pourtant censé être signe de bénédiction ! Exemple concret, pourtant, de la liberté devenant celle du plus fort d’opprimer le plus faible. Où l’accumulation des uns spolie les autres. Ce que dénonce à nouveau Jésus : « ils dévorent les biens des veuves ».

Et cette question, que pose la Bible à travers la dénonciation de l’accumulation, a pris de nos jours la taille d’un problème qui atteint des proportions internationales aux conséquences considérables, internationales elles aussi.

*

L’Évangile libérant de la peur de manquer, est à même de déboucher la source commune de tous biens, comme la veuve de Sarepta, et comme celle des piécettes du Temple.

La veuve livre sa richesse, ces piécettes, sans calcul, à une institution à vue humaine déplorable qui à l’époque est connue comme déplorable ! Mais qu’importe si elle enseigne encore à donner ! Le don qui libère ! Car qu’est-ce donc que l’holocauste d'un animal, brûlé entièrement, qui se pratique au temple ? Économiquement aberrant ! Sans compter que Dieu n’en a pas besoin ! Une belle leçon de gratuité, sans calcul, comme on offre des fleurs. Sans doute le sens profond de l’offrande, qui s’en prend directement à la peur de manquer. (Outre que la forme sacrificielle enseigne aussi la tragique de la souffrance via la mort d'un animal, qui n’est donc pas cachée, comme dans nos civilisations actuelles plus carnivores que jamais.)

Cette peur de manquer qui signe l’avarice comme captivité, fruit de la peur comme manque de foi. Ce mal, fruit de cette peur, est la cupidité, désir d’argent mentionné explicitement par le Nouveau Testament comme péché-racine — ou péché capital, c’est-à-dire qui en fait essaimer d’autres. 1 Timothée 6, 10 : « l’amour de l’argent est une racine de tous les maux ; et quelques-uns, en étant possédés, se sont égarés loin de la foi, et se sont jetés eux-mêmes dans bien des tourments. »

Cette peur parle en ces termes : « Dieu pourvoira-t-il à mon lendemain ? Alors au cas où, je m’assure moi-même, je thésaurise ». Or, voilà une attitude assez commune. Qui n’a pas été l’attitude des veuves de nos textes. Et donc Jésus loue aussi la rareté de l’attitude de la veuve du Temple : elle n’a pas craint de donner de son nécessaire. Cela contre l’attitude assez commune de thésauriser que l’on pardonne peu aux autres. Car l’avarice, on le sait, suscite peu la compassion, et pourtant elle est souffrance.

C’est ce qui permet de dire que l’Évangile du pardon libérateur est peu passé dans ce domaine. On a peu reçu de pardon sur un domaine où l’on a peu confessé, et où donc on pardonne peu. « Celle à qui il a été beaucoup pardonné a beaucoup aimé », dit ailleurs Jésus, d’une autre femme.

C'est peut-être là la source de l'offrande, du don : recevoir le don, le pardon, de Dieu pour notre manque de foi, qui nous fait — et thésauriser, et être sévères sur la pingrerie des autres, qui n’est jamais qu’une autre captivité qui demande aussi libération !

Où il s’agit de découvrir une autre richesse, juste celle-là : « Apportez la dîme… mettez-moi ainsi à l’épreuve, dit Dieu, et vous verrez si je n’ouvrirai pas pour vous les écluses du ciel, si je ne déverse pas sur vous la bénédiction au-delà de toute mesure » (Malachie 3, 10).

Et la veuve de Sarepta n’a pas manqué !

« Voir s’ouvrir les écluses des cieux » — Ml 3, 10 —, telle est la promesse que Dieu fait à qui ouvre son cœur et ce qui le recouvre… les veuves de nos textes sont alors bien plus riches qu’on ne croit…


R.P. Poitiers, 11.11.18


dimanche 26 juin 2016

"Qui regarde en arrière..."




1 Rois 19.16-21 ; Psaume 16 ; Galates 5.1-18 ; Luc 9.51-62

1 Rois 19, 19-21
19 [Élie] trouva Élisée, fils de Shafath, qui labourait; il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième. Élie passa près de lui et jeta son manteau sur lui.
20 Élisée abandonna les bœufs, courut après Élie et dit: "Permets que j’embrasse mon père et ma mère et je te suivrai." Élie lui dit: "Va ! retourne ! Que t’ai-je donc fait?"
21 Élisée s’en retourna sans le suivre, prit la paire de bœufs qu’il offrit en sacrifice; avec l’attelage des bœufs, il fit cuire leur viande qu’il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Élie et fut à son service.

Luc 9, 51-62
51 Or, comme arrivait le temps où il allait être enlevé du monde, Jésus prit résolument la route de Jérusalem.
52 Il envoya des messagers devant lui. Ceux-ci s’étant mis en route entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue.
53 Mais on ne l’accueillit pas, parce qu’il faisait route vers Jérusalem.
54 Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent: "Seigneur, veux-tu que nous disions que le feu tombe du ciel et les consume?"
55 Mais lui, se retournant, les réprimanda.
56 Et ils firent route vers un autre village.
57 Comme ils étaient en route, quelqu’un dit à Jésus en chemin: "Je te suivrai partout où tu iras."
58 Jésus lui dit: "Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où poser la tête."
59 Il dit à un autre: "Suis-moi." Celui-ci répondit: "Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père."
60 Mais Jésus lui dit: "Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu."
61 Un autre encore lui dit: "Je vais te suivre, Seigneur; mais d’abord permets-moi de faire mes adieux à ceux de ma maison."
62 Jésus lui dit: "Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu."

*

On ne s’improvise pas disciple de Jésus. C’est lui qui appelle. On ne le suit que parce qu’on a entendu son appel.

Voilà un homme qui désire le suivre. Et, oh surprise, Jésus, tente de le décourager ! On l’imaginerait volontiers s’enthousiasmant de la spontanéité de l’homme : « mais bien sûr, viens, on recrute. La moisson est immense et il y a peu d’ouvrier… » Mais non ! Si tu me suis, l’avertit Jésus, tu n’auras « pas où poser la tête ». Pire que les bêtes, qui ont des tanières. Avec moi, rien de tout cela… Dur ! C’est en nous ayant bien avertis de cela, en ayant bien précisé les choses, qu’il lance son appel.

C’est lui qui appelle, et personne d’autre qui déciderait. Et quand il appelle, quand on a entendu sa voix, il faut tout laisser, sachant ce qu’il en est. « Il dit à un autre : "suis-moi." » En laissant tout, même ce qui semblerait accomplissement d’une évidence, de la bienséance — en fait un devoir : enterrer son père !

Tout laisser. Ici Jésus renvoie à Élie, au texte que nous avons lu. La présence d’Élie est fort prégnante dans tout notre passage. N’oublions pas que Jésus vient de rabrouer ses disciples voulant faire tomber le feu du ciel sur les récalcitrants ; il vient de les rabrouer au nom d’Élie découvrant le visage de Dieu dans le souffle doux et léger, là où croyant imiter Élie, ils voulaient jouer les prophètes guerriers.

Élie, donc, ici aussi. On a entendu le passage du livre des Rois. Le passage de la vocation d’Élisée. Élisée a entendu la voix silencieuse de Dieu. Élie n’a rien dit ; il a simplement jeté son manteau sur lui. Et Élisée a compris, non pas ce qu’Élie n’a pas dit : il ne l’a pas dit ! Élisée a perçu l’appel de Dieu, au-delà du geste d’Élie.

