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dimanche 28 novembre 2021

“Montre-moi, Seigneur, la route qui seule conduit à toi”




Jérémie 33, 14-16 ; Psaume 25 ; 1 Thess 3, 12–4, 2 ; Luc 21, 25-36

Psaume 25
1 De David.
Seigneur, je suis tendu vers toi.
2 Mon Dieu, je compte sur toi ; ne me déçois pas ! Que mes ennemis ne triomphent pas de moi !
3 Aucun de ceux qui t’attendent n’est déçu, mais ils sont déçus, les traîtres avec leurs mains vides.
4 Fais-moi connaître tes chemins, Seigneur ; enseigne-moi tes routes.
5 Fais-moi cheminer vers ta vérité et enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve. Je t’attends tous les jours.
6 Seigneur, pense à la tendresse et à la fidélité que tu as montrées depuis toujours !
7 Ne te souviens pas des péchés de ma jeunesse ni de mes révoltes ; Souviens-toi de moi selon ta bienveillance, à cause de ta bonté, Seigneur.
8 Le Seigneur est si bon et si droit qu’il montre le chemin aux pécheurs.
9 Il fait cheminer les humbles vers la justice et enseigne aux humbles son chemin.
10 Toutes les routes du Seigneur sont fidélité et vérité, pour ceux qui observent les clauses de son alliance.
11 Pour l’honneur de ton nom, Seigneur, pardonne ma faute qui est si grande !
12 Un homme craint-il le Seigneur ? Celui-ci lui montre quel chemin choisir.
13 Il passe des nuits heureuses, et sa postérité possédera la terre.
14 Le Seigneur se confie à ceux qui le craignent, en leur faisant connaître son alliance.
15 J’ai toujours les yeux sur le Seigneur, car il dégage mes pieds du filet.
16 Tourne-toi vers moi ; aie pitié, car je suis seul et humilié.
17 Mes angoisses m’envahissent ; dégage-moi de mes tourments !
18 Vois ma misère et ma peine, enlève tous mes péchés !
19 Vois mes ennemis si nombreux, leur haine et leur violence.
20 Garde-moi en vie et délivre-moi ! J’ai fait de toi mon refuge, ne me déçois pas !
21 Intégrité et droiture me préservent, car je t’attends.
22 O Dieu, rachète Israël ! Délivre-le de toutes ses angoisses !

*

Avant d'entrer dans la méditation du Ps 25, un extrait de l’Évangile de ce jour, comme fond sonore, basse continue de la prière qu'est le Psaume — prière, selon son étymologie : précaire, et de la part de celui ou celle qui prie, aveu de son impuissance —, tandis que notre temple héberge aujourd'hui une exposition de la Cimade dans cadre de la mémoire des camps de réfugiés, cela aux jours où nombre de nos frères et sœurs en humanité sont déplacés, au prix de leur vie, mourant dans le froid et les flots, écho à cet Évangile du jour de l'entrée dans l'Avent.

Luc 21, 25-26 : "Sur la terre les nations seront dans l’angoisse, épouvantées par le fracas de la mer et son agitation, tandis que les hommes défailliront de frayeur dans la crainte des malheurs arrivant sur le monde ; car les puissances des cieux seront ébranlées."

“Ce qui m'effraie, écrivait Martin Luther King, ce n'est pas l'oppression des méchants ; c'est l'indifférence des bons.”

*

En son premier sens, dans le contexte proposé aux premiers versets, ce Psaume 25 fait apparaître le roi David aux prises avec des ennemis. Destin normal, au fond, de quiconque est doté ne serait-ce que d'un peu de pouvoir, fût-il seulement symbolique, suscitant la jalousie, même malgré lui. À nouveau Martin Luther King : "Pour se faire des ennemis, inutile de déclarer la guerre, il suffit juste de dire ce que l'on pense".

Face à cela, ce qui peut faire la faiblesse de David attaqué, ce sont ses fautes éventuelles. Que font ses ennemis ? Lui cherchant des poux dans la tête, ils cherchent à le discréditer en appuyant sur ces fautes. Ou à défaut, en en inventant. Quel homme, ou femme en vue ne connaît pas cela ?

Fautes éventuelles… David, on le sait, en a été atteint, hélas ! Le cas le plus connu est l'affaire Bathshéva, où non seulement il a séduit la femme d’un autre, mais pour écarter le mari, un de ses généraux, il l’a exposé sur le champ de bataille de sorte qu’il a été tué. Quant à cet adultère doublé d’un quasi-meurtre, David a eu la chance d’avoir affaire à un prophète discret, le prophète Nathan, qui, par sa discrétion, ne donne pas de grain à moudre aux ennemis de David. Lequel n’en a pas moins été traité très sévèrement par le prophète. Avouant amèrement sa faute devant Dieu, David a dû s’humilier comme il le méritait.

À l'heure où il est de bon ton d’être contre la repentance, il n'est pas inutile de noter que le roi se repentant se prémunit devant Dieu face à ceux qui le trahissent, lui et l'alliance, et l’attaquent, comme dans ce Ps 25 — fût-ce par un tissu de faussetés (le Ps 25 ne parle pas d’une quelconque faute précise). Fausses accusations : c'est la méthode classique des harceleurs. Une des leçons importantes du Psaume est de mettre en lumière ce que fait David face à ses accusateurs : il demande à Dieu de le pardonner ! Non pas pour des fautes qu’il n’a pas commises, et dont on l’accuse pour mieux l’abattre ; mais en solidarité, du fait qu’il est un homme, en proie à la faiblesse : si on l’accuse à tort, il se repent de cette faute commise par d’autres contre lui ! Écho lors de notre dernier synode, prononçant une prière de repentance à l’écoute d’un vœu dénonçant le harcèlement moral, sexuel et raciste dont sont victimes pasteurs et pasteures.

Le Psaume nous enseigne à ne pas présumer de ses forces propres face aux harceleurs. David ne s’appuie pas sur son innocence, pourtant réelle en l’espèce, mais sur la fidélité de Dieu, qui s’est allié avec lui. Ici c'est de l’alliance royale qu’il est question — il y fait allusion — alliance selon laquelle son trône subsistera parce que Dieu en est garant. Mais ça vaut aussi pour l’alliance qui nous concerne toutes et tous, scellée avec Abraham, l’alliance de la foi, de la fidélité de Dieu, qui ne laisse pas tomber quiconque compte sur lui ; et de la confiance qu’on peut lui faire.

*

Voilà qui vaut pour chacune et chacun de nous : je suis d’autant plus faible que je suis loin de Dieu, et que donc, je me crois fort ! Ce qui fait de moi la proie de toutes les attaques. Derrière les ennemis de David, on peut imaginer tout ce qui peut nous séparer de Dieu — autant de figures, comme les ennemis de David, de celui que le Nouveau Testament appelle l’ « ennemi de nos âmes » — délivre-nous du Malin.

Alors la prière, le Psaume, commence par : « à toi mon Dieu, mon cœur monte » (selon la traduction de Clément Marot, que nous chantons jusqu'à aujourd'hui) et se termine par : « délivre-moi, ne me déçois pas », avant la louange finale : Dieu a exaucé cette prière.

Auprès de Dieu est la vie : élever son cœur vers Dieu est recevoir la vie, loin de lui sont tous les dangers. Oui en moi je suis faible, susceptible de pécher, de me laisser abattre par mes ennemis, mon ennemi. Et cela je le reconnais : combien de fois m’est-il arrivé de succomber, et de devenir ainsi la proie de ceux qui veulent me séparer de Dieu, rompre l’alliance.

Alors, pardonne les péchés de ma jeunesse, — c’est-à-dire éventuellement ceux d’hier matin. Et garde-moi de présumer de mes forces, et de croire que je puisse me mettre moi-même à l’abri du péché. Dès aujourd’hui je me place devant toi tel que je suis. Et « montre-moi, Seigneur la route, qui seule conduit à toi. » (trad. Marot)

Nous voilà donc entre l’élévation vers Dieu — et l’éloignement de Dieu, qui conduit au péché, et nous laisse en proie à tous les dangers, et à toutes les attaques injustes de l’ennemi qui veut nous abattre, et qui peut être parfois tout à fait personnalisé. « Ils sont plus nombreux que les cheveux de ma tête, ceux qui me haïssent sans cause » (Psaume 69, 5). Inimitié au fond contre une parole qui dérange, et vaut persécution. Rappelez-vous : « heureux serez-vous lorsqu’on dira de vous toute sorte de mal à cause moi » (Matthieu 5, 11).

Face à cela est en effet la montée de notre cœur vers Dieu, qui est notre seul abri. Et déjà ce seul tournement vers Dieu, cette conversion, est le salut, l’entrée sur le chemin de vérité et de vie, quels que soient les dangers, les risques, les tentations, les persécutions, les menaces, etc.

… Jusque lorsque, Évangile de ce jour —

Luc 21, 25-36
25 « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, et sur la terre les nations seront dans l’angoisse, épouvantées par le fracas de la mer et son agitation,
26 tandis que les hommes défailliront de frayeur dans la crainte des malheurs arrivant sur le monde ; car les puissances des cieux seront ébranlées.
27 Alors, ils verront le Fils de l’homme venir entouré d’une nuée dans la plénitude de la puissance et de la gloire.
28 « Quand ces événements commenceront à se produire, redressez-vous et relevez la tête, car votre délivrance est proche. »
29 Et il leur dit une comparaison : « Voyez le figuier et tous les arbres :
30 dès qu’ils bourgeonnent vous savez de vous-mêmes, à les voir, que déjà l’été est proche.
31 De même, vous aussi, quand vous verrez cela arriver, sachez que le Règne de Dieu est proche.
32 En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout n’arrive.
33 Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas.
34 « Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que vos cœurs ne s’alourdissent dans l’ivresse, les beuveries et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste,
35 comme un filet ; car il s’abattra sur tous ceux qui se trouvent sur la face de la terre entière.
36 Mais restez éveillés dans une prière de tous les instants pour être jugés dignes d’échapper à tous ces événements à venir et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme. »

*

Écho au Psaume que cet appel de Jésus à la vigilance : « Fais-moi connaître tes chemins, Seigneur ; enseigne-moi tes routes. Fais-moi cheminer vers ta vérité et enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve. Je t’attends tous les jours » (Ps 25, 4-5).

Cf. Jean 14, 4-6 : « "Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin." Thomas lui dit : "Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin ?" Jésus lui dit : "Je suis le chemin et la vérité et la vie. Nul ne va au Père si ce n’est par moi." »

Les Psaumes ont été lus dans l’histoire de l’Église comme parlant du Christ pour nous en ce sens que Jésus, Fils de l’Homme qui est dans les cieux, s’est identifié aux pécheurs en devenant chair, comme nous, venant au cœur des détresses du temps annoncées en ce texte de Luc. Le juste, parole éternelle qui ne passe pas, est devenu l’un de nous, un humain mortel. Au point de faire siennes nos prières, nos Psaumes tout humains, au point de faire sienne, sur la croix, avec le Ps 22, notre perte de Dieu — pourquoi m’as-tu abandonné ? —, au point de nous choquer quand on en arrive à des confessions de péché et des demandes de pardon. Mais ce n’est plus le Christ cela, pensons-nous naturellement !

Eh bien en un sens profond, si, c’est lui. Non pas qu’il aurait péché lui-même ! — mais qu’il a fait siennes les conséquences de nos fautes. Et que donc, il confesse notre faute, nos fautes, en solidarité avec nous. Il a fait siennes toutes nos limites, jusqu’à notre mortalité. Lui, la parole éternelle, qui a fondé le monde, connaît tous les méandres de nos vies.

