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dimanche 25 septembre 2022

"Les affaires de mon Père"





Luc 2, 41-49
41 Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem, à la fête de la Pâque.
42 Lorsqu’il fut âgé de douze ans, ils y montèrent, selon la coutume de la fête.
43 Puis, quand les jours furent écoulés, et qu’ils s’en retournèrent, l’enfant Jésus resta à Jérusalem. Son père et sa mère ne s’en aperçurent pas.
44 Croyant qu’il était avec leurs compagnons de voyage, ils firent une journée de chemin, et le cherchèrent parmi leurs parents et leurs connaissances.
45 Mais, ne l’ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher.
46 Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant.
47 Tous ceux qui l’entendaient étaient frappés de son intelligence et de ses réponses.
48 Quand ses parents le virent, ils furent saisis d’étonnement, et sa mère lui dit : Mon enfant, pourquoi as- tu agi de la sorte avec nous ? Voici, ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse.
49 Il leur dit : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je m’occupe des affaires de mon Père ?

*

C’est le pèlerinage de la Pâque ; le pèlerinage le plus important du judaïsme — pour la mémoire d’un passé fondateur, fondateur de notre aujourd’hui et de nos lendemains. Pour cela, on monte à Jérusalem, au Temple ; ce faisant, s’il le faut, on marche longtemps sur les routes poussiéreuses — depuis la Galilée, pour Marie et Joseph. On part en groupe, on se découvre en route : c’est l’occasion de sceller des liens aussi. Ainsi, au retour de la fête, on a lié connaissance. Les enfants circulent d’un groupe à l’autre. Le voyage est long. On fait halte, on bivouaque ensemble.

Dans cette joyeuse cohue, Jésus, peuvent se dire ses parents, est quelque part avec ses amis, et comme eux, il est sous telle ou telle tente. Rien que de très normal. Puis on découvre qu’il n’est pas là du tout ! Pour que toutefois le lecteur ne se trompe pas sur ce qui se passe, Luc précisera que Jésus « était soumis » à ses parents (Luc 2, 51). Mais pourtant, à présent il est mûr, il a l’âge de la responsabilité devant Dieu, autour de laquelle l’histoire du judaïsme place le rite de la bar-mitzvah.

Dans la tradition biblique, dès les temps les plus anciens, les enfants au tournant par lequel ils deviennent jeunes adultes, sont déclarés responsables devant Dieu — responsables de ce qu’ils ont entendu jusque là. Responsable, c’est-à-dire en capacité de répondre ; de répondre à, de répondre de — notamment répondre de la parole reçue.

C’est là ce que le judaïsme appelle « bar-mitzvah » / « bath-mitzvah » pour les filles, ce qui signifie « enfant du commandement ». Dans notre enfance, nos parents sont responsables de notre relation avec Dieu. Puis nous accédons au temps où nous-mêmes devenons seuls responsables devant lui. C’est le passage à l’âge de la majorité religieuse.

Jésus aussi est passé par là. Ce jour-là, il se situe devant la parole de Dieu en présence des docteurs de la Loi étonnés. « Du ciel, il t’a fait entendre sa voix pour faire ton éducation » dit le Deutéronome (ch. 4, v. 36). Jésus vient de dévoiler qu’il est au cœur de cette relation intime avec Dieu. Ses parents sont montés à Jérusalem pour la Pâque. Tout le début de l’Évangile de Luc les montre observant la Torah. Scènes ordinaires de la vie religieuse. Ici Jésus, atteignant l’âge de la responsabilité religieuse, va exprimer dans tout son sens ce qu’est devenir adulte devant Dieu, unique devant Dieu, par soi-même et non plus par ses parents.

Cela correspond à sa parole : « il faut que je m’occupe des affaires de mon Père » : une leçon pour ses parents, et aussi pour nous-mêmes — et comme parents et comme enfants.

Dépouillé en regard des siens, pour être unique devant Dieu, Jésus s’occupe des affaires de son Père. Et c’est ce que Dieu nous demande aussi. Tous devons devenir adultes par rapport à ceux que nous recevons comme modèles.

Il s’agit pour nous de vivre dans la lumière, la lumière de la parole de Dieu que l’on a appris à écouter… Comme Jésus. Et pour nous autres, par lui. Jean 8, 12 : « Jésus leur parla de nouveau et dit : Moi, je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. »

Comme Jésus et, pour nous, par lui. Puisque comme l’annonçait Jean 1, 9 & 12-13 : Il est « la véritable lumière qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. […] À tous ceux qui l’ont reçue, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom et qui sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. »

C’est ce qui est être éduqué, « conduit hors de » — hors de la captivité rappelle la Pâque — ; et aussi hors de l’enfance, et de l’enfance spirituelle, pour être devant Dieu. Et en parallèle, comme parents, il s’agit de laisser être eux-mêmes, face au commandement qu’ils ont appris à connaître, ceux que nous tendons à maintenir dans notre dépendance, prolongeant leur enfance ; cela vaut concernant tout ce qui peut devenir une chaîne.

Ici, s’opère comme une nouvelle étape avec celles et ceux avec qui nous sommes liés, nos proches, nos parents — et aussi nos maîtres, et tout ce qu’on peut imaginer — ; s’opère comme une séparation, qui vaut jusqu’à nos biens et nos propres vies. C’est qu’il n’est de vie à l’image du Christ, de vie en vérité, que sous le regard de Dieu. Et cela suppose, tôt ou tard, l’abandon de tout autre regard dont notre vie serait censée dépendre, pas seulement le regard des parents, mais ce que peut conférer un statut social, ou une position dans la société ou dans l’Église. Il s’agit désormais de vivre devant Dieu par la foi seule.

C’est de cela que Jésus montre l’exemple dans ce texte qui nous le présente au Temple à douze ans. Il vit dans sa chair cet exemple-là, et dévoile par la même occasion qui il est : le Fils de Dieu. Il est par nature ce que nous sommes tous appelés à devenir par adoption.

Ici les trois jours de sa disparition revêtent un second sens, annonçant sa résurrection : « proclamé Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les morts », selon les mots de Paul (Ro 1, 4).

Comme Jésus nous en donne l’exemple, devenir enfant de Dieu, c’est-à-dire adulte en Christ, requiert la fin, la mort de toute dépendance, y compris du regard d’autrui, dans la famille et hors de la famille, hors de l’Église et dans l’Église. C’est le départ de la libération par l’Évangile.

Alors, un monde nouveau, annonce des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, devient possible, un monde de relations humaines reconnaissant l’autre pour lui-même, fût-il son enfant, son père ou sa mère, être créé selon l’image de Dieu, manifestée en Christ et non selon mon image ! Un prochain qui n’est pas limité à nos schémas, mais d’une valeur infinie. Voilà tout un programme, qui n’est pas facultatif : abandonner autrui, à commencer par ses proches, à Dieu — Dieu qui confirme lui-même qu’il demeure fidèle, après comme avant le rite de passage : « si nous sommes infidèles, lui demeure fidèle, car il ne peut se renier lui-même » (2 Timothée 2, 13).


RP, Poitiers, confirmation, 25.09.22
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dimanche 3 juillet 2022

Un Samaritain absenté




Luc 10, 25-37
25 Voici qu’un légiste se leva et lui dit, pour le mettre à l’épreuve : "Maître, que dois-je faire pour recevoir en partage la vie éternelle ?"
26 Jésus lui dit : "Dans la Loi qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ?"
27 Il lui répondit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même."
28 Jésus lui dit : "Tu as bien répondu. Fais cela et tu auras la vie."
29 Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : "Et qui est mon prochain ?"
30 Jésus reprit : "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, il tomba sur des bandits qui, l’ayant dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort.
31 Il se trouva qu’un prêtre descendait par ce chemin ; il vit l’homme et passa à bonne distance.
32 Un lévite de même arriva en ce lieu ; il vit l’homme et passa à bonne distance.
33 Mais un Samaritain qui était en voyage arriva près de l’homme : il le vit et fut pris de compassion.
34 Il s’approcha, banda ses plaies en y versant de l’huile et du vin, le chargea sur sa propre monture, le conduisit à une auberge et prit soin de lui.
35 Le lendemain, tirant deux pièces d’argent, il les donna à l’aubergiste et lui dit : Prends soin de lui, et si tu dépenses quelque chose de plus, c’est moi qui te le rembourserai quand je repasserai.
36 Lequel des trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme qui était tombé sur les bandits ?"
37 Le légiste répondit : "C’est celui qui a fait preuve de bonté envers lui." Jésus lui dit : "Va et, toi aussi, fais de même."

*

Résumons l’histoire que propose Jésus : cinq personnages : le blessé, deux responsables du temple de Jérusalem, un Samaritain (c'est-à-dire rattaché à un autre temple), et l'hôtelier. Tous sont juifs (comme Jésus et son interlocuteur) ; un seul ne l'est pas, le Samaritain, en voyage.

Un blessé au bord d’un chemin en pente raide descendante (900 m de dénivelé sur 27 km), dangereux, propice aux embuscades. Puis trois hommes passent. Après les deux responsables du temple de Jérusalem, arrive le Samaritain. À côté du blessé, un pauvre total, dépouillé, roué de coups, laissé « à moitié mort » par les bandits, voilà un homme avec une monture et assez d'argent pour que le blessé puisse arriver à l'auberge et y rester autant qu'il le faudra. Cela pour dire une vraie richesse intérieure, cette richesse d’âme qui le conduit à son attitude envers un blessé qu'il ne connaît pas, dont il prend soin comme si c'était un de ses proches.

Pauvreté totale d'un blessé d'un côté, richesse indubitable du bienfaiteur de l'autre. Voilà qui va faire du blessé le tenant d'une dette — il doit la vie au Samaritain — qu'il ne pourra pas rembourser : d'autant que son bienfaiteur est parti sans laisser d'adresse ! Et Jésus de conclure par : « fais de même » ! N’est-ce pas un peu troublant ? Que vient de faire le Samaritain ? À travers son acte admirable, il vient de faire un endetté — qui sera dans l'impossibilité de rembourser : le Samaritain n'est même plus là pour recevoir ne serait-ce qu'un « merci » d'un blessé qui lui doit la vie !

Être endetté est un problème. Ne compensons-nous pas notre dette pour un repas en apportant… des fleurs, un gâteau, ou autre ?… Dans notre histoire, on n'en est pas à une simple invitation à dîner… Le blessé doit sa vie à son bienfaiteur.

Quand Jésus conclut en disant de faire comme le Samaritain, cela revient au fond à dire : fais des endettés — qui, en plus, ne pourront rien rembourser ! C'est ce qui nous échappe souvent dans ce texte, nous imaginant naïvement que nous pourrions vivre dans la gratuité, sans dette, sans même un merci…

*

Mais voyons d'abord le début du dialogue entre Jésus et le connaisseur de la Bible qui le questionne. Comme il est coutume dans les évangiles, il veut mettre Jésus à l'épreuve, c'est-à-dire savoir s'il connaît bien la Bible. « Maître », lui demande-t-il donc, « que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? » Question à laquelle Jésus répond par une autre question — comment lis-tu ce que dit la Bible ? L’homme, bon connaisseur des Écritures, donne en réponse le résumé de ce qu'elles commandent, aimer Dieu (Dt 6, 5) et son prochain (Lv 19, 18).

C'est la réponse de Jésus qui, du coup, interroge : « fais cela et tu auras la vie ». Réponse évidemment correcte pour l’homme, mais… Qui prétendrait être à la hauteur ? Aimer les siens comme soi-même, oui à la limite, mais quiconque ? C'est ce qui le mène à poser sa seconde question, pour se justifier, dit le texte, ce qui sous-entend bien : « qui, à commencer par moi, prétendra être à la hauteur ? »

Seconde question, donc : « allons plus loin… et qui est mon prochain ? » — car « si vous aimez seulement ceux qui vous aiment »… (Luc 6, 32) que faites vous d'extraordinaire ? selon ce que dit Jésus lui-même. Alors Jésus raconte l’histoire du Samaritain, qui illustre le texte d'où est extrait « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19, 18). En cela, Jésus et le bibliste ne peuvent qu'être d‘accord.