Et il décide de le suivre. Et pour cela, d’aller faire ses adieux à son père et à sa mère. Quoi de plus normal ! Ici Jésus est exégète de la Bible : il cite indirectement, devant celui qu’il appelle, ce passage que ses auditeurs connaissent sans doute bien, pour qu’ils comprennent bien. « Permets que j’embrasse mon père et ma mère et je te suivrai », a répondu Élisée. Et Élie lui dit : « Va ! Retourne ! Que t’ai-je donc fait ? ». Ou en d’autres termes : « je ne t’ai rien demandé ! »

C’est Dieu qui appelle, et personne d’autre. Voilà la façon dont Jésus a lu le passage de la vocation d’Élisée, perçue au seul frôlement du manteau d’Élie qui ne lui a effectivement rien demandé. Ce qui ne veut pas dire, évidemment, cela va sans dire, que Jésus, ou avant lui Élie, enseignent la muflerie, l’impolitesse ou la non-reconnaissance. Cela veut dire que dans le temps, dans notre temps, il y a un avant et un après l’appel de Dieu. Et qu’entre cet avant et cet après, il y a un abîme. On est d’un côté ou de l’autre.

Élisée l’a compris, et quand il retourne embrasser ses parents, c’est pour lui l’occasion de brûler tous les ponts qui seraient censés lui permettre de retourner avant cet appel. Il le signifie en brûlant son outil de travail, le consacrant à Dieu pour nourrir ceux qui ont faim : il « prit la paire de bœufs qu’il offrit en sacrifice ; avec l’attelage des bœufs, il fit cuire leur viande qu’il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Élie et fut à son service. »

C’est ce que Jésus redit. En soulignant toute la radicalité qui est dans l’appel de Dieu : « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu. » Et pour que les choses soient bien claires, à cet autre, qui a compris la référence, et qui à son tour lui cite quasi-explicitement le texte sur Élie et Élisée : « Seigneur ; permets-moi de faire mes adieux » : « quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu. » Élisée était laboureur, tu seras laboureur du champ de Dieu ; comme il a dit à d’autres, pécheurs de poisson ceux-là : « je vous ferai pécheurs d’hommes ». C’est ainsi que Jésus envoie ceux qu’il appelle.

Laboureur du champ de Dieu. Et dans le champ de Dieu, les sillons ne peuvent qu’être droits. Parenthèse personnelle : mon père a connu les derniers temps du labour à traction animale. Et, m’a t-il dit, une chose indispensable pour ce dur travail, où il faut bien appuyer sur la charrue qui ne s’enfonce pas seule, c’est de fixer le bout de la ligne, parce que le bœuf, lui, ne va pas spontanément tout droit. La charrue va où regarde le laboureur. Les hommes de la terre auxquels s’adressait Jésus savaient bien l’effet d’un labourage où l’on regarderait en arrière : ça revient à faire du n’importe quoi ! Eh bien dans le champ de Dieu, à plus forte raison, c’est la même chose !

Voilà qui explique ce qu’il vient de dire sur les morts et ceux qui les enterrent. C’est bien dans l’esprit de ce que dit la Bible sur Élie et Élisée.

Ne pas enterrer les morts, ne signifie pas qu’il s’agit d’éviter les enterrements et de ne pas accomplir son devoir d’accompagner les siens dans le deuil et les larmes, évidemment.

C’est une façon de dire, puisqu’il s’agit du champ de Dieu, du champ qu’est son Royaume, que ce Règne, celui de Dieu, n’est pas derrière nous, dans les souvenirs et la nostalgie : « ne cherche pas parmi les morts celui qui est le vivant », dira l’ange à Marie de Magdala au dimanche de Pâques : il n’est pas ici, il est ressuscité.

Pour les disciples de Jésus, puisqu’il ne saurait y avoir de culte du tombeau vide, ni de son linceul, il ne saurait à plus forte raison y avoir pas de culte du passé, aussi glorieux soit-il. (Ou aussi tendre ait-il été, pour un passé familial, ici.) Le Royaume de Dieu n’est pas dans le passé.

Dans le passé, il n’y a au pire que nostalgie, au minimum vaine — quand, pire encore, elle n’est pas carrément morbide. Il n’y a là au pire que nostalgie (et à ce point, le rapport au passé n’a de sens que comme repentance : à savoir laisser le passé et se tourner vers l’appel de Dieu). Et au mieux, il y a là simplement leçon à entendre, comme l’a fait Jésus de la leçon d’Élie — puisque ceux qui ignorent leur passé sont condamnés à le répéter. Ce qui revient à tracer des sillons tordus.

Il n’y a aucun avenir dans le passé ; il n’y a d’avenir qui s’ouvre qu’en ayant les regards fixés sur Jésus, dit l’épître aux Hébreux. Aucun avenir dans le passé, aucun présent non plus. Le seul présent est dans l’appel de Dieu — car l’avenir qu’ouvre Jésus à ses disciples, à nous si nous entendons son appel, l’avenir qu’il nous ouvre est au présent : c’est aujourd’hui le règne de Dieu ; le Règne de Dieu est au milieu de vous. Et il nous y envoie en mission : allez le dire, et le vivre.

Aujourd’hui son appel nous est lancé. Des signes, comme le manteau l’Élie, des paroles signifiées dans des gestes... C’est lui qui appelle, et lui seul, on ne décide pas par soi de le suivre — mais pour celui, pour celle qui a entendu son appel, c’en est fini, il n’y a plus d’hier. Il n’y a plus qu’un sillon qui ouvre le Royaume, aujourd’hui présent au milieu de nous.


R.P., Châtellerault, 26.06.16


dimanche 19 juin 2016

Élie à Sarepta




1 Rois 17.1-24 ; Zacharie 12.10-13.1 ; Psaume 63 ; Galates 3.26-29 ; Luc 9.18-24

1 Rois 17 v 7 à 16
7 Mais au bout d’un certain temps le torrent fut à sec, car il n’était point tombé de pluie dans le pays.
8 Alors la parole du Seigneur lui fut adressée en ces mots:
9 Lève-toi, va à Sarepta, qui appartient à Sidon, et demeure là. Voici, j’y ai ordonné à une femme veuve de te nourrir.
10 Il se leva, et il alla à Sarepta. Comme il arrivait à l’entrée de la ville, voici, il y avait là une femme veuve qui ramassait du bois. Il l’appela, et dit: Va me chercher, je te prie, un peu d’eau dans un vase, afin que je boive.
11 Et elle alla en chercher. Il l’appela de nouveau, et dit : Apporte-moi, je te prie, un morceau de pain dans ta main.
12 Et elle répondit : le Seigneur, ton Dieu, est vivant ! je n’ai rien de cuit, je n’ai qu’une poignée de farine dans un pot et un peu d’huile dans une cruche. Et voici, je ramasse deux morceaux de bois, puis je rentrerai et je préparerai cela pour moi et pour mon fils ; nous mangerons, après quoi nous mourrons.
13 Élie lui dit : Ne crains point, rentre, fais comme tu as dit. Seulement, prépare-moi d’abord avec cela un petit gâteau, et tu me l’apporteras ; tu en feras ensuite pour toi et pour ton fils.
14 Car ainsi parle le Seigneur, le Dieu d’Israël : La farine qui est dans le pot ne manquera point et l’huile qui est dans la cruche ne diminuera point, jusqu’au jour où le Seigneur fera tomber de la pluie sur la face du sol.
15 Elle alla, et elle fit selon la parole d’Élie. Et pendant longtemps elle eut de quoi manger, elle et sa famille, aussi bien qu’Élie.
16 La farine qui était dans le pot ne manqua point, et l’huile qui était dans la cruche ne diminua point, selon la parole que le Seigneur avait prononcée par Élie.