« Montre-moi, Seigneur, la route qui seule conduit à Toi » priait le Psaume de David. Il est entré en nos chemins pour devenir notre chemin, chemin de vérité en qui seul est la vie. Faisant dès lors de la prière du Psaume celle de notre salut. On m’accuse à tort, certes, prie le Psaume ; cela dit, mon salut n’est pas dans ma justice, mais dans la fidélité de Dieu à son alliance. Ma justice n’est rien que petit commencement.

L’ennemi est celui qui voudrait me déstabiliser à cause de cela et me séparer de mon seul soutien, de ma seule assurance : Dieu m’a rejoint dans mon chemin, et m’a ainsi montré le chemin, la vérité et la vie. Alors « à toi mon Dieu mon cœur monte ! »


R.P., Poitiers, 1er dimanche de l'Avent, 28.11.2021
Prédication (verson imprimable)






dimanche 12 juillet 2020

Pour toi le silence est louange, promesse de germination




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Ésaïe 55, 10-11 ; Psaume 65 ; Romains 8, 18-23 ; Matthieu 13, 1-23

Psaume 65

1 Du chef de chœur, psaume.
De David, chant.

2 Pour toi, Dieu qui es en Sion,
le silence est louange,
et pour toi le vœu sera accompli.
3 À toi qui entends la prière,
viendra tout être de chair.
4 Paroles et actes injustes
ont été plus forts que moi,
mais tu couvres nos péchés.
5 Heureux qui tu choisis,
il demeurera dans tes parvis.
Nous serons rassasiés
des biens de ta maison,
des choses saintes de ton temple.
6 Avec justice, tu nous réponds
par des merveilles,
Dieu notre sauveur,
sécurité de la terre entière
jusqu’aux mers lointaines.
7 Il affermit les montagnes par sa vigueur ;
il se ceint de bravoure.


8 Il apaise le vacarme des mers,
le vacarme de leurs vagues
et le grondement des peuples.
9 Au bout du monde,
on s’effraie de tes signes,
tu fais crier de joie les régions
du levant et du couchant.
10 Tu as visité la terre, tu l’as abreuvée ;
tu la combles de richesses.
La rivière de Dieu regorge d’eau,
tu prépares le froment des hommes.
Voici comment tu prépares la terre :
11 Enivrant ses sillons,
tassant ses mottes,
tu la détrempes sous les averses,
tu bénis ce qui germe.
12 Tu couronnes tes bienfaits de l’année,
et sur ton passage la fertilité ruisselle.
13 Les pacages du désert ruissellent,
les collines prennent une ceinture de joie,
14 les prés se parent de troupeaux ;
les plaines se drapent de blé :
tout crie et chante.

*

N’avez-vous jamais l’impression de n’être pas compris, ou même de ne pouvoir l’être ? Cela notamment parce que vous êtes ailleurs que là où l’on vous classe, cela d’autant plus que vous avez longuement mûri ce qui semble du coup si difficile à dire sans être catégorisé. Rassurez-vous (si cela est rassurant !), c’est ce qui est arrivé à Jésus : on croyait savoir ce qu’est un Messie, et donc on le classifie. Et du coup on ne l’écoute pas ; on croit savoir ce qu’il veut dire, puisqu’on l’a classifié. Et Jésus se tait, il sait que cela ne mènera à rien, sinon à sa mort (c’est pourquoi j’ai précisé que cela n’est pas forcément rassurant !). Jésus se tait : « pour toi, ô Dieu, dit le Psaume, le silence est louange ». Silence. C’est la traduction NBS et « Colombe » du mot hébreu parlant d’un silence confiant (ce pourquoi d’autres versions ont « confiance »). Pour toi, Dieu, ce silence confiant est louange. Celui qui se confie en toi est ailleurs que là où les préjugés qu’on a sur lui l'attendent.

Dans ce silence confiant, il espère en Dieu seul pour que ce qu’il conçoit devant lui, en fidélité à ce qu’il reçoit de lui, s’accomplisse par des voies que les hommes ne connaissent pas. Qu’est-ce qui s’accomplira infailliblement, d’une façon qui nous échappe ? C’est ce que Dieu promet : la parole fécondée dans ce silence confiant, qui est pour Dieu louange. C’est ce que le texte appelle « vœu » : ce qui est conçu dans le silence que Dieu rendra fécond — ce qui sera accompli. Je suis venu pour accomplir dira Jésus…

Et qu’est ce qui vient au jour ainsi ? Le Psaume le dit : la justice (v. 6a), la sécurité (TOB) comme espoir assuré (v. 6c), la fertilité (v. 12) — accomplis par Dieu, pas par nous. Surtout pas par nous comme Église !

Nous, nos œuvres, paroles et actes sont empreints de péché, empreints, littéralement, d’une perversion insurmontable (v. 4) — qui n’appelle que le pardon de Dieu, jusqu’à ce que le vœu s’accomplisse. Un des rites du Yom Kippour ou « Grand pardon » dans le judaïsme, le rite du Kol Nidré / i.e. « tous les vœux », est l’effacement, le recouvrement des vœux qu’on n’a pas réalisés jusque là. Car il faut que justice, sécurité et fertilité viennent au réel, ne restent pas vœu pieu. Et tant que cela n’est pas advenu, que Dieu nous pardonne, qu’il couvre notre faute (v. 4) !

Aussi c’est en Dieu lui-même qu’il s’agit de se confier pour cet accomplissement, cette germination de ce qui est conçu, de ce qui est ensemencé dans le silence confiant — « ma parole ne revient pas à moi sans effet » (Ésaïe 55, 11), cet ensemencement que le Psaume énonce : ensemencement de justice, sécurité, fertilité (v. 6 et 12).

Fruit donné par Dieu seul, pas même par l’Église. Car au pouvoir d’hommes mis à la place de Dieu, cela se fait à l’image des hommes, empreints de péché, de motivations floues : justice humaine et d’Église, guerre dite « juste » (« pour la sécurité »), état civil mêlé d’Église, c’est-à-dire concrètement le mariage puisque le lieu de la fertilité humaine est le mariage — « Dieu les bénit en disant soyez féconds et multipliez-vous » selon Genèse 1, 28.

Quant à la responsabilité temporelle de ces choses exprimées de façon temporelle et civile : armée, justice et état civil, choses qui passent, cela n’est pas le fait de l’Église, qui, si elle en prend possession, étouffe son témoignage propre, témoignage au Dieu qui vient à nous, nous appelle d’au-delà du temps, et vers qui toute chair est appelée à se tourner (v. 3). Repris par le monde et a fortiori par l’Église, ce qui relève de Dieu seul devient péché (v. 4), littéralement paroles/actes (c’est le même mot que la parole créatrice / davar / logos dans la LXX) pervertis, trahison du seul à même de faire germer le monde et le Royaume. L’Église n’a pas d’autre « pouvoir » que de dire cette parole de bénédiction comme fructification, que l’on retrouve dans le Psaume et dans les autres textes de ce jour, comme écho à la Genèse et à sa parole créatrice — au commencement Dieu dit et cela fut —, parole portée dans le silence, pour être fécondatrice, germinatrice de la terre et de la vie (cf. v. 11).

Trois lieux, armée, justice et état civil, de la trahison du Christ resté dans le silence, lorsque l’Église s’est, progressivement, vu confier, ou s’est accaparée, ce qui ne lui appartient pas, ce qui ne lui revient pas. Ça s’est produit progressivement après la conversion de l’Empire romain en une Église devenue institution de pouvoir et qui n’a pas entendu l’avertissement du Psalmiste, David, selon le v. 1 de ce Psaume 65, David qui fut un homme de pouvoir — puisqu’il en faut (c’est aussi une vocation, mais ce n’est pas celle de l’Église), et puisque comme homme de pouvoir, il lui a fallu guerroyer ; jusqu’au point où il s’est entendu dire : tu ne pourras pas me bâtir de temple, parce que tu as du sang sur les mains (1 Chr 28, 3) !

Au début de la conversion de l’Empire romain, au IVe s., l’Église n’a pas oublié cela, puisqu’un soldat, et jusqu’à l’Empereur lui-même, devait, revenant de la guerre, se purifier : la violence le rendait impropre au sanctuaire.

Puis l’Église s’est compromise. Au Ve s., apparaît le concept de « guerre juste », les prémices d’une prochaine police d’Église, et d’un prochain « état civil » d’Église. Autant de choses nécessaires dans le siècle présent, autant de choses relatives au temps — mais impropres à l’Église, témoin du Royaume éternel, qui ne vient ni par la guerre ; ni par la violence : violence légitime dans le temps comme monopole de l’État, bref la police ; ni comme état civil, le Règne de Dieu n’étant pas de monde : « la chair et le sang n’héritent pas le Royaume de Dieu », écrira Paul (1 Co 15, 50). (D’où le problème du recensement de David.)

Armée : au Ve s., saint Augustin conçoit — face au tumulte des peuples (v. 8) — l’idée de « guerre juste », qui prendra du service en s’amplifiant jusqu’aux guerres accomplies soi-disant au nom des Droits de l’Homme. Police : le même saint Augustin relit de façon erronée le « contrains-les d’entrer » de la parabole des invités à la noce, comme pouvant légitimer la persécution des hérétiques, et on voit apparaître les premières traces de ce qui deviendra le mariage d’Église — bref l’état civil ecclésial (rien que la formule est contradictoire). Ici Augustin est resté plus prudent : il affirme n’avoir assisté qu’à un seul mariage, qu’il n’a évidemment pas célébré comme pasteur : ça ne se faisait pas encore.

Plus tard, en Occident latin, cela éclora : aux XIe-XIIe s., l’Église romaine prend le pouvoir, et ce qui va avec — pour faire bref : l’armée (les croisades), la police (l’Inquisition) et l’état civil : désormais l’Église marie, ce qu’elle n’avait jamais fait jusque là. C’est pour avoir refusé tout cela, que, témoins d’un christianisme plus ancien, les cathares ont été si violemment persécutés…

Les Réformateurs ont eu beau remettre cela en question — selon leur théorie des deux règnes, le monde spirituel relevant du témoignage de l’Église, armée et police relevant de l'État, de même que l’état civil (lorsque Luther dit : « le mariage est une affaire profane qui ne regarde pas l’Église ») —, les Réformateurs ont beau avoir eu conscience de cela, les choses en leur temps sont trop imbriquées pour cela change… et on continue jusqu’à nos jours ! Malgré la leçon de l’histoire.

Un exemple. En France au XVIIIe siècle — à l'époque les protestants se marient devant notaire, ne reconnaissant pas le rite nuptial catholique, le seul qui leur est proposé. Résultat, dans les certificats de baptême de leurs enfants (forcément administrés dans l'Église catholique, pour qu'ils aient un état civil), je cite : « L’an mil sept cent quarante huit et le vingt six décembre, par Maître Louyde Jean-Pierre de Lescure prêtre, notre vicaire soussigné, a été baptisé Pierre Jean Teyssier fils bâtard de Pierre Teyssier et de Marie Fraysse, hérétiques calvinistes, vivant en concubinage scandaleux dans la ville de Saint Rome du Tarn, né le 25 du mois de la présente année. » En fait, ils sont mariés mais pas aux yeux de l'Église (i.e. romaine).

La Révolution française, imitant en cela les révolutions protestantes anglaise et américaine, a mis fin à cela : le baptême redevient une affaire d'Église, signe de l'alliance d'éternité ; le mariage redevient une affaire d’État, une chose civile. Et puis — compromission toujours — les Églises (y compris protestantes) s’en mêlent à nouveau. Quant aux guerres, on les fera désormais, non plus au nom du Christ, heureusement, mais, et ce n’est pas mieux, au nom des Droits de l’Homme, cet écho moderne du Décalogue. Et quant à la police, est-on capable de voir qu’elle est l’exact reflet de ce qu’est la société qui l’institue ? Le meurtre de George Floyd ne nous mettra-t-il pas la puce à l’oreille ? Le rôle de l’Église est de dire que le Règne de Dieu n’est pas de ce temps, de dire que toute chair devra venir à lui (v. 3), de dire que le sanctuaire céleste est saint (v. 5). Tout cela est dans notre Psaume. Dire aussi avec le Psaume que la justice dont on fait le vœu, la parole semée l’accomplira, elle germera.