*

Mais, ayant répondu par son histoire à la seconde question : « qui est mon prochain ? » — c'est celui dont tu fais ton prochain, que tu considères ainsi, même s'il n'est pas des tiens, même si tu ne le connais pas —, Jésus est revenu à la première question, sur la vie éternelle, en reprenant à la fin la même réponse, en l’ayant précisée par sa petite histoire : « fais cela ».

Cela ne rend-il pas impossible l’accès à la vie éternelle pour les pauvres humains que nous sommes ? Est-ce que j’ai fait cela ?… Ai-je tant donné, à faire des endettés qui ne peuvent rien rendre… avec une dette qui ne pourra pas être remboursée ? Et Jésus qui conclut : « Toi aussi fais de même » ! L'auditeur attentif a de quoi être troublé ! Et c’est sans doute ce que cherche Jésus…

*

Telle est la réalité de la dette : on ne vit pas dans la gratuité, sans dette ni « merci ». Ainsi l'aide aux pays endettés, dépouillés par les bandits, que l’on croirait gratuite, ne fait que renforcer leur dépendance et les priver de leur dignité ! Y a-t-il cela au bout de la parabole du bon Samaritain ?

À moins d’admettre que cette dette qui ne pourra pas être remboursée soit la nôtre. À moins donc qu'on entende l'enseignement de Jésus d'une autre façon… Et si c'était moi le blessé ? Avec cette question : quelle est ma dette ? Alors une voie s'ouvre, qui fait de chacune et chacun de nous un blessé, et par là un autre possible Samaritain parce qu'un blessé qui sait l’être, chargé d'une dette immense, non remboursable, un blessé soigné par un Samaritain absenté… Faisant, dans une chaîne, de chacune et chacun de nous des endettés inaptes à rembourser et dès lors appelés à faire à leur tour autant d’endettés propres à faire à leur tour de même, puisque sachant que leur propre dette n'est pas remboursable.

*

Alors s'ouvre la bonne nouvelle au cœur de l’enseignement de la Bible : aime sans autre raison que de savoir que tu as été aimé, d'une façon que tu ne peux rembourser (dette infinie au Dieu sauveur : 1er commandement, qui se traduit, comme gratitude, en imitation de Dieu : 2e commandement, semblable au 1er). Comment entrer dans la vie ? En entrant dans le double commandement comme porte de la vie d'éternité, selon l'enseignement de Jésus au Notre Père peu après : « remets-nous nos dettes/péchés comme nous remettons à ceux qui nous doivent » (Luc 11, 1-4).

Nous voilà comme des blessés au bord de la route, quand tel le Samaritain de la parabole, Jésus est venu à notre secours. Nous avons à son égard une dette que nous ne pourrons pas lui rendre — que nous ne pourrons que traduire en reconnaissance, en l’imitant à notre façon, sans s’imaginer orgueilleusement que nous sommes capables comme Dieu de don gratuit : nous sommes bien des endettés qui n’ayant pas les moyens de rembourser, pouvons déjà nous essayer à faire de même à notre tour et à notre mesure. Faire de même devient juste une modeste façon de dire merci.


RP, Poitiers, confirmations, 3.07.22
Déroulé du culte :: :: Prédication


dimanche 24 juin 2018

"Quand vous priez, dites…"




Ésaïe 49.1-6 ; Psaume 139 ; Actes 13.22-26 ; Luc 1.57-80

Psaume 139
1 […] Seigneur ! tu me sondes et tu me connais,
2 Tu sais quand je m’assieds et quand je me lève, Tu pénètres de loin ma pensée ;
3 Tu sais quand je marche et quand je me couche, Et tu comprends tous mes chemins.
4 Car la parole n’est pas sur ma langue, Que déjà, ô Seigneur ! tu la connais entièrement.

*

« Enseigne-nous à prier », ont demandé les disciples — la prière, et tout particulièrement celle de Jésus, a été le thème de notre année d’école biblique et de catéchisme, qui ouvre aujourd’hui sur cette journée et ce temps de confirmations. « Voici comment vous devez prier, répond Jésus : quand vous priez, dites… Père… ». Nous lisons en Luc 11 :

2 Il leur dit : Quand vous priez, dites : Père ! Que ton nom soit sanctifié ; Que ton règne vienne !
3 Donne-nous, chaque jour, notre pain pour ce jour ;
4 pardonne-nous nos péchés, car nous aussi, nous remettons sa dette à quiconque nous doit quelque chose ; et ne nous expose pas dans l’épreuve.


Voilà qui nous place d’emblée dans l’intimité de Dieu — Père / « Abba », selon ce que rapportent de l’araméen Marc (14, 36 : Jésus au Gethsémané) et Paul (Romains 8, 15 ; Galates 4, 6). Intimité, comme Jésus qui se retire pour prier au point que les disciples ne savent pas comment il prie : souvenons-nous que Matthieu précise : « entre dans ta chambre, ferme la porte. » Où l’on reçoit du Père la loi proclamée publiquement de la chaire, déjà au Sinaï, après en avoir reçu un nom. Et en écho la prière liturgique publique, le « Notre Père », donc. « Toute famille dans les cieux et sur la terre tire son nom du Père », rappelle l'Épître aux Éphésiens (3, 14-15).

« Que ton nom soit sanctifié », sanctifié c'est-à-dire mis à part, considéré avec un respect infini, jamais prononcé en vain, et donc, au fond, reconnu comme indicible. « Que ton nom soit sanctifié ». D'autant plus que négliger le nom du Père, nous qu'il adopte comme ses enfants, c'est ne pas percevoir l’ouverture d'avenir qui s’y trouve. « Honore ton père et ta mère afin que tes jours se prolongent sur la terre » dit la Loi. D'emblée donc, la prière du Seigneur nous ouvre tout un programme, et un avenir, ce qui fait rejoindre un des thèmes de cette sanctification du Nom dans les livres prophétiques : cet aspect qui concerne l’avenir : la venue du Royaume — du Règne où Dieu sanctifie lui-même son nom en accomplissant sa promesse.

*

Et effectivement cette première demande est suivie de la demande de la venue du Règne de Dieu, par l’accomplissement de la volonté de Dieu jusque sur cette terre en désordre.

Les disciples ne savent pas qu'ils viennent de poser à Jésus une question très délicate, aux conséquences périlleuses pour eux-mêmes. Mais c'est par là, par cette prière, que viendra le Royaume, le Règne de Dieu. En cinq demandes — résumant les cinq livres de prière du recueil des Psaumes, qui reprennent eux-mêmes les cinq livres de la libération vers le Royaume qu’est la Torah. Cinq demandes donc, selon Luc, développées en sept chez Matthieu — la troisième et la septième de Matthieu étant une extension de la seconde et de la cinquième demande de Luc (« que ton règne vienne » s'y commente en « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » et « ne nous expose pas dans l’épreuve » s’y commente en « délivre-nous du mauvais »).

Cinq demandes donc, qui risquent fort si nous y prenons garde, de nous mener où nous ne voudrions pas, à savoir au Règne de Dieu dont nous demandons pourtant qu'il vienne. Aller où nous n'aurions pas prévu, ou du moins d'une façon que nous n'aurions pas prévue, comme Pierre à la fin de l'évangile de Jean (21, 18) : « un autre te mènera où tu ne voudras pas ».

*

« Donne-nous, chaque jour, notre pain pour ce jour »… ? L'abondance à laquelle tous aspirent vient de Dieu seul. Lui seul est riche : des biens spirituels, du pain du ciel, et du pain qui nourrit le ventre de façon à ouvrir les oreilles. Cela dit, le pain de ce jour pour lequel nous prions est plus que la simple nourriture périssable. Le terme choisi l’indique clairement. Il est la manne. Il est la nourriture éternelle qui est d'être pardonné et accepté, d'avoir trouvé un père… Notre Père, disent les disciples.

Arrêtons-nous donc sur la plus troublante de ces cinq demandes : celle concernant le pardon : « pardonne-nous nos péchés, comme nous pardonnons aussi à qui nous offense ».

Ce mot rendu dans Luc par « péché », ou « offense », ou « manquement » peut aussi être rendu par « dette », selon le parallèle de Matthieu — le sens « péché » étant une dimension spirituelle de la dette. En ce sens, le mot peut relever non pas tant de la faute que de la création : même sans faute, nous sommes en dette envers Dieu comme on l'est à l'égard d'un père ou d’une mère — « Notre Père » — sans lequel nous ne serions pas, celui par qui nous sommes, non pas uniquement parce qu'il a donné la semence qui nous origine, la parole qui nous fait être, mais parce que, en outre, il nous a donné un nom, son nom. Cette dette-là ne peut être payée : son prix est infini. Le reconnaître entraîne une attitude de pardon, de remise des dettes. La remise des dettes est donc effectivement incontournable ; elle est la condition de la prolongation de nos êtres jusqu'à la venue du Règne, en lien étroit avec la demande précédente, celle du don du pain de ce jour. Si le plus puissant, le Père, exige le remboursement de la dette, il en vient à terme à écraser l'enfant.

Mieux qu’un père, Dieu donne ce qui est bon à ses enfants. L'instauration de son Règne est une remise de dettes par Dieu à notre égard. D'autant plus, au fond, que la dette est donc trop infinie pour être remboursée.

C’est sur cela qu'est établie l'institution biblique de la loi du Jubilé, par lequel s’inaugure le Royaume. Rappelons-nous que le Jubilé est ce que prévoit la Torah : cette remise des dettes obligatoire tous les cinquante ans. Jésus (cf. Luc 4) inaugure son ministère messianique par la proclamation du Jubilé. Cette libération, remise des dettes par Dieu, se signifie dans nos remises de dettes. C’est le sens du « comme nous remettons ». Nous sommes appelés à la suite du Christ à faire un don gratuit de nous-mêmes, n’aurait-il en retour que de l'ingratitude.

*

Précédée de la demande du pain, lieu par excellence de la dette à Dieu, la prière pour la remise des dettes et le pardon des offenses est suivie de : « Ne nous laisse pas entrer en tentation » — plus littéralement « ne nous expose pas dans l’épreuve ». Pourquoi Dieu se tait-il face aux prières de son peuple, pourquoi tarde-t-il à instaurer son Règne ?

Face au silence céleste, ce silence qui dure, où Dieu qui est censé être notre Père nous apparaît pourtant si dur, impitoyable, nous donnant essentiellement une Loi, alors qu'on ne voit pas venir de consolation, et à plus forte raison la consolation du Règne de Dieu — on sera tenté de dire : ces maux qui nous adviennent, fussent-ils de notre faute, ne sont-ils pas le signe que Dieu se désintéresse de nous ? Où l’épreuve dont nous demandons que nous n’y sombrions pas devient tentation de se dire que ce Dieu est finalement méchant. Et que de fois l’a-t-on entendu à propos du Dieu dit « de l'Ancien Testament », oubliant que c’est ce Dieu que Jésus appelle son Père ? Tentation de rejeter ce Dieu qui donne la Loi, et avec elle son silence. Or c’est là son rôle de Père : donner la Loi et nous apprendre à patienter, à recevoir le plaisir plus tard. Se séparer un jour du plaisir immédiat du sein maternel. Le père disant la loi et privant ainsi du plaisir immédiat.

C’est de la sorte que Dieu nous conduit au Règne qui lui appartient avec la puissance et la gloire, ce Règne qui vient pour nous à la mesure où nous recevons avec joie la volonté de Dieu, sa Loi.

C’est le temps d'un passage douloureux, celui de l’apprentissage, qui précède la liberté et la joie. C’est encore la leçon de Paul : comme pour la douleur d’un enfantement, Dieu a soumis la Création à la vanité et à la douleur, avec une espérance : sa libération, comme la naissance (Romains 8, 20-22). La tentation serait de se laisser abattre et de se dire que face à une telle situation, une telle douleur, celle qui est la nôtre, le Royaume ne viendra pas, la naissance n’aura pas lieu. C’est face à cette tentation que Jésus appelle à la persévérance dans la confiance en Dieu qui nous délivre du mal.