*

1. Dieu a parlé à Élie. (Comment ?) Est-ce qu’on peut entendre la voix de Dieu aujourd’hui ?

Il est des temps, selon la Bible, où la Parole de Dieu est rare ! 1 Samuel 3, 1 : « Le jeune Samuel était au service du Seigneur devant Éli. La parole du Seigneur était rare en ce temps-là, les visions n’étaient pas fréquentes. [… Une nuit] 4 le Seigneur appela Samuel. Il répondit : Me voici ! 5 Et il courut vers Éli, et dit : Me voici, car tu m’as appelé. Éli répondit : Je n’ai point appelé ; retourne te coucher. Et il alla se coucher. 6 Le Seigneur appela de nouveau Samuel. Et Samuel se leva, alla vers Éli, et dit : Me voici, car tu m’as appelé. Éli répondit : Je n’ai point appelé, mon fils, retourne te coucher. 7 Samuel ne connaissait pas encore le Seigneur, et la parole de le Seigneur ne lui avait pas encore été révélée. 8 le Seigneur appela de nouveau Samuel, pour la troisième fois. Et Samuel se leva, alla vers Éli, et dit : Me voici, car tu m’as appelé. Éli comprit que c’était le Seigneur qui appelait l’enfant […]. »

« Il y a un temps pour parler et un temps pour se taire », dit L'Ecclésiaste (ch. 3)… Peut-être cela vaut-il aussi pour Dieu ?! Le temps, pour nous, de recevoir le silence, et d'entrer simplement dans la relecture, selon cette étymologie du mot religion : relire ce que Dieu a dit pour ré-apprendre à entendre sa voix, reprendre contact, selon la deuxième étymologie du mot religion : relier. Apprendre à discerner sa voix dans les signes diffus de sa présence… « Ce n’est pas un langage, ce ne sont pas des paroles dont le son ne soit point entendu » (Ps 19, 3).

Mt 16, 1-3 : « [Ils] abordèrent Jésus et, pour l’éprouver, lui demandèrent de leur faire voir un signe venant du ciel. 2 Jésus leur répondit : Le soir, vous dites : Il fera beau, car le ciel est rouge ; 3 et le matin : Il y aura de l’orage aujourd’hui, car le ciel est d’un rouge sombre. Vous savez discerner l’aspect du ciel, et vous ne pouvez discerner les signes des temps. »

Apprendre à écouter la petite voix intérieure qui nous dit ce que Dieu attend de nous — reprenons le récit de Samuel (1 Samuel 3, 8-9) : « Éli comprit que c’était le Seigneur qui appelait l’enfant […] et il dit à Samuel : Va, couche-toi ; et si l’on t’appelle, tu diras : Parle, Seigneur, car ton serviteur écoute. »

2. Le miracle du bol de farine et l’huile — pourquoi est-ce qu’il y avait plein de miracles dans La Bible mais on n’en voit plus aujourd’hui ?

« Plein de miracles dans la Bible » ? Si l'on veut. On a trois temps principaux où les miracles sont nombreux : Moïse et ses proches, Élie et Élisée, Jésus et ses disciples L’Épître aux Hébreux, déjà, en parle au passé (ch. 2, 4).

Et bien sûr, quand les miracles semblent cesser, on est tenté de se poser des questions à leur sujet.

Et puis bien plus tard, les premiers temps de la science moderne ont conduit à penser que tout ça n'a aucune réalité. Aux XVIIIe et XIXe siècles, on arrive à la conclusion que tout ça est impossible. Ça ne correspond pas aux lois de la science moderne dont on découvrait toutes les conséquences. C'est l'époque où l'on ne croit vrai que ce qu'on sait… Un peu comme à Nazareth, on ne peut pas croire ce Jésus qu'on connaît trop.

Luc 4, 23-26 : « Fais ici, dans ta patrie, tout ce que nous avons appris que tu as fait à Capernaüm, demande-t-on à Jésus venu chez lui. 24 Mais, dit-il, je vous le dis en vérité, aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie. 25 Je vous le dis en vérité : il y avait plusieurs veuves en Israël du temps d’Élie, lorsque le ciel fut fermé trois ans et six mois et qu’il y eut une grande famine sur toute la terre ; 26 et cependant Élie ne fut envoyé vers aucune d’elles, si ce n’est vers une femme veuve, à Sarepta, dans le pays de Sidon. »

Depuis le début du XXe, on sait que c'est plus compliqué — les découvertes des savants contemporains ont élargi le domaine de ce que l'on sait, au-delà de ce qui se voit. Les lois de ce qui se voit ne marchent plus quand on entre dans ce qui ne se voit pas à l’œil nu. Il existe des choses impossibles, qui ne sont pas pour autant des miracles, mais qui existent quand même !

Les miracles eux aussi sont impossibles. Ils relèvent de la parole créatrice. Du Dieu de l'impossible. Tel est le Dieu d’Élie — qui dans la suite du récit ressuscite le fils de la veuve. Et comme pour la parole qu'il s'agit de savoir entendre même quand elle semble rare, il faut savoir percevoir l'action mystérieuse de Dieu. Les miracles sont aussi appelés signes, signes du Règne de Dieu qui s'est approché.

3. Quand nous voyons des enfants mourir de faim dans le monde, nous ressentons un sentiment d’injustice. Pourquoi est-ce que les enfants meurent dans un coin du monde tandis que chez nous, il y a autant de gaspillage  ?

On vient de parler du Règne de Dieu, dont les miracles sont des signes — signes donnés plus particulièrement dans trois temps, d'abord ceux de Moïse et d’Élie qui apparaissent entourant Jésus lors de la transfiguration, quand Jésus apparaît en pleine lumière entre Moïse et Élie, et qu'il présente ce moment comme l’apparition du Règne de Dieu, précisément.

Le Règne de Dieu est le temps où toute douleur et toute injustice ont disparu. Car oui, c'est de l'injustice en effet que ce déséquilibre entre misère et surabondance.

Cela pose aussi la question de notre part à cela… Le récit de la veuve nous en dit un mot : la confiance, la confiance dont la veuve a fait preuve. Elle aurait pu refuser de s’occuper d’Élie, et faire comme elle avait projeté. Prendre son dernier repas avec son fils, en ce temps de famine, et attendre la mort. Elle a eu confiance en la parole d’Élie, cette confiance que Jésus demande à ses disciples devant la foule qui a faim : Luc 9:13 : « Jésus leur dit : Donnez-leur vous-mêmes à manger. Mais ils répondirent : Nous n’avons que cinq pains et deux poissons […] ».

Et comme au temps d’Élie avec la farine et l'huile qui ne diminuaient pas, comme au temps de Moïse avec la manne qui ne cessait pas et qui pourrissait quand on en prenait trop — image du gaspillage et de son scandale —, Jésus multiplie le peu des disciples, appelant tout à nouveau à la confiance. Mais bien sûr, c'est fou, comme d'entendre la voix de Dieu ou de croire des choses impossibles comme les miracles. Dieu est bien le Dieu de l'impossible, et c'est cela qu'il s'agit de croire ! Croire malgré tout en la bonté, cette réalité impossible et pourtant vraie.

*

4. Si Dieu est bon, pourquoi est-ce qu’il y a la famine et d’autres catastrophes dans le monde ?

Comme pour sa voix que l'on n'entend pas ou les miracles qui sont impossibles, on est dans la Bible avec un Dieu qui est au-delà ce que l'on peut en dire, un Dieu tout proche, mais dont le monde est infiniment éloigné, le Dieu d'un Royaume qui n'est pas de ce monde, selon les mots de Jésus.

Et pourtant, lui est tout proche : « S'il ne pensait qu'à lui-même, S'il retirait à lui son esprit et son souffle, Toute chair périrait soudain, Et l'homme rentrerait dans la poussière. » (Job 34, 14-15)

Tout proche d'un monde qui est si loin de lui. Peut-être l'histoire de la venue du Règne de Dieu est celle d'un rapprochement du monde d'avec le Dieu qui en est la source. Loin de sa source, le monde est la proie au mal qui s'y déploie. « Devant toi la vie et la mort dit le Deutéronome : choisis la vie, afin que tu vives ». La vie qui est dans cette « parole tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur. »

C'est le Dieu d’Élie, qui donne la vie, contre les idoles qu'il combat, et qui sont assoiffées de sang. Dans un monde décroché de sa source et où il y a tant de souffrance, le Dieu vivant et vrai n'est pas celui au nom duquel on en rajoute dans la violence et le mal — ce dieu-là, qui agite hélas l'actualité, est l'idole que combattait Élie, assoiffé de sang — ; le Dieu vivant et vrai est celui qui pleure avec nous, qui est venu à nous avec larmes, pour nous accompagner jusqu'au cœur de nos douleurs, qui lui ont arraché ces larmes. Jésus a pleuré devant la mort de Lazare. Il a pleuré sur Jérusalem en passe d'être détruite par Rome. La bonté de Dieu est dans ces larmes versées sur un monde décroché de sa source, et qu'il appelle encore à choisir la vie.