*

« Comme descend la pluie ou la neige, du haut des cieux, et comme elle ne retourne pas là-haut sans avoir saturé la terre, sans l’avoir fait enfanter et bourgeonner, sans avoir donné semence au semeur et nourriture à celui qui mange, ainsi se comporte ma Parole du moment qu’elle sort de ma bouche : elle ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’ai envoyée. Vous serez dans la jubilation et la paix » (Ésaïe 55, 10-11).

Que nous disent au fond ce Psaume, le prophète Ésaïe en ces versets que nous venons de lire, et la parabole du Semeur ? Matthieu 13, 3-9 : « Voici que le semeur est sorti pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin ; et les oiseaux du ciel sont venus et ont tout mangé. D’autres sont tombés dans les endroits pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont aussitôt levé parce qu’ils n’avaient pas de terre en profondeur ; le soleil étant monté, ils ont été brûlés et, faute de racine, ils ont séché. D’autres sont tombés dans les épines ; les épines ont monté et les ont étouffés. D’autres sont tombés dans la bonne terre et ont donné du fruit, l’un cent, l’autre soixante, l’autre trente. Entende qui a des oreilles ! »

Que disent nos textes ? Que le Royaume « ne vient pas de façon à frapper les regards » (Luc 17, 20), qu’on ne le fait avancer ni par nos prétentions, ni par notre pouvoir ; le Règne de Dieu n’a rien à voir avec tout ce que nous prétendrions en construire à force de forcer les choses.

Ces textes nous conduisent au cœur de la bonne nouvelle de la foi, de la confiance seule, conçue dans le silence. C'est de l’ordre de la semence à recevoir de la seule écoute de la Parole de Dieu. La bonne terre de Matthieu (13, 9) n’est rien d’autre que cette disposition, cette disponibilité confiante — qui n’est ni bord de chemin, ni cailloux, ni épines. Bonne terre, disponible. Et dès lors à même de fructifier en abondance. C’est la seule façon qu’a proposé Dieu de faire venir le Royaume. En le forçant, on le gâche. En y introduisant un rôle à notre pouvoir, surtout d’Église, on le manque.

Il s’agit simplement d’être ouvert à la Parole de Dieu avec confiance.

Confiance. « J’estime en effet, écrit Paul, que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous. Car la création attend avec impatience la révélation des enfants de Dieu : livrée au pouvoir du néant — non de son propre gré, mais par l’autorité de celui qui l’a livrée, elle garde l’espérance, car elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu » (Rom 8, 18-21).

Cela, c’est le fruit, la germination et le fruit de la parole qui éclora, se réalisera, depuis ce silence qui pour Dieu est louange et dans lequel, avec le Psalmiste, nous sommes appelés à entrer…


RP, Poitiers, 12 juillet 2020
En PDF : déroulement du culte en entier :: :: Prédication


dimanche 16 juin 2019

Esprit & Création




Proverbes 8, 22-31 ; Psaume 8 ; Romains 5, 1-5 ; Jean 16, 12-15

Proverbes 8, 22-31
22 Le SEIGNEUR m’a engendrée, prémice de son activité,
prélude à ses œuvres anciennes.
23 J’ai été sacrée depuis toujours,
dès les origines, dès les premiers temps de la terre.
24 Quand les abîmes n’étaient pas, j’ai été enfantée,
quand n’étaient pas les sources profondes des eaux.
25 Avant que n’aient surgi les montagnes,
avant les collines, j’ai été enfantée,
26 alors qu’Il n’avait pas encore fait la terre et les espaces
ni l’ensemble des molécules du monde.
27 Quand Il affermit les cieux, moi, j’étais là,
quand Il grava un cercle face à l’abîme,
28 quand Il condensa les masses nuageuses en haut
et quand les sources de l’abîme montraient leur violence ;
29 quand Il assigna son décret à la mer
– et les eaux n’y contreviennent pas –,
quand Il traça les fondements de la terre.
30 Je fus maître d’œuvre à son côté,
objet de ses délices chaque jour,
jouant en sa présence en tout temps,
31 jouant dans son univers terrestre ;
et je trouve mes délices parmi les hommes.

Psaume 8, 2-5
2 SEIGNEUR, notre Seigneur,
Que ton nom est magnifique par toute la terre !
Mieux que les cieux, elle chante ta splendeur !
3 Par la bouche des tout-petits et des nourrissons,
tu as fondé une forteresse contre tes adversaires,
pour réduire au silence l’ennemi revanchard.
4 Quand je vois tes cieux, œuvre de tes doigts,
la lune et les étoiles que tu as fixées,
5 qu’est donc l’homme pour que tu penses à lui,
l’être humain pour que tu t’en soucies ?

Jean 16, 12-15
12 J’ai encore bien des choses à vous dire mais vous ne pouvez les porter maintenant ;
13 lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir.
14 Il me glorifiera car il recevra de ce qui est à moi, et il vous le communiquera.
15 Tout ce que possède mon Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il vous communiquera ce qu’il reçoit de moi.

*

« Quand je vois tes cieux ! », écrivait le Psalmiste il y a près de trois milliers d’années, fasciné. Que dire alors aujourd’hui quand on estime que l'Univers observable compte 2 000 milliards de galaxies, selon les études les plus récentes (si mes renseignements sont à jour), dont celles « de masse significative », selon le vocabulaire consacré, contiennent chacune quelques centaines de milliards d’étoiles. Les nombres avancés n’étant pas limitatifs… L’Univers dans son ensemble, dont l'extension réelle n'est pas connue, est susceptible de compter un nombre immensément plus grand de galaxies qu'on ne le pense…

Notre galaxie, la Voie lactée, est une de ces 2 000 milliards de galaxies de l'univers observable… Elle a une extension de l'ordre de 100 000 années-lumière. C’est-à-dire que l’on perçoit les étoiles lointaines de notre seule galaxie comme elles étaient il y a 100 000 ans. Et notre galaxie est donc une seule de ces quelques 2 000 milliards de galaxies de quelques centaines de milliards d'étoiles.

Bref, parmi ces 2 000 milliards de galaxies, dans une de ces galaxies, notre galaxie, qui compte quelques centaines de milliards d’autres étoiles, une de ces étoiles, le soleil est donc l’étoile de notre système solaire, autour duquel tourne la terre — sur laquelle se déroule en cet endroit minuscule à Châtellerault le culte par lequel nous célébrons aujourd’hui celui qui s’est relevé d’entre les morts, ouvrant sur un Ciel nouveau et une Terre nouvelle.

Un premier univers est apparu, puis un homme s'est relevé de la mort dans un coin infime de l'univers qui ressemble ainsi à un mini-laboratoire — moment donné à la foi, aussi terrible et écrasant, en un sens que l'on va essayer de voir, que la contemplation du ciel visible. Un homme, laissant son tombeau vide a alors inauguré un Ciel nouveau et une Terre nouvelle. Est-ce moins compréhensible, plus compréhensible que l’apparition de l'Univers actuel ?

*

Par la foi miraculeuse — le miracle, ce lieu de l’étonnement, selon un des sens du mot —, écho à l'étonnement du Psalmiste observant les cieux, Jésus ouvre une nouvelle Création, celle initiée devant un tombeau vide, Création au moins aussi mystérieuse que la première. Et effrayante elle aussi ! (Cf. Marc 16, 8)

Alors « l’Esprit de vérité vous fera accéder à la vérité tout entière », en son temps, au rythme de chacun. Car cela, bien sûr, ne préjuge en rien de ce qu’il en est de notre participation effective à cet accès à la vérité encore cachée. Il s’agit de l’Esprit de sagesse et de vérité promis par Jésus à ses disciples. Jésus s’adresse ici aux Douze. C’est une parole qui cependant, concerne aussi ceux qui suivront, recevant la parole des Apôtres — parmi lesquels nous sommes.

*

C'est cette sagesse que porte Jésus et que communique l’Esprit, sagesse mystérieuse et cachée, que le monde, c’est-à-dire l’apparence selon l'étymologie, cosmos, ne reçoit pas (Jn 14.19-23 ; cf. 1 Co 1.20) — quand pourtant il s'origine dans cette sagesse créatrice selon le livre des Proverbes, sagesse mystérieuse de l’Esprit divin. Dès avant la fondation du monde. « Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 11.27). Esprit promis à présent par Jésus : « Tout ce que possède mon Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il vous communiquera ce qu’il reçoit de moi » (Jn 16.15).

C'est cette sagesse mystérieuse et cachée qu'annonce aussi le livre des Proverbes… Il faut bien une sagesse mystérieuse pour lire cet univers, non seulement fascinant, mais effrayant, étant en outre chargé de douleurs. Pour approcher ce problème mystérieux, celui du mal dans l’univers donc, le judaïsme avance l’idée du tsimtsoum, en français « contraction », en l’occurrence contraction de Dieu mettant l’univers au monde : Dieu emplit tout en effet. Aussi, pour que quelque chose d’autre que lui puisse être, il faut que Dieu fasse un espace en lui, se contracte, comme une femme en couches. Dès lors, le monde peut advenir, être créé, mais il l’est dans une absence de Dieu, retiré. Dans ce creux, ce vide, le mal aussi peut s’infiltrer, dès les origines des galaxies, en fusion nucléaire — tohu-bohu pour prendre le mot de Gn 1.2.

Le mal moral en est comme l’écho, mais pas la source ! Dans la Genèse, le mal s’infiltre entre l’homme et la femme, séparés pour se rencontrer. Avant la séparation, l’interdit est donné. Une fois la séparation intervenue, ce mal venu d’on ne sait où, porté par la figure du serpent venu « des champs », trouve à s’infiltrer comme mal moral.

L’humain est pénétré du mal, et pourtant son rôle est de cultiver et garder « le jardin » (Gn 2.15). Voilà une nature, d’abord tohu-bohu, que l’humain est appelé à relire comme Création, voulue comme telle par le Dieu bon, dans ce jardin qu'est appelée à devenir notre toute petite planète. Appelée à devenir l'espace et le laboratoire d'une Création nouvelle et éternelle. Et voilà que l’homme, contre sa vocation, accentue le chaos, détruisant ce qui lui est confié, jusqu'au « temps de la destruction de ceux qui détruisent la terre » (Apocalypse 11, 18) ! Le défi de la nécessaire écologie est alors de retrouver la vocation humaine trahie.

Au-delà de la responsabilité commune de tous pour stopper les dégâts avant qu’il ne soit trop tard, une place modeste des croyants dans l’écologie, au cœur de cette nature chaotique, et menacée, est alors de la porter devant Dieu. La relire, dans la prière, comme promesse. Acte de foi en la promesse : « Tout ce que possède mon Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il vous communiquera ce qu’il reçoit de moi. » (Jn 16.15). Cela concerne aussi notre relecture de la nature comme Création — postulant Créateur, reçu dans la foi comme le Dieu bon… « J’ai encore bien des choses à vous dire mais vous ne pouvez les porter maintenant ; lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. » (Jn 16.12-13).


RP, Poitiers, 16.06.19


dimanche 24 juin 2018

"Quand vous priez, dites…"




Ésaïe 49.1-6 ; Psaume 139 ; Actes 13.22-26 ; Luc 1.57-80

Psaume 139
1 […] Seigneur ! tu me sondes et tu me connais,
2 Tu sais quand je m’assieds et quand je me lève, Tu pénètres de loin ma pensée ;
3 Tu sais quand je marche et quand je me couche, Et tu comprends tous mes chemins.
4 Car la parole n’est pas sur ma langue, Que déjà, ô Seigneur ! tu la connais entièrement.