*

Face à ce présent lourd, accablant, ou face à notre mauvaise volonté, — il s’agit de persévérer, de requérir la justice de la foi, prête à se manifester, dans sa splendeur et sa liberté ; il n’est qu’à exiger ce que Dieu promet, exiger son Règne. Persévérer dans la prière, comme l’ami qui demande du pain. Dieu finira par répondre, autrement que prévu peut-être, par le don imprévu de l’Esprit saint, qui mène au Royaume par des chemins auxquels l’on ne s'attend pas. Persévérer dans la prière est dangereux : c'est risquer de se voir transformé, dépossédé de soi et de ses biens, de sa vision du monde — qui sait ? Persévérer dans la prière transforme.

Apprendre à regarder le monde par les yeux de Dieu. Et explorer tous les possibles des chemins de son Règne… Car c’est « à toi qu’appartiennent le Règne,… » dès aujourd’hui.


RP, Poitiers, 17/06/18


dimanche 4 juin 2017

Le don de l’Esprit




Psaume 104 ; Actes 2, 1-11 ; 1 Corinthiens 12, 3-13 ; Jean 20, 19-23

Actes 2, 1-8
1 Lorsque arriva le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble en un même lieu.
2 Tout à coup, il vint du ciel un bruit comme celui d'un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils étaient assis.
3 Des langues leur apparurent, qui semblaient de feu et qui se séparaient les unes des autres ; il s'en posa sur chacun d'eux.
4 Ils furent tous remplis d'Esprit saint et se mirent à parler en d'autres langues, selon ce que l'Esprit leur donnait d'énoncer.
5 Or des Juifs pieux de toutes les nations qui sont sous le ciel habitaient Jérusalem.
6 Au bruit qui se produisit, la multitude accourut et fut bouleversée, parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue.
7 Étonnés, stupéfaits, ils disaient : Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ?
8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ?

Jean 20, 19-23
19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Judéens, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et il leur dit : "La paix soit avec vous."
20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit : "La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie."
22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : "Recevez l’Esprit Saint ;
23 ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis."

*

« Pentecôte » signifie cinquantième jour après la fête de la Pâque. C'est, dans la Bible hébraïque, la fête des « semaines », Shavouoth, sept semaines (cinquante jours) après la Pâque. Il s'agit de la fête des « prémisses », la récolte des premiers fruits. C'est aussi le souvenir du don de la Torah.

Pour le christianisme, ce sera la commémoration des premières récoltes des nations dans l'Alliance que Dieu a passée avec son peuple ; et la célébration du don de la Torah qui s'inscrit dans le cœur des croyants par le don de l'Esprit saint.

Fête des premiers fruits qui mûrissent déjà, la Pentecôte signifie alors les premiers temps de ce fruit de l’histoire du peuple de Dieu : le temps est mûr pour l’entrée des nations dans l'Alliance.

C'est le sens du miracle des langues. Voilà que l'Esprit saint donne aux disciples de célébrer Dieu dans les langues de toutes les nations, d’où viennent les juifs présents à Jérusalem pour la fête. Dieu annonce ainsi que le culte est appelé à se célébrer dans les langues de tous les peuples.

Ce sont les premières récoltes du temps où l'Alliance scellée d'abord avec Israël s'élargit à toutes les nations, dans leurs langues.

Ce n'est pas que les Pères d'avant la venue de Jésus ignoraient l'Esprit saint ! Le contraire est même certain. Comment en effet auraient-ils pu vivre de la foi qui était la leur, leur faisant préférer, selon l’Épître aux Hébreux, le désert plutôt que les joies faciles ? Il est bien question de l'Esprit dans la Torah (Nombres 11, 24-30), dans les Prophètes (Ézéchiel 37, 1), dans les Psaumes (Psaume 51, 13)…

L'Esprit qui animait les anciens rend ainsi témoignage à la Parole de Dieu, venue en Jésus : l'Esprit « rendra témoignage de moi », dit-il (Jean 15, 26). C'est ce que les Prophètes, depuis Abraham (Jean 8, 56), ont espéré. Le temps de la venue à l'Alliance élargie à toutes les nations.

Quel est le cœur de cette alliance unique, scellée d'abord avec Israël, celle qui dit la présence de Dieu au milieu de son peuple, qui nous confirme sa fidélité, ce qui nous est rappelé en ce jour de confirmations : « il me feront un temple et je demeurerai au milieu d’eux ». Comment demeure-t-il au milieu de nous ? Une petite histoire pour l’illustrer…

*

« Le roi Salomon avait hérité de son père David de grandes richesses qu'il avait su, grâce à la sagesse de son gouvernement, faire prospérer. Chacun de ses desseins était toujours mené à bien, et sa gloire se répandait dans le monde entier. Mais, au fond de son cœur, Salomon demeurait attristé.

"A quoi me servent tous ces trésors, si les années s'écoulent sans que soit remplie la promesse faite à mon père ? pensait-il avec amertume. J'ai fait édifier des dizaines de palais, mais le Temple en l'honneur de Dieu n'est toujours pas bâti. Le Seigneur m'est témoin que ce n'est pas mauvaise volonté de ma part si j'en diffère la construction. Comment cependant reconnaîtrais-je l'emplacement qui lui convient le mieux ? La terre d'Israël est tout entière sainte, mais le sol où s'élèveront les murs du Temple devrait être le plus précieux à Dieu."

Une nuit, Salomon songeait de nouveau à l'emplacement où il devait construire l'édifice. Son ancienne promesse lui pesait, et c'est en vain qu'il cherchait le sommeil. A minuit, ne dormant toujours pas, il décida de se lever et d'aller faire un tour. Il s'habilla rapidement et, sans bruit, afin de n'être pas vu des serviteurs, il se glissa hors du palais.

Il marcha dans Jérusalem endormie, passa à proximité de vastes jardins)et de bosquets qui murmuraient dans le vent et arriva finalement au pied du mont Moria. C'était juste après la moisson, et sur le flanc sud de la montagne se dressaient des gerbes de blé coupé.

Salomon s'adossa au tronc d'un olivier, ferma les yeux et dans son esprit se mirent à défiler les lieux les plus divers de son royaume. Il revit des collines, des vallées et des bois qui lui avaient semblé destinés au Temple, ainsi que des dizaines d'autres lieux où il était arrivé plein d'espoir, mais qu'il avait quittés déçu.

Soudain Salomon entendit des pas. Il ouvrit les yeux et aperçut dans le clair de lune un homme portant dans ses bras une gerbe de blé. "Un voleur !" pensa-t-il tout de suite.

Il s'apprêtait à sortir de sa cachette, dans l'ombre de l'arbre, mais se ravisa au dernier moment. "Attendons plutôt de voir ce que l'homme mijote", se dit-il.

Le visiteur nocturne travaillait vite et sans bruit. Il déposa la gerbe au bord du champ voisin, puis retourna en chercher d'autres, et continua ainsi jusqu'à ce qu'il eût cinquante gerbes. Puis, jetant un coup d’œil hésitant autour de lui pour s'assurer que personne ne l'avait vu, il s'en alla.

— "Charmant voisin, pensa Salomon. Le propriétaire du champ ne sait sans doute pas
pourquoi sa moisson diminue la nuit."

Mais il n'eut pas le temps de réfléchir à la façon de punir le voleur : déjà, non loin de l'olivier sous lequel il se trouvait, un autre homme arrivait. Il contourna les deux champs prudemment et, croyant être seul, prit une gerbe de blé qu'il emporta sur l'autre champ.
Il fit exactement comme le premier visiteur nocturne, si ce n'est qu'il portait le blé en sens inverse. Il reprit ainsi les cinquante gerbes, et repartit sans bruit.

"Ces voisins ne sont pas meilleurs l'un que l'autre, se dit Salomon. Je pensais qu'il n'y en avait qu'un qui volait, mais en fait le voleur lui-même est volé."

Dès le lendemain, Salomon convoqua les deux propriétaires des champs. Il fit attendre le plus âgé dans une pièce contiguë et interrogea le plus jeune sévèrement : — Dis-moi de quel droit tu prends le blé du champ de ton voisin.

L'homme regarda Salomon avec surprise, et rougit de honte : — Seigneur, répondit-il, jamais je ne me permettrais pareille chose. Le blé que je transporte m'appartient, et je le dépose sur le champ de mon frère. Je souhaitais que personne ne le sache, mais puisque j'ai été surpris, je te dirai la vérité. Mon frère et moi avons hérité de notre pète un champ qui fut partagé en deux moitiés égales, bien que lui soit marié et ait trois enfants, alors que moi je vis seul. Mon frère a besoin de plus de froment que moi, mais il n'accepte pas que je lui donne le moindre épi. C'est pourquoi je lui apporte secrètement les gerbes. À moi, elles ne manquent pas, tandis que lui en a besoin.

Salomon fit passer l'homme dans la pièce contiguë et appela le propriétaire du second champ : — Pourquoi voles-tu ton voisin ? s'enquit-il d'un ton rude. Je sais que tu lui prends du blé pendant la nuit.
— Dieu me garde de faire pareille chose, protesta l'homme, horrifié. C'est en vérité tout le contraire, Salomon. Mon frère et moi avons hérité de notre père deux parts égales d’un champ; mais, dans mon travail, je suis aidé par ma femme et mes trois enfants, tandis que lui est seul. Il doit faire venir le faucheur, le lieur et le batteur, de sorte qu'il perd plus d'argent que moi et sera plus tôt dans le besoin. Il ne veut pas accepter de moi un seul grain de blé ; c'est pourquoi je lui apporte au moins ces quelques gerbes en secret. À moi, elles ne manquent pas, tandis que lui en a besoin.

Alors Salomon rappela le premier homme et, serrant avec émotion les deux frères dans ses bras, il dit : — J'ai vu bien des choses dans ma vie, mais jamais je n'ai rencontré de frères aussi désintéressés que vous. Pendant des années, vous vous êtes témoigné une bonté réciproque, que vous avez gardée secrète. Je tiens à vous exprimer toute mon affection et vous prie de me pardonner de vous avoir soupçonnés d'être des voleurs, quand vous êtes les hommes les plus nobles de la terre. À présent, j'ai une prière à vous adresser. Vendez-moi vos champs, que je fasse construire sur ce sol sanctifié par l'amour fraternel le Temple de Dieu. Aucun lieu n'en est plus digne, nulle part le Temple ne trouvera de fondements plus solides. […] » (D’après Contes juifs, éditions Grund.)

Signe de ce que l’Alliance est solide, quoiqu’il arrive, son fondement symbolisé par ce conte est cette promesse : « Quand les montagnes s’effondreraient, dit Dieu, Quand les collines chancelleraient, Ma bonté pour toi ne faiblira point et mon alliance de paix ne sera pas ébranlée. Je t’aime d’un amour éternel, et je te garde ma miséricorde » (Ésaïe 54,10).

*

Reste à savoir comment cela se concrétise. Cela se concrétise par le pardon !… Jésus souffla sur eux et leur dit : « Recevez l’Esprit Saint ». « La paix soit avec vous » — don de l’Esprit saint. Et il est question de pardon, à recevoir et à octroyer : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis ».

Deux faces de la libération de l’amour — qui pardonne, qui est pardon. Remettre les péchés, c’est pardonner ; soumettre les péchés, c’est permettre de les dominer. Être libéré du fruit du péché. C’est en rapport étroit avec le pardon.