RP – avec les questions du groupe de préKT, Poitiers, 19/06/16


dimanche 5 juin 2016

"Le souffle de l’enfant revint en lui"




1 Rois 17.17-24 ; Psaume 30 ; Galates 1.11-19 ; Luc 7.11-17

1 Rois 17.17-24
17 Après cela, le fils de la femme, maîtresse de la maison, tomba malade, et sa maladie fut si violente qu’il ne resta plus en lui de respiration.
18 Elle dit alors à Élie : Pourquoi te mêles-tu de mes affaires, homme de Dieu ? Es-tu venu chez moi pour évoquer ma faute et pour faire mourir mon fils ?
19 Il lui répondit : Donne-moi ton fils. Il le prit de ses bras, le monta dans la chambre à l’étage, où il habitait, et le coucha sur son lit.
20 Puis il invoqua le Seigneur, en disant : Seigneur, mon Dieu, causerais-tu du mal à cette veuve dont je suis l’hôte, en faisant mourir son fils ?
21 Il se mesura trois fois sur l’enfant, invoqua le Seigneur, en disant : Seigneur, mon Dieu, je t’en prie, que le souffle de cet enfant revienne en lui !
22 Le Seigneur entendit Élie : le souffle de l’enfant revint en lui, et il reprit vie.
23 Élie prit l’enfant, le descendit de la chambre dans la maison et le donna à sa mère. Élie dit : Regarde, ton fils est vivant.
24 La femme dit à Élie : Maintenant je sais que tu es un homme de Dieu, et que la parole du Seigneur dans ta bouche est vérité.

*

Pour situer ce texte, il convient de se rappeler ce que confronte Élie au 1er livre des Rois...

1 Rois 16 (juste avant qu’Élie n’apparaisse dans le livre) :
29 Achab, fils d’Omri, régna sur Israël, la trente-huitième année d’Asa, roi de Juda. Achab, fils d’Omri, régna vingt-deux ans sur Israël à Samarie.
30 Achab, fils d’Omri, fit ce qui est mal aux yeux du Seigneur, plus que tous ceux qui avaient été avant lui.
31 Et comme si c’eût été pour lui peu de chose de se livrer aux péchés de Jéroboam, fils de Nebath, il prit pour femme Jézabel, fille d’Ethbaal, roi des Sidoniens, et il alla servir Baal et se prosterner devant lui.
32 Il éleva un autel à Baal dans la maison de Baal qu’il bâtit à Samarie,
33 et il fit une idole d’Astarté. Achab fit plus encore que tous les rois d’Israël qui avaient été avant lui, pour irriter le Seigneur, le Dieu d’Israël.
34 De son temps, Hiel de Béthel bâtit Jéricho ; il en jeta les fondements au prix d’Abiram, son premier-né, et il en posa les portes au prix de Segub, son plus jeune fils, selon la parole que le Seigneur avait dite par Josué, fils de Nun.

Alors apparaît Élie…

Dans notre texte, le prophète est à Sarepta, non loin de Sidon, dans cette Phénicie où l'on a le culte du Baal, culte mu par la peur, avec parfois jusqu'à des sacrifices d'enfants comme ceux que signale notre texte concernant la refondation de Jéricho. Pays d'où vient cette Jézabel que confronte Élie. Il y est hébergé par une veuve qui vient de perdre son fils.

Il ne faut pas imaginer une querelle religieuse insignifiante entre Élie d'un côté, Achab et Jézabel de l'autre, chacun son dieu, querelle de mots… Non, l'enjeu est considérable, ce qui explique aussi la violence, quand en réponse au massacre des prophètes de Dieu par Jézabel, Élie glisse à son tour à la tentation d'éliminer les prophètes du Baal sanguinaire. Car Élie confronte un culte qui va parfois jusqu'aux sacrifices d'enfants. À présent il est hébergé, selon l'appel de Dieu, chez cette veuve qui appartient à cette Phénicie des Baals.

Et voilà que dans cette Phénicie où la crainte du Baal peut mener jusqu'à de telles extrémités, cette veuve vient de perdre son fils. Cette femme sait qui est Élie, qu'elle appelle « homme de Dieu ». Elle sait les exigences du Dieu qu'il sert, contre la cruauté de ceux de la Phénicie. Et voilà que son enfant lui est enlevé. Première réaction, on l'a entendue : « Es-tu venu chez moi pour évoquer ma faute et pour faire mourir mon fils ? » Parole terrible qui évoque à la fois la cruauté du culte de sa tradition et du péché de l'idolâtrie qui induit cela, mais aussi, peut-être, enfoui, celui de désobéir, en hébergeant l'ennemi de ses dieux, à ce Baal que son peuple craint ; et en outre l’intuition diffuse de la sainteté du Dieu d’Élie qui opère au quotidien depuis longtemps le miracle de la permanence du peu de nourriture qui lui reste… « La farine qui était dans le pot ne manqua point, et l’huile qui était dans la cruche ne diminua point, selon la parole que le Seigneur avait prononcée par Élie » (1 R 17, 16).

Tout cela en regard de la douleur de la perte de son fils.

*

Alors Élie va invoquer Dieu (v. 20 et 21) « en disant : Seigneur, mon Dieu, causerais-tu du mal à cette veuve dont je suis l’hôte, en faisant mourir son fils ? » Puis, dit le texte : « Il se mesura trois fois sur l’enfant, invoqua le Seigneur, en disant : Seigneur, mon Dieu, je t’en prie, que le souffle de cet enfant revienne en lui ! »

« Se mesura trois fois » : c'est ce que dit le texte littéralement, que la plupart de nos versions rendent par « s'étendit trois fois » tant l’expression est étrange ! Et pourtant le mot, fréquent dans la Bible, n'est jamais traduit, ailleurs, par étendre !, toujours par mesurer. On peut penser que les traductions ont voulu résoudre la difficulté en empruntant à la résurrection opérée plus loin par Élisée, qui effectivement pour sa part, s'étend de tout son long sur l'enfant qui va se relever de la mort, réchauffant son corps. Mais rien de cela ici. Ici il est bien question de se mesurer – trois fois.

Il est par ailleurs beaucoup question de souffle dans ce texte, avec les mots qui ont donné âme, ou vie, car la vie n'est qu'un souffle. Et la Bible grecque des Septante n'a pas donné le mot grec s’étendre, mais « souffler », souffler trois fois. Voilà qui donne un indice de ce qui est derrière ce mot : se mesurer. La mesure, comme poids du souffle, pour demander à Dieu que « le souffle de cet enfant revienne en lui ! » Combien pèse ma vie, mon souffle, face à la vie de cet enfant ? Avec ce chiffre trois, qui est le chiffre du définitif, comme Paul priera trois fois avant de renoncer, comme dans les civilisations anciennes, telles celle d’Élie et de la veuve, on doit prononcer trois fois la parole de la répudiation, par exemple, pour qu'elle soit définitive. Alors par trois fois Élie mesure sa vie, son souffle, sur la vie de l'enfant, pour un constat définitif : ma vie est comme la sienne, un souffle. Avec tout ce que cela a d'ambigu : notre vie est un souffle, notre vie n'est qu'un souffle. Souffle de Dieu qui fait être, souffle de Dieu qui fait cesser d'être : « Le Seigneur Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant » (Genèse 2:7). Mais aussi : « L’herbe sèche, la fleur tombe, Quand le vent du Seigneur souffle dessus. — Certainement le peuple est comme l’herbe » (Es 40, 7).