*

« Enseigne-nous à prier », ont demandé les disciples — la prière, et tout particulièrement celle de Jésus, a été le thème de notre année d’école biblique et de catéchisme, qui ouvre aujourd’hui sur cette journée et ce temps de confirmations. « Voici comment vous devez prier, répond Jésus : quand vous priez, dites… Père… ». Nous lisons en Luc 11 :

2 Il leur dit : Quand vous priez, dites : Père ! Que ton nom soit sanctifié ; Que ton règne vienne !
3 Donne-nous, chaque jour, notre pain pour ce jour ;
4 pardonne-nous nos péchés, car nous aussi, nous remettons sa dette à quiconque nous doit quelque chose ; et ne nous expose pas dans l’épreuve.


Voilà qui nous place d’emblée dans l’intimité de Dieu — Père / « Abba », selon ce que rapportent de l’araméen Marc (14, 36 : Jésus au Gethsémané) et Paul (Romains 8, 15 ; Galates 4, 6). Intimité, comme Jésus qui se retire pour prier au point que les disciples ne savent pas comment il prie : souvenons-nous que Matthieu précise : « entre dans ta chambre, ferme la porte. » Où l’on reçoit du Père la loi proclamée publiquement de la chaire, déjà au Sinaï, après en avoir reçu un nom. Et en écho la prière liturgique publique, le « Notre Père », donc. « Toute famille dans les cieux et sur la terre tire son nom du Père », rappelle l'Épître aux Éphésiens (3, 14-15).

« Que ton nom soit sanctifié », sanctifié c'est-à-dire mis à part, considéré avec un respect infini, jamais prononcé en vain, et donc, au fond, reconnu comme indicible. « Que ton nom soit sanctifié ». D'autant plus que négliger le nom du Père, nous qu'il adopte comme ses enfants, c'est ne pas percevoir l’ouverture d'avenir qui s’y trouve. « Honore ton père et ta mère afin que tes jours se prolongent sur la terre » dit la Loi. D'emblée donc, la prière du Seigneur nous ouvre tout un programme, et un avenir, ce qui fait rejoindre un des thèmes de cette sanctification du Nom dans les livres prophétiques : cet aspect qui concerne l’avenir : la venue du Royaume — du Règne où Dieu sanctifie lui-même son nom en accomplissant sa promesse.

*

Et effectivement cette première demande est suivie de la demande de la venue du Règne de Dieu, par l’accomplissement de la volonté de Dieu jusque sur cette terre en désordre.

Les disciples ne savent pas qu'ils viennent de poser à Jésus une question très délicate, aux conséquences périlleuses pour eux-mêmes. Mais c'est par là, par cette prière, que viendra le Royaume, le Règne de Dieu. En cinq demandes — résumant les cinq livres de prière du recueil des Psaumes, qui reprennent eux-mêmes les cinq livres de la libération vers le Royaume qu’est la Torah. Cinq demandes donc, selon Luc, développées en sept chez Matthieu — la troisième et la septième de Matthieu étant une extension de la seconde et de la cinquième demande de Luc (« que ton règne vienne » s'y commente en « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » et « ne nous expose pas dans l’épreuve » s’y commente en « délivre-nous du mauvais »).

Cinq demandes donc, qui risquent fort si nous y prenons garde, de nous mener où nous ne voudrions pas, à savoir au Règne de Dieu dont nous demandons pourtant qu'il vienne. Aller où nous n'aurions pas prévu, ou du moins d'une façon que nous n'aurions pas prévue, comme Pierre à la fin de l'évangile de Jean (21, 18) : « un autre te mènera où tu ne voudras pas ».

*

« Donne-nous, chaque jour, notre pain pour ce jour »… ? L'abondance à laquelle tous aspirent vient de Dieu seul. Lui seul est riche : des biens spirituels, du pain du ciel, et du pain qui nourrit le ventre de façon à ouvrir les oreilles. Cela dit, le pain de ce jour pour lequel nous prions est plus que la simple nourriture périssable. Le terme choisi l’indique clairement. Il est la manne. Il est la nourriture éternelle qui est d'être pardonné et accepté, d'avoir trouvé un père… Notre Père, disent les disciples.

Arrêtons-nous donc sur la plus troublante de ces cinq demandes : celle concernant le pardon : « pardonne-nous nos péchés, comme nous pardonnons aussi à qui nous offense ».

Ce mot rendu dans Luc par « péché », ou « offense », ou « manquement » peut aussi être rendu par « dette », selon le parallèle de Matthieu — le sens « péché » étant une dimension spirituelle de la dette. En ce sens, le mot peut relever non pas tant de la faute que de la création : même sans faute, nous sommes en dette envers Dieu comme on l'est à l'égard d'un père ou d’une mère — « Notre Père » — sans lequel nous ne serions pas, celui par qui nous sommes, non pas uniquement parce qu'il a donné la semence qui nous origine, la parole qui nous fait être, mais parce que, en outre, il nous a donné un nom, son nom. Cette dette-là ne peut être payée : son prix est infini. Le reconnaître entraîne une attitude de pardon, de remise des dettes. La remise des dettes est donc effectivement incontournable ; elle est la condition de la prolongation de nos êtres jusqu'à la venue du Règne, en lien étroit avec la demande précédente, celle du don du pain de ce jour. Si le plus puissant, le Père, exige le remboursement de la dette, il en vient à terme à écraser l'enfant.

Mieux qu’un père, Dieu donne ce qui est bon à ses enfants. L'instauration de son Règne est une remise de dettes par Dieu à notre égard. D'autant plus, au fond, que la dette est donc trop infinie pour être remboursée.

C’est sur cela qu'est établie l'institution biblique de la loi du Jubilé, par lequel s’inaugure le Royaume. Rappelons-nous que le Jubilé est ce que prévoit la Torah : cette remise des dettes obligatoire tous les cinquante ans. Jésus (cf. Luc 4) inaugure son ministère messianique par la proclamation du Jubilé. Cette libération, remise des dettes par Dieu, se signifie dans nos remises de dettes. C’est le sens du « comme nous remettons ». Nous sommes appelés à la suite du Christ à faire un don gratuit de nous-mêmes, n’aurait-il en retour que de l'ingratitude.

*

Précédée de la demande du pain, lieu par excellence de la dette à Dieu, la prière pour la remise des dettes et le pardon des offenses est suivie de : « Ne nous laisse pas entrer en tentation » — plus littéralement « ne nous expose pas dans l’épreuve ». Pourquoi Dieu se tait-il face aux prières de son peuple, pourquoi tarde-t-il à instaurer son Règne ?

Face au silence céleste, ce silence qui dure, où Dieu qui est censé être notre Père nous apparaît pourtant si dur, impitoyable, nous donnant essentiellement une Loi, alors qu'on ne voit pas venir de consolation, et à plus forte raison la consolation du Règne de Dieu — on sera tenté de dire : ces maux qui nous adviennent, fussent-ils de notre faute, ne sont-ils pas le signe que Dieu se désintéresse de nous ? Où l’épreuve dont nous demandons que nous n’y sombrions pas devient tentation de se dire que ce Dieu est finalement méchant. Et que de fois l’a-t-on entendu à propos du Dieu dit « de l'Ancien Testament », oubliant que c’est ce Dieu que Jésus appelle son Père ? Tentation de rejeter ce Dieu qui donne la Loi, et avec elle son silence. Or c’est là son rôle de Père : donner la Loi et nous apprendre à patienter, à recevoir le plaisir plus tard. Se séparer un jour du plaisir immédiat du sein maternel. Le père disant la loi et privant ainsi du plaisir immédiat.

C’est de la sorte que Dieu nous conduit au Règne qui lui appartient avec la puissance et la gloire, ce Règne qui vient pour nous à la mesure où nous recevons avec joie la volonté de Dieu, sa Loi.

C’est le temps d'un passage douloureux, celui de l’apprentissage, qui précède la liberté et la joie. C’est encore la leçon de Paul : comme pour la douleur d’un enfantement, Dieu a soumis la Création à la vanité et à la douleur, avec une espérance : sa libération, comme la naissance (Romains 8, 20-22). La tentation serait de se laisser abattre et de se dire que face à une telle situation, une telle douleur, celle qui est la nôtre, le Royaume ne viendra pas, la naissance n’aura pas lieu. C’est face à cette tentation que Jésus appelle à la persévérance dans la confiance en Dieu qui nous délivre du mal.

*

Face à ce présent lourd, accablant, ou face à notre mauvaise volonté, — il s’agit de persévérer, de requérir la justice de la foi, prête à se manifester, dans sa splendeur et sa liberté ; il n’est qu’à exiger ce que Dieu promet, exiger son Règne. Persévérer dans la prière, comme l’ami qui demande du pain. Dieu finira par répondre, autrement que prévu peut-être, par le don imprévu de l’Esprit saint, qui mène au Royaume par des chemins auxquels l’on ne s'attend pas. Persévérer dans la prière est dangereux : c'est risquer de se voir transformé, dépossédé de soi et de ses biens, de sa vision du monde — qui sait ? Persévérer dans la prière transforme.

Apprendre à regarder le monde par les yeux de Dieu. Et explorer tous les possibles des chemins de son Règne… Car c’est « à toi qu’appartiennent le Règne,… » dès aujourd’hui.


RP, Poitiers, 17/06/18


dimanche 10 juin 2018

Scission, réconciliation et pardon




Genèse 3.9-15 ; Psaume 130 ; 2 Corinthiens 4.13–5.1 ; Marc 3.20-35

Genèse 3, 9-15
9 Mais le Seigneur Dieu appela l’homme, et lui dit : Où es-tu ?
10 Il répondit : J’ai entendu ta voix dans le jardin, et j’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché.
11 Et le Seigneur Dieu dit : Qui t’a appris que tu es nu ? Est-ce que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger ?
12 L’homme répondit : La femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé.
13 Et le Seigneur Dieu dit à la femme: Pourquoi as-tu fait cela ? La femme répondit : Le serpent m’a séduite, et j’en ai mangé.
14 Le Seigneur Dieu dit au serpent : Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tout le bétail et entre tous les animaux des champs, tu marcheras sur ton ventre, et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie.
15 Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : celle-ci t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon.

Marc 3, 20-35
20 et la foule s’assembla de nouveau, en sorte qu’ils ne pouvaient pas même prendre leur repas.
21 Les parents de Jésus, ayant appris ce qui se passait, vinrent pour se saisir de lui ; car ils disaient : Il est hors de sens.
22 Et les scribes, qui étaient descendus de Jérusalem, dirent : Il a Béelzébul ; c’est par le prince des démons qu’il chasse les démons.
23 Jésus les appela, et leur dit sous forme de paraboles : Comment Satan peut-il chasser Satan ?
24 Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut subsister ;
25 et si une maison est divisée contre elle-même, cette maison ne peut subsister.
26 Si donc Satan se révolte contre lui-même, il est divisé, et il ne peut subsister, mais c’en est fait de lui.
27 Personne ne peut entrer dans la maison d’un homme fort et piller ses biens, sans avoir auparavant lié cet homme fort ; alors il pillera sa maison.
28 Je vous le dis en vérité, tous les péchés seront pardonnés aux fils des hommes, et les blasphèmes qu’ils auront proférés ;
29 mais quiconque blasphémera contre le Saint-Esprit n’obtiendra jamais de pardon : il est coupable d’un péché éternel.
30 Jésus parla ainsi parce qu’ils disaient : Il a un esprit impur.
31 Survinrent sa mère et ses frères, qui, se tenant dehors, l’envoyèrent appeler.
32 La foule était assise autour de lui, et on lui dit : Voici, ta mère et tes frères sont dehors et te demandent.
33 Et il répondit : Qui est ma mère, et qui sont mes frères ?
34 Puis, jetant les regards sur ceux qui étaient assis tout autour de lui : Voici, dit-il, ma mère et mes frères.
35 Car, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère.