Souvenons-nous de l’épisode de Caïn. L’inverse des deux frères de notre petite histoire. Genèse 4, 6-8 : « Le Seigneur dit à Caïn : "Pourquoi t’irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le." Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère et le tua. »

« Le péché est tapi à ta porte… Mais toi, domine-le. » Caïn ne l’a pas dominé. Caïn n’a pas reçu le pardon, la rémission de ses péchés — fût-ce par le vain sacrifice par lequel il cherchait à satisfaire Dieu. Et il jalousait son frère. Il n’a pas perçu le pardon, l’élargissement de son cœur et la capacité de pardonner ; et de soumettre le péché et son fruit, à savoir ses péchés, fruits du péché : le péché l’a vaincu, Caïn ne l’a pas dominé…

Mais voici le fruit de l’Esprit saint : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis ». « La paix soit avec vous ». La paix de se savoir pardonné. Pleinement pardonné : vos péchés vous sont remis, l’Esprit saint vous les soumet. La liberté qui est dans le fait d’être pardonnés nous libère du poids d’avoir à ne pas pardonner. Nous voilà donc devant le Ressuscité, présent au milieu de nous, soufflant sur nous : recevez l’Esprit saint.


RP, Poitiers, Pentecôte, confirmations, 4/06/17


dimanche 5 juin 2016

"Le souffle de l’enfant revint en lui"




1 Rois 17.17-24 ; Psaume 30 ; Galates 1.11-19 ; Luc 7.11-17

1 Rois 17.17-24
17 Après cela, le fils de la femme, maîtresse de la maison, tomba malade, et sa maladie fut si violente qu’il ne resta plus en lui de respiration.
18 Elle dit alors à Élie : Pourquoi te mêles-tu de mes affaires, homme de Dieu ? Es-tu venu chez moi pour évoquer ma faute et pour faire mourir mon fils ?
19 Il lui répondit : Donne-moi ton fils. Il le prit de ses bras, le monta dans la chambre à l’étage, où il habitait, et le coucha sur son lit.
20 Puis il invoqua le Seigneur, en disant : Seigneur, mon Dieu, causerais-tu du mal à cette veuve dont je suis l’hôte, en faisant mourir son fils ?
21 Il se mesura trois fois sur l’enfant, invoqua le Seigneur, en disant : Seigneur, mon Dieu, je t’en prie, que le souffle de cet enfant revienne en lui !
22 Le Seigneur entendit Élie : le souffle de l’enfant revint en lui, et il reprit vie.
23 Élie prit l’enfant, le descendit de la chambre dans la maison et le donna à sa mère. Élie dit : Regarde, ton fils est vivant.
24 La femme dit à Élie : Maintenant je sais que tu es un homme de Dieu, et que la parole du Seigneur dans ta bouche est vérité.

*

Pour situer ce texte, il convient de se rappeler ce que confronte Élie au 1er livre des Rois...

1 Rois 16 (juste avant qu’Élie n’apparaisse dans le livre) :
29 Achab, fils d’Omri, régna sur Israël, la trente-huitième année d’Asa, roi de Juda. Achab, fils d’Omri, régna vingt-deux ans sur Israël à Samarie.
30 Achab, fils d’Omri, fit ce qui est mal aux yeux du Seigneur, plus que tous ceux qui avaient été avant lui.
31 Et comme si c’eût été pour lui peu de chose de se livrer aux péchés de Jéroboam, fils de Nebath, il prit pour femme Jézabel, fille d’Ethbaal, roi des Sidoniens, et il alla servir Baal et se prosterner devant lui.
32 Il éleva un autel à Baal dans la maison de Baal qu’il bâtit à Samarie,
33 et il fit une idole d’Astarté. Achab fit plus encore que tous les rois d’Israël qui avaient été avant lui, pour irriter le Seigneur, le Dieu d’Israël.
34 De son temps, Hiel de Béthel bâtit Jéricho ; il en jeta les fondements au prix d’Abiram, son premier-né, et il en posa les portes au prix de Segub, son plus jeune fils, selon la parole que le Seigneur avait dite par Josué, fils de Nun.

Alors apparaît Élie…

Dans notre texte, le prophète est à Sarepta, non loin de Sidon, dans cette Phénicie où l'on a le culte du Baal, culte mu par la peur, avec parfois jusqu'à des sacrifices d'enfants comme ceux que signale notre texte concernant la refondation de Jéricho. Pays d'où vient cette Jézabel que confronte Élie. Il y est hébergé par une veuve qui vient de perdre son fils.

Il ne faut pas imaginer une querelle religieuse insignifiante entre Élie d'un côté, Achab et Jézabel de l'autre, chacun son dieu, querelle de mots… Non, l'enjeu est considérable, ce qui explique aussi la violence, quand en réponse au massacre des prophètes de Dieu par Jézabel, Élie glisse à son tour à la tentation d'éliminer les prophètes du Baal sanguinaire. Car Élie confronte un culte qui va parfois jusqu'aux sacrifices d'enfants. À présent il est hébergé, selon l'appel de Dieu, chez cette veuve qui appartient à cette Phénicie des Baals.

Et voilà que dans cette Phénicie où la crainte du Baal peut mener jusqu'à de telles extrémités, cette veuve vient de perdre son fils. Cette femme sait qui est Élie, qu'elle appelle « homme de Dieu ». Elle sait les exigences du Dieu qu'il sert, contre la cruauté de ceux de la Phénicie. Et voilà que son enfant lui est enlevé. Première réaction, on l'a entendue : « Es-tu venu chez moi pour évoquer ma faute et pour faire mourir mon fils ? » Parole terrible qui évoque à la fois la cruauté du culte de sa tradition et du péché de l'idolâtrie qui induit cela, mais aussi, peut-être, enfoui, celui de désobéir, en hébergeant l'ennemi de ses dieux, à ce Baal que son peuple craint ; et en outre l’intuition diffuse de la sainteté du Dieu d’Élie qui opère au quotidien depuis longtemps le miracle de la permanence du peu de nourriture qui lui reste… « La farine qui était dans le pot ne manqua point, et l’huile qui était dans la cruche ne diminua point, selon la parole que le Seigneur avait prononcée par Élie » (1 R 17, 16).

Tout cela en regard de la douleur de la perte de son fils.

*

Alors Élie va invoquer Dieu (v. 20 et 21) « en disant : Seigneur, mon Dieu, causerais-tu du mal à cette veuve dont je suis l’hôte, en faisant mourir son fils ? » Puis, dit le texte : « Il se mesura trois fois sur l’enfant, invoqua le Seigneur, en disant : Seigneur, mon Dieu, je t’en prie, que le souffle de cet enfant revienne en lui ! »

« Se mesura trois fois » : c'est ce que dit le texte littéralement, que la plupart de nos versions rendent par « s'étendit trois fois » tant l’expression est étrange ! Et pourtant le mot, fréquent dans la Bible, n'est jamais traduit, ailleurs, par étendre !, toujours par mesurer. On peut penser que les traductions ont voulu résoudre la difficulté en empruntant à la résurrection opérée plus loin par Élisée, qui effectivement pour sa part, s'étend de tout son long sur l'enfant qui va se relever de la mort, réchauffant son corps. Mais rien de cela ici. Ici il est bien question de se mesurer – trois fois.

Il est par ailleurs beaucoup question de souffle dans ce texte, avec les mots qui ont donné âme, ou vie, car la vie n'est qu'un souffle. Et la Bible grecque des Septante n'a pas donné le mot grec s’étendre, mais « souffler », souffler trois fois. Voilà qui donne un indice de ce qui est derrière ce mot : se mesurer. La mesure, comme poids du souffle, pour demander à Dieu que « le souffle de cet enfant revienne en lui ! » Combien pèse ma vie, mon souffle, face à la vie de cet enfant ? Avec ce chiffre trois, qui est le chiffre du définitif, comme Paul priera trois fois avant de renoncer, comme dans les civilisations anciennes, telles celle d’Élie et de la veuve, on doit prononcer trois fois la parole de la répudiation, par exemple, pour qu'elle soit définitive. Alors par trois fois Élie mesure sa vie, son souffle, sur la vie de l'enfant, pour un constat définitif : ma vie est comme la sienne, un souffle. Avec tout ce que cela a d'ambigu : notre vie est un souffle, notre vie n'est qu'un souffle. Souffle de Dieu qui fait être, souffle de Dieu qui fait cesser d'être : « Le Seigneur Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant » (Genèse 2:7). Mais aussi : « L’herbe sèche, la fleur tombe, Quand le vent du Seigneur souffle dessus. — Certainement le peuple est comme l’herbe » (Es 40, 7).

Le souffle de la vie s'est retiré de l'enfant. Souffle de vie, souffle comme fragilité, qui est aussi définitivement celle d’Élie, qui mesure par trois fois sa vie à celle de l'enfant – Élie prophète d'un Dieu qui n'est pas le Baal de la terreur.

Son Dieu à lui n'est pas celui pour lequel on sacrifie la vie d'autrui, on n'échange pas une vie contre une ville, comme à Jéricho, une vie d'enfant pour la soif d'un Baal. Son Dieu à lui est celui au contraire du don de soi. C'est aussi le sens de cet épisode. Dieu ne condamne pas la veuve pour son péché réel ou supposé en lui prenant son fils. C'est ce que porte le geste priant d’Élie, se mesurer à l'enfant. Ma vie pour sa vie.

Alors Élie « se mesura donc trois fois » : vie pour vie. Le souffle revient en lui. Et Élie rend son fils vivant à la veuve. Peut-être le jeune homme a-t-il l'âge de nos confirmands, lesquels, avons-nous dit tout-à-l'heure, passent du regard des parents, des maîtres, des amis, regards qui les a fait advenir comme enfants de la chair, pour y recevoir en lieu et place le regard que Dieu leur adresse dans le Christ pour les faire advenir par l'Esprit saint à la liberté des enfants de Dieu. Comme pour une résurrection, une vie nouvelle.

« La femme dit à Élie : Maintenant je sais que tu es un homme de Dieu, et que la parole du Seigneur dans ta bouche est vérité. » (v. 24)

*

La parole de Dieu, parole créatrice venue en Jésus, qui à Naïn, ressuscite le fils d'une autre veuve, dans un texte qui évoque clairement Élie – ici sur la simple énonciation d'une parole créatrice ; ici aussi sur le mode du vie pour vie… Annonce de la croix de celui qui accomplit la vérité du Dieu qui donne la vie, qui donne sa vie.

Luc 7.11-16
11 [Jésus] se rendit dans une ville appelée Naïn ; ses disciples et une grande foule faisaient route avec lui.
12 Lorsqu’il approcha de la porte de la ville, on portait en terre un mort, fils unique de sa mère, qui était veuve ; et il y avait avec elle une importante foule de la ville.
13 Le Seigneur la vit ; il fut ému par elle et lui dit : Ne pleure pas !
14 Il s’approcha et toucha le cercueil. Ceux qui le portaient s’arrêtèrent. Il dit : Jeune homme, je te l’ordonne, réveille-toi !
15 Et le mort s’assit et se mit à parler. Il le rendit à sa mère.
16 Tous furent saisis de crainte ; ils glorifiaient Dieu et disaient : Un grand prophète s’est levé parmi nous, et : Dieu est intervenu en faveur de son peuple.


RP, Poitiers, 05/06/16


dimanche 7 juin 2015

"Serait-ce moi ?"




Exode 24, 3-8 ; Psaume 92 ; Hébreux 9, 11-15 ; Marc 14, 12-26

Marc 14, 12-26
12 Le premier jour des pains sans levain, où l'on immolait la Pâque, ses disciples lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? »
13 Et il envoie deux de ses disciples et leur dit : « Allez à la ville ; un homme viendra à votre rencontre, portant une cruche d'eau. Suivez-le
14 et, là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître dit : Où est ma salle, où je vais manger la Pâque avec mes disciples ? ”
15 Et lui vous montrera la pièce du haut, vaste, garnie, toute prête ; c'est là que vous ferez les préparatifs pour nous. »
16 Les disciples partirent et allèrent à la ville. Ils trouvèrent tout comme il leur avait dit et ils préparèrent la Pâque.
17 Le soir venu, il arrive avec les Douze.
18 Pendant qu'ils étaient à table et mangeaient, Jésus dit : « En vérité, je vous le déclare, l'un de vous va me livrer, un qui mange avec moi. »
19 Pris de tristesse, ils se mirent à lui dire l'un après l'autre : « Serait-ce moi ? »
20 Il leur dit : « C'est l'un des Douze, qui plonge la main avec moi dans le plat.
21 Car le Fils de l'homme s'en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne soit pas né, cet homme-là ! »
22 Pendant le repas, il prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit : « Prenez, ceci est mon corps. »
23 Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna et ils en burent tous.
24 Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude.
25 En vérité, je vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai, nouveau, dans le Royaume de Dieu. »
26 Après avoir chanté les psaumes, ils sortirent pour aller au mont des Oliviers.