Le souffle de la vie s'est retiré de l'enfant. Souffle de vie, souffle comme fragilité, qui est aussi définitivement celle d’Élie, qui mesure par trois fois sa vie à celle de l'enfant – Élie prophète d'un Dieu qui n'est pas le Baal de la terreur.

Son Dieu à lui n'est pas celui pour lequel on sacrifie la vie d'autrui, on n'échange pas une vie contre une ville, comme à Jéricho, une vie d'enfant pour la soif d'un Baal. Son Dieu à lui est celui au contraire du don de soi. C'est aussi le sens de cet épisode. Dieu ne condamne pas la veuve pour son péché réel ou supposé en lui prenant son fils. C'est ce que porte le geste priant d’Élie, se mesurer à l'enfant. Ma vie pour sa vie.

Alors Élie « se mesura donc trois fois » : vie pour vie. Le souffle revient en lui. Et Élie rend son fils vivant à la veuve. Peut-être le jeune homme a-t-il l'âge de nos confirmands, lesquels, avons-nous dit tout-à-l'heure, passent du regard des parents, des maîtres, des amis, regards qui les a fait advenir comme enfants de la chair, pour y recevoir en lieu et place le regard que Dieu leur adresse dans le Christ pour les faire advenir par l'Esprit saint à la liberté des enfants de Dieu. Comme pour une résurrection, une vie nouvelle.

« La femme dit à Élie : Maintenant je sais que tu es un homme de Dieu, et que la parole du Seigneur dans ta bouche est vérité. » (v. 24)

*

La parole de Dieu, parole créatrice venue en Jésus, qui à Naïn, ressuscite le fils d'une autre veuve, dans un texte qui évoque clairement Élie – ici sur la simple énonciation d'une parole créatrice ; ici aussi sur le mode du vie pour vie… Annonce de la croix de celui qui accomplit la vérité du Dieu qui donne la vie, qui donne sa vie.

Luc 7.11-16
11 [Jésus] se rendit dans une ville appelée Naïn ; ses disciples et une grande foule faisaient route avec lui.
12 Lorsqu’il approcha de la porte de la ville, on portait en terre un mort, fils unique de sa mère, qui était veuve ; et il y avait avec elle une importante foule de la ville.
13 Le Seigneur la vit ; il fut ému par elle et lui dit : Ne pleure pas !
14 Il s’approcha et toucha le cercueil. Ceux qui le portaient s’arrêtèrent. Il dit : Jeune homme, je te l’ordonne, réveille-toi !
15 Et le mort s’assit et se mit à parler. Il le rendit à sa mère.
16 Tous furent saisis de crainte ; ils glorifiaient Dieu et disaient : Un grand prophète s’est levé parmi nous, et : Dieu est intervenu en faveur de son peuple.


RP, Poitiers, 05/06/16


dimanche 27 juin 2010

"Pas où poser la tête"





Psaume 16 ; Galates 5, 1-18 ;

1 R 19, 19-21
19 [Élie] trouva Élisée, fils de Shafath, qui labourait; il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième. Élie passa près de lui et jeta son manteau sur lui.
20 Élisée abandonna les bœufs, courut après Élie et dit: "Permets que j’embrasse mon père et ma mère et je te suivrai." Élie lui dit: "Va ! retourne ! Que t’ai-je donc fait?"
21 Élisée s’en retourna sans le suivre, prit la paire de bœufs qu’il offrit en sacrifice; avec l’attelage des bœufs, il fit cuire leur viande qu’il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Élie et fut à son service.

Luc 9, 51-62

51 Or, comme arrivait le temps où il allait être enlevé du monde, Jésus prit résolument la route de Jérusalem.
52 Il envoya des messagers devant lui. Ceux-ci s’étant mis en route entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue.
53 Mais on ne l’accueillit pas, parce qu’il faisait route vers Jérusalem.
54 Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent: "Seigneur, veux-tu que nous disions que le feu tombe du ciel et les consume?"
55 Mais lui, se retournant, les réprimanda.
56 Et ils firent route vers un autre village.
57 Comme ils étaient en route, quelqu’un dit à Jésus en chemin: "Je te suivrai partout où tu iras."
58 Jésus lui dit: "Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où poser la tête."
59 Il dit à un autre: "Suis-moi." Celui-ci répondit: "Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père."
60 Mais Jésus lui dit: "Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu."
61 Un autre encore lui dit: "Je vais te suivre, Seigneur; mais d’abord permets-moi de faire mes adieux à ceux de ma maison."
62 Jésus lui dit: "Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu."
*

On ne s’improvise pas disciple de Jésus. C’est lui qui appelle. On ne le suit que parce qu’on a entendu son appel.

Voilà un homme qui désire le suivre. Et, oh surprise, Jésus, tente de le décourager ! On l’imaginerait volontiers s’enthousiasmant de la spontanéité de l’homme : « mais bien, sûr, viens, on recrute. La moisson est immense et il y a peu d’ouvrier… »

Mais non ! Si tu me suis, l’avertit Jésus, tu n’auras « pas où poser la tête ». Pire que les bêtes, qui ont des tanières. Avec moi, rien de tout cela… Dur !

C’est en nous ayant bien avertis de cela, en ayant bien précisé les choses, qu’il lance son appel. Il dit à un autre : « suis-moi. » C’est lui qui appelle, et personne d’autre qui déciderait.

Et quand il appelle, quand on a entendu sa voix, il faut tout laisser, sachant ce qu’il en est. Tout laisser, même ce qui semblerait accomplissement d’une évidence, de la bienséance, en fait un devoir : enterrer son père !

Tout laisser. Ici Jésus renvoie à Élie, au texte que nous avons lu. La présence d’Élie est fort prégnante dans tout notre passage. N’oublions pas que Jésus vient de rabrouer ses disciples voulant faire tomber le feu du ciel sur les récalcitrants ; il vient de les rabrouer au nom d’Élie découvrant le visage de Dieu dans le souffle doux et léger, là où croyant imiter Élie, ils voulaient jouer les prophètes guerriers.

Élie, donc, ici aussi. On a entendu le passage du livre des Rois. Le passage de la vocation d’Élisée. Élisée a entendu la voix silencieuse de Dieu. Élie n’a rien dit ; il a simplement jeté son manteau sur lui. Et Élisée a compris, non pas ce qu’Élie n’a pas dit : il ne l’a pas dit ! Élisée a perçu l’appel de Dieu, au-delà du geste d’Élie.

Et il décide de le suivre. Et pour cela, d’aller faire ses adieux à son père et à sa mère. Quoi de plus normal ! Ici Jésus s’est fait exégète de la Bible : il cite indirectement, devant celui qu’il appelle, ce passage que ses auditeurs connaissent sans doute bien, pour qu’ils comprennent bien. « Permets que j’embrasse mon père et ma mère et je te suivrai », a répondu Élisée. Et Élie lui dit : « Va ! Retourne ! Que t’ai-je donc fait ? ». Ou en d’autres termes : « je ne t’ai rien demandé ! »

C’est Dieu qui appelle, et personne d’autre. Voilà la façon dont Jésus a lu le passage de la vocation d’Élisée, perçue au seul frôlement du manteau d’Élie qui ne lui a effectivement rien demandé.

Ce qui ne veut pas dire, évidemment, cela va sans dire, que Jésus, ou avant lui Élie, enseignent la muflerie, l’impolitesse ou la non-reconnaissance. Cela veut dire que dans le temps, dans notre temps, il y a un avant et un après l’appel de Dieu. Et qu’entre cet avant et cet après, il y a un abîme. On est d’un côté ou de l’autre.