*

Qui est donc ce « Béel Zebul » ?… Il s’agit du dieu d’Ekron (2 Rois 1, 2), Baal Zebub, idole d’une divinité dont Élie s’évertue à dire à ses contemporains l’inexistence, l’illusoire ! Baal Zebub, « seigneur des mouches », en 2 Rois, ici Béel Zebul selon le jeu de mots qui en fait le « prince des démons » — Baal Zébul signifiant « Baal est prince ».

L’incident dans Marc conduit à ne pas confondre l’idole Baal et le satan, figure de l’adversité. Il nous situe dans la perspective selon laquelle une des tentations constantes du peuple biblique est l’idolâtrie : c’est en ce sens que ce serait division du satan tentateur contre lui-même que de faire chasser une divinité par une autre, en l’occurrence celle réputée être la plus grande de la région, Baal Zébul. Telle est l’argumentation de Jésus contre ses adversaires, argumentation que l’on ruine en confondant Baal Zébul et le satan : le satan, figure de l’adversité, a intérêt à voir les idoles se multiplier, — et pas à opérer une réduction des ramifications de l’idolâtrie en « divisant son royaume » ! Militer pour Baal contre d’autres démons/idoles n’est pas de l’intérêt du mal qui perd ainsi de son emprise. Le mal proliférant n’élimine aucune de ses filières.

Jésus, par sa réponse, non seulement proteste auprès de ses interlocuteurs qu'il n’a rien à voir avec Baal (malgré son origine suspecte, galiléenne), mais enseigne aussi, à l’instar d’Élie, en quoi est illusoire ce « prince des démons ». C’est le satan, qui signifie ce qui accuse et divise, qui est le manipulateur des idolâtres, et donc chaque réseau de son pouvoir, même en faillite, relève de son « royaume », et n’a pas à être exclu du service. La concentration sur une seule idole, ici le Baal d’Ekron, serait à son déficit.

Car les « démons » — divinités mineures dans le monde grec —, les « démons » du Nouveau Testament recoupent les Baals de la Bible hébraïque. Il n’est question de Baals dans le Nouveau Testament que dans des citations de la Bible hébraïque, comme ici, ou chez Paul (Ro 11, 4). Et il n’est pas question de « démons » dans la Bible hébraïque ; mais dans la version grecque des LXX, et lorsque les divinités en question n’entrent pas dans la nomination spécifique des Baals — ainsi l’hébreu séirim est rendu soit par « idoles » (Lv 17, 7 ; 2 Ch 11, 5) soit par « démons » (Ps 96, 5 — que Segond traduit par : « les dieux des peuples ne sont que des idoles ». Cf. Es 13, 21 ; 34, 14).

Ainsi Jésus ne chasse pas les démons parce qu’ils auraient un pouvoir objectif ou une existence positive, mais au contraire précisément parce qu’ils n’en ont qu’illusoirement (« les dieux des peuples ne sont que des démons/idoles » Ps 96, 5), d’un illusoire qui ne les empêche pas de faire des dégâts sur ceux qui y ajoutent crainte — « démonisés », enfermés sur eux-mêmes. Selon cette perspective, Jésus chasse les démons comme les anciens prophètes chassaient les Baals, les idoles, en tant que dieux à notre image ; à notre image / mon image i.e. refus de l’Autre, accusation de l’Autre, présente dès le récit de la Genèse ; l’Autre comme faille en moi qu’en chassant l’idole Jésus fait réapparaître, l’Autre qui précisément n’est pas à mon image.

*

Une faille, qui fait la différence ; différence qui à l’inverse de l’idole permet et la séparation et le dialogue, tels sont, dans le récit de la création de la Genèse, la femme pour l’homme et l’homme pour la femme, faisant image de Dieu : posés en vis-à-vis — qui (contre l’idole comme image projetée de soi) se fait comme séparation d’avec soi-même, préalable à toute rencontre, et qui s’opère comme révélation prophétique.

Séparation toujours indispensable (« l’homme quittera son père et sa mère » — Gn 2) que la mère et les frères de Jésus semblent avoir de la peine à admettre en Marc 3 (21 & 31-32) — et c’est bien cette séparation que demande Jésus, comme fondatrice de toute fraternité et filiation : « car, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère » (Mc 3, 35) — cette volonté de Dieu qui consiste à aimer pour autrui comme soi-même. Dans la Genèse, le sommeil de l’homme est, selon le terme employé, sommeil prophétique, ce qui lui fait découvrir à son réveil cet autre semblable apte au dialogue et à être aimé, lieu de l’image de Dieu.

Une faille indispensable et dans laquelle peut cependant, par le refus de cette faille, s’introduire ce qui divise et enferme, l’idole, agie par le Mal… Le Mal figuré par le serpent, souvent figure de divinités dans les religions environnant l’Israël ancien — parmi d’autres représentations des Baals ; dont Baal Zebub, entouré des mouches, devenu Baal Zebul, puis Belzébuth ; ou Baal Péor, au livre des Nombres, devenu Belphégor, rendu célèbre par une fameuse série télévisée des années 1960 —, le mal dans tous les cas provient de la réalité chaotique, non encore ordonnée, qui entoure le jardin. En quelque sorte des premiers essais non satisfaisants de la création et de la mise en ordre — qu’opère finalement la loi « car, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère. »

Une difficulté terrible apparaît en même temps que cette figure du mal déjà présent quelque part. La difficulté de la question de sa provenance, précisément. Difficulté d’autant plus terrible que le mal est intense. Et l’Histoire ne cesse de le montrer chaque jour plus intense. D’où vient ce mal présent dans les champs qui entourent le jardin ? À cette question insoluble, on a avancé plusieurs esquisses de réponses. Depuis le dualisme le plus typé, qui place une réalité mauvaise faisant éternellement face à Dieu, jusqu’à la conception inverse qui en vient à placer le mal en Dieu. Entre les deux, des développements célèbres.

Des plus connus, le mythe de Lucifer remontant à la traduction latine de la Bible. Lisant Ésaïe 14, on y trouve, allégoriquement décrite, la chute d’un astre brillant devenu prince des ténèbres pour s’être révolté contre Dieu en voulant s’égaler à lui. Cet astre brillant d’Ésaïe 14, 12, à l’origine le roi de Babylone en Ésaïe, « étoile du matin », sera traduit, selon l’équivalent latin du mot « étoile du matin », « Lucifer » dans la Vulgate, la version latine de la Bible selon saint Jérôme (Ve siècle). On sait la fortune de ce terme transmis jusqu’aujourd’hui via le romantisme.

Une autre approche célèbre est celle proposée dans le judaïsme : l’idée du tsimtsoum, en français « contraction », en l’occurrence contraction de Dieu mettant l’univers au monde : Dieu emplit tout. Pour que quelque chose d’autre que lui puisse être, il faut que Dieu se contracte, fasse un espace en lui-même. Dès lors, le monde peut advenir, être créé, mais il l’est dans une absence de Dieu. Mais dans ce creux, ce vide, le mal aussi peut s’infiltrer.

Dans la Genèse, le mal s’infiltre entre l’homme et la femme, séparés pour se rencontrer. Avant la séparation, l’interdit est donné, l’interdit qui toujours structure, fait grandir en séparant. Mais, donné avant la séparation entre homme et femme, une fois la séparation intervenue, ce mal venu d’on ne sait où, trouve à s’infiltrer. La femme étant le signe de cette séparation de l’être humain, celle par qui l’homme se trouve, c’est elle aussi du coup, qui est présentée comme l’origine de la possibilité de cette infiltration entre les deux, qui avant, étaient un. Autre moitié de lui-même, tout homme est mâle et femelle avant d’être mâle ou femelle. Le mal l’atteint en son entier, en ce que divisé d’avec lui-même, il refuse cette division qui marque qu’il est un être fini. Refuser d’être fini, prétendre être tout par soi, c’est là la porte du mal qui nous atteint tous — qui prétendons être par nous-mêmes.

« Car, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère. »

C’est bien la division d’avec soi-même qui, refusée, se traduit par l’accusation, selon ce sens du mot satan : accuser, et donc tourmenter ; tourment contre soi qui se retourne contre autrui, dès le récit de Gn 3, « c’est pas moi, c’est l’autre », et que l’on retrouve en Marc : sa mère et ses frères accusent Jésus de folie — l’accusation divise, selon un autre sens de satan, diable : diviser.

Or il n’y a de réconciliation que dans la reconnaissance de l’autre pour lui-même, séparé de moi, ce qui lui donne son existence unique devant Dieu, et rend possible de l’aimer pour lui-même, même et surtout si je ne le comprends pas ; fondé comme autre par Dieu seul « car, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère » — sans l’accuser d’être ce qu’il est, différent de moi, dans un renvoi l’un vers l’autre de la culpabilité (Gn 3). La loi qui sépare pour unir ouvre alors sur le pardon, dans lequel seul est la victoire sur le mal.

Mais il s’agit de saisir ce pardon, le recevoir, auquel cas, tout peut être pardonné ; cette capacité d’être pardonné, de recevoir, accueillir le pardon, est un don de l’Esprit saint, sans lequel le pardon en toute sa profondeur est inaccessible. Ce pourquoi cette limite au pardon : le péché contre l’Esprit saint qui est de ne pas accepter d’être pardonné, et donc, de ne pouvoir donner le pardon à autrui. Don de l’Esprit saint parce que l’Esprit est plus profond en moi que moi-même, il est plus profond que toutes les blessures et la culpabilité qui me semblent insurmontables.

La réconciliation du monde est de recevoir le pardon sur soi, pour le donner autour de soi.

*

Psaume 130, 1 Cantique des degrés.
Du fond de l’abîme je t’invoque, ô Seigneur !
2 Seigneur, écoute ma voix ! Que tes oreilles soient attentives à la voix de mes supplications !
3 Si tu gardais le souvenir des fautes, Seigneur Dieu, qui pourrait subsister ?
4 Mais le pardon se trouve auprès de toi, afin qu’on te craigne.
5 J’espère dans le Seigneur, mon âme espère, et j’attends sa promesse.
6 Mon âme compte sur le Seigneur, plus que les gardes ne comptent sur le matin, que les gardes ne comptent sur le matin.
7 Israël, mets ton espoir dans le Seigneur ! Car la miséricorde est auprès du Seigneur, et la rédemption est auprès de lui en abondance.
8 C’est lui qui rachètera Israël de toutes ses fautes.