*

"L'un de vous va me livrer" (v. 18), dit Jésus au moment où il partage la cène, celle de la Pâque, avec ses disciples. Un qui met la main au plat avec moi. "Serait-ce moi ?" demande chaque disciple. Car celui qui va trahir est bien là aussi, à la cène, annonçant la suite des choses : "ils sortirent pour aller au mont des Oliviers" (v. 26). L'institution de la sainte Cène au dernier repas de Jésus est rattachée à celle de la Pâque — via sa mort. Elle se placera bientôt dans un élargissement universel, concernant aussi les païens. Au cœur d’une ambiance lourde, menaçante — signe : le secret du lieu, avec le signe de l’homme à la cruche qui y conduit…

*

Avant et après ce soir-là, aucune restriction à l'admission à la Cène, dans les Évangiles. L'Évangile de Jean nous montre Jésus référant clairement à son corps et à son sang, jusqu'à scandaliser les disciples, une multiplication des pains dont il fait bénéficier tous parmi la foule, sans écarter quiconque, ni examiner foi ou mœurs. Les disciples, eux, voudraient renvoyer la foule.

Comme dans les Évangiles, aucune restriction à la sainte Cène non plus dans le livre des Actes des Apôtres, où l'on voit les Apôtres faire nommer des diacres pour servir aux tables avec une justice égale pour les "hellénistes", c'est-à-dire les juifs grecs, et les Hébreux, juifs du pays, ainsi que pour leurs veuves respectives ; servir aux tables dont on sait qu'elles étaient le lieu de la célébration de la Cène, le pain et le vin du repas signifiant, comme au dernier repas de Jésus, son corps et son sang.

Dans ce même livre des Actes, on voit même Paul, en pleine tempête, rompre le pain dans le bateau qui menace de faire naufrage et le partager avec tous — 276 personnes en tout, dit le texte — (Actes 27:34-38), après avoir promis à tous que leur vie serait épargnée. Les termes qu'emploie Luc ici, dans les Actes — "il prit du pain, rendit grâces et le rompit" — sont les mêmes que ceux qu'il emploie pour l'institution de la sainte Cène (Luc 22:19) ou lors de l'apparition du ressuscité aux disciples d'Emmaüs (Luc 24:30).

Dans tous ces cas, l'allusion à une portée universelle, très large, de la Cène, est certaine, comme il est question dans l'institution du sang de l'Alliance répandu pour la multitude. Qu'en est-il alors de la réserve de la 1ère Épître aux Corinthiens — "que chacun s'examine afin de ne pas participer à la Cène indignement" —, plus volontiers reprise que l'ouverture des autres textes — mais peut-être pas de la bonne manière ?

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La réserve de Paul, grand promoteur de l'extension universelle de l’Évangile, a très vite entraîné une stricte discipline de la Cène dans l'Église. La participation au repas du Seigneur est, déjà dans l'Église ancienne, un mystère réservé aux seuls baptisés, au point que dès une époque ancienne, les bâtiments seront séparés en deux parties, de même que le culte, les baptisés seuls participant à la deuxième partie du culte, et se retirant des yeux de ceux qu'on appelait alors les catéchumènes, à savoir les personnes qui n'avaient pas encore reçu le baptême, qui pouvaient d'ailleurs être parfois avancées en âge.

Il est à noter que cependant, les petits enfants ayant reçu le baptême n'étaient pas exclus, et — c'est le cas jusqu'aujourd'hui dans l'Église orthodoxe —, participaient à la sainte Cène, quel que soit leur âge. Puis au Moyen Age, la confirmation, administrée auparavant aux nourrissons lors de leur baptême, avait été déplacée à un âge, l'adolescence, où les enfants devenus grands étaient à même de professer eux-mêmes leur foi, profession de foi responsable dorénavant exigée donc, pour qu'ils puissent participer à la Cène.

Autant de restrictions successives fondées au plus probable sur la réserve de Paul dans le texte de la 1ère Épître aux Corinthiens. Réserve qu'il faut donc examiner de près, d'autant plus qu'on a peut-être ajouté à la restriction de Paul.

*

Lorsque Paul écrit aux Corinthiens et leur rapporte la tradition de l'institution de la sainte Cène agrémentée des fameux avertissements qu'il exprime, il s'adresse à une Église, celle de Corinthe qui, contrairement à ce qu'elle pense d'elle-même, est loin d'être exemplaire.

Un comportement erroné, dans l'Église de Corinthe est sous-jacent au passage sur la sainte Cène. Cet écart de comportement est mentionné au ch. 11, v. 17 à 22. Il est lié aux fameux partis que connaît alors l'Église de Corinthe — cf. 1 Co 1 : "Moi je suis de Paul, moi d'Apollos, moi de Céphas (c'est-à-dire Pierre)." Et lors des réunions de l'Église, et notamment lors des repas, au cours desquels est célébrée la sainte Cène, les divisions en question subsistent. Notre texte laisse à penser que ces divisions se situent à plusieurs niveaux : au niveau religieux, division entre chrétiens, sans compter un niveau social — division entre les catégories sociales qui composent l'Église de Corinthe (cf. v.21 et 34). Lors du repas, les divisions et les discriminations sociales éclatent : au point que certains ont priorité sur d'autres.

Une honte que la division entre chrétiens. Une honte que la discrimination, entre groupes sociaux, entre autochtone et étrangers, etc., face à laquelle Paul ne montre aucune tendresse. Il n'invite, dans un premier temps, qu'à plus de pudeur : "vous avez des maisons pour manger et pour boire" (v. 22). Ne venez donc pas étaler vos différences et vos attitudes discriminatoires jusque dans l'Église. Ce qui n'est sans doute pourtant pas sans conséquences à terme.

Ici, Paul ne fait que mentionner ce qui malheureusement, se passe en ville. Quant à l'Église, on y vit la communion avec le Christ. Le Christ n'est pas divisé, y compris sur le plan social : lorsque l'on mange de ce pain et boit de cette coupe, c'est au Christ lui-même que l'on participe. C'est donc le bafouer que de vivre cette cérémonie avec un tel comportement ; c'est carrément retarder la venue du Royaume, qui est celui de la justice pour tous quelle que soit leur provenance, où la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres, la libération aux captifs, le recouvrement de la vue aux aveugles. Dans le Royaume, il n'y a ni pauvres, ni esclaves, ni infirmes ; même la mort a disparu.

Or si les yeux de notre foi ne discernent pas le corps du Seigneur, qui se signifie ici à la Cène, le Royaume n'advient plus au milieu de nous. Nous demeurons donc dans le monde du malheur, perpétuant la maladie, l'infirmité et la mort que le Christ a détruits et qui prendront fin à l'instauration du Royaume. Sans ce discernement du corps du Christ, notre participation à une Cène réduite à l'état de casse-croûte — pâté pour les uns, mais caviar pour les autres, est pur mensonge, jugement contre soi, marque de ce vieux monde, où agit la mort.

Que chacun donc se juge soi-même, s'examine soi-même : est-ce le pain d'un casse-croûte, est-ce le vin d'une beuverie que je déguste, ou est-ce que je crois que je reçois là le corps et le sang du Christ, réconciliant les hommes et femmes de tous les milieux, de tous les peuples, de toutes origines et provenances. Ou en d'autres termes, Dieu a-t-il ouvert les yeux de ma foi pour que je sache recevoir ici son Fils qui me nourrit et me régénère ? Son Fils qui n'est pas divisé, non plus, au gré des confessions chrétiennes.

Point d'autre dignité que lui-même, Jésus, qui a abattu le mur de séparation entre les êtres humains : "en lui il n'y a plus ni juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme".

*

Tous doivent se savoir accueillis. N’oublions pas que pour cela, le vin de la cène était casher : Paul vient de parler, juste avant, ch. 8 & 10, de l'attitude à avoir quant aux viandes et et au vins sacrifiés aux idoles, c'est-à-dire alors non-casher. On a un parallèle en Romains ch. 14, où Paul conclut de même que tous dans cette Église d'une époque où la rupture avec le judaïsme n'a pas eu lieu, tous, même ceux d'origine non-juive qui ne se sentent pas tenus par la casherout, doivent s'en tenir à la nourriture casher, à cause de la conscience des autres. Accueil des "faibles" par les "forts" et réciproquement, si bien qu'au bout du compte, le "faible" ou le "fort" n'est peut-être pas celui qu'on croit.

*

Si je fonde ma "force", et au fond ma dignité, sur quoi que ce soit d'autre que Jésus, à commencer par ma dignité sociale, nationale, pseudo-raciale (puisqu'on sait qu'il n'y a qu'une race humaine), confessionnelle, voire plus subtilement ma vertu morale, ou celle que je m'attribue, alors me voilà participant indignement, faisant obstacle à la présence du Royaume au milieu de nous.

Le risque est grand en effet de déplacer au plan de la dignité morale la restriction de Paul, et de lui donner ainsi un sens qui n'est pas le sien. Pour Paul il n'est de dignité que celle de la foi, qui consiste simplement à savoir discerner que nous participons collectivement, par l'Esprit que nous invoquons, au corps et au sang du Christ, à savoir que ce pain et ce vin sont la communion au corps et au sang du Christ. Point question de dignité sociale, nationale, pseudo-raciale, confessionnelle ou morale des uns par laquelle ils s'arrogeraient le droit de juger les autres, voire les cœurs des autres, et de les excommunier, puisque c'est ce que signifie privation de la Cène.

C'est au strict plan de la discipline personnelle ("que chacun s'examine soi-même"), avec pour seul remède le foi, que Paul insiste ici sur la question morale impliquée dans les discriminations. "Suis-je Judas" ? Si je le pense, alors le Christ seul est mon recours et mon salut.

On a par la suite sans doute abusé de ce moyen, la Cène et l'exclusion de sa participation, que l'Église n'a utilisée dans un premier temps, bien qu'il soit difficile d'en trouver trace dans la Bible, que pour faire obstacle aux scandales évidents. Cet usage a sans doute contribué à développer la confusion entre dignité morale et dignité de foi — celle du Christ seul. Mais les critères extérieurs sont si pratiques pour en venir à juger ce que Dieu seul connaît... Il n'y a pourtant à l'origine que discipline en vue d'éviter les scandales évidents, et en premier lieu, pour Paul, le scandale des écarts sociaux, des discriminations, de la fracture sociale, éclatant jusque dans l'Église, ou même s'y renouvelant sous forme de divisions confessionnelles : "moi je suis de Paul, moi de Céphas, moi de Luther, moi du pape, moi de Calvin...".

La dignité dont il est question ici se résume au fond à se savoir indigne, point de départ vers la cessation dans l'Église du scandale des divisions de toute sorte, sociales, morales, religieuses. Et, sachant cela, à chacun de lutter pour la manifestation du Royaume par l'Église, dans ce signe qu'est le partage, le travail pour l'abolition de ce scandale qu'est l'abîme des différences sociales, ou confessionnelles, au sein du corps du Christ.

*

Suis-je Judas qui trahit le Christ qui affirme que là où est l'exclu, l'étranger, le malade, c'est lui-même qui est présent ? Alors que je m'examine moi-même, pour recevoir cette seule dignité qui reste, celle de la foi. À chacun de savoir qu'en mangeant de ce pain et en buvant de cette coupe, il ne fait pas un geste vain, s'il croit que par l'Esprit saint, il a communion au corps et au sang du Christ, qui rassemble dans l'amour les êtres humains de toutes les provenances, "et qu'ainsi, comme dit Paul, il mange du pain et boive de la coupe" (1 Co 11:28).