Élisée l’a compris, et quand il retourne embrasser ses parents, c’est pour lui l’occasion de brûler tous les ponts qui seraient censés lui permettre de retourner avant cet appel. Il le signifie en brûlant son outil de travail, le consacrant à Dieu pour nourrir ceux qui ont faim : il « prit la paire de bœufs qu’il offrit en sacrifice ; avec l’attelage des bœufs, il fit cuire leur viande qu’il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Élie et fut à son service. »

C’est ce que Jésus redit. En en soulignant toute la radicalité : « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu. » Et pour que les choses soient bien claires, à cet autre, qui a compris la référence, et qui à son tour lui cite quasi-explicitement le texte sur Élie et Élisée :

« Seigneur ; permets-moi de faire mes adieux » : « quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu. » Élisée était laboureur, tu seras laboureur du champ de Dieu ; comme il a dit à d’autres, pécheurs de poisson ceux-là : « je vous ferai pécheur d’hommes ». C’est ainsi que Jésus envoie ceux qu’il appelle.

Laboureur du champ de Dieu. Et dans le champ de Dieu, les sillons ne peuvent qu’être droits. Parenthèse personnelle : mon père a connu le labour à traction animale. Et, m’a t-il dit, une chose indispensable pour ce dur travail, où il faut bien appuyer sur la charrue qui ne s’enfonce pas seule, c’est de fixer le bout de la ligne, parce que le bœuf, lui, ne va pas spontanément tout droit. La charrue va où regarde le laboureur. Les hommes de la terre auxquels s’adressait Jésus savaient bien l’effet d’un labourage où l’on regarderait en arrière : ça revient à faire du n’importe quoi ! Eh bien dans le champ de Dieu, à plus forte raison, c’est la même chose !

Voilà qui explique ce qu’il vient de dire sur les morts et ceux qui les enterrent. C’est bien dans l’esprit de ce que dit la Bible sur Élie et Élisée. Ne pas enterrer les morts, ne signifie pas qu’il s’agit d’éviter les enterrements et de ne pas accomplir son devoir d’accompagner les siens dans le deuil et les larmes, évidemment.

C’est une façon de dire, puisqu’il s’agit du champ de Dieu, du champ qu’est son Royaume, que ce Règne, celui de Dieu, n’est pas derrière nous, dans les souvenirs et la nostalgie : « ne cherche pas parmi les morts celui qui est le vivant », dira l’ange à Marie de Magdala au dimanche de Pâques : il n’est pas ici, il est ressuscité.

Pour les disciples de Jésus, puisqu’il ne saurait y avoir de culte du tombeau vide, ni de son linceul, il ne saurait à plus forte raison y avoir pas de culte du passé, aussi glorieux soit-il. (Ou aussi tendre ait-il été, pour un passé familial, ici.) Le Royaume de Dieu n’est pas dans le passé.

Dans le passé, il n’y a au pire que nostalgie, vaine, si, pire encore, elle n’est pas carrément morbide. Il n’y a là au pire que nostalgie (et à ce point, le rapport au passé n’a de sens que comme repentance : à savoir laisser le passé et se tourner vers l’appel de Dieu).

Et au mieux, il y a là simplement leçon à entendre, comme l’a fait Jésus de la leçon d’Élie — puisque ceux qui ignorent leur passé sont condamnés à le répéter. Ce qui revient à tracer des sillons tordus.

Il n’y a dans le passé, aucun avenir ; il n’y a d’avenir qui s’ouvre qu’en ayant les regards fixés sur l’horizon, les regards fixés sur Jésus, dit l’épître aux Hébreux. Il n’y a dans le passé, aucun avenir et surtout, aucun présent : car l’avenir qu’ouvre Jésus à ses disciples, à nous si nous entendons son appel, l’avenir qu’il nous ouvre est au présent : c’est aujourd’hui le règne de Dieu ; le Règne de Dieu est au milieu de vous. Et il nous y envoie en mission : allez le dire, et le vivre.

Aujourd’hui son appel nous est lancé. Des signes, comme le manteau l’Élie, des paroles signifiées dans des gestes... C’est lui qui appelle, et lui seul, on ne décide pas de le suivre, mais pour celui, pour celle qui a entendu son appel, c’en est fini, il n’y a plus d’hier. Il n’y a plus qu’un sillon qui ouvre le Royaume, aujourd’hui présent au milieu de nous.

R.P.,
Vence, 27.06.10


mardi 22 juin 2010

« De l'absolu et de ses caricatures »




1 Rois 12, 25 – 13, 10
25 Jéroboam bâtit Sichem dans la région montagneuse d'Ephraïm et il y habita ; puis il en sortit et bâtit Penouel.
26 Jéroboam se dit : Maintenant le royaume pourrait bien revenir à la maison de David,
27 si ce peuple monte à Jérusalem pour faire des sacrifices dans la maison du SEIGNEUR. Le cœur de ce peuple reviendra à son seigneur, à Roboam, roi de Juda ; ils me tueront et reviendront à Roboam, roi de Juda.
28 Après avoir pris conseil, le roi fit deux taurillons d'or et dit au peuple : Vous êtes assez montés à Jérusalem ! Voici tes dieux, Israël, ceux qui t'ont fait monter d'Égypte !
29 Il en plaça un à Beth-El et il mit l'autre à Dan.
30 Ce fut là un péché. Le peuple alla devant l'un d'eux jusqu'à Dan.
31 Jéroboam fit une maison de haut lieu et nomma prêtre n'importe qui, même ceux qui n'étaient pas des fils de Lévi.
32 Jéroboam fit une fête le quinzième jour du huitième mois, comme la fête qu'on célébrait en Juda, et il monta à l'autel. C'est ainsi qu'il agit à Beth-El, en sacrifiant aux taurillons qu'il avait faits. Il installa à Beth-El les prêtres des hauts lieux qu'il avait faits.
33 Il monta à l'autel qu'il avait fait à Beth-El, le quinzième jour du huitième mois, mois qu'il avait choisi de sa propre initiative. Il fit une fête pour les Israélites et monta à l'autel pour offrir de l'encens.

1 Un homme de Dieu arriva de Juda à Beth-El, par la parole du SEIGNEUR, pendant que Jéroboam se tenait debout devant l'autel pour offrir de l'encens.
2 Il cria contre l'autel, par la parole du SEIGNEUR : Autel ! autel ! ainsi parle le SEIGNEUR : Il naîtra un fils à la maison de David ; son nom sera Josias ; il sacrifiera sur toi les prêtres des hauts lieux qui offrent de l'encens, et on fera brûler sur toi des ossements humains !
3 Ce même jour, il donna un présage, en disant : Tel est le présage indiquant que c'est le SEIGNEUR qui parle : l'autel se fendra, et les cendres grasses qui sont dessus se répandront.
4 Lorsque le roi Jéroboam entendit la parole que l'homme de Dieu avait criée contre l'autel de Beth-El, il leva la main de dessus l'autel en disant : « Saisissez-le ! » Alors la main que Jéroboam avait levée contre lui fut paralysée ; il ne put la ramener à lui.
5 L'autel se fendit, et les cendres grasses qui étaient dessus se répandirent, selon le présage qu'avait donné l'homme de Dieu, par la parole du SEIGNEUR.
6 Le roi dit à l'homme de Dieu : Apaise donc le SEIGNEUR, ton Dieu, et prie pour moi, afin que ma main me revienne. L'homme de Dieu apaisa le SEIGNEUR, et la main du roi lui revint ; elle fut de nouveau comme par le passé.
7 Le roi dit à l'homme de Dieu : Entre avec moi dans la maison pour te restaurer, et je te donnerai un cadeau.
8 L'homme de Dieu dit au roi : Quand tu me donnerais la moitié de ta maison, je n'entrerais pas chez toi. Je ne mangerai rien, je ne boirai rien en ce lieu,
9 car cet ordre m'a été donné, par la parole du SEIGNEUR : « Tu ne mangeras rien, tu ne boiras rien, tu ne prendras pas à ton retour le chemin par lequel tu seras allé. »
10 Il s'en alla par un autre chemin, il ne prit pas à son retour le chemin par lequel il était venu à Beth-El.