RP, Châtellerault 10/06/18 (PDF ici)


dimanche 18 février 2018

À Toi, mon Dieu, mon cœur monte




Genèse 9.8-15 ; Psaume 25 ; 1 Pierre 3.18-22 ; Marc 1.12-15

Psaume 25
1 De David.
Seigneur, je suis tendu vers toi.
2 Mon Dieu, je compte sur toi ; ne me déçois pas ! Que mes ennemis ne triomphent pas de moi !
3 Aucun de ceux qui t’attendent n’est déçu, mais ils sont déçus, les traîtres avec leurs mains vides.
4 Fais-moi connaître tes chemins, Seigneur ; enseigne-moi tes routes.
5 Fais-moi cheminer vers ta vérité et enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve. Je t’attends tous les jours.
6 Seigneur, pense à la tendresse et à la fidélité que tu as montrées depuis toujours !
7 Ne te souviens pas des péchés de ma jeunesse ni de mes révoltes ; Souviens-toi de moi selon ta bienveillance, À cause de ta bonté, Seigneur.
8 Le Seigneur est si bon et si droit qu’il montre le chemin aux pécheurs.
9 Il fait cheminer les humbles vers la justice et enseigne aux humbles son chemin.
10 Toutes les routes du Seigneur sont fidélité et vérité, pour ceux qui observent les clauses de son alliance.
11 Pour l’honneur de ton nom, Seigneur, pardonne ma faute qui est si grande !
12 Un homme craint-il le Seigneur ? Celui-ci lui montre quel chemin choisir.
13 Il passe des nuits heureuses, et sa postérité possédera la terre.
14 Le Seigneur se confie à ceux qui le craignent, en leur faisant connaître son alliance.
15 J’ai toujours les yeux sur le Seigneur, car Il dégage mes pieds du filet.
16 Tourne-toi vers moi ; aie pitié, car je suis seul et humilié.
17 Mes angoisses m’envahissent ; dégage-moi de mes tourments !
18 Vois ma misère et ma peine, enlève tous mes péchés !
19 Vois mes ennemis si nombreux, leur haine et leur violence.
20 Garde-moi en vie et délivre-moi ! J’ai fait de toi mon refuge, ne me déçois pas !
21 Intégrité et droiture me préservent, car je t’attends.
22 O Dieu, rachète Israël ! Délivre-le de toutes ses angoisses !

Marc 1, 12-13
12 Aussitôt l’Esprit pousse Jésus au désert.
13 Durant quarante jours, au désert, il fut tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient.

*

Pour entrer en ce premier dimanche de Carême et accompagner notre réception de l’épreuve de Jésus au désert, nous nous arrêterons sur le Psaume 25, avec lequel nous sommes invités à nous recueillir aujourd'hui.

Voyons donc d'abord ce qu’il dit en son premier sens, dans le contexte proposé aux premiers versets : le roi David est aux prises avec des ennemis. C’est un peu le destin normal d’un chef politique, me direz-vous, et de quiconque est doté ne serait-ce que d'un peu de pouvoir, fût-il seulement symbolique, suscitant la jalousie, et même malgré lui.

Face à cela, ce qui peut faire la faiblesse du roi attaqué, ce sont ses fautes éventuelles. Que font ses ennemis ? Ils cherchent à le discréditer. Quel homme, ou femme en vue ne connaît pas cela ?

Fautes éventuelles… David, on le sait, a connu, hélas ! L'affaire Bathshéva. Non seulement il a séduit la femme d’un autre, mais pour écarter le mari, un de ses généraux, il l’a exposé sur le champ de bataille de sorte qu’il a été tué. Quant à cet adultère doublé d’un quasi-meurtre, David a eu la chance d’avoir affaire à un prophète discret, le prophète Nathan. Il n’en a pas moins été traité par lui très sévèrement et David a dû s’humilier devant Dieu comme il le méritait. Et a avoué amèrement sa faute devant Dieu. On va voir combien cela est important.

Le roi, en effet, sera d’autant plus accessible à ses ennemis, à ceux qui le trahissent, qu’ils auront « du grain à moudre » comme on dit — fût-ce d'ailleurs un tissu de faussetés… Comme c’est le cas dans le Ps 25 (qui ne parle pas de l'affaire Bathshéva ou d’une quelconque faute précise et réelle).

Mais, et c’est là une leçon importante du Psaume, quand les accusations sont fausses, que fait David ? Il demande à Dieu de le pardonner ! Non pas pour les péchés qu’il n’a pas commis, et dont on l’accuse à tort pour mieux l’abattre ; mais pour ce qu’il est un homme en proie à la faiblesse : si on l’accuse à tort, il ne prétend pas pour autant être l’agneau qui vient de naître. Il n’en sait que mieux le danger auquel il est exposé.

Et il ne présume pas de ses forces propres.

Il ne s’appuie donc pas sur son innocence, pourtant réelle en l’espèce, mais sur la fidélité de Dieu, qui s’est allié avec lui, et dont il n’a pas trahi l’alliance, contrairement à ses ennemis tapis dans l’ombre pour l’attaquer.

Et quelle est cette alliance ? Ici c'est l’alliance royale bien sûr — il y fait allusion, selon laquelle son trône subsistera parce que Dieu en est garant. Mais ça vaut aussi pour l’alliance qui nous concerne tous, scellée avec Abraham, l’alliance de la foi, de la fidélité de Dieu, qui ne laisse pas tomber celui qui compte sur lui, et de la confiance qu’on peut lui faire.

*

Voilà qui vaut pour chacun de nous : je suis d’autant plus faible que je suis loin de Dieu, et que donc, je me crois fort ! Ce qui fait de moi la proie de toutes les attaques. Derrière les ennemis de David, on peut imaginer tout ce qui peut nous séparer de Dieu — autant de figures, comme les ennemis de David, de celui que le Nouveau Testament appelle l’ « ennemi de nos âmes ».

Alors la prière, le Psaume, commence par : « à toi mon Dieu, mon cœur monte » (selon la traduction de Clément Marot, que nous chantons jusqu’aujourd’hui) et se termine par : « délivre-moi, ne me déçois pas », avant la louange finale : Dieu a exaucé cette prière.

Auprès de Dieu est la vie : élever son cœur vers Dieu est recevoir la vie, loin de lui sont tous les dangers. Oui en moi je suis faible, susceptible de pécher, de me laisser abattre par mes ennemis, mon ennemi. Et cela je le reconnais : combien de fois m’est-il arrivé de succomber, et de devenir ainsi la proie de ceux qui veulent me séparer de Dieu, rompre l’alliance.

Alors, pardonne les péchés de ma jeunesse, — c’est-à-dire éventuellement ceux d’hier matin. Et garde-moi de présumer de mes forces, et de croire que je puisse me mettre moi-même à l’abri du péché. Dès aujourd’hui je me place devant toi tel que je suis.

Et, « montre-moi, Seigneur la route, qui seule conduit à toi. » (trad. Marot)

Nous voilà donc entre l’élévation vers Dieu — et l’éloignement de Dieu, qui conduit au péché, et nous laisse en proie à tous les dangers, et à toutes les attaques injustes de l’ennemi qui veut nous abattre, et qui peut être parfois tout à fait personnalisé. « Ils sont plus nombreux que les cheveux de ma tête, ceux qui me haïssent sans cause » (Psaume 69, 5). Inimité au fond contre une parole qui dérange, et vaut persécution. Rappelez-vous : « heureux serez-vous lorsqu’on dira de vous toute sorte de mal à cause moi » (Matthieu 5, 11).

Face à cela est la montée de notre cœur vers Dieu, qui est notre seul abri.

Et déjà ce seul tournement vers Dieu, cette conversion, est le salut, l’entrée sur le chemin de vérité et de vie, quels que soient les dangers, risques, les tentations, etc.

*

Et à ce point le Psaume a été lu dans l’histoire de l’Église comme parlant du Christ — poussé par l’Esprit au désert, où, durant quarante jours, au désert, il fut tenté par Satan ; étant avec les bêtes sauvages, tandis que les anges le servaient (Marc 1, 12-13).

« Fais-moi connaître tes chemins, Seigneur ; enseigne-moi tes routes. Fais-moi cheminer vers ta vérité et enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve. Je t’attends tous les jours » (Ps 25, 4-5).

Cf. Jean 14, 4-6 : « "Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin." Thomas lui dit : "Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin ?" Jésus lui dit : "Je suis le chemin et la vérité et la vie. Nul ne va au Père si ce n’est par moi." »

Les Psaumes ont été lus dans l’histoire de l’Église comme parlant du Christ pour nous en ce sens que Jésus s’est identifié aux pécheurs.

Il a fait siennes nos prières, en faisant sienne notre humanité. Jusqu'à partager notre faim. C'est aussi ce que dit son jeûne au désert, où le pousse le souffle de Dieu après son baptême par lequel il marque sa solidarité avec nous, pécheurs, dans le repentir que prêche Jean. Le juste, parole éternelle qui ne passe pas, est devenu l’un de nous, un homme mortel. Selon les termes de l’Épître aux Hébreux (4, 15) : « Nous n’avons pas, en effet, un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses ; il a été éprouvé en tous points à notre ressemblance, mais sans pécher. »

Cela au point de faire siennes nos prières, nos Psaumes tout humains, à un point qui nous choque lorsque dans les Psaumes où nous croyons reconnaître le Christ — on en arrive à des confessions de péché et des demandes de pardon. Mais ce n’est plus le Christ cela, pensons-nous naturellement !

Eh bien en un sens, si, c’est lui. Non pas qu’il aurait péché lui-même ! — mais qu’il a fait siennes les conséquences de nos fautes. Et que donc, il confesse notre faute, nos fautes, en solidarité avec nous.

Il a fait siennes toutes nos limites, jusqu’à notre mortalité. Il a fait siens nos deuils : il a pleuré la mort de Lazare. Il a fait sienne notre humanité au sens le plus précis. Comme nous, il est devenu un individu, cet individu, appartenant à ce moment de l’histoire — né sous César Auguste, crucifié sous Ponce Pilate — ; appartenant à ce peuple, le peuple juif, préparé comme peuple de l’Alliance et donc peuple premier de Dieu. Cela aussi Jésus le fait sien jusqu’au bout ! Et c’est comme cela, qu’il nous sauve. Celui qui est la parole éternelle, qui a fondé le monde et connaît tous les méandres de nos vies a emprunté un chemin, celui de l’alliance qui va d’Abraham au Royaume.

Héritier, selon les évangiles, de l’alliance royale scellée avec David : nous venons de le lire : « ses enfants après lui auront la terre en partage ». Et ses enfants, particulièrement, selon la foi chrétienne, en cet enfant particulier qui est le chemin, le Christ. « Montre-moi, Seigneur, la route qui seule conduit à Toi » priait le Psaume de David.

Il est entré en nos chemins pour devenir notre chemin, chemin de vérité en qui seul est la vie. Faisant dès lors de la prière du Psaume celle de notre salut. On m’accuse à tort, certes, prie le Psaume ; cela dit, mon salut n’est pas dans ma justice, mais dans la fidélité de Dieu à son alliance. Ma justice n’est rien que petit commencement.

L’ennemi est celui qui voudrait me déstabiliser à cause de cela et me séparer de mon seul soutien, de ma seule assurance : Dieu m’a rejoint dans mon chemin, et m’a ainsi montré le chemin, la vérité et la vie. Alors « à toi mon Dieu mon cœur monte ! »


RP, Poitiers, 18.02.18



Psaume 25,
Traduction Clément Marot 1543,
adaptée par Marc-François Gonin (éd. Vida 1998) :

I

1 À Toi, mon Dieu, mon cœur monte,
2 En Toi mon espoir est mis ;
Dois-je tomber dans la honte
Au gré de mes ennemis,
3 Jamais on n'est confondu
Quand sur Toi l'on se repose ;
Mais le méchant est perdu,
Car c'est à Dieu qu'il s'oppose.

II

4 Montre-moi, Seigneur, la route
Qui seule conduit à Toi ;
Fais-moi dépasser le doute,
Et progresser dans la foi.
5 Car enfin j’ai reconnu
Ta vérité évidente ;
En Toi, Dieu de mon salut
Est chaque jour mon attente.

III

6 Seigneur si fidèle, pense
Que tu montras en tout temps
La miséricorde immense
À laquelle je m’attends.
7 Mets loin de ton souvenir
Les péchés de ma jeunesse,
Et daigne encor me bénir,
Seigneur, selon ta promesse.

IV

8 Dieu, très juste et véritable,
Est aussi plein de pitié ;
Il ramène le coupable
Sur le bon et droit sentier.
9 Il prend le pauvre homme en main,
Vers la justice il l'oriente.
Il enseigne son chemin
À l'âme pauvre et souffrante.