RP, Poitiers 7.06.15


dimanche 28 avril 2013

De Babel à la Jérusalem nouvelle




Actes 14.21-27 ; Psaume 145 ; Apocalypse 21.1-5 ; Jean 13.31-35

Genèse 11, 1-9
1 Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots.
2 Comme ils étaient partis de l’orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Schinear, et ils y habitèrent.
3 Ils se dirent l’un à l’autre : Allons ! faisons des briques, et cuisons-les au feu. Et la brique leur servit de pierre, et le bitume leur servit de ciment.
4 Ils dirent encore : Allons ! bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre.
5 L’Eternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes.
6 Et l’Eternel dit : Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue, et c’est là ce qu’ils ont entrepris ; maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté.
7 Allons ! descendons, et là confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent plus la langue, les uns des autres.
8 Et l’Eternel les dispersa loin de là sur la face de toute la terre ; et ils cessèrent de bâtir la ville.
9 C’est pourquoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’Eternel confondit le langage de toute la terre, et c’est de là que l’Eternel les dispersa sur la face de toute la terre.

Apocalypse 21, 1-7
1 Alors je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre ont disparu et la mer n’est plus.
2 Et la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, je la vis qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, comme une épouse qui s’est parée pour son époux.
3 Et j’entendis, venant du trône, une voix forte qui disait: Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il demeurera avec eux. Ils seront ses peuples et lui sera le Dieu qui est avec eux.
4 Il essuiera toute larme de leurs yeux, La mort ne sera plus. Il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni souffrance, car le monde ancien a disparu.
5 Et celui qui siège sur le trône dit: Voici, je fais toutes choses nouvelles. Puis il dit: Ecris: Ces paroles sont certaines et véridiques.
6 Et il me dit: C’en est fait. Je suis l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin. A celui qui a soif, je donnerai de la source d’eau vive, gratuitement.
7 Le vainqueur recevra cet héritage, et je serai son Dieu, et lui sera mon fils.

Jean 13, 31-35
31 […] "Maintenant, le Fils de l’homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié par lui;
32 Dieu le glorifiera en lui-même, et c’est bientôt qu’il le glorifiera.
33 Mes petits enfants, je ne suis plus avec vous que pour peu de temps. Vous me chercherez et comme j’ai dit aux Judéens : Là où je vais, vous ne pouvez venir, à vous aussi maintenant je le dis.
34 "Je vous donne un commandement nouveau: aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres.
35 A ceci, tous vous reconnaîtront pour mes disciples: à l’amour que vous aurez les uns pour les autres."

*

Nouveau Temple

Nous voilà entre l’ancienne Babel et son faux temple — cette tour qui vise à atteindre le ciel —, nous voilà entre cette ancienne Babel et la nouvelle Jérusalem où il n'y a plus de temple, où Dieu même est le Temple, demeurant lui-même avec les hommes.

L'Apocalypse nous montre le Royaume promis : "voici la demeure de Dieu avec les hommes, il demeurera avec eux" (Ap 21:3). Car il n'y a plus d’autre Temple dans la cité, "son Temple, c'est le Seigneur, le Dieu tout-puissant ainsi que l'agneau" (Ap 21:22).

À l’opposé de Babel, où les hommes tentent d’atteindre le ciel et de se faire un nom (Genèse 11:4), l'Apocalypse nous annonce une nouvelle Cité, Jérusalem céleste, où Dieu lui-même demeure avec les humains, dotés d’un nom nouveau (Ap 2:17), où cette rencontre-même forme le Temple éternel. "Voici la demeure de Dieu avec les hommes, il demeurera avec eux. Ils seront ses peuples et lui sera le Dieu qui est avec eux" (Ap 21:3). C’est la réalisation de la promesse de Jésus : "tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples si vous avez de l'amour les uns pour les autres" (Jean 13:35) — signe actuel de cette terre nouvelle et de ces nouveaux cieux.

Babel avec son faux temple, annonce déjà la destruction du Temple de Jérusalem par Babylone puis par Rome, nouvelle Babylone, nouvelle Babel. Jésus a pleuré sur la destruction du Temple de Jérusalem ; destruction chargée de cette consolation : en trois jours le Temple de mon corps vous apparaîtra, ressuscité. Il en est ainsi du Temple éternel dont nous sommes appelés à être nous-mêmes les pierres.

En voici l’accomplissement : celui qui est assis sur le trône, après avoir dit "je fais toutes choses nouvelles", précise, (Ap 21:6) : "c'est fait". Le nouveau ciel et la nouvelle terre sont faits, déjà en place. "C'est fait" ! Dans le monde nouveau, il n'y a pas d'identité fabriquée, on ne cherche plus comme à Babel à se faire un nom. Pas d’identité fabriquée, mais notre seule vraie identité éternelle : "c'est fait", pas à faire ! Ce nom nouveau et éternel est dévoilé partiellement, comme entr'aperçu, dans notre baptême — où un coin du voile est levé.


Avec quelles pierres ?

Le voile est comme levé sur le matériau, les pierres — pas celles de Babel cuites au feu, mais les pierres nouvelles avec lesquelles se bâtit ce Temple nouveau dont nous sommes appelés à participer : quelles pierres ? Des pierres vivantes, que nous sommes appelés à être.

Car comment se construit ce Temple nouveau ? "Le vainqueur recevra cet héritage, et je serai son Dieu, et lui sera mon fils" (Ap 21:7) : il s'agit d’être, comme fils et filles de Dieu, libres ; libérés de tous les esclavages et ainsi citoyens de la Cité de Dieu, la Cité de la liberté qui est d'être devant Dieu. C’est là être pierre vivante et unique du temple éternel.

Or nos esclavages cachés sont nombreux : déjà notre façon de dépendre de l'approbation d'autrui, du qu'en dira t-on, de nous cacher derrière le petit doigt de nos mensonges, ces masques qui ne voilent que notre liberté. Chercher à se faire des noms. Esclavages cachés.

D'où le don de la liberté, le don de l'Esprit — est aussi caché aux yeux du monde. "Le vainqueur recevra cet héritage, et je serai son Dieu, et lui sera mon fils". Contrairement à Babel où les hommes cherchent à se faire un nom, nous recevons ici un nom nouveau que nul autre ne connaît : "au vainqueur, dit l'Esprit, je donnerai un nom caché, que Dieu seul connaît, ainsi que celui qui le reçoit" (Ap 2:17).

Nous portons tous plusieurs noms connus, plus ou moins connus : notre nom de famille, nos prénoms, le nom de notre conjoint, nos surnoms, le nom de notre fonction (boulanger, préfet, coiffeur), le nom de nos lieux d'origine, etc. Autant de pierres d’une cité visible. Les pierres de la Cité éternelle reçoivent leur nom de Dieu seul.

On peut multiplier les exemples des noms divers que nous nous donnons, ou que l’on nous donne. Tous relèvent plus ou moins de ce qu'on pense de nous, des jugements que l'on porte sur nous, et dont nous souhaitons désespérément qu'ils soient positifs. Tous ces noms nous donnent une identité en relation avec ce qu'ils désignent, ou avec ceux qui nous les donnent : fils ou fille de, époux ou épouse de, employé de tel ou tel, etc.

Autant de réalités qui correspondent à pas mal de choses — bonnes ou mauvaises, ou ambiguës —, mais pas à ce que nous sommes vraiment devant Dieu. Devant Dieu nous sommes plus dépendants de tel ou tel, employé de tel ou tel, dans telle ou telle fonction, bien ou mal noté dans tel ou tel domaine, etc.

Ce que nous sommes vraiment est unique et caché devant Dieu. Lui seul le connaît et il le dévoile à celui qui est vainqueur du combat de la vie dans l'Esprit, suite à la victoire au terme de laquelle seulement il lui fait connaître ce vrai nom, qui il est vraiment. Dieu seul peut le faire en vérité : Dieu est éternel, notre identité véritable est éternelle, notre nom de fils et filles de Dieu, au-delà du temps, au-delà des âges, est inaccessible à nos agitations et à nos inquiétudes. "Le vainqueur recevra cet héritage, et je serai son Dieu, et lui sera mon fils."

Toutes les identités dont nous nous réclamons face aux hommes ne sont que pour un temps, parfois comme autant de couches de fausseté, autant de bitume d’une tour de Babel qui nous masque la vérité et la liberté. Mais nous sommes les pierres vivantes d’une autre Cité.

L'Esprit de Dieu nous y place déjà, des ici-bas — dans le monde de la résurrection. "C’est fait". C'est ce que signifie recevoir l'Esprit saint : commencer à devenir enfant de Dieu, un être né, non du temps, avec ses âges, d'enfant, d'adolescent, d’adulte, bientôt vieillard, mais né de l'éternité.


Sur quelle pierre ?

"Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres" — c’est là le ciment du Temple —, enseigne alors celui, Jésus, qui sera présenté dans l’Apocalypse comme l'agneau de Dieu immolé dès la fondation du monde (Ap 13:8). La Création du monde est comprise ainsi comme reposant sur l’agneau de Dieu immolé, un renoncement donc — c’est de la sorte que "je vous ai aimés". "Agneau de Dieu immolé dès la fondation du monde". Rien peut-être, n'a jamais été dit d'aussi profond sur la Création, sur la Création comme acte d'amour.

La Création — ou Dieu se retirant, renonçant pour n’avoir de Nom que caché. Dieu n'a rien ajouté en créant : il a ôté. Il a renoncé au tout de sa plénitude.

C'est aussi ce que nous dit le sacrifice de l'agneau de Dieu. Jésus reçoit de son renoncement le Nom qui est au-dessus de tout nom.

Signe du renoncement de Dieu qui ainsi laisse place à autre que lui — appelé à participer à sa joie éternelle ; et nous invitant par là à lâcher prise pour notre part. Ciment nouveau.

Renoncement au cœur de Dieu que l’acte de la Création, renoncement comme immolation de l’agneau de Dieu : voilà la pierre d'angle du Temple éternel. Voilà la signification de la Création comme acte de renoncement sans lequel le monde ne peut advenir, puisque Dieu est sans manque.

Renoncement comme lâcher prise. C’est le cadeau qui nous est fait. C'est ici le Temple éternel, "la demeure de Dieu avec les hommes". Lâcher prise.

Qu'est ce d'autre que la promesse qui est au cœur de la parole que donne Jésus comme héritage à ses disciples : comme mon Père a fait place à la création, comme j’ai renoncé — comme je vous ai aimé, donc —, laissez-vous donner par Dieu votre vrai nom caché, laissez-vous ainsi la liberté d’aimer, de chérir, de découvrir ce qui est précieux, à votre tour. Vous n’avez pas à vous bâtir de tour pour atteindre le ciel, vous n’avez pas à vous faire un nom. Votre vrai nom, votre vrai être, c’est cadeau !

R.P.
Poitiers, Confirmations, 28.04.13


dimanche 4 septembre 2011

Parole d’Alliance confirmée




Ézéchiel 33, 7-9 ; Psaume 95 ; Romains 13, 8-10 ; Matthieu 18, 15-20


Ézéchiel 33, 7-9
7 C’est donc toi, fils d’homme, que j’ai établi guetteur pour la maison d’Israël; tu écouteras la parole qui sort de ma bouche et tu les avertiras de ma part.
8 Si je dis au méchant: Méchant, tu mourras certainement, mais que toi, tu ne parles pas pour avertir le méchant de quitter sa conduite, lui, le méchant, mourra de son péché, mais c’est à toi que je demanderai compte de son sang.
9 Par contre, si tu avertis le méchant pour qu’il se détourne de sa conduite, et qu’il ne veuille pas s’en détourner, il mourra de son péché, et toi, tu sauveras ta vie.

Romains 13, 8-10
8  N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, sinon celle de vous aimer les uns les autres; car celui qui aime son prochain a pleinement accompli la loi.
9 En effet, les commandements : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas, ainsi que tous les autres, se résument dans cette parole: Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
10  L’amour ne fait aucun tort au prochain; l’amour est donc le plein accomplissement de la loi.