*

Après le règne de David et de Salomon le royaume s'est scindé en deux. Le royaume de Juda sur le lequel règne Roboam, avec Jérusalem, siège du temple de Dieu au sud, le royaume d'Israël ou d'Ephraïm au Nord, sur lequel règne Jéroboam.

Ce dernier craint que le culte célébré à Jérusalem n'attire ses sujets. Son royaume peine à trouver un lieu de référence unificateur. Il a déplacé sa capitale de Sichem et Penouel, au-delà du Jourdain. Il va de même instaurer deux lieux de culte, à l'extrême nord de son royaume et aux frontières de Juda.

Autant de repères devant un risque de manque d'identité. Identité qui va être signifiée, comme il se doit, par la projection de soi-même, de son identité, en un objet cultuel, une idole.

Où l'on retrouve l'archétype de l'idole depuis l'Exode, le veau d'or, face à l'archétype du vrai temple, du vrai culte, le remède à idolâtrie. Selon la tradition juive lisant l'Exode, le modèle du sanctuaire donné à Moïse l'est en prévision de l'épisode du veau d'or. Le sanctuaire qui sera édifié ensuite, avec ses sacrifices et son rituel confiés aux lévites, le seront en remède à cette chute qu'est le moment du veau d'or, racine et signe de toute idolâtrie en Israël.

Et Jéroboam de construire ses autels avec ses rites, de mettre en place ses célébrants (non-lévites) et ses jours de fêtes « selon la propre initiative », et non selon le modèle-remède révélé dans l'Exode.

Culte selon sa propre initiative, à sa propre image, donc, autant de veaux d'or, voilà ce qu'est le culte identitaire mis en place par Jéroboam, qui va donc subir les foudres de l'homme de Dieu venu vers lui, qui va prononcer le nom du roi Josias, futur et lointain réformateur du culte de Juda, après la chute du royaume d'Israël, et archétype en Juda du roi réformateur, instaurant un retour radical au culte mosaïque, en refus radical de toute idolâtrie.

La prophétie contre l'autel du veau d'or débouche sur la paralysie de son officiant royal, qui ne sera guéri, en vérification de son porte-parole, que sur sa parole à lui, qui refuse toute légitimité à Jéroboam et à son culte, jusqu'à décliner toute hospitalité de sa part.

Telle était la prophétie : « l'autel se fendra, et les cendres grasses qui sont dessus se répandront » (ch. 13, v. 3), réalisée (v. 5).

… Tout comme comme la rupture de l'idolâtrie consiste en une scission entre soi et soi, entre ses certitudes cultuelles et identitaires et le Dieu qui est au-delà de tout nom, qui ne correspond à aucune projection infinie de soi, à aucun veau d'or...


« De l'absolu et de ses caricatures »
(Cioran, Exercices négatifs, Gallimard 2005, p, 21-22) :

« Ce n'est pas tâche ardue que d'être fou: il suffit d'une adhérence totale à quoi que ce soit. Supprimée la distance entre l'homme et ce qu'il est ou ce qu'il croit, rien ne le sépare plus de cet état de fidélité sans réserve à soi-même où s'épanouit l'aliéné; pourtant l'asile n'est réservé qu'à ceux qui exagèrent, qui mènent la sincérité jusqu'à ses limites: parole devenant ainsi inséparable de l'acte. Les autres, l'immense quantité qui circule librement, gardent comme un infime pressentiment de doute, interposant un imperceptible intervalle entre leurs envies secrètes et le passage à l'accomplissement. Ce que nous poursuivons nous tendons à le convertir en inconditionné: d'un être, d'une opinion ou d'un objet, il n'est pas en notre pouvoir de ne pas faire une idole; la vie, dans sa diversité, est une coexistence d'idolâtries contradictoires, presque toujours grotesques et quelquefois sublimes. Tout imite un dieu; nos croyances, de quelque nature qu'elles soient, prolifèrent des caricatures d'absolu. De notre audace, grande ou petite, à nous y assimiler, dépend notre proximité ou éloignement de nos frères déraisonnables, qui eux, sont ce qu'ils croient. Sur le plan de l'adhésion, ils se révèlent les moins ratés de tous ceux qui ont entrepris ce grand travail de l'illusion auquel personne ne peut se soustraire sans risques.
Pourtant il en est qui ne fuient pas ces risques, qui ne veulent pas de cette folie douce ou furieuse où les autres, poussés par les dieux qu'ils cachent dans leur sang, se complaisent dans l'invention de nouvelles idolâtries.
Mais le doute n'est pas facile dans ce jardin de démence où les fruits de l'incorrigible espoir tentent nos appétits et exaspèrent nos soifs. Notre dignité consiste à élargir les distances qui nous éloignent des choses et des êtres. La fonction de l'homme séparé est de s'appliquer partout à la création d'intervalles. Et quand ces intervalles sont suffisamment profonds, il n'est plus complice. »

RP,
Roquefort, CP,
22.06.10


mardi 18 mai 2010

La construction du temple



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1 Rois 6
1 C'est la quatre cent quatre-vingtième année après que les Israélites furent sortis d'Egypte, la quatrième année du règne de Salomon sur Israël, au mois de Ziv — le deuxième mois — qu'il bâtit la maison pour le Seigneur.
2 La maison que le roi Salomon bâtit pour le Seigneur mesurait trente mètres de long, dix mètres de large et quinze mètres de haut.
3 Devant la grande salle du temple, il y avait un vestibule d'entrée, de dix mètres de large, comme le temple, et de cinq mètres de profondeur.
[…]
11 La parole du Seigneur parvint à Salomon :
12 Quant à cette maison que tu bâtis, si tu suis mes prescriptions, si tu mets en pratique mes règles, si tu observes tous mes commandements et si tu les suis, je réaliserai à ton égard la parole que j'ai dite à David, ton père.
13 Je demeurerai au milieu des Israélites et je n'abandonnerai pas Israël, mon peuple.
14 Salomon bâtit la Maison et l'acheva.

On sait que les successeurs de David et Salomon n’ont pas tous mis la loi de Dieu au-dessus de leur statut royal.

La dégradation de la situation débouchera sur la destruction du temple et sur l’exil…

Après l’exil, le nouveau Temple se bâtit. On est entre joie et tristesse, avec une question : où est la gloire du Temple, c’est-à-dire son vrai sens ?…

Esdras 3, 10-12
10 Lorsque les constructeurs posèrent les fondations du temple du Seigneur, on fit avancer les prêtres, en vêtements de cérémonie, avec des trompettes, et les lévites, descendants d’Assaf, avec des cymbales, pour acclamer le Seigneur selon les prescriptions de David, roi d’Israël.
11 Ils acclamèrent et louèrent le Seigneur en chantant à tour de rôle ce refrain : "Le Seigneur est bon, et son amour pour Israël n’a pas de fin !" Le peuple aussi faisait une ovation au Seigneur en poussant de grandes acclamations, parce que l’on posait les fondations de son temple.
12 Un grand nombre de prêtres, de lévites et de chefs de famille, assez âgés pour avoir connu le temple d’autrefois, pleuraient bruyamment pendant qu’on posait sous leurs yeux les fondations du nouveau temple ;
Aggée 2, 3-9
3 "Y a-t-il encore parmi vous quelqu’un qui se rappelle quelle était la gloire du Temple d’autrefois ? Or que constatez-vous maintenant ? Ne voyez-vous pas que sa splendeur a été réduite à néant ?
4 C’est pourquoi, moi, le Seigneur, je vous dis: Reprenez courage ! […] Mettez-vous au travail, je serai avec vous, je vous le promets, moi, le Seigneur de l’univers.
5 J’ai pris cet engagement lorsque vous êtes sortis du pays d’Égypte. Mon Esprit sera présent au milieu de vous. Vous n’avez rien à craindre !
6 Oui, moi le Seigneur de l’univers, je le déclare, dans peu de temps je vais ébranler le ciel et la terre, les mers et les continents.
7 Je mettrai toutes les nations étrangères sens dessus dessous. Leurs richesses afflueront ici et je redonnerai au temple une grande splendeur, je vous le déclare.
8 En effet, l’or et l’argent du monde entier m’appartiennent.
9 Ainsi la gloire du nouveau temple surpassera celle du premier. Et en ce lieu je vous accorderai la paix, c’est moi, le Seigneur de l’univers, qui le promets."