V

10 Fidélité, bienveillance
Sont les sentiers du Seigneur
Pour qui garde l'alliance
En fidèle adorateur.
11 Hélas, Seigneur Dieu parfait,
Pour l'amour de ton Nom même,
Pardonne-moi mon forfait
Car c'est une faute extrême.

VI

12 Est-il quelqu'un à vrai dire
Cherchant Dieu sincèrement ?
L'Éternel pour le conduire
Parle au cœur du vrai croyant.
13 Il peut reposer la nuit
La paix est son héritage
Et ses enfants après lui.
Auront la terre en partage,

VII

14 Dieu révèle ses pensées
À ceux qui l’aiment vraiment ;
Il les leur fait voir tracées
Au long se son testament.
15 Quant à moi tous mes regards
Se dirigent vers sa face,
Il me sauve sans retard
Du filet où l’on m’enlace.

VIII

16 Jette enfin sur moi la vue,
Je suis seul et humilié ;
Que ta pitié soit émue,
Les hommes sont sans pitié.
17 Hélas, je sens empirer
De jour en jour ma détresse.
Seigneur, viens me délivrer
De ce fardeau qui m'oppresse.

IX

18 Fais sur moi briller ta face,
Vois ma peine et mon souci.
J'ai péché! Seigneur, efface
Tout le mal que j'ai commis.
19 Vois les ennemis qui sont
Contre nous en si grand nombre ;
Tu sais la haine qu'ils ont,
Combien l'avenir est sombre !

X

20 Préserve de toute embûche
Ma vie, et délivre-moi
De peur que je ne trébuche.
Alors que j'espère en Toi.
21 Que la simple intégrité
Qui convient aux tiens me serve.
22 Sauve Israël ; ta bonté
Seule, ô Seigneur, le conserve.


dimanche 25 novembre 2012

Question de vis-à-vis…




Nous t’en prions, Notre Père, que le souffle de ton Esprit gonfle les voiles de notre foi, tendues pour Toi ; qu'il nous fasse avancer dans ce voyage qu'est l'enseignement que nous commençons de recevoir ici (...). Accorde-nous donc de donner aux mots leur véritable sens, prodigue la lumière à notre esprit, […] et établis notre foi dans la vérité. Accorde-nous de dire ce que nous croyons. Selon le devoir qui nous incombe, après avoir appris des prophètes et des apôtres que Tu es un seul Dieu et qu'il y a un seul Seigneur Jésus-Christ, donne-nous de Te célébrer (d’après Hilaire de Poitiers — Traité de la Trinité I, 6).

*

Daniel 7.13-14 ; Psaume 93 ; Apocalypse 1.5-8 ; Jean 18.33-37

Ps 93
1 Le SEIGNEUR est roi.
Il est vêtu de majesté.
Le SEIGNEUR est vêtu, avec la force pour baudrier.
Oui, le monde reste ferme, inébranlable.
2 Depuis lors ton trône est ferme ; depuis toujours tu es.

Daniel 7.13-14
13 Je regardais pendant mes visions nocturnes,
Et voici que sur les nuées du ciel
Arriva comme un fils d'homme ;
Il s'avança vers l'Ancien des jours,
Et on le fit approcher de lui.
14 On lui donna la domination, l'honneur et la royauté ;
Et tous les peuples, les nations et les hommes de toutes langues le servirent.
Sa domination est une domination éternelle
Qui ne passera pas,
Et sa royauté ne sera jamais détruite.

Jean 18.33-37
33 Pilate rentra donc dans la résidence. Il appela Jésus et lui dit : « Es-tu le roi des Judéens ? »
34 Jésus lui répondit : « Dis-tu cela de toi-même ou d'autres te l'ont-ils dit de moi ? »
35 Pilate lui répondit : « Est-ce que je suis Judéen, moi ? Ceux de ta nation, les grands prêtres, t'ont livré à moi ! Qu'as-tu fait ? »
36 Jésus répondit : « Ma royauté n'est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, les miens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux pouvoirs judéens. Mais maintenant ma royauté n'est pas d'ici. »
37 Pilate lui dit alors : « Tu es donc roi ? » Jésus lui répondit : « Tu dis que je suis roi. Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. »

*

D’un côté une proclamation de la royauté de Dieu (Ps 93, 1 : « Le Seigneur est roi. Il est vêtu de majesté »), de l’autre l’affirmation que cette royauté se déploie dans l’image de Dieu, comme vis-à-vis humain (Dn 7, 14 — l’Humain selon l’image de Dieu : « On lui donna la domination, l'honneur et la royauté ») ; — et en écho Jésus qui affirme que la royauté dont il est question — et dont il se présente comme le témoin par excellence, témoin de la vérité (Jn 18, 37) —, cette royauté n’est pas de ce monde (Jn 18, 36).

Entre le règne éternel de Dieu et celui qui manifeste la façon dont l’homme en porte la marque et la délégation, se déploie la façon dont Dieu se connaît et se présente à nous : dans l’humilité.

Calvin nous dit (IC I, xiii, 21, vol. 1, p. 101-102), citant Hilaire de Poitiers (Trin I, 19) — « Laissons à Dieu le privilège de se connaître lui-même, car c’est lui seul, comme dit S. Hilaire, qui est témoin approprié de soi, et ne se connaît que par soi. » Dieu se connaissant et se dévoilant comme celui qui règne… dans l’humilité, par l’humilité — chose difficile à concevoir : nous croirions volontiers en un Dieu du coup d’éclat, qui déploie sa majesté comme on penserait devoir s’y attendre, comme se représentent communément les majestés et les pouvoirs…

Mais voilà qu’il n’en est pas ainsi — ce qu’on trouve en écho quand Jésus dit aux disciples s’interrogeant sur leur part de pouvoir : qu’il n’en soit pas de même parmi vous : ce n’est pas de la sorte que Dieu se connaît et se fait connaître, ce n’est pas de la sorte que la parole de Dieu saurait trouver un écho parmi vous — selon que Dieu seul se connaît et se dévoile de façon appropriée.

Selon la liturgie luthérienne (alors que nous voilà Église Unie avec les luthériens), ce dimanche est le dimanche de l’éternité. Éternité du Dieu qui ne se donne que dans la radicale humilité de celui dont le règne n’est pas de ce monde — connaissance de la vérité comme vis-à-vis : « je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. » Peut-être doit-on oser voir là une parole de réconciliation des liturgies puisque pour l’Eglise catholique romaine c’est le dimanche du Christ roi :  le règne d’éternité, le règne du Fils de l’homme, n’est pas de ce monde. C’est l’affirmation à laquelle nous conduit l’évangile de jour.

*

Jésus aux prises avec Pilate, celui qui précisément représente le règne de ce monde, celui de César. Et qui donc — ça fait partie de sa tâche — entend tout comme parlant de ce monde : le règne dont il est question dans la parole de Dieu dont il a eu écho est donc pour lui forcément de ce monde : tu es le roi des Judéens m’ont dit d’aucuns. On imagine l’œil ironique de Pilate : voilà un roi qui n’a pas belle allure !

Avant d’aller plus loin dans ce texte, il me semble falloir préciser qu’il n’y est pas question de querelle entre juifs et chrétiens. D’abord les chrétiens n’existent pas encore. Jésus est juif. Ensuite la traduction commune de la question de Pilate donnée en grec sur Jésus « roi des juifs » est vraiment sujette à caution : il n’y a pas de roi d’une religion, mais d’un pays ! Aussi le terme grec, qui a un double sens : Judéen, habitant de la Judée, ou juif, membre de la religion juive, doit évidemment ici être traduit par Judéen : on peut être présenté comme roi de la Judée, mais pas comme roi du judaïsme !

Bref, Pilate demande à Jésus s’il entend prendre la place d’Hérode, roi des Judéens en titre, oui ou non ?!

Hérode étant l’allié des Romains, la puissance dominante, et de fait garante de l’ordre, on comprend que Pilate puisse être concerné. Mais comme il doute des capacités de ce… roi, qui ressemble si peu à un roi, à mener à bien un coup d’État, il invite Jésus à se prononcer lui-même sur ses prétentions politiques… Et n’obtient pas de réponse ! Le quiproquo est total ! D’un côté une question politico-diplomatique, le vrai motif de la condamnation de Jésus, en complicité entre autorités judéennes et romaines, malgré le scepticisme de Pilate qui cherche à se débarrasser cette affaire, et de l’autre l’affirmation juive, car le propos du juif Jésus est bien juif, sur la réalité, à une tout autre mesure, du règne de Dieu, ici dans un soulignement radical de l’humilité de Dieu.

Où l’on est renvoyé à un autre vis-à-vis : le vis-à-vis de l’éternité de Dieu et de son humanité, qui trouve dans l’histoire écho dès le Nouveau Testament dans un autre vis-à-vis, celui du judaïsme et de ce qui deviendra le christianisme : car il n’y a pas de christianisme sans judaïsme, sans judaïsme vivant. Jésus devant Pilate rend témoignage à la vérité, la vérité exprimée dans la Bible juive.

Le livre de Daniel nous donne une vision du règne de Dieu, règne décrit comme celui d'un fils d'homme, règne reçu auprès de l'Ancien des jours, Dieu.

Dans l’Évangile de Jean, l’homme Jésus apparaît dans la faiblesse au jour où il comparait devant Pilate ; apparemment loin de l'éternité, l'Évangile de Jean nous parle d'un temps sombre. Il nous parle du présent, de notre présent, où ce règne éternel du Fils de l'Homme est voilé sous la douleur, sous l'humiliation, sous tout ce que l'on confronte d'inhumain et de douloureux. Là, Dieu se montre faible, dans le silence.

Et j’entends l’écho du théologien juif Hans Jonas nous interrogeant sur « le concept de Dieu après Auschwitz ». Tout sauf régnant, comme le Dieu dont Jésus nous présente le visage devant Pilate. Le voilà en proie à un destin, aujourd’hui celui de Jésus devant Pilate, qui apparemment lui échappe ! Ici, ce sont les pouvoirs humains, particulièrement en la personne de Pilate, qui sont forts. Ici Dieu est voilé dans le Christ sous son apparente impuissance. Voilé, et révélé. Car précisément, là est la façon dont Dieu règne, d’un règne qui n’est pas de l’ordre des règnes de ce monde…

C’est le sens de la citation de Hilaire par Calvin. Le règne dont le Christ témoigne devant Pilate est d’un tout autre ordre que celui d’une concurrence à l’égard de César : c’est de la sorte que Dieu se connaît et se fait connaître : dans l’humilité, une humilité telle qu’elle en devient comme incompréhensible, le plus humble, Jésus devant Pilate, dévoilant l’infini.

Et j’en viens à Hilaire à nouveau, à son expérience religieuse propre.

Je le cite : « Les livres écrits, ainsi que l’enseigne la religion des Hébreux, par Moïse et par les prophètes me tombèrent entre les mains, et j’y lus ces paroles que Dieu prononce en parlant de lui-même : « Je suis celui qui est, » et ensuite : « Voici ce que vous direz aux enfants d’Israël : celui qui est m’a envoyé vers vous. » Je fus frappé de cette définition si parfaite de Dieu, qui, exprimée dans un langage tout à fait approprié à l’intelligence de l’homme, lui révèle la connaissance jusqu’alors incompréhensible de la nature divine. »

Mais voilà, dit-il, que cette parole l’effraie, lui semblant parler d’un Dieu lointain, jusqu’à ce qu’il lise le Prologue de cet évangile de Jean où nous lisons aujourd’hui la rencontre de Jésus et de Pilate : « J’y apprends, dit-il, que le Créateur est Dieu de Dieu, que le Verbe est Dieu, et qu’au commencement il est avec Dieu. Tout s’explique, et je comprends que la lumière du monde demeure dans le monde, et que le monde ne la reconnaît pas ; qu’il vient chez soi, et qu’il n’est pas reçu par les siens ; que ceux qui le reçoivent deviennent, pour prix de leur foi, les enfants de Dieu, qu’ils ne sont pas nés de l’accouplement de la chair, ni de la conception du sang, ni de la volonté des corps, mais de Dieu, puis que le Verbe a été fait chair, qu’il habite parmi nous, et que sa gloire, comme Fils unique du Père, est parfaite avec la grâce et la vérité. Mon esprit agité et toujours inquiet vit alors briller un rayon d’espérance plus vif qu’il ne s’y attendait. Je fus d’abord pénétré de la connaissance de Dieu, et les idées que j’avais naturellement conçues de l’éternité du Créateur, de son infinité et de sa beauté, s’appliquaient, je le compris dès lors, à son fils unique. »

… Celui qui nous a rejoints, qui a revêtu notre humanité. Toujours le vis-à-vis de l’infini et de l’humilité, présent dans le Christ.