Matthieu 18, 18-20
18 En vérité, je vous le déclare: tout ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel.
19 "Je vous le déclare encore, si deux d’entre vous, sur la terre, se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux.
20 Car, là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux."

*

Dans la lecture de la Bible, dans l’enseignement du catéchisme, dans les cultes et les cérémonies communautaires s’offre une parole de liberté, qui retentit dans les textes de ce jour.

Est venu pour nos adolescents le jour où ils sont à leur tour en âge de vivre par eux-mêmes ce que nos parents, nos ancêtres dans la foi ont porté jusqu’à nous. Il me plaît de rappeler que c’est aujourd’hui le jour du Musée du désert, son centenaire — souvenir des témoins anciens de la vérité —, où sont présents aujourd’hui quelques membres de notre paroisse. Le rappel de la délivrance ouverte par Dieu est la parole du guetteur — « c’est toi [...] que j’ai établi guetteur pour la maison d’Israël ; tu écouteras la parole qui sort de ma bouche et tu les avertiras de ma part » (Ez 33, 7). Sommes-nous justes en ce moment, comme Eglise, comme nation ? Ézéchiel nous invite au moins à nous interroger : notre pays a effectué sur deux pays, Côte d’Ivoire, puis Libye, des bombardements tuant forcément des hommes, des femmes, des enfants : est-ce juste ? Et le silence des Eglises répondant à celui des médias, est-il juste ? « C’est toi que j’ai établi guetteur »…

C’était juste une question, que pose le texte d’Ézéchiel de ce jour, et qui est au cœur de la délivrance que commémore la fête centrale du judaïsme comme du christianisme, la Pâque, sortie d’Égypte, sortie du tombeau, qui nous rend un jour responsables. Jésus adolescent est lui aussi passé par ce tournant de sa vie. Ce que nous rappelle un texte connu de l’Évangile de Luc.

Luc 2, 41-49 :
41 Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem, à la fête de Pâque.
42 Lorsqu’il fut âgé de douze ans, ils y montèrent, selon la coutume de la fête.
43 Puis, quand les jours furent écoulés, et qu’ils s’en retournèrent, l’enfant Jésus resta à Jérusalem. Son père et sa mère ne s’en aperçurent pas.
44 Croyant qu’il était avec leurs compagnons de voyage, ils firent une journée de chemin, et le cherchèrent parmi leurs parents et leurs connaissances.
45 Mais, ne l’ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher.
46 Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant.
47 Tous ceux qui l’entendaient étaient frappés de son intelligence et de ses réponses.
48 Quand ses parents le virent, ils furent saisis d’étonnement, et sa mère lui dit : Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Voici, ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse.
49 Il leur dit : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je m’occupe des affaires de mon Père ?

C’est donc le pèlerinage de la Pâque ; le pèlerinage le plus important du judaïsme. En rapport précis avec la mémoire fondatrice de notre présent — de notre aujourd’hui, et dès lors, de nos lendemains. Au-delà du souvenir familial, il y a la dimension communautaire, qui fait que l’on monte à Jérusalem, au Temple. Pour cela, s’il le faut, on marche longtemps sur les routes poussiéreuses — depuis la Galilée, pour Marie et Joseph. On part en groupe, on se découvre en route : c’est l’occasion de sceller des liens aussi. Ainsi, au retour de la fête, on a lié solidement connaissance. Comme une grande famille. Les enfants circulent d’un groupe à l’autre. Le voyage est long. On fait halte, on bivouaque tous ensemble.

Dans cette joyeuse cohue, Jésus, peuvent se dire ses parents, est quelque part avec ses copains, et comme eux, il est sous telle ou telle tente. Rien que de très normal. Puis on découvre qu’il n’est pas là du tout ! Pour que toutefois le lecteur ne se trompe pas sur ce qui se passe, Luc précisera que Jésus « était soumis » à ses parents (Luc 2, 51). Mais Jésus pourtant est mûr désormais, il a l’âge de la responsabilité devant Dieu, autour de laquelle l’histoire du judaïsme a forgé le rite de la bar-mitsva.

Dans la tradition biblique, dès les temps les plus anciens, les enfants au tournant par lequel ils deviennent jeunes adultes, sont déclarés responsables devant Dieu — responsables de ce qu’ils ont entendu jusque là. Responsabilité, c’est-à-dire capacité de répondre ; de répondre à, de répondre de — et notamment répondre de la parole reçue.

C’est là ce que le judaïsme appelle « bar-mitsva », ce qui signifie « enfant du commandement ». Dans notre enfance, nos parents sont responsables de notre relation avec Dieu. Puis nous accédons au temps où nous-mêmes devenons seuls responsables devant lui. C’est le passage à l’âge de la majorité religieuse.

Jésus aussi est passé par là. Ce jour-là, il se situe devant la parole de Dieu en présence des docteurs de la Loi étonnés. « Du ciel, il t’a fait entendre sa voix pour faire ton éducation » dit le Deutéronome (4, v3. 36). Jésus vient de dévoiler qu’il est au cœur de cette relation intime avec Dieu. Ses parents sont montés à Jérusalem pour la Pâque. Tout le début de l’Évangile de Luc les montre observant la Torah. Scènes ordinaires de la vie religieuse. Ici Jésus, atteignant l’âge de la responsabilité religieuse, va exprimer dans tout son sens ce qu’est devenir adulte devant Dieu, unique devant Dieu, par soi-même et non plus par ses parents.

Cela correspond à sa parole : « il faut que je m’occupe des affaires de mon Père » : une leçon pour ses parents, et aussi pour nous-mêmes — et comme parents et comme enfants. Dépouillé, comme être unique devant Dieu, Jésus s’occupe des affaires de son Père. Et c’est ce que Dieu nous demande aussi. Tous devons devenir adultes par rapport à ceux que nous recevons comme modèles.

Il s’agit de vivre dans la lumière, la lumière de la parole de Dieu que l’on a appris à écouter… Comme Jésus. Et pour nous autres, par lui. Jean 8, 12 : « Jésus leur parla de nouveau et dit: Moi, je suis la lumière du monde; celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. »

Comme Jésus et, pour nous, par lui. Puisque comme l’annonçait Jean 1, 9 & 12-13 : Il est « la véritable lumière qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. […] À tous ceux qui l’ont reçue, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom et qui sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. »

C’est ce qui est être éduqué, « conduit hors de » — hors de la captivité rappelle la Pâque —; et aussi hors de l’enfance, et de l’enfance spirituelle, pour être devant Dieu. Et en parallèle, comme parents, il s’agit de laisser être eux-mêmes, face au commandement qu’ils ont appris à connaître, tous ceux que nous tendons à maintenir dans notre dépendance, prolongeant leur enfance ; cela vaut concernant tout ce qui peut devenir une chaîne.

Ici, s’opère comme une nouvelle étape avec ceux avec qui nous sommes liés, nos proches, nos parents — et aussi nos maîtres, et tout ce qu’on peut imaginer — ; s’opère comme une séparation, qui vaut jusqu’à nos biens et nos propres vies. C’est qu’il n’est de vie à l’image du Christ, de vie en vérité, que sous le regard de Dieu. Et cela suppose, tôt ou tard, l’abandon de tout autre regard dont notre vie serait censée dépendre, pas seulement le regard des parents, mais ce que peut conférer un statut social, ou une position dans la société ou dans l’Église. Il s’agit désormais de vivre devant Dieu par la foi seule.

C’est de cela que Jésus montre l’exemple dans ce texte qui nous le présente au Temple à douze ans. Il vit dans sa chair cet exemple-là, et dévoile par la même occasion qui il est : le Fils de Dieu. Il est par nature ce que nous sommes tous appelés à devenir par adoption.

Ici les trois jours de sa disparition revêtent un second sens, annonçant sa résurrection : « proclamé Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les mort », selon les mots de Paul.

Comme Jésus nous en donne l’exemple, devenir enfant de Dieu, c’est-à-dire adulte en Christ, requiert la fin, la mort de toute dépendance, y compris du regard d’autrui, dans la famille et hors de la famille, hors de l’Église et dans l’Église. C’est le départ de la libération par l’Évangile.

Alors, un monde nouveau, annonce des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, devient possible, un monde de relations humaines reconnaissant l’autre pour lui-même, fût-il son enfant, son père ou sa mère, être créé selon l’image de Dieu, manifestée en Christ et non selon mon image ! Un prochain qui n’est pas limité à nos schémas, mais d’une valeur infinie. Voilà tout un programme, qui n’est pas facultatif : abandonner autrui, à commencer par ses proches, à Dieu. Et, pour cela, nous y abandonner nous-mêmes.

« Tout ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel », est-il dit aux disciples (Mt 18, 18). La parole que vous avez reçu vous délie, vous délivre : « C'est pour la liberté que le Christ nous a libérés. Tenez donc ferme, et ne vous remettez pas sous le joug de l'esclavage » (Gal 5, 1).

Et il demeure fidèle, quoiqu’il arrive — 2 Ti 2, 13. C’est cette parole d’Alliance qui est confirmée pour vous aujourd’hui.

*

Nous pouvons alors recevoir tout à nouveau la parole que le Christ donne pour nous à ses disciples : « là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. »


RP
Antibes / Confirmations 04.09.11


dimanche 31 octobre 2010

Zachée et la grâce




Ésaïe 45, 22-24 ; Psaume 145 ; 2 Thessaloniciens 1, 11 à 2, 2 ; Luc 19, 1-10

Luc 19, 1-10
1 Entré dans Jéricho, Jésus traversait la ville.
2 Survint un homme appelé Zachée ; c’était un chef des collecteurs d’impôts et il était riche.
3 Il cherchait à voir qui était Jésus, et il ne pouvait y parvenir à cause de la foule, parce qu’il était de petite taille.
4 Il courut en avant et monta sur un sycomore afin de voir Jésus qui allait passer par là.
5 Quand Jésus arriva à cet endroit, levant les yeux, il lui dit : "Zachée, descends vite : il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison."
6 Vite Zachée descendit et l’accueillit tout joyeux.
7 Voyant cela, tous murmuraient ; ils disaient : "C’est chez un pécheur qu’il est allé loger."
8 Mais Zachée, s’avançant, dit au Seigneur : "Eh bien ! Seigneur, je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens et, si j’ai fait tort à quelqu’un, je lui rends le quadruple."
9 Alors Jésus dit à son propos : "Aujourd’hui, le salut est venu pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham.
10 En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu."

*

Qui est donc ce Zachée ? C’est un homme en vue, une sorte de célébrité locale à Jéricho. Une célébrité de petite ville, qu’il y a acquise à force de coups à sa façon et autres démarches pas très reluisantes — pour être au poste qui est le sien ! Un de ces personnages en quête d’aisance — il faut bien vivre —, et puis d’un peu d’honneurs aussi, de standing et de choses qu’on honore, quitte à aller quérir tout cela chez les Romains… tant qu’ils sont au pouvoir.

En vue à Jéricho, Zachée l’est sans aucun doute, mais il est mal vu — et donc rejeté : un homme seul… Puisqu’il est le chef de ces fameux publicains, arrogants collecteurs d'impôts, au service de Rome. Son métier ? Au regard de ses compatriotes judéens : racket professionnel dans la collaboration avec l’ennemi, puisque les percepteurs collaborateurs des Romains se servaient sur la bête. S’il est rejeté, c’est légitimement, peut-on dire.

Voilà autant d’éléments qui peuvent expliquer pourquoi il veut voir Jésus qui passe… Rien d’autre, dirait-il peut-être, que voir une nouvelle célébrité : il en est une lui-même ! D’habitude, il est sans doute dans le comité d’accueil des représentants du pouvoir romain. Voir une nouvelle célébrité… Et qui sait, en arrière-pensée, puisque ce genre de personnage, Zachée, est à courte vue, il est sans doute prêt à tourner sa veste pour un poste…

Car Jésus, oui, commence aussi à avoir une certaine célébrité : celle d’être peut-être le nouveau pouvoir, celui qui remplacera les Romains. Dans Jéricho, la foule presse Jésus. Ne perdons pas de vue qu'on est à la veille de son entrée triomphale à Jérusalem. Ce Jésus a commencé à faire parler de lui. Il est peut-être temps pour Zachée de se ménager des entrées — et pourquoi pas, une future nouvelle tâche de percepteur, si des fois ce Jésus prenait le pouvoir ! D'où la curiosité, qui fait que ce petit homme se rend visible en montant sur un arbre, tout en s’y cachant. Un homme tiraillé, sans doute, que ce chercheur d’honneurs qui se cache à moitié.