*

Revenons aux origines, pour retrouver les fondements de la vraie gloire du Temple…

« Le roi Salomon avait hérité de son père David de grandes richesses qu'il avait su, grâce à la sagesse de son gouvernement, faire prospérer. Chacun de ses desseins était toujours mené à bien, et sa gloire se répandait dans le monde entier. Mais, au fond de son cœur, Salomon demeurait attristé.
"À quoi me servent tous ces trésors, si les années s'écoulent sans que soit remplie la promesse faite à mon père ? pensait-il avec amertume. J'ai fait édifier des dizaines de palais, mais le Temple en l'honneur de Dieu n'est toujours pas bâti. Le Seigneur m'est témoin que ce n'est pas mauvaise volonté de ma part si j'en diffère la construction. Comment cependant reconnaîtrais-je l'emplacement qui lui convient le mieux ? La terre d'Israël est tout entière sainte, mais le sol où s'élèveront les murs du Temple devrait être le plus précieux à Dieu."
Une nuit, Salomon songeait de nouveau à l'emplacement où il devait construire l'édifice. Son ancienne promesse lui pesait, et c'est en vain qu'il cherchait le sommeil. À minuit, ne dormant toujours pas, il décida de se lever et d'aller faire un tour. Il s'habilla rapidement et, sans bruit, afin de n'être pas vu des serviteurs, il se glissa hors du palais.
Il marcha dans Jérusalem endormie, passa à proximité de vastes jardins et de bosquets qui murmuraient dans le vent et arriva finalement au pied du mont Moria. C'était juste après la moisson, et sur le flanc sud de la montagne se dressaient des gerbes de blé coupé.
Salomon s'adossa au tronc d'un olivier, ferma les yeux et dans son esprit se mirent à défiler les lieux les plus divers de son royaume. Il revit des collines, des vallées et des bois qui lui avaient semblé destinés au Temple, ainsi que des dizaines d'autres lieux où il était arrivé plein d'espoir, mais qu'il avait quittés déçu.
Soudain Salomon entendit des pas. Il ouvrit les yeux et aperçut dans le clair de lune un homme portant dans ses bras une gerbe de blé. "Un voleur !" pensa-t-il tout de suite.
Il s'apprêtait à sortir de sa cachette, dans l'ombre de l'arbre, mais se ravisa au dernier moment. "Attendons plutôt de voir ce que l'homme mijote", se dit-il.
Le visiteur nocturne travaillait vite et sans bruit. Il déposa la gerbe au bord du champ voisin, puis retourna en chercher d'autres, et continua ainsi jusqu'à ce qu'il eût cinquante gerbes. Puis, jetant un coup d’œil hésitant autour de lui pour s'assurer que personne ne l'avait vu, il s'en alla.
- "Charmant voisin, pensa Salomon. Le propriétaire du champ ne sait sans doute pas pourquoi sa moisson diminue la nuit."
Mais il n'eut pas le temps de réfléchir à la façon de punir le voleur : déjà, non loin de l'olivier sous lequel il se trouvait, un autre homme arrivait. Il contourna les deux champs prudemment et, croyant être seul, prit une gerbe de blé qu'il emporta sur l'autre champ.
Il fit exactement comme le premier visiteur nocturne, si ce n'est qu'il portait le blé en sens inverse. Il reprit ainsi les cinquante gerbes, et repartit sans bruit.
"Ces voisins ne sont pas meilleurs l'un que l'autre, se dit Salomon. Je pensais qu'il n'y en avait qu'un qui volait, mais en fait le voleur lui-même est volé."
Dès le lendemain, Salomon convoqua les deux propriétaires des champs. Il fit attendre le plus âgé dans une pièce contiguë et interrogea le plus jeune sévèrement : - Dis-moi de quel droit tu prends le blé du champ de ton voisin.
L'homme regarda Salomon avec surprise, et rougit de honte : - Seigneur, répondit-il, jamais je ne me permettrais pareille chose. Le blé que je transporte m'appartient, et je le dépose sur le champ de mon frère. Je souhaitais que personne ne le sache, mais puisque j'ai été surpris, je te dirai la vérité. Mon frère et moi avons hérité de notre père un champ qui fut partagé en deux moitiés égales, bien que lui soit marié et ait trois enfants, alors que moi je vis seul. Mon frère a besoin de plus de froment que moi, mais il n'accepte pas que je lui donne le moindre épi. C'est pourquoi je lui apporte secrètement les gerbes. À moi, elles ne manquent pas, tandis que lui en a besoin.
Salomon fit passer l'homme dans la pièce contiguë et appela le propriétaire du second champ : - Pourquoi voles-tu ton voisin ? s'enquit-il d'un ton rude. Je sais que tu lui prends du blé pendant la nuit.
- Dieu me garde de faire pareille chose, protesta l'homme, horrifié. C'est en vérité tout le contraire, Salomon. Mon frère et moi avons hérité de notre père deux parts égales d’un champ; mais, dans mon travail, je suis aidé par ma femme et mes trois enfants, tandis que lui est seul. Il doit faire venir le faucheur, le lieur et le batteur, de sorte qu'il perd plus d'argent que moi et sera plus tôt dans le besoin. Il ne veut pas accepter de moi un seul grain de blé ; c'est pourquoi je lui apporte au moins ces quelques gerbes en secret. À moi, elles ne manquent pas, tandis que lui en a besoin.
Alors Salomon rappela le premier homme et, serrant avec émotion les deux frères dans ses bras, il dit : - J'ai vu bien des choses dans ma vie, mais jamais je n'ai rencontré de frères aussi désintéressés que vous. Pendant des années, vous vous êtes témoigné une bonté réciproque, que vous avez gardée secrète. Je tiens à vous exprimer toute mon affection et vous prie de me pardonner de vous avoir soupçonnés d'être des voleurs, quand vous êtes les hommes les plus nobles de la terre. À présent, j'ai une prière à vous adresser. Vendez-moi vos champs, que je fasse construire sur ce sol sanctifié par l'amour fraternel le Temple de Dieu. Aucun lieu n'en est plus digne, nulle part le Temple ne trouvera de fondements plus solides.
Les frères accédèrent volontiers au vœu de Salomon. Il lui laissèrent leur champ, et le roi d'Israël les en récompensa richement. En échange, il leur donna des terres plus fertiles et plus vastes, et fit annoncer dans tout le pays que l'emplacement pour le Temple de Dieu avait été trouvé.»
(D’après Contes juifs, éditions Grund)

*

Signe de ce que l’Alliance est solide, quoiqu’il arrive, son fondement symbolisé par ce conte donne le cœur de loi comme cœur de l’Alliance dont le temple est le signe — « tu aimeras le Seigneur de ton Dieu de tout ton être et ton prochain comme toi-même ».

Une Alliance garantie par la promesse :
« Quand les montagnes s’effondreraient, dit Dieu, Quand les collines chancelleraient, Ma bonté pour toi ne faiblira point et mon alliance de paix ne sera pas ébranlée. Je t’aime d’un amour éternel, et je te garde ma miséricorde. » (Ésaïe 54,10)

R.P.
Antibes,
Mardi 18 mai 2010