Un vis-à-vis intime de Dieu et de l’humanité dans le Christ qui fonde nos vies comme en vis-à-vis ; à commencer par ce vis-à-vis qu’est celui de la création de l’humain — homme et femme il les créa. Concernant Hilaire, qui est marié, son ministère en vis-à-vis commence sans doute là… En humble témoignage de ce qui est pleinement révélé dans le vis-à-vis de l’Incarnation du Christ.

Où l’on sait que le vis-à-vis dans lequel l’humanité est donnée comme image de Dieu est loin du vase clos, mais est de l’ordre du dévoilement de soi pour aller plus avant dans la rencontre de celui qui nous dévoile à lui-même comme il se connaît lui-même. Et puis, je le redis, ce vis-à-vis se signifie dans notre temps, le temps des hommes : d’abord, dès les évangiles, dans le vis-à-vis du judaïsme et du christianisme et donc a fortiori, par la suite, dans le vis-à-vis œcuménique des Églises chrétiennes — pour commencer par là.

Je me suis référé à Hilaire pour dire cela : c’est que son héritage est ancré dans cette leçon biblique-là. Et étant à Poitiers… À l’époque d’Hilaire, au IVe siècle, on est plusieurs siècles avant la séparation des christianismes d’Occident et d’Orient, on est douze siècles avant la Réforme — ; voilà un témoin que nous avons donc en commun, Églises de Poitiers. Mais au-delà même de nos Églises, il offre une parole qui vaut d’être entendue par tous : la parole du vis-à-vis du Dieu Autre qui s’exprime dans nos vis-à-vis — de chrétiens en regard d’Israël, d’Églises chrétiennes en regard les unes des autres, et cela s’étend aux autres traditions, à commencer par celles qui se réclament d’Abraham et au-delà encore à l’humanité et ses institutions, celles de la Cité.

Autant vis-à-vis. Où je mentionnerai à mon tour, à ma modeste échelle, quelques vis-à-vis d’un ministère, celui pour lequel l’Église réformée, par sa présidente de la région Ouest, m’installe aujourd’hui à Poitiers : en premier bien sûr le vis-à-vis de mon épouse ; puis le vis-à-vis du conseil presbytéral et de chacun dans la communauté, notamment ceux qui exercent des responsabilités dans les diverses activités, catéchétiques, d’entraide, de témoignage… ; mes collègues du consistoire du Poitou, mes collègues des autres Églises, catholique, orthodoxe, protestantes, ainsi que leurs communautés — à commencer par celles qui partagent notre temple, l’Église malgache et l’Église coréenne, signe local concret de l’universalité de l’Eglise.

Et puis je n’oublie pas parmi nos vis-à-vis les responsables et les membres des communautés juive et musulmane, et au-delà des cultes, celles et ceux qui ont des responsabilités dans notre Cité commune, au plan national, régional, départemental et local.

Question de vis-à-vis. C’est bien ce message qui me semble résonner dans les textes bibliques que nous avons lus. C’est ainsi que s’il n’est pas question pour Jésus de renverser Hérode ou le pouvoir de Rome !, c’est qu’il ne saurait être question pour lui d’autre pouvoir que celui de la parole de Dieu, et qu’il ne saurait donc être question de dicter telle ou telle forme d’un prétendu règne de Dieu à un pouvoir laïque en niant le vis-à-vis de la Cité — qu’il n’en soit ainsi parmi vous. Il n’est de témoignage que d’un règne qui n’est pas de ce monde, et cela uniquement par l’humilité de celui qui a renoncé à tout pouvoir, qui nous a rejoints jusqu’à la mort, nous dévoilant notre humilité en descendant jusqu’à nos détresses les plus intenses — depuis celles de notre quotidien, jusqu’à celles de l’actualité internationale.

Et je reprendrai Hilaire, à nouveau cité par Calvin (IC II, xvi, 11, vol 1, p. 270 / Trin IV.42, II.24, III.15) : « S. Hilaire dit que, par cette descente, nous avons obtenu ce bien que la mort est abolie. […] Que la croix la mort et les enfers sont notre vie. [Que] le Fils de Dieu est aux enfers : mais l’homme est exalté au ciel. »

Ou l’on retrouve Daniel (7, 13-14) : « Arriva comme un fils d'homme ; Il s'avança vers l'Ancien des jours, Et on le fit approcher de lui. On lui donna la domination, l'honneur et la royauté ; Et tous les peuples, les nations et les hommes de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle Qui ne passera pas, Et sa royauté ne sera jamais détruite. »

Une royauté qui n’est pas de ce monde. Un service qui n’est pas une servitude — un service qui se traduit en service de l’humain : c’est bien un fils d’homme, dans toute l’humilité qui est dans ce nom-même en hébreu comme en français : humain, humus. Un service qui ne passe pas parce qu’il dévoile en vis-à-vis l’éternité de celui dont le règne a été dévoilé dans l’humilité du Fils de l’Homme.


RP
Poitiers, culte d’installation, 25.11.12


mardi 16 novembre 2010

Des chemins troubles vers la délivrance




Psaume 15
1 Psaume. De David.
SEIGNEUR, qui séjournera dans ta tente ? Qui demeurera dans ta montagne sacrée ?
2 Celui qui suit la voie de l'intégrité, qui pratique la justice et qui parle loyalement, de tout cœur.
3 Il n'utilise pas sa langue pour calomnier, il ne fait pas de mal à son prochain et il n'outrage pas ses proches.
4 Il repousse celui qui est méprisable à ses yeux, mais il honore ceux qui craignent le SEIGNEUR ; il ne se rétracte pas, s'il fait un serment à son préjudice.
5 Il ne prête pas son argent à intérêt, il n'accepte pas de pot-de-vin aux dépens de l'innocent. Celui qui agit ainsi ne vacillera jamais.

Psaume 106
34 Ils n'ont pas dévasté les peuples que le SEIGNEUR leur avait indiqués.
35 Ils se sont mêlés aux nations et ils ont appris leurs œuvres.
36 Ils ont servi leurs idoles, et celles-ci ont été pour eux un piège ;
37 ils ont sacrifié leurs fils et leurs filles aux dévastateurs,
38 ils ont répandu le sang innocent, le sang de leurs fils et de leurs filles, qu'ils ont sacrifiés aux idoles de Canaan, et le pays a été profané par les effusions de sang.
39 Ils se sont rendus impurs par leurs œuvres, ils se sont prostitués par leurs agissements.
40 Le SEIGNEUR s'est mis en colère contre son peuple, et il a pris en abomination son patrimoine.
41 Il les a livrés aux nations ; ceux qui les détestaient les ont dominés ;
42 leurs ennemis les ont opprimés, et ils ont été humiliés sous leur main.
43 Bien souvent il les a délivrés ; mais ils ont fait des projets de rebelles et ils se sont enfoncés dans leur faute.
44 Il a vu leur détresse lorsqu'il a entendu leur cri.
45 Il s'est souvenu en leur faveur de son alliance ; il a eu pitié, selon sa grande fidélité,
46 et il leur a accordé la compassion de tous ceux qui les avaient emmenés captifs.
47 Sauve-nous, SEIGNEUR, notre Dieu, et rassemble-nous d'entre les nations, afin que nous célébrions ton nom sacré et que nous mettions notre honneur à te louer !
48 Béni soit le SEIGNEUR, le Dieu d'Israël, depuis toujours et pour toujours ! Que tout le peuple dise : Qu'il en soit ainsi ! Louez le SEIGNEUR (Yah) !

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Le Psaume 15 donne comme un déploiement des effets de la Loi reçue dans l’intériorité, le Psaume 106 présente son échec quant à son application dans le temps.

Le Psaume 106 présente en résumé quelques-unes des étapes marquantes du parcours du peuple depuis l’exil d’Égypte jusqu’au retour d’exil de Babylone, montrant qu’au cours temps il a fait preuve d’une constance remarquable, de génération en génération, dans la surdité à l’appel de Dieu et dans la pratique du culte des idoles.

Et rien n’a jamais changé, jusqu’en l’exil, qui a été la conséquence de la conformation à l’idolâtrie ambiante. Le retour d’exil lui-même n’est pas le fruit d’un changement, mais de la seule miséricorde de Dieu attentif à la détresse de son peuple (v. 44-46).

C’est au point que jusqu’à présent il est question de retour à Dieu, comme effet de sa seule miséricorde (v. 47-48).

À ce point se scelle l’échec de la Loi à accomplir ce qu’elle prescrit. Échec avéré dans l’histoire du peuple, qui permet même de s’interroger sur le rapport entre la Loi comme parole éternelle et la Loi dans sa compréhension historique. Le récit épique de l’histoire du peuple est reçu comme effet de sa compréhension de la Loi, et de la non-observation de cette compréhension. Avec une question : la non-observance de ce qui fut reçu comme prescriptions historiques n’est-elle pas elle-même le signe de la distance entre la Loi éternelle et sa compréhension dans le temps (1er usage de la Loi – usage politique).

Ainsi le peuple n’est-il pas dans la situation d’Abraham percevant l’ordre de Dieu comme étant celui de sacrifier son fils… jusqu’à ce que Dieu le mène à entendre que ce n’est nullement de cela qu’il s’agit ? De même le peuple percevant l’ordre de détruire les nations des territoires de la conquête ne se voit-il pas au bout du compte dévoiler, mais cette fois par sa désobéissance, que cette compréhension-là de La loi en dévoile une impasse, celle au bout de laquelle de toute façon l’idolâtrie succède à l’idolâtrie ? Et débouche sur l’exil loin de Dieu, perçu comme Dieu de colère.

Une Loi s’avérant haïssable par cela même qu’elle semble prescrire, en radicale opposition aux désirs de notre propre nature — voire à ses désirs les plus sains (qu’est-ce que cette exaltation à regret d’une dévastation non-avérée ? – v. 34). Mais du coup se dévoile aussi de la façon la plus crue l’ambiguïté de notre propre nature, qui à travers même ses désirs les plus sains en cache d’autres, secrets, bien moins avouables, projetant à la face du ciel les débouchés les plus vils de ses volontés, jusqu’au sacrifice dévastateur de ses propres enfants ! (v. 37)

À ce point, la Loi, suscitant la haine contre son auteur, marque et son impuissance et sa seule fonction, intérieure, nous mettant face à nos mensonges. Elle nous conduit alors (2e usage de la Loi, pédagogique) à recourir à la grâce et à la confession que l’avons bien mal lue et reçue. Elle n’offre dès lors à l’être gracié que le tracé d’une structuration intérieure — suivre la voie de l'intégrité (3e usage de la Loi, structurateur) —, une injonction à la vie, riant des impuissances de notre propre nature à atteindre ce qui reste hors d’atteinte.

R.P.
Antibes, CP, 16.11.10