Car d’un autre côté, ce Zachée chercheur d’avantages et de prestige de petite ville, ce Zachée, qui est petit, préfère sans doute aussi ne pas trop se faire remarquer, ni par une foule qui lui est hostile et qui aujourd’hui bafoue ainsi son arrogance dans sa petitesse, ni même par Jésus qu’elle acclame. Il monte donc sur ce sycomore, ce qui ne l'empêche pas de se faire remarquer, notamment par Jésus — qui va le prendre à son propre désir d’être honoré, en le faisant sortir de cet observatoire qui le cache et l’exhibe à la fois.

Jésus a vraisemblablement déjà eu l'occasion de le voir aux portes de la ville, et d'en entendre beaucoup de mal. D'où sans doute, dans son geste, se faire inviter par cet homme, une part de provocation, un certain sens du scandale : Jésus sait que son attitude ne passera pas inaperçue, fera jaser. Et puisque la grâce est scandale, c'est d'un geste de grâce que Jésus va faire un sujet de commérage.


La grâce qui choque

Avant d'apparaître comme grâce, le geste de Jésus fait sans doute plutôt figure d'aubaine aux yeux de ses fervents zélateurs. D'aubaine choquante : tous murmurent : « il va loger chez un pécheur ! » Et quel pécheur ! Mais voilà que le plus choqué de tous, c'est Zachée lui-même. Il pouvait s'attendre à tout — s'il s'attendait à quelque chose, sait-on jamais : « mes qualités de financiers pourraient être récupérées discrètement par le nouveau pouvoir » — il pouvait s'attendre à tout, mais pas à ça, pas de cette manière !

Zachée a quand même l’allure type du mauvais riche dont Jésus vient de lancer une de ces séries de portraits à même de décourager n’importe quel prédicateur, n’importe quel témoin de ses paroles, tant ses critiques des riches sont violentes ! Surtout si ce prédicateur ou témoin de ses paroles est soucieux des finances de la communauté ou simplement soucieux de ne pas décourager ses auditeurs non-SDF. Mais Jésus, moins embarrassé apparemment par tous ces problèmes, a porté ces critiques violentes, et sans pincettes, contre ces façons dont Zachée donne un exemple criant !

La fidélité à sa parole a sans doute contraint ses disciples à les dire à leur tour, ces critiques violentes… Que le vent a portées jusqu’aux oreilles du chef des publicains de Jéricho, qui, donc, se cache dans son sycomore. Et voilà, point culminant de la série « critique des riches », son cas à lui, le cas Zachée ! Et le cas de Zachée, lui, est caricatural : une richesse mal acquise, telle celle de l’intendant infidèle décrit quelques pages avant, acquise à coups de courbettes devant les Romains ; et tout ça pour un bonheur égoïste, comme le riche méprisant Lazare.

Il est tout cela à la fois Zachée. Un de ces personnages réputés irrachetables tellement leurs vols semblent non remboursables ! Aujourd'hui, ils feraient partie de ces personnages publics qui brillent par leur prestance jusqu'à ce qu'ils soient poursuivis pour abus de bien sociaux, détournements de fonds, corruption, etc. Simplement à l'époque c'était légal. Les Romains mettaient les populations occupées à la tache de la collecte d'impôt en leur permettant de puiser dans la caisse le supplément qu'ils demanderaient. On comprend pourquoi on n'aimait pas beaucoup ces riches qu'étaient les collecteurs d'impôts. Zachée en est.

Oui, décidément Zachée est un petit homme, et pas que par la taille ; et s’il s’est mis au loin, sur son arbre, c’est aussi sans doute parce qu’il redoute Jésus, qu’il redoute qu’il ne le rejette, dans les ténèbres à grincements de dents de ses paraboles.

Et voilà que c’est par lui, qui sait se reconnaître — comment ne le ferait-il pas, c’est si explicite — dans les portraits des paraboles de Jésus ; c’est par lui, sur lui, précisément que va éclater la parole de la grâce !

Parmi tous les habitants de Jéricho dont sans doute aucun n'aurait accueilli Jésus autrement qu'avec joie et empressement — il n'avait que l'embarras du choix, — il se fait recevoir par un pécheur. Et pas par n'importe quel pécheur, pas le pécheur du coin, anonyme ; non, il s'agit bien du pécheur connu, public, le pécheur en chef.

Il n'y a pas plus d'ambiguïté sur ce point de la part de Jésus que lorsqu'il fraye avec les prostituées. Aucun doute sur leur moralité.

Et, comble de l’incongruité, ici il ne s'agit pas du chef de n'importe quelle sorte de pécheurs, mais du chef des collecteurs d'impôts, se coltinant des tâches de Romains — courbettes comprises —, ce à quoi il doit son arrogante richesse.

Or celui qui l'interpelle, Jésus, représente à peu près l'inverse : le chef d'un groupe messianique, avec vocation de libérer Israël de toutes ses oppressions, Romains compris — une libération qu'il est peut-être à la veille de mener à bien — du moins est-il perçu comme cela. Et au cœur d'un bain de foule, au milieu de ses partisans enthousiastes qui encadrent son proche triomphe, le voilà qui se fait inviter, par qui ?... par Zachée !

Ce qui se passe alors dans la tête du publicain restera difficile à percer. On comprend en tout cas qu'il n'en revienne pas. Mais on peut imaginer aussi des sentiments mêlés, une sorte de triomphe mesquin, empreint de ressentiment, sur une foule qui le méprise.

Il y aurait là de quoi nourrir les murmures qu'entraîne l'attitude de Jésus. Un personnage comme Zachée semblerait bien digne d'un procès d'intention : que va-t-il faire des largesses de Jésus ? Ne vont-elles pas l'encourager dans sa mesquinerie qui, en plus, fonde son arrogance à l’égard des miséreux ?

Eh bien ! Jésus passe outre : la grâce est gratuite — pas à bon marché, on va le voir, mais gratuite, — totalement gratuite : la grâce n'attend pas de bonne attitude, ni de bonne moralité, le choix de Zachée en fait foi ; elle n'attend pas non plus de bonne disposition intérieure.

C’est la grâce qui justifie, tout simplement. Justification par la grâce, par le moyen de la foi seule. La justification est déclarative.

C'est toute la leçon qu'a retrouvée la Réforme, ce dont nous nous souvenons en ce dimanche de la Réformation. Être justifié ne signifie pas être rendu juste, mais être déclaré juste. La Réforme parlait ainsi de justification « forensique », « étrangère », « extérieure », de ce mot qui a donné en français « forain », c'est-à-dire, extérieur, étranger, quelqu'un qui est d'ailleurs.

De même, la justification selon la Bible, expliquaient les Réformateurs, nous est étrangère, elle nous vient d'ailleurs. Nous ne sommes pas justes en nous-mêmes. Dieu nous déclare juste, par la grâce, c'est-à-dire gratuitement.

Cette justice qui n'est pas nôtre, qui est celle du Christ seul, est donnée gratuitement à notre seule foi. Nous sommes donc déclarés justes, ce que nous ne sommes pas, et non pas rendus justes, ce qui serait désespérant, puisqu'il nous faudrait sans cesse mesurer notre justification à nos œuvres de justice pour savoir si nous sommes réellement justifiés. Non, nous sommes déclarés justes par la grâce de Dieu et nous recevons cela, cette grâce gratuite, par notre seule foi.


La grâce gratuite qui coûte tout

Jésus ne pose aucune condition, ne requiert rien de Zachée suite à quoi il daignerait s'asseoir à sa table. Il accepte Zachée, dans le signe de ce qu'il lui offre, son hospitalité, tel qu'il est, Zachée le pécheur le plus en vue de Jéricho.

Et Zachée perçoit la grâce, il se sait accepté et il accepte d'être accepté. Il est une part de lui-même qui sait entendre ce qu'il découvre probablement pour la première fois. Lui dont les bonnes consciences religieuses n'ont sans doute pas manqué de l'inviter à se repentir en des termes comme : « si tu changes de vie, Dieu saura te faire grâce... » Parole sympathique certes, mais façon subtile de prêcher le salut par les œuvres : « à condition que... »

Et voilà que Jésus ne pose aucune condition : « Je veux demeurer dans ta maison ». Zachée a entendu sa voix : « si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai et je souperai avec lui et lui avec moi ».

Le changement de comportement de Zachée, son repentir, ne précède pas la grâce, mais en est la conséquence et comme le signe ; le signe d'une libération et en aucun cas une condition. Zachée se voit libéré d'un poids — disons de sa peur qui le mène par tel ou tel « on ne sait jamais » à accumuler, et à frayer avec l'ennemi romain. Sous le regard de la grâce, le péché, qui est un malheur, un pesant esclavage, lui apparaît comme tel, comme chaîne.

Le péché contre son devoir est ce qui le coupe de ses prochains et l'enferme dans son arrogante solitude. Devoir, car il ne fait que se rendre aux préceptes de la Loi — restitution au quadruple des biens volés :

Exode 22, 1 :
Lorsqu’un homme volera un bœuf ou un agneau, s’il l’égorge ou le vend, il restituera cinq bœufs pour le bœuf et quatre (pièces de) petit bétail pour l’agneau.

2 Samuel 12 :
1 L’Éternel envoya Nathan vers David. Nathan vint à lui et lui dit: Il y avait dans une même ville deux hommes, l’un riche et l’autre pauvre.
2 Le riche avait du petit et du gros bétail en très grande quantité.
3 Le pauvre n’avait rien du tout sinon une petite brebis, qu’il avait achetée; il la nourrissait, et elle grandissait chez lui avec ses fils; elle mangeait de son pain, buvait dans sa coupe, dormait sur son sein. Elle était pour lui comme une fille.
4 Un voyageur arriva chez l’homme riche; et le riche ménagea son petit ou son gros bétail, pour préparer (un repas) au voyageur arrivé chez lui: il prit la brebis du pauvre et l’apprêta pour l’homme arrivé chez lui.
5 La colère de David s’enflamma violemment contre cet homme, et il dit à Nathan: L’Éternel est vivant! l’homme qui a fait cela mérite la mort,
6 et il rendra au quadruple la brebis, pour avoir commis cette action et pour avoir agi sans ménagements.

Et cela fait Zachée en vient enfin à la pratique de la mitsva — le commandement — de la tsedaqa — c'est-à-dire le précepte de la justice — puisque c'est le nom hébreu pour ce que l'on a rendu par "aumône".

Dans la perspective hébraïque et biblique celui qui a des biens en a été doté par Dieu pour un ministère à l'égard d'autrui — il est intendant de Dieu à ce propos ; ce qui fait que l'aumône est perçue comme juste restitution. Zachée ne manque pas d'en venir à ce qui est l'enseignement de la Loi : le regard de la grâce que lui a porté Jésus l'a libéré, l'a sauvé. Jésus est venu chercher et sauver les fils d'Abraham ; chercher et sauver ce qui était perdu.

Hébreux 2, 16 « ce n’est pas à des anges qu’il vient en aide, mais c’est à la descendance d’Abraham. » Galates 3, 7 : « ceux qui ont la foi sont fils d’Abraham. »

Cela coûte tout à Zachée : il perd ce qu'il voulait sauver à force d'entourloupes, il perd tout parce que le regard de Jésus lui a fait saisir qu'il ne saurait rien sauver d'une manne qui pourrit. Cette perte du passager est signe qu’il a reçu ce qui ne passe pas.

R.P.
Antibes, 31.10.10